CHAPITRE XX
De l’année de la mort de Jésus-Christ et du jour de la Rédemption.
« Eu ce temps v ivait aussi Jésus, un homme sage, si on « peut l’appeler simplement un homme. Car il a accompli a des choses étranges; il était le docteur de ceux qui re- * çoivenl avec joie la vérité, et il s’est fait beaucoup d’i- « mitatcurs parmi les Juifs et parmi les païens. Ce Jésus
« était le Christ que Pilate, sur les plaintes des princes de « notre peuple, condamna à mourir sur la croix. Cepen- <* dant ceux qui l’avaient aimé pendant sa vie ne cessèrent « point pour cela de l’aimer après sa mort. Car il parut <* de nouveau vivant à leurs yeux le troisième jour après « son supplice, comme l’avaient prophétisé de lui les di- « vins prophètes, qui racontent mille autres merveilles à « son sujet. Et le peuple qui a pris de lui le nom de « chrétien a duré jusqu’à ce jour. » (Antiq., 4 8, 3, 3.)
Tel est le témoignage que Josèphe rend de Jésus-Christ, dont la mort ne précéda que de huit ans la naissance de cet historien. Ce témoignage est d’autant plus remarquable que, parmi les contemporains de Josèphe, un grand nombre avaient été témoins oculaires des actions de Jésus. Aussi ce témoignage a-t-il été invoqué dans tous les temps, comme nous le voyons dans Eusèbe, saint Jérôme, Isidore de Péluse, Photius, Suidas, etc. , et dans tous les lieux; car nous le trouvons partout dans les plus anciens manuscrits grecs, et dans une multitude de traductions latines. Si Josèphe appelle du nom de paradoxes ou choses 'tranges les actions de Jésus, c’est qu’il ne pouvait se les erpliquer naturellement, et qu’étant pharisien, il ne pourait les croire. Et pourtant les témoins oculaires de ces faits étaient là sous ses yeux. Son témoignage est, à cause de cela, suffisant pour dissiper et détruire toutes les explications que les rationalistes ont voulu donner de la vie et des merveilles de Jésus. Ce témoignage, sorti de la bouche d’un Juif, dans un de ces moments de sincérité comme il y en a dans la vie de chaque homme, même du plus incrédule, est pour nous de la plus haute importance.
Mais le paganisme ne pouvait rester muet dans une chose de cette gravité; il devait unir sa voix à celle du judaïsme, et proclamer avec celui-ci la haute dignité de Jésus et sa mort. En effet, le Fils de Dieu, en mourant sur la croix, abolit pour toujours et les sacrifices des païens et ceux que commandait la loi de Moïse. Cet événement, le plus grand de tous, et qui ébranla le monde jusque dans ses bases, ne pouvait rester un mystère ni pour les païens ni pour les Juifs. Si donc nous interrogeons les premiers sur ce grand fait, nous devons trouver chez eux la confirmation de l’époque où Jésus est mort. Plutarque, dans son livre de la Chute des oracles, chap. xvu, nous raconte à ce sujet une histoire merveilleuse. C’est un dialogue entre plusieurs philosophes romains, dont l’un s’exprime de la manière suivante :
« Épitherse, le père du rhéteur Émilien, que quelques- « uns de vous ont entendu, et qui était mon compatriote « et mon maître de grammaire, racontait qu’il lit un a voyage en Italie sur un vaisseau qui avait à bord des « objets de commerce et beaucoup de passagers. Un soir, « comme ils étaient près des îles Échinades (aujourd’hui « Curzolari, Paros et Antiparos), le vent cessa, et le a vaisseau fut poussé dans le voisinage de l’ile Parée. La « plupart des passagers étaient encore éveillés, et beau- « coup buvaient après le souper, lorsqu'on entendit tout « à coup partir de cette île une voix, comme si quelqu’un « appelait Thamus. Ainsi s’appelait le pilote, qui était « Égyptien , mais dont très-peu de passagers connaissaient « le nom. Tout le monde fut plongé dans l’étonnement , « et le pilote ne répondit point à cette voix, quoiqu’elle « l’eut appelé deux fois. Cependant il répondit à un troi-
« sième appel, et la voix lui cria alors : Quand tu pas-
* seras près de Palodes, annonce à ce lieu que le grand « Pan est mort. Tous les passagers ne savaient que penser, « et se demandaient s’il était prudent d’exécuter l’ordre « qui venait d’être donné, où s’il ne valait pas mieux ne « plus s’occuper de cette affaire. Mais Thamus déclara a que, si le vent soufflait, il passerait devant Palodes sans « rien dire; mais que, si au contraire le temps était calme, - il dirait ce qu’il avait entendu. Or, lorsqu’on fut près de a Palodes, comme le temps était calme et la mer tranquille, a Thamus, se plaçant sur l’arrière du vaisseau, et se tour- « nant du côté de la terre, cria comme il l’avait entendu :
* Le grand Pan est mort. A peine avait-il prononcé ces « mots, qu’on entendit une grande multitude qui poussait
* an immense soupir. Comme il y avait beaucoup de pas- « sagers sur le vaisseau, cet événement fut bientôt connu
* à Rome, où il devint l’objet de toutes les conversations, 4 si bien que l’empereur Tibère fit venir près de lui
* Tbamus. Cette affaire fit même sur son esprit une telle « impression, qu’il fit faire des recherches très-exactes « relativement à ce Pan, dont on avait annoncé la mort. « Mais les philosophes qui l’entouraient furent d’avis que
* ce Pan était le fils de Mercure et de Pénélope. Quant à « Philippe (c’était le nom de celui qui racontait l’histoire), « il trouva parmi les assistants plusieurs témoins qui « avaient entendu raconter ce fait par le vieil Émilien ■ lui-même. »
Sur les plateaux de l’Asie centrale, et particulièrement dans le désert de Kobi, on entend souvent descendre d’en haut je ne sais quelles voix sans qu’on puisse deviner leur origine, ni comment elles se forment. Vous diriez
LA VIE t)^ N.-S. JÉSUS-CHRIST.
tantôt des voix vivantes, tantôt des sons d’instruments, tantôt. des plaintes profondes et pénétrantes, semblables aux musiques aériennes de nie de Cevlan. Les voix dont il est question dans celte histoire étaient aussi des voix mystérieuses de la nature, dont les puissances infernales se servaient pour communiquer aux hommes cette nouvelle, objet de terreur pour elles. La mort du Fils de Dieu fut annoncée par toute la terre par des phénomènes étranges. Le paganisme ressentit jusque dans son fond le plus intime, dans ses oracles, le contre-coup de ce grand événement. De meme qu’un signe paraissant au ciel avait annoncé au Sabéisme la naissance du Sauveur, ainsi la mort de Celui qui était descendu aux enfers est annoncée ici par les oracles de l’enfer, aux adorateurs des démons, jusque dans Home leur capitale. Et de même qu’à l’arrivée des mages, Hérode réunit les sages d’entre les Juifs, pour les interroger sur la naissance du Messie, ainsi Tibère consulte ici les sages de son peuple sur la nouvelle de sa mort. Cet événement est d’autant plus remarquable que, peu de temps après, le rapport de Pilate sur la mort de Jésus arriva à Rome au palais de l’empereur. Et c’est de là sans doute qu’est venue cette tradition, que Tibère proposa au sénat de mettre Jésus au nombre des dieux , mais que le sénat rejeta ce projet. Tacite aussi, dans ses Annales (15, 44), racontant l'incendie de Rome fait mention de la mort de Jésus dans les termes suivants : « Pour dé- « tourner de lui le soupçon d’avoir ordonné lui-même cet « incendie, Néron en accusa les chrétiens. C’est ainsi que « le peuple appelle cette race, objet d’horreur et de haine « à cause de ses crimes. Ce nom vient d’un homme « nommé Christ, qui fut condamné à mort et exécuté
AJÎKEE DE LA MORT DE Îf.-S. JÉSUS- CHRIST. 197
« sous le règne de l’empereur Tibère et le gouvernement « de Ponce-Pilate. » Si la vie merveilleuse et la mort du Sauveur sont confirmées par plusieurs témoignages des auteurs juifs et des païens, de quel droit ose-t-on se plaindre qu'aucun auteur profane ne nous ait laissé une description impartiale de la vie de Jésus-Christ?
Lorsqu'on veut préciser l'année où il est mort, on trouve que ce point est presque aussi obscur que celui du jour de sa naissance. Le plus ancien témoignage que nous trouvions sur ce sujet, c’est la lettre d’ Abgar, prince d’Édcsse, au Christ, et du Christ à Abgar, que l’historien Eusèbe a tirée des archives d’Édesse, et qu’il a traduite du syriaque en grec, ajoutant à la fin la date 340. Cette date se rapporte à la chronologie syriaque , qui prend pour règle l’époque des Séleucides. Cette époque commence à la bataille de Gaza et à la conquête de Babylone par Séleucus, dans l’automne de l’année 142 de Rome, et 312 avant J.-C. Or Moïse de Chorène, historien arménien du v* siècle, nous apprend (liv. II, ch. 29) que l’ambassade mémorable d’ Abgar arriva à Jérusalem précisément à l’époque où Jésus faisait sa dernière entrée dans cette ville. (R* on a toujours cru trouver un rapport entre cette ambassade et ces paroles de l’Évangéliste saint Jean : a II y « avait aussi quelques païens parmi ceux qui étaient venus « pour prier à la fête. Ceux-ci s’adressèrent à Philippe, « qui était de Bethsaïda de Galilée, et lui dirent : Maître, « nous voudrions bien voir Jésus. » (Ch. 12, v. 20.) Sans examiner ici l’authenticité de ces lettres, si l’ambassade d’Abgar a eu lieu peu de temps avant la mort de Jésus, il soit de là qu’il est mort l’an de Rome 782 ou l’an 29 de l'ère chrétienne.
Parmi les Pères de l’Église qui peuvent nous don ner quelques renseignements à ce sujet, le premier en date est Tertullien, qui vivait vers la ûn du 11e siècle. D’après lui, le Christ est mort la quinzième année du règne de Tibère, c’est-à-dire l’année où saint Luc place son baptême. Saint Hippolyte de Porto, contemporain d’Origène, qui composa son Cycle pascal de seize ans , l’an 222 , et qui prit pour point de départ la première année du règne d’Alexandre Sévère , place la mort du Christ dans la dernière année de sa période, et par conséquent, comme Tertullien , sous le consulat de Rubellius Géminus et de Fusius Géminus. A ces deux témoignages il faut ajouter encore celui de Lactance, qui, dans son livre des Institutions divines (liv. IV, ch. 10), donne aussi la quinzième année de Tibère comme celle de la mort du Sauveur. Consultons maintenant le célèbre calendrier romain rédigé l’an 354 de notre ère. et appelé le Catalogue libérien , parce qu’il fut composé sous le pape Libère, et dans le temps de l’empereur Constance, d’après les plus antiques documents. C’est le plus ancien catalogue des papes , et il commence ainsi : « Notre-Seigneur Jésus-Christ souffrit « sous le règne de Tibère César, et sous le consulat des « deux Géminus, le 8 des calendes d’avril. » Les fastes consulaires marquent aussi la mort de Jésus sous le même consulat; et Idace, dans sa Chronique (ch. 34), répète que Jésus, Fils de Dieu, selon les prophètes qui avaient parlé de lui, souffrit l’an 15 de Tibère.
Sulpice Sévère, qui écrivait l’an 400, sous le consulat de Stilicon, ajoute que depuis ce consulat des Géminus jusqu’à celui de Stilicon (1153 de Rome) il s’est écoulé trois cent soixante-douze ans, ce qui est très-
eiact, si l’on prend cette dernière année pour l’année courante. ( Hist . sacra, 1. II, c. 27.) Orose, historien espagnol, donne la même date. Saint Augustin préfère aussi cetie date aux autres. (De Civit. Dei, lib. 18, cap. 54.) IVosper d'Aquitaine embrasse aussi ce sentiment, ainsi que son continuateur Yictorius, évêque de Tunnuna, Gaudence et Philastre. ( Hœres ., 106.) D’après Clément d’Alexandrie, celte date était généralement adoptée de son temps, même par les hérétiques, tels que les basilidiens. Laetance est plus précis encore dans son livre de laMwtdes pe rsécuteurs (ch. 2), lorsqu’il dit que Jésus est mort vingt-cinq ans avaut le règne de Néron. Or celui-ci monta sur le trône l’an de Rome 807 ; donc Jésus-Christ mourut l’an 782. Eusèbe lui-même, qui s’écarte le plus du reste des Pères en ce point, s’exprime ainsi : a La plu-
• part prétendent que depuis la mort du Seigneur jus- « qu'au règne de Néron, lorsque les Romains prirent les « armes contre les Juifs, il s’est écoulé trente-cinq ans. » Or,siNotre-Seigneur est mort l’an 782, il s’est passé juste trente-cinq ans depuis sa mort jusqu’à la première révolte des Juils, en 817.
Mais ce n’est pas encore assez : Clément d’Alexandrie, 1* Chronique d’Alexandrie, Origène, saint Chrysostome, saint Jérôme et Sulpice Sévère enseignent unanimement que Jérusalem a été détruite quarante-deux ans après la mort du Christ; et cette tradition s’est conservée parmi les Juifs ; car nous lisons dans Abarbanel : « Notre peuple a « encore un autre doute. Les chrétiens disent que Jésus « le Nazaréen est mort quarante-deux ans avant la ruine
• du temple. Et nous trouvons dans le Talmud qu’il a été
• le disciple de Josua-ben-Parachia » (qui vivait sous
Alexandre Jannée). Or la ruine du temple arriva le 1er septembre 823 et l’an 70 de notre ère : la mort de Jésus tombe donc sous le consulat des deux Géminus, l’an “82, ou 29 de l’ère chrétienne.
L’année où Jésus a commencé sa vie publique, et celle où il est mort, ont donc une date incontestable, et cette double date est prouv ée à priori et à posteriori. Les paroles de l’Évangéliste qui place le baptême de Jésus dans la quinzième année de Tibère semblent , au premier abord , il est vrai, contredire positivement cette date. Mais, d’après tout ce que nous avons vu dans les chapitres précédents, elles ne font que la confirmer au contraire, et montrer jusqu’à l’évidence que la lettre de la Bible, sans une tradition qui l’explique , peut souvent conduire à de graves erreurs ou à de fausses interprétations, et que les documents contenus dans les livres saints ne doivent jamais être séparés du fond historique auquel ils tiennent.