CHAPITRE VII
l’hÉMORROÏSSE. — LA FILLE DE JAÏRE.
ependant les Pharisiens eux-mêmes ne aissaient pas, dans l’occasion, d’avoir recours à la puissance et à la bonté de Celui qu’ils s’appliquaient à censurer. Il est probable que Jaïre, chef de la synagogue de Capharnaüm » appartenait à ce parti ; mais il avait une fille , enfant de douze ans , qui tomba malade. La voyant bientôt en danger de mort, Jaïre accourut à Jésus, qui enseignait sur le bord de la mer de Tibériade , se prosterna devant lui , et , avec une foi grossière , le supplia de venir guérir sa fille mourante-, persuadé qu’il pourrait cela et qu’il le voudrait, et d’un autre côté croyant misérablement que sa présence et l’imposition de ses mains y étaient nécessaires. Le Seigneur , sans lui faire un reproche , se leva et le suivit.
Dans la foule , se trouvait une femme de la ville de Césarée , venue sans doute pour le voir sur ce que l’on disait partout de lui. Depuis douze ans elle souffrait d’une perte de sang , et les médecins l’avaient ruinée sans améliorer aucunement son
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l’hÉMORRH OISSE , LA FILLE DE J A I R E . I Q 3
état. Cette femme suivait donc Jésus, n’osant l’aborder en face ni lui rien demander. Mais, remplie de foi , et plus éclairée par cette lumière surnaturelle que par tout autre témoignage, elle se disait : « Que je puisse toucher seulement la frange de son manteau, je serai guérie! » Elle y parvint et se sentit soudain délivrée. Soudain aussi le Seigneur , tournant la tête en arrière , demanda qui avait touché son vêtement?
Et comme tous s’en défendaient, ce qui marque le respect qu’il ne cessait d’inspirer, même lorsqu’il se laissait serrer par la multitude, Pierre lui dit : « Maître, la foule vous presse et vous accable, et vous demandez qui vous a touché? » Mais Jésus, continuant de regarder dans la foule, reprit : « Quelqu’un m’a touché, car une vertu est sortie « de moi. »
Les influences du Christ sont incorporelles et ne sortent pas de lui matériellement pour aller à d’autres, comme si elles l’abandonnaient-, de même que la science n’abandonne pas celui qui enseigne pour aller à celui qui est enseigné. Jésus se retourne et il questionne afin de montrer qu’il sait que cette femme est guérie, et comment elle est guérie, et de mettre par là sa foi en honneur. « Qui m’a touché ? » c’est-à-dire par la foi et la pensée. Ces foules qui me pressent ne me touchent pas, car elles ne s’approchent de moi ni par la foi ni par la pensée.
L’Hémorrhoïsse (i) , effrayée, se prosterna,
avouant ce qu’elle avait fait. Jésus lui dit : « Ma
fille , prends confiance , ta foi t’a guérie ; vas en
paix. » Elle est devenue sa fille lorsqu’elle a eu la
foi -, c’est sa foi qui l’a guérie , et non pas , dit Ter-
tullien, d’être exercée dans les Ecritures. Leçon aux scribes. Jésus lui a demandé cet aveu pour nous donner cette parole et pour que notre âme l’entendît : Conjide ,jilia ,fides tua te salvam fecit. Vade in pace. De combien d’âmes cette parole n’at-elle pas été la paix , la force , le salut !
Le premier dont elle accrut la foi fut sans doute Jaïre, à qui l’on vint apprendre en ce moment que sa fille avait expiré. Quoiqu'on lui conseillât de ne pas fatiguer davantage le Maître : « Seigneur, dit-il, ma fille est morte ; mais venez, mettez la main sur elle, et elle vivra. » Heureux père ! heureux surtout d’avoir parlé ainsi ! Une parole de Jésus fortifia son espérance. On arriva. La maison retentissait de gémissements et de clameurs. Jésus dit aux gens qui se lamentaient : « Pourquoi pleurez- vous ? « La jeune fille n’est pas morte, elle dort* »
Ces gens se moquèrent, parce qu’ils avaient vu l’enfant mourir. Jésus les fit éloigner, ainsi que les
(1) Suivant une tradition respectable, l’Hémorrhoïsse est la même que cette sainte femme nommée Véronique, qui, sur le chemin du Calvaire, essuya la sueur et le sang de Jésus avec un tissu de lin où resta l’empreinte de son visage.
l’hémorrhoissk, la fillf. de jairf,. ig5
joueurs de flûte qui étaient là, suivant l’usage des funérailles. Ne gardant auprès de lui que le père et la mère et trois de ses disciples, Pierre, Jacques et Jean, il prit la main de la morte. « Jeune fille, ditil, lève-toi. » La jeune fille se leva et marcha. Jésus commanda qu’on lui donnât à manger. En même temps, il défendit très-expressément aux parents de rien divulguer de ce qu’ils avaient vu, mais ils lui désobéirent, comme beaucoup d’autres qui avaient reçu la même défense. Il a tantôt ordonné, tantôt défendu de publier ses miracles, par diverses raisons qui ne paraissent pas avoir été toutes pénétrées, car les explications qu’on en donne ne sont pas toujours entièrement satisfaisantes. Le plus vraisemblable est qu’il voulait que ses Disciples apprissent à cacher autant que possible les dons qu’il leur ferait, afin de se dérober au péril des applaudissements. Mais pourquoi a-t-il ordonné de cacher tel miracle plutôt que tel autre ? Il n’y a nul doute qu’il l’a voulu par des motifs dignes de lui, et nous devons savoir ignorer ce qu’il n’a pas encore jugé à propos de nous faire entendre. Ce que nous entendons suffit, et c’est là ce qu’il nous faut.
Les Pères ont remarqué et nous font comprendre la mystérieuse connexion de ces deux miracles, rapportés à la même page de l’Évangile, et qui, également prophétiques, accomplissent également les anciennes prophéties. Dans le premier miracle, la guérison de l’Hémorrhoïsse,
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opérée par le simple attouchement des vêtements du Sauveur (en quoi Notre-Seigneur a justifié le culte des saintes reliques}, ils signalent d’abord un souvenir du sacerdoce d’Aaron, promesse du sacerdoce du Christ, et une figure éclatante de l’Incarnation. Il est dit que l’onction répandue sur la tête d’Aaron coulait jusqu’à l’extrémité de sa robe, et conservait jusque-là sa vertu. La femme malade comprit ce symbole. Plus savante par sa foi que tous les docteurs juifs par toutes leurs recherches, sans s’arrêter à la faiblesse apparente de la nature visible , elle crut que l’homme de miracles qui passait devant elle entouré et pressé d’une foule vulgaire, était Dieu même, et que la vertu divine émergeait de ce vêtement de chair dont il touchait la terre comme de la frange de son manteau. Or, le manteau du Christ, c’est son Incarnation, par laquelle le Verbe a revêtu notre humanité ; et les franges de ce vêtement , ce sont les dogmes de la foi qui dépendent de l’Incarnation.
Et cette malade qui étend la main pour toucher le vêtement du Christ, afin d’être guérie; cette malade qui perd sa force d’année en année, sans que les médecins qui l’ont soignée aient
su faire autre Chose que l’affaiblir davantage;
cette malade désespérée, c’est l’Eglise des Gentils, perdue de philosophie, de sagesse, de science et de crimes, et qui va mourir si Celui qui est
l’hémorrhoisse, la fille de j a ire. 197
l’attente du monde ne paraît pas. En vain elle interroge les médecins : il n’y a pas de médecin pour son mal. Platon, Jupiter, César ne peuvent que la tourmenter et la ruiner. Quoi qu’ils disent, quoi qu’elle fasse, son sang coule. Aux yeux des Juifs, cette perte de sang qu’ils ne peuvent arrêter, la rend impure; les Juifs ne s’occupent d’elle que pour l’exclure du Temple à cause de son impureté, et pour lui commander de s’abstenir d’offrir des sacrifices au Seigneur. 11 faut donc mourir, et elle va mourir. C’est alors que Jésus se montre et la prévient d’une foi sublime. Elle ne dit pas en le voyant : Peut-être; elle dit : Certainement, je serai guérie. Elle le suit dans la foule de ceux qui le pressent et qui ne le touchent pas, qui plutôt, comme dit saint Pierre , « l’oppriment et l’affligent » ; car leur curiosité l’admire, mais leurs cœurs ne lui demandent rien, et surtout ne lui offrent rien. Elle le suit, elle le touche pour être guérie, elle est guérie. Ainsi l’Eglise des Gentils, dit saint Léon, sans avoir vu Jésus dans sa chair mortelle, mais l’ayant écouté en ses Apôtres, a comme saisi de la main le mystère de l’Incarnation. Elle s’empressa, dit saint Hilaire, de recueillir le don de l’Esprit saint, lequel est le fruit et la parure de l’Incarnation du Verbe, et en descend comme la frange descend du vêtement qu’elle termine. Et de même que, guérie sans être vue,
la malade est rappelée pour entendre confirmer le bienfait et recevoir le doux nom de Fille, de meme l’Eglise des nations, que Jésus-Christ a guérie par le moyen des Apôtres , sans l’avoir vue des yeux de son corps, a reçu de lui cette parole de père : Conjide , filia.
Cependant, lorsque Jésus a guéri l’Hémorrhoïsse, ce n’est pas à elle qu’il semblait aller. Elle s’est rencontrée sur le chemin par sa volonté qui a disposé toutes choses pour instruire les hommes-, mais enfin il allait ailleurs. Il suivait Jaïre, qui était venu lui demander la vie de sa fille mourante.
Le nom de Jaïre veut dire illuminé et illuminant. Par ce nom et par le titre de chef de la synagogue, Jaïre représente Moïse. Sa fille avait douze ans : la Synagogue, fille de Moïse, avait douze siècles. Et comme l’Hémorrhoïsse souffrait depuis douze ans, depuis douze siècles aussi la Gentilité, de plus en plus envahie par l’idolâtrie, perdait de plus en plus son patrimoine de vertus naturelles et saignait sous la main des faux sages à qui elle demandait en vain la lumière et la paix. L’Église, dit Raban Maur, fut infirme tant que la Synagogue eut la vigueur et la vie; et quand la Synagogue périt à cause de son infidélité, alors le salut des Gentils commença.
A la Synagogue mourante, Jésus offrait aussi
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le salut. Il ne voulait pas détruire, mais accomplir ce que Moïse, son prophète et son précurseur, avait préparé. Il marchait dans sa voie ; il disait aux Juifs : « Les livres de .Moïse contiennent l’histoire de ma vie. » Et, au lieu d’établir l’Église sur la Synagogue écrasée, il offrait à la Synagogue agrandie aux dimensions du monde, de recevoir tous les peuples dans son sein, de devenir elle-même l’Église. Au moment où nous sommes, observe saint Jérôme, il avait opéré sept miracles. Le huitième, complément du nombre mystérieux qui exprime la loi nouvelle, c’est-à-dire la nouvelle création par la Rédemption, devait être la résurrection de la fille de Jaïre, la rénovation par une seconde naissance de la Synagogue, fille de Moïse. Mais la Synagogue ne croyait pas; elle ne demandait pas sa guérison par la foi et dans une vue de foi ; son rang est pris par l’humble et fervente Gentilité. La dernière à demander secours, l’Église est la première exaucée ; elle est substituée à la Synagogue. David avait annoncé que la noire Éthiopie, la Gentilité toute couverte de ses innombrables vices, tendrait la première ses mains vers le Seigneur ; et Jésus dira lui-même aux Pharisiens que les publicains et les femmes de mauvaise vie les précéderont dans le royaume des cieux. La santé destinée à la Synagogue, dit saint Hilaire, fut donc donnée à l’Église, et ainsi s’accomplit le mystère de la Gentilité mise en pos-
session du bienfait promis directement aux Juifs, mais refusé par eux.
En remplaçant la Synagogue le Fils de Dieu fait toutefois voir qu’il ne l’oublie pas. Il continue sa route vers la maison de Jaïre, vers la fille de Moïse, nous enseignant d’avance par là ce que saint Paul interprétera si admirablement dans son Épître aux Romains : « Dieu a-t-il donc rejeté son peuple? Non pas cela... Dieu a permis l’aveuglement d’une partie des Juifs afin que la plénitude des nations entrât dans l’Église, et alors tout Israël sera sauvé.
Tous les épisodes du miracle confirment cette doctrine, bien qu’on y trouve d’autres sens également vrais et profonds. Car le caractère parti-
• • • * É ' culièrement divin de l’Ecriture, surtout de l’Evangile, est une variété inépuisable dans l’unité toujours subsistante de son enseignement; et c’est pourquoi les Pères disent qu’elle est figurée par ces animaux de l’Apocalypse, qui sont couverts d’yeux.
En arrivant à la maison de Jaïre, le Sauveur y trouve une foule tumultueuse de discoureurs et de joueurs de flûte funèbres. C’est la troupe stérile des rabbins, dont le peuple juif est comme enlacé. Ils se disent les docteurs d’Israël, ils ne sont que les tristes mimes des funérailles de son règne expiré, de son sacerdoce mort, de son temple anéanti. Ils n’ont pas même le sens des can-