CHAPITRE LXXI
Lr Christ aux limbes.
« Le Christ a souffert pour nos péchés, le Juste pour « les injustes, afin de nous conduire à Dieu. Il était mort « dans la chair, mais son âme vivait; et avec cette âme « il vint aussi porter le message aux esprits captifs, afin « que, jugés selon la chair parmi les hommes, ils vivent « pour Dieu selon l’esprit; à ces esprits qui avaient été « incrédules autrefois, lorsque les attendait la patience « de Dieu, aux jours de Noé, quand on bâtissait l’arche « dans laquelle peu, c’est-à-dire huit personnes seule- « ment, furent sauvées du déluge. » ( ire É pitre de saint Pierre, tu, 18.) Les Juifs reconnaissaient deux limbes ou scheol , correspondant au double paradis dont nous avons parlé plus haut. Le plus profond de ces limbes avait sept ’ abîmes, gouvernés chacun par un mauvais ange. C’est là que devaient être précipités les gentils, ou les soixante et dix peuples de la terre, pour y être enveloppés dans une nuit éternelle, et y être brûlés par un feu inextinguible. Ce lieu était aussi destiné aux Israélites impies qui avaient négligé les prescriptions mosaïques. Mais, avant d’y descendre, les traces de la circoncision devaient disparaître chez eux, parce que, dans les desseins de Dieu, aucun circoncis ne pouvait tomber en enfer. Dans le scheol, ou l’enfer supérieur, devaient être bannis tous les Israélites coupables de quelque péché, et quelques justes gentils, mais en petit nombre, jusqu’à ce qu’ils se fussent purifiés de toutes leurs souillures dans le fleuve de feu
appelé dinur. C’est alors seulement qu’ils pouvaient entrer dans le paradis inférieur, qui n’était séparé de l’enfer supérieur que par un mur très-mince. Là, délivrés de toute souffrance, ils attendaient avec d’ardents désirs la venue du royaume de Dieu. C’est là que le Christ promit au bon larron qu’il le retrouverait après sa mort , comme l’enseignent les plus anciens Pères de l’Église.
On croyait toutefois que ceux qui étaient encore dans le purgatoire ou dans l’enfer supérieur recevaient quelques soulagements les jours de sabbat, comme aussi aux jours où la lune se renouvelait, dans l'année jubilaire, et enfin trois fois par jour pendant la prière, qui se faisait le matin, à midi et le soir. De plus, chacun rachetait ses parents défunts en priant sur leur tombe, et pouvait secourir les autres membres de sa famille par une prière nommée zadik hadin, dont on vantait beaucoup l’efficacité. C’est pour cela que Barsilaï dit : « Je veux mourir « dans ma ville, parce qu’il est avantageux aux défunts « que leurs amis viennent visiter leur tombe, afin d’im- « plorer pour leur âme la miséricorde divine. » Outre cela, avant la ruine de Jérusalem, on priait aussi pour les étrangers défunts chaque jour de sabbat. Les Juifs étaient persuadés que les âmes des morts goûtent quelque joie du paradis pendant le temps pascal, à l’époque de la nouvelle année et à la fête des Expiations, parce que les fidèles à ces époques observent mieux les préceptes divins. Mais ce sont surtout les âmes purifiées par le feu du purgatoire dont les prières et l’intercession sont utiles aux défunts qui souffrent encore, et même aux vivants. C’est pour cela que Dieu , exhalant sa colère contre Jérusalem par la bouche de Jérémie (ch. xv, vers, i), dit:
LE CHRIST AUX LIMBES
Si
« Quand même Moïse et Samuel se présenteraient devant ci moi, mon cœur n’est plus pour ce peuple. » C’est pour cela encore que, dans la parabole du mauvais riche, celui-ci s’adresse à Abraham du fond de l’enfer, et lui crie : « Père , ayez pitié de moi, et envovez-moi Lazare, « pour qu’il trempe dans l’eau le bout de son doigt et a rafraîchisse ma langue; car je souffre cruellement dans « cette flamme. » Mais les Juifs croyaient que les petits enfants étaient, aussi bien que les incirconcis, exclus du nombre des héritiers du salut à qui la prière peut être utile. Le Talmud est formel sur ce point. Les docteurs se demandaient quand un enfant commence a avoir des droits à la béatitude. Sur ce point les avis étaient partagés. Les uns disaient : dès qu’il est né; les autres : dès qu’il commence à bégayer; d’autres : du moment où il est conçu; d’autres encore : dès qu’il est circoncis; quelquesuns enfin : dès qu’il peut dire amen .
Ces différences viennent en partie de l’opinion qu’on avait adoptée sur la formation de Pâme humaine. Cette opinion des Juifs a quelque rapport, on le voit, avec la doctrine catholique, qui exclut du ciel où l’on jouit de la vue de Dieu, les enfants qui meurent sans baptême, et leur assigne pour demeure un lieu particulier qu’elle appelle les limbes des enfants.
Il est remarquable, au reste , que les païens eux-mêmes croyaient que les âmes des enfants habitaient un lieu particulier aux portes de l’enfer, comme on peut le voir au livre vi de l'Ènéide , vers. 425. Et l’on peut dire même que la foi des peuples païens sous ce rapport se rapproche beaucoup de celle des Juifs, surtout si nous prenons pour mesure les œuvres morales de Plutarque, chez qui, il est
vrai, la spéculation atteint une telle hauteur qu'on pourrait parfois le prendre pour un chrétien. C’est pour cela que Plutarque est de tous les auteurs classiques celui qui mérite le plus d’ètre recommandé dans les écoles. Ainsi nous lisons dans son livre sur le Délai de la vengeance divine , xvti : « Crois- tu qu’ Apollon, s'il savait que les « âmes des mourants se dissipent comme un nuage ou « une fumée dès qu’elles ont quitté leur corps, prescrite rait tant de sacrifices pour les défunts, tant de marques « d'honneur envers les morts, et qu'il se jouerait ainsi « de la crédulité des hommes. Pour moi, je ne cesserai « de croire à T immortalité de l*â me que lorsqu’un autre « Hercule aura enlevé le trépied de la Pythie et détruit « cet oracle. La foi a la divine Providence et celle à î’im- « mortalité de l’âme humaine reposent sur le meme prin- « cipe; et celui qui nie l’une de ces vérités doit renoncer « à l’autre. Si donc l’âme dure après la mort, il est « encore plus probable qu’elle recevra alors sa récomc( pense ou son châtiment. Elle doit combattre en cette « vie comme un vaillant guerrier; et, après la lutte, elle « sera récompensée comme elle l'aura mérité. »
C’est pour cela que les païens appelaient les défunts : les pauvres et les misérables, à cause de l'incertitude de leur état. Mais leurs idées sur le séjour de ces pauvres âmes étaient obscures et confuses, comme le comporte d’ailleurs la nature de cet objet. Ils leur attribuaient ordinairement pour demeure l’air, ou plus souvent encore l’intérieur de la terre, et ils appuyaient cette opinion sur les évocations de morts qui avaient lieu souvent à cette époque. 11 y avait alors en effet plusieurs oracles où lésâmes des défunts étaient évoquées du monde inférieur, et inter-
LE CHRIST AUX LIMBES. 83
rogées sur l’avenir. Un de ces oracles était à Héraclée en Bythinie, où Pausanias conjura un jour par des sacrifices une jeune fille de Byzance qu’il avait tuée, et qui lui annonça sa mort prochaine. Il y avait un autre oracle de ce genre dans la grotte de Trophonius, en Béotie. On rapporte aussi que Callondes alla à Tanérum, où les Grecs plaçaient l’entrée de Yorchus , afin de se réconcilier avec l’àme du poète Archiloque, qu’il avait tué dans un combat, tandis que les Spartiates firent venir même d’Italie des hommes habiles à évoquer les âmes , pour qu’ils pussent, par le moyen de certains sacrifices, conjurer l’ombre de Pausanias.
Sous le langage symbolique ou mythologique de l’antiquité païenne, relativement à l’état des âmes après la mort , il est facile à un œil exercé de reconnaître qu’elle admettait après cette vie deux demeures où les hommes étaient punis pour leurs mauvaises actions. Dans l’une de ces demeures l’âme expiait ses fautes par des peines temporaires, qui lui rendaient sa pureté primitive; et dans l’autre elle était vouée à des supplices éternels. Et même on peut dire que le paganisme n’était en quelque sorte qu’un état habituel de vision, et dans lequel l’homme, mis continuellement en rapport avec le monde inférieur par le moyen des oracles, était devenu, pour ainsi dire, familier dans ces sombres domaines, jusqu’à ce qu’enfin la lumière éternelle fût venue aussi éclairer l’autre monde, et détruire l’autorité des oracles. Mais il fallait pour cela que le Christ descendit dans le monde inférieur. Ces idées sur l’état des âmes après la mort, nous les retrouvons particulièrement dans la philosophie de Platon, qui, entre le Tartare et les Champs-Elysées, c’est-à-dire entre l’en-
fer et le paradis, admet aussi un état intermédiaire ou an purgatoire, qu’il nomme hadès , ou les âmes qui n'ont pas été entièrement purifiées sur cette terre sont délivrées et nettoyées de toutes les convoitises sensibles et de toute souillure , reçoivent le pardon de ceux qu’ils ont offensés sur la terre , et se préparent ainsi à la gloire des esprits bienheureux. Virgile a exprimé ces idées avec le charnu qui lui est propre , dans un passage remarquable de son Énèide, 1. VI, v. 743, que saint Augustin invoque luimême dans la Cité de Dieu , 71 , 13.
C’est à propos de ce lieu intermédiaire que les rabbins juifs enseignent que Taine est purifiée dans le feu après qu’elle en sort avec le secours de Michel, le grand prêtre d’en haut, qui présente à Dieu les âmes des justes. Et comme l’enfer entoure le paradis de ses flammes , tous, même les justes, doivent passer par elles. Il n’est pas jusqu’à Moïse que Satan n’ait disputé à l’archange saint Michel , quoique Dieu lui ait arraché l’âme de ce grand prophète. Ce que Maimonides dit à ce sujet est digne de remarque. « Tous les hommes, dit-il, se partagent en et trois classes : ceux qui sont parfaitement bons, et ceux u qui sont entièrement mauvais, et enfin ceux qui sont « entre les deux. Celte loi gouverne l’univers tout entier.* Ainsi nous retrouvons dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament la foi constante au ciel, à l’enfer et au purgatoire. C’est dans le purgatoire qu’étaient les patriarches qui attendaient depuis de longs siècles la venue du Messie. Ils y étaient exempts de souffrances, et c'est pour cela que le lieu de leur demeure était aussi appelé le paradis inférieur ; ou plutôt leur seule souffrance était l’ardeur et l’impatience avec laquelle ils désiraient le
LE CHRIST AUX LIMBES
royaume de Dieu. C'est ce que nous trouvons très -bien exprimé dans le livre Colbo, fol. 43G, 4 : « Tous les « deux jours , » est-il dit, « à chaque jour de sabbat et de « fête, les patriarches et les dix tribus, Moïse, Aaron , « David et Salomon , avec tous les rois d'Israël et de la , a maison de David , se présentent devant le Messie , et « pleurent avec lui en lui disant : Gardez le silence , « et appuyez-vous sur votre Créateur, car la On est proche. « Coré vient aussi à lui avec Dathan et Abiron , et ils lui « disent : Quand viendra la fin des merveilles? Quand « nous réveillerez-vous , et nous tirerez-vous des abîmes n de l'enfer ? Mais il leur répond : Allez trouver vos « pères, et interrogcz-les. Ils se sentent comme foudroyés « par ces paroles, et n'interrogent point leurs pères. Mais « le rabbin Josua ben Levi, qui était contemporain du « Christ, étant venu aussi après sa mort vers le Méssie, « celui-ci lui demanda : Que font les hommes dans le « monde d'où tu viens ? Et il lui répondit : Ils vous ata tendent tous les jours. Il se mit alors à pleurer tout « haut. »
Ceci nous ramène au passage de saint Pierre cité plus haut, où l’apôtre insiste sur ces paroles, que le Christ s'est manifesté dans le monde inférieur à ceux qui avaient expié leur incrédulité dans les eaux du déluge. Pour bien comprendre ce passage, il faut savoir que les Juifs excluaient du bienfait de la rédemption et de la béatitude ceux qui avaient péri par le déluge ; ceux qui avaient vécu au temps de la dispersion des peuples; les habitants de Sodome; les Israélites qui avaient péri dans le désert; Coré et ses partisans, enfin les dix tribus d’Israël. Le déluge a été regardé dès le commencement par l’Église
comme un baptême préfiguratif. D’un autre côté, le moud? ! ancien a toujours cru que celui qui se repent de ses péchés , et souffre avec patience les châtiments que Dieu M envoie , peut espérer d’être délivré de la mort éterneEe. Saint Pierre combat donc dans son Épître ce particalarisme étroit et orgueilleux des Juifs et des judaïsants, qui voulaient rétrécir le bienfait de la rédemption , et ne ha reconnaissaient point ce caractère universel qui fait que le Christ a réconcilié à Dieu et purifié par son sang, comme dit saint Paul, ce qui est dans le ciel et ce qui est sur la terre, le monde supérieur et le monde inférieur, les hommes qui étaient déjà morts et ceux qui devaient naître, le peuple juif et tous les peuples païens. De même que le Christ a voulu se soumettre au baptême et à la mort, ainsi devait-il se soumettre encore à la dernière condition de l’humanité déchue par le péché , et descendre, comme tous les autres hommes, dans le monde inférieur, afin que la substitution dont il s’était chargé pour nous fdt parfaite ; et c’est sur cette dernière victoire contre la mort que repose la certitude de notre résurrection. Pour honorer la descente du Sauveur dans les enfers, une pieuse coutume s’était introduite en Allemagne , et il n’y a pas bien longtemps encore qu’elle a disparu. Tous les ans, pendant les trois derniers jours de la semaine sainte, la noblesse visitait les hospices des malades, des incurables, des lépreux et des orphelins. Ëlle allait frapper à la demeure du pauvre , afin de soulager la misère de ceux qui souffraient en cette vie et de les faire participer en quelque manière au bienfait de la rédemption.