‹ La vie de PasteurChapitre 10 sur 29 · CHAPITRE VUl · texte numérisé non relu

CHAPITRE VUl

Au delà des phénomènes de fermentation, Pasteur entrevoyait un autre monde : le monde des virus-ferments. Deux siècles plus tôt, le physicien anglais, Robert Boyle, avait dit que celui qui pourrait sonder jusqu’au fond la nature des ferments et des fermentations serait sans doute plus capable qu’un autre d’expliquer certains phénomènes morbides. Ces paroles revenaient bien souvent à l’esprit de Pasteur. Il avait sur le problème des maladies contagieuses ces lueurs soudaines par où se révèle le génie. Mais, comme toujours, dans un besoin d’expériences précises, il obligeait son imagination parfois exaltée à se calmer, à suivre patiemment la méthode expérimentale. A l’inverse de ces hommeschefs qui , pressés d’augmenter le nombre de leurs adhérents , laissent volontiers certaines choses dans l’ombre. Pasteur éclairait tout malentendu pour le dissiper. Il ne pouvait supporter qu’il se glissât dans une louange qu’on lui adressait une légère erreur ou même une trop grande hâte d’interprétation. Un jour, dans la période où éclataient les plus ardentes polémiques, au milieu des luttes sur la génération spontanée, un médecin, qui déclarait que les expériences de Pasteur étaient cc la gloire de notre siècle et le salut des générations à venir », M. Déclat, faisait une conférence sur les êtres infiniment petits et leur rôle dans le monde. De grandes échappées s’ouvraient pour le public. Les inductions se pressaient. « A la fin de la conférence, M. Pasteur, a raconté lui-même M. Déclat, M. Pasteur, que je ne connaissais encore que

de nom, vint à moi et, après les compliments d’usage, me fit ses critiques. Mes inductions avaient troublé Texpérimentateur. « Les arguments par lesquels vous avez soutenu mes théories, me dit-il, sont fort ingénieux, mais manquent de rigueur. L'analogie n’est pas une preuve. »

11 parlait de son œuvre avec une grande modestie. S’adressant aux élèves du collège d'.Arbois, il disait que c’était par « un travail assidu, sans autre don particulier que celui de la persévérance dans l’effort, joint peut-être, ajoutait-il, à l’attrait de tout ce qui est grand et beau », qu'il avait trouvé le succès dans ses recherches. Ce qu’il ne disait pas, c’est qu’en toutes choses une ardente bonté le poussait toujours en avant. Après les services qu'il avait rendus, depuis près de dix années, aux fabricants de vinaigre, à ceux qui vWent de l’industrie de la soie, du commerce des vins et de la brasserie, il voulait maintenant aborder ce qui, dès 1863, le préoccupait : l’étude des maladies contagieuses. Ainsi s’associait à la logique de ses idées, qui lui montrait la possibilité de réaliser dans la suite de ses travaux la prophétie formulée par Robert Boyle, la secrète puissance de ses sentiments. Ne pas faire leur part serait laisser dans l'ombre tout un côté de sa physionomie. N’avait-il pas lui-même dévoilé le fond de sa nature, quand il avait dit : a Elle serait bien belle et bien utile à faire cette part du cœur dans le progrès des sciences »? Il la mettait de plus en plus dans toute son œuvre.

Ses chagrins n’avaient fait que le rendre plus inchné vers les douleurs des autres. Le souvenir des enfants qu’il avait perdues, les deuils dont il avait été le témoin le portaient à souhaiter passionnément que, grâce à l'application de méthodes qui dériveraient de ses travaux et dont il entrevoyait l’immense portée sur la pathologie, il y eût dans les foyers moins de ces places vides que l’on regarde toujours. Puis au delà, le sentiment de la patrie étant en lui un sentiment fixe, il songeait à ces milliers et ces milliers de jeunes hommes que la France perd chaque année , victimes des infiniment petits , virus animés et vivants. Enfin, à lo pensée des épidémies qui lèvent un si lourd contin-

gent de mort sur le monde entier, sa pitié s'élargissait : il avait l'obsession de la souffrance humaine.

Il regrettait de n'être pas médecin. Il lui semblait qu’il eût fait de plus grandes choses et que cela lui eût été plus facile. A sa moindre incursion sur le terrain médical, ne le regardait-on pas comme un chimiste, on disait même un chimiâtre, qui braconnait sur un domaine réservé ? La défiance des médecins à fégard des chimistes était grande et remontait loin. Tel passage, dans l’introduction du vieux Traité de Thérapeutique pubhé en 1855 par Trousseau et, Pidoux, offre un intérêt pour l’histoire de la médecine : « Le chimiste qui a trouvé les conditions chimiques de la respiration, de la digestion, de l’action de tel ou tel médicament, croit avoir donné la théorie de ces fonctions et de ces phénomènes. C’est toujours la même illusion, et les chimistes n’en guériront pas. Prenons-en notre parti ; mais gardons-nous toutefois de ne pas profiter des recherches précieuses auxquelles ils ne se livreraient probablement jamais, s’ils n’étaient stimulés par l’ambition d’expliquer ce qui n’est pas de leur domaine. » Pidoux ne retrancha jamais rien des deux autres phrases que l’on peut encore trouver dans les premières pages de ce même traité : « Entre un fait physiologique et un fait pathologique, il y a la même séparation qu’entre un minéral et un végétal. » « Il n’est point au pouvoir de la physiologie d’expliquer la plus simple des affections morbides. » Mais Trousseau, doué de cette intelligence divinatrice oû se reconnaît le grand médecin attentif à toutes les conquêtes de la science^ et vivement intéressé par les travaux de Pasteur, devinait la portée d’une découverte et savait, comme il le disait xm jour en son éloquence imagée, voir « le gland d’un chêne dans la membrure d’un navire qui sillonne l’Océan ».

Pasteur, dans la simplicité d’âme qui se mêlait à son extraordinaire puissance d’esprit, supposait que, tous les diplômes en main, il aurait eu plus d’autorité pour diriger la médecine vers l’étude des conditions d’existence des phénomènes et, — parallèlement à la méthode d’observation traditionnelle qui consiste à bien connaître et bien décrire la marche de la maladie, — donner

aux praticiens le souci de la prévenir, d’en déterminer la cause. Une proposition inattendue combla en partie ce qu’il regardait comme une lacune. Au commencement de 1873, une place étail vacante dans la section des associés libres de l’Académie de médecine. La candidature lui fut offerte. Il l’accepta avec empressement. Bien que placé en première ligne par la section, il ne fut élu qu’à une voix de majorité. Le reste des suffrages s’était réparti entre MM. Le Roy de Méricourt, Brochin, Lhéritier et Bertillon.

A peine nommé, Pasteur se promit d’être le plus exact des académiciens. Ce fut dès le mois d’avril, un mardi, jour de séance, qu’il gravit, au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue des Saints-Pères, les marches de l’ancienne chapeUe de l’hôpital de la Charité, qui, en 1797, devait, en partie, servir d’amphithéâtre destiné aux leçons du célèbre médecin Gorvisart. L’architecte, chargé de cette transformation, avait rêvé de faire de cette chapeUe-amphithéâtre un petit temple académique, en s’inspirant de la description que fait Pausanias du temple d’Esculape à Epidaure. Pour que tout fût renouvelé des Grecs, il avait établi un promenoir qui invitait au recueillement. Autour de ce promenoir, il avait élevé des colonnes où Ton pourrait inscrire, toujours comme à Epidaure, les nouvelles découvertes et les cures extraordinaires. Sur les murs de l’amphithéâtre, une place était réservée aux sentences des grands maîtres en médecine. Tout était combiné pour frapper l’imagination, selon le goût du jour. Mais peu de chose restait pour parler à l’imagination des académiciens au moment où l'Académie de médecine qui, depuis 1824, était installée rue de Poitiers, vint, en 1850, prendre place tant bien que mal, plutôt mal que bien, dans ce temple mutilé.

Lorsque Pasteur, après avoir franchi le vestibule mesquin, encombré de bustes des académiciens morts qui deviennent ainsi candidats perpétuels à la commémoration des vivants, se dirigea, traînant toujours un peu sa jambe gauche paralysée, à travers l’étroit passage aux marches descendantes, vers l’un des pupitres voisins du bureau, le pupitre numéro 5, nul parmi ses collègues ne se doutait que ce nouveau membre, d’allures presque timides,

serait le plus grand révolutionnaire que la médecine eût jamais connu.

Quelque chose s'ajoutait au plaisir que Pasteur éprouvait d'avoir été nommé. Il allait retrouver là Claude Bernard. Dans ce milieu où perçait , où éclatait parfois l’hostilité contre tout ce qui ne relevait pas de la clinique, Claude Bernard s’était senti plus d'une fois dépaysé. C’était le temps où les princes de la science, comme on disait alors, étaient les médecins. On n'entrait qu'avec un respect mêlé de crainte dans leur cabinet aux meubles sévères où l’on ne voyait guère aux murs que l’éternelle gravure d'Hippocrate refusant les présents d’Artaxerxès. La bibliothèque en acajou moucheté contenait l’invariable Voltaire, l’invariable Rousseau, et, au milieu des volumes professionnels, les Eloges publiés par Dubois ( d’Amiens ) , secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine; le livre d’un rédacteur de la Gazette médicale de Paris, Louis Peisse, sur la médecine et les médecins. Il est dommage que nul critique médico-littéraire n’ait établi un parallèle, comme c’était encore la mode à cette époque, entre la profession de médecin et celle d’avocat considérées dans leurs rapports avec l’éloquence. Rien n’eût été plus facile à faire. Un grand médecin avait le sentiment d’une puissance dominatrice. A cette idée de supériorité bienveillante ou hautaine sur les choses et les hommes, première condition pour développer le don de la parole et encourager l’habitude du monologue, s’ajoutait l’exercice presque quotidien d’un rôle de conseiller ou de confident. A force de dicter ses volontés, le médecin prenait volontiers le ton autoritaire, ce qui est encore une des formes de l’éloquence. Et, à travers les mots sonores et comme soulignés par des gestes satisfaits, se glissaient des petites phrases formulées comme autant d’aphorismes. Pour peu que la vogue s’en mêlât, le médecin devenait une sorte de personnage dans l’Etat. Dès qu’il passait, on s’effaçait devant lui. a Avez- vous remarqué, disait à Pasteur Claude Bernard avec ce sourire qui éfait à la limite de bien des sentiments, que lorsqu’un médecin entre dans un salon ou une assemblée, il a toujours l’air de dire : «Je viens de sauver mon semblable » ?

Ces malices innocentes, qui sont la revanche d’un instant contre des solennités parfois un peu trop prolongées, Pasteur les ignorait. Il ne se doutait pas davantage de ce qu’il y a de paisible dans l’âme du philosophe qui poursuit sa route sans se laisser détourner par les clameurs ou les murmures des « parasites scientifiques impuissants, disait Claude Bernard, à rien créer par eux-mêmes et qui s’accrochent ordinairement aux découvertes des autres pour les attaquer et chercher ainsi l’occasion de faire peu'ler d’eux ». Qu’importait donc à Claude Bernard ce que pouvaient penser tel et tel ! N’avait-il pas la conscience de son œuvre accomplie, n’avait-il pas aussi l’estime, l’admiration d’hommes dont le suffrage seul suffit? Tandis que Pasteur éprouvait déjà, au milieu de l’Académie de médecine, le besoin de faire passer dans les autres la foi qui rcUîimait, Claude Bernard, en solitaire pensif, se rappelait Tétât réfractaire de ceux qui, au moment de ses premières leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine, soutenaient que a la physiologie ne peut être d’aucune utilité en médecine et qu’il n’y a là qu’une science de luxe dont on peut parfaitement se passer». Cette science de luxe, il savait la défendre comme la science même de la vie et revendiquer pour elle une place autonome et indépendante. Dans sa leçon d’ouverture au Muséum, en 1870, il disait que « Tanatomie descriptive est à la physiologie ce qu’est la géographie à Thistoire, et de même, ajoutait-il, qu’il ne suffit pas de connaître la topographie d’un pays pour en comprendre Thistoire, de même il ne suffit pas de connaître Tanatomie des organes pour comprendre leurs fonctions. Un vieux chirurgien, Méry, comparait familièrement les anatomistes à ces commissionnaires que Ton voit dans les grandes villes et qui connaissent le nom des rues et les numéros des maisons, mais ne savent pas ce qui se passe dedans. Il se passe, en effet, dans les tissus, dans les organes, des phénomènes d’ordre physico-chimique dont Tanatomie ne saurait rendre compte. »

Claude Bernard était convaincu que la médecine sortirait peu à peu de l’empirisme et qu’elle en sortiradt, « de même que toutes les autres sciences, par la méthode expérimentale... » « Sans doute.

disait-il encore, nous ne verrons pas de nos jours répanouissement de la médecine scientmque , mais c^est là le sort de l’humanité : ceux qui sèment et qui cultivent péniblement le champ de la science ne sont pas destinés à recueillir la moisson. » Et Claude Bernard continuait de semer.

Ce n’était pas qu’avant Pasteur, il n’y eût, çà et là, de vives, de soudaines clartés. Mais, loin de se laisser guider par elles, la plupart des médecins continuaient de s’avancer majestueusement au miheu des ténèbres. Dès qu’il était question de maladies meurtrières, de fléaux qui passent sur l’humanité, en avant les grands mots français ou latins, comme le génie épidémique, le fatum, le quid ignotum, le quid divinum. On parlait aussi beaucoup de constitution médicale , mot large , facile , élastique , se prêtant à tout.

Le jour où un médecin du Val-de-Grâce, — qui passait modestement dans la vie, parlant d’une voix douce, n’ayant rien d’un homme de combat, mais qui ne se payait jamais de mots, et qui était avide de réalités scientifiques, — Villemin, après des recherches expérimentales faites de 1865 à 1869, apporta la preuve que la tuberculose est une maladie qui se reproduit et ne peut se reproduire que d’elle-même, spécifique en un mot, inoculable, contagieuse, il s’en fallut de peu qu’on ne le traitât comme un perturbateur de l’ordre médical.

Idée de spécificité, pensée funeste ! s’écriait le docteur Pidoux qui, avec son habit bleu à boutons d’or et sa réputation presque aussi grande à Paris qu’aux Eaux-Bonnes, apparaissait dans son costume et son langage comme un représentant- de la médecine traditionnelle. Orateur de la doctrine des diathèses et de la spontanéité morbide de l’organisme, il disait dans des discours applaudis : La tuberculose ! mais n’est-ce pas a l’aboutissant commun d’une foule de causes diverses internes et externes, et non le produit d’un agent spécifique toujours le même » ! Ne fallait-il pas regarder cette maladie comme « une et multiple tout à la fois, amenant le même résultat final, la destruction nécrobiotique et infectante du tissu plasmatique d’un organe par une foule de voies que l’hygié-

niste et le médecin doivent s’appliquer à fermer »? Où donc allait-on avec ces doctrines de spécificité ? « Appliquées aux maladies chroniques, ces doctrines nous condamnent, disait-il, à la recherche des remèdes spécifiques ou des vaccins et tout progrès est arrêté... La spécificité immobilise la médecine. » Ces phrases étaient recueillies par la littérature médicale.

Le bacille de la tuberculose n’avait pas été découvert par Villemin. Le D' Koch devait beaucoup plus tard, en 1882, le trouver et l’isoler, mais Villemin pressentait l’existence d’un virus. Pour démontrer la contagiosité de la tuberculose, il avait tout un petit monde d’animaux en expériences, il multipliait les inoculations, prenait des crachats de tuberculeux, les répandait sur de la ouate, laissait ces crachats se dessécher et donnait ensuite cette ouate comme litière à des petits cochons d’Inde qui devenaient tuberculeux. A tant de faits précis, Pidoux répondait que Villemin était grisé, fasciné par les inoculations. Et, avec celte facilité des orateurs à reprendre la même pensée sous des formes différentes, à donner les tours les plus variés à une argumentation, l’adversaire de Villemin jetait ce conseil ironique : « Il ne reste plus alors aux médecins qu’à tendre des filets aux sporules de la tuberculose ou à trouver le vaccin. »

Cette phtisie qui tombait des nues ressemblait à la théorie de Pasteur sur les germes qui flottent dans l’air. Ne valait-il pas mieux rester dans la doctrine plus philosophique et plus vraie, disait Pidoux, des générations spontanées ? Ce mot spontané revenait dans un dernier conseil : a Laissez-nous donc croire, jusqu’à preuve du contraire, que nous avons raison, nous, partisans de l’étiologie commune de la phtisie, partisans de la dégénération tuberculeuse spontanée de l’organisme sous l’influence des causes accessibles que nous recherchons partout, pour couper peu à peu le mal dans ses racines. »

Un accueil à peu près semblable à celui qu’avait reçu ViUemin fut réservé à Davaine qui, après avoir médité les travaux de Pasteur sur le ferment but3n[’ique et le rôle joué par ce ferment, rapprocha ce ferment et son action de certains parasites, visibles au micros-

cope, qu'il avait constatés dans le sang des animaux morts de la maladie charbonneuse. Par sa présence et par sa multiplication rapide dans le sang, cet agent doué de vie. agissait sans doute, disait Davaine, à la manière des ferments. Le sang était modifié au point d’amener promptement la mort de l’animal infecté. Ces filaments que l’on trouve constamment dans le charbon, Davaine les nommait bactéridies. « Ils ont, ajoutait-il, une place marquée dans la classification des êtres vivants. » Mais qu’importait ce virus » animé à beaucoup de médecins ! A toutes les preuves expérimentales ils répondaient par des arguments oratoires.

Dans la période même où Pasteur vint siéger pour la première fois à l’Académie de médecine, Davaine était pris violemment à partie. Ses expériences sur la septicémie en étaient la cause ou le prétexte. Certes, ce sujet comme celui du charbon, était encore enveloppé d’obscurités que Pasteur n’allait pas tarder à percer. Mais, au ton seul des dissertations et des théories. Pasteur pouvait se préparer aux batailles futures. Théorie des germes, conception des virus-ferments, tout cela était attaqué comme le renversement de toutes les notions acquises ; il fallait empêcher le désordre dans les esprits, mettre obstacle à des empiétements.

Un chirurgien, qui avait rendu de grands services, le D' Ghassaignac, parlait devant l’Académie de médecine de ce qu’il nommait une « chirurgie de laboratoire qui fait périr beaucoup d’animaux et sauve très peu d’hommes ». Afin de marquer les distances entre les expérimentateurs et les praticiens, il rappelait à la modestie ceux qui pouvaient être tentés de proclamer trop vite une découverte : a II faut, disait-il, que tout ce qui sort du laboratoire soit circonspect, soit modeste, réservé, tant qu’il n’a pas reçu la sanction des longues et patientes recherches du clinicien, tant qu’il n’a pas obtenu cette manière d’investiture clinique, sans laquelle il n’y a pas de véritable science médicale et pratique. » Car enfin, ce serait trop facile de tout ramener dans la pathologie à une piqûre d’aiguiUe, à une goutte de sang sur l’objectif du microscope. Tout ne se résumait pas en une question de bactérie. Et, sans se douter de sa prophétie, puis(ju^il donnait un sens ironicjue à ces paroles,

il s’écriait : « Fièvre typhoïde, bactérisation ! miasmes des hôpitaux, bactérisation ! »

C’était à qui dirait son mot. Le D' Piorry, presque octogénaire, n’y manqua pas. Ses apparitions à l’Académie avaient toujours quelque chose de solennel. Professeur, écrivain, maître en fait de discours, il portait le poids de sa réputation au point d’en être à certains jours comme accablé. De même qu’il avait trouvé pour les expériences de Villemin, cette explication toute simple que « la matière tuberculeuse ne paraissait être autre chose que du pus qui a subi, par suite de son séjour dans les organes, des modifications nombreuses et variées », de même il s’imaginait qu’une des principales causes d’accidents déplorables de septicémie à la suite d’opérations chirurgicales, c’était le défaut d’un renouvellement d’air dans les salles. 11 suffisait, dans sa pensée, que les odeurs de putridité ne se fissent point sentir pour que la mortalité fût plus rare. Et comme on venait de dire que l’infection putride n’était point un ferment organisé, que les organismes inférieurs n’avaient par eux-mêmes aucune action toxique, qu’ils semblaient, pour tout résumer d’une ligne, être le résultat, non la cause des altérations putrides, le D' Bouillaud, lui aussi contemporain de Piorry, interpella Pasteur pour savoir ce que ce nouveau collègue pensait de tout cela.

C’eût été peut-être le moment pour un de ces praticiens, grands liseurs de journaux et de bulletins de médecine parcourus chaque matin au fond d’une voiture avant la visite à l’hôpital et chez les malades, de glisser une citation tout indiquée. La chose en valait la peine. Elle eût été comme un souhait de bienvenue pour le nouveau membre de l’Académie, elle eût troublé plus d’un orateur prêt à disserter , elle eût honoré enfin la mémoire de Trousseau, mort six ans auparavant, en 1867.

Bien que pour Trousseau une ligne de démarcation subsistât toujours en médecine entre la science et l’art, l’art qui lui paraissait « un don du ciel » (et intérieurement il remerciait le ciel de le lui avoir fait) , il n’avait pas tardé à sortir des étroites conceptions médicales, telles que celles de son ancien collaborateur et ami

Pidoux. D’une éloquence qui n’a pas été surpassée en médecine, il rendait avec éclat toute lumière reçue. C’est dans une de ses célèbres et dernières leçons de clinique médicale à l’Hôtel-Dieu qu’il prédisait l’avenir des travaux de Pasteur.

Il exposa que pour Pasteur toutes les fermentations proprement dites étaient toujours corrélatives de la présence et de la multiplication d’êtres organisés. « Voilà donc, disait Trousseau, la grande théorie des ferments rapportée à une fonction organique; tout ferment est un germe dont la vie se manifeste par une sécrétion spéciale. Peut-être en est-il de même des virus morbides, peut-être sont-ils des ferments qui, déposés dans l’organisme à un moment donné et dans certaines circonstances déterminées, se manifesteront par des produits multiples. Ainsi le ferment varioleux fera la fermentation variolique, d’où naîtront des milliers de pustules; ainsi le virus morveux, ainsi le virus de la clavelée.

c( D’autres virus semblent agir localement ; mais, par la suite, ils n’en modifient pas moins tout l’organisme; ainsi la pourriture d’hôpital, la pustule maligne, les érysipèles contagieux. Ne peut-on admettre, en ces circonstances, que le ferment ou matière organisée de ces virus sera transporté ici par la lancette, là par l’atmosphère ou par des pièces de pansement ? »

Mais personne à l’Académie de médecine ne songea à citer ces paroles oubliées. Pasteur, à l’interpellation de Bouillaud, rappela ses recherches sur les ferments lactique et butyrique, et parla de ses éludes sur la bière. Il exposa que l’altération de la bière esl due à la présence d’organismes filiformes. Si les bières s’altèrent, c’est qu’elles ont en elles les germes des ferments organisés. « La corrélation est certaine, indiscutable, entre la maladie et la présence des organismes. » Ces derniers mots, il les souhgnait si bien du gest#* «t les prononçait d’une voix si impérative que le sténoertiphe, chargé de recueillir les improvisations de la tribune, lef marquait en gros caractères.

C’est à l’Académie des sciences qu’il annonçait, quelques mois plus tard, les conséquences pratiques de ces principes. De même que le vin, la bière n’est pas un liquide altérable de lui-même.

« Pour que la bière s’altère, disait-il dans une communication du 17 novembre 1873, pour qu’elle devienne aigre, putride, filante, tournée, lactique, il est nécessaire que, dans son intérieur, se développent des organismes étrangers, et ces organismes n’apparaissent et ne se multiplient qu’autant que leurs germes existent à l’origine dans la masse liquide. » Il est possible de s’opposer à l’introduction de ces germes. Pasteur décrivait au tableau noir un appareil qui pouvait ne communiquer avec l’air extérieur que par des tubes qui faisaient l’office des cols sinueux des ballons de verre dont il s’était servi dans ses expériences sur les générations dites spontanées. Question de moût, question de levain pur, il entrait dans tous les détails. Il démontrait que du moment que l’espèce de levure de bière seule avait été semée, on était en pleine sécurité. « Ce qui a été avancé, disait-il au sujet d’une transformation possible de la levure en bactéries, en vibrions , mycoderma aceti^ moisissures vulgaires, ou vice versa, est erroné. »

Devant ce nouveau chapitre ajouté à son œuvre, il était heureux d’avoir pu se rendre maître d’un des problèmes qui avait défié depuis plusieurs siècles les efforts de tous les brasseurs. Il écrivait avec fierté, dans une lettre intime, à propos de la lecture qu’il venait de faire : « C’est incroyable de netteté, de précision, maintenant que c’est terminé, car ces résultats si simples, si clairs, m’ont fait passer de bien mauvaises nuits avant de se présenter à moi aussi bien démontrés qu’ils le sont aujourd’hui. »

Mais faire pénétrer sa conviction dans l’esprit des autres, c’était le second point à obtenir, plus difficile que le premier. L’idée des transformations dont avait parlé et dont reparlait encore M. Trécul, n’était pour Pasteur qu’hypothèses à l’appui desquelles on ne pouvait citer que des faits confus, mal observés, entachés d’erreurs qu’on n’avait pas su dégager au miheu des difficultés inhérentes aux expériences.

Au mois de décembre 1873, dans une séance de l’Académie, il offrit à M. Trécul des petits flacons ensemencés avec des spores pures de 'pénicillium glaucum, le priant de vouloir bien les accepter, les observer à loisir, et l’assurant d’avance de l’impos-

sibilité d y trouver la trace d’une transformation quelconque des spores semées en cellules de levure.

c< Lorsque M. Trécul aura achevé le petit travail que je sollicite de son dévouement à la connaissance de la vérité, continua Pasteur, je remettrai à M. Trécul, dans une de nos séances, les éléments d’un travail tout semblable sur le mycoderma vini. En d’autres termes, j’apporterai à M. Trécul du mycoderma vini parfaitement pur, avec lequel il pourra reproduire ses anciennes observations et reconnaître l’exactitude des faits que j’ai annoncés en dernier lieu. »

Pasteur terminait ainsi : « Que l’Académie me permette une dernière réflexion. 11 faut avouer que mes contradicteurs ont été vraiment bien malencontreux de prendre occasion de ma lecture sur les maladies de la bière pour renouveler cette discussion. Comment n’ont-ils pas compris que mon procédé de fabrication de la bière inaltérable ne pourrait exister si le moût de la bière pouvait donner au contact de l’air toutes les transformations qu’ils annoncent ? Et puis, ce travail sur la bière, fondé tout entier sur la découverte et la connaissance des propriétés de quelques êtres microscopiques, est-ce qu’il n’esl pas venu à la suite de mes études sur le vinaigre, sur les propriétés du mycoderma aceti, sur le procédé nouveau d’acétification que j’ai fait connaître ? Ce derniei travail n’a-t-il pas eu pour suite mes études sur les causes des maladies des vins et les moyens de les prévenir, toujours fondées sur la découverte et la connaissance d’êtres microscopiques non spontanés ? Ces dernières recherches n’ont-elles pas été suivies de la découverte d’un moyen préventif de la maladie des vers à soie, déduit également de Pétude d’organismes microscopiques non spontanés ?

« Est-ce que toutes les recherches auxquelles je me suis livré Jepuis dix-sept ans ne sont pas, malgré les efforts qu’elles m’ont coûtés, le produit des mêmes idées, des mêmes principes, poussés par un travail incessant, dans des conséquences toujours nouvelles ? La meilleure preuve qu’un observateur est dans la vérité, c’est la fécondité non interrompue de ses travaux. ^

Cette fécondité se montrait non seulement par ses travaux personnels, mais encore par ceux qu’il inspirait ou qu’il encourageait. C’est ainsi que dans cette même période un ancien élève de l’Ecole normale, qu’il avait choisi comme préparateur, M. Gayon, aborda comme sujet de thèse des recherches sur les altérations des œufs. Un œuf est-il gâté, est-il pourri, cela est dû à la présence et à la multiplication d’êtres infiniment petits. Les germes de ces organismes, les petits organismes eux-mêmes, provenant de l’oviducte de la poule pénètrent jusque d£ms les points où se forme la membrane coquillière et même l’albumine. « Il en résulte, conclut M. Gayon, que l’œuf pendant la formation de ces divers éléments, peut recueillir ou non, suivant les circonstances, des organismes ou leurs germes ^t porter en lui, par conséquent, dès qu’il est pondu, la cause d’altérations ultérieures. On voit en même temps que le nombre des œufs susceptibles de s’altérer variera d’une poule à l’autre aussi bien que dans une même poule, puisque les organismes qu’on observe sur l’oviducte s’élèvent à des hauteurs variables. »

Si les organismes qui altèrent et font pourrir certains œufs, a se formaient, disait Pasteur, parce que la matière de Tœuf s’organise spontanément en ces petits êtres, tous les œufs devraient se putréfier. Or cela n’est pas ». A la fin de' cette thèse, qui avait demandé à M. Gayon moins de temps que celle de Raulin, trois ans seulement, on lisait entre autres conclusions : « La putréfaction dans les œufs est corrélative du développement et de la multiphcation de vibrioniens , bactéries au contact de l’air, vibrions loin du contact de l’air. Les œufs, à ce point de vue, ne sortent point de la loi générale trouvée par M. Pasteur. »

En dehors même du laboratoire de chimie physiologique, selon le titre donné au petit laboratoire de l’Ecole normale, l’influence de Pasteur s’étendait. Ses idées étaient pour les intuitifs quelque chose comme des battements d’éclairs le soir à l’horizon, et pour les esprits volontairement confinés sur des points spéciaux de vraies lumières révélatrices. Sur d’autres points, certaines prévisions que Pasteur n’avait pu qu’indiquer se trouvaient justifiées.

Dans son mémoixi \, publié en 1862, sur l’examen de la doctrine des générations spontanées, il avait signalé, parmi les productions organisées de Turine qui se putréfie, l’existence d’une toruïacêe en chapelets de très petits grains. Un médecin, le D' Traube, en 1864, avait montré que Pasteur avait vu juste en pensant que la fermentation ammoniacale était due à cette torulacée — dont les propriétés devaient être étudiées plus tard avec un soin infini, comme sujet de thèse, par un ancien élève de l’Ecole normale qui inspirait à Pasteur un vif attachement, M. Van Tieghem. Pasteur devait, à son tour, compléter ses propres observations et assurer qu’il n’y avait pas un seul malade à urine ammoniacale, sans que l’on ne constatât la présence de ce petit ferment organisé. Enfin, après avoir prouvé que l’acide borique s’opposait au développement de ce ferment ammoniacal, il indiqua plus tard au célèbre chirurgien M. Guyon l’emploi de l’acide borique pour les lavages de la vessie. M. Guyon mit à profit ce conseil et s’empressa d’en reporter le bienfait à Pasteur.

Ce n’était là que petits engagements. Mais s’il éprouvait à la veiUe des grandes batailles pressenties une fièvre intérieure qui lui faisait souhaiter d’aller de l’avant, qui lui faisait écrire dans une lettre des derniers mois de l’année 1873 : « Combien je voudrais avoir la santé et les connaissances spéciales nécessaires pour me jeter à corps perdu dans Fétude expérimentale de quelqu’une de nos maladies contagieuses ! » il voulait toutefois ne rien laisser d’obscur et d’incertain derrière lui. Approfondir l’étude des fermentations, c’était pour lui, si lointain que fût le but, une façon d’atteindre la médecine. Quand on constaterait, se disait-il, que les altérations un peu profondes de la bière sont produites par des organismes microscopiques qui trouvent dans ce liquide un milieu favorable à leur développement; quand on verrait que — contrairement aux idées d’autrefois sur ces altérations regardées comme spontanées, propres à ces liquides, dépendantes de leur nature et de leur composition — la cause de ces maladies ne ieur est pas intérieure, qu’elle leur est extérieure : alors serait singu-

liérement battue en brèche la doctrine d'hommes comme Pidoux qui, a propos de maladies, disait : <c La maladie est en nous, de nous, par nous », qui, même à propos de la variole et de la morve, disait encore qu'il n'est pas sûr qu'elles ne puissent naître que par inoculation et contagion. Ainsi s'établissaient dans l’esprit de Pasteur des liens dont lui seul voyait la force.

On était si loin alors de tels rapprochements ! Parini les chirurgiens et les médecins, quel était donc celui qui se souci8dt d’aller à l'école d'un chimiste « qu'il fallait renvoyer à ses cornues » ? Seul un petit groupe non hiérarchisé, jeune, avide de vérité, se rangeait le mardi sur les hauts gradins de l'amphithéâtre de l’Académie de médecine, pour ne pas manquer l’heure où Pasteur apporterait une de ses comfhunications relevant d'une méthode scientifique « qui résout chaque difficulté par une expérience simple à interpréter, qui charme l’esprit, et en même temps est si décisive qu'elle le satisfait comme ime démonstration géométrique et lui donne une impression de sécurité » .

Ces hgnes d'une si parfaite justesse ont été écrites par un de ceux qui venaient là, sentant que quelque chose de grand et de nouveau allait naître. C'était un aide de clinique du D'' Béhier. Tout occupé qu’il fût d'analyses médicales, il refaisait, pour son enseignement personnel, les expériences de Pasteur sur les fermentations. La sûreté des méthodes pastoriennes l'enchantait. Connaissant les grandes luttes engagées, il était impatient de suivre celles qui allaient s’ouvrir. Il en parlait avec une ardeur, une fièvre qui, sur son visage maigre, osseux, se lisEut dans l'éclat de son regard. Cette fièvre, elle se manifestait encore dans le timbre de sa voix nette, brève, parfois impérieuse où dominait le souci, le besoin d’une implacable logique. D'humeur sohtaire, sans nulle ambition de grades, de concours, de candidature, il ne songeait qu'au travail par amour du travail même. Ce jeune homme de vingt et un ans, inconnu de Pasteur, n’avait qu'un seul désir : être un jour admis au rang le plus modeste dans le laboratoire de l'Ecole normale. Il s'appelait Roux.

Affinités, rapprochements, trame de la vie tissée par une niaiu

invisible! Cet étudiant en médecine, ce disciple caché dans la foule ne représentait-il pas une génération avide de choses nouvelles, pénétrée plus que les précédentes d’un impérieux besoin de preuves? Frappés du peu de fondement des théories médicales, ces jeunes gens devinaient qu’il fallait demander aux laboratoires le secret des progrès à accomplir dans les hôpitaux. La médecine et la chirurgie d’alors forment avec celles d’aujourd’hui un contraste si grand qu’il semble, en vérité, que plusieurs siècles les séparent. Un jour sans doute, quelque professeur, quelque historien de la médecine exposera dans un tableau d’ensemble ces vastes, ces immenses progrès. Mais, en attendant ce récit fait en pleine compétence, il est possible, même dans un livre comme celui-ci, (qui n’est, et pour beaucoup de causes, qu’un rapide résumé de choses très différentes, à travers une biographie très simple,) de donner à un lecteur étranger à ces études une idée sommaire d’un des chapitres les plus intéressants de. l’histoire de la civilisation, puisqu’il s’agit du salut d’innombrables vies humaines.

« Une piqûre d’épingle est une porte ouverte à la mort », avait dû jadis le chirurgien Velpeau. Cette porte ouverte s’élargissait devant le plus petit acte opératoire. L’incision d’un abcès ou d’un panaris avait quelquefois des suites si graves que certains chirurgiens hésitaient à donner un. léger coup de bistouri. C’était une bien autre affaire, quand il s’agissait d’une grande intervention chirurgicale. Par une ironie des choses, on pouvait être sûr, il est vrai, du succès immédiat des opérations les plus difficiles. Une science plus profonde et la découverte si précieuse de l’anesthésie ne concouraient-elles pas à ce résultat de la première heure? Le patient, dont la volonté et la conscience étaient suspendues, se réveillait de la plus terrible opération comme d’un songe. Mais c’était au moment où la chirurgie pouvait être hardie, presque audacieuse, maîtresse de la douleur, qu’elle s’arrêtait troublée, déconcertée, épouvantée par les revers qui suivaient l’acte opératoire. On n’entendait dans ce temps-là que les mots : pyohémie,

gangrène, pourriture d’hôpital, érysipèle, septicémie, infection purulente.

Devant des lendemains si redoutables, on arrivait, il y a quelque quarante ans, à ne pas oser tenter, à prohiber même certaine opération alors nouvelle, que l’on pratiquait en Angleterre et en Amérique, comme Tovariotomie, « quand même, disait Velpeau, les guérisons annoncées seraient réelles ». Pour exprimer par une image saisissante l’effroi que pouvait inspirer l’ovariotomie, un médecin allait jusqu’à dire qu’il fallait la ranger « parmi les attributions de l’exécuteur des hautes œuvres ». Gomme on n’osait plus faire une seule de ces opérations dans les hôpitaux et que l’on attribuait la cause des désastres aux hôpitaux mêmes, regardés comme lieux d’infection, l’Assistance publique avait loué, aux environs de Paris, une maison isolée, dans un endroit salubre. En 1863, dix femmes y furent envoyées l’une après l’autre. Les habitants de l’avenue de Meudon virent chacune de ces femmes malades entrer successivement dans cette demeure. Et dix fois aussi ils virent en sortir, peu de temps après, un cercueil. Dans leur ignorance effrayée , ils appelaient cette maison mystérieuse : la maison du crime. Les médecins arrivaient à se demander s’ils ne portaient pas la mort avec eux, propagateurs inconscients de virus et de poisons subtils.

Depuis. le commencement du xix* siècle, il y avait eu plus qu’un arrêt dans la chirurgie, il y avait eu un recul. On perdait infiniment moins d’opérés dans les siècles précédents parce qu’on faisait de l’antisepsie sans le savoir : cautérisations par le feu, liquides bouillants, substances désinfectantes. Pour ne remonter qu’au XVIII® siècle, on peut trouver, dans un simple essai de vulgarisation, paru en 1749, intitulé : La médecine et la chirurgie des pauvres, qu’il faut empêcher l’air d’agir sur les plaies. Il était recommandé, en outre, de ne pas fouiller dans la blessure avec le doigt ou la sonde. « Il est très salutaire en découvrant la plaie pour la panser, ajoutait ce recueil, d’appliquer d’abord sur toute son étendue un linge trempé dans du vin chaud ou dans de l’eaude-vie. » Huile chaude, eau-de-vie chaude, pansements rares,

tels que les pratiquait sous le premier Empire le grand chirurgien Larrey, on avait obtenu par ces moyens de bons résultats. Mais, sous l’influence de Broussais, la théorie de l’inflammation fit rétrograder la chirurgie. Alors s’étalèrent les bassines où se fai^* saient les cataplasmes, s’entassèrent des paquets de charpie, communément faite avec des vieux draps d’hôpitaux , que l’on se contentait de lessiver, et s’alignèrent des pots de cérat. Il y avait bien eu dans la seconde partie de ce siècle des tentatives nouvelles de pansements à l’alcool , à l’eau alcoolisée , à l’alcool camphré. En 1868, au moment où la mortalité, à la suite d’amputations dans les hôpitaux, dépassait 60 p. 100, le chirurgien Léon Le Fort bannissait les éponges, exigeait de ses élèves « la propreté extrême des instruments, le lavage soigné des mains av£mt toute opération », et employait pour les pansements l’eau alcoolisée. Mais, bien que ses résultats fussent satisfaisants au point que pour les amputations la mortalité, dans son service à l’hôpital Cochin, ne fût plus que de 24 p. 100, ses collègues étaient à cent lieues de penser que le premier secret pour empêcher les accidents qui suivaient les opérations consistait dans une réforme des pansements.

Ceux qui ont traversé une salle de blessés et d’amputés pendant la guerre de 1870, et plus encore ceux qui étaient étudiants en médecine à cette époque , ont conservé un tel souvenir de ce spectacle qu’ils en pau’lent avec effroi. C’était l’agonie perpétuelle. Tous les blessés, tous les opérés suppuraient. Une odeur âcre et fétide vous enveloppait et vous poursuivait. La septicémie infectieuse était partout. « Le pus, disait un élève d’alors, devenu depuis professeur à la Faculté de médecine, M. Landouzy, semblait germer de toutes parts comme s’il avait été semé par le chirurgien. » Et M. Landouzy rappelait ces mots d’un chirurgien de la Charité, « grand et bel opérateur, » qu’il appelle même a un virtuose et un dilettante s’il en fût dans l’art d’opérer », M. Denonvilliers, parlant à ses élèves : a Quand vous aurez une amputation à faire, regardez-y à dix fois, car si nous décidons d’une opération, trop souvent nous signons un arrêt de mort ». Un autre chiriir-

gien, dans un accès de découragement qui devait être bien profond pour abattre sa confiance jeune, active, rebondissante, M. Verneuil, s'écriait : « Plus d'indications précises, plus de prévisions rationnelles : abstention, conservation, mutilation restreinte ou radicale, débridement préventif ou consécutif, extraction précoce ou retardée des projectiles ou des esquilles, pansements rares ou fréquents, émollients ou excitants, secs ou humides, avec ou sans drainage, rien ne réussissait ». Pendant le siège de Paris, dans le Grand Hôtel, qui avait été transformé en ambulance, Nélaton, désespéré de ses efforts impuissants à la vue de tant d’opérés qui se succédaient dans la mort, déclarait que celui qui triompherait de l’infection purulente mériterait une statue d’or.

Ce ne fut qu’à la fin de la guerre qu’ Alphonse Guérin — que tant de gens confondaient, à sa grande irritation, avec un autre chirurgien, Jules Guérin, son homonyme ennemi, — eut l’idée que a la cause de l’infection purulente pourrait bien être due aux germes ou ferments que Pasteur avait découverts dans l’air ». Alphonse Guérin voyait dans la fièvre paludéenne des émanations de substances végétales putréfiées et dans l’infection purulente des émanations animales, émanations septiques, capables d’engendrer la mort. « Je croyais plus fermement que jamais, déclarait-il, que des miasmes émanant du pus des blessés étaient la cause réelle de cette affreuse maladie, à laquelle j’avais eu la douleur de voir succomber les blessés, soit qu’ils fussent pansés avec de la charpie ou du cérat, soit que les lotions alcoolisées ou phéniquées fussent faites plusieurs fois par jour, et que des linges imbibés de ces substances restassent appliqués sur les plaies... Dans mon désespoir, cherchant toujours un moyen de prévenir cette terrible complication des plaies, j’eus la pensée que les miasmes dont j’avais admis l’existence, parce que je ne pouvais pas expliquer autrement la production de l’infection purulente, et qui ne m’étaient connus que par leur influence délétère, pourraient bien être des corpuscules animés de la nature de ceux que Pasteur avait vus dans l’air, et dès lors l’histoire des empoisonnements miasmatiques s’éclaira pour moi d’une clarté nouvelle. Si, dis-je alors, les miasmes sont

des ferments, je pourrais prémunir les blessés contre leur funeste influence en filtrant l’air, comme Pasteur l’avait fait... J’imaginai alors le pansement ouaté et j’eus la satisfaction de voir mes prévisions se réaliser. »

Après avoir arrêté l’écoulement du sang, une fois les vaisseaux liés avec soin, la plaie bien nettoyée, lavée à diverses reprises avec des solutions phéniquées ou avec de l’alcool camphré, Alphonse Guérin appliquait , près du point coupé , d’abord de minces couches de ouate, puis des couches de plus en plus épaisses. Des bandes de toile neuves et résistantes permettaient de comprimer la ouate. C’était quelque chose comme un empaquetage, un emballage, selon le mot même d’Alphonse Guérin. Le pansement pouvait rester en place une vingtaine de jours. Il fut appliqué à l’hôpital Saint-Louis sur les blessés de la Commune depuis le mois de mars jusqu’au mois de juin 1871. Ce fut une stupéfaction profonde parmi les chirurgiens quand ils apprirent que sur 34 opérés pansés à la ouate, 19 avaient échappé à la mort. « L’infection purulente, disait le docteur Reclus qui ne pouvait y croire, était devenue pour nous une maladie fatale, nécessaire, attachée comme par un décret divin à tout acte chirurgical important. »

Il y a quelque chose de bien autrement redoutable que les germes atmosphériques; il y a le germe-contage dont les mains, les instruments, les éponges des chirurgiens peuvent être le réceptacle si on ne prend pas des précautions minutieuses, infinies pour écarter ce danger perpétuel. Ces précautions, on ne les prenait guère dans ce temps-là. On n’y songeait même pas. La charpie, l’odieuse charpie, traînait sur les tables des hôpitaux et des ambulances, pêlemêle avec les bocaux sales. Il avait donc suffi de simples lavages sur les plaies, puis et surtout de la rareté des pansements qui, en empêchamt les occasions de contact, diminuaient les chances d’infection, pour obtenir, — grâce à une réforme inspirée par les travaux de Pasteur, — ce précieux, cet inattendu remède des accidents consécutifs aux opérations. En 1873, Alphonse Guérin, alors chirurgien de l’Hôtel-Dieu, avait sur le conseil de Wurtz, soumis à Pasteur tous les faits qui s’étaient passés à l’hôpital

Saint-Louis où la chirurgie était autrement « active », selon le mot de Guérin, qu’à F Hôtel-Dieu. Il l’avait prié de venir voir les pansements ouatés. Pasteur s’empressa d’accepter cette invitation. Entretiens avec ses collègues de l’Académie de médecine, visites aux hôpitaux, c’était une nouvelle période qui commençait. Il y entrait plein d’ardeur. Et, pour augmenter la joie de se dire qu’il avait pu éveiller dans d’autres esprits des idées capables de conduire à de nouveaux services rendus à l’humanité, il recevait cette lettre de Lister, datée d’Edimbourg, le 18 février 1874 :

« Mon cher Monsieur, vqulez-vous me permettre de vous offrir une brochure que je vous envoie par le même courrier et qui rend compte de quelques recherches sur un sujet que vous avez entouré de tant de lumière : la théorie des germes et de la fermentation. J’aime à croire que vous pourrez lire avec quelque intérêt ce que j’ai écrit sur un organisme que vous avez le premier étudié dans votre Mémoire sur la fermentation appelée lactique.

« J’ignore si les Annales de la chirurgie britannique ont jamais passé sous vos yeux. Dans le cas où vous les auriez lues, vous avez dû y trouver, de temps à autre, des nouvelles du système antiseptique que, depuis ces neuf dernières années, je tâche d’amener à la perfection.

er Permettez-moi de saisir cette occasion de vous adresser mes plus cordiaux remerciements pour m’avoir, par vos brillantes recherches, démontré la vérité de la théorie des germes de putréfaction et m’avoir ainsi donné le seul principe qui pût mener à bonne fin le système antiseptique.

a Si jamais vous veniez à Edimbourg, ce serait, je crois, une vraie récompense pour vous, que de voir à notre hôpital dans quelle large mesure le genre humain a profité de vos travaux. Ai-je besoin d’ajouter quelle grande satisfaction j’éprouverais à vous montrer ici ce dont la chirurgie vous est redevable.^

O Excusez la franchise qui m’est inspirée par notre commun amour de la science et croyez au profond respect de votre très sincère Joseph Lister. »

Instruments, éponges, objets nécessaires au pansement, tout, dans le service de Lister, était d’abord purifié dans une solution d’acide phénique, dite solution forte, contenant 50 grammes d’acide phénique par litre d’eau. Mêmes précautions étaient prises pour les mains de l’opérateur et de ses aides. Pendant tout le cours de l’opération, un pulvérisateur chargé d’eau phéniquée créait autour de la plaie une atmosphère antiseptique. L’opération terminée, c’était un nouveau lavage de la plaie avec la solution d’acide phénique. Il y avait, en outre, des pièces de pansement spéciales. Une gaze , semblable à la tarlatane , imprégnée de résine et de paraffine mélangée d’acide phénique, puis recouverte d’une toile imperméable, maintenait de nouveau une atmosphère antiseptique autour de la plaie. Telle était, dans ses grandes lignes, la méthode de Lister.

Un interne des hôpitaux, M. Just Lucas-Ghampionnière, — qui devait se constituer plus tard le propagateur de cette méthode en France et la faire connaître dans une monographie précieuse publiée en 1876, — avait, au retour d’un voyage fait à Glasgow, exposé, dès 1869, dans le Journal de médecine et de chirurgie pratiques^ ces premiers principes d’assainissement et de défense, « cette minutie extrême, écrivait-il, cette rigueur dans le pansement ». Mais sa voix isolée se perdit. On ne prêta pas plus d’attention à une leçon célèbre que fit Lister au commencement de 1870 sur la pénétration des germes dans un foyer purulent et sur l’utilité de l’antisepsie appliquée à la clinique. Quelques mois avant ta guerre, en mars, le grand physicien anglais Tyndall, dans un article intitulé Poussières et maladies^ que publia la Revue des cours scientifiques, rappelait encore cette leçon de Lister. Mais en France les grands chefs avaient une absolue confiance en euxmêmes; beaucoup n’éprouvaient pas le besoin de s’instruire et le grand public de ce temps-là, par une présomption nationale, n’admettait pas que notre pays n’eût pas le premier et le dernier mot dès qu’il s’agissait d’un progrès quelconque. Aussi le bniit des succès qu’obtenait cette méthode antiseptique n’intéressait-il presque personne. Et cependant, de 1867 à 1869, sur 40 amputés

Lister en avait sauvé 34. Si l’on s’arrête une seconde devant un pareil chiffre, comment se défendre d’une immense tristesse, en songeant à ces centaines , à ces milliers de jeunes hommes succombant dans les hôpitaux et les ambulances pendant l’année lugubre et qui eussent pu être sauvés par le pansement de Lister ! Pour atténuer toutefois de trop douloureuses récriminations, il est nécessaire de rappeler que, même dans son propre pays. Lister, au début, avait été vivement attaqué, a On tourna en ridicule, — a écrit quelqu’un qui après avoir été, très jeune, le témoin impuissant de la chirurgie du passé devait être, à tous les points de vue^ excellent juge des progrès de l’antisepsie et de l’asepsie chirurgicales, le docteur Auguste Reverdin, professeur à la Faculté de médecine de Genève, — on tourna en ridicule les minutieuses précautions du pansement de Lister, et ceux qui perdaient presque tous leurs opérés en les enfarinant dans des cataplasmes n’avaient point assez de sarcasmes à lancer contre celui qui leur était si supérieur. » Lister, avec son calme souriant, fait de courage, de confiance et de bonté, laissait dire et s’efforçait chaque année d’améliorer sa méthode. 11 était le premier à l’éprouver, à la revoir, à la corriger. Quel que fût le scepticisme de ceux qu’il invitait à venir constater ce qui se passait, ce scepticisme tombait devant des résultats éclatants. Toutefois certains adversaires ne désarmaient pas : ils se rejetaient sur la question de priorité relative à l’emploi de l’acide phénique. Cette priorité. Lister n’avait jamais songé à la revendiquer. Mais on rappela que Jules Lemaire, dès 1860, disaient les uns, un peu plus tard, disaient les autres, avait proposé d’employer des solutions faibles d’acide phénique dans les pansements; que le docteur Déclat, en 1861, prescrivait l’acide phénique dans la maison de santé des frères Saint-Jean de Dieu ; que Maisonneuve, Demarquay, d’autres encore s’en servaient également. Ce qu’on se gardait de dire, c’est que Lister avait créé toute une méthode chirurgicale dont les services constituèrent d’immenses progrès. Et Lister aimait à proîlamer avec gratitude que les principes qui l’avaient guidé, il les devait à Pasteur.

Dans la période même où Pasteur recevait cette lettre, qui lui causa une satisfaction profonde, on était si loin en France de tout ce qui touchait à l’antisepsie et à l’asepsie, on s’en doutait si peu, qu’après avoir donné, devant l’Académie de médecine, le conseil aux chirurgiens de faire passer par la flamme leurs instruments avant de s’en servir, il dut revenir sur cette expression qui n’avait pas été comprise :

« J’ai voulu dire par là qu’on devait faire subir aux instruments de chirurgie un simple flambage , sans les chauffer réellement. En voici la raison. Si l’on examinait une sonde au microscope, on trouverait à sa surface des sillons, des vallées où se logent des poussières que le lavage le plus minutieux ne peut enlever complètement. La flamme permet de détruire entièrement ces poussières organiques. Ainsi dans mon laboratoire où je suis enveloppé de germes de toutes sortes, je ne me sers pas d’un instrument sans l’avoir d’abord passé par la flamme. »

Conseils, indications, signalements des fautes commises, il enseignait le plus qu’il pouvait. S’agissait-il, par exemple, à l’Académie des sciences, au mois de janvier 1875, du pansement de Guérin? Pasteur avait eu l’occasion de constater, dans une visite à l’Hôtel- Dieu, le 13 novembre précédent, avec MM. Larrey et Gosselin, que certain pansement ouaté avait été fort mal appliqué, par un élève de garde dans le service de Guérin, sur un homme blessé à la main. Nul lavage n’avait été fait préalablement sur cette main noire de cambouis. Quand on avait soulevé le pansement en présence de Guérin , l’odeur du pus était repoussante ; on le trouva remph de vibrions. Guérin, par malheur, n’avait que ce cas à présenter. A cette séance de l’Académie des sciences. Pasteur entra dans quelques détails sur les précautions nécessaires poui éloigner les germes qui doivent, à l’origine, exister à la surface de la plaie ou à la surface de la ouate. Les couches de ouate, il fallait les porter préalablement à une très haute température. Et, envisageant comme toujours la démonstration qu’il faudrait faire, il disait : « Pour rendre compte de la mauvaise influence des proto-organismes et des ferments dans les hquides de suppuration des plaies, j’essaierais l’expé-

rience suivante : sur deux membres symétriques d’un animal chloroformé, je ferais deux blessures identiques ; sur l’une des plaies, j’appliquerais le pansement ouaté avec une grande rigueur; sur l’autre plaie, au contraire, je cultiverais, si l’on peut ainsi dire, les organismes microscopiques, transportés d’une plaie étrangère et offrant des caractères plus ou moins septiques.

« Enfin, je voudrais pratiquer sur un animal chloroformé, et sur un point du corps convenablement choisi, car l’expérience serait très délicate, une blessure qui serait faite dans l’air parfaitement pur, et j’entretiendrais ultérieurement et constamment de l’air pur au contact de la plaie, sans recourir (Tailleurs à aucun mode de pansement quelconque. Dans ces conditions où une plaie serait constamment, et dès l’origine, entourée d’air pur, c’est-à-dire d’air absolument privé de germes étrangers, qu’arriverait-il ? Pour moi, je suis porté à croire que la guérison serait nécessaire, parce que rien ne gênerait le travail de réparation et d’organisation qui doit se faire à la surface d’une plaie pour qu’elle guérisse. »

Et il faisait comprendre ainsi ce que l’hygiène peut avoir à gagner, dans les hôpitaux et ailleurs, aux mille précautions de propreté et d’éloignement des germes d’infection

Grand remueur d’idées, il entendait forcer ses collègues de l’Académie de médecine à faire entrer désormais dans les préoccupations de la médecine et de la chirurgie le rôle pathogénique des infiniment petits. La lutte devait être longue, pénible, de chaque instant. Au mois de février 1875, sa présence provoqua sur les fermentations un débat qui ne devait s’achever qu’à la fin du mois de mars. Se rappelant certaines discussions qui avaient duré quatre mois. Pasteur aurait voulu couper court à un étalage d’hypothèses qui ne donnaient guère plus de lumière à la fin qu’au commencement. Gomme il supposait que cette assemblée devait être uniquement préoccupée de la connaissance des manifestations de la vie, il exposa ses expériences sur la vie, faites dans des conditions ignorées jusqu’à lui. Remontant de quinze années en arrière et rappelant que dans le liquide d’un ballon, — liquide porté d’abord à l’ébullition, puis refroidi et privé d’air, liquide propre à l’alimenta-

lion de certains êtres malgré sa composition en quelque sorte purement minérale, — on pouvait semer des vibrions et, à la suite de cet ensemencement, assister à la multiplication de ces vibrions, grâce à un transport incessant de la matière fermentescible au fer^ ment, et constater ces deux choses capitales : la vie sans air et la fermentation. Pasteur s’écriait :

« Oh ! comme les voilà loin de nous et reléguées au rang des chimères, toutes ces théories de la fermentation imaginées par Berzelius, Mitscherlich, Liebig, et que de nos jours, MM. Pouchet, Frémy. Trécul, Béchamp ont rééditées en les accompagnant d’hypothèses nouvelles ! Qui oserait soutenir encore que les fermentations sont des phénomènes de contact, des phénomènes de mouvement communiqué par une matière albuminoïde qui s’altère, ou des phénomènes produits par des matières semi-organisées qui se transforment en ceci ou en cela ? Tous ces échafaudages créés par l’imagination s’écroulent devant notre expérience si simple et si probante. »

11 présenta, dans une péroraison inattendue, une remarque dont les membres les plus célèbres de l’Académie pouvaient faire leur profit :

« 11 y a quelques semaines, disait-il, dans de brillants comités secrets dont je ne suis jamais sorti sans être émerveillé par le talent de parole que j’y avais entendu déployer, vous vous demandiez comment l’Académie pourrait introduire, à un plus haut degré, dans ses travaux et dans ses discussions, le véritable esprit scientifique. Laissez-moi vous indiquer un moyen qui ne serait certainement pas une panacée, mais dont l’efficacité m’inspire toute confiance. Ce moyen consisterait dans une sorte d’engagement moral pris par chacun de nous de ne jamais appeler ce bureau une tribune, de ne jamais appeler un discours une communication qui y serait faite, de ne jamais appeler orateur celui qui vient de prendre ou qui va prendre la parole. Laissons ces expressions aux assemblées politiques délibérantes qui dissertent sur des sujets où la preuve est souvent si difficile à donner. Ces trois mots, tribune, discours, orateur, me paraissent incompatibles avec la simplicité et la rigueur scientifiques.

Cette déclaration fut applaudie. Les assemblées approuvent quelquefois les vérités qui leur sont dites. On comprenait aussi que cet homme, avide de preuves, eût quelque peine à se contenir en entendant un personnage de cette assemblée, ancien pharmacien en chef du Val-de-Grâce, membre du conseil d’hygiène, M. Poggiale, disserter sur un sujet aussi ardu que la question de la génération spontanée et dire avec un accent de scepticisme un peu dédaigneux :

« M. Pasteur nous a dit qu’il cherchait depuis vingt ans la génération spontanée sans l’avoir trouvée ; il la cherchera longtemps encore, et, malgré son courage, sa persévérance et sa sagacité, je doute qu’il la trouve. Cette question est presque insoluble... Cependant ceux qui comme moi n’ont pas d’opinion arrêtée sur la génération spontanée conservent le droit de vérifier, de contrôler, de discuter les faits au fur et à mesure qu’ils se produisent de quelque part qu’ils viennent... »

« Quoi ! s’écria Pasteur, irrité dès qu’on touchait légèrement à ces questions, grosses comme le monde, disait-il, quoi! je suis engagé depuis vingt années dans un sujet et je ne dois pas avoir d’opinion, et le droit de vérifier, de contrôler, de discuter et ^'interroger appartiendra surtout à celui qui ne fait rien pour s’éclairer, à celui qui vient de lire plus ou moins attentivement nos travaux, les pieds sur les chenets de la cheminée de son cabinet !

« Vous n’avez pas d’opinion sur la génération spontanée, mon cher collègue, je le crois sans peine, tout en le regrettant. Je ne parle pas, bien entendu, de ces opinions de sentiment que tout le monde a plus ou moins dans les questions de cette nature, car dans cette enceinte de recherche et de progrès nous ne faisons pas du sentiment ou des systèmes pour le plaisir d’en faire. Vous dites que, dans l’état actuel de la science, il est plus sage de ne pas avoir d’opinion. Eh bien, j’en ai une, moi, et non de sentiment, mais de raison, parce que j’ai acquis le droit de l’avoir par vingt années de travaux assidus, et il serait sage à tout esprit impartial de la partager.

« Mon opinion, mieux encore, ma conviction, c’est que, dans

l’état actuel de la science, comme vous dites avec raison, la génération spontanée est une chimère, et il vous serait impossible de me contredire, car mes expériences sont toutes debout, et toutes prouvent que la génération spontanée est une chimère.

« Quel jugement portez-vous donc sur mes expériences ? Est-ce que je n’ai pas placé cent fois la matière organique au contact de l’air pur dans les conditions les meilleures pour qu’elle produise spontanément la vie ? Est-ce que je n’ai pas opéré sur les matières organiques les plus favorables, de l’aveu de tous, à la naissance de la spontanéité, matières telles que le sang, Furine, le jus de raisin ? Comment ne voyez- vous pas la différence essentielle entre mes adversaires et moi ? Outre que j’ai contredit, preuve en main, toutes leurs assertions, et que jamais ils n’ont osé contredire sérieusement une des miennes, pour eux qui prétendent que les matières fermentescibles trouvent spontanément en elles-mêmes leurs ferments, chaque cause d’erreur bénéficie à leur opinion. Pour moi qui soutiens qu’il n’y a pas de fermentations spontanées, je suis tenu d’éloigner toute cause d’erreur et toute influence perturbatrice. Je ne puis maintenir mes résultats qu’au moyen des expériences les plus irréprochables ; leurs opinions, au contraire, profitent de toute expérience insuffisante, et c’est là seulement qu’ils trouvent leur appui.

« En résumé, où voulez-vous en venir, partisans déclarés de i’hétérogénie ou soutiens complaisants et inconscients de cette doctrine ? Combattre mes assertions. Attaquez-vous donc à mes expériences. Prouvez qu’elles sont inexactes au lieu d’en faire constamment de nouvelles qui ne sont que des variantes des miennes^ mais où vous introduisez des erreurs qu’il faut ensuite vous montrer du doigt... »

La façon tranchante d’interpeller Pasteur pour lui dire qu’il y avait encore bien des points inexpliqués au sujet de la fermentation faisait qu’il jetait à ses adversaires cette apostrophe :

« Quelle idée vous faites-vous donc du progrès dans la science ? La science fait un pas, puis un autre, puis elle s’arrête et se recueille avant d’en faire un troisième. Est-ce que l’impossibilité de faire ce dernier pas supprime le succès acquis par les deux premiers?

a Une mère tient son enfant à la mamelle et le pose à terre, et lui dit : Marche ! L’enfant (et ne sommes-nous pas tous des enfants devant le mystère de la nature) fait un pas, puis un second, puis s’arrête chancelant. Seriez-vous bien venu de lui dire : Ah ! tu as fait deux pas, mais tu hésites au troisième. Tes efforts précédents sont non avenus; tu ne marcheras jamais.

« Vous voulez renverser ce que vous appelez ma théorie, c’est apparemment pour en défendre une autre.

« Eh bien, laissez-moi vous dire à quels signes on reconnaît les théories vraies.

a Le propre des théories erronées est de ne pouvoir jamais pressentir des faits nouveaux ; et toutes les fois qu’un fait de cette nature est découvert, ces théories, pour en rendre compte, sont obligées de greffer une hypothèse nouvelle sur les hypothèses anciennes...

« Le propre des théories vraies, au contraire, c’est d’être l’expression même des fadts, d’être commandées et dominées par eux, de pouvoir prévoir sûrement des faits nouveaux, parce que ceux-ci sont par la nature enchaînés aux premiers ; en un mot, le propre de ces théories est la fécondité. »

Toutes ces paroles se pressaient à flots, avec une intonation grave, convaincue, parfois véhémente. Peu lui importait l’art oratoire, tel qu’il est enseigné et tel qu’il était pratiqué dans ce milieu d’éloquence. C’était sa pensée tout entière qui s’échappait avec impétuosité. 11 s’agissait de la vérité à défendre. Cette vérité, il l’aimait par-dessus toutes choses, il la proclamait ; il fallait qu’il convertît à sa foi scientifique ceux qui doutaient, ceux qui hésitaient, ceux qui dissertaient. Aussi de quel dédain, avec quelle irritation même reprenait-il les attaques d’adversaires qui supposaient que, dans une question comme celle des générations spontanées, il obéissait à une arrière-pensée quelconque, à un parti pris.

« La science, disait-il à une séance suivante de l’Académie de médecine pour couper court à des insinuations qu’il regardait comme des injures, la science ne doit s’inquiéter en quoi que ce soit des conséquences philosophiques de ses travaux. Si par le

développement de mes études expérimentales j'arrivais a démon trer que la matière peut s’organiser d’elle-même en une cellule ou en un être vivant, je viendrais le proclamer dans cette enceinte avec la légitime fierté d’un inventeur qui a la conscience d’avoir fait une découverte capitale, et j’ajouterais, si l’on m’y provoquait : tant pis pour ceux dont les doctrines ou les systèmes ne sont pas d’accord avec la vérité des faits naturels. C’est avec la même fierté que je vous ai dit tout à l’heure en mettant mes adversaires au défi de me contredire : dans l’état actuel de la science, la doctrine des générations spontanées est une chimère. Et j’ajoute avec la même indépendEuice r tant pis pour ceux dont les idées philosophiques ou politiques sont gênées par mes études.

« Est-ce à dire que dans mon for intérieur et dans la conduite de ma vie je ne tienne compte que de la science acquise? Je le voudrais que je ne le pourrais pas, car il faudrait me dépouiller d’une partie de moi-même.

« En chacun de nous il y a deux hommes ; le savant, celui qui a fait table rase, qui par l’observation, l’expérimentation et le raisonnement veut s’élever à la connaissance de la nature, et puis l’homme sensible, l’homme de tradition, de foi ou de doute, l’homme de sentiment, l’homme qui pleure ses enfants qui ne sont plus, qui ne peut, hélas ! prouver qu’il les reverra, mais qui le croit et l’espère, qui ne veut pas mourir comme meurt un vibrion, qui se dit que la force qui est en lui se transformera. Les deux domaines sont distincts et malheur à celui qui veut les faire empiéter l’un sur l’autre, dans l’état si imparfait des connaissances humaines. »

Aussi, ilans cette séparation, telle qu’il la comprenait, n'y avait-il en lui aucun des conflits qui dans l’âme humaine sont la cause de tant de crises intérieures et provoquent entre les hommes les malentendus, les discussions, les disputes interminables. Savant, il revendiquait hautement une liberté absolue dans la recherche. « Le véritable savant, avait-il dit encore dans cette même année, et devant cette même Académie de médecine, n’ pas à s’inquiéter de ce qui peut être dans telle ou telle hypothèse :

son devoir et son but sont de chercher ce qui est. » Ainsi que Claude Bernard et Littré, il trouvait que c'était faire fausse route et perdre son temps que chercher à pénétrer les causes premières. « Nous ne pouvons, disait-il, constater que des corrélations. » Mais il ne comprenait pas, — avec le sentiment spiritualiste qui l'animait et qui lui faisait réclamer pour la vie intérieure la même liberté que pour les rech^ches scientifiques, — il ne comprenait pas certains donneurs d'explications faciles qui affirment que la matière s’est organisée d'elle-même et qui, considérant comme tout simple le spectacle d'ensemble dont la terre n’est qu’une partie infime, ne sont nullement émus par la puissance infinie qui a fait les mondes. Pour lui, il croyait à la divine impulsion qui a formé l’univers. Avec les élans de son cœur, il proclamait l’immortalité de l’âme.

Sa manière d’envisager la vie humaine, malgré les tristesses, les luttes, les lourdes épreuves, avait quelque chose de souverainement consolateur, a Nul effort n'est perdu », disait-il, donnant ainsi la plus \irile leçon de philosophie aux- esprits subalternes qui ne voient dans tout travail que le résultat immédiat et, dès la première déception, se laissent aller au découragement. Dans son respect du grand phénomène de conscience qui fait que presque tous les hommes, enveloppés par le mystère de l’univers, ont la prescience d’un idéal, d’un dieu, il trouvait que « la grandeur des actions humaines se mesure à l’inspiration qui les fait naître ». 11 était convaincu que nulle prière n’est vaiine. Si tout est simple pour les simples, tout est grand pour les grands : c’est à travers « les divines régions du savoir et de la lumière » qu’il se représentait ceux qui ne sont plus.

Il ne parlait que rarement de ces choses. U fallait pour cela qu’il fût amené, au cours d’une polémique engagée contre lui, à marquer son éloignement, ce n’est pas assez dire, ses répugnances pour les négations orgueilleuses et les ironies stériles, ou encore que, dans telle occasion solennelle, prenant la parole devant une assemblée de jeunes hommes, il éprouvât le besoin de pénétrer au centre des sentiments.

Ces premières discussions à T Académie de médecine, — prolongées démesurément par un vétérinaire, Colin d'Alfort, au labeur considérable, mais pour qui le besoin de discuter était si impérieux qu'il n’était plus de son propre avis quand on pensait comme lui, — eurent Tavantage d'inciter les médecins à rechercher les infiniment petits.

Le secrétaire annuel, M. Roger, les définissait dans un rapport « ces subtils artisans de beaucoup de désordres dans l'économie vivante ». Poursuivre leur destruction, empêcher leur pénétration, tel était le programme à suivre.

« Aux éclatants services rendus par M. Pasteur à la science et au pays, ajoutait M. Roger après avoir résumé à grands traits les travaux de son collègue, il était juste qu'une éclatante récompense fût décernée : l’Assemblée nationsde s'est chargée de ce soin. » '

Cette récompense votée quelques mois auparavant était la troisième récompense nationale accordée depuis le commencement du siècle à' des savants français. En 1839, Arago devant la Chambre des députés, Gay-Lussac devant la Chambre des pairs, avaient fait reconnaître glorieusement les services rendus par Daguerre et Niepce. En 1845, une autre récompense nationale fut accordée à l'ingénieur Vicat. En 1874, Paul Bert, membre de l’Assemblée nationale, heureux d’être chargé du rapport sur le projet de loi tendant à accorder à Pasteur une récompense nationale, écrivait en rappelant ces précédents :

« De pareils témoignages de gratitude, donnés par une nation aux hommes qui l'ont illustrée et enrichie, honorent au moins autant cette nation que ces hommes.

« Sans doute, au moment où le savant saisit enfin la découverte à laquelle l'ont lentement conduit la méditation et l'expérience, s’il constate surtout qu'elle peut immédiatement contribuer au progrès et au bonheur de l’humanité, il n’a, dans sa joie sublime, rien à envier aux distinctions, aux honneurs, aux récompenses. Sans doute, il oublie ou dédaigne ces aveuitages matériels à la poursuite desquels tant d’autres consument leur vie, et il s’absorbe dans la contemplation du problème à demi résolu, de la cause trouvée,

du Protée enchaîné qu"il force à parler enfin. Et il reste indifférent aux difficultés de la vie, si elles ne vont pas jusqu’à nuire à ses propres travaux.

« Mais il y va de l’honneur et de l’intérêt des nations que la vie de ces hommes soit non seulement admirée, mais enviée... »

Après ce trait de logique vigoureuse, exorde qui précisait ainsi le très beau principe des récompenses nationales, Paul Bert étudiait la série des découvertes de Pasteur et parlait des millions que Pasteur avait assurés à la France « sans en retenir la moindre part ». A ne considérer que la sériciculture, les pertes subies en vingt années, avant l’intervention de Pasteur, s’élevaient à 1,300 millions.

« Ainsi, Messieurs, concluait Paul Bert, les découvertes de M. Pasteur après avoir éclairé d’un jour nouveau l’obscure question des fermentations et du mode d’apparition des êtres microscopiques, ont révolutionné certaines branches de l’industrie, de l’agriculture, delà pathologie. On est frappé d’admiration en voyant que tant de résultats, et si divers, procèdent, par un enchaînement de faits suivis pas à pas, où rien n’est laissé à l’hypothèse, d’études théoriques sur la manière dont l’acide tartrique dévie la lumière polarisée. Jamais le mot fameux : le génie c’est la patience, n’a reçu une aussi éclatante confirmation.

« C’est cet admirable ensemble de travaux théoriques et pratiques que le Gouvernement vous propose d’honorer par une récompense nationale. Votre Commission, à l’unanimité, approuve cette proposition.

« La récompense demandée consiste en une pension viagère de 12,000 francs; cette somme représente à peu près les émoluments (fixe et éventuel) de la chaire de Sorbonne que la maladie force M. Pasteur à abandonner. Elle est bien modique, à coup sûr, lorsqu’on la compare surtout avec la valeur des services rendus. Votre Commission regrette que l’état de nos finances ne lui permette pas d’en élever le chiffre. Mais elle pense, avec le savant rapporteur de la Commission instituée par le Gouvernement [M. -Marès] « que les résultats économiques et hygiéniques des découvertes de

M. Pasteur seront prochainement si considérables que la nation française trouvera juste d’augmenter plus tard le témoignage de sa reconnaissance envers lui et envers la science dont il est Tun des plus glorieux représentants. »

La pension devait être réversible par moitié sur la veuve de Pasteur.

Le projet de loi fut voté par 532 voix contre 24.

« Tu n’as pas un vote unanime , lui écrivait son vieil ami Chappuis, alors recteur de l’Académie de Grenoble. Où est le gouvernement, reprenait-il avec une gaieté cordiale, qui a réuni une majorité semblable.^ » Ce qui ajoutait, en effet, au prix de la récompense, c’est que cette assemblée, divisée sur tant de choses, avait éprouvé un sentiment quasi unanime de gratitude envers celui qui avait tant travaillé pour la science, pour la patrie et pour l’humanité.

« Bravo, mon cher Pasteur, je suis heureux pour vous et pour moi : je suis fier pour nous tous; votre ami dévoué, Sainte-Claire Deville. »

« Vous allez être un savant heureux, lui écrivait son élève, M. Duclaux, parce que vous voyez déjà et que vous allez voir encore plus le triomphe de vos doctrines et de vos découvertes. »

Ceux qui s’imaginaient que cette récompense nationale serait la fin d’un grand chapitre, peut-être même celle du livre de sa vie, lui adressaient, sans penser à mal, un conseil qui l’irritait: ils lui parlaient de repos. Que sa paralysie du côté gauche à la suite de son hémorragie cérébrale se fît encore sentir par une légère claudication ; que sa main gauche fût encore loin d’avoir recouvré la souplesse des mouvements , ces signes extérieurs ne lui rappelaient que trop le mal qui l’avait frappé et dont il pouvait être menacé d’un instant à l’autre. Mais sa puissance d’âme commandait plus que jamais à son corps infirme. Aussi Nisard, en dépit d’une pénétration qu’il poussait quelquefois jusqu’à la subtilité, montrail-il qu’il ne connaissait encore qu’imparfaitement Pasteur en lui écrivant dans une lettre de félicitations : « Maintenant, cher ami, il faut vous appliquer de toutes vos forces à vivre pour les

vôtres, pour tous ceux qui vous aiment et un peu pour vousmême. »

Malgré une tendresse profonde, quelques-uns disaient passionnée pour les siens, Pasteur avait d'autres désirs que de limiter sa vie au cercle étroit de la famille. Pour tout homme qui se sent une mission à remplir, il y a des clartés plus vives, plus hautes, plus pures que celles du foyer. Quant à l’allusion, très rapide il est vrai, sur le soin que Pasteur devrait avoir de sa santé, autant aurait valu conseiller à certains vieillards de s'occuper de la santé des autres.

Vainement le docteur Andral avait-il dit, écrit même, que, consulté, il interdirait à Pasteur tout travail un peu assidu. Ne pas travailler de tout son pouvoir, c’était aux yeux de Pasteur perdre la raison de vivre. Si un certain équilibre s’établissait cependant entre les conseils, les sollicitudes inquiètes et la grande somme de travail et d’efforts que Pasteur voulait continuer à donner, c’était grâce à celle qui dans l’ombre, de la façon la plus discrète et la plus active, collaboratrice précieuse, confidente de toutes les expériences, veillait à ce que rien, en dehors du travail, ne vînt compliquer la vie de Pasteur. Tout était subordonné aux exigences du laboratoire, mais du laboratoire seul. Jamais Pasteur n’acceptait de se rendre à une de ces grandes soirées mondaines qui ne sont qu’une forme de l’impôt du temps prélevé par les oisifs sur les gens qui ont quelque chose à faire, sur les hommes célèbres surtout. Egalement rayée toute soirée au théâtre. Le nom de Pasteur, connu dans le monde entier, n’était jamais cité dans le Tout-Paris. Habituellement le soir, après le dîner, il se promenait dans l’antichambre et le corridor de son appartement de l’Ecole normale, pensant à tous ses projets de travaux, les combinant sous toutes les formes, tour à tour inquiet ou plein d’espoir, selon la mise en train des expériences. A dix heures, il se couchait et, le lendemain matin, que la nuit eût été bonne ou mauvaise, dès huit heures, il descendait à son laboratoire.

Cette vie qui, à travers tant de polémiques, de discussions, conservait, grâce à la régularité, le secret d'une force toujours égaldj,

faillit être troublée par la politique au mois de janvier 1876. Pasteur qui, dans sa modestie singulièrement exagérée, ^presque déconcertante à certains jours, avait cru qu"un diplôme de docteur en médecine eût rendu plus facile sa révolution scientifique, s’imagina, après les ouvertures pressantes qui lui étaient faites par quelque? compatriotes fiers de lui, qu’il servirait avec plus d’utilité la cause de l’enseignement supérieur s’il obtenait un siège au Sénat. L’enseignement supérieur ! Grande, utile, nécessaire, impérieuse besogne. Ce qu’avaient fait jadis en Allemagne, au lendemain des désastres, les grands citoyens clairvoyants pour faire pénétrer dans Fesprit et dans le cœur de leurs compatriotes l’importance d’une haute culture. Pasteur voulait être ‘au Sénat pour en faire sentir le besoin à la France.

Il avait l’exemple de certains hommes supérieurs qui, pris de scrupule, se sont demandé s’ils ne devaient pas quitter leur cabinet de travail, si le plus grand devoir n’est pas de chercher à éclairer les foules et les assemblées. Pourquoi le suffrage universel, au lieu d’accueillir tant de gens qui lui disent : Que veux-tu? Je ferai ce que tu voudras, — n’accepterait-il pas ceux qui, lui parlant au nom d’un rude labeur, lui feraient ce simple appel : Accepte-nous tels que nous sommes : nous ne te tromperons pas, nous te dirons toujours ce que nous croirons être la vérité.

Pasteur adressa de Paris une lettre aux électeurs sénatoriaux du Jura : « Je ne suis point un homme politique, leur écrivait-il. Je ne suis lié à aucun parti. N’ayant jamais étudié la politique, j’ignore beaucoup de choses, mais ce que je sais pertinemment, c’est que j’aime ma patrie et que je l’ai servie de toutes mes forces. » Ainsi que tant de bons citoyens, il était d’avis qu’il fallait aider le pays à chercher dans l’expérience sérieuse de la République le relèvement de la grandeur et de la prospérité nationales. Honoré des suffrages de ses compatriotes, « c’était, disait-il, la 'science dans sa pureté, sa dignité et son indépendance qu’il représenterait au Sénat ». I>eux journaux jurassiens d’opinions différentes étaient d accord pour regretter que Pasteur quittât « les hauts et paisibles sommets de 'la

science » et vînt dans le Jura solliciter les suffrages de ses compatriotes. Pasteur répondit à l’un deux :

« La science dans notre siècle est l’âme de la prospérité des nations et la source vive de tout progrès. Sans doute la politique avec ses fatigantes et quotidiennes discussions semble être notre guide. Vaine apparence ! Ce qui nous mène, ce sont quelques découvertes scientifiques et leurs applications. »

Et de ses lettres écrites fiévreusement à Lons-le-Saunier, dans sa chambre de Fhôtel de l’Europe, — car il fut tout entier pendant une semaine à cette lutte électorale, — ou de ses réponses dictées à son fils qui lui servait de secrétaire, de ses affiches, de ses discours jaillissait cette même association de sentiments : Science et Patrie. Pourquoi la France de 1792 avait-elle vaincu? « C’est disait-il, parce que la science avait donné au courage de nos pères le moyen matériel de combattre et de vaincre. » Et il rappelait le rôle de Monge, de Carnot, de*Fourcroy, de Guyton de Morveau, de Berthollet, qui furent « l’âme de l’immortel ensemble de travaux qui ont permis à la France de vaincre l’Europe coalisée» . Tout ce qui avait été si souvent le sujet de ses méditations pendant la guerre, quand il se reportait à l’époque grandiose où, grâce à ce concours d’hommes de science, on avait su non seulement fabriquer rapidement l’acier, mais encore hâter le tannage des peaux pour fournir plus vite des souliers aux soldats, trouver le moyen d’extraire dans le platras des démolitions le salpêtre pour la fabrication de la poudre, se servir des ballons pour suivre les mouvements de l’ennemi, perfectionner le télégraphe aérien; tout cela se présentait à son esprit. Après avoir enregistré les résultats que le génie de la science et le patriotisme des savants avaient obtenus pendant la Révolution française, il s’écriait un peu imprudemment : « Dites donc à des hommes qui ne seraient que pohtiques d’en faire autant! »

Toujours aussi se présentait à lui la vision de l’Allemagne qui, pendant soixante ans, s'était relevée, reconstituée, tandis que les gouvernements qui se succédaient en France, entraînés par la politique, ne s’étaient pas occupés « des grands travaux de la pensée «.

Les électeurs sénatoriaux étaient au nombre de 650. Jules Grévy vint à Lons-le-Saunier soutenir la candidature de MM. Tamisier et Thurel. Dans la réunion qui eut Heu la veiUe du scrutin, il se porta leur garant, s’il en était besoin, disait-il. « Vous leur donnerez demain vos suffrages et en usant ainsi des pouvoirs que la loi vous confie, vous aurez bien mérité de la République et de la France. » Incidemment, de sa voix paisible, sentencieuse, il se plut à reconnaître « que les travaux scientifiques et le caractère de M. Pasteur étaient des titres au respect et à l’estime de tous. Mais la science a sa place naturelle à F Institut », ajouta-t-il en insistant sur le côté poHtique représenté par le Sénat. •

L’intervention de Grévy en faveur de ses deux candidats fut décisive. M. Tamisier obtint 446 voix; M. Thurel 445; un général, le général Picard 183; un candidat monarchiste, M. Besson 153; Pasteur en eut 62.

11 avait reçu le matin même de l’élection une lettre de sa fille lui souhaitant un échec. L’idée que la politique entraverait bon gré mal gré les travaux poursuivis, la certitude que son père serait plus utile à la France en restant dans son laboratoire ; c’était la conclusion d’une lettre nette, sans ambages, vraie lettre de jeune fille qui ne sait rien dissimuler. 11 était facile du reste d’être d’une sincérité absolue avec Pasteur. On pouvait tout lui dire. Jamais, dans sa famille, homme ne fut mieux aimé, plus admiré et moins flatté.

a Que tu juges bien les choses, ma chère enfant ! lui répondit Pasteur le soir même. Tu as mille fois raison. Mais je ne suis pas fâché d’avoir vu tout cela de près et que ton frère Fait vu. Tout est instruction. »

Cette petite aventure sur le domaine poHtique compta d’autant moins dans la vie de Pasteur que le but qu’il poursuivait aUait bientôt être atteint. Trois mois après, à la distribution des prix du concours général, le ministre de l’Instruction pubHque prononçait un discours dont Pasteur conserva le texte en soulignant de sa main les passages suivants :

« Bientôt, je Fespère, nous verrons les Ecoles de médecine et

de pharmacie reconstruites; le Collège de France pourvu de nouveaux laboratoires; la Faculté des sciences, qui étouffait dans ses vieux murs, transférée et agrandie, et Fantique Sorbonne eUemême élargie et embellie. »

Et quand le ministre parlait de « ces hautes études de philosophie, d’histoire, de science désintéressée qui sont la gloire d’une nation et l’honneur de l’esprit humain,., qui doivent garder le premier rang pour rayonner sur toutes les études inférieures et les éclairer de leur lumière sereine, pour rappeler enfin aux hommes le vrai but et la véritable grandeur de l’intelligence humaine », Pasteur pouvait se dire que cette grande cause qu’il avait plaidée depuis 1854, depuis le jour où il avait été doyen de la Faculté des sciences de Lille, qu’il avait soutenue en 1868, puis au lendemain de la guerre, allait enfin être gagnée en 1876.

Une joie française lui fut donnée pour ses vacances, au mois de septembre de cette même année 1876. Un grand Congrès international des sériciculteurs était réuni à Milan. La Russie, l’Autriche, l’Italie et la France avaient envoyé leurs délégués. Pasteur représentait la France. Il était accompagné de ses anciens élèves, si étroitement associés à ses études sur les vers à soie, Duclaux et Raulin, tous deux professeurs à la Faculté des sciences de Lyon, et de Maillot, directeur de la station séricicole de Montpellier.

Les membres du Congrès avaient eu d’avance le progi-amme des questions. Aussi chacun de ceux qui devaient prendre la parole arrivait-il avec un bagage de faits observés. Les discussions ouvertes permirent à Duclaux, Rauhn et MaiUot de montrer d’une manière éclatante ce qu’était sur ce sujet déterminé la rigueur de la méthode expérimentale qu’ils avaient apprise de leur maître et qu’ils enseignaient à leur tour.

Les entr’actes d’un congrès sont les excursions. Une promenade sur le lac de Côme fut un enchantement. Puis on offrit aux délé*' gués français l’agréable surprise d’une visite, dans les environs de Milan, à un immense atelier de grainage qui portait le nom de

Pasteur. Ses impressions, Pasteur les traduisit dans une lettre à J. -B. Dumas le 17 septembre :

« Mon cher maître . Je regrette vivement que vous ne soyez

ici. Vous partageriez ma satisfaction. Je date ma lettre de Milan, mais en réalité nous sommes, le Congrès terminé, et pour un jour ou deux, à la maison de campagne de M. Susani, en pleine Brianza. Pendant dix heures par jour, depuis le 4 juillet, 60 à 70 femmes sont occupées aux examens microscopiques avec un contrôle rigoureux, un ordre parfait. 11 n’y a pas d’usine mieux organisée. Quarante miUe cellules de papillons passent au microscope par jour. C’est merveilleux de propreté et d’arrangement. Toute erreur est impossible par l’organisation d’un premier et d’un second contrôle.

« J’ai éprouvé une joie qui me dédommage bien de l’opposition frivole dont quelques-uns de mes compatriotes m’ont poursuivi pendant plusieurs années, en lisant mon nom en gros caractères au frontispice du bel établissement que nous venons de visiter; c’est un hommage spontané rendu à mes études par son propriétaire. Beaucoup de sériciculteurs font eux-mêmes leurs graines par sélection ou la font faire par des ^personnes instruites, habituées à ce travail. Les récoltes sont ce que les font les conditions climatériques avec de très bonnes graines. Quand la saison n’est pas tout à fait contraire, les rendements de 50 à 70 kilogrammes par onces de 25, grammes ne sont pas rares. »

M. Susani se promettait de faire pour cette année seule 30,000 onces de graines. Devant la mise en activité de celte véritable usine — où, en dehors de ces jeunes filles micrographes, plus de 100 personnes étaient occupées k , mille soins divers, au lavage des mortiers qui servent à broyer les corps des papillons pour les soumettre à l’examen microscopique, à l’essuyage des lamelles du microscope, à tous les détails enfin d’opérations délicates, mais très simples, que l’on avait déclarées jadis impraticables, — Pasteur songeait aux petites expériences dans la serre du Pont-Gisquet , aux débuts si modestes de son procédé qui s’appliquait magnifiquement sur ce coin de terre italienne. Et il

éprouvait une joie fîère, celle de voir ce que peut la science initiatrice.

Un mois auparavant, presque jour pour jour, le 18 août 1876, J. -B. Dumas avait présidé la cinquième session tenue à Clermont- Ferrand pour l’avancement des sciences. Par un rapprochement curieux à signaler, car c’est à l’aide de témoignages semblables que l’on constate la marche des idées, J. -B. Dumas s’était plu à montrer l’influence grandissante des savants dans le monde :

<r L’avenir, disait-il, appartient à la science. Malheur aux peuples qui fermeraient les yeux sur cette vérité... Appelons à nous sur ce terrain pacifique et neutre de la philosophie naturelle où toutes les victoires sont des bienfaits, où les défaites ne coûtent ni sang, ni larmes, les cœurs que la grandeur de la patrie émeut ; c’est par la science et par les hauteurs de la science qu’elle ressaisira son prestige. »

Les mêmes pensées éclatèrent au milieu d’un toast que Pasteur porta au nom de la France dans le banquet d’adieu où étaient réunis les trois cents membres du Congrès de sériciculture :

Œ Messieurs, je porte un toast à la lutte pacifique de la science. C’est la première fois que j’ai l’honneur d’assister, et sur un sol étranger, à un congrès scientifique international Je m’interroge sur les sentiments qu’ont fait naître en moi, outre vos discussions courtoises, l’hospitalité brillante de la noble cité milanaise, et je me sens pénétré de deux impressions profondes : la première, c’est que la science n’a pas de patrie, la seconde, qui paraît exclure la première, mais qui n’en est pourtant qu’une conséquence directe, c’est que la science est la plus haute personnification de la patrie. La science n’a pas de patrie, parce que le savoir est le patrimoine de l’humanité, le flambeau qui éclaire le monde. La science doit être la plus haute personnification de la patrie, parce que de tous les peuples, celui-là sera toujours le premier qui marchera le premier par les travaux de la pensée et de l’intelligence.

« Luttons donc dans le champ pacifique de la science pour la prééminence de nos patries respectives. Luttons, car la lutte c’est 1 effort, la lutte c’est la vie quand la lutte a le progrès pour but.

« Vous, Italiens, travaillez à multiplier sur le sol de votre belle et glorieuse patrie les Secchi, les Brioschi, les Tacchini, les Sella, les Gomalia... Vous, les fiers enfants de T Autriche-Hongrie, suivez . plus fermement encore que par le passé Timpulsion féconde qu'un homme d'Etat éminent, aujourd'hui votre représentant près de la cour d’Angleterre, a donnée à la science et à l’agriculture. Nous n'oublions pas, tous tant que nous sommes ici, que la première station séricicole a été fondée en Autriche. Vous, Japonais, puisse la culture des sciences être au nombre de vos principales préoccupations dans l'étonnante transformation politique et sociale dont vous donnez au monde le merveilleux spectacle. Nous Français, courbés sous la douleur de la patrie mutilée, montrons une fois de plus que les grandes douleurs peuvent faire surgir les grandes pensées et les grandes actions.

« Je bois à la lutte pacifique de la science. »

« Vous retrouverez, écrivait Pasteur à J. -B. Dumas en lui annonçant l’envoi de ce toast, qui avait été accueilli par des vivats prolongés, vous retrouverez un écho des sentiments que vous avez su inspirer à vos élèves sur la grandeur et la destinée de la science dans les sociétés modernes. »

S’il se reportait ainsi vers son maître au milieu des acclamations, si la raison secrète et profonde des choses lui demeurait présente à travers le fracas d'un banquet, si le sentiment qu’il éprouvait pour la patrie était vraiment fihal, c'est que ce puissant esprit avait un côté délicat et tendre. Et voilà ce qui donnait tout à coup, en public, à cet homme de laboratoire que l'on se représentait absorbé dans la méditation, des élans, des appels, des mouvements d'éloquence jaillissant du fond de son être et remuant toute une foule. Mais c'était dans la vie intime que paraissait en toutes choses son ouverture de cœur, son ardent besoin d'aimer et d'être aimé. Gel homme de génie avait un cœur d’enfant. Gela était d'un charme incomparable.

a La récompense comme l’ambition du savant, — selon une parole de Pasteur dite aussi dans cette même année 1876, au milieu d’un compte rendu de l’Académie des sciences, — est de

conquérir l’approbation de ses pairs ou celle des maîtres qu’il vénère. »

11 connaissait déjà cette récompense, il pouvait satisfaire cette ambition. Dumas, depuis près de trente ans, savait ce qu’était Pasteur. Lister avait proclamé sa gratitude. Tyndall — qui, excursionniste infatigable, aimait à découvrir les grands horizons et qui, dans ses leçons célèbres, se plaisait volontiers aux comparaisons avec les hauteurs, les éminences, avec tout ce qui donne une vue vaste et claire, — admirait l’étendue des travaux de Pasteur. Or les expériences de Pasteur avaient été vivement attaquées par un jeune médecin anglais, le D' Bastian, qui avait provoqué dans le public anglais et le public américain, au sujet des générations spontanées, des préventions ardentes contre les résultats annoncés par Pasteur.

a La confusion et l’incertitude ont fini par devenir telles, écrivait T}Tidall à Pasteur, qu’il y a six mois j’ai pensé que ce serait rendre service à la science, en même temps que justice à vous-même, que de soumettre la question à une nouvelle investigation. Mettant à exécution une idée que j’avais eue il y a six ans, et dont les détails sont indiqués dans l’article du British medical Journal^ que j’ai eu le plaisir de vous envoyer, j’ai parcouru une grande partie du terrain sur lequel s’était établi le D' Bastian, et réfuté, je crois, beaucoup des erreurs qui avaient égaré le public.

« Le changement qui s’est opéré dès lors dans le ton des journaux de médecine de l’Angleterre est tout à fait digne de remarque, et j’incline à penser que la confiance générale du public dans l’exactitude des expériences du D' Bastian a été considérablement ébranlée.

a En reprenant ces recherches, j’ai eu l’occasion de rafraîchir ma mémoire sur vos travaux; ils ont ravivé en moi toute l’admiration que j’en avais éprouvée à ma première lecture. Je suis dans l’intention de poursuivre ces recherches jusqu’à ce que j’aie dissipé tous les doutes qui ont pu s’élever au sujet de l’inattaquable exactitude de vos conclusions. »

Et Tyndall ajoutait un paragraphe que Pasteur remplaça modes-

tement par des points dans la communication de celte lettre à l’Académie :

« Pour la première fois, dans. Thistoire de la science, nous avons le droit de nourrir Tespérance sûre et certaine que, relativement aux maladies épidémiques, la médecine sera bientôt délivrée de rempirisme et placée sur des bases scientifiques réelles ; quand ce grand jour viendra, Thumanité, dans mon opinion, saura reconnaître que c’est ài vous que sera due la plus large part de sa gratitude. »

Ce passeport pour Timmortalité, Tyndall était bien placé pour le signer. Mais en attendant, il fallait lutter, et Pasteur ne voulait pas laisser, même à un de ses pairs, fût-ce Tyndall, le poids de ces discussions. Son adversaire du reste l’intéressait. Le D' Bastian avait, comme Pa écrit M. Duclaux, « de la ténacité, de la fertilité d’esprit, l’amour, sinon rinteUigence de la méthode expérimentale ». La discussion devait durer des mois. En général, selon le ceJcul que s’était plu à faire J. -B. Dumas, « au bout de dix ans, le jugement d’une grande théorie est porté en dernier ressort : c’est fini , c’est un fait accompli, c’est une idée passée dans la science ou repoussée irrévocablement ». Si Pasteur, au lendemain du Congrès de Milan, pouvait se dire qu’il en av£iit été ainsi pour l’adoption de son système de grainage cellulaire, il en allait différemment pour cette question des générations spontanées. La querelle renaissait à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine, elle se ravivait en Angleterre et Bastian se proposait de venir au laboratoire de l’Ecole normale faire lui-même ses expériences.

a Voilà bientôt vingt années, rappelait Pasteur, que je poursuis, sans la trouver, la recherche de la vie sans une vie antérieure semblable. Les conséquences d’une telle découverte seraient incalculables. Les sciences naturelles en général, la médecine et la philosophie en particulier, en recevraient une impulsion que nul ne saurait prévoir. Aussi, dès que j’apprends que j’ai été devancé, j’accours auprès de l’heureux investigateur, prêt à contrôler ses assertions. 11 est vrai que j’accours vers lui plein de défiance. J’ai tant de fois éprouvé que, dans cet art difficile de l’expérimentation,

les plus habiles bronchent à chaque pas et que l’interprétation dea faits n’est pas moins périlleuse ! »

Le docteur Bastian opérait sur de l’urine acide, bouillie, et neutralisée par une solution de potasse portée à la température de 120®. Si, après le refroidissement du ballon d’urine, on le chauffait à une température de 50® pour faciliter le développement des germes, le liquide au bout de huit à dix heures était rempli de bactéries. « Ces faits prouvent la génération spontanée, » s’écriait le D' Bastian.

Pasteur l’invita d’abord à remplacer la dissolution de potasse bouillie par un fragment de potasse solide, après qu’elle aurait été portée au rouge ou seulement à 110®. Ce serait éloigner les germes de bactéries que peut contenir la solution aqueuse. Cette question des germes d’organismes inférieurs que les eaux peuvent contenir fut, en effet, au cours de cette discussion qui se prolongeait, étudiée par Pasteur, aidé de M. Joubert, professeur de physique au collège Rollin. On trouvait de ces germes jusque dans les eaux distillées des laboratoires. 11 suffisait à ces eaux de passer en minces filets dans l’air ou d’être versées dans des vases qui renfermaient des germes pour être contaminées. Seules les eaux de sources filtrées lentement à travers une grande épaisseur de terrain sans fissure étaient privées de germes.

11 y avait, en outre, la question d’urine et la question de récipient. L’urine, recueillie par le D’’ Bastian dans un vase non flambé et mise dans une cornue non flambée, pouvait renfermer des spores d’un bacille que l’on appelle le bacillus subtilis, spores qui offrent une grande résistance à l’action de la chaleur. Elles ne se développent pas dans des liquides notablement acides. Or, par la potasse le liquide étant rendu neutre ou un peu alcalin, le développement des germes avait lieu. Que fallait-il donc faire? Recueillir l’urine dans un vase flambé et l’introduire dans une cornue flambée. 11 n’y eut plus production d’organismes , ainsi que l’a exposé dans sa thèse M. Ghamberland, alors agrégé-préparateur au laboratoire et qui prit la part la plus grande à ces expériences.

C’est dommage que Pasteur n’ait pas eu l’observation paisibk

d’un moraliste. Il aurait pu écrire un chapitre intitulé : De l’utilité d’avoir certains adversaires. Cette discussion avec Bastian fit, en effet, découvrir pour quel motif, au moment des célèbres débats sur la génération spontanée, les hétérogénistes, Pouchet, Joly et Musset, en opérant comme Pasteur, mais sur un milieu différent, obtenaient des résultats en contradiction apparente avec ceux de Pasteur. Si leurs ballons, remplis de décoction de foin, donnaient presque constamment des germes alors que ceux de Pasteur, remplis d’eau de levure, étaient toujours stériles, c’est que l’eau de foin renfermait des spores de bacillus subtilis. Les spores restaient inactives tant que le liquide demeurait à l’abri de l’air, mais il suffisait de laisser rentrer l’oxygène dans le ballon pour qu’elles pussent se développer.

C’est de ce conflit avec Bastian que date, pour stériliser les liquides, leur chauffage à une température de 120®. Mais, a écrit M. Duclaux, « le chauffage à 120° d’un ballon à moitié plein de liquide peut ne stériliser que la partie mouillée, laissant la vie persister dans les régions qui ne sont pas en contact avec le liquide. Il faut, pour tout détruire, porter les parois sèches à 180° ».

Un emcien élève de l’Ecole normale qui, depuis le mois d’octobre 1876, était préparateur au laboratoire de Pasteur, M. Boutroux, témoin de toutes ces recherches, écrivait dans sa thèse : « La connaissance de ces faits permet d’obtenir facilement des milieux de cultures neutres parfaitement pures, et par suite .d’étudier autant de générations qu’on veut d’un microorganisme sans aucun mélange, une fois qu’on a réussi à se procurer de la semence pure. »

Pasteur a défini ce qu’il appelait tubes, vases, coton flambés, « Pour se débarrasser des germes microscopiques que les poussières de l’air et de l’eau dont on se sert pour le lavage des vases déposent sur tous les objets, le meilleur moyen consiste à placer les vases (leurs ouvertures fermées par des tampons de ouate) pendant une demi-heure dans un poêle à gaz qui chauffe l’air où plongent les objets à une température de 150 à 200° environ. Les vases, Hubes, pipettes, sont alors près pour l’usage. Pour flamber la

ouate, on l’enferme dans des tubes ou dans du papier buvard. » Ce que Pasteur avait recommandé aux chirurgiens, quand il leur disait de passer à la flamme tous les instruments dont ils se servaient, devenait pratique courante dans le laboratoire. Le moindre tampon de ouate qui bouchait un vase flambé était préalablement stérilisé. Ainsi sortait tout armée une nouvelle technique, prête à répondre aux attaques et à assurer d’autres victoires.

Si Pasteur , selon ^ on terme énergique , poussait à bout le D*" Bastian, c’est qu’il apercevait nettement derrière cette prétendue expérience de génération spontanée une cause de conflits perpétuels avec les médecins et les chirurgiens. On pouvait les partager en deux groupes. Les uns ne demandaient qu’à repousser purement et simplement la théorie des germes. Les autres disposés à accepter les résultats des recherches de Pasteur, en- tant que travaux de laboratoire, n’admettaient pas ses incursions expérimentales sur le terrain de la clinique. Aussi Pasteur écrivait-ü au D' Bastian dans les premiers jours de juillet 1877 :

« Savez-vous pourquoi j’attache un si grand prix à vous combattre et à vous vaincre.^ c’est que vous êtes un des principaux adeptes d’une doctrine médicale, suivant moi funeste au progrès de l’art de guérir, la doctrine de la spontanéité de toutes les maladies. Vous êtes de cette école, qui inscrirait volontiers au frontispice de son temple commvy le voulait naguère un des membres de l’Académie de médecine de Paris : « La maladie est en nous, de « nous, par nous. » Tout serait donc spontané en pathologie. Voilà l’erreur préjudiciable, je le répète, au progrès médical. Au point de vue prophylactique, comme au point de vue thérapeutique, il y a un abîme pour le médecin et le chirurgien, suivant qu’ils prennent pour guide d’une ou l’autre des deux doctrines. '»

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