JOSEPH, LA CRÈCHE
Dieu était le seul roi •, trois créations, et le Créateur était une de ces créations; trois, et cependant unité merveilleuse par l’amour; trinité terrestre !
Dans ce réduit misérable, plein d’incomparable et d’incompréhensible splendeur, Jésus nouveau-né donne tout d’abord au monde qu’il vient instruire une des leçons sur lesquelles il insistera le plus. Il est le pauvre du Psalmiste, le roi qui plus tard portera sur son épaule, pour marque de sa royauté, la croix; l’homme « qui a connu dès sa jeunesse le travail de la douleur. » Il est aussi ce petit enfant de qui parle Isaïe, qui sait rejeter le mal et choisir le bien. Le bien qu’il choisit, c’est de naître dans cette étable. Première* réprobation de la mollesse qui nous fait esclaves ; première marque de la puissance qui prétend nous conquérir par le dédain et le rejet des choses que nous convoitons. Voilà tout de suite l’incomparable miracle de l’Homme- Dieu : il va subjuguer l’homme en lui restituant des forces que le péché avait anéanties, qu'il regrettait et qu’il ne voulait plus. C’est ainsi que Jésus se montre dans la faiblesse méprisée, dans la pauvreté haïe ; et c’est ainsi que nous l’aimerons, et que , « détournés des convoitises de la terre , nous serons attirés à l’amour des choses invisibles. »
Cependant la divinité n’est pas tellement cachée que nous ne la puissions voir. Ce lieu n’est pas in-
différent, cette nuit n’a pas été élue au hasard. Avant que le mystère de son nom fût révélé , Bethléem, la maison du pain, n’était pas sans souvenir. Là, Jacob, revenant de Mésopotamie, s’était arrêté pour ensevelir sa bien-aimée Rachel ; David y avait bâti sa tour symbolique , qui lui était si chère et qu’on voyait sur ses monnaies. Le roi d’Israël naissait dans le domaine de ses ancêtres. Un tombeau, une ruine, une crèche ! Mais il venait rétablir ce qui avait péri , ressusciter ce qui était mon , et il apportait la dignité et la vie divines dans un monde où ceux d’entre les hommes qui se piquaient de sagesse enviaient amèrement le sort des animaux.
Il naissait au milieu de la Jête des Lumib'es, anniversaire de la seconde dédicace du Temple, que l’on célébrait durant huit jours, en mémoire d’un miracle qui avait marqué cette solennité. La fête des Lumières était aussi une fête de la nature : « Jésus -Christ notre Sauveur, la lumière dtt monde, est né au moment où la nuit de l’idolâtrie s’épaississait plus profondément ; et le jour de cette nativité, 25 décembre, se trouve être celui où le soseil matériel , dans sa lutte avec les ombres, prêt à l’éteindre , se ranime et prépare son triomphe. Çn ce jour, dit saint Grégoire de Nysse, « les ténèbres « commencent à diminuer, et la lumière prenant « accroissement , la lumière est refoulée au delà de « ses frontières. Ceci n’arrive pas fortuitement à « l’heure même où resplendit Celui qui est la vie
LES BERGERS, SIMEOK.
« divine de l’humanité. La nature , sous ce- sym- « bole, révèle un arcane à ceux qui sont capables « de comprendre. » Une science courte pensait avoir grandement ébranlé les bases de la religion chrétienne en constatant chez les peuples anciens l’existence d’une fête du soleil au solstice d’hiver. Il lui semblait qu’une religion ne pouvait plus passer pour divine du moment que les usages de son culte eussent offert des analogies avec les phénomènes d’un monde que, suivant la révélation, Dieu n’a cependant créé que pour le Christ et pour son Eglise. Nous trouvons la confirmation de notre foi là même où ses adversaires crurent un moment apercevoir sa ruine (1). »
Aussitôt né, le Roi demande son peuple. Un Ange du ciel invite les bergers d’aller à la crèche. Ils sont les premiers appelés, parce que le Seigneur est venu « à cause de la souffrance des pauvres et des gémissements des misérables », et parce qu’ils sont simples. Platon raillait les sages qui se faisaient entendre des gens de peu : mais « le Seigneur aime l’entretien des simples. »
L’Ange leur dit : «Il vous est né en ce jour un Sauveur. » Vobis, à vous, pour vous ! « Vous le trouverez enfant, dans une crèche. » Ils viennent, ils contemplent sa glorieuse infirmité. Certes, ni lui ni
(1) Guéranger, Année liturgique.
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les siens n’ont entrepris de tromper le monde ! Mais ces bergers, ce menu peuple, n’ont rien lu qui les aveugle. Ils adorent, et ils s’en retournent glorifiant Dieu. Paix aux hommes de bonne volonté !
Siméon attend le salut d’Israël. Il a été trouvé digne de savoir qu’il ne mourra point qu’il n’ait salué le Sauveur. Les doctes savaient que le temps était venu, et les saints n’en doutaient pas. Siméon est inspiré d’aller au Temple. Il se hâte, il voit Celui qu’il attendait; il le voit parmi les pauvres. Que lui importe ! Sa science est selon Dieu, il a la simplicité des bergers. Il prend l’Enfant entre ses bras. Il est déjà dans cette familiarité que Dieu vient établir entre lui et le juste; il a cet avant-gôut de l’Eucharistie. Et il chante son cantique, qui retentira jusqu’à la fin des temps : v Maintenant, Seigneur, « laissez-moi mourir en paix, puisque mes yeux ont (( vu le salut qui vient de vous ! » Job reparaît en Siméon : « Je sais que mon Rédempteur est vivant. » Le saint vieillard ajoute que Jésus est donné pour
être la lumière « des nations. » Comme Zacharie
et comme Elisabeth, il prophétise la vocation des Gentils; le bienfait de la Rédemption s’étendra au genre humain. Jean-Baptiste va parler des pierres dont Dieu peut faire des enfants d’ Abraham. Déjà ces élus d’Israël, brisant l’étroitesse juive, sont catholiques.
Anne la prophétesse vient à son tour. Zacharie le prêtre, Siméon le juste et le sage, Élisabeth l’épouse.
HÉRODF. , LES MAGES.
Marie la Vierge ont prophétisé; voici la veuve sainte, remplie du même esprit divin. Il était écrit : « Te répandrai de mon esprit sur toute chair, et vos « fils et vos filles prophétiseront. » Toutes ces grandeurs, toutes ces puretés, toutes ces vertus s’unissent dans le même transport, et toutes ces voix inspirées disent avec les Anges : Gloire à Dieu, paix aux hommes de bonne volonté !
Voici maintenant les Mages. Suivant la tradition, ils étaient prêtres et rois ou princes de leur peuple, descendants des trois grandes races sorties de Noé. Par leur science, leur puissance et leur nombre, ils représentent le genre humain; ils apportent à Jésus-Christ l’hommage du sacerdoce, de l’empire et de la sagesse des nations. On conjecture qu’ils venaient du pays de Balaam, où le souvenir de sa prophétie était resté : « Une étoile sortira de Jacob et l'Homme naîtra en Israël. » Ils avaient l’étoile, ils cherchaient l’Homme, l’homme Dieu, l’homme roi. Us sont les prémices de la Gentilité.
Où est né le Roi? Cette question trouble H érode et tous les doctes d’Israël. Ils sont troublés parce qu’ils sont mauvais. Ils n’entendent pas les Prophètes : « Réjouis-toi, Jérusalem. Voici ton Roi qui vient vers toi plein de douceur : Venit tibi mansuetus. » Ils répondent à Hérode : « Le Roi doit naître à Bethléem. » Et aucun d’eux n’y va; semblables aux ouvriers qui bâtirent l’arche et qui n'entrerent point. Mansuetus, ce n’était pas leur roi.
Ils ne crurent point. Les Ecritures leur sont inutiles, et ils montrent aux Gentils ce qu’eux-mêmes ne veulent pas voir.
Comment les Mages le reconnurent-ils, ce pauvre Enfant, dans cette pauvre maison? Mais ils n’étaient point rebelles au miracle. Ils avaient la foi qui sait voir, l’amour qui voit mieux encore; puisqu’ils cherchaient, ils devaient trouver. Et enfin, Marie, l’introductrice miséricordieuse, était là : « Ils trouvèrent l’Enfant avec sa mère. » On remarque trois confessions dans les paroles des Mages - « Où est né le roi des Juifs? Nous sommes venus pour l’adorer. » Ils le confessent homme, roi et Dieu : homme, puisqu’il est né; roi, c’est le nom qu’ils lui donnent; Dieu, car ils viennent l’adorer. Les présents qu’ils offrent parlent de même : au Roi l’or, au Dieu l’encens, à l’Homme qui mourra, la myrrhe, parfum des sépultures. L’Église consacre ces beaux symboles et nous commande d’offrir à Jésus 1 or de la charité, l’encens de la prière et la myrrhe de la compassion.
La compassion ! Elle est due au Fils et à la Mère ! Ici finissent pour Jésus les triomphes sans amertumes, pour Marie les joies sans alarmes. Voici déjà la pointe du glaive dont lui a parlé Siméon, le glaive qui lui percera le cœur. Joseph est averti en songe qu’Hérode cherche l’enfant pour le faire mourir.
II ne demande pas pourquoi cet enfant merveilleux, à qui de si grandes destinées sont, promises, doit fuir
HJÉROBE. i 3 I
pour échapper à la mort. L’Évangile est une leçon d’obéissance. Marie est mère par obéissance-, Jésus est né pour être obéissant jusqu’à la croix : Joseph obéit. Rien n’indique qu’il ait connu le mystère de cette fuite-, obéir, c’est savoir. Il se lève aussitôt. « Il demeure soumis et ne se plaint pas. Il part, il va en Égypte où il n’a aucune habitude, sans savoir quand il reviendra à sa patrie, à sa boutique et à sa pauvre maison. L’on n’a pas Jésus pour rien : il faut prendre part à ses croix. » Mais pourquoi des croix ? « N’y avait-il pas d’autre moyen de le sauver qu’une fuite si précipitée ? Dieu ne veut pas tout faire par miracle, et il est de sa Providence de suivre souvent le cours ordinaire, qui est de lui comme les voies extraordinaires. Le Fils de Dieu est venu en infirmité. Pour se conformer à cet état, il s'assujettit volontairement aux rencontres communes de la vie humaine ; et par la même dispensation qui a fait que, durant le temps de son ministère, il s’est retiré, il s’est caché pour prévenir les secrètes entreprises de ses ennemis, il a été aussi obligé de chercher un asile dans l’Égypte (i). »
L’Ecriture ne dit rien du voyage ni du séjour en Égypte. Suivant une tradition, quand la sainte Famille traversa le désert où avaient erré les Hébreux, les fleurs et les fruits ornèrent soudain les solitudes arides. Du moins Jésus était-il lui-même la se-
(i) Bossuet.
mence de ces fleurs et de ces fruits admirables que l’on y verra germer quand ses serviteurs viendront au désert.
Cependant Hérode fit tuer tous les enfants du pays de Bethléem jusqu’à l’âge de deux ans. Hérode était le roi du monde. Plusieurs traits de sa cruauté et de sa politique égalent celui-là. Lorsqu’ils ont .eu peur, les tyrans se vengent; et ceux qui peuvent tout sont sujets à craindre tout. Jérémie avait dit : <■ Des cris sont entendus à Rama, des pleurs et des « hurlements infinis. Rachel pleure ses enfants et « ne veut point se consoler, parce qu’ils ne sont « plus. » Rachel était enterrée à Bethléem. L’Esprit saint lui attribue ces gémissements des mères, qui retentissaient encore au commencement de l’Église, quand saint Matthieu publia son Evangile. BoSsuet écarte avec un juste dédain les critiques qui voudraient, pour assurer leur foi, que. les histoires profanes eussent mentionné cette cruauté d’ H érode, ainsi que les autres. Notre foi ne dépend pas de ce que la négligence ou la politique des historiens du monde leur fait dire ou taire. Les vues humaines toutes seules eussent sufti à saint Matthieu pour l’empêcher de décrier son Évangile en y inscrivant un fait de ce genre qui n’eût pas été constant. Enfants bienheureux, dont la vie a été immolée à conserver la vie de leur Sauveur ! Jésus dira : « Laissez venir à moi les petits enfants.» Et combien cette parole a consolé de mères î Si les mères de Beth-