CHAPITRE LII
Sentence de mort et lavement des mains.
« Mais les Juifs continuaient leurs clameurs , et dett mandaient à grands cris qu’il fût crucifié; et leurs u voix et celles des grands prêtres devenaient toujours « plus fortes: Prenez-le, prenez-le, crucifiez-le. Pilate a répondit : Crucifierai -je votre roi? Les grands prêtres a répondirent : Nous n’avons de roi que César. Pilate , a voyant qu’il ne pouvait rien obtenir, et craignant une a émeute , confirma le jugement , et les autorisa à faire « ce qu’ils demandaient; mais il prit de l’eau, se lava les mains en présence du peuple, et dit : Je suis innocent « du sang de ce juste, c’est votre affaire. Et tout le peuple « répondit en criant : Que son sang retombe sur nous et a sur nosenfants. » Le peuple, en prononçant ces terribles paroles, n’en comprenait pas la signification. Dans cette journée mémorable, où l'homme semblait s’effacer et n’être que l’instrument de Dieu ou du démon, l’esprit de prophétie s’était pour ainsi dire emparé de la nation tout entière. Déjà Caïphe avait prophétisé, et voici que tout le peuple prophétise aussi à son tour; et sa prophétie devait bientôt recevoir son accomplissement. Le sang du Christ, criant vengeance vers le ciel avec bien plus de force encore que celui d’Abel et de Zacharie, allait être bientôt redemandé aux mains qui l’avaient versé. Pour venger la mort de Zacharie il avait fallu le sang d’un million de Juifs , lors de la première dévastation de Jérusalem ; mais pour venger le sang de son Fils unique Dieu
réservait à cette nation déicide des calamités bien plus affreuses encore. De meme que Caïn, le premier meurtrier, agité par les remords de sa conscience, erra par toute la terre, ainsi les Juifs, dispersés par tout l’ univers, montrent à tous les hommes l'accomplissement terrible de la prophétie et du souhait qu'ils ont exprimé au jour de la mort du Sauveur. Ce souhait , Dieu ne l’a que trop bien entendu.
Au rapport de Maimonides, quand un blasphémateur était condamné, les témoins et les juges mettaient les mains sur sa tête en disant : « Que ton sang soit sur ta « tête; car la cause de ta mort vient tout entière de toi. » Le peuple juif s’était aussi en quelque sorte déclaré coupable de blasphème, et avait assumé sur sa tète le jugement qui devait le frapper. Le Talmud dit donc, avec bien plus de raison que ne le pensaient ses auteurs, que Dieu lui -même s’est lavé les mains sur la destruction de son sanctuaire, afin de montrer au monde qu’il n’y est pour rien. Ce n’est pas lui, en effet, mais la nation juive ellemême qui a prononcé l’affreuse sentence. Dans l’antiquité, où l’on pariait volontiers par des symboles, on se lavait les mains afin de déclarer qu’on ne prenait aucune part à ce qui se faisait. Nous trouvons cet usage dans VÉnéide de Virgile (11, 720) et dans le scoliaste de Sophocle sur la tragédie d’Àjax. De même qu’aujourd’hui, en plusieurs pays, le bourreau, avant d’exécuter un condamné, lui demande pardon , protestant ainsi qu’il ne fait que son devoir, ainsi c’était une coutume chez les anciens que les magistrats se lavassent les mains après avoir condamné un accusé , afin de montrer qu’ils étaient innocents de sa mort, et qu’ils ne faisaient qu’obéir à la
SENTENCE DE MORT ET LAVEMENT DES MAINS. ü
loi. Encore aujourd’hui, dans les sépultures des Juifs, les parents du défunt se lavent les mains, pour montrer qu'ils ne sont coupables de sa mort ni par défaut de soin ni autrement. Pilate, au reste, par cette cérémonie, déclare assez manifestement que la sentence qu’il prononce est illégale, et qu’elle lui est arrachée par la peur et la politique : triste exemple de la position fausse et difficile ou sont placés la plupart des courtisans lorsqu’ils n’ont pas encore étouffé tout à fait les cris de leur conscience.
a II leur délivra donc Barabbas, qui était en prison à u cause d’une sédition et d’un meurtre, afin de plaire au a peuple; et il leur abandonna Jésus, pour qu’ils en a fissent ce qu’ils voulaient. » Barabbas est ici le représentant de l’humanité tout entière. Elle aussi s’était révoltée contre le Tout-Puissant; elle aussi se rendait coupable d’un meurtre à l’égard du Fils de Dieu. Mais de même qu’aujourd’hui l’immolation du Juste ouvre les portes de la prison de Barabbas, ainsi la mort du Christ, par une véritable substitution, tire l’humanité tout entière de la prison ténébreuse où elle languissait depuis de longs siècles, et l’introduit dans la liberté des enfants de Dieu. Ce jour est le grand jour des expiations, le jour déterminé dès l’éternité dans les conseils de Dieu. C’esl le plus grand jour de toute l’histoire, le plus fécond en résultats et pour le passé et pour l’avenir.