‹ La vie de N.-S. Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 9 sur 589 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le recensement de la Judée.

« Il arriva en ces jours qu’un édit de César Auguste <t ordonna le recensement de la terre tout entière. Ce <( premier recensement se fit par Cyrinus , gouver- « neur de Syrie. Joseph partit aussi de la ville de Na- « zareth en Galilée , et vint en Judée à la ville de David « appelée Bethléem , parce qu’il était de la maison et de « la famille de David , pour se faire enregistrer avec « Marie son épouse. » (Èvang. de saint Luc, ch. 11.)

La paix régnait dans tout l'empire romain. Mais ici s’élève une grande difficulté. Tertullien dit formellement : « C’est une chose constante que le recensement a été fait a en Judée sous Auguste , par Sentius Saturninus. » Il est tellement sur de son fait que pour preuve il s’en rapporte aux archives romaines, où l’on pouvait s’enquérir de la naissance de Jésus-Christ. Les livres du recensement où étaient inscrits les noms du Christ, de Joseph et de Marie devaient donc exister du temps de Tertullien. Or il écrivait ceci l’an 207 ou 208 de notre ère. Saint Chry-

sostome parle aussi de l'existence de ces livres de Rome , quoiqu’il ne les ait pas vus lui-même. D’un autre côté , saint Justin le martyr, qui vivait encore du temps de l’apôtre saint Jean, s’en rapporte à saint Luc, qui écrit que le recensement a été fait par Cyrinus; et il en appelle aussi, lui, aux tables de recensement qui existaient à Rome. La critique de nos adversaires doit nécessairement chercher à profiter de cette contradiction apparente : mais ici une connaissance plus approfondie de l’histoire profane nous donne une solution complète de cette difficulté.

César, après avoir réuni le monde entier sous son empire, avait, peu de temps encore avant sa mort, lorsqu’il était consul avec Marc Antoine, l’an 710, ordonné un recensement de tout l’empire romain. Cette mesure avait pour but d’introduire dans toutes les provinces une assiette uniforme pour l’impôt. Le recensemeut fut fait en Orient par un certain Xénodore, dans l’espace de vingtun ans cinq mois et huit jours, et achevé en 73 i. Il fut fait en Occident par Théodote , en vingt-neuf ans huit mois et dix jours, et fut terminé en 730. Polyciète le fit dans les pays du midi en trente-deux ans un mois et dix jours; de telle sorte qu’en 742, peu avant la naissance de Jésus-Christ, le cadastre de tout l’empire romain avait été achevé par un nombre considérable de géomètres qui avaient parcouru la terre, et avait été envoyé au sénat. C’est en effet ce que nous trouvons clairement énoncé dans Frontin (de Coloniis, p. 142, 178, 207), qui écrivait vers la fin du premier siècle, et dans Æthicus Ister, qui nous a laissé l’extrait d’un recensement du monde fait par JuL Honorius. puis un catalogue et un itinéraire des provinces romaines. Pline de son côté témoigne la même

chose relativement à l’Italie , et son témoignage est confirmé par Cassiodore, Isidore de Séville et Suidas, qui avaient puisé dans d’autres sources encore. Pour achever l’œuvre commencée par César, il manquait encore un . dénombrement général de la population ; et c’est pour cela que César Auguste, trois fois pendant son règne, avait ordonné un recensement, comme Suétone nous l’apprend dans sa Vie, ch. 27. Ce triple recensement de la population dans l’empire coïncide avec la triple fermeture du temple de Janus, et le troisième tombe dans l’année de la mort d'Auguste.

Le premier recensement fut fait en 726, lorsque César Octave était consul pour la sixième fois, et Agrippa pour la seconde, c’est-à-dire trois ans après la bataille d’Actium. Le Christ à cette époque n’était pas né encore; et d’ailleurs ce recensement était plutôt partiel que général, et n’avait pour objet que Home et l ltalie, par lesquelles on dut commencer. Le troisième se fit l’an 767 sous le consulat de Sextus Pompée et de Sextus Apuléius. D’après Dion, il commença l’an 766, sous le consulat de C. Silius Népos et de L. Minutius Plancus, par l’envoi d’émissaires dans les différentes parties du royaume ; et d’après Tacite (Annal., 1. i, ch. 31 ) il fut entrepris un an après dans les Gaules par Germanicus, à une époque par conséquent où le Christ avait atteint déjà l’âge de la jeunesse. La date de ces recensements ainsi que celle du second se trouvent dans les fameuses tables d’Ancyre , qui, après une mention sommaire du règne d’Auguste, indiquent en ces termes le nombre des citoyens romains existant à cette époque :

Consulari cum imperio îustrum (censumque) feci

Censorino et Asinio Coss. quo lustro censa sunt civium ro -

manorum (capita) quadragiens centum milita et du-

c enta triginta tria millia .

U s’agissait de rétablir l'ordre dans l’État, troublé depuis

longtemps par la guerre civile. Auguste envoya de son propre chef, d’après le témoignage de Dion Cassius (ai,

2!, 33), des sous-censeurs pour aider les censeurs dans le dénombrement de la population. Suidas en compte vingt.

Après ce premier recensement, l’empereur fit dresser un écrit appelé : Rationarium imperii , que Suétone (ch. 28,

(01) nous a fait connaître. Ce document et d’autres semblables fournis par le second recensement servirent

de matériaux pour une statistique générale en quatre volumes, dont le troisième, sous le titre de Breviarium to tius imperii , indiquait combien il y avait de soldats sous les étendards, et d’argent, soit dans le trésor, soit dans ce qui restait d'impôts à payer. C’est Suétone qui nous fournit ces données. C’est encore de ce recensement qu’il est fait mention dans le livre dont parle Tacite (Annal., 1,2), qu’Auguste avait écrit lui-même de sa main , et qu’après sa mort Tibère fit lire publiquement dans le sénat. Ce livre indiquait toutes les ressources de la république, combien il y avait de citoyens et d’alliés sous les armes, de flottes, de royaumes, de provinces, de tributs ou d’impôts, etc. Le troisième recensement, dont les tables d’Ancyre nous donnent le sommaire, fut, selon Tacite (An., 2, 6), continué après la mort d'Auguste ; et il se faisait encore l’an 769 dans les Gaules, sous la direction de Germanicus, par P. Yitellius et Cantius.

Le second recensement fut donc entrepris l’an 716, sous le consulat de Marius Censorinus et d’Asinius Gallus,

et il dut naturellement demander plusieurs années encore. L’Évangile arabe de l’enfance de Jésus (§2) fait mention de ce recensement, et le place l’an 309 de T ère d’Alexandre, par conséquent quatre ans avant le commencement de la chronologie de Denvs. La guerre contre les Parthes allait commencer : Auguste ne fit donc point faire promptement en Judée un recensement des richesses du pays, puisqu’il était sous la domination du roi Hérode, mais seulement un dénombrement du peuple, peut-être pour s’assurer des troupes que les provinces alliées pourraient lui fournir dans le cas d’une guerre.

Ce recensement, le second pour Rome, mais le premier pour la Judée, doit donc avoir eu lieu lorsque Cyrénius, ou bien lorsque S. Saturninus était gouverneur en Syrie. Mais comment concilier ces deux choses? Nous avons la suite des préfets de Syrie. M. Titius suivit Agrippa , C. Sentius Saturninus suivit Titius; puis vint P. Quinctilius Varus, puis Sabinus, puis L. Volusius Saturninus; puis enfin Cyrénius ou Quirinius. Or Volusius était certainement encore en possession de cette dignité en 757, sept ans par conséquent après la mort d’Hérode, comme nous l’indique une monnaie du temps de son gouvernement, qui porte la date de l’an 35 après la bataille d’Actium, comme on avait coutume de compter en Syrie. Nous devons croire aux documents que nous fournissent les saintes Écritures, lor3 même que leur vérité ne nous apparaît pas au premier coup d’œil , et, dans le cas dont il s’agit, nous pouvons nous assurer de l’exactitude des renseignements qu’elles nous donnent, malgré l’obscurité dont cette question est enveloppée. L’an 742 nous trouvons au consulat Valérius Messala, Barbatus Æmilianus,

et le sénateur Sulpicius Quirinius. D’après une loi établie par Pompée, et que l'empereur Auguste , suivant en cela les conseils de Mécène, se fit un devoir d’observer , un magistrat ne pouvait devenir gouverneur d’une province que cinq ans après la fin de sa magistrature. Aussi nous ne retrouvons plus notre consulaire Quirinius jusqu'à Tan 748, où il nous apparaît tout à coup en Cilicie. H avait été envoyé en Orient comme légat de l’empereur avec les pleins pouvoirs de celui-éi ; et Muratori, dans son Thésaurus inscriptionum , i, p. 670, nous a conservé une inscription où il est fait mention du rôle qu’il a joué dans ces provinces, comme surintendant du recensement, et qui nous fait connaître deux faits de son gouvernement.

(!) Idem jussu Quirini censum fecit Apamenœ provindœ milium hctminum civïum CXVII.

(2) Idem jussu Quirini adversus Iturœos in Libano monte cmtel lum corum cepit.

Celui dont il est fait mention dans ces deux inscriptions est Q. Æmilius, Q. Palicanus Secundus.

Les pleins pouvoirs et la surintendance de Quirinius dans le recensement de la population s’étendaient donc sur la province de Syrie, où étaient situés Apamée, le Liban etl’Anti-Liban, patrie des Ituréens. Or à cette époque Sentius Salurainus était gouverneur de la Syrie, à laquelle appartenait la Judée, d’après la division de l’empire romain établie à cette époque. L’an 7o3 Quirinius accompagnait Caius César, depuis empereur sous le nom de Caligula, dans sa guerre contre l’Arménie, et l’assistait comme ministre dirigeant. Ce fut à lui aussi qu’ Auguste confia depuis ce temps le gouvernement de ces provinces,

ne laissant au jeune César que le nom de gouverneur. Souvent les sénateurs ou les consulaires, dans les circonstances difficiles, étaient envoyés dans les provinces en missions extraordinaires , avec de pleins pouvoirs civils et militaires; et l’histoire romaine nous offre un grand nombre d’exemples de ce fait. Or cette mesure semblait d’autant plus nécessaire dans le cas dont il s’agit que la Palestine avait son propre roi, soumis à l’empereur, il est vrai, mais qui n’était point sous la juridiction du préfet de Syrie. Ainsi, avant Cyrénius, Volumnius assistait déjà Saturninus comme légat impérial, et Sabinus remplissait les mêmes fonctions auprès de Q. Varus , successeur de ce dernier. Enfin, apres le départ de Volusius, Quirinius prit réellement le gouvernement de Syrie. Saint Luc pouvait donc l’appeler déjà gouverneur de Syrie lorsqu’il n’exerçait encore cette magistrature que d’une manière provisoire. Ce sénateur, au reste , natif de l’ancienne cité de Lanuvium, jouissait sous les premiers empereurs d’une telle considération , qu’après sa mort Tibère lui fit faire des funérailles publiques.

L'historien Josèphe parle de son côté de ce recensement lorsqu’il dit que toute la population de la Judée reçut l’ordre de rendre hommage à' Auguste et à Hérode, et que six mille pharisiens seulement s’y refusèrent. C’est qu’ils savaient que le Messie allait descendre dans sa gloire, et ils attendaient sa venue, voyant que toutes les prophéties couraient à leur fin. Notre recensement se rattachait donc à une prestation d’hommage de toute la Judée à Hérode et aux Romains, probablement dans la perspective de la mort prochaine d’Hérode, qui, laissant

le trône vide, allait permettre à l’empereur de réunir la Judée au domaine de l'empire. En elïet Auguste, peu de temps auparavant, avait rappelé sérieusement au roi des Juifs, à l’occasion de son irruption en Arabie, ses rapports et ses devoirs de soumission envers lui. (Josèphe, Antiq., 16, 9, 3; Appianus, de Bello civili, 5,75.) Ces rapports duraient depuis la conquête de Pompée. César lui-même avait réglé par un décret les revenus des princes indigènes; et si Hérode, en sa qualité de regxrius, avait pu jusqu’alors lever des impôts dans le pays, il ne pouvait toutefois agir librement, même dans ses affaires de famille. D’après Appien, il était obligé d’envoyer un tribut à l’empereur, et de lui fournir des armées comme roi allié dans le cas d’une guerre, telle que celle dont menaçaient alors les Parthes.

Mais Josèphe (A nt., 18, 1, 1) parle clairement d’un autre recensement fait treize ans plus tard par le même Quirinius, et qui ne s’appliquait qu’à la Judée et à Samarie. Quirinius agissait en cette circonstance non plus comme gouverneur provisoire , mais comme gouverneur réel et titulaire de la Syrie. Il l’entreprit dès le commencement de sa seconde magistrature, et le termina malgré une nouvelle sédition excitée par Judas de Gamala et le pharisien Sadok , à l’occasion même de ce dénombrement. Ceci arriva donc après qu’Archélaüs eut été exilé à Vienne dans les Gaules, en 759, et lorsque Quirinius fut chargé de convertir en provinces romaines le pays que ce dernier avait gouverné, et d’incorporer tous ses biens au ûsc impérial. Ce pays dès lors fut réuni à la Syrie, et soumis à des procureurs romains, entre lesquels Ponce- Pilate est le plus remarquable pour nous. Or ce recense-

ment ne peut être celui que nous cherchons en ce moment , quoique pendant longtemps il ait été regardé comme tel par les Pères de l’Église. Saint Luc nous fournit lui-même aux Actes des Apôtres (ch. v, v. 37) une preuve évidente que ce dénombrement n’est point celui dont il parle dans son Évangile. Car, si dans les Actes il fait mention de ce second recensement , pour distinguer le premier de celui-ci il a bien soin de l’appeler dans son Évangile le premier qui se fit par Cyrinus. Plusieurs interprètes modernes traduisent ainsi cette phrase de saint Luc : « Ce dénombrement fut antérieur h celui qui se fit sous Cyrinus; » et cette interprétation peut très-facilement se justifier au point de vue philologique, par des exemples pris dans les auteurs classiques : Kepler et de nos jours Tholuk l’ont adoptée.

Au reste, ce dernier recensement n’était qu’une continuation du premier, qui, comme nous l’apprend l’histoire, avait rencontré de grandes difficultés. On avait d’abord compté la population par tribus, conformément à la constitution du peuple juif, afin de rétablir l’ordre généalogique des différentes familles, sans aller jusqu’à taxer les propriétés. Encore cette mesure n’avait- elle été appliquée qu’aux anciennes tribus de Juda et de Benjamin revenues de la captivité. Puis on avait été arrêté par les troubles qu’avait soulevés dans la nation ce mouvement général, effet nécessaire du recensement, et surtout par la terreur que ce nom seul inspirait au peuple juif, depuis que le premier dénombrement fait sous le roi David lui avait coûté si cher. Le recensement de la Judée ne fut donc achevé que plus tard, en 759, sous le gouvernement réel de Quirinius. Si celui-ci ne fut chargé du premier que par

RECENSEMENT DE LA JtîDÉE.

une mission extraordinaire, comme nous l’avons vu plus haut, Saturninus était donc vraiment gouverneur de Syrie à cette époque , et la tradition de l’Église , toujours pure et digne de foi, nous donne encore ici le véritable sens des livres saints.

Maintenant si , pour nous assurer de l’année où Jésus- Christ est né, nous cherchons l’époque et la durée du gouvernement proconsulaire de Saturninus, Josèphe nous apprend qu’il gouverna la Syrie comme propréteur de 744 à 748, de telle sorte néanmoins qu’il avait quitté longtemps avant la On de cette dernière année sa province, où Varus prit sa place. Et la numismatique elle-même conOrme ce fait : car Eckhel dans son livre Doctrina num morum veterum (m, p. 275; îv, p. 40 i) nous a laissé l'image de plusieurs monnaies d’Antioche en Syrie, avec cette inscription : A Antioche sous Varus xxv. Pour comprendre cette date, il faut savoir que Séleucie et d’autres villes de Syrie commencèrent une nouvelle ère après la bataille d’Actium (2 septembre 723), qu’ils appelèrent ère d’Actium, ou les années de la victoire, ou encore la chronologie syriaque. La vingt-cinquième année dont parle l'inscription coïncide donc avec l’époque qui court du mois de septembre 747 à 748. Ce ne fut néanmoins que dans cette dernière année qu’il remplaça son prédécesseur Satominus : d’où l’on doit conclure que les monnaies dont il s’agit ici furent frappées dès le commencement de son gouvernement. Que l’on juge maintenant s’il faut considérer comme un mythe ce que l’Évangile nous rapporte et du recensement fait sous l’empereur Auguste , et du voyage de Joseph et de Marie à Bethléhem par suite de ce recensement, et de la naissance de Jésus-Christ dans cette ville.

Voici donc le résumé de tout ce chapitre. Vers la fin de l’an 746 commence la paix universelle. Puis le recensement est prescrit dans tout l’empire romain, et exécuté en Syrie et en Judée par Quirinius ou Cyrinus, pendant que Saturninusy était gouverneur. Peu après le commencement de l’année 748 Varus remplace ce dernier. Donc le recensement de la Judée et la naissance du Sauveur ont eu lieu l’an 747 après la fondation de Rome, c’est-à-dire sept ans plus tôt que ne le porte la chronologie chrétienne.

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