‹ La vie de Notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 35 sur 106 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

lises, enseignant et guérissant sur son che- |i| min, se rendit à Jérusalem pour la fête des Juifs, ce que plusieurs entendent de la Pâque. Il savait qu’il y retrouverait les Pharisiens aussi malveillants et plus puissants qu’en Galilée. Depuis les miracles de Capharnaüm, les Pharisiens complotaient contre lui, non qu’il les eût encore beaucoup attaqués, mais parce qu’il prêchait une autre pénitence que la leur, faisait d’autres œuvres et menait une autre vie. Ils l’accusaient de blasphème. Sa charité leur fournit de quoi lui imputer un second crime. Le miracle dont le récit va suivre est des plus signalés par- son importance dans la vie du Sauveur et par le sens vaste et profond des circonstances qui l’ont accompagné.

Il existait à Jérusalem une piscine célèbre par les grâces que Dieu y accordait. On la nommait pis cine de Bethsaïde, et en grec, piscine probatique ou des Brebis. Bethsaïde signifie maison de miséricorde. Les prêtres y lavaient les brebis du sacrifice : de là ce nom de piscine des Brebis. C’était un bas-

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sin d’eau pluviale, entouré de cinq galeries d’architecture. Sous ces galeries se rassemblaient un grand nombre de malades, aveugles, boiteux, étiques et autres, qui attendaient le mouvement des eaux. Car il arrivait qu’à certains moments de l’année, l’eau était soudainement Agitée par l’action invisible d’un Ange -, et le malade qui descendait le premier dans la piscine, après que l’eau avait été remuée, se trouvait aussitôt guéri, quelle que fût son infirmité.

Semblable à ces malades qui, assemblés sous les cinq galeries de la piscine, attendaient que les eaux devinssent salutaires, le peuple juif, séparé des autres peuples et enfermé dans les cinq livres de Moïse, attendait le Rédempteur. Mais ce peuple était devenu infirme et sa Loi ne le guérissait pas. Donnée seulement pour faire connaître le péché, la Loi accusait le pécheur, elle ne pouvait l'absoudre. Cependant elle le tenait près de la piscine, près du salut. Cette multitude de malades, animés de foi et d’espérance, représente donc la foule des juifs fidèles, hâtant de eurs vœux la venue du Messie. En spécifiant les nfirmités plus graves et tout à fait inguérissablés , l’Evangile étend la ressemblance au reste du genre humain. Les Gentils étaient plus malades que les Juifs : ils étaient ies aveugles, ignorant jusqu’aux vérités fondamentales ; les estropiés, devenus incapables de pratiquer même la loi natu-

relie dont ils ne conservaient qu’une vague notion ; les étiques, en qui l’ardeur des voluptés avait desséché toute sève d’amour divin. Ceux-là donc , radicalement perdus , ne pouvaient plus rien attendre que du miracle. Ils étaient le grand malade gisant sur la terre. A guérir ce malade , dit saint Augustin, il fallait le grand médecin descendu du ciel.

Ce médecin , c’est Jésus-Christ. Les Prophètes l’avaient annoncé , l’Ange de la piscine le figure. L’Ange descend invisible, le Verbe divin est couvert du voile de l’humanité; l’Ange agite l’eau, Jésus-Christ, par sa doctrine et par ses miracles, agite les consciences et secoue la torpeur des choses de cette vie. La vie ne sera plus l’eau dormante d’autrefois , la fange morte où l’âme atteinte de la blessure originelle n’entrait que pour mourir. Des énergies inconnues y seront éveillées; leur âpre contact fortifiera les débilités que la mollesse achevait. Jésus apporte au monde trois choses : le trouble , le feu , le glaive ; et ces trois choses y installent la paix. La paix soit avec vous! Je vous laisse ma paix ! C;tte paix qui est le fruit excellent de la force suprême ; la paix qui surpasse tout bien.

De quelque infirmité que fût atteint le premier qui se plongeait dans la piscine troublée, il était guéri aussitôt. A ce trait, les interprètes reconnaissent deux grandes figures, le baptême et la

passion du Sauveur. Par la passion de Jésus-Christ, qui fut et qui est à jamais le grand trouble du monde, les eaux du baptême reçurent la vertu de guérir les âmes. La réalité dépasse la figure de toute la distance qui se trouve entre l’entendement de l’homme et la puissance de Dieu ; néanmoins la figure est l’expression exacte de la réalité. L’eau de la piscine n’avait par elle-même aucune vertu, l’eau du baptême n’en a par elle-même aucune. A l'eau de la piscine il fallait la descente de l’Ange et le mouvement qu’il excitait : il a fallu que Jésus-Christ descendît dans le Jourdain pour que l’eau, par le contact de sa chair immaculée, acquît ce que saint Bernard appelle le jus baptismi , devînt l’eau du baptême -, et elle ne baptise , elle n’efface le péché que mise en mouvement, agitée en quelque sorte par l’invocation de la très-sainte Trinité, qui soudain y unit la grâce du Saint- Esprit. L’action de se plonger dans la piscine exprimait à l’avance la foi en la passion de Jésus- Christ : par le sacrement de pénitence , qui renouvelle en nous la splendeur du baptême, nous descendons dans la piscine où le sang de Jésus- Christ, lavant nos souillures, guérit notre infirmité.

Et c’était la piscine des Brebis ! Ce lieu de miséricorde portait ce nom où respire toute la dou- »

ceur de l’Evangile. On y lavait les brebis qui devaient être offertes en sacrifice *, c’est ce que sa-

vait alors le monde. Maintenant nous voyons la prophétie du sacrifice offert pour les Brebis. Lorsque Jésus apparaît sous ces portiques témoins d'un si grand et si constant miracle, le nom et le miracle, le passé et l’avenir, tout s’illumine de sa clarté. Voici à la piscine des Brebis l’Agneau de Dieu, l’Agneau dominateur, l’Agneau qui ôte les péchés du monde ; voici celui qui donnera son sang et sa chair; et il est en même temps le pasteur de la brebis perdue, qui va la chercher à travers les épines, qui la rapporte sur ses épaules et qui la gardera dans le bercail éternel. C’est lui qui par le Prophète avait appelé ses fidèles « les brebis des pâturages de Dieu », lui qui dira à Pierre : « Pais mes agneaux , pais mes brebis. » Le voici au bord de la piscine figurative des biens qu’il apporte. Il vient où sont lavées les brebis du sacrifice, lui la vraie Victime, qui voudra être lavé de son sang lorsque l’heure sera venue de mourir pour nous.

Comme il est le sens du lieu, il est le sens du miracle. Ce grand miracle, renouvelé chaque année depuis des siècles, rappelait aux Juifs, sous une forme frappante, et l’inefficacité de la Loi pour purifier du péché, et la puissance du Messie sauveur des hommes. Les guérisons de la piscine commentaient les mystères annoncés dans le Temple; elles excitaient la prière, fortifiaient l’espérance, préparaient la foi au baptême. Puisque

ia *

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l’eau pouvait guérir les maladies du corps , par l’eau les maladies de l’âme pouvaient être également guéries.

Mais pourquoi n’y avait-il qu’une guérison chaque fois que l’eau était remuée ? Pour signifier l’unité, répond saint Augustin. Un seul Dieu, un seul baptême ; et celui-là seul est purifié de toute infirmité spirituelle qui participe dans l’unité de l’Église catholique aux mystères de Jésus- Christ. Vainement le baptême des hérétiques pourra êtpe un vrai baptême, il ne sauvera pas ceux qui vivent sciemment et volontairement hors de l’unité. Le salut est venu d’un seul, une seule Église en a reçu la dispensation. Ce seul malade guéri par les eaux de la piscine est donc la figure de tous les vrais chrétiens qui, lavés au baptême, ne forment qu’un seul et unique peuple chrétien, premier et dernier corps mystique de Jésus-Christ- Ceux qui, quoiqu’en , temps divers et en lieux différents , reçoivent le baptême de l’unité sont les membres d’un même corps divin, ils descendent au bain sacré et ils en sortent comme un seul homme. Les autres, n’appartenant point au corps de l’Église, sont semblables à ceux qui se plongeaient dans les eaux après le premier et qui n’en obtenaient aucun avantage. Us arrivent trop tard ; ils prennent un baptême que l’apostasie efface pour ainsi dire, et dont il ne restera rien.

Ainsi la Providence soutenait la foi des Juifs et d’avance fortifiait et éclairait la nôtre, lui donnant le fondement du témoignage figuratif et le fondement du témoignage apostolique, deux bases indestructibles où s’élève le divin édifice de la religion sur la pierre angulaire qui est le Christ.

ür, il y avait là, couché sous les portiques de la piscine, un homme qui était malade depuis trentehuit ans. Jésus connaissant la longue durée de son infirmité, lui dit : « Veux-tu être guéri ? » Le malade répondit : — a Seigneur, je n’ai pas un homme qui me descende dans la piscine lorsque l’eau est troublée, et pendant que j’y vais, un autre y descend avant moi. » Jésus lui dit : « Lève-toi, prends ton lit et marche. » A l’instant, cet homme fut guéri. Il se chargea de son lit et marcha. Ce que voyant les Juifs, ils lui dirent : — « C’est aujourd’hui le Sabbat, il ne t’est pas permis de porter ton lit. » L’homme leur répondit : — « Celui qui m’a guéri m’a dit : « Prends ton lit et marche. » Ils lui demandèrent : — « Qui t’a dit : Prends ton lit et marche? » Mais cet homme ne savait pas qui était son bienfaiteur et ne put le montrer, parce que Jésus s’était retiré de la foule.

Quand même nous ne connaîtrions pas le médecin, il se serait révélé par sa bonté prévenante autant que par sa puissance. Le malade, c’est le genre humain, il souffrait depuis trente-

huit ans. Ce nombre n’est pas indiqué sans but. Deux grands interprètes, saint Augustin et le vénérable Bède en ont étudié le mystère. Quarante, disent-ils, composé du nombre dix répété quatre fois, marque la perfection de la loi dans toutes ses œuvres. Ce nombre est le symbole de ia vie sainte et parfaite, car le juste observe avec exactitude les dix commandements de Dieu répétés dans les quatre livres de l’Évangile. Mais on ne peut pas observer la loi divine sans la pratique des deux préceptes de la charité envers Dieu et envers le prochain, et là où n’est pas ce double amour, toute la perfection de la loi est rompue, quoique l’homme en possède d’ailleurs la connaissance et la foi. C’est pourquoi ce nombre trente-huit , quarante moins deux , nous fait voir que le malade de la piscine est l’image de l’humanité souffrante et coupable. Elle possédait la connaissance de la loi de Dieu gravée divinement dans le cœur de tous les hommes, elle ne possédait point le double amour par lequel seulement cette loi s’accomplit.

Telle est l’explication de saint Augustin, développée par Bède. Le monde est désaccoutumé de ces sortes de recherches et peu disposé à en admettre le résultat. Néanmoins aucun esprit grave ne niera que les trente-huit années du Paralytique couvrent un mystère et ne dédaignera une solution que de tels hommes ont proposée.

L’on comprendra plus aisément la préférence que Jésus' a donnée au Paralytique sur tous les autres malades qu’il aurait pu guérir. Trentehuit ans d’attente et d’efforts inutiles n’ont pas vaincu la foi de cet homme. Il attend toujours, il s’efforce toujours. Pour avoir mis d’avance en pratique la leçon que le Seigneur donnera plus tard sur la persévérance dans la prière, il est enfin sauvé par un miracle plus grand que celui qu’il espérait.

Jésus lui demande d’abord s’il veut être guéri? Question de médecin et de prêtre. Combien implorent leur guérison, et au fond ne veulent pas être guéris, c’est-à-dire ne veulent pas faire ce qu’il faut pour guérir! Cette volonté sourde d’échapper à la guérison se manifeste surtout dans les maladies spirituelles. « Je priais, dit saint Augustin, et j’avais peur d’être trop vite exaucé. »

La parole que le Seigneur adresse à ce malade nous avertit donc de vouloir notre guérison, car toute parole tombée de ses lèvres est adressée à tout homme en ce monde. De plus, elle' ouvre au Paralytique la voie de la foi. Jésus n’exige pas un acte de foi de ce malade qui n’est pas venu à lui , qui ne lui demande rien , qui ne le connaît pas; mais il veut qu’il sache et n’oublie point qu’il a été l’objet d’un miracle , afin que son âme aussi soit guérie et sauvée par la foi.

Le Paralytique répond humblement, en homme

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qui a profité de la douleur. Il ne murmure pas,

n’accuse pas la Providence, ne doute pas de la

vertu du remède divin. — « Seigneur , je n’ai

point d’homme pour me jeter dans la piscine, et

pendant que je m’y traîne, un autre y descend

avant moi. » Nulle plainte. Toutes les âmes que

Jésus prévient font voir ce fonds de droiture,

d’humilité et de grandeur. Gela est sans excep- /

tion dans l’Evangile. Malgré tous les abaissements , en dépit de toutes les souillures , l’empreinte divine est restée sur la drachme perdue. L’œil de Dieu seul peut reconnaître cette marque; il la reconnaît, et il n’y a fange où -sa main ne plonge pour reprendre son bien. Il ira à Samarie et sur les confins de Tyr et de Sidon, il ira chez les Publicains et les Pharisiens; il ira jusque dans les enfers, où l’attendent ceux qui, surpris par le déluge, ont élevé leurs yeux vers le ciel et confessé qu’ils avaient péché. Plus tard, nous verrons sa grâce pénétrer tantôt avec la douceur du jour, tantôt avec la force impérieuse de la foudre dans les lieux les plus fermés et les plus fortifiés contre lui; il ne dédaignera ni l’échafaud du criminel, ni le cabinet du savant, ni même, ô miracle! les prisons honteuses des captifs de la volupté; il entrera partout où une larme, un soupir protestent contre les triomphes de Satan, et lui disent : Je n’ai pas d’homme, venez, secourez-moi !

Jésus dit au Paralytique : «. Lève-toi. » C’est la guérison. Ces mots créent la force que le malade n’avait plus. Il ajoute : « Prends ton lit, et marche. » Deux commandements adressés à l’homme guéri, pour constater le miracle, pour convertir les Juifs, pour affermir notre foi. Le genre humain, dans la personne du Paralytique, disait : Je n’ai pas d’homme ! L’homme est trouvé. Pilate le dira. Ecce Homo : Voici l’Homme ! La parole du Paralytique prépare la parole de Pilate, et ces deux paroles mystérieuses s’éclairent l’une par l’autre dans toute leur profondeur. C’est donc au genre humain que Jésus commande : Lève-toi! A présent tu peux agir, il ne faut que vouloir. La piscine est toujours ouverte, l’eau toujours agitée, et toute infirmité de l’âme toujours guérie. Prends ton lit! Le lit de l’âme , c’est le corps. Dans ce corps corrompu , tu gisais : enlève-le de terre, soustrais-le à la corruption. Par la grâce des Sacrements, ton âme est maîtresse de ton corps et peut le réduire en servitude. Marche! éloigne-toi de l’air empoisonné où tu devins infirme ; mo nte vers les hauteurs salubres, vers le ciel !

Le Paralytique obéit; les Juifs interviennent avec les propos du monde : — - Que fais-tu là ? Tu violes la Loi ! — Je fais ce que m’a ordonné Celui qui m’a guéri. Les Juifs insistent. Ils demandent au Paralytique non pas qui l’a guéri .

mais qui lui a dit de prendre son lit et de marcher. Ils ne tiennent nul compte du miracle et n’en veulent pas connaître l’auteur; ils veulent savoir qui a ordonné ce qu’ils regardent comme une transgression. Caractère qu’ils montreront partout; aussi fidèles à eux -mêmes que Jésus, persévérants dans leur justice inspirée par la haine comme il est persévérant dans sa miséricorde inspirée par l’amour.

Le Paralytique ne peut nommer ni montrer son Sauveur. Il ne connaît pas Jésus, et Jésus s’est retiré de la foule. La foule fait du bruit, dit un Père; Jésus veut être vu en secret. Dans la cohue des infirmes de l’âme, figurés par ces infirmes du corps, parmi les pécheurs et parmi les méchants, nul ne peut s’élever à la connaissance de Dieu.

Cependant le Paralytique sut qui l’avait guéri. Jésus le trouva dans le Temple. Nouveau trait à la louange de cet homme. Usant de sa force recouvrée, il n’alla pas se mêler aux affaires ni aux voluptés du monde; il vint au Temple. Par là il mérita de voir Jésus. Jésus lui dit : « Ne pèche plus désormais , de peur qu’il ne t’arrive quelque chose de pire. »

Donc la maladie de cet homme avait été la suite de ses péchés. Encore que tous les maux corporels ne viennent pas du péché, dit saint Jean Chrysostôme, néanmoins , le péché en est la

cause la plus générale. Dieu punit le corps des fautes de lame, afin que la maladie du corps nous fasse penser à celle de l’âme sur laquelle nous nous abusons. Sa clémence fait tourner l'affliction de la chair à l’avantage de l’esprit. Nous ne tombons malades que par une disposition de la Providence, souvent cachée, toujours utile, jamais injuste. Nous guérissons plus sûrement par la prière que par les remèdes des médecins, dont les plus sages ordonnances, d’ailleurs, ont pour objet de nous ramener au moins matériellement au respect de la loi de Dieu. La loi de Dieu est donnée au corps comme à l'âme; l’accomplir est utile à l’un comme à l’autre : ce que l’on retire au corps , on le donne à la vie.

L’avertissement du Seigneur est terrible : Prends garde , de peur qu’il ne t’arrive pire 1 Ce pécheur a passé trente - huit ans , presque toute sa vie, dans la captivité d’une maladie plus dure que la prison. Que peut- il redouter de pire? Rien en ce monde, tout dans l'autre. Iæs Pères entendent cette menace des châtiments de la vie future, réservés à l'obstiné qui ne cesse de pécher qu’en cessant de vivre. Les plus longues afflictions de cette vie ne sont rien, comparées à ces châtiments éternels. Plaisantez , dit saint Jean Chrysostôme ; plaisantez maintenant gens d’esprit qui n’admettez pas que la justice divine

2 1 8 LIVRE!!, CHAPITRE vu I.

veuille punir des péchés d’un instant par l’éternité des supplices. Est-ce donc que ce Paralytique avait péché trente-huit ans , pour être puni trente-huit ans ? 11 avait commis des péchés d'un instant; vous voyez la durée de sa peine. Dieu juge les péchés suivant leur nature. Le monde fait de même : l’homicide est le crime d’un instant, la peine est perpétuelle. Mais que parle-t-on de crime d’un instant? L’action est momentanée, l’intention est irrévocable. Le pécheur voudrait vivre toujours pour pécher toujours ; le péché lui manque, non pas lui au péché. En enfer, la volonté de pécher est inhérente au pécheur. Ne dites pas qu’il hait le péché : il y a une différence immense entre haïr le péché et s’en repentir pour e salut. Le repentir est une grâce qui fait détester le péché, non plus seulement comme funeste et trompeur, mais surtout comme offense à Dieu. Cette grâce ne pénètre point dans les abîmes éternels, car elle requiert ce commencement d’amour qui forme les pénitents ; amour impossible au réprouvé. Le péché est une apostasie , une séparation volontaire de Dieu. Si Fhomme meurt dans cet état, où Dieu ne l’a point placé, il y reste , parce qu’il n’a plus les moyens de réconciliation que l’on trouve seulement dans /’Eglise et seulement durant la vie. L’apostasie est devenue irrévocable, l’apostat y reste irrévocablement. Saint Irénéc compare le réprouvé à un

homme qui, lui-même, en pleine lumière, s'arracherait les yeux. Ce forcené resterait aveugle pour toujours*, non aveugle par la lumière, mais aveugle par lui - même , s’étant de sa propre volonté privé de l’organe qu’il tenait du bienfait de Dieu pour jouir de la lumière. C’est là le formidable mystère du réprouvé, voulant toujours pécher et détestant le péché ; voulant toujours se repentir et détestant le repentir ; irrévocablement attaché par sa volonté à tout ce que hait sa volonté ; fixé et rivé dans l’intolérable*, ne pouvant même imaginer un état où il voulût être, ni rien concevoir de pire que l'état où il est. Car s’il avait le rêve seulement d’une autre condition, même plus horrible, il se réfugierait dans ce rêve et se trouverait heureux. « Là sera le pleur et le grincement de dents. » Perpétuelle révolte, perpétuelle haine, perpétuelle impuissance, perpétuel déchirement de l’âme; péché immortel et éternel, châtiment immortel et éternel.

Comme la grâce du repentir et le beau caractère du pécheur pénitent et pardonné apparaissent dans le Paralytique, le caractère de la réprobation se manifeste chez les Juifs qui l’entourent. Le Paralytique a été humble, il se retrouve au Temple; et suivant plusieurs interprètes, Jésus, si attentif à ne pas outrer le pécheur, ne lui a fait cette leçon sévère , que parce qu’il a reconnu ■en lui une âme vraiment patiente et de bonne

volonté. En effet , il écoute avec respect , il se montre reconnaissant. Les Juifs lui ont demandé qui lui a ordonné de porter son lit le jour du Sabbat; c’est-à-dire, pour eux, de transgresser la Loi. C’était la seule chose qu’ils voulussent savoir. Dès qu'il connaît Jésus, il va leur dire, non pas celui qui m’a ordonné de porter mon lit, mais « Celui qui m’a guéri, c’est Jésus. » En d’autres termes, selon la signification du nom divin : Celui qui m’a sauvé, c’est le Sauveur. On lui demandait une dénonciation , il fait une confession. Il n’est pas lent, dit saint Augustin, à évangéliser ce qu’il a vu. Mais les Juifs continuent de ne faire aucun compte du miracle et du bienfait, et ne s’attachent qu’à ce qu’ils considèrent comme une transgression du Sabbat.

Ils voyaient Jésus se montrer en tout le plus exact observateur de la religion; mais ce n’était pas leur religion à eux, celle qu’ils avaient faite eux-mêmes , au gré de leur orgueil , au profit de leurs intérêts. Ils songèrent dès lors à le faire mourir, et commencèrent à le persécuter, criant partout que Jésus de Nazareth violait la loi du Seigneur.

Jésus leur répondit : « Jusques ici mon Père n’a point cessé d’agir, ni moi je ne cesse point d’agir avec lui. » Par ces mots, il affirmait sa divinité : Dieu ne se reposa le septième jour qu’en ce sens qu’il cessa de créer; il ne cessa et ne cesse d’agir

pour la conservation des choses créées. En appelant Dieu son Père et en établissant son unité d’opération avec lui, Jésus donc affirmait l’unité de nature. Il ne se disait pas fils par adoption seulement, à quoi les Juifs n’auraient pu rien objecter, mais fils par génération; il s’attribuait la nature divine, la parfaite égalité avec Dieu.

C’est bien ce que les Juifs entendirent, et il faut absolument ou l’entendre comme eux, ou comme eux aussi accuser Jésus d’imposture ; par conséquent, nier la mission divine en même temps que la divinité. Car si Jésus-Christ n’est pas Dieu, il n’est pas même un homme sincère^ par conséquent, il n’est pas l’Envoyé de Dieu. Mais alors, où en est la raison humaine, et que peut-elle comprendre à l'Évangile, au Christianisme, à Dieu, enfin à ellemême ? Après avoir raconté la guérison du Paralytique, saint Jean rapporte le discours par lequel Jésus, établissant la consubstantialité du Fils avec le Père, donne aux Juifs les titres suprêmes de sa mission. Devant ces paroles éclatantes, la raison s’incline; elle reconnaît profondément le Maître de la vie et de la mort :

« En vérité, en vérité, je vous le dis, qui écoute « ma parole et croit à Celui qui m'a envoyé, a la * vie éternelle et n’encourt point la condamnation ; « mais il a passé de la mort à la vie. En vérité, en « vérité, je vous le dis, le temps vient, et il est déjà « venu, où les morts entendront la voix du Fils de

« Dieu, et ceux qui l’auront entendue recouvreront « la vie. Car, comme le Père a la vie en lui-même, « aussi a-t-il donné au Fils d’avoir la vie en lui- « même, et il lui a donné le pouvoir de juger parce

« qu’il est le Fils de l’Homme Le temps appro-

« che que tous ceux qui sont dans le tombeau « entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui « auront fait de bonnes actions ressusciteront pour « vivre, au lieu que ceux qui en auront fait de mau- « vaises ressusciteront pour être condamnés. »

Or, « les Juifs cherchaient davantage à le faire mourir, non-seulement parce qu’il violait le Sabbat, mais parce qu’il disait que Dieu était son père et parce qu’il se faisait égal à Dieu. »

Jésus haïssait les vices des Pharisiens, non pas leurs personnes. Il accepta de dîner chez l’un d’eux, nommé Simon.

Pendant le festin, une femme entra dans la salle, portant un vase d’albâtre qui contenait une liqueur odoriférante. Elle se nommait Magdelaine; elle était pécheresse, et toute la ville connaissait ses scandales. A la vue des convives, elle se prosterna derrière Jésus, lui baisa en pleurant les pieds, y versa ses parfums mêlés de ses larmes et les essuya de ses cheveux.

Le maître de la maison, voyant l’action de Magdelaine, s’étonna que Jésus la souffrît. Il pensait en son esprit : S’il était prophète, il saurait qui est cette femme et qu elle est pécheresse !

Jésus voulut montrer au Pharisien qu'il savait mieux que lui quelle était cette femme, et ne ie connaissait pas moins lui-même : — « Simon, ditil, j’ai quelque chose à te dire. Un créancier avait deux débiteurs. L’un lui devait cinq cents deniers, l’autre cinquante, et comme ni l’un ni l’autre n'avaient de quoi le payer, il leur remit à l’un et à l'autre ce qu’ils lui devaient. Des deux, lequel l’aima davant&ge? » — « Suivant moi, répondit Simon, c'est celui à qui il a le plus remis. » — « Tu juges bien, reprit Jésus. »

Alors, se tournant vers la Pécheresse, mais continuant de parler au Pharisien : « Tu vois cette femme ? je suis venu dans ta maison, et tu n’as point préparé d’eau pour me laver les pieds : cette femme les a arrosés de ses larmes, et les a essuyés de ses cheveux. Tu ne m’as point donné le baiser : elle, depuis qu’elle est entrée, elle n’a cessé de baiser mes pieds. Tu n’as point répandu d’huile sur ma tète : elle a répandu sur mes pieds son parfum.. C'est pourquoi, je te le dis, beaucoup de péchés lui seront pardonnes, parce qu’elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui l’on remet moins, aime moins. »

Le parfum de Magdelaine a rempli la terre et les siècles. Accepté par Jésus, il est devenu l’odeur même du Christ, l’odeur de la clémence infinie qui attire à la vie éternelle. Magdelaine est la première pénitente du Sauveur. Elle le reconnut vraiment Sauveur, dans le sens qu’il devait « sauver son peu-'

pie de leurs péchés. » Elle lui demanda la vraie guérison, celle des plaies mortelles de lame ; elle fit la vraie satisfaction, celle des larmes ; elle paya le vrai tribut, celui de l’amour. Jésus lui décerne une gloire qu’il n’a donnée à nul autre : « Elle a beaucoup aimé. » Cette parole est de celles qui n’avaient pas encore été prononcées dans le monde, et le monde n’avait rien imaginé qui en approchât ; elle est restée dans le monde, plus puissante sur les cœurs que toutes les lumières de la raison, tous les livres de la morale et toutes les contraintes de la loi.

Jésus donc dit à la grande Pécheresse, désormais la grande Pénitente i — « Tes péchés te sont remis. » Les Pharisiens murmurèrent, comme ils avaient fait à Capharnaüm en entendant le même langage. — « Qui est celui-ci, se dirent-ils, qui remet même les péchés ? » Le monde, en pareil cas, ou ne permet point que l’on condamne, ou ne permet point que Pon pardonne. Il n’a qu’une infâme indulgence, ou une implacable rigueur. Dieu voit le repentir, pardonne et purifie.

Sans répondre davantage aux Pharisiens, Jésus dit à Magdelaine : c Ta foi t’a sauvée-, vas en paix. » Il n’ajoute point ce qu’il a dit au Paralytique, ce qu’il dira plus tard à la femme adultère : « Ne péchez plus. » Elle aime, il n’a plus rien à lui dire.

Cette pécheresse est la même que Magdelaine, de laquelle il est ailleurs écrit que Notre-Seigneur l’a-

l’année douce.

vait délivrée de sept démons ; la même aussi que Marie-Magdelaine, sœur de Lazare et de Marthe, de qui Jésus dira qu’elle a choisi la meilleure part. Elle sera au Calvaire à côté de Marie et de Jean, les deux vases très-purs de la sainte virginité; elle y sera comme la réalité des promesses d’immense miséricorde dont Thamar et Rahab, aïeules du Messie, étaient la figure. Ressuscitée de la grâce, elle aura encore la gloire d’être la première, entre les Disciples, qui verra Jésus victorieux sortir du tombeau. Et l'Eglise, instruite et conduite par l’Esprit saint, chante, à la fête de l’Assomption de la très-sainte Vierge, l’évangile où il est rapporté que Marie, assise aux pieds du Seigneur, restait à l’écouter. Telle est cette femme, type touchant et sublime entre tant d’autres que Jésus a créés et donnés pour jamais à la terre, en pétrissant de ses mains et de son sang la fange de l’humanité.

Vers cette époque se termine le temps que saint Jérôme appelle l’année de paix, l’année douce de la vie de Notre-Seigneur, parce qu'en effet Jésus ne rencontra jusque-là que peu de contradiction et fut quasi accepté de tout le- monde. Les Pharisiens n’avaient pas organisé leur résistance; le peuple, laissé à lui-même, recevait avec amour le bienfait de Dieu.

Ces premiers récits de l’Evangile, malgré leur austérité, éveillent une certaine idée de fête divine. On y respire l’allégresse d’une aurore. Il semble

\ w* vu

22G livre II, CHAPITRE VIII.

que la nature, enrichie de sa part de grâces, dut apparaître en ces heureux moments plus souriante, comme parée des reflets de l’Eden. Il y avait sans doute quelque chose de plus parfait dans la sérénité de ces nuits qui voyaient Jésus prier, dans la limpidité de ces eaux qui le portaient, dans la pureté de cet air qui recevait son haleine. Si les parfums de Magdelaine embaumaient toute la maison où ils étaient répandus, quelle odeur de vie ne devait pas réjouir toute cette contrée qui se remplissait du souffle de Jésus-Christ? Faites pénitence, le royaume de Dieu approche! La douce voix de Jésus répétait et confirmait ce cri de Jean- Baptiste. En même temps, le divin Maître répandait la beauté de la doctrine et l’abondance des miracles. Jamais rien de semblable n’avait été donné aux yeux ni au cœur des hommes; nulle part auparavant il n'avait été question de la proximité du royaume des cieux. L’âge d’or était derrière ; le voici qui vient et qui approche, et c’est maintenant ; et la pénitence est une larme du cœur, récompensée aussitôt par la plénitude de l’amour dans la vérité de Dieu.

LA VIE

DE NOTRE-SEIGNEl R

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