CHAPITRE XXVII
e lendemain Jésus, enseignant dans le Temple, dit aux Disciples : « L’heure « est venue que le Fils de l’Homme « doit être glorifié. » Cette heure était celle de sa mort, ce qu’il indiqua en ajoutant : « En vé- « rité je vous le dis, si le grain de froment « étant tombé dans la terre ferme ne vient à « mourir, il demeure seul; mais s’il y meurt, « il rapporte beaucoup. Celui qui aime sa vie la « perdra, mais celui qui hait sa vie en ce monde « la conserve pour la vie éternelle. »
Cependant, aux approches de la mort, le Fils de Dieu permettait à la nature humaine de lui faire sentir ses faiblesses. Il eut comme" un avantgoût de l’agonie : « Maintenant, soupira-t-il, « mon âme est troublée, et que dirai- je ? Mon « Père, délivrez-moi de cette heure-là. Mais c’est « pour cette heure que je suis venu. Mon Père, « glorifiez votre nom ! » Et une voix s’entendit du ciel comme un coup de tonnerre, qui disait : « Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. » Plu-
DERNIÈRE JOURNÉE AU TEMPLE. pU
sieurs dirent : C’est un Ange qui lui a parlé. Il reprit : « Ce n’est pas pour moi, c’est pour vous « que cette voix s’est fait entendre. A présent, « le prince de ce monde va être chassé dehors. « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout « à moi. »
Une parole de la foule arriva à Jésus : — Nous savons que le Christ doit demeurer éternellement. Comment donc dites-vous : Il faut que le Fils de l’Homme soit élevé en haut ? Quel est ce Fils de l’Homme ?
Le Christ éternel était devant eux, ils l’avaient entrevu quelques heures auparavant , mais ils voulaient son règne et non sa croix, sa gloire prédite par les Prophètes et non ses souffrances, prédites également. Jésus, qui lçs avait si souvent instruits sur ce sujet, ne leur répondit que quelques mots, comme une leçon dernière, mais plus propre à soutenir la foi qu’à contraindre l'incrédulité. Il leur dit donc : « Vous avez « encore la lumière pour un peu de temps. « Marchez tandis que vous avez la lumière, de « peur que la nuit ne vous surprenne. Celui qui « marche dans les ténèbres ne sait où il va. « Pendant que vous avez la lumière, croyez en " la lumière, afin que vous soyez enfants de lu- « mière. »
Malgré tant de miracles qu’ils ne contestaient point, les Juifs ne croyaient pas. C’était l’a-
veuglement prédit par Isaïe. Et ceux qui croyaient ne se déclaraient pas, de peur detre chassés de la Synagogue. Ils préférèrent la gloire qui vient des hommes à celle qui vient de Dieu. Éternel trait de la bassesse et de la folie humaine. Combien croient dans le fond du cœur, que la crainte ou l’amour de l’opinion des hommes fait hypocrites d’incrédulité !
Cependant Jésus ne cessait de leur ouvrir la voie et de leur prodiguer la lumière. Aux timides, il disait : « Celui qui croit en moi, ce « n’est pas en moi qu’il croit, mais en Celui « qui m’a envoyé, et celui qui me voit, voit « Celui qui m’a envoyé. » Aux incrédule? :
« Celui qui me méprise et qui ne reçoit point . « mes paroles, il a son juge ! Ce sera la paie rôle même que j’ai annoncée qui le jugera au « dernier jour, parce que mon Père m’a prescrit « lui-même ce que j’ai à dire; et ce qu’il prescrit « est la vie éternelle. Les choses donc que je « dis, je les dis comme mon Père les a dites. »
Feignant de ne pas entendre, les Princes des prêtres , les Scribes et quelques-uns des Anciens l’interpellèrent en présence du peuple : — Ces choses que vous faites, par quelle autorité les faites- vous? Qui vous en a donné le pouvoir? Déjà ils lui avaient adressé semblable demande , et à sa réponse ils avaient répliqué en menaçant de lui jeter des pierres. Néan-
D E K N I È R E JOURNÉE AU TEMPLE. 4Ü l
moins Jésus leur promit de les satisfaire lors^ qu’ils lui auraient dit eux-mêmes s’ils croyaient que le baptême de Jean était du ciel ou des hommes. Ils furent embarrassés, craignant l’argumentation de Jésus s’ils reconnaissaient la mission de Jean- Baptiste, craignant la colère du peuple s’ils la niaient. Ils se résignèrent donc à répondre qu’ils ne savaient d’où était ce baptême. — « Et moi, leur dit Jésus, je ne vous « dirai pas par quelle autorité je fais ce que « je fais. » Mais il ne voulut pas laisser sans châtiment ces fourbes qui affectaient extérieurement [la justice, et qui la méprisaient et la haïssaient au fond de leur âme. « En vé- « rité, leur dit-il, les publicains et les femmes « de mauvaise vie entreront plutôt que vous « dans le royaume de Dieu. Car Jean est venu « à vous dans la voie de la justice , et vous « ne l’avez point cru; mais les publicains et « les femmes de mauvaise vie l’ont cru : et « vous, les voyant convertis, vous ne les avez « point imités. »
Il ne s’en tint pas là. Afin de leur montrer plus clairement les conséquences du rejet de la vérité , et pour leur faire confesser l’équité du châtiment qu’ils allaient encourir , il leur proposa la menaçante parabole des vignerons.
Du pays lointain où il demeure, le père de famille envoie un de ses serviteurs pour re-
cevoir les fruits de sa vigne. Les vignerons le battent et le renvoient les mains vides. Le père de famille en envoie un second, ils le blessent \ un troisième, ils le font mourir ; d’autres sont encore envoyés et traités de même. Enfin , le père de famille leur envoie son fils unique et bien-aimé, pensant qu’ils le recevront avec respect. Mais, au contraire, ils se disent : C’est l’héritier , tuons-le , et nous aurons l’héritage. Ils le jettent hors de la vigne et le tuent. — « Or, dit Jésus, s’adressant aux Juifs, quand le maître de la vigne sera venu lui-même, que fera-t-il de ces vignerons ? »
Les Juifs répondirent : — Il fera périr ces misérables, et il louera sa vigne à d’autres qui lui eh donneront les fruits^
ic Oui , reprit Jésus , il viendra , il fera périr « ces misérables et mettra sa vigne en d’autres « mains. »
La majesté qui parut en lui, comme il disait ces mots , leur fît sans doute comprendre l’arrêt qu’ils venaient eux - mêmes de prononcer contre ceux qui , après avoir chassé et tué les Prophètes, se préparaient à faire mourir le Fils unique. Saisis de frayeur, ils s’écrièrent : — A Dieu ne plaise ! Mais Jésus, les regardant, leur demanda s’ils ignoraient ce qui est écrit ; et il leur cita ce verset de l’Écriture, que tous les Juifs entendaient du Messie : « La pierre qu’ont
« rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la < i principale pierre de l’angle. C’est l'ouvrage du « Seigneur, et nous l’admirons. » Jésus-Christ est ailleurs appelé la pierre fondamentale et la clef de voûte ; il est ici la pierre de l’angle, parce qu’il joint deux murs auparavant divisés, deux peuples, le Juif et le Gentil, en une seule maison. Il ajouta : « Le royaume de Dieu x vous sera ôté, et il sera donné à d’autres qui « en produisent les fruits. Et cette pierre de « l’angle, celui qui tombera sur elle sera brisé, « et celui sur qui elle tombera sera écrasé. »
Les Pharisiens" entendirent bien qu’il parlait d’eux. Mais la crainte du peuple les tenait en respect.
Ne pouvant assez détacher de Jésus ce peuple devant qui il avait toujours raison sans le flatter jamais, ils entreprirent une seconde fois de le compromettre sur une question politique. Ils vinrent donc, louant hautement sa sincérité courageuse, lui demander s’il était permis ou non de payer le tribut à César?
Par l’importance que cette question a eue de tout temps aux yeux des sujets et aux yeux des princes, on peut aisément juger de sa gravité, à ce double titre, chez un peuple conquis et frémissant. Selon la réponse que Jésus allait faire, les Pharisiens se préparaient à se montrer eux-mêmes ou patriotes ou césariens, à le dé-
crier dans le peuple ou à le dénoncer au représentant de l’empereur. — « Hypocrites , leur dit-il , pourquoi cherchez-vous à me surprendre ? »
Il répondit cependant à leur question, moins sans doute pour les confondre que pour instruire son Église. S’étant fait présenter la monnaie du tribut et leur ayant fait dire qu’elle portait l’effigie de César : — « Rendez donc, reprit-il, à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Il s’est élevé des milliers de docteurs qui ont prétendu prouver par ces paroles que l’Église doit rendre à César ce qui est à Dieu ; mais qu’importe? l’Église a entendu la voix du Maître.
Quant aux Pharisiens, qui attendaient que Jésus se mît du parti de la rébellion, comme ils en étaient eux-mêmes secrètement, afin de le dénoncer au prince, ou qu’il se déclarât du parti du pouvoir, afin de le dénoncer au peuple, ils reconnurent une fois de plus qu’ils ne pouvaient ni aveugler sa justice ni surprendre sa prudence, et que la mort était le seul argument qu’ils eussent contre lui.
Leur complot n’altérait point sa sérénité. Il continuait d’instruire ses Disciples, le peuple et ces méchants eux-mêmes. Il affermit le dogme de la résurrection contre les Sadducéens, renou
vêla ses enseignements sur la connaissance et l’amour de Dieu, sur le culte, sur la prière; il insista sur la charité. C’était son testament qu’il faisait ainsi ; et depuis dix-neuf siècles, l’intelligence humaine, sondant les paroles qu’il prononça durant ces derniers jours, y a trouvé son inépuisable aliment.
Un Pharisien lui demanda quel est le grand commandement. Il répondit : « Le Seigneur votre Dieu est le seul Dieu ; et vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces. C’est le plus grand commandement et le premier. Mais il y en a un second, semblable au premier : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. Il n’y a point d’autre commandement plus grand que ceux-là. Toute la Loi et les Prophètes se réduisent à ces deux préceptes. » Le Pharisien loua cette réponse, et ajouta qu’en effet aimer le prochain est quelque chose de plus grand que tous les holocaustes et tous les sacrifices. Jésus lui dit : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. »
Ce fut la dernière fois que les Pharisiens, toujours vaincus par sa science et sa sagesse, osèrent l'interroger ; mais, à son tour, il les interrogea. — « Que pensez-vous, leur dit-il, du Christ ; de qui est-il fils? » Ils répondirent : De David. — « D’où vient donc, reprit Jésus, que David
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« lui-même, inspiré de l’Esprit saint, l’appelle son « Seigneur*, car il est écrit au livre des Psaumes :
« Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assej'e\- « vous à ma droite. Si David l’appelle Seigneur,
« comment est-il fils de David ? » Ils restèrent sans réponse.
Haïssant Jésus comme ils faisaient, ils ne pouvaient ignorer aucun détail public de sa vie et de son origine ; ils savaient donc qu’il était fils de David et ne le contestaient pas *, mais ne voulant . point le reconnaître pour le Messie, ils ne voulaient point aussi comprendre et encore moins avouer que comme Dieu il était le Seigneur de David lui-même dont il venait par sa génération naturelle. Ainsi leur incrédulité et leur haine naissaient l’une de l’autre et s’augmentaient réciproquement.
Jésus laissa déborder son indignation contre ces hypocrites arrogants qui trompaient le peuple, croyaient tromper Dieu et voulaient se tromper eux-mêmes. Il leur cria les formidables anathèmes sous lesquels leur nom demeure accablé : — « Malheur à vous, parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux : vous n’y entrez pas et vous ne laissez pas entref ceux qui se présentent !... Malheur à vous, qui payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, pendant que vous négligez la justice, la miséricorde et la foi! » Il n’oublia aucun trait de leur orgueil, de
leur dureté, de leur avarice; ni les crimes de leurs pères, meurtriers des Prophètes, ni les crimes dont ils se chargeraient eux-mêmes dans l’avenir comme persécuteurs de l’Église : — « Achevez et comblez « la mesure, serpents, race de vipères ; comment « éviterez-vous d’être condamnés à la géhenne du « feu ! Je vais vous envoyer des Prophètes, des « sages et des interprètes de la Loi. Il y en aura « que vous mettrez à mort et que vous cruci- « fierez, et il y en a que vous flagellerez dans les « synagogues et que vous poursuivrez de ville en « ville, afin que tout ce qui s’est répandu de « sang innocent sur la terre retombe sur « vous ! »
Mais comqie la véhémence même de ce discours n’était encore qu’un mouvement de sa tendresse, il ne put le terminer sans exprimer la commisération que lui inspirait le châtiment de Jérusalem, misérable complice de ces méchants : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les Prophètes, « combien de fois ai-je voulu rassembler tes en- « fants comme la poule rassemble ses poussins w sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu ! Voilà que « votre maison va vous demeurer déserte , car « vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vous « disiez : Béni soit celui qui vient au nom du « Seigneur ! »
Après avoir parlé, Jésus s’était assis vis-à-vis du trône où les visiteurs du Temple jetaient leurs
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offrandes. Les riches donnaient beaucoup; il vint une pauvre veuve qui mit deux pièces de monnaie de la moindre valeur. Ce spectacle le consola. Il appela ses Disciples : « Voyez, leur dit- « il, cette pauvre veuve a plus donné que tous « les autres; car les autres ont mis de leur suie perflu, mais celle-ci de son indigence; elle a « donné tout ce qui lui restait pour vivre. » Commentaire divin de la malédiction précédente contre ceux qui payent la dîme des moindres choses, non parce qu’ils la payent, mais à cause de leur faste, et parce qu’ils oublient la charité.
Ce fut la dernière prédication publique de Jésus et la dernière fois qu’il parut dans le Temple. Il en sortit pour n’y plus rentrer. Lorsqu’il fut dehors, ses Disciples voulurent lui faire admirer la beauté de l’édifice. Peut-être qu’ils espéraient l’amener à révoquer la condamnation dont il l’avait frappé, et qui semblait contenue dans ces paroles : « Voici que votre maison va vous demeurer déserte. » Ils s’entretenaient donc des magnificences dont le Temple était rempli et de la solidité de sa structure. — Voyez, Maître, dit enfin l’un d'eux, quelles pierres, quels bâtiments! — « En vérité, répondit le Maître, de « tous ces grands édifices que vous voyez là, « un- temps vient qu’il ne restera pas pierre « sur pierre. » L’arrêt était définitif. Quarante
ans après, les Romains rasèrent le Temple ; quatre siècles après, les ouvriers que Julien -l’ A* postât y mit pour le rebâtir en arrachèrent les fondements.
Arrivé sur la montagne des Oliviers, Jésus s’assit en face du Temple, et décrivit aux Apôtres, qui l’en avaient prié, les signes avant-coureurs de la ruine de Jérusalem et de la fin du monde. Les Apôtres croyaient que les deux catastrophes, annoncées dans le même discours, auraient lieu à peu près en même temps. Il ne leur en marqua pas l’époque précise, comme ils l’auraient désiré, ni la distinction, se bornant à dire ce qu’il fallait pour instruire et fortifier l’Église, de telle sorte qu’elle demeurât ferme durant les persécutions et vigilante durant la paix. Il convenait à sa divinité de prédire, à sa miséricorde d’avertir et d’indiquer certains signes, à sa sagesse de laisser ignorer l’heure et la proximité de l’heure, afin que les hommes, l’attendant toujours, se tinssent toujours prêts. Cette vigilance, nécessaire en tout temps et à chaque homme en particulier (puisque la mort est pour chacun la fin du monde), est recommandée par les deux paraboles des serviteurs qui attendent .leur maître et des vierges qui attendent l’époux; l’enseignement de l’une et de l’autre est qu’il faut veiller et prier.
Une troisième parabole, renouvelant un ensei-
gnement déjà donné, apprit aux Disciples que le travail évangélique, c’est-à-dire l’accroissement du bien en nous-mêmes et le zèle pour le procurer en autrui, doit être le résultat de la vigilance et de la prière. Le Maître ne redemandera pas seulement ce qu’il a donné, mais le fruit de ce qu’il a donné, et le serviteur inutile sera jeté dans les ténèbres extérieures.
Jésus résuma et termina cette instruction en présentant aux Disciples la peinture du jugement dernier. L’importance décisive qu’il attribue aux œuvres de miséricorde, filles de la foi, dans les motifs de la sentence qui réglera pour jamais le sort de chacun, témoigne de sa tendresse pour la foule des petits et des malheureux, jusqu’alors si impitoyablement écrasés. Les paroles que l’on va entendre seront l’un des grands ressorts de la société chrétienne :
« Quand le Fils de l’homme viendra dans sa majesté, accompagné de tous les Anges, alors il s’asseoira sur le trône de sa gloire; et toutes les nations étant assemblées devant lui, il fera une séparation , comme un berger sépare les brebis d’avec les boucs. Il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche. Alors le Roi dira à ceux qui sont à sa droite : Venez les bénis de mon Père; possédez le royaume qui vous a été préparé dès la formation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné
à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’allais sans asile et vous m’avez recueilli; j’étais nu, et vous m’avez donné des vêtements ; j’étais malade , et vous m’êtes venu voir; jetais en prison, et vous m’avez visité.
« Les justes lui diront : Seigneur, quand estce que nous vous avons vu ayant faim, et que nous vous avons donné à manger; ayant soif, et que nous vous avons donné à boire; sans asile, et que nous vous avons abrité; sans habits, et que nous vous avons vêtu; malade ou en prison, et que nous sommes venus à vous? Et le Roi leur répondra : En vérité, autant de fois vous avez rendu ces devoirs à l’un des moindres de mes frères que vous voyez, autant de fois c’est à moi-même que vous les avez rendus.
« Ensuite le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits, allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges. Car j’ai eu faim , et vous ne m’avez pas donné à manger; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire; j’étais sans asile, et vous ne m’avez pas recueilli; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu; j’étais en prison, j’étais malade, et vous ne m’avez pas visité. Alors ceux-ci lui diront : Seigneur , quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ou soif, sans asile, sans vêtements, malade ou en prison, et que nous avons
manqué de vous assister? Il leur répondra : En vérité, autant de fois vous avez omis de le faire pour l’un de ces plus petits, autant de fois vous me l’avez refusé à moi-même.
« Après quoi ceux-ci entreront dans les supplices éternels , et les justes dans l’éternelle vie. »
Déjà sur le seuil de la mort, Jésus prononça ces paroles comme un legs royal qu’il faisait pour la durée des siècles à la multitude des pauvres, des indigents, des malades, des captifs et des abandonnés. Moïse, frappant le rocher, en avait fait jaillir les eaux vives ; la parole de Jésus, pénétrant la dureté du cœur humain, en a fait sourdre le fleuve intarissable de l’aumône. Double grâce, qui a sauvé encore plus de pécheurs qu’elle n’a secouru d’affligés.
Jésus dit ensuite à ses Disciples : « Vous « savez que la Pâque se fera dans deux jours « et que le Fils de l’Homme sera livré pour « être crucifié. »
Ceci se passait le mardi soir. Le lendemain, Jésus resta sur la montagne, comme dans une sorte de retraite pour Se préparer à mourir. Ce même jour, les chefs des Prêtres, les Docteurs et les Anciens, assemblés en conseil, cherchaient de nouveau comment ils se déferaient de lui. Ils avaient résolu de ne plus tarder; mais le sentiment du peuple les inquiétait toujours. Ils
pensaient que l’arrestation de Jésus provoquerait une émeute et qu’on ne pourrait prudemment le saisir qu’après la fête, quand la foule des étrangers aurait quitté la ville. Un secours, que sans doute ils n’attendaient pas, leur fit tout précipiter. Judas Iscariote, l’un des Douze, et qui probablement était près de Jésus la veille, écoutant ses instructions, se présenta aux chefs des Prêtres pour traiter avec eux de la liberté et de la vie de son Maître. Il leur dit : — Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ? Ils convinrent de trente sicles ou deniers d’argent. Judas s’engagea et promit de leur livrer Jésus à l’insu du peuple. Trente sicles d’argent formaient à peu près cent francs de notre monnaie. C’était le taux de l’amende judaïque pour le meurtre d’un esclave, le prix d’un esclave ordinaire* Le prophète Zacharie avait dit : Il a été estimé comme un esclave, et son prix a été fixé à trente deniers.
LA PAQUE
a Pâque était la grande solennité religieuse des Juifs. Dieu avait lui-même institué cette fête pour être un souvenir de la grâce qu’il avait faite à Israël en le délivrant de la captivité d’Égypte, et une image de celle qu’il voulait faire à toute l’humanité en la délivrant de l’esclavage du péché par le sacrifice de son Fils unique, Jésus-Christ. Toutes les cérémonies en étaient symboliques en même temps que commémoratives, et formaient comme une prophétie de cette seconde délivrance à laquelle le monde entier aspirait. Le point capital de la Pâque était l’immolation et la manducation de l’agneau. Cet agneau, immolé dans le Temple suivant un rite scrupuleusement observé, rappelait celui que les Juifs avaient mangé debout, ceints pour le voyage et le bâton à la main, au moment de leur départ de l'Égypte, c’est-à-dire au moment de leur passage de la terre d’esclavage à la terre de liberté ; et
LA PAQUE
c’est pourquoi le nom de la fête était Pâque, qui signifie passage. Le sang de l'agneau avait été le signe de salut pour les premiers-nés d’Israël, lorsque l’Ange exterminateur fut envoyé de Dieu pour frapper tous les premiers-nés des Égyptiens. En même temps qu’il consacrait ces grands souvenirs, l’agneau pascal figurait l’Agneau de Dieu qui ôterait les péchés du monde, la victime incomparable dont le sang répandu préserverait de la mort éternelle tous ceux qui en seraient marqués. Ainsi l’immolation de l’agneau pascal, centre de l’ancien culte, et centre du nouveau, forme le point de jonction des deux alliances.
Quelques interprètes de la Loi, favorisés de l’Esprit saint, avaient entrevu ce grand mystère. Le nom même d'Eucharistie donné à la chair de l’agneau et conservé par l’Église, prophétisait un sacrifice plus auguste. Après avoir mangé l’agneau, Israël délivré, mais non encore en possession de la terre promise, avait été miraculeusement nourri dans le désert par la manne tombée du ciel. Les sages de l’ancienne Loi attendaient la réalité de la manne parfaite , dont cette manne réelle n’était pourtant que la figure; ils annonçaient un pain plus merveilleux pour le jour de la délivrance entière. Dieu avait voulu qu’ils fussent particulièrement attentifs à ce verset du Psaume LXX, que tous appliquent intégralement au règne du Messie : « Le froment croîtra sur
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la terre et jusque sur la cime des montagnes », ou, d’après la version chaldaïque : « Il y aura un sacrifice de froment sur le pays, sur les hauteurs des montagnes. » Us voyaient le rapport entre ce froment et la manne. Cotton, dans son Institution catholique, et Sepp, Vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ , citent quelquesunes de leurs interprétations, tant de ce texte que de plusieurs autres qui ont trait au même sujet. Rabbi Eliézer dit à propos de la manne du Messie : <t Les justes sont destinés à manie ger de cette manne dans l’époque qui arrive. « Et si tu demandes : Sera-ce de la même maie nière que la manne du désert? Non, mais « d’une manière plus élevée, si bien qu’il n’y « aura jamais rien eu de comparable. » R. Kimchi, sur le prophète Osée : tt Quelques-uns en- « tendent par ces paroles, ils vivront de fro- « ment, que dans l’avenir, quand le Sauveur « paraîtra, il y aura un changement, une transie substantiation dans la nature du froment. » R. Mosès, fils de Nachman : « La manne est « engendrée de la lumière divine, qui a pris « un corps d’après la volonté de son Créateur. » R. Mosès Hardasan, sur le Psaume XXXVIe : « Le pain qu’il donne à tous, c’est sa chair, « et pendant que l’on goûte le pain, il est changé « en chair. » R. Cahana, sur ces paroles de la Genèse : Liant son ânesse à la vigne : « Là,
LA PAQUE
« il nous est montré que le sacrifice qui se fera « par le moyen du vin, non-seulement sera changé « en la substance du Messie, mais aussi qu’il « sera converti en la substance de son corps. » R. Judas, commentant le 28e chap.- des Nombres, dit que le pain de proposition déposé dans le sanctuaire est appelé aussi pain des faces, « parce qu’il sera changé en la substance du « corps du Messie lorsqu’il sera sacrifié. C’est « pourquoi il ajoute : Vous prendrez garde à « m’offrir, c’est-à-dire que moi-même serai of- « fert. Et là il sera invisible et impalpable. Et « . nos maîtres disent encore qu’il est nommé au « pluriel , des faces , d’autant qu’en ce sacrifice « il y aura deux substances, à savoir, la divi- « nité et l’humanité. » R. Barachias, sur ces paroles de l’Ecclésiaste : Qu’est-ce qui a été? Ce qui sera : « Et comme il y a eu un pre- « mier Rédempteur, à savoir, Moïse, aussi il y « en aura un dernier : et comme le premier a « fait descendre la manne du ciel, ainsi le Ré- « dempteur, qui sera le Messie, sera le' pain de a froment en la terre. » R. Siméon, sur le Ps. LXXII : « Alors Dieu sera rempli de mi- « séricorde, et avec une puissante vertu de pa- « rôles qui sortiront de la bouche des prêtres, « il changera le sacrifice qui lui sera présenté « sur chaque autel au corps du Messie. » Enfin R. Salomon , sur ces paroles du même
psaume : Le froment sera sur la terre et sur la cime des montagnes : « Nos maîtres ont in- « terprété ceci des pains qui seront an temps a du Messie, dont il est écrit au livre dit Siphra, « que ces pains seront comme la paume de la « main et que chacun en prendra pour sa nour- « riture (i). » On trouve le même sens dans les deux autels du Temple, dont l’opposition est remarquée par le Juif Philon : l’autel extérieur, sans cesse inondé du sang des victimes; l’autel intérieur, d’où ne montait vers le ciel que la fumée du plus pur encens, et près duquel était la table portant les pains de proposition, symbole du sacrifice non sanglant qui devait remplacer toutes les victimes. C’était d’ailleurs la commune croyance parmi les Israélites, qu’à
(r) Ceux qui prétendent avoir consulté les livres rabbiniques n’y ont pas vu tout ce qu’ils renferment ; mais il ne faut pas les lire par les yeux des rabbins modernes. « Si nous avions entre nos mains les ouvrages des rabbins composés avant Jésus-Christ, et qui ont péri en grande partie lors de l’incendie de Jérusalem, nous serions étonnés de l’accord admirable que la dogmatique de l’ancien judaïsme présente avec celle du Christianisme, et de la différence qui existe sous ce rapport entre les Juifs d’aujourd’hui et leurs devanciers. Plusieurs manuscrits précieux existaient encore du temps de Pic de la Mirandoie, mais se sont perdus depuis. Il y eut un temps où les Juifs cherchaient par tous les moyens à se les procurer ou à les raturer dans les bibliothèques, afin de détruire les témoignages favorables au Christianisme. » Sepp.
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LA PAQUE. 47g
l’avénement du Messie tous les sacrifices cesseraient, mais que le sacrifice du pain et du vin durerait éternellement.
Le Messie est venu, toute vérité va sortir de l’ombre, et toutes les attentes éveillées en ceux qui méditaient la Parole vont être remplies.
Le jeudi matin, premier jour de la fête, les Apôtres demandèrent à Jésus où ils iraient faire les préparatifs pour manger la Pâque. Il les en instruisit d’une manière qui marquait sa puissance, leur disant d’aller à la ville, de suivre un homme qu’ils rencontreraient portant une cruche d’eau, d’entrer avec lui dans la maison où il s’arrêterait , et que ce serait là.
Tout arriva de la sorte, et sur le soir, accompagné des Douze , Jésus vint au lieu qu’il avait choisi. D’après la tradition , la maison de la Gène s’élevait à l’endroit où , du temps de David et de Salomon, l’arche était restée quarante ans. Jésus attendit l’heure, et lorsque les étoiles parurent, il se mit à table, et les Douze avec lui. En ce moment , suivant la manière juive de mesurer le jour, le vendredi était déjà commencé (t).
(1) a Pour les Hébreux, le jour commençait au. coucher du soleil. Suivant cette façon de compter, le sixième jour, qui était la veille du Sabbat, a donc vu successivement la
Le repas pascal était une véritable cérémonie religieuse. Notre-Seigneur en observa ponctuellement les rites, et l’agneau fut mangé comme le prescrivait la loi de Moïse. C’était proprement la Cène. On faisait ensuite un autre repas plus libre. C’est pendant ce second repas que la réalité succéda aux figures et que la véritable Eucharistie fut instituée.
ce Sachant donc que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, et que Judas, lui-même livré à Satan, avait résolu de le livrer aux Juifs, il voulut donner aux siens, qu’il avait toujours aimés, une nouvelle et plus grande marque de son amour. Il déposa sa robe, se ceignit d’un linge, versa de l’eau dans un bassin et commença de laver les pieds de ses Disciples, les essuyant du linge qu’il avait ceint. » C’était une fonction d’esclave que remplissait ainsi Celui à qui tout a été mis entre les mains par le Père.
Lorsqu’il vint à Simon-Pierre, celui-ci s’écria :
célébration de la Pâque mosaïque par le Sauveur (la manducation de l’Agneau pascal), le lavement des pieds, l’Institution de l’Eucharistie , l’agonie de Gethsémani, toute la Passion de Jésus, son immolation, sa mort, la descente de la croix et la mise au sépulcre. Une même journée juive a vu tout cela. » (Foisset, Histoire de Jésus-Clirist d’après les textes contemporains. 1 vol. in--i2. Paris, Vives.)
LA PAQUE
Vous, Seigneur, vous! me laver les pieds! Jésus lui dit : « Ce que je fais, tu ne le com- • prends pas maintenant, mais tu le comprendras. » — Je ne souffrirai jamais, reprit Pierre, que vous me laviez les pieds ! — « Si je ne te lave les pieds, répondit Jésus, tu n’auras point de part avec moi. » Il faisait allusion à la purification spirituelle, nécessaire pour recevoir dignement les saints mystères; le lavement des pieds en était ici le symbole. Pierre, sans doute, ne le comprit pas encore, mais il comprit le mérite de l’obéissance; et, avec l’ardeur franche de son caractère, il s’écria : — Seigneur, ne me lavez pas seulement les pieds, mais les mains et la tête ! Jésus lui répondit : « Celui qui a « été lavé n’a besoin que de se laver les pieds « pour être entièrement pur. Or, vous êtes « purs, mais non pas tous. »
Judas était présent, et Jésus lui lava les pieds.
Ayant terminé, il se remit à table et leur dit : « Savez-vous ce que je viens de faire ?
<« Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous « dites bien, car je le suis. Si donc je vous « ai lavé les pieds, moi qui suis votre Seigneur « et votre Maître, vous devez aussi vous laver <1 les pieds les uns aux autres : car je vous ai « donné l’exemple, afin que ce que j’ai fait, vous « aussi le fassiez. En vérité, en vérité, je vous
« le dis,’ le serviteur n’est pas plus grand que « le Maître, ni l’envoyé plus grand que celui « qui l’envoie. Vous serez heureux si vous com- « prenez cela et si vous le faites. »
Il leur dit encore : « J’ai désiré d’un grand « désir de manger cette Pâque avec vous avant « que je souffre; car, je vous le déclare, je ne « la mangerai plus désormais jusqu’à ce qu’elle « soit accomplie dans le royaume de Dieu. * Sur la fin du repas, il prit la coupe, et la leur présentant après avoir rendu grâces, il dit : « Prenez et partagez entre vous ; car, je vous « le dis, je ne boirai plus du fruit de la vigne « jusqu’à ce que vienne le règne de Dieu. » Ensuite il prit du pain, rendit grâces, le bénit, le rompit et le distribua à ses Disciples, en leur disant : « Prenez et mangez; ceci est mon « corps qui est donné pour vous. Faites ceci en « mémoire de moi. »
Enfin, après qu’il eut soupé, prenant encore une fois la coupe, et ayant rendu grâces, il la leur transmit , disant : « Buvez-en tous; car « ceci est mon sang, le sang de la nouvelle al- « liance, qui sera répandu pour vous et pour plu- « sieurs pour la rémission des péchés. » Et ils en burent tous.
Après cette scène auguste, une parole de Jésus vint tout à coup consterner les Apôtres. Il leur dit, avec une émotion qu’il leur laissa voir :
LA PAQUE. 483
« L’un de vous me trahira. La main de celui « qui me trahit est avec moi, à cette table. » Ils se regardèrent d’abord l’un l’autre, incertains de qui il parlait. Enfin Pierre, placé à côté de Notre-Seigneur, mais derrière lui, fit signe à Jean, placé de l’autre côté, et lui dit : « Qui est-ce? » Pierre, en cette circonstance, s’informant le premier du nom de l’hérétique, accomplissait sa fonction de chef de l’Église. Or, la tête de Jean touchait presque le sein de Jésus. S’approchant davantage encore, il lui dit, à demi-voix : « Seigneur, qui est-ce ? » Jésus répondit de même : « Celui à qui je présenterai du pain trempé. » Les autres n’entendirent point ; et tous, grandement attristés, commencèrent chacun à demander à Jésus : Est-ce moi, Seigneur ? En quoi ils firent voir tout à la fois leur humble défiance d’eux-mêmes et leur charité pour leurs frères. Jésus, ménageant encore Judas et le voulant laisser libre, se contenta de répondre : « C’est un des Douze, qui met la main « au plat avec moi. Pour le Fils de l’Homme, « il s’en va, selon ce qui est prédit de lui; «t mais malheur à l’homme par qui il sera lift vré. Mieux eût valu pour celui-là qu’il ne « vînt pas au monde ! »
Cependant Judas voulut parler comme les autres. A son tour, il osa demander : « Maître, est-ce moi ?» — « Tu l’as dit », lui répondit
le Seigneur, mais de façon que le traître seul pût l’entendre. Et ayant trempé du pain, il le donna à Judas l’Iscariote, fils de Simon. C’était une marque d’affection que ce misérable recevait encore de son Maître. Il n’en fut point touché, ou s’il sentit quelque mouvement de remords, il l’étouffa, fortifié à commettre son crime. C’est pourquoi il est marqué que dès que Judas eut pris le morceau, Satan s’empara de lui. Jésus lui dit donc : « Ce que tu fais, fais-le vite. » Judas sortit aussitôt. Aucun de ceux qui étaient à table ne comprit cette scène rapide. Jean luimême , qui connaissait le traître , ne savait pas qu’il lût au moment d’exécuter son dessein.
L’excommunié allait s’entendre avec les chefs de la garde du Temple, qui devaient se saisir de Notre -Seigneur. Sa sortie du Cénacle est l’ouverture et le premier épisode de la Passion. , Une parole d’allégresse s’échappa du cœur de Jésus, comme pour saluer ce seuil de la mort :
« C’est maintenant, dit -il, que le Fils de l’Homme est glorifié, et que Dieu est glorifié par lui ! » Il commença aussitôt le discours après la Cène, formé de la substance de ses enseignements, et qu’il semble nous avoir laissé pour que le monde entier le pût voir tel qu’il apparut sur le Thabor, resplendissant de lumière divine, et tel en même temps qu’il fut toujours* plein de bénignité. . 7 --
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