CHAPITRE XXXI
LE CALVAIRE
'homme se plaît aux souffrances de J* l’homme, et quand l’impie a pouvoir sur le juste, rarement il se contente de le mettre à mort. Après que Pilate eut prononcé sa sentence, les soldats recommencèrent la scène du couronnement d’épines; Jésus condamné subit une seconde fois leurs coups et leurs avanies. Ensuite, ils lui ôtèrent le manteau rouge, lui remirent ses vêtements et le conduisirent hors de la ville, au lieu nommé le Calvaire, en hébreu Golgotha. Suivant une tradition très-ancienne, là aurait été inhumé Adam, le premier pécheur. Ce qui est plus certain, c’est que le Calvaire était la place des exécutions : Calvaire, lieu des décapités.
Un écrivain de nos jours qui a promené son impiété en terre sainte et qui a mérité d’en revenir plus impie, observe qu’il ne faut se représenter le Calvaire tel que la poésie chrétienne l’a fait. Il n’y a vu , pour lui , qu’un lieu vil et
mesquin. L’on peut concéder aux ennemis de Jésus que le Calvaire était ignoble comme la croix. Rien n’a dû manquer à l’injure du supplice que le Fils de Dieu voulut subir pour racheter le monde. Et que pouvait-il trouver d’infame sur le Calvaire qui fût comparable à l’infamie des hommes !
Le *Calvaire était donc le lieu des exécutions capitales. Saint Jean Chrysostôme en donne cette raison, ignorée des incrédules, oubliée des renégats : Le Seigneur ne voulut pas souffrir dans le Temple, ni sous un toit, afin que vous ne pensiez pas qu’il était mort pour le peuple juif seulement*, il a souffert en dehors de la ville et au delà des murs, afin que vous sachiez que c’est un sacrifice pour tous, et qu’il est l’oblation de toute la terre et la purification du genre humain.
Jésus, sortant du prétoire, portait sa croix. Les suppliciés allaient ainsi à la mort, chargés de l’instrument de leur supplice. Il réalisait la figure d’Abel conduit par son frère dans un champ pour y être tué, la figure d’Isaac chargé du bois de son sacrifice, la figure de Joseph et de sa robe teinte de sang. En même temps, c’était l’accomplissement de l’une des prophéties de gloire qui concernaient le Messie : Il portera sur son épaule le signe de sa puissance.
Deux criminels étaient conduits par la même
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escorte, pour subir la même peine; une autre prophétie disait : Il a été mis au rang' des scélérats.
Il traversa de la sorte Jérusalem.
Cependant il succombait. Il n’avait que les forces humaines. Dans la crainte sans doute qu’il n’expirât en chemin , les soldats arrêtèrent aux portes de la ville un homme qui passait, et le requirent, suivant la coutume romaine, pour porter la croix du supplicié. Cet homme, nommé Simon, était un Lybien de la ville de Cyrène, père de deux Disciples. Simon signifie obéissant ; Cyrène, héritier; figure du peuple des nations, autrefois étranger, maintenant héritier par son obéissance. A la place du Juif devenu indigne, il se laisse charger de la glorieuse ignominie.
Une grande foule suivait, les uns silencieux, les autres poussant des huées. Il y avait aussi des femmes qui pleuraient. Jésus, se tournant vers elles, leur dit : « Filles de Jérusalem , ne « pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous- « mêmes et sur vos enfants. Des jours viennent . « où l’on dira : Heureuses les stériles ! heu- « reuses les entrailles qui n’ont point enfanté,
« les mamelles qui n’ont point allaité ! »
Arrivé sur le Calvaire, on lui présenta un vin mêlé de myrrhe et de fiel que l’on donnait aux condamnés pour les assoupir. Il le goûta, mais ne le voulut point boire. En goûtant cette amer-
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tume , il obéissait , il expiait les intempérances des hommes, il accomplissait les prophéties; en refusant de boire, il écartait le soulagement artificiel d’une sorte d’ivresse; il montrait qu’il a bien connu l’amertume du péché, puisqu’il en a subi la peine, mais qu’il n’en a pas avalé le poison .
Les soldats le dépouillèrent. Adam , vaincu , se couvrit de vêtements ; celui-ci se dépouille pour vaincre. Revêtu de la splendeur de son innocence, il monte sur la croix. Tel le premier homme avait habité dans le Paradis, tel le second entrera dans le Paradis. Il dépose au seuil les signes de la mortalité.
« Alors ils le crucifièrent, et avec lui les deux voleurs, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. » Ainsi parle l’évangéliste saint Luc. Le verset suivant fait comprendre comment les fidèles du Christ ont pu s’interdire tout accent de colère contre ses bourreaux : « Et Jésus disait : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »
Une seule circonstance troublait le triomphe du Sanhédrin. Pilate avait dressé un écriteau qu’il fit attacher au-dessus de la tête de Jésus. Il portait : Jésus de Nazareth, le roi des Juifs. Beaucoup pouvaient lire ces paroles, parce que l’inscription était en trois langues : hébraïque, grecque et latine. Les Pontifes, y trouvant une
injure pour leur nation, réclamèrent auprès de Pilate : — N’écrivez pas roi des Juifs, lui direntils, mais qu’il s’est dit roi des Juifs. Pilate, importuné, ne les écouta point. Selon toute apparence, il croyait que Jésus était Fils de David, c’est-à-dire réellement roi des Juifs, comme il l’avait toujours nommé durant le procès. Il répondit durement : — Ce que j’ai écrit est écrit. « Que la royauté de Jésus soit donc écrite en langue hébraïque, qui est la langue du peuple de Dieu, et en la langue grecque, qui est la langue des doctes et des philosophes, et en la langue romaine, qui est celle de l’empire et du monde. Et vous, ô Grecs inventeurs des arts, vous, ô J uifs héritiers des promesses , vous , Romains, maîtres de la terre, venez lire ( i ) ! »
Les Evangélistes ont marqué une autre circonstance, où nous pouvons reconnaître la miséricorde qui voulut multiplier et accomplir les prophéties jusqu’aux moindres détails pour aider notre incrédulité. Après avoir crucifié Jésus, les soldats prirent ses habits et en firent quatre parts, une pour chacun d’eux, mais ils tirèrent au sort sa tunique, qui était sans couture. Le prophète avait dit : Ils ont partagé mes habits entre eux et ils ont tiré ma robe au sort. Juifs et païens,
(1) Bossuet.
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juges, grands, docteurs, peuples et populace et soldats, tous ceux qui ont insulté, frappé, livré Jésus, tous ceux qui l’ont couvert de crachats, tous ceux qui l’ont mis à mort, tous ont allumé autant de flambeaux qui font resplendir sa divinité ; ils n’ont pu porter un coup qui ne déchirât quelque lambeau du voile; plus ils se sont acharnés à lacérer la chair de l’homme, plus ils ont découvert le Dieu.
D’autres prophéties germaient sur. le Calvaire, pour s’accomplir plus tard. La Passion de Jésus-Christ devait fournir le type des souffrances triomphantes de son Église, toujours victorieuse sur le flot mugissant de la dérision. Quatre soldats veillaient assis au pied de la croix. C’était plus qu’il ne fallait pour écarter le petit nombre d’amis qui auraient pu être tentés de détacher la victime ou seulement d’adoucir son supplice. Les ennemis étaient libres. Voyant donc Jésus à la croix ils secouaient la tête et le chargeaient de malédictions. Ils lui criaient : — « Eh ! Sauveur, toi qui détruis le temple de Dieu et le rebâtis en trois jours, sauve-toi donc toi-même ! Si tu es le Fils de Dieu, descends de cette croix ! » Satan dans le désert lui avait dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ! » La voix des enfants ressemble à celle du père. Le peuple se moquait; les principaux de la nation, mêlés au peuple, se moquaient plus amèrement.
Ils disaient ces choses que le monde n’a pas cessé d’entendre : Il a sauvé les autres (on ne songeait pas encore à contester ses miracles), et il ne peut se sauver lui-même ! Qu’il se tire de là et nous croirons en lui ! Il se confie en Dieu : si Dieu l’aime, qu’il le délivre ! Excités par ces clameurs, les soldats lui insultaient à leur tour, répétant l’éternel propos de toutes les incrédulités : « Donne-nous un miracle. Si tu es roi, si tu es Dieu, fais-le voir, sauve-toi, tire-toi de nos mains ! » Enfin les voleurs crucifiés à ses côtés se joignirent aux blasphémateurs. Derniers personnages qui eussent manqué à la scène et qui complètent les types de l’incroyance, tels qu’on les retrouvera partout désormais. Tournant la tête vers Jésus, ils lui dirent : — Si tu es le Christ, sauve-toi et sauve-nous.
Mais il plut à Dieu outragé que le monde reçût ici même l’exemple de la confession la plus parfaite et de la prière la plus miséricordieusement exaucée. L’un de ces larrons, changeant de langage, dit à l’autre : « Ne crains-tu pas Dieu non plus, toi? Pour nous, c’est avec justice que nous sommes punis , et nous recevons ce que nos actions méritent; mais celui-ci n’a rien fait de mal. » Puis s’adressant à Jésus : — « Seigneur, ajouta-t-il, quand vous serez dans votre royaume, souvenez-vous de moi ! » Voilà l’hu-
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milité, la foi profonde, la ferme espérance, tout ce que Dieu demande au pécheur. Et Celui qui était venu à la recherche des brebis perdues de la maison d’Israël, et qui avait dit : « Quiconque ne rougira pas de moi devant les hommes, je ne rougirai pas de lui devant mon Père », celui-là, Jésus, le Fils unique de Dieu, répondit au larron : « En vérité, aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le Paradis. »
Au centre de cette multitude indifférente, hostile, ou même furieuse, au pied de la croix, un petit groupe de quatre personnes consolait les regards et le cœur de l'Homme-Dieu. Marie, sa mère, l’avait suivi jusque-là. Elle entendait les ► clameurs, les insultes, les rires *, elle voyait couler le sang de son Fils. Elle se tenait debout au pied de la croix. A côté étaient Marie, sa sœur, femme de Cléophas, mère de ceux que l’on appelait les frères du Seigneur *, puis Marie-Magdtlaine, la pécheresse, et Jean, seul des Disciples. Pierre ne s’y trouvait point. On ne peut croire que la crainte l’ait écarté depuis qu’il avait quitté en pleurant la cour de Caïphe } encore moins que l’amour lui ait manqué. Peut-être se tenait-il un peu plus loin dans la foule, où il y avait d’autres saintes femmes-, peut-être, obéissant au com- • mandement de Notre-Seigneur : « Quand tu seras converti, confirme tes frères », s’occupait-il déjà de réunir les Apôtres dispersés et de raffer-
mir leur foi. Si l’on devait ici accuser Pierre, il est vraisemblable qu’on l’aurait su par un mot de son Disciple, l'évangéliste saint Marc, c’està-dire par lui-même.
Quoi qu’il en soit, Notre-Seigneur voyant sa mère, et auprès d'elle le Disciple qu’il aimait, lui dit : « Femme, voilà votre fils. » Et ensuite il dit à Jean : « Voilà ta mère. » Jean représentait les enfants de l’Église. Par ce testament de la croix, Marie était donnée pour mère à tous les fidèles, le Christianisme était enrichi des surabondances de la consolation et de la miséricorde.
Jésus n’avait plus qu’à mourir. Il entra dans le silence et le soleil s’obscurcit. Ces ténèbres, qui commencèrent peu après le crucifiement et qui durèrent jusque vers l’instant où Jésus rendit le dernier soupir, n’étaient pas la nuit, comme les clartés joyeuses de Bethléem n’avaient pas été le jour; c’était une sorte de deuil et de stupeur de la nature, le signe dans le ciel que les Juifs avaient demandé. Ils le recevaient sans le comprendre, comme ils allaient, sans le comprendre, recevoir le signe de Jona's.
On touchait à la neuvième heure, qui est, suivant notre manière de compter, trois heures après midi. Lorsqu’Âdam eut péché, il entendit la voix de Dieu dans le jardin, à l’heure où s’élève la brise après le milieu du jour, et
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c’est à ce moment qu’il lui fut dit qu’il retournerait à la terre. A cette même heure, le nouvel Adam, réparateur de toute chose, sortant de son silence, s’écria d’une voix forte : a Eli, Eli, lamma sabachtani, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez- vous délaissé! » Ce sont les premières paroles du psaume XXI, prophétique de la Passion, dont il décrit les principales circonstances. Jésus les déclarait accomplies et en même temps, comme homme, soumis à la peine du délaissement intérieur, il révélait la plus cachée et la plus amère de ses souffrances.
Afin que l’Ecriture fût accomplie, Jésus dit encore : « J’ai soif! » Une parole équivalente avait été adressée à la Samaritaine. Cette soif, qu’il éprouvait jusqu’au tourment, c’était la soif du salut des âmes. Elle revient ici avec le même sens d’amour divin, et à la fois comme l’expression de la souffrance physique. Il y avait là un vase plein de vinaigre. L’un des assistants y trempa une éponge attachée au bout d’un roseau et l’approcha des lèvres du Crucifié. Il goûta ce breuvage. Le prophète avait écrit : Dans ma soif, ils mont abreuvé de vinaigre. Désormais, . rien ne manquait plus aux traits du sacrifice. Jésus dit : « Tout est consommé. » Puis, élevant de nouveau la voix avec force, il s’écria :
« Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains! » Et, inclinant la tête, il rendit l’esprit.
C’était mourir en maître de la mort. Cette liberté d’intelligence et de volonté sur la croix, cette constatation de l’accomplissement de toutes les circonstances annoncées dans les Prophètes, ce grand cri, cette force revenue après ce long supplice, révélaient la pleine liberté de Celui qui avait dit : « J’ai le pouvoir de quitter ma vie et le pouvoir de la reprendre. » D’autres signes manifestèrent à l’instant la gloire du Dieu fait homme : le voile du Temple se déchira, laissant enfuir les mystères anciens; la terre frémit, des tombeaux s’ouvrirent, des morts apparurent à la vie. Des âmes aussi sortirent des ténèbres: L’officier romain qui avait présidé à l’exécution, s’écria : « Cet homme était vraiment le Fils de Dieu ! »
Mais , tandis que ce Gentil louait Dieu à haute voix, les Juifs, saisis de crainte, se frappaient la poitrine et regagnaient silencieusement leurs maisons. Aucun ne confessait le crime, la plupart ne le regrettaient que parce qu’ils commençaient à trembler que le nom de Jésus ne périt pas.
Cependant, afin que les suppliciés ne restassent point exposés durant le Sabbat, et qu’on pût les enlever le jour même, des soldats envoyés par Pilate à la demande des Juifs, rompirent les jambes des deux larrons* pour les achever. Voyant que Jésus avait déjà cessé de vivre, ils ne le frappèrent point de la sorte, mais
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l’un des soldats lui porta au flanc un coup de lance , et de cette blessure il sortit du sang et de l’eau. Suivant l’opinion commune, l’eau était naturelle et élémentaire : elle figurait le baptême , et le sang figurait l’Eucharistie. C’est pourquoi les Pères disent que l’Église, dont les deux principaux Sacrements sont ici représentés, est sortie du côté de Jésus-Christ mort comme Eve était sortie du côté d’Adam endormi.
Ces circonstances encore accomplissaient les prophéties : Vous ne briserez point ses os. — Ils verront celui qu’ils ont percé. Rien n’a été fortuit dans cette scène divine. Du commencement à la fin , les hommes en exécutant les desseins les plus médités de leur malice et en s’abandonnant aux caprices les plus soudains de leur brutalité, n’ont pu que rendre plus éclatante la lumière qu’ils voulaient éteindre et porter toujours plus de gloire où ils voulaient accumuler plus d’ignominie.
La Sagesse qui les déjouait dans le présent prenait soin de les déjouer encore dans l’avenir.
C’est en prophète que Jésus, maître des circonstances de sa mort, accomplissait les prophéties. Il savait ce que l’hérésie inventerait pour contester la réalité de son sacrifice. Il en a réglé les circonstances de manière à mettre à l’abri ce pain dont le monde devait vivre. Dès les premiers siècles de l’Eglise, tous les sophis-
mes que l’on remue aujourd’hui étaient inventés , et les Pères y avaient répondu par des arguments qui ont gardé toute leur force. Le Fils de Dieu, disent-i!s, n’a pas souffert dans sa nature divine. Comme homme, il a souffert et ii fallait qu’il souffrît. Si, après avoir vécu sur la terre, il eût disparu subitement , il eût été pris pour un fantôme. De même qu’on prouve la réalité et l’incombustibilité d’un vase en le livrant à l’action des flammes et en le retirant intact , de même le Verbe de Dieu nous prouve que l’instrument matériel dont il s’est servi dans la rédemption du genre humain est à la fois réel et supérieur à la mort : en le livrant à la mort, il démontre sa nature; en le retirant de la mort, il démontra sa divinité. Il fit ce miracle pour étouffer la folie qui déifiait les hommes mortels ; il enseigne par là que le seul vrai Dieu est celui qui , dans la mort, triomphant de la mort même, la rapporte vaincue parmi ses trophées. Il n’est point mort pour son triomphe personnel, mais pour détruire la mort de l’homme ; et c’est pourquoi , quittant son corps de sa propre volonté et de sa propre puissance, il a néanmoins souffert une mort violente et publique. Si son corps avait été malade et si on l’avait vu se dissoudre , il eût été étrange que celui qui guérissait toutes les infirmités en ressentît lui-même les atteintes et en devînt la proie. Si, après être mort dans la solitude sans
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maladie, il s’était présenté de nouveau , comment croire au récit de sa mort et de sa résurrection, car il faut mourir avant de ressusciter? Pourquoi aurait-il annoncé publiquement sa résurrection après une mort secrète ? Il n’a pas voulu charger à ce point la foi, donner lieu aux mensonges que les hommes n’eussent pas manqué de forger pour refuser de croire.
On dira qu’il aurait dû au moins chercher une mort glorieuse et éviter ces effroyables et révoltantes ignominies? Non! non! il devait .sa joue aux soufflets, son front à la couronne d’épines, son visage aux crachats, son dos aux fouets, ses pieds et ses mains aux clous, ses lèvres au fiel, son flanc à la lance, tout son corps à la croix. Il fallait qu’on pût voir tant de mains qui l’avaient touché, il fallait que ces ignominies vinssent fortifier à jamais les victimes de la cruauté et de l’injustice, rayonner sur les blessures de l’innocent , couler comme un baume de salut jusque dans les plaies légitimes du coupable ; il fallait qu’à jamais dans la profondeur des cachots , dans l’abjection même des bagnes , pût luire ce vivifiant soleil de la croix.
Une mort douce ou une mort glorieuse ? Vous auriez vu l’imbécillité humaine oser soupçonner Dieu de n’avoir point puissance contre toute espèce de mort,. L’athlète renverse l’enne-
mi qu’on lui oppose ; Celui qui est la Vie a renversé la mort telle qu’on la lui offrait. La plus cruelle, la plus honteuse, la plus anciennement et la plus universellement maudite, celle qui pouvait le mieux le précipiter dans le mépris et dans l’oubli, c’est celle-là qu’il a voulu anéantir, pour anéantir avec elle ses opprobres et ses malédictions. Mais il n’est point décapité comme Jean, ni mutilé comme Isaïe, ni brisé comme les autres suppliciés : il faut que
son corps demeure entier et indivisible dans la mort et ne serve point de prétexte à ceux qui voudraient diviser l’Église. Il meurt les bras étendus sur la croix, afin d’attirer d’une main l’ancien peuple , de l’autre les nations appelées et de les réunir en lui. Il meurt « élevé en haut » pour expulser les démons de l’air et nous préparer la voie qui monte au ciel.
« Et Dieu était en Jésus-Christ, se réconciliant le monde. »
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