LE SAMARITAIN
Cet homme qui descendait de Jérusalem, la vision de la paix, vers Jéricho, la cité du mal, c’est Adam, c'est le genre humain. Il a quitté la patrie pour l'exil, il descend des hauteurs lumineuses, il s’engage dans les régions de l’ombre, il y rencontre les anges de la nuit qui le dépouillent , le couvrent de plaies et le laissent gisant. Il est à demi mort, ce qui lui reste de vie ne lui suffit pas pour se relever. Adam, avec son libre arbitre blessé et entamé, ne peut retrouver la vie éternelle qu’il a perdue. Le voilà donc gisant, couvert de plaies. Le prêtre Aaron le voit et ne fait rien pour lui; il passe. Le lévite Moïse le voit , et ne peut rien ; il passe. Ni la Loi ni les Prophètes ne peuvent guérir le genre humain, et parce qu’ils ne peuvent guérir, ils doivent passer. La Loi fait connaître le péché , elle ne l’abolit point. Elle n’a pas d’ailleurs été donnée dans cette prévision , parce qu’au commencement l’homme ne pouvait recevoir le mystère du Christ. Que si le prêtre et le lévite ont eu une première pensée de compassion, elle a été bien vite étouffée par leur dureté , et ils passent avec la Loi inaccomplie qui leur dit en vain d’aimer leur prochain comme eux-mêmes. Ils n’aiment pas leur prochain parce qu’ils n'aiment pas Dieu, et à cause de cette dureté , sans le savoir , ils sont ennemis d’eux-mêmes.
344 LIVRK V, CHAPITRE XVIII.
Il vient un Samaritain. Celui-là , étranger par la race, est prochain par la compassion. Jésus lui-même est ce Samaritain. Samaritain veut dire gardien. Il est écrit de lui : Celui qui garde ' Israël ne sommeillera ni ne dormira point. Lorsqu’on le traita de Samaritain et de possédé du démon, il nia qu’il fût possédé ; il ne réclama point contre l’injure qui lui donnait un de ses titres, celui de gardien des infirmes. Or, ce Samaritain était en voyage : Jésus fut réellement un voyageur •, il descendit pour nous sur la terre, et ne dévia pas. Le but de son voyage était de venir au genre humain blessé, dépouillé , à demi mort. Il se fit notre prochain en prenant notre nature, notre voisin par sa miséricorde *, il eut compassion et s’approcha. La distance à franchir était grande ! Qu’y a-t-il de plus séparé que Dieu et les hommes ? La sagesse divine, pour approcher l’homme, créa le miracle de Jésus. Possédant en lui la justice et l’immortalité, voyant en nous le péché et la mort, Jésus ne prit pas nos deux maux, qui l’eussent rendu notre égal, et mis dans le besoin d’être délivré avec nous. Afin d’être près de nous et de n’être pas ce que nous sommes , il ne se fit point pécheur, il devint mortel; prenant le châtiment sans prendre la faute , il abolit la faute et le châtiment.
Le Samaritain venant à l’homme abandon i c
JL E SAMARITAIN.
bande ses blessures après y avoir versé de l’huile et du vin ; l’huile de la miséricorde, qui adoucit les plaies, le vin de la justice, qui en ronge la corruption ; l’huile qui est la consolation de l’espérance, le vin qui est l’exhortation à la ferveur. L’huile représente encore la nature huitaine du médecin, le vin sa nature divine. Car Jésus-Christ a agi tantôt humainement, tantôt divinement : il a versé l’huile et le vin en nous sauvant par son humanité et par sa Divinité ; il a enseigné à mêler la sévérité et la douceur, afin que nous ne fussions ni ulcérés par trop de rigueur ni amollis par trop de condescendance. Et ayant pansé nos blessures , il les a bandées en nous imposant le frein d’une Loi plus sévère, sans laquelle nous ne pourrions retrouver notre première santé.
Le Samaritain met le malade sur son cheval, le bon Pasteur porte sur ses épaules la brebis retrouvée. Jésus-Christ détruit l’infirmité de notre chair en la prenant lui-même. Sous la figure du Samaritain , le voici déjà qui ouvre ces bras entre lesquels nous serons non pas conduits, mais portés au sein de l’Eglise, où s’achèvera notre guérison.
La Loi ne recevait pas tous les hommes; il est écrit que le Moabite et l’Ammonite n’entreront pas dans l'Église de Dieu; mais maintenant l’Église est l’hôtellerie ouverte à quiconque
veut croire. Venez de toute nation, venez chargés de toute misère, venez blessés, venez souillés •, venez au baptême de Dieu , au festin de Dieu , à l'hôtellerie et à l’amitié de Dieu ! Car le Samaritain ne se contente pas de déposer le blessé dans l’hôtellerie ; il entre avec lui, demeure et prend soin de lui.
Cependant ce Samaritain ne pouvait rester. Le jour suivant donc, il donna à l’hôtelier deux deniers d’argent et lui dit : « Aie soin de cet homme. Ce que tu surajouteras, à mon retour je te le rendrai. » Ces deux deniers sont les deux Testaments , qui retracent l’image du roi éternel et dans lesquels l’Église trouve le prix infiniment précieux de sa charité ; ils sont les deux commandements d’amour de Dieu et d’amour du prochain, que les Apôtres reçurent pour évangéliser la terre; ils sont la promesse de la vie présente et de la vie future : Hoc fac et rires. Ces deux deniers sont encore la connaissance du mystère par lequel le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père. L’Église reçoit cette clarté en récompense des soins qu elle donne à l’homme qui lui a été confié et que le Seigneur lui-même a soigné quelque temps.
« Et ce que tu surajouteras, je te le rendrai à mon retour. » Car cet hôtelier, ce prêtre nouveau n’est plus le mercenaire qui ne rend que les services dont le prix est débattu et payé, ni