CHAPITRE XL1X
Troisième Dérision du Sauveur.
« Ils lui mirent ensuite un manteau de pourpre, et lui « placèrent dans la main droite un roseau ; puis, s’avan- « çant vers lui , ils se mettaient à genoux en disant : Sa- « lut, roi des Juifs. Ils le conspuaient, lui prenaient le « roseau , et lui en donnaient des coups sur la tête ; puis « ils le frappaient sur les joues. » Ce fut là la troisième dérision dont Notre-Seigneur fut l'objet. Les Romains voulaient ainsi décharger sur Notre-Seigneur la haine et le mépris qu’ils avaient pour les Juifs et pour leurs institutions. Au lieu du baiser par lequel les anciens rendaient hommage aux nouveaux rois , on donne à Jésus des soufflets. Au lieu des soins empressés et des flatteries que les courtisans prodiguent à leurs maîtres, Jésus ne reçoit de cette soldatesque impie que des outrages et d’amères ironies.
Le roseau que l’on mit à la main du Sauveur n’était point un de ces roseaux légers que le premier coup met en morceaux : cette sorte de roseau ne croit point en Palestine ; mais c’était un de ces roseaux qui croissent dans l’eau, dont la lige ferme et pesante sert de bâton ou de toise pour mesurer. C’était ce que nous appelons aujourd’hui un roseau espagnol , baculus arundineus , ou
LA Vit DE N." S. JESIS-CHRteT.
arundo donax, qui atteint quelquefois une hauteur de boit pieds, et qui est plus gros que le pouce. Les soldats romains voulurent imiter par dérision les cérémonies avec lesquelles on couronnait les rois en Orient, et qui nous sont racontées par Àbulfeda à propos du couronnement du calife Motawakkel. On lui mit, nous dit-il , le manteau royal sur les épaules et la couronne sur la tète ; puis le consécrateur, le baisant sur le front, lui dit : Salut, prince des crovants. Chez les Babvloniens et les Perses il v avait
chaque année une fête qui durait cinq jours , et dans laquelle on tirait de prison un malfaiteur condamné à mort, que Ton plaçait sur un trône, et que l’on revêtait par dérision des insignes de la royauté. Puis, apres l’avoir traité pendant tout le jour comme un roi , on le (rainait hors de la ville, on le fouettait et on le brûlait. C'est ainsi à peu près que l’on traita la Fils de Dieu.
Au reste , ces outrages dont il fut l’objet caractérisent bien cette époque; et ici encore nous trouvons dans les Évangiles une peinture exacte des mœurs de ce temps. Philon, philosophe d’Alexandrie, nous rapporte, entre autres, un scandale de ce genre qui eut lieu lors du passage d’ Agrippa , qui venait d’être nommé par Caligula roi de Judée. Voici comme il raconte le fait dans une lettre à Flaccus : « Il y avait ici un certain idiot nommé Cara- « bas, qui errait jour et nuit dans les carrefours, sans « être arrêté ni par la chaleur, ni par le froid , ni par les « moqueries des enfants et des jeunes gens. On prit ce « misérable et on l’amena sur la place où se font les « courses. Là on le plaça sur un lieu élevé, afin qu'il « pût être vu de tous; puis on lui mit sur la tête une « couronne de papier, et sur les épaules une nappe de