ENTRÉE A JÉRUSALEM
Dans T Ecriture , la bête de somme , c’est l’homme lui-même, en l’état où il est tombé et où Jésus le prend. David, souillé de son adultère, déclare que l'homme, ayant méconnu sa dignité et s’étant livré aux sens, s’est ravalé jusqu’à la condition des brutes. Le genre humain en était là. L’Évangile nous montre ici deux bêtes de somme, l’ânesse et son petit, parce qu’il y avait dans l’ordre religieux deux peuples. L’ânesse figure le peuple juif, soumis au joug très-dur de la Loi -, le poulain figure la Gentilité, le peuple idolâtre. Jésus l’appelle avec une justesse parfaite « une bête que personne n’a encore montée » ; car la Gentilité, étrangère à la loi mosaïque, ne possédait ni religion ni sacerdoce véritable. Le Seigneur va soumettre cette bête indocile et l’introduire dans la Jérusalem céleste. 11 y a la mère et le petit, parce que, relativement à Dieu, la Judée est la mère des nations.
Les deux peuples, quoiqu’ils s’estimassent libres, étaient liés, les Juifs par leur fausse justice, les Païens, par leur fausse sagesse ; liés honteusement des mains de l’hypocrisie et des mains de l’imposture ; liés dehors, devant la porte, entre deux chemins. Jésus-Christ est la porte, et le Juif ne peut entrer -, deux routes, la tradition pimitive et la loi mosaïque, conduisaient au salut, et le Gentil ne pouvait marcher. Us étaient liés, sans guide, sans nourriture, sans foi, sans
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espoir, attendant le fardeau de nouvelles superstitions et de nouveaux vices que le démon voudrait leur imposer.
Pour les délier, deux Disciples sont envoyés. Un seul aurait pii suffire; mais il y aura deux rangs parmi les Apôtres : les uns plus spécialement envoyés aux Juifs, les autres plus spécialement envoyés aux Gentils. — « Déliez-les. » Les Disciples reçoivent cette mission quand Jésus va entrer dans Jérusalem, comme les Apôtres seront envoyés au monde lorsque Jésus sera près de monter au ciel.
— Déliez-les, le Seigneur en a besoin ! — Zachée, descends vite; il faut qu’aujourd’hui je loge chez toi! — Lazare, viens!... Qui empêchera jamais ces paroles de retentir dans l’âme humaine et d’être obéies?
Les propriétaires des deux animaux disent aux Disciples : Que faites-vous ? pourquoi déliez-vous ces bêtes ? C’est ce que diront la Synagogue et César, et bien d’autres sous d’autres noms. Les Disciples répondent : Le Seigneur en a besoin. A cette parole, la résistance cesse. A cette parole, toute résistance, quelle qu’elle soit et quelque temps qu’elle se prolonge, toute résistance cessera. Toutes les églises qui s’élèvent sur la terre sont des tombeaux ou des reliquaires des martyrs. Les martyrs ont reçu mission de délier les âmes dont le Seigneur a besoin; on les a tués,
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et les âmes que voulait le Seigneur ont été déliées. « Et ils les lui amenèrent. » Cette simple parole, dit Y'entura, est une histoire complète et une prédiction immense*, c’est l’obstination du Juif vaincue, l’orgueil du païen dompté, l’univers soumis à Jésus-Christ et la croix s’élevant sur toute hauteur.
Les Pharisiens étaient présents à l’entrée de Jésus. Ce spectacle pouvait leur montrer, comme nous le voyons encore, ce que Jésus eût fait du peuple de Jérusalem et de toute la Judée s’il l’avait voulu; ils ne virent que ce que Jésus ne faisait pas, et ils se confirmèrent dans la pensée qu'il ne leur résisterait point. Ils se répétaient les uns aux autres, songeant à l’inutilité de leurs calomnies et de leurs menaces : — Nous n’avons rien gagné; voilà que tout le monde court à lui !
Mais, quoique résolus de le mettre à mort, et assurés de sa douceur, ils ne pouvaient en ce moment l’arrêter. Ils se contentèrent de lui dire : — Maître,- faites donc taire vos Disciples ! Jésus leur répondit : « S’ils se taisent, les pierres crieront. »
Cependant il n’ignorait pas ce qu’il fallait penser de la solidité de cette multitude, vni comment finirait cette allégresse. Dans la foule, parmi ceux-là. même qui souhaitaient longue vie au Fils de David, se trouvaient ceux qui devaient,
cinq jours plus tard, crier : Crucifiez-le ! Voyant Jérusalem, Jésus pleura. Bientôt Jérusalem, si criminellement ingrate, ne serait qu’un sépulcre plus fermé que celui de Lazare. Jamais le deuil de la patrie n’a poussé un gémissement plus tendre : « Et toi, si du moins en ce jour de grâce tu savais connaître ce qui peut t’assurer la paix! Mais maintenant ces choses te sont cachées, et il viendra des jours où tes ennemis t’envelopperont et t’enfermeront, et te serreront de toutes parts, et te coucheront par terre, toi et tes enfants; ils te détruiront entièrement, ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas su connaître l’heure du salut ! »
Jésus monta au Temple, et, après avoir tout considéré, comme le maître qui inspecte sa maison, il revint à Béthanie, où il passa la nuit.
La journée du lendemain fut signalée au début par une action étrange en apparence et peu importante, mais d’une grande signification.
Gomme Jésus revenait de Béthanie à Jérusalem, il eut faim, et il s’approcha d’un figuier qui était sur le chemin, pour voir s’il y trouverait du fruit. Il n’y trouva que des feuilles, car ce n 'était point le temps des figues. Alors il dit au figuier : « Qu’aucun fruit ne naisse de toi jamais! » Ce que les Disciples entendirent. Aussitôt le figuier sécha jusqu’en ses racines. Les
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Disciples ne le remarquèrent point ; mais le lendemain, passant auprès de cet arbre, ils furent saisis d’étonnement. Pierre se souvint de ce qui était arrivé la veille, et dit à Jésus :
— Maître, voilà le figuier que vous avez maudit qui est devenu sec.
C’était le matin, avant l’heure du repas; la faim que Jésus voulait éprouver, pour marque de son humanité, n’était donc point naturelle.
C’était avant la saison des figues ; pourquoi donc cherchait-il des fruits quand il savait qu’il n’en trouverait pas, et quelle raison y a-t-il de maudire un arbre parce qu’il n’a point de fruits dans le temps où il n'en doit point porter? On s’explique l’étonnement des Disciples. Pierre, à qui il appartient d’observer, de se souvenir et de s’enquérir, fait une remarque qui sollicite des explications. Mais Jésus, sans expliquer le mystère, se contente d’apprendre aux Apôtres qu’il a fait ce miracle pour leur donner la foi. II voulait les mettre à l’abri des terreurs que pour- n
raient leur inspirer les menaces de la Synagogue, dont ce figuier était l’image, et leur faire comprendre par cette nouvelle preuve de sa puissance partout souveraine, que tout ce qui allait arriver n’arriverait que par sa permission.
Il fallait aussi que Jésus fît éclater la puissance redoutable de sa justice, et nous voyons en même temps, dit saint Hilaire, quelle était
sa bonté. Jusqu’à présent, ne se montrant Dieu que par ses miséricordes, il en a écrit les preuves sur les corps humains, guérissant les maux de cette vie pour annoncer le salut des âmes ; maintenant qu’il doit donner un exemple de sa sévérité envers les rebelles, il ne frappe pas un homme, il dessèche une plante. Il a choisi le figuier pour que le miracle fût plus évident, à cause de la sève très-abondante de cet arbre qu’une seule parole va dessécher aussitôt.
Du reste, le sens du miracle était déjà expliqué à l’avance par la parabole du figuier stérile. Le maître du figuier planté dans la vigne n’y trouvant pas de fruit, dit au vigneron : Voici trois années que je viens chercher du fruit sur ce figuier sans en trouver. Coupez-le donc, puisqu’il occupe une place inutile. Mais le vigneron intercède : Seigneur, laissez-le encore cette année : je creuserai tout autour, j’y mettrai du fumier, et ainsi il portera du fruit : sinon , vous le couperez plus tard.
Ces trois années sont celles de la prédication de Notre-Seigneur. Le figuier, inutilement réchauffé par l’arrosement du sang divin et du sang des martyrs qui périrent pendant la première persécution, fut coupé suivant la sentence du maître, mais après le répit obtenu par le vigneron. Le figuier maudit ne sécha pas tout à coup sous les yeux des Disciples. Entre la
malédiction et son effet total , un jour s’était écoulé; il s’écoulera quelque temps entre la ruine de Jérusalem et le crime par lequel elle-même en a prononcé le décret.
Beaucoup de passages des Prophètes montrent combien cette figure du figuier était communément employée pour représenter la nation juive : « Comme des grappes de raisin dans le désert, comme les premiers fruits qui paraissent au haut du figuier, ainsi j’ai aimé les pères d’Israël, k — « J’enverrai contre eux l’épée : ils deviendront comme de mauvaises figues qu’on ne peut manger parce qu’elles ne valent rien. » Mais voici une prophétie du miracle lui-même : « Malheur à moi, parce que je n’ai pas trouvé quelques-unes de ces figues premières mûres que mon âme a désirées. On ne trouve plus de saints sur la terre; il n’y a personne qui ait le cœur droit î » C’est bien là ce que désirait Jésus lorsqu’il venait chercher des figues avant le temps. Il savait que les Juifs ne croiraient en lui qu’après avoir été trompés par l’antechrist ; que le figuier ne donnerait de fruit qu’à l’extrême fin; et cependant il vient, parce que son âme les aime; parce qu’il voudrait leur faire éviter le châtiment.
La malédiction du figuier offre encore un grand enseignement moral. Cet arbre qui n’a que des feuilles et pas de fruits, c’est l’hypocrite qui n’a
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que des paroles, que des apparences de sainteté, tandis que les saints portent et la feuille des paroles, et la fleur des vertus, et le fruit des œuvres. L’hypocrite aussi est planté en dehors de la vraie voie, le long du grand chemin, où la semence ne germe pas, dans les pierres, où le germe ne s’enracine pas , dans les épines , où le fruit ne mûrit pas. Jésus maudit cet arbre, parce qu’il hait les hypocrites; et sa malédiction dessèche aussitôt le figuier jusqu’à la racine, pour nous montrer que les paroles sans les œuvres sont sans valeur et entièrement stériles. En ce sens, la malédiction du figuier est la confirmation et le résumé de la morale de l’Évangile. C’est une parabole en action, dit le vénérable Bède; comme Jésus parle, de même il agit. Ni Juif ni autre ne sera sauvé par des paroles de justice que n’accompagnent point les œuvres.
Le même jour, Jésus chassa encore une fois les vendeurs du Temple. Les Princes des prêtres et les Scribes, qui autorisaient le commerce souvent frauduleux de ces trafiquants, et qui en tiraient profit, sentirent croître leur colère; mais ils n’osèrent encore rien entreprendre contre Jésus, à cause de l’admiration que le peuple avait pour sa doctrine, et du concours de malades et d’infirmes qui venaient le trouver et qui étaient guéris. Les enfants mêmes, répétant ce qu ils
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entendaient partout, criaient dans le Temple : Hosanna au fils de David! Les Pharisiens dirent à Jésus : — Entendez-vous? — « Oui, répondit-il. Il est écrit : Vous avez tiré des louanges de la bouche des enfants. »