‹ La vie de Notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 95 sur 106 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

PILATE

a multitude qui était chez Caïphe, juges et valets, entraînant Jésus garrotté, se rendit tumultueusement au palais du gouverneur romain, Ponce- Pilate. Notre-Seigneur, à son départ d’Ephraïm, avait, dit : <t Nous al- « Ions à Jérusalem, où le Fils de l’Homme sera « livré aux chefs des prêtres et aux docteurs de « la Loi, qui le condamneront à mort et le li- « vreront aux païens. » Le flambeau des prophéties, éclairant tout ce supplice hideux et effroyable, n’y laisse pas la majesté divine voilée nn seul instant.

Les Juifs s’agitaient devant le prétoire, mais sans entrer, pour ne pas se souiller au contact de la maison d’un païen. On reconnaît les Pharisiens que Notre-Seigneur a décrits ! La Loi ne leur défendait pas d’entrer dans la maison d’un païen; cela était purement de leurs observances; elle leur défendait de tuer l’innocent.

Pilate sortit et leur demanda quelle accusation ils portaient contre cet homme. Ils lui criè-

rent que c’était un malfaiteur , qu’autrement ils ne l’auraient pas amené. Pilate leur dit de le juger eux-mêmes, suivant leur loi. Iis reprirent : « Vous savez qu’il ne nous est plus permis de mettre personne à mort. » Donc le sceptre n’était plus en Juda, et le temps du Messie était arrivé.

Faisant tout pour que Jésus' fût mis à mort, ses ennemis préféraient d’ailleurs n’être pas officiellement ses juges. Suivant la Loi ils n’auraient pu le condamner qu’à la lapidation, et ils voulaient le submerger dans l’ignominie de la croix. L’auteur du livre de la Sagesse fait dire aux méchants qui complotent la perte du Juste : Condamnons-le à la mort la plus honteuse. D’un autre côté, ils songeaient à se couvrir contre l’indignation et la résistance possible du peuple; car cette valetaille qu’ils avaient jusqu’ici déchaînée, ce n’était pas encore la force. Quand le gouverneur aurait pris la responsabilité de la condamnation, il s’intéresserait davantage à faire exécuter la sentence. La haine et la politique des Juifs concouraient également « afin que s’accomplît la parole qu’avait dite Jésus pour marquer de quelle mort il devait mourir. »

Ils commencèrent donc à l’accuser devant Pilate : « Nous l’avons trouvé, dirent-ils, qui pervertissait notre nation, qui défendait de payer le tribut à César, et qui se donnait les noms de

PILATE

Christ et de Roi. » Cinq jours auparavant Jésus leur avait dit : « Rendez à César ce qui est à César. »

Pilate ne les crut pas; mais, sur une accusation de cette nature, sa charge l’obligeait à un semblant d’information. Il rentra, fit comparaître Jésus et lui dit : — Tu es le roi des Juifs? Jésus répondit : « Le dites-vous de vous-même , ou « d’autres vous l’ont-ils dit de moi ? » — Est-ce que je suis Juif! répliqua Pilate. Ceux de ta nation te mettent en mes mains. Qu’as-tu fait ?

C’était le juge régulier qui parlait, Jésus continua de répondre : « Mon royaume, dit-il, n’est « pas de ce monde. Si mon royaume était de ce « monde, mes serviteurs combattraient pour que « je ne fusse point livré aux Juifs ; mais mon « royaume n’est pas maintenant d’ici. » Pilate reprit : — Ainsi donc, tu es roi? Jésus répondit : — « Vous le dites, je suis roi. »

David avait chanté : Le Seigneur ma établi

roi sur sa sainte montagne de Sion ( l’Eglise ) pour annoncer son commandement. Jésus, achevant de répondre à Pilate, décrit de la même manière sa royauté : « Je suis né et venu au « monde, à cet effet de rendre hommage à la

« vérité. Et celui-là écoute ma voix qui est du *

« parti de la vérité. »

Pilate dit : — Qu’est-ce que c’est, la vérité? Dans tout l’Évangile, il n’y a point de trait

d’exactitude historique plus frappant que ce mot. Non-seulement il peint à jamais les grands et les juges de la terre, mais il était alors particulièrement le résumé pratique de toute la philosophie, le dernier mot de la sagesse humaine. En le prononçant, le Romain ne demandait point de réponse, il était assuré qu’il n’y en avait point.

Pilate alla donc aux accusateurs de Jésus, et leur dit : — Je ne trouve aucun crime en cet homme.

Une pareille décision, après un interrogatoire si court, fait assez connaître que le juge était déjà instruit sur le compte de l’accusé, et que les clameurs des Juifs ne l’abusaient point. Ceux-ci, cependant, continuèrent de charger Jésus et multiplièrent les calomnies. Jésus se taisait, comme il avait fait devant Caïphe ; c’était au juge à demander des preuves. Pilate, embarrassé de son rôle, dit à Jésus : — N’entends-tu pas combien de choses ils avancent contre toi ? Mais Jésus ne répondit plus. Pilate en était grandement étonné. Il ne comprenait pas que Jésus, lui ayant dit ce qu’il fallait pour éclairer sa conscience, ne lui devait plus rien, et que c’était à lui, juge, de défendre l’accusé qu’il trouvait innocent. Pilate avait ce malheur des hommes qui se soucient peu de savoir ce que c’est que la vérité, et qui doutent qu’il y ait une vérité : il était faible devant

PILATE. 5l9

le mensonge puissant. Les Juifs sentirent l’avantage que leur faisait sa faiblesse. Ils se mirent à crier plus fort contre Jésus , disant : — Il soulève le peuple par la doctrine qu'il prêche dans toute la Judée, depuis la Galilée où il a commencé, jusqu’ici.

En les entendant parler de la Galilée, Pilate crut avoir trouvé une issue pour sortir honnêtement de cette cause. Jésus étant Galiléen et de la juridiction d’Hérode, il le renvoya devant ce prince, qui se trouvait pour lors à Jérusalem.

Hérode se réjouit de voir Jésus, pensant qu’il erait devant lui quelque miracle. Il se mit à l’interroger avec une grande abondance de paroles. Jésus ne lui répondit point , non plus qu’aux accusateurs qui l’avaient suivi. Le prince et ses courtisans, blessés de son silence, le traitèrent avec dérision, à l’imitation des valets de la maison de Caïphe. On le revêtit d’une robe blanche, comme on avait coutume d’habiller les fous, et on le renvoya à la barre de Pilate en remerciant ce dernier de sa courtoisie. A cette occasion, Hérode et Pilate, auparavant ennemis, se réconcilièrent.

Pourtant le Gouverneur ne voulait point faire mourir Jésus. N’osant agir d’autorité, il imagina de proposer aux Juifs un arrangement. — Vous savez, leur dit-il, que je n’ai trouvé en cet

homme aucun des crimes dont vous l’accusez ; Hérode non plus. Ainsi il ne mérite point la mort. Je le ferai donc châtier et je le renverrai.

C’est la justice de Pilate ! Mais soit que ce moyen ne lui parût point sûr ou qu’il le trouvât lui-même odieux , il en proposa un autre encore.

A la solennité de Pâques, le peuple pouvait faire relâcher un prisonnier. Or, il y avait dans la geôle de Jérusalem un malfaiteur fameux, nommé Barabbas , coupable de vol , de sédition et de meurtre. Pilate leur donna le choix de délivrer ce Barabbas ou Jésus. Il ne l’aurait pas offert aux Scribes et aux Prêtres , dont il connaissait la haine, mais il comptait que le peuple se prononcerait pour l’innocent. Une circonstance singulière dut ajouter à son désir de ne point condamner Jésus. Sa femme lui envoya dire de n’avoir rien à démêler avec la cause de ce juste, et qu’elle était fort tourmentée d’un songe qu’elle avait eu le jour même à son sujet.

Mais l’attente de Pilate fut promptement déçue. D’une part, les Pharisiens avaient travaillé la foule -, de l’autre, Barabbas, larron homicide et séditieux, n’était pas impopulaire. Les foules, dit Origène, se reconnaissent en Barabbas. A l’extérieur on y voit quelques séditieux, quelques homicides , quelques voleurs : beaucoup plus

PILATE

sont tels en leur âme. Ils demanderont toujours Barabbas; car quiconque fait le mal ou le veut faire, demande que le Christ soit lié et Barabbas déchaîné. D’autres interprètes observent que Barabbas signifie Jils de leur Maître, et que le maître de tout ce monde-là, comme Jésus le leur avait dit, c’était Satan. Lors donc que Pilate eut fait sa proposition, la foule, à sa grande surprise, lui cria : — Donnez -nous Barabbas!

— Mais, reprit-il, que voulez-vous donc que je fasse au roi des Juifs, à Jésus appelé le Christ? Ils crièrent : — Otez-le-nous ! Crucifiez-le !

C’était le supplice des esclaves; les esclaves le demandaient pour celui qui leur avait dit : La vérité vous rendra libres.

Pilate reprit : — Quel mal a-t-il fait? Je ne vois rien en lui qui mérite la mort. Et revenant à son premier dessein : — Je vais donc, ajoutat-il, le faire châtier, et je le renverrai. Mais les Juifs redoublèrent leurs clameurs, criant toujours :

— Crucifiez-le ! Crucifiez-le ! Donnez-nous Barabbas !

Pilate commença de craindre que tout ceci ne tournât en sédition et ne devînt une mauvaise affaire pour lui personnellement. Déjà, dans une circonstance grave, il avait eu le dessous contre la persévérance des Juifs à Jérusalem et à Rome. Il donna l’ordre de relâcher Barabbas et de flageller Jésus.

Ordinairement la flagellation précédait l’exécution des sentences de mort. On dépouillait le patient, et quatre soldats le frappaient sans compter les coups, avec des lanières de cuir armées de petites boules de plomb ou d’ongles de fer. Ce supplice était si cruel que souvent les condamnés en mouraient.

Quand Notre-Seigneur l’eut enduré, les soldats romains, d’eux-mêmes ou à l’instigation des Juifs, voulurent s’amuser de lui, comme on avait fait chez Caïphe et chez H érode. Ils le couvrirent d’un haillon écarlate, lui enfoncèrent sur la tête une couronne d’épines, placèrent dans ses mains liées, en guise de sceptre, une tige de roseau. Et, fléchissant le genou et se prosternant, ils lui disaient : — Roi des Juifs, salut! Ensuite, comme pour se venger même de ces faux hommages, ils crachaient sur lui, le souffletaient, prenaient entre ses mains le roseau et le frap paient sur la tête. Annonce sinistre de la rage des futurs renégats. La soif d’étouffer le Fils de Dieu dans l’opprobre, la dérision des misérables soufflée par les Scribes, tolérée par les puissants, est le caractère le plus marqué et aussi le plus prophétique de la Passion.

Jésus souffrait tout sans se plaindre, sans détourner la face, muet comme l’agneau que l’on égorge, ainsi que ses Prophètes l’avaient représenté.

Lorsque Pilate eut jugé qu’il y en avait assez

PILATE

et que les Juifs pourraient enfin être contents, il sortit du prétoire, et leur dit : — Voici que je vous l’amène; sachez que je ne trouve en lui aucun crime!

Il fit paraître Jésus sanglant, déchiré, la couronne d’épines sur la tête, les mains liées, les épaules couvertes de la pourpre de moquerie, et il dit : — Voilà l’homme!

Le peuple se tut. Les gens du Temple et de la Loi et leurs satellites crièrent : Crucifiez-le ! Pilate, irrité, reprit : — Crucifiez-le vous-mêmes; car, pour moi, je ne trouve point de crime en lui. C’était la quatrième déclaration qu’il en faisait; il la fera encore. Les Juifs répondirent : — Nous avons une loi, et suivant cette loi, il doit mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu.

Au crime d’État que Pilate refusait d’admettre, ils substituaient un crime de religion.

Ce mot redoubla les perplexités et les secrètes terreurs du païen. Jésus lui avait manifestement inspiré du respect. Ce sage dont on rapportait tant de choses merveilleuses, ce héros de patience, cet homme innocent et pur ne pouvait-il pas être, en effet, le fils de quelque divinité? Il ramena Jésus dans le prétoire et lui dit : — D’où es-tu? Jésus ne lui répondit point. Pilate reprit : — Tu refuses de me parler? Ignores-tu que j’ai le pouvoir de te crucifier et le pouvoir de te délivrer ?

Jésus, montrant sa commisération pour ce puissant de la terre, daigna lui dire un mot : « Vous n’auriez, lui répondit-il, aucun pouvoir « sur moi s’il ne vous eût été donné d’en haut. « C’est pourquoi le péché de celui qui m’a livré « à vous est plus grand que le vôtre. »

Parole de grâce dont Pilate pouvait profiter. Malheureusement, il était plus subjugué par une vaine pitié que converti par la justice. Il cherchait toujours le moyen de délivrer Jésus, mais toujours sans se compromettre lui-même. Il ne le trouva pas. Les Juifs lui crièrent : — Si vous le relâchez, vous ne servez point César; car Jésus s’est fait roi, et quiconque se fait roi se déclare contre César!

Ils élevaient maintenant une accusation de lèse-majesté, crime irrémissible devant Tibère, et sur lequel tous les délateurs étaient accueillis.

La faible conscience de Pilate ne put tenir contre ce dernier assaut. Néanmoins elle continua de protester. S’étant lassis dans son tribunal, au dehors, il fit ramener Jésus devant les Juifs, et leur dit de nouveau : — Voilà votre Roi. Ils crièrent : — A bas! à mort! Crucifiez-le ! — Crucifierai-je votre Roi ? dit encore Pilate. Les Princes des Prêtres répondirent : — Nous n’avons d’autre roi que César.

Ils constatent plus directement que le temps

Dilate.

du Messie est arrivé, et qu’ils le refusent. Ils connaîtront ce qu’ils lui préfèrent et quels rois sont Barabbas et César.

Le tumulte allait croissant, Pilate se décida. Mais il voulut donner une dernière attestation de l’innocence de Jésus, dernière attestation aussi de son propre crime. Il fit apporter de l’eau, et, se lavant les mains devant le peuple, il leur dit : — Je suis innocent du sang de ce juste*, c’est vous qui en répondrez. Tous s’écrièrent : — Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants !

Pilate leur abandonna Jésus pour en faire ce qu’ils voudraient.

A Bethléem on voyait éclore des vertus nouvelles*, ici surgissent des crimes nouveaux, des types plus hideux de la haine de la justice et du mépris de la vérité. Quelle lignée enfanteront ce Judas, ce Caïphe, cet Hérode, cette foule! Que de fois le concours des traîtres et des apostats fera reparaître la vile face de ce Pilate, dont le jugement absout le Christ et dont la lâcheté le crucifie!

<£*eei

Page 1