‹ La vie de Notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 3 sur 106 · A V A NT - P R 0 P O S · texte numérisé non relu

A V A NT - P R 0 P O S

sonnellement î On ne peut nier cet effrayant prodige. D’où vient-il ? La c science » ne le veut pas dire. L’Évangile répond, et Satan confirme la réponse par ses perpétuelles entreprises pour obscurcir la divinité de Jésus-Christ Sauveur. Elles sont plus nombreuses que variées! A propos de Porphyre, saint Augustin applique cette parole de l’Écriture : « Les impies vont en tournant », parce qu’ils tournoient dans un labyrinthe d’erreur, repassant toujours sur leurs pas. Porphyre , apostat , prétendait honorer beaucoup Jésus-Christ. Il fit un livre intitulé la Philosophie par les oracles, dans le dernier goût de la « science moderne » de ce temps-là, où il cite des oracles qui appellent Jésus-Christ un homme pieux et digne de l’immortalité, et les chrétiens, au contraire, des hommes impurs et séduits. Ce sont précisément les oracles que l’on rend aujourd’hui dans les compagnies savantes. Il est curieux de voir nos incrédules, ou copier les vieilles folies de Porphyre, ou recevoir exactement la même inspiration de l’esprit qui « va en tour- « nant. » Et le tout pour se montrer tels qu'ils sont dépeints dans les saintes Écritures et pousser contre Dieu le même cri : — Nous ne voulons point connaître tes voies; nous ne voulons point de la science de tes commandements, Scient iam vianon tuanim nolumns!

Or, la science des voies de Dieu, c’est la con-

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naissance de Jésus-Christ, et cette connaissance est plus indispensable au monde aujourd’hui que jamais.

J’ai écrit pour indiquer aux âmes en quel asile, dans les temps malheureux qui s’annoncent, elles trouveront tout ce qui restera de force, de consolation et d’honneur sur la terre. Car je crois profondément que cette conjuration que nous voyons s’élever contre Jésus-Christ est une grande conjuration contre l’espèce humaine, une conjuration pour l’enchaîner et pour l’avilir. Et quiconque ne connaîtra pas et n’aimera pas Jésus- Christ succombera, sera enchaîné, sera avili.

Mais que la société échappe au péril, ou qu’elle y succombe, les chrétiens doivent aujourd’hui comprendre l'obligation qui leur est faite de s’instruire davantage. Nous savons trop peu combien Dieu est Dieu, c’est-à-dire combien il est bon, grand et beau. Dans le Christianisme, la sublimité et la solidité incomparables de la morale étonnent moins, ravissent moins que la solidité et la sublimité du dogme, qui rend non-seulement possible mais facile la pratique de cette morale si élevée. Là est le vivifiant, l'infini, l’incommunicable. Au rayonnement du mystère de Jésus, nous voyons Dieu. La splendeur de cette clarté surpasse toute expression, et partout et sans cesse elle nous donne Dieu. Nous sommes coupables envers Dieu et envers nous-mêmes de

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la négligence qui nous tient en réalité si loin des merveilles dont il a pris soin de nous entourer. Cette négligence est une part personnelle et considérable que nous prenons aux crimes de la négation. Nous trouvant plus instruits, instruits comme nous devrions l’être, la négation sentirait le besoin d’étudier elle-même davantage; et la demi-science, qui éloigne, reconnaissant son insuffisance, pourrait devenir la science vraie, qui convertit.’

J’aurai atteint mon but près des lecteurs qui se décideront à pousser plus avant l’étude de la religion et qui, tout au moins, voudront relire et méditer l’Évangile. J’espère en rencontrer plusieurs. Les Actes des Apôtres nous ont conservé la touchante histoire de cet homme de bonne volonté qui s’en allait seul par le chemin désert, lisant un chapitre d’Isaïe qu’il n’entendait pas. Jésus lui envoya un interprète, et pendant que l’interprète parlait encore, comme ils passaient près d’une fontaine, l’homme de bonne volonté dit : « Voilà de l’eau : y a-t-il quelque chose qui empêche que je sois baptisé ? » Les hommes de bonne volonté sont nombreux sur les chemins de ce monde, et Jésus prend soin de leur envoyer le mot qui suffit. Si ce seul mot se trouve dans mon livre, j’aurai rendu ce qui m’a été donné.

Je n’ai point voulu charger de notes ces pages que la bonne foi adresse à la bonne foi. Je cite avec

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exactitude , sans marquer les textes des Pères ou des autres interprètes dont je me suis amplement servi, mais que j’ai souvent réunis deux et trois en une seule phrase pour plus de rapidité. Qu'on ne m’accuse pas de vouloir déguiser des larcins. J’aurais craint, sur un pareil sujet, de parler de moi-même, de produire mes idées quand j’avais celles de tant de saints et de grands hommes. J’ai pris l’idée et souvent l’expression, et je doute que dans tout ce volume il y ait une seule page que je puisse dire bien à moi.

Quant à certain mauvais livre qui signale tristement l’époque où nous sommes, j’y ai dû faire allusion deux ou trois fois; mon désir eût été de n’y pas toucher. Les sentiments qui m’animaient après la première lecture de cet ouvrage se sont bien modifiés à mesure que j’ai pu mieux saisir la malheureuse industrie de l’auteur. Trouvant chez lui le parti pris d’ignorer, je demeure convaincu qu’il est encore loin d’avoir perdu la foi. Il n'oserait pas regarder en face un crucifix; il craindrait de voir le sang couler! Dans sa conscience, il s’est dit qu’il trahissait. Saura-t-il étouffer cette suprême inquiétude que confessent ses regards obstinément détournés du jour? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, je le trouve à plaindre ; et ce que je voulais d’abord déchirer, je l’ai simplement écarté. Nous blâmons cet homme et nous détestons son crime; mais tout chrétien serait heureux

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de pouvoir lui dire ce qu’Ananie disait à Saul : « Mon frère Saul, le Seigneur Jésus qui vous a apparu dans le chemin par où vous venic\, m’a envoyé vers vous, afin que vous recouvriez la vue ! » Personnellement, je lui devais presque de la reconnaissance. Il m'a, pour ainsi dire, enchaîné /

dans l’Evangile. Contempler Jésus-Christ est la joie de l'intelligence et du cœur. Pendant que j’écrivais, Dieu a trouvé bon que j’eusse à faire quelques-unes des rudes expériences de la vie. Un grand tombeau s’est ouvert, le chemin est devenu plus sombre devant moi. Néanmoins, jamais meilleure joie n’a rempli mon âme. J’ai relu de beaux livres trop négligés, amis précieux que Dieu m'a fait trouver lorsque je perdais une part de ces choses humaines qui doivent périr. J’ai goûté le miracle de la consolation, le miracle de la foi, le miracle de la victoire. Au seuil des églises, j’ai connu que j’entrais vraiment dans Bethléem, la maison du pain. J’ai senti que le Credo, sur les lèvres des vaincus, des enfants et des femmes, est le glaive qui tuera Satan. J’ai travaillé avec allégresse, et sachant la faiblesse de mon travail, je le présente avec sécurité. Je ne le regretterai jamais, je n’y regretterai rien : il se retrouvera dans le bon plateau de la balance des œuvres humaines-, il sera une partie de ma force quand je mourrai, la consolation de mes enfants, l’espérance des cœurs amis qui prieront pour moi. O Christ vivant! ceux qui

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te nient te verront! Puissent-ils te voir avant le jour de ta justice ! Puissent-ils, en ce temps de ta clémence, vouloir ton pardon qui leur est toujours offert ! Puissent-ils eux-mêmes se trouver pris dans les doux filets de la miséricorde, ceux-là qui complotent pour écarter les autres des voies de la lumière et du pardon! C’est le souhait profond de mon âme épouvantée de leur péril. Je ne suis pas leur juge, et il n’est plus nécessaire que personne les accuse. Au tribunal suprême, quel accusateur ces coupables trouveront-ils plus accablant et plus implacable qu’eux-mêmes!

1864, jour de l’Ascension.

<s$es!

INTRODUCTION

DIEU ET L'HOMME

11 y a deux personnages dans l’Evangile, Dieu et l’homme, et la place de l’homme n’y est pas moindre que celle de Dieu. C’est pour l’homme que Dieu descend du ciel, c’est pour lui que l’Esprit incréé revêt le poids de la chair, que l’Infini se circonscrit dans cette prison, que le Tout-Puissant en accepte l’infirmité-, pour lui que la pureté même assume l’ignominie du péché-, pour lui que l’Immortel vient goûter la mort, et la mort de la croix ! L’homme est l’objet de cet inconcevable amour.

Tout à l’heure nous porterons nos regards sur Dieu ; mais qu’est-ce que l’homme ?

INTRODUCTI ON .

Selon la science la plus récente, l’homme est un animal qui a inventé Dieu : « Aussitôt que l’homme se distingua de l’animal, il fut religieux. » Ce trait scientifique exprime la penséemère d’un livre écrit à dessein de ruiner la foi en Jésus-Christ Dieu, moyen assuré de ruiner la religion et la raison, et de faire de l’homme ce que l’on prétend qu’il a été, un animal.

La science se trompe. L’homme n’eut pas la peine de devenir religieux. Il le fut dès l’origine, ayant connu avant toute chose le Dieu qui l’avait créé. Ce serait donc parler plus exactement de dire qu’aussitôt que l’homme cesse d’être religieux, alors il ne se distingue plus parfaitement de l’animal. C’est le caractère de l’homme devenu animal, de ne pas discerner les choses de Dieu.

Mais cette haute qualité d etre religieux par nature, ne nous fait pas suffisamment connaître l’homme. Pourquoi l’homme est-il religieux ? Que sait-il naturellement de Dieu ? Bien plus, que saitil de lui-même ? Tout ce qu’il en apprend, à force de se considérer en lui et dans les autres, n’est guère que ténèbres, sujet de doute, de honte et de désespoir. Est-il seulement un atome dans les abîmes de l’étendue ? A-t-il seulement la pleine conscience de son être? Et pourtant il se sent grand, et ce sentiment est juste : mais d’où prend-il le sentiment de sa grandeur ?

L’individu sait quel jour il est entré dans la

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vie. Connaît-il celui où il a véritablement commencé à vivre ? Pas plus que celui où il mourra-, et il meurt sans savoir à quel moment il a vécu. Entre ces deux dates de la naissance et de la mort, dans ce court espace de temps, il est né plusieurs fois, il a vécu plusieurs vies fort diverses; il se demande s’il a jamais été ?

Il marche, il parle, il pense, et il a une action dans le monde. Cependant il est mort, et plusieurs fois, et de plusieurs morts, et il le sent très-bien ; et il sent aussi qu’il ne mourra pas !

L’homme est fini, il ne peut jeter un regard sur lui-même sans le comprendre; tellement fini, tellement borné, qu’il ne sait plus s’il est. Sa pensée, cet instrument souple et prompt qui le sert encore quand tous ses organes refusent de le servir, lui manque ici, s’épouvante, se dissipe, doute d’elle-même, et le fait douter de lui. Elle n’est plus qu’un néant dans le néant. Et c’est cette évidence du néant de l’homme qui est le dernier refuge où la pensée constate bien sa propre existence. Elle est, parce qu’elle n’a pu s’inventer, parce qu’elle a peine à se connaître.

Cependant ce fini si chétif est l’œuvre de 1 Infini, et dans l’œuvre il y a quelque chose de l’ouvrier, quelque chose de l’Infini. Voilà plus qu’un monde! L’homme, borné de toutes parts, est cependant partout. La pesanteur et

l’infirmité de son corps n’arrêtent point sa pensée. Il est avec elle partout où elle va; elle va partout. Les espaces lui sont ouverts, les temps lui sont donnés, et il franchit encore la limite des espaces et des temps. Cet être qui a peine à se saisir dans le présent, qui se palpe et qui se demande s’il existe, cet être placé entre deux minutes dont l'une n’est plus et dont l’autre n'est pas, il vivait néanmoins avant sa naissance, par ses ancêtres ; il vivra davantage après sa mort, par ses descendants, et surtout par ses œuvres, filles innombrables, nées d'un instant pour ne plus périr. Avant lui, tout a été fait pour lui, tout a contribué à former le milieu dans lequel il doit vivre; il est pour quelque chose dans tout ce qui viendra après lui. Captif, j’ai des ailes toujours libres, et l’œil de l'aigle ne sonde pas les airs si haut que je peux voler; aveugle, je vois du côté du jour par delà le soleil, du côté de la nuit par delà les ombres ; mon regard va plus loin Nque tous les horizons. Poussière sans nom hier et sans souvenir demain , imperceptible sur cette terre perdue dans la poussière des astres, je n’ai à moi qu’un éclair dans la course du temps, qui n'est pas même un éclair dans la durée de l’éternité : néanmoins , vivant dans le premier homme, je suis de fait aussi ancien que le temps, et je serai encore lorsque le temps ne sera plus.

DIEU ET L HOMME

Quand Dieu a dit : « Faisons l’homme à notre image », ce jour-là je suis né. Est-ce ma vraie naissance ? Pas encore ! Dieu a dit cette parole et l’a accomplie au moment marqué en ses desseins; mais ses desseins sont en lui de toute éternité.

Créé dans le temps, mais conçu dans l’éternité, je suis créé pour l’éternité. Je ne mourrai pas, et je le sais, car je suis l’œuvre de Dieu, et les œuvres de Dieu ne sont pas faites pour périr. La matière où l’ame n’est pas jointe n’est rien. Cela est à la création ce que mon vêtement est à mon corps, et ce corps tout seul n’est pas moi. Il est aussi le vêtement qui s’use et qui change. J’ai changé plusieurs fois de vêtement, plusieurs fois de corps. Où est mon corps d’enfant? où est la fleur et la force de ma jeunesse? Cela est mort, aussi mort que les parfums et les sons qui ont traversé les airs. En reste-t-il ce qui reste de l’herbe des toits ! La vraie création, la création impérissable est ce qui est à l’image de Dieu. C’est là ce qui a reçu sa perfection dès l’origine et qui ne périra pas.

Ainsi, Dieu par sa puissance a mis dans la mort même l’éternité, dans le muable l’immutabilité, dans le fini une image de l’Infini.

Voilà l’homme, non tout entier ni même dans la mesure où il lui est donné de se connaître, puisque je ne parle pas des richesses et des

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flammes de son cœur. Et cet être n’aurait été originairement qu’un animal semblable à ceux qui furent créés pour le servir et qui ne pensent point! Et il serait 'resté dans cette fouie sans vie, jusqu’à ce qu’il eût su se « distinguer » en devenant religieux, c’est-à-dire, en inventant la pensée et en créant Dieu !

C’est une vieille supercherie de la « science » de ravaler l’homme à ce point; de le mettre au départ sur la ligne de l’animal et même plus bas. Elle enfle ensuite son orgueil par la considération de ce qu’il aurait fait lui-même pour se tirer de l’infirmité, et de là elle lui persuade qu’il n’est redevable qu’à lui seul de toutes ses grandeurs. — « Vois où déjà tu as su monter, lui dit-elle; ne t’arrête point; dégage-toi de plus en plus des liens de ton enfance, et monte encore : tu seras un Dieu, tu seras le seul Dieu ! »

C'est ce que l’on appelle « l'esprit moderne. » Il ne date pas d’aujourd’hui, car ce discours est celui de Satan, écrit dans la première page de l’histoire humaine.

Il est bon de rappeler à l'homme que la main de Dieu a formé son corps, comme le souffle de Dieu lui a donné son esprit.

Animal, en effet, par la matière, et misérable, si l’on juge grossièrement sur l’apparence, l'homme naît cependant le plus fort et le mieux constitué des animaux. Il est longtemps débile dans

ses langes, dit-on, longtemps incapable d’aller où le besoin l’appelle, de comprendre le danger qui le menace, de fuir le danger qu’il comprend. Mais ceux qui parlent ainsi ne veulent pas entendre comment Dieu a fait l’homme. L’homme est plus cuirassé que la tortue, plus fort que le lion, plus agile que le cerf courant et que l’aigle volant, et que le requin nageant. Donnez à cet animal son vrai nom : il s’appelle la société. Il est tel dès son berceau, et là, plus qu’ailleurs. Il ne devient un individu que lorsqu’il peut voir le danger, le prévenir, s’en défendre, le vaincre. Au berceau il a son père, il a sa mère, il a toute la vigilance, toute la force, toute la science de la société. La question n’est pas de savoir ce qu'il pourrait faire s’il était seul : il n’est pas seul; par les lois mêmes de sa nature, il ne peut pas être seul. Il vient au monde avec cette puissance de la société, bien plus que le lion avec ses muscles et l’aigle avec ses serres. Même à 1 état sauvage, il paraît encore le roi de la création ; et l’état sauvage n’est pas l’état normal de 1 homme. L’homme s’appelle la société; son état normal est cette ébauche de l’ordre parfait que nous appelons la civilisation. Il est lent à se former : qu'importe, puisque toutes les ressources de la société sont employées à le former? Et la société le formera; elle lui enseignera à maîtriser l’air et le feu, à dompter l'eau et même la

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foudre, à se faire des vêtements plus chauds que la toison des brebis, plus imperméables que le duvet des oiseaux, à se bâtir des maisons qui braveront la tempête, à tirer son pain d’une herbe des champs, à s’entourer de merveilles. Tel est ce faible animal, et il ira bien au delà : il apprendra à vivre dans le passé et dans l’avenir, à rester encore sur la terre lorsqu’il ne sera plus.

Et pour qu’il ne soit pas tenté de refuser les magnificences de la vie mortelle; pour qu’il ne se crée pas un isolement où il serait en effet le plus dépourvu des animaux, la nécessité de la vie l’oblige de demeurer en société; c’est-à-dire dans un état qui lui donne la supériorité sur toutes les créatures. Il ne peut échapper à la royauté que par la mort. J’entends ce qu’il appelle la mort, puisque n’étant pas créé pour la mort, il ne peut mourir. En bien comme en mal, son pouvoir se limite à changer de vie.

Néanmoins l’éducation de l’homme est rude. Il le faut pour l’avantage général et son propre avantage. Ce roi a besoin de connaître sa faiblesse et sa dépendance. En présence de cette nécessité, voyez la sagesse et la tendresse de Dieu : Enfant et adolescent, l’homme est pourvu d’un ressort qui lui permet de soutenir, sans rester courbé et même sans garder le pli, tous les jougs qu’il lui importe de subir. La jeunesse est une allé-

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gresse intérieure qui fait aimer le travail, endurer l’assujettissement, le chagrin, les déconvenues, l’attente, tout ce qui est si dur plus tard, et qui écraserait si le poids était le même dès le début. L’adolescent dévore les éléments de tout; le passé ne lui est rien, il court vers l’avenir où il est assuré de régner. Les tombeaux surgissent devant ses pas : il s’arrête à peine, il les franchit, il n’y songe plus. La mort? Elle n’est pas pour lui, elle ne peut rien sur lui, elle ne lui ôtera pas l’avenir; elle ne l’empêchera pas d’être, de faire, d’avoir ce qu’il voudra ! Si tout à coup elle se montre et avance la main, il s’étonne : — Prends, dit-il. Et il meurt comme il fait autre chose. Cette vie pleine de tant de rêves, où il se voyait maître de tout, n’était encore qu’un jouet, qu'il laisse sans le regretter.

Mais dans cet être merveilleux, que d’inexplicables lacunes, que d’inexplicables misères! Il y a , deux secrets nécessaires qu’il ne possède pas, qu’il ne peut acquérir, qu’il faut que Dieu lui révèle. Livré à lui-même, il sent une horrible incapacité de connaître et d’aimer. Les ténèbres enveloppent son esprit, un mur d'airain repousse son cœur. D’où vient-il ? Où va-t-il ? Quelle puissance l’a jeté dans la vie pour être en guerre avec les hommes ? Car la société l’élève en vain, en vain il lui est utile, en vain elle lui est indispensable : il n’y a point naturellement d’amour entre la société et lui. Elle ne

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l'aime pas, elle ne le respecte pas*, il ne l’aime pas, il ne la respecte pas. De part et d’autre il ne voit que des services imposés par la nécessité, réglés par la force ; point de respect, point d’amour. Et son ardent besoin est l’amour !

Voilà l’immense misère de cette créature si belle et formée avec tant de soin. L’homme ne connaît pas Dieu, et il n’aime pas l’homme. Que dis-je, il ne l’aime pas? Il le hait avec passion, il l’opprime avec délices ; et par cette frénésie tous les charmes de la société lui sont changés en amertumes et ses avantages en tortures *, il y trouve la haine et la tyrannie. Ce roi de la création, ce vainqueur de tous les êtres terrestres, capable de résister à tous les fléaux, qui chasse les bêtes féroces des forêts et rebâtit ses villes sur le sol des volcans, il rencontre un ennemi qui l’humilie, l’enchaîne et le tue; et cet ennemi, c’est l’homme î Est-ce là le primitif ouvrage ? Est-ce ainsi que l’homme a été créé ? Non, nous sentons un désordre; désordre immense, irréparable à nos seules forces, et qui nous fait comprendre que l’homme est un débris.

D’ou vient ce désordre ? Pourquoi l’homme n’est-il qu’un débris? Que répondent ceux qui disent que l’homme , lorsqu’il se distingua de l’animal, fut religieux, c’est-à-dire inventa Dieu ; c’est-à-dire encore, que Dieu est une chimère de l’homme, et qu’il n’y a pas de Créateur, pas de Dieu ?

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Ce qu’ils répondent importe peu et nous n’en avons que faire ici. L’existence de l’homme est la preuve première et décisive de l’existence de Dieu. L’homme ne s'est pas créé lui-même. Qui l’a créé, sinon Dieu? Et si l’on veut une définition de Dieu, elle est dans le symbole des Apôtres, développé contre la folie des négateurs par le Credo de Nicée : Père tout-puissant , Créateur du ciel et de la terre, des choses visibles et invisibles. Voilà en quelques mots la claire conception d’une puissance et d’une sagesse sans bornes. Car de quoi Dieu a-t-il créé toutes choses ? De rien, à moins de supposer la matière préexistante ou co-éternelle à Dieu. Ceux qui prétendent ne pouvoir comprendre ce Dieu créant tout de rien, se flattent-ils de comprendre la matière, l’inerte matière, ou éternelle ou créatrice d’elle-même, et ensuite créant l’ordre et l’intelligence ?

S’il est impossible de comprendre que la matière ait créé l’ordre et l’intelligence, il est impossible aussi de comprendre que Dieu, l’Intelligence souveraine et parfaite, ait créé l’homme autrement que par amour, ni pour lui demander autre chose que l’amour. Toute autre explication diminue Dieu, le fait inférieur à l’homme par la justice et la bonté, le montre impuissant au milieu de cette création qui est son ouvrage. Or, diminuer Dieu, c’est l’anéantir dans la pensée de

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l’homme qui cesse alors d’adorer, c’est-à-dire de connaître; et, par cette privation de Dieu, la pensée et l’homme même sont anéantis. Il ne reste que l’animal intelligent et troublé, haïssant et haï, qui donne et reçoit la haine, qui enfante et subit la mort.

Dieu est Amour, et l’amour est la vie. Une continuelle expansion de l’amour de Dieu, qui est la Vie incréée, crée continuellement la vie. Toute vie créée de Dieu est bonne et parfaite en son ordre, est douée de beauté et donne quelque chose qui est le soutien d'une autre vie. Plus l’être est élevé, plus il reçoit et répand la vie. La perfection de la vie est la connaissance et l’amour du Créateur; la perfection de l’amour est l’adoration.

Créé par amour, pour connaître parfaitement et pour aimer parfaitement suivant la hiérarchie de sa nature ; créé par le souverain Bien pour monter jusqu’à cette abondance de la vie qui est l’adoration, l’homme, œuvre sublime, a reçu le complément sublime de la liberté. Avec la liberté il combat, il mérite, il a quelque chose à lui pour s’élever à l’amour de Dieu, pour récompenser Dieu de lui avoir donné l’être. Par à aussi, il peut s’éloigner de Dieu, se séparer de lui, le nier. Il a ce choix. Comme dernière marque de sa toute-puissance, Dieu a donné à l’homme la liberté de le nier.

DIEU ET L HOMME

Aimant, il doit obéir, car l’ôbéissance est la loi et la forme de l’amour ; libre, il peut désobéir, violer la loi, refuser l’amour.

Déjà Dieu s’était vu refuser l’obéissance. Avant la création visible, un combat avait eu lieu dans le ciel. Parmi les innombrables Anges, il s’était trouvé des cohortes rebelles. Une partie de ces purs esprits, créés pour adorer, laissant naître en eux l’orgueil, se séparèrent de Dieu, perdirent l’amour et la lumière; ils devinrent les démons, incapables de repentir. Suivant une haute doctrine, la révélation anticipée de l’Incarnation du Verbe, par lequel ils avaient été créés, fut la cause de leur révolte. Ils avaient d’avance refusé l’adoration à ce Verbe de Dieu, Verbe-Dieu, lorsqu’il serait Jésus, c’est-à-dire lorsqu’il serait revêtu de l’infériorité d une chair mortelle. Ce mystère de l’amour divin passait leur intelligence ; la condition de l’homme, cette créature nouvelle et à tant d’égards au-dessous d’eux, qu’il faudrait pourtant adorer en Jésus, excitait leur envie. Les anges rebelles furent précipités, et alors le mal exista; comme mal, pour toujours; comme puissance, pour un temps. Puissance de séduction redoutable à l’homme, mais moins forte que lui lorsqu'il veut obéir à Dieu.

Tenté par le démon, l’homme a désobéi. Il a violé la loi de l’amour, il a refusé l’amour, il a préféré le désordre et la mort. Et si l’homme a commencé non à se confondre avec l’animal, mais

INTRODUCTION

à s’en distinguer moins lui-même et à prendre ainsi quelques-uns de ces traits hideux de la brute que la philosophie se plaît à lui reconnaître, — traits que Dieu ne lui avait point donnés! — ce fut ce jour-là. Ce jour-là, honteux de sa nudité, il ceignit pour la cacher une tunique faite de peaux de bêtes, symbole de la mortalité.

Aux yeux de la science qui nie Dieu et l’homme, ce jour néfaste serait la première date du progrès, le premier pas de l’homme vers la création du sens religieux. Hélas! il ne créa ce jour-là que la mort. Chassé des délices du paradis et de la vie innocente, chassé de la claire présence de son Créateur, il entra dans les ténèbres humaines. Il ne commença pas de devenir religieux-, mais, par un effet de la miséricorde divine, il ne put cesser de l’être. Comme on dit que les derniers objets qui se peignent dans les yeux d’un homme au moment qu’il reçoit la mort y restent gravés et ne s’effacent plus, de même, au seuil des longues ténèbres où il allait entrer par sa faute, l’homme emporta ineffaçable la vision radieuse du Paradis, et son âme ne cessa point de rendre un écho défiguré des grandes choses qu’elle avait sues et des promesses qui lui faisaient attendre un rédempteur. Ici, à cette lointaine origine, la grâce du Christ apparaît; elle sera renouvelée en figures sans nombre jusqu’au jour de l’ineffable réalité.

Mais reprenons.

D 1 E V ET L HOMME

Non libre, l’homme n’eût point péché, Dieu n’eût point été offensé. D’une créature sans liberté, la toute-puissance n’eût pas exigé la plénitude de l’amour. Ce qui constitue le don , c’est le pouvoir de refuser. Dieu ne pouvait ni se tromper au point d’exiger de sa créature ce qu’il ne lui avait pas donné d’offrir librement, ni punir sur cette créature un vice de l’organisation quelle tenait de lui. * Une erreur et une injustice en Dieu, Dieu imprévoyant, Dieu impuissant à faire ce qu’il a voulu, Dieu non-seulement sans miséricorde, mais injuste, absurdités palpables !

Si Dieu avait moins aimé l’homme pécheur, n’ayant pas à le détruire comme une oeuvre mal faite, il l’aurait brisé comme une œuvre rebelle.

Parce que son œuvre est bonne et conforme à ses plans, il l’a conservée; parce quelle est intelligente et libre, et qu’elle a prévariqué volontairement, il l’a punie; parce qu’il l’aimait d’un amour éternel, il l’a réparée.

Au sacrifice de l'autel, le prêtre, ayant versé dans le calice le vin qui sera changé au sang précieux de Jésus-Christ, y mêle quelques gouttes d’eau qui figurent l’humanité revêtue par le Sauveur, et il prononce ces paroles étonnantes : « O Dieu, qui n merveilleusement avez créé l’homme dans un si « noble état , et plus merveilleusement encore ,

« l'avez rétabli dans sa dignité première, accordez- « nous par le mystère de cette eau et de ce vin

INTRODUCTION

« d’avoir un jour part à la divinité de Celui qui a « daigné se revêtir de notre humanité, Jésus-Christ, « votre Fils, notre Seigneur! »

Dieu donc a réparé sa créature déchue, et il a confié la réparation à ce Verbe par lequel il l’avait créée; ce Verbe qui« est en lui dès le commencement, engendré, non fait, par qui toutes choses ont été faites et sans qui rien de ce qui a été fait n’a été fait. » Et cette réparation a été une création nouvelle. Le Verbe s’est incarné, a pris la figure et le poids du péché, s’est chargé de la mort, qui était la peine du péché; et par son sacrifice, satisfaisant à la fois la justice et l’amour, il a restauré la vie et aboli la mort. « Et le Verbe était Dieu, » car quel autre que Dieu pouvait réparer l’œuvre de Dieu, suffire à la justice de Dieu, remplir souverainement le but de l’amour de Dieu ?

L’homme a connu ces choses qui éclairent sa raison et lui donnent la clef de son propre mystère. Il les a connues non pour les avoir découvertes, mais parce qu’elles lui ont été révélées par le Verbe divin, et ensuite expliquées sous la dictée de ce Verbe dont la voix ne se tait jamais. Voici ce qu’écrivait, vers la fin du premier siècle du Christ, il y a dix-huit cents ans, autant en prophète qu’en témoin et en historien, un homme qui avait été un pauvre batelier du lac de Tibériade; mais la tète de cet homme avait posé sur la poitrine de Jésus :

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe « était en Dieu, et le Verbe était Dieu.

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DIEU ET L’HOMME

« C’est lui qui était en Dieu au commencement.

« Toutes choses ont été faites par lui, et rien de « ce qui a été fait n’a été fait sans lui. ,

« En lui était la vie, et la vie était la lumière des « hommes;

« Et la lumière luit dans les ténèbres, et les té-

« nèbres ne l’ont pas comprise Le Verbe est

« cette vraie lumière qui éclaire tout homme ve- « nant dans ce monde.

« 11 était dans le monde, et le monde a été fait « par lui, et le monde ne l’a point connu.

« 11 est venu dans son propre héritage, et les « siens ne l’ont pas reçu.

« Mais il a donné à tous ceux qui l’ont reçu le « pouvoir d’être faits enfants de Dieu, à ceux qui « croient en son nom.

« Qui ne sont point nés du sang, de la volonté « de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de « Dieu.

« Et le Verbe a été fait chair et il habitait parmi « nous, plein de grâce et de vérité. Et nous avons « vu sa gloire, qui est la gloire du Fils unique du it Père. »

Quelle page ! Quelle porte de lumière pour entrer

dans la lumière de Dieu! Bossuet dit d'un autre en- /

droit du même Evangile : « Vous y trouverez des profondeurs à faire trembler. » Ici, c’est l’évidence qui jaillit du sein des profondeurs, et qui dévore l’énigme de l’homme et de Dieu, comme l’ardent

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soleil dévore la nuit. L’humanité ne s’y est pas trompée. A l’éclat de ce jour divin, aussitôt, dans son œil mort, elle a senti renaître la vision du Paradis; elle a reconnu tout de suite, sinon tout entière, le Dieu qui lui avait parlé aux jours de son innocence, lorsqu’elle habitait encore dans son berceau de fleurs, et elle a su que le Rédempteur était venu, et qu’il avait donné aux hommes « le pouvoir d’être faits enfants de Dieu. »

Mais la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise; et Celui par qui le monde a été fait est venu dans le monde, et le monde ne l’a point connu. Et le monde a besoin que l’on contredise la folie homicide qui conseille aux hommes de refuser d’être faits enfants de Dieu, leur disant que Jésus-Christ n’est point le Fils de Dieu ni le Rédempteur du monde, et que Dieu n’a point de Fils, et que le monde n’a pas besoin de rédempteur!

AVANT LE CHRIST

AVANT LE CHRIST

Cependant le monde attendait, et dans quel état! L’écrivain moderne, suivant qui l’homme « devint religieux », nous peint l’humanité livrée à ses propres conceptions en matière religieuse. Des fétiches pour dieux, des sorciers et des égorgeurs pour prêtres, l’être humain pour victime, telles sont les religions trouvées par l’homme. « Ainsi, cette divine « faculté de la religion put longtemps sembler nu « chancre qu’il fallait extirper de l’espèce humaine, « une cause d’erreurs et de crimes que les sages « devaient chercher à supprimer. » L’auteur ajoute que les brillantes civilisations de la Chine, de la Babvlonie et de l'Egypte firent faire à la religion « certains progrès. » Mais quels progrès ?

La Chine demeura « médiocre. » Les religions de la Babylonie et de la Syrie, ne s’étant jamais « dégagées d’un fond de sensualité étrange, restèrent jusqu’à leur extinction, au quatrième et au cinquième siècle de notre ère, des écoles d’immoralité. » En d’autres termes, toutes les religions anté-

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rieures à Jésus-Christ, la judaïque exceptée, furent sataniques , antisociales , déshonorantes pour l’homme et pour Dieu. C’est l’aveu d’un ennemi de l’Église catholique. Il n’a pu se dispenser de reconnaître le fait, et le fait renverse tout son système. Bossuet, avec la supériorité de son génie, qui n’est souvent que la supériorité de sa foi , a dit : cr Les nations les plus éclairées étaient les plus aveugles sur la religion : tant il est vrai qu’il y faut être élevé par une grâce particulière et par une sagesse plus qu’humaine. »

Dans quelle religion de l’antiquité ne retrouvet-on pas les grossiers sortilèges, le fétichisme, l’abomination des sacrifices humains ? quel temple n’était pas de quelque manière une école d’immoralité ? Ces horreurs allaient de pair avec les belles floraisons d’Athènes et de Rome. Là même, dans ces centres de politesse, l’immolation rituelle ne fut jamais abolie. Pour multiplier les supplices, il n’est pas nécessaire qu’une religion entasse leâ cadavres autour de ses idoles, comme à Carthage et au Dahomey. A Rome, le cirque était un temple. Avant de commencer les jeux (ces jeux où mouraient jusqu a trente mille hommes), on invoquait les dieux immortels, et parfois, sur l’autel portatif, le sang humain coulait, répandu de la main des prêtres.

Dans le cirque, la religion tuait des hommes par le fer et par la dent des bêtes'*, dans tout l’empire

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avant LECHHIST. 5 I

et sur toute la surface de la terre, elle tuait, avec plus de douleurs pour l’âme, par la corruption.

Nous, fils, époux, pères par la grâce du Christ, représentons-nous cette « civilisation brillante », où la famille n’existait pas pour les trois quarts des hommes, où personne n’en goûtait la plénitude sacrée . Le nom de père de famille signifiait possesseur d’esclaves. Dans toute la Grèce, vouée au culte de l’amour impudique, l’amour conjugal n’avait pas un temple.

Voilà donc le progrès de l’homme devenu religieux ! Sa religion était un « chancre » , et le chancre dévorait sa chair. Mais les « sages » qui se proposaient d’extirper le chancre, où les voiton ? C’est depuis Jésus-Christ, c’est contre Jésus- Christ que le monde a connu de tels sages. L’antiquité en ignora l’espèce et ne l’aurait point supportée. Quand Satan parvient à se faire adorer, il ne suscite ni ne permet le libre examen. N’ayant pas la vérité, il n’a pas non plus cette patience qui est la tolérance de Dieu. On ne discutait pas plus Minerve à Athènes, Jupiter à Rome, que naguère Calvin à Genève et maintenant Mahomet à Méquinez, Luther à Copenhague, Joë Smith chez les Mormons. Les Chrétiens refusèrent publiquement l’encens aux idoles k Parmi les païens éclairés, ceux qui voulurent rester sages demandèrent que les idoles fussent repeintes et les Chrétiens livrés aux lions.

INTRODUCTION

Avant le Christianisme, que pouvaient les sages? Quel baptême leur donnait la lumière ? Qu’auraient-ils su mettre à la place des dieux ? La raison, abandonnée à elle-même dans la recherche de Dieu, courut au polythéisme par la pente rapide qui maintenant emporte au panthéisme tout ce qui se détourne de Jésus-Christ. Le polythéisme aboutit aux idoles, le panthéisme y viendra. Les sages résisteront peu ! L’homme est fait pour adorer ; il faut qu’il adore. Partout où le Christ n’a pas paru, les fétiches régnent; est-il chassé, les fétiches se relèvent. Il reste des passions, il y a des maîtres, les dieux sont trouvés. Séparée de la révélation divine, la science ne constate plus que des phénomènes terribles devant lesquels la faculté de l’adoration s’égare aussitôt. L’homme apparaît comme le jouet de puissances contraires, la plupart cruelles, toutes inexorablement inconnues, dont il ne peut avec certitude fléchir la volonté obscure, dont il doit redouter sans cesse le caprice méchant. Perpétuelles terreurs, d’où surgissent les délices de la superstition : c’est le paganisme tout entier.

Il y a, dit Bossuet, un christianisme de la nature. Il y a aussi un paganisme de la nature, béant sous les pas de l’homme : et combien tous les jours y tombent en pleine lumière de Dieu ! Le monde s’y engouffra.

Les sages de l’antiquité pouvaient-ils s’en tirer ? Il est certain qu’ils ne l’ont pas entrepris. La sa-

AVANT LE CHRIST

gesse naturelle ne se compromet pas pour l’amour de la vérité. Elle méprise l’erreur commune et l’accompagne à ses plus vils autels. Moïse, animé de l’esprit de Dieu, est le seul législateur de l’antiquité qui ose briser une idole populaire; il n’a d'imitateurs que dans son peuple. Solon établit à Athènes le temple de Vénus prostituée. Socrate, Platon, Cicéron, Sénèque, croiraient volontiers à l’unité et à l’immatérialité de Dieu : mais -Socrate mourant sacrifie à Esculape ; Platon se garde d’encourir une accusation d’impiété; Cicéron, déjà prêtre du temple de la Terre, brigue et obtient la charge d’augure ; Sénèque observe les rites païens. Quelle que soit la pensée secrète, point d’irréligion publique. Nos sages, à nous, prennent plus de licence. Ils font la guerre au Christ patient et désarmé. Ni la Grèce ni Rome n’offrent rien qui mérite l’honneur ou l’affront de leur être comparé.

Non, non ! à renverser les simulacres, il fallait le bras des martyrs; pour guérir le « chancre », il fallait leur sang généreux, devenu le sang du Christ. Les philosophes et libres penseurs païens ont fait ce que pouvaient faire ces bien-disants que le disciple de Socrate nous montre au banquet du poëte Agathon. En discourant de la vertu et de la vérité, parfois admirablement, ils ont encore corrompu la terre. Le génie de Platon, ébranlé par de lointaines vibrations du Sinaï, a

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rendu quelques magnifiques échos. S’est-il soucié que ce fût la vérité ?

Dans ce dialogue du Banquet, où Socrate semble par moments plein de la pensée chrétienne, la passion la plus abominable est glorifiée comme le principe le plus actif de la vertu; et Socrate prétend tenir d’une courtisane les belles idées dont il charme ses auditeurs. Toutes les perversités que l’on pourrait aujourd'hui ramasser dans les lieux de châtiment ne donneraient pas une pareille essence de corruption. Raffiner dans l’infamie, c’était le fait et l’art des « sages. » Saint Augustin se reprend d’avoir loué ces impies : « Platon et les siens n’étaient pas nés pour éclairer « les peuples, et les acheminer de l’universelle folie « des idoles au vrai culte du vrai Dieu. »

On citera de belles maximes des païens. Chez » eux, les belles maximes abondaient, comme les temples. Les temples n’eurent la sainteté et les maximes l’efficacité que quand le Christ y pénétra. Observez-les sur ces hautes paroles, dit Bossuet, vous verrez qu’ils ne les entendent point. Rien de plus admirable que l’apologue socratique sur le caractère et la destinée du vrai juste, mis en regard du fourbe qui feint la justice : « Que son attachement « pour la justice lui attire un renom d'infamie; que « toujours vertueux et toujours réputé criminel, il « veuille persévérer jusqu'à la mort... Ce juste sera « fouetté, chargé de fers, livré à la torture ; on lui

AVANT LE CHRIST

« brûlera les yeux, il sera mis en croix. » L’esprit chrétien est étonné de cette inspiration prophétique. Mais que laissait-elle à Socrate, et que comprenait le monde, avant que le monde eût vu l’arbre du Calvaire et goûté de son fruit? La conclusion païenne est qu’il faudra bien que le juste sur la croix reconnaisse qu’il ne s’agit pas d’être juste, mais de le paraître ; et tout finit par cette bassesse, que le sort de l’injuste est plus heureux.

Les poètes romains sont riches en moralités irréprochables. Il y a quantité de sentences dévotes dans Ovide. C’est dire le profit qu’on en tirait. Il y en a dans Horace, si tranquille à mépriser tout ce qui n’est pas la volupté. Horace, dur comme un pharisien, ne craint pas de s’écrier : Pour la vestale impure, une mort, c'est trop peu! Mais en même temps, ce dévot rigide ne cesse de répéter sur tous les tons : Pi'euds l’instant de plaisir que te laissent les Dieux ! On avait aussi le fameux Connais-toi toi-même, parole admirée, gravée dans le temple de Delphes, et du ciel descendue, dit Juvénal. Restait à trouver l’art de se connaître, et ensuite l’art de se vaincre. Peu de héros essayaient; moins encore, ayant essayé, persévéraient. On se réduisait au conseil d’Horace :

Ne s’émouvoir de rien, seule chose peut-être

Qui nous fasse ici-bas et nous conserve heureux !

INTRODUCTION

Nous entendrons Pilate dire, en haussant les épaules : Qu’ est-ce que la vérité? Et ce même Pilate , qui ordonne de flageller le Juste pour essayer de lui sauver la vie, et qui le fera mettre en croix pour s’épargner à lui-même une mauvaise affaire, ce Pilate qui prononcera VEcce Homo, n’ignorait sans doute pas Y Homo sut n de Térence. Il l’avait murmuré, peut-être, au premier aspect de l’homme de douleurs.

Nous ne méprisons pas ces accents stériles. Ce sont des témoignages de l’âme naturellement chrétienne-, témoignages pareils aux herbes vaines qui attestent la richesse d’une terre abandonnée.

Après l’avénement du Christ , la végétation morale devient plus abondante et prend un caractère plus auguste. Perse, Sénèque, Juvénal se ressentent du souffle des Apôtres. Entre Caligula et Néron, Sénèque prononce ces mots admirables : Le malheureux est chose sacrée! Mais Sénèque, courtisan de Caligula et ;de Néron, avait renoncé au barreau pour ne pas offusquer la vanité du premier , qui se croyait orateur ; il revenait à l’éloquence pour excuser le second d’avoir tué sa mère. Juvénal a des lueurs et des vigueurs qui semblent marquées à la croix : Point de méchant heureux! — Crois honteux d’aimer moins ton honneur que ta vie ! — Qui médite le crime est coupable déjà ! — Res-

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pce te plus que tout la candeur de l’enfance! — Pensées fécondes dans l’Évangile; chez le païen, emphases stoïciennes, coups de cymbales du bel esprit. Le dernier mot de Sénèque est le suicide. Juvénal, comme Sénèque, ne montre que l’avortement de la bonne semence tombée sur le grand chemin des sollicitudes temporelles. « Demande une âme vaillante et qui , s’afïran- « chissant des terreurs de mourir, regarde plutôt « la mort comme le dernier bienfait de la na- « ture; une âme inaccessible à la colère, supé- « rieure aux vains désirs, capable de préférer à e. toutes les voluptés eje Sardanapale tous les « âpres travaux d1 Hercule et tout ce qu’il a « souffert. » Nobles vœux ! Dans les jours de Néron et d’Adrien, où vécut Juvénal, qui demandait pareille gloire et qui l’obtenait? Jésus crucifié en gratifiait l’amour de ceux qui avaient appris de lui à prier « notre Père qui est aux cieux. «Juvénal a vu leurs travaux, plus grands que ceux d’ Hercule , et ne s’est point converti.

Pour nous mieux rendre compte de ce monde, où, dit-on, Jésus- Christ n’était pas nécessaire, écoutons ce qu’ori y pensait de l’âme, question très-agitée entre les philosophes, c’est-à-dire entre ceux qui formaient la tête de la société païenne. Car Athènes et Rome étaient des gouvernements de philosophes et de gens de lettres.

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Suivant un académicien de notre époque, la Judée fut « étrangère à la théorie des récom- « penses individuelles que la Grèce a répandue « sous le nom d’immortalité de l’âme. » Par cette tournure , l’académicien avoue qu’à ses yeux l’immortalité de l’âme, et peut-être l’âme aussi, ne sont que des conceptions philosophiques très-contestables. C’est le point où s’éleva l’antiquité. Seulement, les efforts qu’elle avait honorablement faits à monter jusque-là, il les faut faire aujourd’hui à descendre de plus haut. On les fera sans doute. La question de l’âme est liée à la question de Jésus- Christ; pour que Jésus -Christ cesse d’être Dieu, il importe essentiellement que l’âme, ou ne soit pas responsable ou ne soit pas immortelle.

Observons d’abord que la Judée n’était pas « étrangère » à cette « théorie. » Dans les livres de Moïse, antérieurs à toute littérature et à toute philosophie, Dieu est appelé « le Dieu unique, maî- « tre de tout, qui blesse et qui guérit, qui frappe « de mort et qui ressuscite. » Vingt passages de l’Écriture établissent la même vérité. Daniel : « Ceux qui dorment dans la poussière se réveille- « ront un jour, les uns pour la vie éternelle, les au- « très pour un opprobre sans fin. » Tobie : « Nous sommes les enfants de Dieu, et nous at- « tendons cette vie qu’il doit donner à ceux qui « ne renoncent point à sa foi. » Job : « Je sais « que mon Rédempteur est vivant, et que je res-

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« susciterai de la terre au dernier jour. » Voilà ce que la Judée savait et croyait touchant l’âme, avant qu’il y eût des Grecs. « Ces Juifs, dit Tacite, peignant en même temps les Romains , croient les âmes immortelles. Ils se réjouissent d’être pères et ne se croient point permis d oter la vie à aucun des enfants qui leur sont donnés. » Tout cela est si connu, qu’il faut une sorte de courage pour paraître ne le savoir pas.

Les nombreux systèmes des anciens philosophes sur l’âme, ou substance pensante, sont au nombre des choses qui marquent plus vivement l'infirmité humaine. Les chrétiens en ont fait des tableaux remplis d’une salutaire amertume. On y trouve que l’âme est le cœur même •, — une certaine section du cerveau ; — un air subtil ; — une harmonie résultant de la concordance des diverses parties du corps ; — un nombre; qui se meut de soi-même; — une portion de matière distribuée dans le corps humain , où elle prend un caractère particulier , suivant l’emplacement qu’elle occupe. Pour d’autres, il n’y a point d’âme; un « principe actif » , résultant des combinaisons de la matière, donne lieu au phénomène que l’on appelle vie et mouvement. Aristote imagine l 'entéléchie , ou mouvement perpétuel ; l’âme vient de là. Dans quel but ? Aristote ne sait. L’âme est-elle immortelle ? Le maître de Pythagore, Phérécides, l’a dit le premier, au rapport de Cicéron, lequel semble

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assez embarrassé de ne pas le croire, et assez content de n’en être pas sûr. Beaucoup soutiennent que l’âme finit avec le corps. Les stoïciens estiment qu’elle vit aussi longtemps que les corneilles. Pythagore ne fait l’âme ni périssable ni immortelle : après des transmigrations indéterminées , ce je ne sais quoi , qui est partie de la divinité , ayant habité les hommes , les bêtes et même les végétaux , va se joindre à l’âme universelle, se perdre' dans le tout. Aristote est inintelligible , pour ne pas dire muet ; Platon , toujours brillant et ingénieux, se contredit ; Panétius , observant que l’âme est sujette à la souffrance, conclut qu’elle ne saurait être douée d’immortalité. Cette idée de l’immortalité de l’âme paraît à Pline un conte puéril, une intolérable enflure de l’orgueil humain , le comble de la démence. Sénèque dit : « Le dernier jour de la vie est le jour de la naissance pour la vie éternelle »; et ailleurs : « S’il est vrai que l’âme survive au corps pour exister sans le corps, la vie future est préférable à la vie présente. » Marc-Antonin est équivoque , Plutarque hypothétique , Épictète penche pour le néant.

Une parole humble de Socrate vaut mieux que toutes les spéculations des autres et que toutes les siennes. Devant le problème de l’union de l’âme et du corps, confessant l’impuissance de l’esprit humain , il invoque quelque Révélation divine. Quand l’éclair a brillé, la nuit se refait plus épaisse.

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Socrate espère qu’après la mort il se trouvera avec les gens de bien; cependant il n’oserait affirmer qu’il reste quelque chose des gens de bien ni des autres. C’est la substance de tous les discours de Socrate sur ce sujet , et Platon ne parle pas autrement pour son propre compte. C’est aussi le fond de Cicéron , malgré le coup d’aile surprenant qui , dans le « songe de Scipion » , le porte jusqu’au seuil de la vérité. Il y avait chez les Scipions un célèbre précepteur juif que Cicéron a certainement questionné. A part ce trait , sans pareil dans toute la philosophie antique , Cicéron ne se distingue pas du vulgaire intelligent. Il doute : « Si l'âme est anéantie, quel plus grand avantage que d’échapper à tant de misères et d’entrer dans la douceur du sommeil éternel ! Tant que je serai , je ne souffrirai point , parce que je ri ai rien à me reprocher. Anéanti, je n’éprouverai non plus aucune douleur. » Le sentiment de la responsabilité future ne les fatiguait pas ! S’ils l’avaient éprouvé , ils auraient eu moins d’assurance à se déclarer justes ; et sans doute encore que s’ils avaient sincèrement cru à leur justice , ils auraient moins accueilli l’idée du néant, cette horreur de la pensée ennoblie par le Christianisme. Au fond , ils ne se sentaient pas justes, ils ne voulaient pas l’être, et n’étaient pas heureux. L’accent du désespoir et du dégoût de soi-même n’est pas rare chez l’épicuïien Horace; les stoïciens font à l’homme un droit et

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presque un devoir de se donner la mort; tous envisagent l’anéantissement total comme leur plus certaine félicité. « Dormir sans rêve ! s’écrie Socrate. Si la mort est quelque chose de semblable, je l’appelle un très-grand gain. » Le gain de n’être pas ! Ces cris de la misère humaine commentent la parole de l’Apôtre , proclamant en même temps et le Christ et la révélation que Socrate attendait : En lui était la vie, et t.a vie était la lumière des hommes. Parce que les hommes n’avaient pas le Christ, ils n’avaient pas la vie.

« Chez les païens, dit Lactance, la sagesse a ses docteurs qui n’enseignent pas le moyen d’approcher des dieux, et la religion a ses ministres qui n’enseignent pas la sagesse; d’où l’on peut conclure que ce n’est ni la vraie sagesse ni la vraie religion. » Des aberrations de la religion et des aberrations de la sagesse découlait une morale qui n’était que le mépris de tout. Les sophistes les plus logiques s’emportèrent à soutenir que rien n’est juste ou injuste en soi, mais seulement par la volonté du législateur. D’autres, sans le dire, firent trop voir qu’ils le croyaient.

La noble école des Socrate et des Platon enfanta les pyrrhoniens et les cyniques, et ces folles et impures sectes furent bientôt tout ce qui en resta. Il y a le même espace de temps, à peu près, entre l'enseignement de Platon et Cicéron, qu’entre l’enseignement des Apôtres et le premier concile

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de Nicée. Or, pour Gcéron, quelle vérité essentielle demeurait acquise et établie dans le genre humain? Il parle de « l’obscurité » de ces hautes questions qui avaient amené Socrate à confesser son ignorance, et déjà, avant Socrate , presque tous les anciens philosophes, dont l’opinion fut qu’on ne peut rien connaître, rien entendre, rien savoir; que les sens sont bornés, l’esprit débile, la vie trop courte; que la vérité est profondément enfouie, qu’il n’y a plus de place pour elle sur le terrain obstrué de conventions et d’opinions; qu’en un mot, tout est couvert d’épaisses ténèbres. « C’est pourquoi, ajoute-t-il , Arcésilas soutenait contre Zénon qu’on ne peut rien savoir, et non plus seulement qu’on ne sait rien, où s’en était tenu Socrate. Rien que l’on puisse voir ou comprendre, par conséquent, rien que l’on puisse tenir pour certain ! » Tel est l’aboutissement de la sagesse antique, quelques siècles après que Platon l’a élevée à son plus haut sommet. Dans un espace de même durée, à travers les hérésies et les supplices, lorsque le monde païen va se dissoudre, l’enseignement des Apôtres chante l’universel Credo de Nicée, affirmation souveraine des vérités qui sauvent l’àme et qui reconstruiront le monde. Les anciens Athéniens, ayant été délivrés de la peste, avaient élevé l’autel du Dieu inconnu, « afin de voir, disait saint Paul à leurs descendants, si en cherchant Dieu comme à tâtons, ils le pourraient trou-

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ver. » Mais lorsque saint Paul, annonçant ce Dieu devant l’Aréopage, aborda ce qui regardait la justice et la résurrection, les sages du peuple de Platon se mirent à rire. Ils ne voulaient même plus chercher. Tout le paganisme intelligent exprime le dédain de Pilate : Qiiid est veritas?

Saint Augustin s’étonne qu’après le Christ, il puisse encore se trouver des gens qui, entreprenant de parler pour éclairer les hommes, aiment mieux avoir Platon dans la bouche que Jésus-Christ dans le cœur. De ces demeurants, il y en a toujours ! Accordons-leur que l’on peut interpréter favorablement beaucoup de points douteux de la doctrine de Socrate et de Platon ; déchargeons ces sages d’avoir positivement cru à la métempsycose, à la préexistence et à l’éternité de la matière, à la destruction de l’âme : force est bien de renoncer à les justifier sur la morale et sur les mœurs. Leurs mœurs n’étaient pas simplement de mauvaises mœurs comme nous l’entendons aujourd’hui; ils ne se contentaient pas de céder à la nature, ils la violaient. Ils ne s’en défendent pas, ils n’en rougissent pas. Socrate est absolument cynique. Dans les Dialogues de Platon, l’extrême infamie est présentée comme une chose si naturelle en soi, si en usage malgré les lois contraires, qu’il est douteux que ces élégants, ces sages, ces théosophes y aient vu un mal. La morale chrétienne sera souvent impuissante contre les mauvais penchants de l’homme;

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mais vaincue, elle éveille le repentir, elle allume l’intolérable remords; le pécheur s’accuse le premier et se condamne lui-même. Que s’il s’emporte à justifier le crime, alors il n’est plus seulement pécheur, il devient apostat ; l’apologie qu’il ose entreprendre n’est que l’aveu sur lequel la conscience publique ratifie le juste arrêt par lequel il est retranché.

Quoi que l’on pense du génie de Platon, il faudra toujours reconnaître que la vérité lui fond dans la main, qu’il s’en amuse, et qu’il s’amuse aussi du vice. Quoi que l’on pense des hauts pressentiments de Socrate, de ses qualités et de sa belle mort, il sera toujours vrai que Socrate ne connut pas ses fautes ou ne voulut pas les condamner. Platon méprisait les philosophes qui pouvaient se rendre assez simples et assez clairs pour être entendus des gens du peuple; Socrate, après une vie de libre penseur, mourait sans avoir l’instinct du repentir. A ce trait du plus grand, et à ce trait du meilleur, on peut voir quels précurseurs du Christianisme ils étaient.

L’antiquité n’a en propre rien de chrétien, rien du tout. Doctrines, lois, mœurs, tout ce qui était de sa sagesse concourait pour écraser les petits et les faibles, l’enfant, la femme, le pauvre, l’esclave, le peuple. La preuve en est dans ces législations fameuses, où se révèle avec tant d'évidence l’inspiration de celui qui fut « homicide dès le commen-

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cernent. » Les lois de Sparte ne sont pas ce qu’il y a de plus diabolique et de plus impur; Platon insulta s’il se peut davantage la nature humaine. Les lois imaginaires de Platon font comprendre l’immense faiblesse du mortel qui cherche tout seul la sagesse, et donnent la mesure de son implacable orgueil lorsqu’il prétend l’avoir trouvée. L’humanité n’est pour lui qu’une matière inerte sur laquelle son esprit a le droit de tout oser. Il l’équarrit à coups de hache ; il taille, retranche, déchire à son gré, se sert à son gré de la mort. Le législateur Platon ne veut que des corps parfaits et de belles âmes : en conséquence, les médecins laisseront périr les individus mal conformés, les tribunaux feront tuer les méchants incorrigibles, les enfants mal faits ou nés 'de méchants seront abandonnés. Toujours en vue de la beauté et de la vigueur du sang, il met une limite d’âge pour être père et mère : cependant, avant et après le terme fixé, la loi n’impose que la stérilité, et en cas de délit, c’est-à-dire en cas de production, l’abandon des enfants. Entre les guerriers, les femmes seront communes, de sorte que les enfants, ne connaissant pas les parents et n’en* pouvant être reconnus, soient censés appartenir à tous. L’homme libre peut tuer son esclave et n’est tenu qu’à se purifier; mais l’esclave qui, même en se défendant, aura tué un homme libre, subira la peine des parricides. C’est ainsi que le plus grand philosophe de i’anti-

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quité, se supposant maître d’un peuple, le voulait pétrir de beauté et de vertu ! Platon avait critiqué les lois de Lycurgue-, elles pouvaient, disait-il, former des vaillants, non pas des justes. L’on rencontre, en effet, des vues de justice et de dignité dans ce monde d’utopie qui parfois semble avoir été rêvé sur quelques traits vaguement aperçus de la république des Hébreux. Mais Platon n’avait pas le Dieu d’Israël, et d’un autre côté, la brutalité de Sparte fascinait ce délicat. S’élevant en rêve au-dessus des mollesses attiques, il chassait les poëtes et faisait couler le sang. La volupté n’est pas stérile, elle enfante toujours une fille : la férocité. Le voluptueux Horace demande qu’on fasse mourir deux fois la vestale parjure; le voluptueux Platon veut supprimer le cœur de la mère et le cœur de l’épouse, il tue l’esclave, il jette dans les lieux secrets les enfants mal venus. O Christ ! ô pureté ! ô amour ! hâtez- vous, venez instruire la Samaritaine et relever la Pécheresse qui pleure, et poser vos mains sur la tête de l’enfant !

Il ne faut pas objecter que les lois de Platon n’étaient qu’un jeu de son esprit, une chimère. La Grèce avait vu en ce genre des essais et des succès qui permettaient tout. Platon n’inventait pas l’infanticide ; la condition de l’ilote , à Sparte, était pire qu’il ne faisait celle de l’esclave; le sort de l’esclave et de l’enfant romain ne fut pas meilleur. Tertullien disait aux magistrats de l’empire : Quel

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est celui d’entre vous qui n’a pas donné la mort à son propre enfant? Au troisième siècle, Plotirc, philosophe jaloux du Christianisme , entreprit de fonder une ville où les lois de Platon seraient observées. Les philosophes que le Christianisme n’éclaira pas en devinrent plus aveugles. Malgré l’appui de l’empereur Gallien, Plotin ne put réussir. Au troisième siècle, c était déjà tard. Néanmoins, ces choses-là sont du fonds humain, et aujourd’hui encore on ne pourrait jurer qu’elles ne s’y trouvent plus.

« Les croyances opposées à la raison, dit Bonald, produisent inévitablement des actions opposées à la nature. » En dépit des intimes gémissements de cette nature qui ne pouvait entièrement disparaître, le monde païen, subissant la raison de ses sages, était fait à l’image de ses dieux. Les intelligences étaient obscurcies, les actions devaient être déréglées. Que l’on prenne où l’on voudra dix années de l’histoire romaine : dans la société domestique comme dans la société civile, l’ulcère creuse et s’élargit; le divorce et les dissolutions dévorent la famille, les ambitions dévorent le droit. De plus en plus la guerre étrangère paraît le seul remède aux discordes intérieures, et de plus en plus elle en est l’aliment. De plus en plus les grands aspirent à la tyrannie, et de plus en plus la multitude plonge dans l’ignominie, jusqu’à ce qu’enfin il la faille soûler de sang; et alors elle lèche la main

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qui lui a répandu le breuvage et se laisse limer les dents, et on la saigne elle-même. La propriété devient plus précaire, l’usure plus féroce, les débiteurs plus misérables, les esclaves plus barbare-

ment opprimés à mesure que la richesse augmente, que les moeurs s’amollissent et que les lettres et les arts multiplient les merveilles. Partout la cruauté, la vénalité, la captation ; partout le mensonge et le cynisme du mensonge. Mensonge cynique de la parole, mensonge cynique des jugements et des serments, mensonge cynique des traités. La foi punique a dévoré la foi romaine, les alliés ne sont que des ennemis qu’on achève par trahison. Qu’il s’agisse des étrangers ou des concitoyens, la guerre est sans humanité , l’alliance sans sécurité, la paix sans aménité. Tel est le plus grand de ces peuples antiques, qu’un entêtement de littérature veut nous peindre si libres et si fiers. Leur bassesse n’est comparable qu’à leur corruption. Le caractère dominant de l’ancienne Rome est un profond oubli de Dieu, un extrême mépris de l’homme. Ces deux choses ne se séparent guère, et l’une enfante l’autre.

Avant le Christ , l’homme est la proie de l’homme. A l’heure où le Christ va paraître, la proie est soumise et ne résiste plus. Ce n’est pas que l’homme ait perdu son génie. En prenant le chemin des ténèbres, il a gardé ce vain flambeau.

Il n’en a pas moins marché fatalement vers l’es-

JO -INTRODUCTION

clavage î La politique, la science, la littérature, le commerce, les arts atteignent leur apogée naturelle. On est riche de merveilles humaines. Sans parler de Ninive, de Tyr, de Babylone disparue et de Memphis qui croule, on a eu ces éblouissantes démocraties grecques, et ce grand Sénat romain, et Homère et Platon, et Phidias et Aristote, et Cicéron et Virgile, et Alexandre et César. Les législateurs, les conquérants, les artistes, les poètes n’ont pas manqué; mais rien n’a appris à l’homme l’amour de Dieu ni le respect de l’homme : et tout vient d’aboutir à placer le monde sous la dent de Rome, et Rome sous les pieds de Tibère en attendant Caligula et Néron. Voilà le résultat suprême, les noms qui résument ces vastes labeurs du genre humain et du temps : un homme-dieu qui est Tibère, qui va être Néron î Cela est régulier et comme définitif. Le dieu Tibère est enfermé dans Caprée, inventant des voluptés et des supplices, inquiet et déjà en proie à la décomposition. Ce n’est pas le souci d’affermir sa divinité qui fait son inquiétude : il serait plus embarrassé de limiter le nombre de ses temples et la foule de ses prêtres ! Tibère ne demande pas l’encens, il le refuse. Mais il craint ia mort, il craint Rome à genoux, il craint ses ministres, ses complices de meurtre et de débauches ; il craint surtout son héritier, ce Caligula qu’il élève pour se venger du dégoût d’être dieu et léguer à ses ado-

AVANT LE CHRIST. Jl

rateurs un monstre capable de le faire regretter. Cependant dix mille prétoriens suffisent à Séjan pour maintenir en respect la grande Rome, tremblante sous le crayon de ses délateurs; et bientôt on aura Caligula, le fou; puis Claude, l’imbécile, que Messaline et Agrippine gouverneront ; et enfin Domitius-Néron sera la tête politique, le lien, le repos de la race humaine.

Que les dieux conjurés redoublent nos misères !

Que Leucas sous les flots abîme nos galères !

Que Pharsale renvoie encor nos bataillons,

Du plus beau sang de Rome inonder nos sillons î Qu’on voie encore un coup Pérouse désolée !

Destins, Néron gouverne, et Rome est consolée (i)!

C’est le dernier mot du polythéisme, sa dernière expression religieuse et civile. Tibère, Caligula, Néron, Héliogabale, maîtres et dieux à qui va naturellement le monde! Contre le dogme de l’unité de Dieu, Satan le négateur avait suscité l’hérésie du polythéisme. Dans le temps que le Fils de Dieu prend la nature humaine pour révéler toute vérité et instaurer toute liberté, Satan le parodiste veut avoir aussi son incarnation; il intronise César, souverain prêtre et vicaire de tous les dieux, au fond seul dieu. Et Tertullien dira en face aux païens qu’ils se parjurent plus volontiers après avoir juré par tous les

(0 Plutrsale, traduction de Brébeuf.

INTRODUCTION

dieux que lorsqu’ils ont juré par le seul génie de César. Ce pouvoir s’ajuste si bien à la dégradation de l’humanité qu’il dure trois siècles, passant des méchants aux fous, des fous aux brutes, des brutes aux monstres, sans parvenir à révolter la bête lâche dont il vide les veines en la souillant de sa perpétuelle infamie. Les- païens tuent les empereurs, les chrétiens seuls tueront l’Empire. Ils le tueront en rejetant ses dieux et en donnant leur propre vie, mourant, eux aussi, pour racheter le monde. Mais ces fiers Romains, ces philosophes, ces idolâtres qui refusent la vérité, ils ne veulent pas non plus de la liberté. Ils tuent l’Empereur pour voler ou pour vendre l’Empire, non pour le délivrer. « Notre gloire à présent c’est d’obéir !» Ils tiennent cet engagement, pris en face de Tibère. Les anciens législateurs s’étaient proposé d’instituer quelque forme de liberté,' le monde impérial ne fait plus ce rêve. Sous les pieds de César croissent les légistes : véritables théologiens du culte impérial, ils donnent à ce pasteur l’entière propriété du bétail humain. César tue et pille de droit. Quidquid principi plaçait, h' gis habit vigorcm. Mais, après tout, mieux valaient encore les caprices de César que les lois de Platon .

Et le monde, portant au comble sa méconnaissance de Dieu et sa haine de l’homme, adore abjectement l’idole de chair qui le dévore, et se sent abjectement mourir.

LES PROPHÉTIES

LES PROPHÉTIES

Un seul peuple, échappant à cette condition générale d’ignominie, adorait le vrai Dieu, possédait un sacerdoce légitime, pratiquait un culte saint. C’était le peuple de l’immortalité de l'âme, le peuple juif, réservé pour fournir la chair du Verbe éternel. A force de châtiments et de miracles, Dieu avait arraché du cœur des Juifs le germe renaissant de l’idolâtrie. Médiocres observateurs de leur loi toute divine, enclins à en méconnaître l’esprit, ils en étaient pourtant les gardiens jaloux. Ils la transgressaient, ils ne la reniaient pas ; et c’était assez, pour les élever moralement fort au-dessus de tous les autres peuples, sans en excepter les Romains, leurs dominateurs. A l’ombre du Temple, l’homme était un homme, un fils d’Abraham un sujet du Très-Haut. Des règlements équitables protégeaient sa liberté, gardaient sa dignité, le maintenaient en possession de son héritage. Des cérémonies à la fois religieuses et nationales lui apprenaient en même temps l’histoire de ses pères et celle de la religion. S’il voulait marcher dans la voie des commande-

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ments divins, la force des prières sacrées relevait sans cesse son cœur*, il offrait des sacrifices purs, il faisait des oeuvres de pénitence et de justice; il attendait raccomplissement d’une promesse assurée, sachant qu’un rédempteur lui naîtrait de la race de David, fils d’ Abraham, et qu’il verrait le Dieu de ses ancêtres dans la terre des vivants.

Ce Dieu d’ Abraham, qui devait envoyer le Rédempteur, nous avons entendu quelques-uns de ses noms magnifiques et pleins de lumière : c’est Celui qui est, le Seigneur des Seigneurs, le Tout- Puissant, le Juste, protecteur du faible et de l’orphelin, qui a créé le monde, qui donne la vie et qui retire de la mort. L’humble Palestine était plus savante qu’Athènes et plus riche que Rome; car déjà, d’une certaine manière, elle connaissait et possédait Dieu.

Malgré de terribles vicissitudes, toutes occasionnées par ses transgressions, toutes annoncées par ses Prophètes, Israël, le Peuple de Dieu, avait goûté de longues périodes de repos. Les traditions de l’âge d’or, placées à l’origine vague des autres histoires, formaient dans l’histoire juive des époques certaines et même récentes. Depuis le retour de la captivité à Babylone jusqu’à la domination romaine, la Judée, plutôt protégée qu’asservie, maîtresse de ses lois, de son culte, entièrement désabusée des idoles et préservée des faux prophètes, avait eu quatre siècles d’honorable paix. Pendant ces quatre siècles, la

LES PROPHETIES

Grèce passa de la guerre Persique et de la défaite de Xerxès à la victoire du consul Mummius, où elle mourut; Carthage vit son dernier jour; l’histoire de Rome est pleine du sang qui coula de Tarquin à Marius. La paix d’Israël, où chacun, suivant la gracieuse expression de l’Écriture, vivait tranquille sous sa vigne et sous son figuier, ne fut notablement interrompue que par la courte et glorieuse guerre des Machabées, derniers héros et presque derniers prêtres de ce peuple dont les incomparables destinées ne sont pas finies.

Peuple étrange et vraiment immortel, fondé de Dieu, instruit de Dieu, gardé de Dieu, qui reçut comme directement de Dieu toutes ses lois et tous ses grands hommes, et qui s’étant éloigné de Dieu a péri sans mourir et sans disparaître ! Coupable d’un crime inouï comme ses privilèges, et objet d’un châtiment inouï, traînant une mort vivante sous les bras de 'la croix où il a cloué le Dieu vivant, le Juif erre dans la lumière comme d’autres dans les ténèbres, aveuglé du flambeau même qui devait le conduire ; mais les promesses fidèles qu’il s’obstine à rejeter le poursuivent, elles l’atteindront, et il mourra pour renaître agrandi de toute l’humanité.

C’est dans le sein de ce peuple que va s’accomplir, au moment annoncé cinq siècles auparavant par l’un de ses derniers Prophètes, l’événement le plus considérable, non-seulement qu’ait vu la terre, mais qu’ait vu même le ciel. Sur la terre, il s’a-

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git d’une réparation de la création première, et cette réparation vaudra une création nouvelle et plus parfaite, puisque la créature déchue, rétablie dans son premier état, sera honorée d’une participation à la divinité. Au ciel, il s’agit de ce que l’on oserait appeler une modification de l’immuable, un accroissement de l’Infini. « Le mystère (de la Ré- « demption) caché de toute éternité en Dieu qui c a créé toutes choses » va être manifesté aux Anges et aux hommes, pour devenir la foi et le salut du genre humain, l’admiration des Anges, la perfection de la gloire de Dieu. Par ce mystère, la terre, où Dieu va descendre, sera un agrandissement du ciel, un ciel nouveau dans lequel Dieu habite d’une manière plus divine qu'il n’habitait auparavant dans le plus haut des deux; et le ciel, où la nature de l’homme va monter indissolublement unie à la nature divine, sera enrichi d’une adoration jusqu’alors inconnue. Le ciel avait un Dieu adoré, il aura un Dieu adorateur, revêtu de l’humanité comme du plus insigne des attributs divins; il verra autour de ce Dieu le cortège des âmes saintes, mois- * son terrestre que le Fils de l’homme a emportée pour être éternellement le butin de sa victoire et la pompe triomphale de son amour.

Cet événement, c’est l’établissement de la religion définitive, le rachat de l’humanité. Encore qu’il ait plu à Dieu de l’opérer d’une manière qui dépasse infiniment tout ce que l’humanité pouvait

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espérer et même comprendre , toutefois le monde extérieur lui-même, la Gentilité tout entière, en avait le long et vif pressentiment. On retrouve au fond de toutes les traditions le type plus ou moins altéré du Messie, le dogme du rachat nécessaire et qui ne peut être opéré que par un homme innocent. La conscience du genre humain rendait du moins cet hommage à l’innocence dédaignée et si souvent haïe. L’attente du secours divin , la foi aux mérites surabondants de l’innocence, c’est l’universel héritage. Admirable preuve que la famille humaine est sortie du même berceau !

Mais sur ce fond de vérité, dans la suite des siècles, l’imagination s’était donné carrière. Le regret des biens perdus , l’amertume des dépossessions et des dispersions avaient produit l’abondance des légendes. Coloré du caractère particulier de chaque famille de peuples , nationalisé et matérialisé , le Messie légendaire couvrait et défigurait le vrai Messie. Au fond de l’âme, il y avait un écho de la parole de Moïse : « Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est un. » Et comme cette idée de l’unité de Dieu, toujours subsistante, demeurait néanmoins étouffée et dépravée par les fables du polythéisme, de même l’idée du Messie était partout enveloppée d’épaisses erreurs. Il fallait que le Messie vînt et qu’on ne le reconnût pas ; il fallait que la Rédemption fût un effort et une conquête ; il fallait que le Christ souffrit, que l’innocent portât la peine des

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coupables. Il le fallait pour que l’homme fût racheté et que toute justice fût accomplie envers le Prince de ce monde à qui la miséricorde divine arrachait sa proie ; et tout cela était prédit.

Chez les Juifs, il ne semblait pas que rien de ce qui concernait le Messie pût devenir obscur. Dépositaires de la promesse, ils ne l'insultaient d’aucun doute ni d’aucun oubli. Ils croyaient leurs pères et Moïse, à qui Dieu avait parlé au milieu des miracles. Depuis Moïse, instruit de toutes choses, ni l’esprit de Dieu ni les miracles ne s’étaient tus. La promesse renouvelée, affirmée, développée quasi sans relâche, retentissait dans tous les Prophètes,

vivait dans tous les grands hommes. La sainte Ecriture est pleine du Messie. Les révélations l’annoncent, les événements et les personnages historiques, prédits eux-mêmes, le figurent; tous ses traits sont dépeints, le joür de son avènement est donné, les circonstances de sa naissance, de sa vie et de sa mort sont marquées en détail et jusqu’à la minutie. Les Juifs possédaient son signalement, dit un historien de l’Eglise; Dieu avait employé quatre mille ans à l’écrire. Et enfin, lorsqu’il a paru, les voix du ciel, de la terre et de l’enfer, Jean-Baptiste et Pilate, les Anges et les démons, le tonnerre et les miracles ont dit : Le voilà! Les Juifs, non pas tous pourtant, l’ont méconnu; ils le méconnaissent encore. Mais en le méconnaissant, ils rendent témoignage qu’ils l’attendaient; et leur ruine étrange, qu’ils ne peu-

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vent réparer et que le monde n’a pu consommer, prédite aussi, atteste que Celui qui est venu est bien Celui qui devait venir. Les incroyants du nouveau peuple, aussi ingrats que les Juifs et moins aveugles, s’efforcent d’écarter cette preuve éclatante de leur commune folie. Embarrassés du témoignage des Prophètes et de l’histoire hébraïque, tantôt ils esquivent ces grands documents, tantôt ils les traitent misérablement de rêveries interprétées par la fraude. Toute l’existence d’un peuple est mise en suspicion au mépris des monuments les plus certains qu’il y ait au monde, et l’on fait cela pour arriver à supprimer la première page de l’histoire que l’on prétend écrire. Quel aveu de cette divinité sur laquelle il faut jeter tant de voiles, et qui les perce toujours !

A bien dire, l’histoire de Jésus ne commence pas et ne finira pas. Au commencement était le Verbe. — Son règne n’aura point de fin. Mais même dans l’ordre de sa manifestation temporelle, Jésus ni ne commence à la Crèche ni ne finit à la Croix. Il va de la création de l’homme à la consommation des destinées humaines, au jugement dernier. Le Christ était, il est, il sera. Lorsque le limon dé la terre, façonné des mains de Dieu, reçoit le souffle et devient une chair vivante unie à une âme immortelle, là commence la vie temporelle de Jésus, avec la vie de son Eglise, suivant çette parole de saint Epiphane : « Le commencement de toutes choses

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est la sainte Eglise catholique » ; et c’est là que l’historien doit remonter, s’il ne veut pas trahir tout à la fois Dieu, qui est vérité, et les hommes, qui ont besoin de la vérité. Toutes les démonstrations évangéliques renferment avec raison cette histoire du Christianisme avant le Christ. Écoutons-en un court sommaire.

Après la chute, au moment d’être chassés de l’Eden, Adam et Eve, punis non maudits, entendent cette parole de Dieu adressée au serpent, organe de l’Esprit de ténèbres qui a conseillé la désobéissance et qui a triomphé : « Je mettrai une inimitié entre la femme et toi, entre sa race et la tienne, et sa race t’écrasera la tête. » Ce que les Juifs anciens ont toujours appliqué au Messie. « C’était, dit Bossuet, par ce germe divin ou par la femme qui le produirait, que la perte du genre humain devait être réparée et la puissance ôtée au Prince de ce monde. »

Abraham obéit humblement et fidèlement à Dieu. Par obéissance, il quitte son pays pour aller en la terre que Dieu lui montrera. Et Dieu lui dit : « Je ferai sortir de toi un grand peuple, je rendrai ton nom célèbre, et tu seras béni, et tous les peuples seront bénis en toi. » Bientôt, Dieu le met à une autre épreuve. Il lui demande le sacrifice de son fils unique , né de sa vieillesse et de la longue stérilité de Sara. Abraham obéit encore. La victime est liée, il va frapper, Dieu l’arrête : « Je jure par moi-

LES PROPHÉTIES

même, dit le Seigneur, parce que tu as fait cette action et que, pour m'obéir, tu étais prêt à sacrifier ton fils, ton fils unique; je te bénirai et je multiplierai ta race comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le rivage de la mer, et toutes les nations de la terre seront bénies dans Celui qui sortira de toi. »

La promesse est renouvelée dans les mêmes termes à Isaac, fils d1 Abraham.

Jacob, fils d’ Isaac, voit en songe l’échelle mystérieuse dont le pied est posé sur la terre et dont le faîte touche le ciel, « et les Anges de Dieu montaient et descendaient », figure de la réconciliation du ciel avec la terre par l’incarnation du Verbe. Et le Seigneur lui dit : « Je suis le Dieu d’ Abraham ton père et le Dieu d’ Isaac; je te donnerai à toi et à ta race la terre où tu dors... Et toutes les nations de la terre seront bénies en toi et dans Celui qui sortira de toi. »

Jacob, près de mourir, prédit les destinées de ses enfants. Il parlait sur Juda; tout à coup il s’écrie : « Le sceptre ne sortira point de Juda, ni le prince de sa postérité, jusqu’à l’avenue de Celui qui doit être envoyé; c’est lui qui réunira tous les peuples. »

Ayant rapporté ces promesses, qu’il pouvait également connaître par la tradition, alors peu éloignée, et par révélation divine, Moïse est rempli de l’Esprit saint, et prédit à son tour le Libérateur dont il est lui-même la vraie et imposante figure : —

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Le Seigneur m’a dit : « Je leur susciterai du milieu de leurs frères un Prophète semblable à toi. Je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. Et si quelqu’un ne veut pas entendre les paroles que ce Prophète prononcera en mon nom, ce sera moi qui en tirerai vengeance. » De tous les Prophètes qui ont paru après Moïse, aucun ne lui a été semblable, si ce n’est Jésus-Christ, qui l’a surpassé en tout.

Les Prophètes se succèdent, et des traits de plus en plus précis signalent « Celui qui doit venir. » Miellée salue l’humble Bethléem, où il verra le jour; David, ou lui parle comme s’il était présent ou parle de lui, et ne cesse de le contempler-, Habacuc se réjouit en Jésus, Dieu Sauveur; Isaïe annonce qu’il sera de la race de Jessé (père de David), qu’il naîtra d'une vierge, qu’il sera dit Emmanuel (Dieu avec nous); il l’appelle Christ, roi d’Israël. Le nom de fils de David lui est donné par Jérémie et par Ezéchiel. Isaïe dit l’objet de sa mission , peint sa douceur et sa bonté, décrit ses miracles, le voit dans ses humiliations, objet du dédain et du mépris des hommes.

David caractérise sa prédication. Plusieurs décrivent sa Passion telle qu’elle a été racontée par les Évangélistes. On y trouve le conseil des Juifs, la trahison de Judas, l’agonie au Jardin des Oliviers, la fuite des Disciples, les outrages chez le Grand- Prêtre, les trente pièces d’argent données à l’Isca-

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riote, la voie du Calvaire, le crucifiement, la robe jetée au sort, le fiel et le vinaigre, les injures endurées jusque sur la croix, la prière pour les bourreaux, le cri suprême : Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné! Père, je remets mon esprit entre vos mains.

Et l'on y trouve aussi la réprobation des Juifs, la résurrection , le triomphe. Daniel : « Le Christ sera mis à mort, et le peuple qui l’aura renoncé ne sera plus son peuple. » David : « J’ai sommeillé et je me suis levé. » Isaie : « En ce temps-là, le rejeton de Jessé, élevé en signe de salut devant ■tous les peuples, sera adoré des nations et son sépulcre sera glorieux. » David : « La terre daqs toute son étendue se souviendra de ces miracles et elle se convertira au Seigneur, et l’immense famille des nations sera en adoration devant lui.. . Car toute la postérité qui doit venir sera déclarée appartenir au Seigneur; et les cieux annonceront sa justice au peuple qui doit naître, au peuple que le Seigneur a fait. » Malachie : « Depuis le lever du soleil jusqu’au couchant, mon nom est grand parmi les nations; et l’on me sacrifie en tous lieux, et Ton offre à mon nom une oblation toute pure, parce que mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur, Dieu des armées. » Et là, les Prophètes se taisent jusqu’à J’avéncment de Jean-Baptiste, le Précurseur, qui le montre vivant : « Voici l’Agneau de Dieu ! »

C’est encore une prophétie générale, et non pas

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la moins frappante, que l’ardeur avec laquelle les Prophètes demandent le Messie. L’amour n’eut jamais d’accents plus pénétrants : — « Seigneur, dit Jacob, je vivrai dans l’attente de votre salut. » — « Seigneur, dit Moïse, je vous supplie, envoyez Celui que vous devez envoyer. » — « Réveillez votre puissance, dit David, et venez et sauvez-nous. Inclinez vos cieux , descendez. » — « Hâtez le temps, hâtez la fin, dit l’Ecclésiastique, et que les hommes racontent vos merveilles! » — « Cieux, s’écrie Isaïe, versez votre rosée, pleuvez le Juste, et que la terre s’ouvre et germe son Sauveur ! » Les noms qu’ils lui donnent, les images sous lesquelles ils le présentent, expriment ce même amour et prophétisent encore. Le patriarche Jacob l’appelle le Désir des collines éternelles ; le prophète Aggée : le Désiré de toutes les nations; le prophète Isaïe : Dieu avec nous, le Père du siècle futur, le Prince de la paix. Isaïe encore le compare à la rosée, qui est douce, fécondante, qui tient de la terre et qui remonte au ciel. Osée dit que son lever se prépare comme celui de l’aurore. « Car, dit un interprète, de même que l’aurore est une demi-lumière qui va croissant, ainsi Jésus enfant croît extérieurement en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes; et parce que la lumière de l’aurore est très-pure, très-agréable, très-douce aux hommes fatigués des ténèbres d’une longue nuit, la naissance de Jésus-Christ est la très-douce et très-précieuse

LES PROPHETIES

aurore qui vint charmer l’humanité, plongée depuis quatre mille ans dans les régions de la mort. »

Voilà, entre beaucoup d’autres, quelques traits de ce vaste signalement du Messie, dicté de Dieu aux Prophètes pour qu’il fût connu d’Israël et du , monde. Sans doute, tout ce qui le regarde n’était pas également clair, et ne pouvait recevoir que de lui sa pleine et parfaite lumière-, et sans doute encore tous les Juifs, répandus en grand nombre à Rome et dans l’Empire, n’entendaient pas au même degré ce que l’on pouvait dès lors comprendre. Il y en avait assez, néanmoins, pour réveiller les traditions qui dormaient au fond le plus lointain de l’histoire, et pour faire pénétrer dans la Gentilité plus de rayons de la vérité que ses sages n’en ont voulu recevoir. L’on sait maintenant d’où put venir à Socrate l’idée si étrange du juste haï et mis en croix, à Platon et à Cicéron ce qu’ils ont eu de vues saines touchant la divinité et touchant l’immortalité de lame; et de quelles voix étaient l’écho ces pressentiments des peuples, cesj surprenantes prédictions des poètes annonçant le roi qui s’élèverait de Judée, l’Enfant merveilleux qui changerait le cours des choses et fonderait un ordre nouveau.

Pour nous, venus dans la suite des temps, Dieu nous a donné la plénitude de ces merveilles; nous pouvons comparer l’original au portrait exécuté d’avance, et le portrait nous paraît d’autant plus achevé. Un écrivain fait ingénieusement ressortir le

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miracle de cet ouvrage : « Figurez-vous une excellente statue composée de plusieurs pièces rapportées et travaillées par plusieurs ouvriers en divers temps. L’un commence la tête au premier âge du monde; l’autre forme le corps mille ans après; un autre vient ensuite qui fait un bras, l’autre un pied, l’autre une main ; chacun en fait une partie, sans que pas un de ces savants maîtres sache rien de l’ouvrage de ses compagnons; et néanmoins, assemblant tout cela, vous trouverez que c’est la vraie figure du Messie; que cette figure, faite longtemps avant sa naissance, le représente naïvement tel qu'il était lorsqu’il conversait parmi les hommes... Vous diriez que Içs Prophètes ont toujours vécu avec lui, qu’ils ont agi de concert, non-seulement entre eux, mais avec les Evangélistes, tant il y a de rapport entre ce que ceux-ci racontent comme passé, et ce que ceux-là prédisent comme devant arriver. »

En effet, on a vu cette concordance, et afin d’y échapper, quelques « sayants » se sont jetés résolument dans l’absurde. Ils ont dit que plusieurs prophéties avaient été supposées, ou interpolées; et comme cette invention ne permettait pas de fuir bien loin, puisque, ne fût-ce que par la traduction, l’Ancien Testament a toujours une date certaine antérieure de plusieurs siècles au Christ, d’autres ont expliqué le mystère en avançant que l’Evangile avait été fabriqué d’après les prophéties. Les derniers historiens tournent, autant qu’ils l’osent, au-

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tour de ce système; la science qui veut nier en est là. Mais ce système non plus ne procure pas de grands avantages. Beaucoup de prophéties de l’Ancien Testament et du Nouveau, n’ayant reçu leur accomplissement que longtemps après l’époque la plus rapprochée où il soit possible de placer la rédaction des évangiles, il faut avouer que ces faussaires, assez savants pour avoir composé leur Christ d’après les prophéties, ont de plus été eux-mêmes prophètes.

Ces contestations font honte , laissons-les , et rappelons une dernière prophétie donnée de Dieu pour obliger l'incrédulité à se réfugier dans la négation brutale. A cinq cents ans de distance, le prophète Daniel fixe l’année et probablement le jour de l'avénement du Messie.

« Durant la captivité (de Babylone) Daniel vit, par ordre, à diverses fois, et sous des figures différentes, quatre monarchies sous lesquelles devaient vivre les Israélites. Il les marque par leurs caractères propres. On voit passer comme un torrent l’empire d’un roi des Grecs : c’était celui d’Alexandre. Par sa chute, on voit établir un autre empire moindre que le sien et affaibli par ses divisions : c’est celui de ses successeurs... On voit naître enfin le règne du Fils de l’Homme. A ce nom vous reconnaissez Jésus- Christ; mais ce règne du Fils de l’Homme est encore appelé le règne des saints du Très-Haut. Tous les peuples sont sou-

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mis à ce grand et pacifique royaume : l’éternité lui est promise, et il doit être le seul dont la puissance ne passera pas à un autre empire.

« Quand viendra ce Fils de l’Homme et ce Christ tant désiré, et comment il accomplira l’ouvrage qui lui est commis, c’est-à-dire la rédemption du genre humain, Dieu le découvre manifestement à Daniel. Pendant qu’il est occupé de la captivité de son peuple dans Babylone, et des soixante et dix ans dans lesquels Dieu avait voulu la renfermer, au milieu des vœux qu’il fait pour la délivrance de ses frères, il est tout à coup élevé à des mystères plus hauts. Il voit un autre nombre d’années et une autre délivrance bien plus importante. Au lieu des septante années prédites par Jérémie, il voit septante semaines , à commencer depuis l’ordonnance d’Artaxerce à la longue main, la vingtième année de son règne, pour rebâtir la ville de Jérusalem. Là est marquée en termes précis, sur la fin de ces semaines, la rémission des péchés, le règne éternel de la justice, l’entier accomplissement des prophéties et Fonction du Saint des saints. Le Christ doit faire sa charge, et paraître comme conducteur du peuple après soixante-neuf semaines. Après soixante-neuf semaines (car le Prophète le répète encore) le Christ doit être mis à mort : il doit mourir de mort violente •, il faut qu’il soit immolé pour accomplir les mystères. Une semaine est marquée entre les autres , et c’est la dernière et la

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soixante-dixième : c’est celle où le Christ sera immolé, où l 'alliance sera confirmée et au milieu de laquelle l’hostie et les sacrifices seront abolis , sans doute, par la mort du Christ, car c’est en suite de la mort du Christ que ce changement est marqué. Après cette mort du Christ et l’abolition des sacrifices, on ne voit plus qu’horreur et confusion : on voit la ruine de la cité sainte et du sanctuaire; un peuple et un capitaine qui vient pour tout perdre; l’abomination dans le temple, la dernière et irrémédiable désolation d’un peuple ingrat envers son Sauveur.

« Ces semaines, réduites en semaines d’années, selon l’usage de l’Écriture, font quatre cent quatre vingt-dix ans, et nous mènent précisément depuis la vingtième année d’Artaxerce, à la dernière semaine, semaine pleine de mystères, où Jésus-Christ immolé met fin par sa mort aux sacrifices de la Loi et en accomplit les figures.

« Les doctes font de différentes supputations pour faire cadrer ce temps au juste. Il n’y aurait rien de surprenant quand il se trouverait quelque incertitude dans les dates, et le peu d’années dont on pourrait disputer sur un compte de quatre cent quatre-vingt-dix ans , ne feront jamais une importante question. Dieu a tranché la difficulté, s’il y en avait, par une décision qui ne souffre aucune réplique. Un événement manifeste nous met au-dessus de tous les raffinements des chronologistes ; et

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la ruine totale des Juifs, qui a suivi de si près la mort de Notre-Seigneur , fait entendre aux moins clairvoyants l’accomplissement de la prophétie (i). »

Les semaines de Daniel approchaient de leur terme, et déjà le signe indiqué par Jacob frappait tous les yeux. Le sceptre était sorti de Juda. Sur le trône de David, Hérode, étranger au sang royal, et même au sang d’Israël, régnait' en tyran par la grâce des Romains. La politique d’Hérode embellissait le temple et déshonorait le sacerdoce. Ilavait mis à l’encan le souverain pontificat. Tour à tour changé, institué, destitué par le Prince ou par le Gouverneur romain, le Grand-Prêtre n’était plus que la créature éphémère et lè jouet de ces pouvoirs intrus. La religion déclinait au milieu de la pompe des cérémonies. Les sectes se multipliaient, remplissant d’aigres contestations la ville, les écoles et jusqu’à l’intérieur du Temple. Les Sadducéens, riches, incrédules et moqueurs, propageaient le dédain de la Loi; les Pharisiens, pleins d’orgueil et de dureté, l’outrageaient d’une autre manière en la surchargeant de pratiques insupportables, décourageantes pour la faiblesse, odieuses à la raison; les Esséniens s’imposaient des règles de vie austères, enchaînaient la liberté légitime, mais, par compensation, ils s’affranchissaient des préceptes, reje-

(i) Bossue*, Discours sur l' Histoire universelle.

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taient les traditions et prétendaient honorer Dieu sans offrir de sacrifices. De grands désordres suivaient ce déréglement des esprits ; nouveau signe que les doctes n’ignoraient pas. Dans le cœur des justes et des sages, le pressentiment d’une catastrophe se mêlait à l’attente.

Tous attendaient. À l’égard du Messie, il n’y avait point d’incrédules; mais en même temps, presque tous perdaient de plus en plus la vraie notion de l’Envoyé divin. L'orgueil national n’y contribuait pas moins que l’esprit de secte. La domination des Romains, quoique relativement modérée, indignait un peuple qui ne manquait pas de raisons pour s’estimer au-dessus de ces maîtres arrogants. Outre la rapacité et ia cruauté, il leur reprochait le sacrilège. Leur insolence avait violé maintes fois les usages religieux. -Le Messie était donc surtout attendu comme vengeur. Les Juifs s’habituaient à croire que le Désiré des Nations viendrait en armes, terrible et triomphant, pour assouvir leur cupidité et les substituer aux maîtres du monde. Ainsi, dans ces cœurs tournés vers la terre, quand le jour allait naître, se formaient des ténèbres plus épaisses que n’avait été la nuit. Le Messie dira : Bien-' heureux les cœurs purs ! Et ceux-là seulement le verront qui ne lui demanderont pas leur règne, mais le sien.

Néanmoins la paix régnait en Judée comme partout. Auguste avait dompté dans Rome toutes les

INTRODUCTION

séditions, dans le monde toutes les révoltes. Les turbulences doctrinales de Jérusalem, dominées par l’attente, ne troublaient en rien cet état général de tranquillité. Là non plus, aucun parti n’était politiquement redoutable. C’est un moment rare dans l’histoire. Rome possédait un temple hypocrite entre tous ceux qu’elle avait élevés, le temple de la Paix. Elle en laissait les portes ouvertes durant la guerre, et c’était une forme de prière permanente pour rappeler la paix exilée. Mais depuis Numa jusqu’à Auguste, en sept siècles, le temple de la Paix n’avait été fermé que deux fois : la première, dit-on, pour quelques années'; la seconde, pour quelques mois. Cependant, comme pour montrer à quel prix la force seule peut pacifier, deux autres fois déjà la main homicide d’Auguste s’était plu à fermer les portes redoutables; ou plutôt, Auguste les avait bouchées avec les cadavres des citoyens. Elles s’étaient rouvertes, il venait de les refermer encore, et il y avait employé l’épée de Tibère. Par ses victoires en Germanie, Tibère devient l’exécuteur, de ce que l’on peut appeler le premier fait évangélique; il procure le silence des armes, au milieu duquel Dieu veut jeter à voix basse la parole de la vraie et éternelle paix. L’Empire commence à accomplir les desseins de Dieu-; désormais, qu’il le veuille ou non, il n’aura plus d’autre rôle. Les faits de guerre, seuls événements retentissants de l’antiquité, se taisent partout, parce qu’il a été dit que la

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terre serait en paix à l’heure où nous touchons. Heure des chants, heure des triomphes ! A Rome , Virgile et Horace chantent aux pieds d’Auguste et de Tibère triomphants; en Judée, au-dessus d’une crèche où repose un pauvre enfant nouveau-né, des voix célestes, entendues seulement de quelques pasteurs, vont entonner le sommaire de l’éternel Évangile : Au Dieu Très-Haut la gloire, aux hommes de bonne volonté la paix !

Heure solennelle pour la nature entière. Dans le vaste firmament, les astres n’avaient point dévié de leur marche, rien n’était à réparer, aucune pertur- " bation n’étonnait ces royaumes inviolables de la régularité. Cependant une circonstance y devait signaler l’avénement du nouvel Adam, du nouveau Moïse, du nouveau Josué, de T Homme à qui les Démons, et les Anges, et les vents, et la mer, et les plantes, et toute chose créée allaient obéir. Cette circonstance fut le Jubilé universel des planètes» Toutes, en ce moment, avaient accompli leurs révolutions, et se tenaient prêtes au travail ou au repos; toutes repartirent obéissantes pour une course nouvelle, comme au jour où le même Verbe de Dieu les ayant appelées du néant chacune par son nom , chacune répondit : Me voici ! et prit la route qui lui était tracée.

Celui qui a créé le monde va donc nous apparaître, vivant de notre vie, dans l’infirmité de notre chair. C’est Dieu que nous cherchons : c’est l’homme

NÎRODUCTION.

qui va se montrer; mais l’homme ne se montrera que pour nous livrer Dieu. Nous n’aurons pas de peine à le reconnaître. Cependant, demandons-lui la bonne volonté.

Jésus, maintenant, n’est plus caché ni déguisé. Il a passé dans l'infirmité, il demeure dans la gloire. Mais, depuis dix-neuf siècles, ce soleil toujours plus brillant rencontre des aveuglements toujours plus obstinés. Tel est le mystère de la liberté humaine : en présence de l’évidence, elle conserve le mérite de croire, elle a le formidable pouvoir de nier. Si, n’ayant pas juré de nous affermir dans les ténèbres, nous n’avons pas davantage le dessein d’en sortir, demandons le secours de la grâce. Notre raison est sujette à des troubles que l’intelligence ne peut ni formuler, ni deviner, ni atteindre. La prière obtient la grâce, la grâce apporte la clarté. Prononçons les paroles puissantes que l’Esprit saint nous a suggérées pour nous vaincre nous-mêmes et pour vaincre Dieu, comme la mère suggère à l’enfant coupable le mot que le père exige avant de faire grâce à tant d’ignorance et d'indocilité. Ne nous entêtons pas contre la miséricorde, ne refusons pas le salut. Nous pouvons toujours dire : « Seigneur, faites que je voie! » Nous croyons toujours assez et toujours assez peu pour avoir sujet de répéter cette autre parole adressée à Jésus : « Je crois, Seigneur; aidez mon incrédulité! »

LA VIE

DE NOTRE-SEIGNEl R

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