CHAPITRE Vri
C'est en s'arrêtant quarante-huit heures à Strasbourg, qui lui rappelait sa vie de travail et de recherches à la Faculté de cette viUe, depuis la fin de décembre 1848 jusqu’en 1854, — quand tout était déjà rivalité entre la France et l’Allemagne, mais rivalité de forces intellectuelles et morales, — que Pasteur apprit les menaces de guerre. Toutes ses espérances sur le progrès en pleine paix, par la force des découvertes scientifiques, s’écroulaient. A sa tristesse de savant se mêlait l’amer souvenir de beaucoup d’illusions. Jamais plus cruel démenti avait-il été donné aux efforts généreux d’une politique de sentiment ? Après avoir préparé l’indépendance et l’unité de l’Italie, la France s’était associée au désir d’unité de l’Allemagne. Parmi les conseillers ou même les adversaires de l’Empire, en était-il beaucoup qui n’eussent pas défendu cette idée que l’on croyait alors être civilisatrice ? Pendant la période d’attente et d’angoisse des premiers jours de juillet 1870, où se croisaient à Strasbourg les nouvelles les plus alarmantes, on n’avait pas le temps de songer à rechercher des citations, vieilles de quelques années, mais il eût été facile de retrouver, dans la ville même, une brochure publiée par Edmond About qui, en 1860, écrivait :
« Que l’Allemagne s’unisse ! la France n’a pas de vœu plus ardent ni plus cher, car elle aime la nation germanique d’une amitié désintéressée. La France voit sans crainte une Italie de vingt-six milhons d’hommes se constituer au midi; elle ne crain-
drait pas de voir trente-deux millions d’Allemands fonder une grande nation sur la frontière orientale. »
Fière de proclamer la première le droit des peuples; obéissant à un mélange de douceur, de confiance, d’optimisme et à une certaine vanité dans le désintéressement, la France, qui aime à être aimée, s’imaginait que tout le monde lui saurait gré de ses vertus de sociabilité continentale, et qu'.^J suffisait de son sourire pour que l’Europe fût en paix et en joie. Loin de sinquiéter de certains symptômes chez ses voisins de l’Est, elle fermait volontairement les yeux aux manœuvres des troupes prussiennes, elle se bouchait les oreilles aux roulements des batteries d’artillerie que l’on ne cessait d’entendre de ce côté. En 1863, des patrouilles de cavalerie allemande en tenue de campagne n’avaient-elles pas hardiment poussé jusqu’à Wissembourg? Mais on se persuadait que l’Allemagne s’amusait « à jouer au soldat ». C’est l’expression même dont se servait, dans des causeries de voyage parues en 1864, Duruy qui lui aussi partageait alors les illusions générales.
« Nous l’avons eu votre Rhin allemand, écrivait-il à cette époque, rappelant le vers de Musset, et, bien que vous l’ayez hérissé de forteresses et de canons, tous tournés contre nous, nous ne vous le redemandons pas, parce que le temps des conquêtes est passé, et qu’il ne doit plus s’en faire que du libre consentement des nations. Ah ! ce fleuve a trop bu de sang. Quel peuple immense se lèverait si l’on pouvait faire sortir de leur linceul tous ceux qui sont tombés sur ses bords, frappés de l’épée ! »
Ainsi apparaissaient, dans les deux journées que Pasteur passait à Strasbourg, les illusions de la politique française. Après le coup de tonnerre de Sadowa, le gouvernement français, se croyant en droit de réclamer une part de gratitude et de sécurité, avait demandé les bords du Rhin jusqu’à Mayence. Cet agrandissement territorial pouvait compenser les conquêtes redoutables de la Prusse. Le refus ne s’était pas fait attendre. Les provinces rhénanes avaient été immédiatement couvertes de troupes prussiennes qui mirent cette fois Strasbourg eu éveil. L’Empereur, comme au sortir d’uu
/êve, reculant devant la guerre, adressa à la Prusse une nouvelle proposition officieuse : les provinces rhénanes deviendraient un état neutre. Même réponse hautaine de la part de la Prusse. Que restait-il donc à espérer pour la France? La cession du Luxembourg. Désir d’autant plus naturel que les populations du Luxembourg étaient prêtes à voter pour appartenir à la France et que cet accroissement de territoire, loin de contredire la politique sur le droit des peuples, ne faisait que le confirmer. Mais cette demande, que la Prusse parut d’abord accueillir, fut entravée presque aussitôt par des intrigues qui la firent rejeter. Trompée, n’ayant même plus un rôle d’arbitre, à peine la place effacée d’un témoin que l’on dédaignait, la France s’était étourdie quelques mois encore dans l’éblouissement de son exposition de 1867. C’était un dernier et splendide décor. Le mot qui perd les nations et les souverains, le mot : à demain, était sur les lèvres de l’Empereur vieilli. La réforme de l’armée française, qui aurait dû être hardie et immédiate, fut remise pour être ensuite faite par à-coups, sans méthode. La Prusse affecta cependant de s’inquiéter. Alors l’irritation d’avoir été dupe, l’évidence d’un péril qui grandissait, un dernier espoir dans la fortune militaire de la France, tout se réunit pour donner à un incident, provoqué par la Prusse, les proportions d’un motif de guerre. Mais, malgré tant de griefs bien faits pour irriter la France, on ne pouvait croire encore à un recul brutal de civilisation. Certes la politique impériale avait été bien imprévoyante et bien inconséquente. Après avoir ouvert devant le peuple allemand de larges perspectives d’unité, elle avait cru qu’elle pourrait lui dire : « Tu ne franchiras pas le Mein », de même qu’elle pourrait dire à l’Italie : « Tu n’iras jamais à Rome ». C’était méconnaître l’impétueuse logique d’un mouvement populaire, une fois les digues rompues. Brusquement la France voyait le danger de ses illusions. Sa politique avait été en déroute. Mais s’il s'était mêlé a un larr? de générosité le désir
d’accroître son territoire sans une goutte de sang, sur le vœu hbrement exprimé des populaUcns, elle avait eu l’honneur d’êt^ à l’avant-garde du progrès. Est-ce que toutes les ^lées de et
(rhumanilé allaient s’abîmer dans une guerre qui jetterait TEuropt en pleine violence ?
D’une tristesse profonde, Pasteur ne pouvait se résigner à penser que son idéal sur la destinée pacifique et bienfaisante de la France, allait s’évanouir. Il quitta Strasbourg, qu’il ne devait plus revoir, en proie aux plus sombres réflexions.
Dès sa rentrée à Paris, il rencontra Sainte-Glaire Deville • qui revenait d’une mission scientifique en Allemagne et qui, pour la première fois, avait perdu sa gaieté et son optimisme. La guerre apparaissait à Sainte -Glaire Deville plus qu’inquiétante, désastreuse. Il avait vu, dans une organisation savante et redoutable, l’armée prussienne massée à la frontière. L’invasion était certaine, et rien pour l’arrêter. En France, même dans les arsenaux comme Strasbourg, tout manquait. Sur la seconde ligne, à Toul, on se préparait si peu à la défense que le gouvernement avait cru que cette ville lui servirait de dépôt d’infanterie et surtout de cavalerït pour une portion des réserves de l’armée qui attendrait ainsi l’ordre de partir et de traverser le Rhin. « Ah! mes enfants, disait Sainte- Glaire Deville aux élèves de l’Ecole normale, mes pauvres enfants, nous sommes flambés! » Plusieurs élèves le virent, entre deux expériences, « s’essuyer les yeux du coin de son tablier de laboratoire».
La jeunesse, avec sa confiance habituelle et le patriotisme l’inspirant, ne pouvait croire que l’invasion fût si proche. Toutefois, malgré le privilège qui, en échange d’un engagement décennal dans l’Université, exemptait les normahens de tout service militaire, ils mirent le devoir patriotique au-dessus des titres futurs de licenciés ou d’agrégés, et entrèrent dans le rang comme simples soldats. Geux qui avaient obtenu d’être traités comme les plus favorisés, c’est-à-dire d’être incorporés immédiatement dans un bataillon de chasseurs à pied dont le dépôt était à Vincennes, passèrent leur dernière soirée, leur veillée des armes comme ils l’appelaient, dans le salon du sous -directeur de l’Ecole, Bertin. Sainte-Glaire Deville et Pasteur étaient là, puis vint Duruy dont les trois fils s’engageaient. Le fils de Pasteur, qui avait dix-huit ans, allait partir de même.
Qu'ils fussent encore réunis à l’Ecole, à la veille de leurs examens comme ceux de la troisième année, ou déjà disséminés dans leurs familles comme les plus jeunes, tous les normaliens tinrent à honneur de servir : les uns dans le bataillon de chasseurs à pied déjà nommé; les autres dans un régiment de ligne; celuici, joyeux compagnon, plein d’entrain, nommé Louis Lande, heureux de défiler, dès le ’ commencement du mois d’août, au premier rang des fusiliers-marins qui venaient d’arriver de Brest à Paris ; celui-là , d’une constitution très délicate , appelé Lemoine , impatient de se battre dans un régiment de l’armée active; tel autre , officier de francs-tireurs ; tel autre , canonnier. On les vit se présenter partout où il y avait un danger à courir, l’exemple à donner. Pasteur voulait, comme Duruy et comme Bertin, prendre rang dans un bataillon de garde nationale. On dut lui rappeler qu’un homme paralysé était un invalide. Après le départ de tous les élèves, l’Ecole normale tomba dans le silence des maisons abandonnées. Le directeur, M. Bouillier, et Bertin songèrent à la transformer en ambulance. Si les normahens échelonnés dans les secteurs de Paris étaient blessés, la maison de la rue d’Ulm les recueillerait. D’autres normaliens, comme M. Dastre, devenu aide -chirurgien major, ou d’autres choisis comme infirmiers, s’empresseraient d’accourir pour soigner leurs C8unarades. Ce serait un refuge de famille dans un hôpital.
Pasteur, puisqu’il était réduit à ne servir son pays que par des recherches scientifiques, eut le ferme vouloir de continuer ses travaux. Mais les défaites qui, coup sur coup, fondaient sur la France l’accablèrent. 11 ne pouvait s’arracher à l’idée fixe de notre armée vaincue, de notre sang versé, de notre sol envahi.
« Ne reste pas à Paris, lui dit Bertin, secondé dans son insistance par le D*" Godélier. D’abord tu n’as pas le droit de rester, tu serais pendant le siège une bouche inutile » , reprenait-il presque gaiement, animé du vif désir de voir son ami poursuivre des études dans le calme. Pasteur se laissa convaincre e4 partit pour Arbois le 5 septembre. Mais le mal de la France le poursuivait.
Ici encore, à l’aide de ses notes, de ses lettres, il sera possible de le suivre dans le détail quotidien de sa vie, au milieu de ses lectures, de ses projets de travaux et, à certaines journées, de ses explosions de chagrin. Il voulut, pour se rejeter dans un grand mouvement de travail, essayer de se reprendre aux livres qu’il aimait, à « l’attrait de tout ce qui est grand et beau », suivant une parole qui revenait souvent sur ses lèvres. C’est ainsi qu’il lut V Exposition du système du monde par Laplace. Il copia même de sa main, — et ces extraits se trouvent mêlés à des fragments de journaux d’alors, — quelques idées générales qui concordaient avec les siennes. Sur cette terre « déjà si petite dans le système solaire, selon les mots de Laplace, et qui disparaît entièrement dans l’immensité des ciéux dont ce S3^stème n’est qu’une partie insensible », un Galilée, un Newton arrivant, par une suite d’inductions, à s’élever « des phénomènes particuliers à d’autres plus étendus et de ceux-ci aux lois générales de la nature », cette vision enveloppait Pasteur du double sentiment dont tout homme doit être pénétré : l’humilité devant le grand mystère du monde et l’admiration pour ceux qui, parvenant à soulever un coin du voile, prouvent en vérité que le génie a quelque chose de divin. Ces lectures étaient pour Pasteur, à travers la tristesse et l’attente, un moyen de se ressaisir et il répétait un de ses mots favoris : Laboremus.
Mais pEirfois, au milieu des heures passées ainsi entre sa femme et sa fille, éclatait un des appels de trompette dont le crieur public d’Arbois faisait précéder les nouvelles. Alors tout était oublié. L’ordre universel des choses n’existait plus. L’âme pleine d’angoisse de Pasteur se concentrait sur ce point imperceptible, il est vrai, dans le système du monde mais qui s’appelât la France. 11 descendait l’escalier, allait se mêler aux groupes qui encombraient le petit pont de la Guisance. 11 écoutait, anxieux, les communications ofiicielles. Puis tristement il regagnait la chambre où certains souvenirs laissés par son père faisaient l’heure présente plus pénible en contrastes. A l’endroit le plus apparent était accroché le grand médaillon du général Bonaparte au visage
.naître, énergique, déjà dominateur, œuvre du franc-comtois Huguenin ; puis, plus grande encore, l’effigie en plâtre bronzé 0'- Napoléon vu de profil, en uniforme très simple, avec la petite épaulette basse et tombante; enfin, près de la cheminée, une lithograptiie du roi de Rome aux cheveux bouclés, et, sur un rayon de bibliothèque, à la portée de la main, les livres sur la grande époque, tant de fois lus et relus par le vieux soldai, mort dans cette humble chambre qui gardait un reflet de la gloire impériale.
Cette gloire, cette légende, elles avaient enveloppé l’enfance et la jeunesse de Pasteur qui, en avançant dans la vie, avait conservé le même enthousiasme. 11 se représentait, dans son imagination qui était populaire sur ce point, l’Empereur mêlé au fracas des batailles ou passant, les jours de revue, au miheu d’une escorte de maréchaux, ou bien encore entrant comme un souverain dans une capitale qui n’était pas la sienne, puis accablé par la défaite le soir de Waterloo, enfin condamné à l'exil, à l’inaction et mourant dans une lente agonie. Gomme Pasteur comprenait bien que le siècle eût vécu de ce grand souvenir !
Glorieuses ou lugubres, ces visions, dans les premiers jours de septembre 1870, lui revenaient avec une insistance poignante. Qu’était-ce que Waterloo à côté de Sedan ! Le départ pour Sainte- Hélène avait eu la grandeur de la fin d’une épopée. C’était quelque chose d’enviable auprès de ce dernier épisode du second Empire, lorsque Napoléon 111 vaincu, épargné par la mort qu’il chercha vainement sur le champ de bataille, sortit de Sedan par la route de Donchery, pour entrer dans la petite chambre d’un tisserand où Bismarck devait lui fixer le rendez-vous donné par le roi de Prusse.
L’Empereur n’avait plus qu’une ombre de pouvoir, puisqu’il avait fait l’Impératrice régente. Ce n’était donc pas l’épée de la France, c’était son épée de souverain qu’il allait rendre. Mais il lui était permis d’espérer que le roi de Prusse serait un vainqueur usant de clémence pour l’armée et le peuple français. Le roi Guillaume n’avait-il pas déclaré qu’il ne faisait la guerre qu’à l’Empereur et nullement à la France ?
« Figurez-vous, a dit Bismarck en parlant de cette entrevue, figurez-vous qu’il croyait à notre générosité ! » Puis, avec ce goût de rapprochements ironiques où se plaisait son esprit dont les boutades étaient des explosions d’orgueil et de dédain, le chancelier de fer disait à propos de ce tête-à-tête qui menaçait de se prolonger : « J’éprouvais le même sentiment que quand j’étais au bal dans ma jeunesse et que j’avais engagé pour le cotillon une jeune fille à laquelle je ne savais que dire et que personne ne venait prendre pour faire un tour de valse avec elle. »
Napoléon 111 et le roi de Prusse se rencontrèrent dans le château de BeUevue, situé aux environs de Sedan. En face est une presqu’île qui devait porter désormais le nom tristement célèbre de Camp de la misère. L’Empereur put regarder une dernière fois ses 83,000 soldats sans armes, sans pain, en .pleine boue, attendant que , par colonnes successives , des escortes prussiennes les conduisissent au delà du Rhin, prisonniers. Le mot de paix, Guillaume ne le prononça pas.
Jules Favre, le 6 septembre, en prenant possession du département des Affaires étrangères, rappela aux agents diplomatiques la chute de l’Empire, puis les paroles du roi de Prusse et, avec un élan oratoire qui détonnait dans les habitudes de style des chancelleries, mais qui était un appel au jugement de la postérité : « Le roi de Prusse veut-il continuer une lutte impie qui lui sera au moins aussi fatale qu’à nous ? Yeut-il donner au monde du XIX® siècle ce cruel spectacle de deux nations s’entre-détruisant et qui, oublieuses de l’humanité, de la raison, de la science, accumulent les ruines et les cadavres ? Libre à lui, qu’il assume cetVe responsabilité devant le monde et devant l’histoire ! »
Et presque immédiatement après venait la phrase célèbre qui fut reprochée plus tard à Jules Favre avec une violence inique . Elle répondait à la pensée de la France tout entière. N’était-il pas juste que le peuple qui avait proclamé le droit des nations de disposer d’elles-mêmes s’écriât : « Nous ne céderons ni un pouce de noire territoire, ni une pierre de nos forteresses » ?
Bismarck, à la demande d’entretien que lui fit adresser Jules
Favre, le 10 septembre, au sujet des préKminaires de transactions à étudier, répondit par une fin de non-recevoir, tirée de l’irrégularité du nouveau gouvernement. L’ennemi se rapprochait de plus en plus de Paris qui était résolu à se défendre. Partout des soldats, des canons, des troupeaux. Le bois de Boulogne, où s’entassaient des milliers et des milliers de bœufs , était comme l’immense réserve de l’immense ville.
^ans une promenade que Bertin faisait avec M. Bouillier, à ïa veille de l’investissement, vers la porte Maillot et la porte d’Auteuil, en voyant le long défilé de tous ces pauvres gens éperdus, venant de quinze lieues à la ronde se réfugier dans Paris, tous deux se rappelèrent mélancoliquement la scène décrite par Gœthe dans Hermann et Dorothée au moment où les peuplades rhénanes fuient devant l’invasion, a La troupe des émigrants s’étendait à l’infini... C’était triste de voir sur les charrettes, sur les tombereaux, pêle-mêle, entassés, tous ces meubles qu’une maison renferme... Les femmes, les enfants se traînaient péniblement avec des hottes et des paniers... Ainsi s"en allait tout le monde sans suite et sans ordre à travers la route couverte de poussière. »
^•andis que ces exilés de banlieue allaient çà et là s’engouffrer dans Paris, la place de la Concorde donnait un émouvant spectacle. La statue qui représente la ville de Strasbourg, couverte de fleurs et de drapeaux, apparaissait à la foule comme l’image même de la patrie. Soldats et citoyens passaient et défilaient devant elle, invoquant l’Alsace que la Prusse parlait d’arracher à la France.
Ainsi arrivaient à Arbois, dans la première quinzaine de septembre, des articles, des lettres qui apportaient un écho de toutes les douleurs et de tous les hommages de Paris en armes.
« Le droit et la force se disputent le monde : le droit qui constitue et conserve la société, la force qui subjugue et pressure les nations. » Cette phrase, Pasteur la consignait en lisant les œuvres du général Foy. Les discours de cet homme, qui n"' avait cherché le secret de l’éloquence que dans l’appel à ce qu’il y a de plus généreux dans les âmes, furent pendant quelques jours comme un
accompagnement des propres pensées de Pasteur. Il admira passages où le général, qui avait combattu vingt-cinq ans pour ia France, rappelait en 1820, avec un frémissement patriotique, Thcrreur de l’invasion étrangère. Longtemps après la paix, par une rencontre de hasard dans une rue de Paris , le général Foy se trouva face à face avec le général Wellington. Cette vue fut si odieuse au général français que, dans une séance de la Chambre, il évoqua ce souvenir avec un accent d’humiliation douloureuse qui fit passer sur l’assemblée la tristesse de \^'^aterloo. Si Pasteur comprenait et partageait un sentiment dont la vibration prolongée durait encore, il ne put jamais parler sans un frémissement de douleur de cette guerre de 1870 que l’Allemagne poursuivait sans excuse, au mépris de l’humanité.
C’était, pour la quatrième fois depuis moins de cent ans, que l’invasion prussienne débordait sur la France. Mais au lieu de 42,000 prussiens, comme en 1792, jetés sur le sol sacré de la patrie, — et ces mots. Pasteur les prononçait avec la foi, la tendresse d’un vrai fds de France, — leur effectif d’envahissement était de 518,000 hommes de troupes prêtes à entrer en campagne contre 285,000 français. Quelle impatience de lutte, quel appétit de butin poussaient donc ces descendants des Germains tels que Tacite les a décrits ? Voulaient-ils maintenant l’anéantissement de la France ? La pensée qu’ils s’étaient armés en secret pour leur œuvre de domination sur tous les pays voisins, le souvenir de l’optimisme de la France jusqu’au jour de l’incident diplomatique inventé pour nous faire échec, le laisser- faire de l’Europe inspiraient à Pasteur des réflexions dont son élève Raulin fut le confident : « Quelle folie, quel aveuglement, lui écrivait -li le 17 septembre, dans l’inertie de l’Autriche, de la Russie, de l’Angleterre ! Quelle ignorance aussi dans les chefs de notre armée sur l’état des forces respectives des deux nations ! Oh que nous avions raison, nous autres savants, de regretter la misère <! département de l’instruction publique ! La cause vraie de t 'JS nos malheurs actuels est là. Ce n’est pas impunément, on le reconnaîtra peut-être un jour, mais bien trop tard, qu’on laisse
une grande nation déchoir intellectuellement. Mais, comme vous le dites, si nous nous relevons de ces désastres, nous verrons encore nos hommes d’Etat se perdre dans des discussions sans fin sur des formes de gouvernement, sur des questions abstraites de politique au lieu d’aller au fond des choses. Nous portons la peine de cinquante années d’oubli profond des sciences, des conditions de leur développement, de leur immense influence sur la destinée d’un grand peuple et de tout ce qui aurait pu aider à la diffusion des lumières...
<c Je m’arrête. Tout cela me fait mal. Je m’efforce d’éloigner tous ces souvenirs et la vue de toutes nos misères auxquelles je ne vois de salut que dans le désespoir d’une lutte à outrance. Je voudrais que la France résistât jusqu’à son dernier homme, jusqu’à son dernier rempart ! Je voudrais la guerre prolongée jusqu’au cœur de l’hiver afin que les éléments venant à notre aide tous ces vandales périssent de froid, de misère et de maladies. Chacun de mes travaux jusqu’à mon dernier jour portera pour épigraphe : Haine à la Prusse. Vengeance, vengeance... »
Il y a dans un psaume qui a traversé les siècles un passage où les captifs d’Israël, conduits sur les bords des fleuves de Babylone, pleurent au souvenir de Jérusalem. Après avoir juré de ne pas oublier leur patrie, ils souhaitent à leurs ennemis tous les malheurs ensemble et jettent cette dernière imprécation contre Babylone : « Heureux celui qui saisira et brisera tes petits enfants contre la pierre! » Une des âmes les plus évangéliques de notre temps, Henri Perreyve, parlant de la Pologne, des peuples vaincus et opprimés, s’écriait en citant ce psaume : « Colère, colère de l’homme, qu’il est difficile de te chasser entièrement de son cœur ! et que le spectacle des insolences de l’injustice y allume des flammes soudaines et, ce semble, irrésistibles ! » Elles s’allumaient dans l’âme de Pasteur, faite cependant de toutes les tendresses humaines. Et voilà comment s’échappait ce cri de désespoir mêlé à im sanglot.
A cette date du 17 septembre, veille de l’investissement de Paris, Jules Favre voulut faire encore une dernière tentative de
paix. Comment se passa cette entrevue, près de Meaux, au château de Ferrières, un récit publié par Jules Favre le fit connaître au monde entier. Ce récit arriva dans les grandes et les petites villes comme Arbois, soulevant les tristesses, les colères.
Jules Favre avait eu l’illusion de penser que la Prusse victorieuse bornerait ses exigences à une demande d’indemnité de guerre, cette indemnité dût-elle être formidable. Mais outre l’indemnité, Bismarck entendait prendre une part du sol français. Il réclamait d’abord Strasbourg : « C’est la clef de la maison, répétait-il, je dois l’avoir. » Et avec Strasbourg il voulait tout le département du Bas- Rhin et celui du Haut-Rhin, plus Metz et une partie du département de la Moselle. Jules Favre, avec la qualité ou le défaut français, pouvait épuiser son éloquence à mettre du sentiment dans la politique, parler du droit européen, invoquer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes , s’efforcer de faire ressortir ce qu’une annexion violente avait de contraire au progrès des mœurs : « Je sais fort bien, répondit Bismarck, en parlant des Alsaciens et des Lorrains, qu’ils ne veulent pas de nous. Ils nous imposeront une rude corvée, mais nous ne pouvons pas ne pas les prendre. » Dans la prévision d’une nouvelle guerre, il fallait que la Prusse eût les avantages. Tout cela dit avec une courtoisie autoritaire, une tranquillité insolente où perçait le mépris des hommes, ce qui était évidemment aux yeux de Bismarck la meilleure manière de les gouverner. Comme il tenait à Strasbourg et que Jules Favre protestait, plaidant la cause de cette héroïque ville qui faisait l’admiration de Paris et que Paris comptait imiter :
« Strasbourg va tomber entre nos mains, dit paisiblement Bismarck. Ce n’est qu'une affaire de calcul d’ingénieur. Aussi je vous demande que la garnison se rende prisonnière de guerre. »
Jules Favre bondit de douleur. Les deux mots sont de lui. Mais le roi Guillaume exigeait cette condition. Jules Favre, à bout de forces, craignant de défaillir, se retourna pour dévorer les larmes qui l’étouffaient. Il termina l’entretien en disant : « C’est une lutte indéfinie entre deux peuples qui devraient se tendre la main ».
La trace de ces angoisses patriotiques se retrouvait dans un
cahier de Pasteur, de même que la circulaire adressée par Jules Favre un mois plus tard, le 17 octobre, aux agents diplomatiques pour répondre à certains points discutés par Bismarck. Pasteur nota et admira ce passage : « J’ignore quelle destinée la fortune nous réserve. Mais, ce que je sens profondément, c’est qu’ayant à choisir entre la situation actuelle de la France et celle de la Prusse, c’est la première que j’ambitionnerais. J’aime mieux nos souffrances, nos périls, nos sacrifices, que l’inflexible et cruelle ambition de notre ennemi. »
« Il faut conserver l’espérance jusqu’au bout, écrivait Pasteur après cette lecture, ne rien dire qui abatte les courages, et former des vœux ardents pour une lutte prolongée et à outrance. Rattachons-nous à tout ce qui fortifie. Bazaine peut devenir notre sauveur. . »
Que de lèvres françaises prononçaient ce dernier mot, dans la période même où Bazaine s’apprêtait à livrer Metz, son armée, ses drapeaux !
« Ne faut-il pas s’écrier : Heureux les morts ! » écrivait Pasteur peu de jours après que se répandit dans toute la France la nouvelle de cette armée perdue sans qu’elle eût engagé un dernier combat, de cette ville de Metz, la plus forte de France, livrée sans nulle brèche à ses remparts. Ceux qui cherchaient dans l’histoire les leçons de patriotisme pouvaient, à travers ces tristes heures, se reporter à la biographie d’un maréchal de France sous Louis XIV, qui, né à Metz et mort à Sedan, avait été la loyauté faite soldat, s’était tenu à l’écart de tous les partis comme de toutes les intrigues et, ne recherchant aucun honneur, n’avait songé qu’à bien se battre. Le souvenir du maréchal Fabert, dont les Messins, dans ces jours de défaite, avaient enveloppé d’un voile de deuil la statue dressée sur la place de leur Hôtel de Ville, ajoutait à cette capitulation de Metz la plus douloureuse des ironies.
Tandis que Pasteur suivait anxieusement la guerre, certaines remarques, certains projets d’expériences étaient pour son esprit comme ces bruits d’horloge qui continuent de tomber dans les journées de mort. Il ne pouvait pas ne pas les entendre. C’était
comme le mouvement de sa vie intérieure. Tout travail de laboratoire lui était difficile dans cette demeure moitié appartement, moitié tannerie, restée indivise entre lui et sa sœur. Son beaufrère avait repris dans ce temps-là le métier paternel. Appliquant alors son esprit d’examen à ce qui l’entourait et pouvait se relier par quelque point à ses travaux, Pasteur étudia d’abord la fermentation du tan. Il questionnait sans cesse, tâchant de découvrir, sous telle habitude, tel procédé de routine, le motif scientifique. Il excellait à tirer du fait le plus connu, le plus insignifiant en apparence, une induction, une idée de recherche. Tout ce qui l’entourait lui devenait sujet d’étude. Quand sa sœur faisait le pain, il étudiait le soulèvement de la pâte, l’influence de l’air dans le pétrissement de la pâte, et, son imagination partant toujours d’un petit point pour s’élever aux problèmes d’une grande portée, il cherchait ensuite la manière dont on pourrait obtenir une puissance plus nutritive du pain, et, comme corollaire, l’abaissement du prix du pain.
Une correspondance de Paris, publiée par le journal le Saliiî 'public du 20 décembre, renfermait précisément sur ce sujet un avis que Pasteur conserva et annota. La Commission centrale d’hygiène qui comprenait, entre autres membres, Sainte-Glaire Deville, Wurtz, Bouchardat, Trélat, avait voulu, en traitant cette question du pain, devenue la question vive du siège, démontrer aux Parisiens que le pain où entre un peu de son n’en est que meilleur pour la santé. « Avec quelle émotion, écrivait Pasteur, je viens de lire tous ces noms chers à la science ! Ils me p2iraissent grandis devant leurs concitoyens et la postérité. Pourquoi n’ai-je pu partager leurs souffrances et leurs dangers I » Et leurs travaux, eût-il ajouté, si quelques comptes rendus de l’Académie des sciences fussent arrivés jusqu’à lui.
L’histoire de cette Académie pendant la guerre vaut la peine d’être résumée en quelques lignes. Pasteur, du reste, s’intéressait trop à tout ce qui s’y faisait pour que l’on puisse parler de lui sans parler d’elle. Sa pensée s’y reporta maintes fois durant l’année lugubre.
Dans la première période, l’Académie s’imaginant, comme le reste de la France, que le succès de nos armes ne faisait pas de doute, poursuivit sa tâche purement scientifique. Aux premières défaites, ce fut un désarroi. Les communications habituelles cessèrent. Impuissante alors à s’occuper d’un autre sujet que de la guerre, l’Académie tenait des séances qui duraient à peine trois quarts d’heure. Parfois même, comme à la fin d’août, la séance, ouverte à trois heures, était levée un quart d’heure plus tard. Un des correspondants de l’Institut, le chirurgien Sédillot, qui était en Alsace à la tête d’un service d’ambulances et qui pratiqua luimême jusqu’à quinze amputations dans une seule journée, adressa au président de l’Académie deux lettres précieuses à signaler : elles marquent une date dans l’histoire de la chirurgie et elles indiquent la part restreinte alors en France de certaines idées de Pasteur, au moment même où, hors de France, ces idées étaient admises et suivies. Le célèbre chirurgien anglais Lister, après avoir, disait-il, médité la théorie des germes de Pasteur et s'être proclamé son disciple, convaincu que la complication et l’infection des plaies tenaient à l’accès sur elles des organismes vivants, des germes infectieux, éléments de trouble, souvent de mort, avait, dès 1867, inauguré une méthode de pansement. 11 poursuivait la destruction des germes flottant dans l’air, à l’aide d’un pulvérisateur chargé d’un liquide phéniqué, puis il isolait et préservait la plaie du contact de l’air. Les éponges, les drains étaient l’objet de soins minutieux de pureté. Il créait, pour tout résumer d’un mot, l’antisepsie. Quatre mois avant la guerre, il avait exposé les principes capables de diriger les chirurgiens. Nul en France, aux premières batailles, ne pensa même à apphquer cette méthode nouvelle. « L’affreuse mortalité des blessés par armes de guerre, écrivait Sédillot dans des pages qui méritent (Fêtre citées, appelle l’attention de tous les amis de la science et de l’humanité. » Et, avec tristesse, avec désespoir, il signalait les douloureux spectacles dont il était le témoin : « L’art, hésitant et déconcerté, poursuit une doctrine et des règles qui semblent fuir devant ses recherches... On reconnaît les lieux où séjournent les blessés à
l’odeur de suppuration et de gangrène qui s’en dégage. » Des centaines, des milliers de blessés, au visage pâli, mais reflétant l’espoir, la volonté de vivre, succombaient entre le huitième et le seizième jour à la pourriture d’hôpital. Les échecs de cette chirurgie du passé, on se les explique depuis que la doctrine des germes a tout éclairé, mais à cette époque un tel aveu d’impuissamce devant le mystérieux contagium sui generis qui, au dire des médecins, se dérobait à toutes les recherches, cette statistique effroyable de mortalité avivait l’angoisse des premiers désastres.
Bientôt l’Académie voulut mieux que sa part de soUicitude, elle voulut sa part de collaboration nationale. Ce qui tenait à la défense et à la santé publiques devint le principal objet de son examen. Après une lecture sur des essais pour diriger les aérostats, on s’occupait de procédés pour conserver la viande pendant le siège. A telle autre séance, c’était un exposé inquiet sur l’alimentation des petits enfants. Vers la fin d’octobre, on ne pouvait trouver dans tout Paris que 20,000 litres de lait par jour. On supplia les gens valides de s’en abstenir. C’était pour les enfants la vie ou la mort. Déjà tant de petits cercueils venaient chaque soir prendre la place des berceaux !
Visions des morts de vingt ans et des morts âgés de quelques jours passaient ainsi au-dessus de la salle habituelle des réunions. C’est à l’une de ces séances , dans la tristesse d’une dernière journée d’automne, qu’un membre de l’Institut, âgé de quatrevingt-cinq ans, qui avait cru, comme Pasteur, à la civilisation, aux liens qui établissent des rapprochements entre les peuples par les sciences, les lettres et les arts, p£U*courant du regard les fenêtres de l’Institut garnies de sacs de terre pour protéger la bibliothèque contre l’éclat des bombes, songeant qu’il avait fallu cacher dans des souterrains les documents précieux, les pièces uniques, c’est à l’une de ces séances que Chevreul, les cheveux en auréole, s’écriait de sa voix forte, dans une stupéfaction désolée :
« Et nous sommes au xix® siècle, et il y a quelques mois que le peuple français ne se doutait pas d’une guerre qui a mis sa capitale en état de siège, qui a tracé autour de ses remparts une
zone déserte où celui qui a semé n’a pas récolté. Et il y a des universités publiques où l’on enseigne le beau , le vrai et le droit ! »
« La force prime le droit », avait dit Bismarck. Un journaliste de la Gazette de Silésie imagina une autre expression qui fit le tour de l’Europe : « Le moment psychologique du bombardement. » Le 5 janvier, un des premiers obus prussiens, au sifflement aigu comme un avertisseur sinistre, s’enfonça dans le jardin de l’Ecole normale. Un autre éclata en pleine ambulance de l’Ecole. Le sous-directeur Bertin, se précipitant à travers une fumée épaisse et asphyxiante, constata que nul malade heureusement n’était atteint. Il retrouva le culot de l’obus entre deux lits. Les malades se traînèrent dans les escahers, à la recherche d’un abri, au rezde-chaussée, dans les salles d’études et de conférences. Ce n’était guère plus sûr.
Des hauteurs de Ghâtillon, les batteries ennemies bombardaient toute la rive gauche. Les Prussiens, se souciant peu des drapeaux blancs à croix rouge de Genève, réglaient leur tir sur le Val-de- Grâce et sur le Panthéon. « Sommes-nous assez loin de cette Allemagne qpie nous rêvions naïvement d’après les poètes et les romanciers ! écrivait, le 9 janvier, l’auteur de Barbares et Bandits, Paul de Saint- Victor. Entre l’Allemagne et la France s’est creusé im gouffre de haine, un Rhin de sang et de larmes qu’aucune paix ne pourra combler. »
A cette même date, Ghevreul lut à l’Académie des sciences la déclaration suivante :
« Le jardin des plantes médicinales, fondé à Paris par édit du roi Louis XIII, à la date du mois de janvier 1626,
« Devenu le Muséum d’histoire naturelle par décret de la Gonvention du 10 de juin 1793,
« Fut bombardé,
« Sous le règne de Guillaume I*', roi de Prusse, comte de Bismark chanceher,
Par l’armée prussienne, dans la nuit du 8 au 9 de janvier
« Jusque-là, il avait été respecté de tous les partis et de tous les pouvoirs nationaux et étrangers. »
A cette lecture, Pasteur regretta plus vivement encore de n’avoir pas été à Paris pour signer, lui aussi, cette protestation. La plainte fiière d’un vaincu, il songea, de sa petite maison d’Arbois, à la jeter à son tour au vainqueur impitoyable.
Le souvenir du diplôme qu’il tenait de l’Université de Bonn lui revint avec amertume. Certes, depuis l’époque lointaine où les vieilles géographies françaises, apprises sous le premier Empire, mentionnaient les vastes territoires qui formaient la France de ce temps-là, bién des années avaient passé. On ne se rappelait guère que, parmi nos 110 départements d’alors, le 87® par ordre alphabétique avait été le département de Rhin-et-Moselle , chef-lieu Goblentz, arrondissements Bonn et Simmern. On avait oublié ce que fit la Prusse après 1815, quand elle remit sa main de fer sur les provinces rhénanes devenues françaises de cœur. Pour rompre de telles attaches, le roi de Prusse et ses ministres avaient eu immédiatement la pensée politique de fonder une université sur la rive du Rhin. Vieilles légendes qui remontaient jusqu’à l’histoire romaine, charme des environs, tours en ruines, forêts, villages pleins de lumière, semés comme d’un coup de baguette de fée le long du fleuve, tout était réuni pour attirer les étudiants allemands et par le sentiment de la nature et par le goût du travail. La nouvelle Université était appelée à devenir ainsi, selon l’expression d’un allemand, un avant-poste de Pesprit germanique. S’emparer par un coup de force d’un peuple, puis essayer sa conquête monde à l’aide des universités, toute la politique prussienne tenait dans ces deux termes. Et cela avait si bien réussi que jamais Université n’était devenue plus prospère. C’était peu de chose que la' Faculté de Strasbourg sous le second Empire, avec son nombre restreint de professeurs, sa pénurie de ressources, opposée à cette Université de Bonn avec ses 53 professeurs et ses vastes laboratoires de chimie, de physique, de médecine, de pharmacie, ime galerie de minéralogie et jusqu’à un musée d’antiquités. Aussi, lorsque fut faite par les soins de Duruy, en 1868, une enquête comparative sur ces
deux Facultés rivales, Duruy et Pasteur échangèrent-ils plus d’une réflexion sur ce contraste saisissant. Mais cette rivalité universitaire était très noble. Il y avait, dans le désir d’une lutte d’influences, le sentiment supérieur qui mettait la science au-dessus de toutes les patries dans une sérénité dominatrice. N’était-ce pas d’ailleurs Guillaume qui, pour son premier mot de roi, avait dit : « La Prusse ne doit faire en Allemagne que des conquêtes morales » ? Pasteur n’avait cru qu’à ce genre de conquêtes. Lorsque l’Université de Bonn lui avait adressé, dans cette même année 1868, le diplôme de docteur en médecine où l’on rappelait que « par ses expériences très pénétrantes il avait le plus contribué à la connaissance de l’histoire de la génération des petits organismes et avait fait heureusement avancer la science des fermentations », il avait ressenti la joie de constater la marche de ses travaux qui découvraient dès cette époque de vastes horizons aux études médicales. Ce diplôme de docteur en médecine, décerné d’après un vœu unanime, il le montrait avec fierté.
(( Aujourd’hui, — écrivait-il, le 18 janvier 1871, au doyen de la Faculté de médecine de l’Université de Bonn, après avoir rappelé ses sentiments d’autrefois, — aujourd’hui, la vue de ce parchemin m’est odieuse, et je me sens offensé de voir mon nom, avec la qualification de Virum Clarissimum dont vous le décorez, se trouver placé sous les auspices d’un nom voué désormais à l’exécration de ma patrie, celui de Rex Guilelmus.
« Tout en protestant hautement de mon profond respect envers vous et envers tous les professeurs célèbres qui ont apposé leur signature au bas de la décision des membres de votre ordre, j’obéis à un cri de ma conscience en venant vous prier de rayer mon nom des archives de votre Faculté et de reprendre ce diplôme en signe de l’indignation qu’inspirent à un savant français la barbarie et l’hypocrisie de celui qui, pour satisfaire un orgueil criminel, s’obstine dans le massacre de deux grands peuples.
« Depuis l’entrevue de Ferrières, la France combat pour le respect de la dignité humaine et la Prusse pour le triomphe du plus abominable des mensonges, savoir, que la paix future de l’Aile-
magne est au prix du démembrement de la France, tandis que, pour tout homme sensé, la conquête de l’Alsace et de la Lorraine est l’enjeu d’une guerre sans limite... »
La protestation se terminait par ces mots : « Ecrit à Arbois (Jura) le 18 janvier 1871, après la lecture du stigmate d’infamie inscrit au front de votre Roi par l’illustre directeur du Muséum d’histoire naturelle, M. Chevreul. »
Cette lettre pèsera peu au jugement d’un peuple dont les pri<'cipes diffèrent tellement de ceux qui nous inspirent, disait Pasteur, mais eUe sera du moins un écho de l’indignation des savants français.
11 souhaitait, avec son âme vibrante, que par des extraits puisés dans les correspondances militaires, dans les œuvres des écrivains , des poètes , par le rapprochement enfin de certains épisodes qui se renouvelaient sur tant de points du sol envahi, on constituât un manuel de patriotisme destiné à nos foyers, à nos écoles, à nos casernes. Lui-même, comme s’il eût voulu esquisser un semblable travail, collectionnait tout ce qui tombait sous ses yeux, souvent remplis de larmes. Il nota ainsi une lettre du irénéral Ghanzy au commandant des troupes prussiennes à Yenaomï^, lettre ouverte qui dénonçait les injures, les exactions, les violences inqualifiables exercées par les Prussiens contre les habitants de Saint-Galais, non seulement inoffensifs, mais encore très compatissants envers les malades et les blessés ennemis.
« A la générosité avec laquelle nous traitons vos prisonniers et vos blessés, écrivait le général Ghanzy, vous répondez par l’insolence, l’incendie, le pillage. Je proteste avec indignation au nom de l’humanité et du droit des gens que vous foulez aux pieds. » Pasteur avait recueilli ensuite certains traits de bravoure, d’héroïsme, et aussi de résignation, cette vertu capable de devenir, comme dans l’histoire des femmes pendant le siège de Paris, une des formes de l’héroïsme.
Et de tant de choses ainsi réunies se dégageait la psychologie de h guerre sous ses deux aspects : chez l’armée envahissante, un esprit de conquête allant jusqu’au besoin d’oppression et, en dehors
même de la période frémissante du combat, donnant à la haine, à la cruauté quelque chose de réfléchi et de discipliné; chez le peuple vaincu, un sursaut de révolte, le non possumus des consciences qui comprennent ce que c’est que l’héritage du passé et la responsabilité de l’avenir en face d’un patrimoine d’honneur que chaque génération doit sinon accroître, du moins sauvegarder. Aussi, devant le sol foulé par l’ennemi, éprouvait-on plus que la soif du dévouement, on avait l’ivresse du sacrifice. Ceux qui n’ont pas vu la guerre ne savent pas la valeur de ces mots : Amour sacré de la patrie l
La France fut d’autant plus aimée qu’elle était plus malheureuse. Elle inspira à ses vrais fils une tendresse infinie. C’était à qui dirait : Que pouvons -nous faire pour te défendre ou, si nos bras sont trop faibles étant trop vieux, que pouvons-nous faire pour te consoler? « On bat maman! j’arrive», écrivait Théophile Gautier qui , jusqu’alors assez indifférent en matière de patriotisme , avait prodigué sa prose et sa poésie descriptives sur tous les pays de l’Europe. Un autre poète, celui-là poète de la jeunesse pensive, se reprochant d’avoir éprouvé des sentiments trop généreux pour l’univers entier, Sully-Prudhomme , se promettait de tout ramener désormais à l’amour exclusif de la France. Enfin, un poète plus grand que tous les autres, qui, dans ce recueil rêvé par Pasteur, mériterait une place rayonnante, Victor Hugo, mêlant des sentiments intimes à ceux de la foule, dont il écoutait à Paris les rumeurs profondes, tour à tour formidables et douces comme le bruit de la mer, faisait, de tant de désespoirs et de dévouements, la première partie de \ Année Terrible.
Au milieu de beaucoup d’autres exemples faciles à réunir, ce recueil de morceaux choisis, que quelqu’un devrait composer à l’usage des petits français, pourrait avoir un dernier chapitre dé patriotisme en action : la mort de Henri Régnault. « Il faut avoir foi dans son étoile », écrivait à son père, dans les premiers jours du mois d’août 1870, ce peintre enthousiaste qui, le regard comme enivré de couleurs, l’esprit plein de fougue devant de nouvelles visions d’art après son s jour en Espagne et au Maroc, venait,
bien qu’exempté par la loi de tout service militaire puisqu’il était lauréat des prix de Rome, endosser la capote brune de garde national. 11 remplit vaillamment son devoir aux avant-postes. Le 19 janvier, à la dernière sortie faite par les troupes de Paris, au combat de Buzenval, la dernière balle prussienne, tirée à la nuit tombante, le frappa au front. 11 avait vingt-sept ans. L’Académie des sciences, dans sa réunion du 23 janvier, rendit hommage à celui qui emportait dans son cercueil un peu de gloire française et tant de projets éblouissants. Paris, la ville aux coups de cœur qui sait aimer et admirer, fut ému. Devant ce cortège qui s’acheminait vers le cimetière Montparnasse, on éprouvait une tristesse qui se confondait avec la douleur causée par la nouvelle de la capitulation de Paris que l’on venait d’apprendre. Le grand artiste qui s’en allait était comme le symbole de la jeunesse et du talent héroïquement et vainemenb sacrifiés.
Le père de Régnault, le physicien célèbre, membre de l’Institut, était à Genève. C’est là qu’il apprit le coup qui le frappait. Un autre chagrin, sans être comparable à son désespoir de père, l’atteignit encore. La guerre, non plus seulement avec ses horreurs, ses flaques de sang, ses flammes d’incendie, mais la guerre, cette guerre, avec son côté odieux de calculs et de préméditation, se montrait dans un épisode digne aussi d’être recueilli. Régnault avait laissé , dans l’appartement qu’il occupait à Sèvres comme directeur de la Manufacture, ses instruments de laboratoire. Tout en apparence était à la même place, dans le même ordre. Nulle trace d’effraction, pas le moindre éclat de vitres. Mais un prussien, très diplômé certainement, avait passé là. « Rien ne semblait changé dans cet asile de la science, a écrit J. -B. Dumas, et tout y était détruit. On s’était contenté de casser la tige de ces thermomètres ou de briser les tubes de ces baromètres ou de ces manomètres devenus, par leur participation aux plus importcuites expériences du siècle, de véritables monuments historiques. Pour les balances et autres appareils de précision, il avait suffi d’en fausser d’un coup de marteau les pièces fondamentales. » Dans un coin il y avait un tas de cendres : c’étaient les registres, les manuscrits, les notes de
Régnault, son travail de dix années. Que de résultats étaient ainsi détruits. « Cruauté, s’écriait J. -B. Dumas qui, comme Ghevreul, comme Pasteur, fit éclater son indignation, cruauté dont l’histoire n’offre pas d’autre exemple. » On peut excuser, ajoutait-il, le soldat romain qui, dans la fureur d’un assaut, massacrait Archimède : il ne le connaissait pas. Mais un tel travail de destruction accomph avec une sournoiserie sacrilège et barbare !
Le jour même où l’Académie des sciences adressait au père de Régnault, à « ce malheureux père, )> l’assurance d’une sympathie profonde. Pasteur, inquiet de ne recevoir aucune nouvelle de son fils, qui s’était battu devant Héricourt, voulut aller à sa recherche dans les rangs de l’armée de l’Est. Débris, défaite, désastre , n’était dans toutes les bouches que ces mots lugubres. Du côté de Poligny, de Lons-le-Saunier, on ne voyait pcirtout que des retardataires de toutes armes qui, depuis de longues étapes, ne sachant plus où étaient leurs chefs, pas même leur régiment, allaient, à peine couverts d’uniformes en lambeaux, demandant un morceau de pain. Le gros de l’armée, déjà loin, se dirigeait vers Besançon, Morne défilé de soldats français, baissant la tête sous le ciel gris de froid, à travers un paysage enveloppé de neige. Le général en chef Bourbaki , fait pour les combats tels qu’on les livrait jadis en Afrique, avec une bravoure immédiate, dans un désordre impétueux, était de plus en plus déconcerté par les combinaisons de la nouvelle guerre. Tandis que, dans une dépêche de Bordeaux, le ministre de la guerre lui enjoignait de rétrograder du côté de Dôle, d’empêcher la prise de Dijon, puis de gagner le plus vite possible, soit Nevers, soit la région d’Auxerre, Joigny, où 20,000 hommes seraient prêts à être encadrés, Bourbaki, accablé en face du spectacle lamentable qui se déroulait sous ses yeux, ne voyait de ressource pour son armée que dans une dernière ligne de retraite, vers Pontarher.
C’est dans ce flot de soldats que Pasteur voulut essayer de retrouver son fils. Le voisin et l’ami d’enfance de Pasteur, Jules Vercel, assistait à ce départ du meu’di 24 janvier, à quatre heures et demie du soir. Depuis longtemps, toutes les voitures avaienl
été réquisitionnées. Une vieille calèche fermée, hors de louage, garnie de glaces presque circulaires, secouée, au moindre tour de roue, d’un bruit de ferrailles, s’arrêta près du pont, devant la porte qui, à gauche, pour ne pas être confondue avec l’entrée de la tannerie, portait, sur une petite plaque de fonte émaillée, ces mots inscrits en noir : M, L. Pasteur.
« Nous allons du côté de Pontarlier », dit au cocher de rencontre Pasteur que sa femme et sa fille accompagnaient. Pendant que la voiture gagnait en pleine neige la route montueuse de Ferrières, il était facile de suivre sur le visage de Pasteur, empreint d’une tristesse profonde, les émotions qui l’agitaient. Où, comment reverrait-il son fils ? Puis il pensait à son travail interrompu depuis cinq mois. Pourrait-il reprendre ses recherches dans le laboratoire de l’Ecole normale ? Les obus n’avaient-ils pas tout détruit ? Mais, si poignantes que fussent ses inquiétudes de père, quelque regret qu’il éprouvât à l’idée de cette longue interruption dans la marche de découvertes très nettement entrevues, au-dessus de tout, semblable aux immenses rochers de la Châtelaine que l’on apercevait surplombant le val d’Arbois, se dressait, devant son regard clair et mélancolique, la pensée de la France. Par cette nuit très froide, la lune éclairait le paysage blanc de neige. La voiture, arrivée sur le haut plateau, tourna à droite et se dirigea vers Montrond. Une pauvre auberge s’ouvrit devant les voyageurs. La vieille calèche, avec sa carapace de malles, resta sur le bord de la route comme une voiture de bohémiens. Le lendemain, nouvelle étape à travers une forêt de sapins dont le vaste silence n’était interrompu que par les paquets de neige qui tombaient des branches horizontales. On arriva le soir à Genseau; on repartit le lendemain pour Chaffois et le vendredi matin seulement, par des chemins à peine praticables, tant les roues enfonçaient dans la neige, la voiture, qui semblait elle-même une épave, entra dans Pontarlier.
La ville était encombrée de soldats. On en voyait qui, comme rapetissés par le froid, se groupaient autour d’un feu allumé en pleine rue. D’autres enjambaient des chevaux morts et allaient se traîner vers le couloir d'une maison, ne demandant au’une demi-
botte de paille pour se coucher là. Beaucoup s’étaient réfugiés dans l’église et restaient étendus sur les marches du chœur. Quelquesuns enveloppaient de chiffons leurs pieds gelés, menacés de gangrène.
Tout à coup on apprit que le général en chef Bourbaki, encore à Besançon, s’était tiré un coup de pistolet dans la tête. On n’en fut pas autrement surpris. L’avant-veille , il avait télégraphié au ministre de la guerre : « Vous ne vous faites pas une idée des souffrances que l’armée a endurées depuis le commencement de décembre. » Et, avec le sentiment de démission de la vie qui envahissait ce soldat : « Soyez sûr, ajoutait-il avec désespoir, que c’est un martyre d’exercer un commandement en ce moment. »
« La retraite de Russie n’a pas dû être plus affreuse, » dit Pasleur en s’adressant à un officier, neveu de Sainte-Glaire Deville, le commandant d’état-major Bourboulon, rencontré au milieu de cette bagarre et qui ne put lui donner aucun renseignement sur le bataillon de chasseurs à pied où Pasteur avait son fils. « Tout ce que je puis vous dire, répondit un soldat que Pasteur questionnait anxieusement, c’est que sur le bataillon de douze cents hommes, il n’en reste que trois cents. » Au moment où elle en interrogeait un autre, un soldat qui passait entendant la conversation s’arrêta : « Le caporal-fourrier Pasteur? Oui, il est vivant. 11 a été hier mon camarade de lit à Chaffois, il est resté en arrière : il est malade. Vous le rencontrerez peut-être en allant sur la route qui conduit à Chaffois. »
La famille Pasteur, qui représentait dans un pareil moment la détresse de tant d’autres familles françaises, reprit la route qu’elle avait suivie la veille. A peine la grande porte de Pontarlier franchie, une charrette à claire-voie passa. Un soldat encapuchonné, les deux mains appuyées sur le châssis de la voiture, eut un sursaut de surprise. Il descendit précipitamment et, sans qu’une parole eût été échangée, tant l’émotion était poignante de part et d’autre, la famille se retrouva tout entière.
La capitulation de Paris, qui était exposé à mourir de faim, l’armistice proposé, ces grands événements historiques sont encore
présents à la mémoire des hommes qui à celte époque commençaient de savoir ce que c’est que la défaite. L’armistice que Jules Favre croyait être appliqué sans restriction à toutes les armées fut interprété d’une façon particulière par Bismarck. D’accord avec Jules Favre, Bismarck avait rédigé une dépêche gouvernementale conçue en termes généraux. 11 avait été entendu, dans ces premiers pourparlers, que pour délimiter la zone neutre applicable à l’armée de l’Est, on attendrait des renseignements qui manquaient, la position respective des belligérants étant inconnue. Dans la pensée de Jules Favre, si importante que fût cette question, elle n’était que subsidiaire, le principe de l’armistice admis. Les renseignements ne vinrent pas. Jules Favre, avec un excès d’imprudente confiance, supposa que cette opération se ferait sur les lieux par les commandants des corps engagés. Quand il apprit que l’armée ennemie continuait la marche dans l’Est, il se plaignit à Bismarck qui répondit que « cet incident n’avait pu compromettre l’armée de l’Est, cette armée étamt en complète déroute au moment même delà signature de l’armistice ». S’il y eut dans la réserve calculée de Bismarck un nouveau trait de sa physionomie morale, et si l’on peut dégager de cette nouvelle rencontre entre les deux ministres l’infériorité, lorsque de grands intérêts sont en jeu, des hommes d’émotion en face des hommes d’affaires qui ne s’attendrissent jamais, il faut cependant reconnaître que Bismarck disait vr2d. L’armée de l’Est ne pouvait plus combattre; son chemin était coupé; sans vivres, sans vêtements, un grand nombre de soldats sans armes, elle n’avait plus qu’à passer en Suisse.
Pasteur, après être allé à Genève avec son fils qui, remis de son épuisement de fatigues et de privations, réussit, dès les premiers jours de février, à revenir en France reprendre son service d’engagé volontaire. Pasteur s’était rendu à Lyon, chez son beaufrère, M. Loir, doyen de la faculté des sciences. Il était sur le point de rentrer à Paris, quand une lettre de Berlin, datée du 18 février, lui déconseilla ce voyage. « Voici le topo de l’Ecole. Aile du sud démolie, non refaite, on attend les ouvriers. Dortoir
de troisième année, annexe d’ambulance habitée par huit élèves. Dortoir des sciences et salle de dessin, encore ambulance de quarante malades. Etude du rez-de-chaussée, cent vingt artilleurs. Laboratoire Pasteur, quarante gardes nationaux réfugiés d’Issy. Attendez encore. » Avec la pointe de gaieté qu’il trouvait le moyen d’associer à tout, Bertin esquissait ses impressions de bombardement. « Le premier jour je ne suis pas sorti, disait-il, mais je me suis orienté et j’ai trouvé la formule : en sortant de l’Ecole, sentir les maisons à gauche, en rentrant les sentir à droite; et avec cela je sortais comme d’habitude... La population de Paris a été magnifique de résignation et de patience. Aurait-elle été héroïque? Pas moyen de le savoir; nous avons été livrés aux bêtes. Pour prendre notre revanche il faut tout refaire du haut en bas, du haut surtout. »
Du haut surtout, c’était aussi ce que pensait Pasteur. Il prépara des pages, datées de Lyon, intitulées : Pourquoi la France na pas trouvé d hommes supérieurs au moment du péril.
Parmi les fautes commises, il en était une qui, depuis plus de vingt ans, depuis sa sortie de l’Ecole normale, s’était toujours présentée devant son esprit : « l’oubli, le dédain que la France avait eu pour les grands travaux de la pensée, particulièrement dans les sciences exactes ». Constatation d’autant plus triste qu’il en allait tout autrement à la fin du xviii® siècle et au commencement du XIX®. Pasteur rappelait les services qu’avait rendus la science à notre pays menacé. Si, en 1792, comme Font écrit les Arago, les J. -B. Dumas, la France put faire face aux dangers qui la menaçaient de toutes parts, c’est que Lavoisier, Fourcroy, Guyton de Morveau, Ghaptal, BerthoUet donnèrent de nouveaux moyens d’extraire le salpêtre et d’avoir de la poudre; c’est que Monge trouva Fart de fondre rapidement les canons, c’est que, grâce au chimiste Glouet, on put fabriquer vite toutes les armes blanches. La science, mise au service d’un patriotisme ardeni, fit d’une nation en plein désarroi une nation armée et victorieuse. Sans Marat qui, par ses insinuations, ses injures, ses calomnies, fit dévier le sentiment de la foule, Lavoisier n’eût jamais péri sur
l’échafaud. Au lendemain de cette exécution, Lagrange disait : « Il ne leur a fallu qu’un moment pour faire tomber cette tête et cent années peut-être ne suffiront pas pour en produire une semblable. » Monge et Berthollet, dénoncés aussi par Marat, faillirent avoir le même sort : « Dans huit jours, nous serons arrêtés, jugés, condamnés et exécutés, » disait d’un ton paisible Berthollet à Monge qui lui répondait d’une voix tout aussi calme et en ne pensant qu’à la défense de la patrie : « Tout ce que je sais, c’est que mes fabriques de canons marchent à merveille. »
La science, Bonaparte commença par en faire ce qu’il voulait aussi faire de l’art, de tout, un instrument de règne. Lors du départ pour l’Egypte, il voulut avoir un état-major de savants. Monge et Berthollet, improvisés chefs d’un nouveau bureau de recrutement, se chargèrent d’organiser cette escorte d’élite. Plus tard, lorsque Napoléon fit plus que percer, quand il éclata sous Bonaparte, il eut, dans les entr’actes de la guerre, un si grand respect pour la place due à la science qu’il proclama l’effacement de la rivalité des peuples quand il s’agit de découvertes. Pasteur, en étudiant ce côté du caractère impérial, avait trouvé, dans des pages d’Arago sur Monge, qu’au retour de Waterloo, Napoléon, dans une conversation qu’il eut à l’Elysée avec Monge, disait : « Condamné à ne plus commander des armées , je ne vois que les sciences qui puissent s’emparer fortement de mon âme et de mon esprit... Je veux, ajoutait-il, croyant alors qu’il allait partir pour l’Amérique, je veux, dans cette nouvelle carrière, laisser des travaux, des découvertes dignes de moi. » Résumant la gloire scientifique de la France pendant la première partie de ce siècle. Pasteur, dans son article destiné à un journal lyonnais, le Salut Public, disait : « Toutes les nations étrangères acceptaient notre supériorité, quoique toutes pussent citer avec orgueil de grandes illustrations : la Suède, Berzélius ; l’Angleterre, Davy ; l’Italie, Volta ; l’Allemagne et la Suisse, des naturalistes éminents, de profonds géomètres ; mais nulle part ailleurs qu’en France ils ne furent aussi nombreux, ces hommes supérieurs dont la postérité garde le souvenir...
11 écrivait ensuite ces lignes attristées : « Victime sans doute de son instabilité politique, la France n’a rien fait pour entretenir, propager, développer le progrès des sciences dans notre pays ; elle s’est contentée d’obéir à une impulsion reçue ; elle a vécu sur son passé, se croyant toujours grande par les découvertes de la science, parce qu’elle leur devait sa prospérité matérielle, mais ne s’apercevant pas qu’elle en laissait imprudemment tarir les sources, alors que des nations voisines, excitées par son propre aiguillon, en détournaient le cours à leur profit et les rendaient fécondes par le travail, par des efforts et des sacrifices sagement combinés.
« Tandis que l’Allemagne multipliait ses Universités, qu’elle établissait entre elles la plus salutaire émulation, qu’elle entourait ses maîtres et ses docteurs d’honneur et de considération, qu’elle créait de vastes laboratoires dotés des meilleurs instruments de travail, la France, énervée par les révolutions, toujours occupée de la recherche stérile de la meilleure forme de gouvernement, ne donnait qu’une attention distraite à ses établissements d’instruction supérieure. »
Pressentant une fois de plus les services que la science devait rendre, dans les habitudes de la vie, à la médecine, à l’industrie, à l’agriculture, à tout cet ensemble de progrès qui fait les peuples confiants et forts, il intercalait tout à coup, dans cet article de journal, un passage sur la manière dont il envisageait encore d’autres résultats.
« La culture des sciences dans leur expression la plus élevée est peut-être plus nécessaire encore à l’état moral d’une nation qu’à sa prospérité matérielle.
« Les grandes découvertes, les méditations de la pensée dans les arts, dans les sciences et dans les lettres, en un mot, les travaux désintéressés de l’esprit dans tous les genres, les centres d’enseignement propres à les faire connaître, introduisent dans le corps social tout entier l’esprit philosophique ou scientifique, cet esprit de discernement qui soumet tout à une raison sévère, condamne l’ignorance,* dissipe les préjugés et les erreurs. Ils élèvent
le niveau intellectuel, le sentiment moral; par eux, l’idée divine elle-même se répand et s’exalte. »
Au moment même où Pasteur était préoccupé du désir de diriger les esprits vers un principe de vérité, de justice, d’harmonie souveraine, Sainte-Glaire Deville, à l’Académie des sciences, s’arrêtant à ce premier point d’interrogation sur l’origine de nos malheurs, impatient de provoquer une réforme intellectuelle, formulait son programme : « C’est par la science, disait-il, que nous avons été vaincus. » Il était temps, selon lui, d’affranchir les grands corps scientifiques, traités jusque-là en mineurs incapables de rien faire sans être entravés par des mesures administratives ou étouffés par des mesures fiscales. Pourquoi l’Académie ne serait-elle pas le centre où viendraient aboutir toutes les questions qui relevaient de la science, de quelque nature qu’elles fussent ?
J. -B. Dumas, qui prit part à la discussion ouverte par Sainte- Glaire Deville, s’associa à ces paroles et rendit hommage à la science. Mais peut-être aurait-il bien fait, moins pour ses confrères que pour les lecteurs de comptes rendus, d’insister sur ce qui faisait souvent le sujet de ses entretiens intimes : l’utilité de la science pure dans les résultats quotidiens. Avec son don de généralisation, il eût exposé les progrès de toutes sortes dus aux travailleurs qui, en s’exerçant uniquement à résoudre des problèmes difficiles, ont apporté tant de conséquences inattendues et précieuses. Peu de gens se doutaient alors en France que les laboratoires pussent être les vestibules de la ferme, de l’usine, des établissements industriels. Gonvertir tant d’hommes qui ne voient en toutes choses que les résultats matériels : première et grande besogne ; montrer ensuite que la science, ne s’appliquant pas à la haine, à la dévastation, au carnage, mais pénétrée de son grand rôle de paix et de progrès, peut devenir la lumière de l’humanité : noble tâche pour les grands esprits et pour ceux qui s’efforcent soit de les imiter, ce qui est un rare privilège, soit de les comprendre, ce qui est à portée de tous.
Pasteur était à ces réflexions sur l’avenir, scientifique de La
France, lorsque lui arriva cette réponse du doyen de la Faculté de médecine de Bonn :
« Monsieur, le soussigné, doyen actuel de la Faculté de médecine de Bonn, est chargé de répondre à l’insulte que vous avez osé faire à la nation allemande dans la personne sacrée de son auguste empereur, le roi Guillaume de Prusse, en vous envoyant l’expression de tout son mépris. D'' Maurice Naumann.
« P.- S. — Voulant garantir ses actes contre la souillure., la Faculté vous envoie ci -joint votre libelle. »
La réplique de Pasteur contenait ces lignes :
« J’ai l’honneur de vous faire savoir. Monsieur le Doyen, qu’il est des temps où l’expression de mépris, dans la bouche des sujets prussiens, équivaut, pour un cœur vraiment français, à celle de Virum clarissimum que vous me décerniez naguère, en la motivant, dans un de vos actes publics. » Puis éclatait la protestation en faveur de l’Alsace et de la Lorraine, de la vérité et de la justice, des lois de l’humanité.
« Et maintenant. Monsieur le Doyen, concluait Pasteur dans un post-scriptum, en relisant votre lettre et la mienne, je me sens le cœur navré de penser que des hommes qui, comme vous et moi, ont consacré leur vie à la recherche de la vérité et aux progrès de l’esprit humain, se tiennent mutuellement un pareil langage, motivé de ma part sur de tels actes. Voilà pourtant un des résultats du caractère imprimé à cette guerre par votre Empereur. Vous me parlez de souillure. Monsieur le Doyen. Elle est, soyez-en sûr, et elle sera, jusque dans les temps les plus reculés, pour la mémoire de ceux qui ont commencé le bombardement de Paris alors que la capitulation par la famine était inévitable, et qui ont continué cet acte sauvage quand il fut devenu évident ^ pour tous qu’il n’avancerait pas d’une heure la reddition de l’héroïque cité. »
Les impressions simples et fortes qui passent sur un peuple, il les éprouvait comme les ressent un soldat dans l’armée, un citoyen dans la foule; mais en même temps, avec la puissance de sa nature créatrice, il voulait faire quelque chose d’utile, de grand.
Dans une lettre datée de Lyon, au mois de mars, il écrivait à M. Duclaux :
a J’ai la tête pleine des plus beaux projets de travaux. La guerre a mis mon cerveau en jachère. Je suis prêt pour de nouvelles productions. Hélas je me fais peut-être illusion ! Dans tous les cas, j’essaierai. »
Et, comme s’il rêvait déjà, selon la remarque de M. Duclaux, un vaste Institut où, entouré de tous ses disciples, il organiserait de nouvelles victoires scientifiques : « Ah ! que ne suis-je riche, millionnaire, je vous dirais à vous, à Raulin, à Gernez, à Van Tieghem, etc..., venez! nous allons transformer le monde par nos découvertes * Que vous êtes heureux d’être jeune et bien portant î Oh ! que n’ai-je à recommencer une nouvelle vie d’étude et de travail. Pauvre France, chère patrie, que ne puis-je contribuer à te relever de tes désastres ! »
Peu de jours après, dans une lettre adressée à Raulin, ce désir, ce besoin de travail et de dévouement se traduisait encore avec une sorte de fièvre. Très au loin il entrevoyait, dans les choses en apparence dissemblables, les affinités cachées. Revenu alors (parce que de pareilles études étaient les moins embarrassantes matériellement) aux recherches qui avaient passionné sa première jeunesse, il apercevait, entre les faits qu’il avait observés et ceux qu’il pressentait, des liens et des lois :
« J’ai commencé ici quelques expériences de cristallisation, dans une grande voie, si elle donne quelque résultat positif. Vous savez que je crois à une influence cosmique dissymétrique qui préside naturellement, constamment, à l’organisation moléculaire des principes immédiats essentiels à la vie, et qu’en conséquence tes espèces des règnes de la vie sont, dans leur structure, dans leurs formes, dans les dispositions de leurs tissus, en relation avec les mouvements de l’univers. Pour beaucoup de ces espèces, sinon pour toutes, le soleil est le primum movens de la nutrition, mais je crois à une autre dépendance qui affecterait l’organisation tout entière parce qu’elle serait la cause de la dissymétrie moléculaire propre aux espèces chimiques de la vie. Je voudrais arriver par
l’expérience à saisir quelques indices sur la nature de cette grande influence cosmique dissymétrique. Ce doit être, cela peut être l’électricité, le magnétisme... Et comme il faut toujours procéder du simple au composé j’essaie en ce moment de faire cristalliser le racémate double de soude et d’ammoniaque sous l’influence d’une spirale solénoïde en activité. J’ai diverses autres formes d’expériences à tenter. Si l’une d’elles réussit, nous aurons du travail pour le reste de notre vie et dans un des plus grands sujets que l’homme puisse aborder, car je ne désespérerais pas d’arriver par là à une modification très profonde, très imprévue, extraordinaire, des espèces animales et végétales.
« Adieu, mon cher Raulin. Faisons nos efforts pour détourner nos regards et notre pensée des turpitudes humaines par la recherche désintéressée de la vérité. »
Sur un petit cahier, où il notait quelques projets d’expériences, le prolongement de cette préoccupation divinatrice aux vastes vues d’ensemble se retrouvait dans des lignes sommaires : « Exposer que la vie est dans le germe, qu’elle n’est qu’une transmission depuis l’origine de la création. — Que le germe a la propriété du devenir, soit qu’il s’agisse du développement de l’intelligence et de la volonté, soit, et au même titre, qu’il s’agisse des organes, de leur formation, de leur développement. — Comparer ce devenir à celui qui réside dans le germe des espèces chimiques, lequel est dans la molécule chimique. Le 'devenir du germe de la molécule chimique consiste dans la cristallisation, dans la forme qu’elle revêt, dans les propriétés physiques, chimiques. Ces propriétés sont en puissance dans le germe de la molécule au même titre que les organes et les tissus des animaux et des plantes le sont dans leurs germes respectifs. — Ajouter : rien de plus curieux que de pousser la comparaison des espèces vivantes et des espèces minérales jusque dans l’étude des blessures aux unes et aux autres et des réparations de celles-ci par la nutrition, nutrition qui vient du dedans chez les êtres vivants et du dehors par le milieu de la cristallisation chez les autres. Ici le détail des faits... »
Pasteur, sur le même cahier, après avoir écrit cette tête de
chapitre : « Lettre à préparer sur l’espède dans ses rapports avec la dissymétrie moléculaire », ajoutait : « Je pourrais écrire cette lettre à Bernard. J’exposerais que, l’état de la France me privant du travail dans le laboratoire, je vais lui indiquer les idées préconçues que j’essaierai de suivre par l’expérience dans des temps meilleurs, qu’il n’y a pas péril à émettre des idées a priori quand on les prend comme telles, prêt à les modifier progressivement, >oire même à les transformer complètement, au gré des résultats de l’observation et des faits. »
Les idées préconçues, il les comparait un jour au phare qui éclaire l’expérimentateur. « De telles idées, disait-il, servent de guide pour interroger la nature. Elles ne deviennent un danger que si on les transforme en idées fixes. »
La guerre civile était venue. Elle montrait, suivant les mots de Renan, « une plaie sous la plaie, un abîme au-dessous de l’abîme ». Les espoirs de rénovation, les projets d’un Pasteur, d’un Sainte- Glaire Deville, qu’était-ce que tout cela, lorsque l’existence même de la patrie, maintenant divisée, était lugubrement en jeu sous le regard des Prussiens ?
Le monde des lettres et de la science, ne pouvant rien dans de tels désordres, s’était dispersé. Sainte-Glaire Deville était à Gex, Dumas à Genève. Geux qui ont besoin de la paix de l’esprit pour faire des œuvres durables se demandaient s’il n’y aurait pas lieu d’organiser, comme certains exilés l’avaient fait sous l’Empire, des cours, des conférences en Suisse ou en Belgique et d’allumer ainsi quelques foyers de la pensée française. On pouvait trouver des exemples d’hommes qui avaient servi la gloire de leur pays en s’expatriant. Est-ce que, pour continuer ses méditations philosophiques, Descartes n’avait pas dû se réfugier en Hollande.^ Pasteur aurait pu être tenté d’agir de même. Déjà, quand la guerre n’était pas achevée, un italien du Frioul, professeur de chimie, M. Ghiozza, qui, non loin de Villa Vicentina, pénétré des doctrines de Pasteur, appliquait et appréciait la méthode de grainage pour les vers à soie, avait songé à lui faire proposer par le gouvernement italien
la direction d’un laboratoire et d’un établissement de sériciculture à Milan. Pasteur refusa. Un député de la province de Pise, M. Toscaneili, apprenant ce qui se passait, intervint pour que l’on offrît à Pasteur mieux encore : une chaire de chimie dans ses applications à l’agriculture, non pas à Milaui, mais à Pise. Facilités de travail, ressources de laboratoire, rien ne manquerait. « Pise, ajoutait M. Ghiozza, est une ville tranquille, une espèce de quartier latin isolé au milieu de la campagne où les professeurs et les étudiants forment une partie importante de la population. Je crois que vous y seriez reçu avec la plus grande cordialité et des égards tout à fait exceptionnels. »
M. Ghiozza s’excusait de démarches faites de son propre mouvement. « Mais, disait-il, je vois l’avenir très en noir, une longue suite d’agitations pour la France. » Or, la santé et le travail de Pasteur représentant un bien dont le monde ne pouvait se désintéresser, quoi de plus simple que ce vœu, de plus rationnel que cette double proposition? Pasteur passa par des mouvements divers. Le premier, le plus impérieux, fut de renouveler son refus. Il ne songeait qu’à son pays vaincu : il ne voulait pas le quitter. Gependant, si vif, si respectable que fût un tel scrupule, était-ce comprendre les vrais intérêts de la patrie que d’assister impuissant à tant de désastres ? Ne valait-il pas mieux aller porter au loin l’enseignement français , essayer de provoquer chez les jeunes étudiants itahens l’enthousiasme pour les savants de France et les grandes choses dues à la France ? Ge nom. Pasteur aimait à le dire. Ghaque fois qu’il le prononçait, sa voix forte avait quelque chose de fier, de tendre. G’était l’accent d’un fils plein de gratitude qui, à travers ses premières impressions, son amour du travail, son désir de gloire, pensait toujours au pays. Il le servirait encore là-bas. Quelle possibilité de travail suivi , dans cette série d’applications de toutes sortes aux études passées, à celles qui allaient venir, au milieu d’un calme absolu ! Les mots écrits à quelques kilomètres de Pise sur les murs de la Ghartreuse : O beata solitudo, o sola beatitudo, n’étaient-ils pas les mots les plus enviables dans un pareil moment? Que penserait Raulin?
Suivrait-il son maître? C’était à ce disciple que voulait s’adresser Pasteur à travers tant d’hésitations. Raulin avait une partie de sa famille en Italie. Pour lui, l’exil serait moins dur. Ainsi, avec cette variété d’arguments et de sentiments qui rendent si difficile, si délicat le droit de juger la conduite d’un homme supérieur dans telle ou telle circonstance et de prononcer sur les mobiles qui l’ont fait agir, ainsi flottait Pasteur, partagé tour à tour entre la tristesse de s’éloigner et le désir d’être utile à son pays au lieu de passer son temps, comme presque tous les français, à gémir sur l’état des choses. Les avantages personnels qui lui furent promis, car on voulait lui donner le traitement du professeur le mieux favorisé, décidèrent de son refus.
Si, comme il l’écrivait à M. Toscanelli, l’offre relative à Pise l’avait rendu hésitant, si plusieurs fois même la question de départ était revenue dans les causeries de famille, malgré tout, il sentait que les scrupules dont M. Ghiozza avait été le confident reprenaient, en dernière analyse, tout leur empire. « Je croirais commettre un crime et mériter la peine des déserteurs, avait-il écrit à M. Ghiozza, si j’allais chercher loin de ma patrie dans le malheur une position matérielle meilleure que celle qu’elle peut m’offrir. »
« Toutefois, Monsieur, concluait-il, en terminant sa lettre de refus et de remerciements à M. Toscanelli, permettez-moi de vous le dire avec une entière sincérité, le souvenir de votre démarche restera dans les annales de ma famille comme un titre de noblesse, comme une preuve des sympathies de l’Italie envers la France, comme un gage de l’estime qu’elle accorde à mes travaux. En ce qui vous concerne. Monsieur le député, elle sera à mes yeux la preuve éclatante de tout le prix que les hommes publics de l’ Italie accordent à la science et à sa grandeur. »
Refuser c’était bien, c’était dans l’ordre de ses sentiments. Mais qu’allait-il faire, lui qui ne pouvait vivre sans le travail du laboratoire? Au milieu du mois d’avril 1871, il ne pouvait pas plus songer à regagner Paris insurgé qu’à retourner à Arbois transformé en caserne prussienne. 11 semblait, aux nouvelles qu’il
recevait, que ses compatriotes ne fussent plus que des cantiniers dont la destinée était de nourrir et de servir des conquérants aux exigences d’autant plus rigoureuses que l’invasion dans la ville, le matin du 25 janvier, avait été précédée d’une tentative de résistance. Ce matin-là quelques soldats français à la recherche de leurs régiments et une poignée de francs-tireurs s’étaient disséminés, puis postés à travers les vignes. Vers dix heures, un premier coup de feu retentit dans le lointain. Au détour de la grande route sinueuse de Besançon, dès que l’avant-garde prussienne s’était montrée, un zouave, — qui la veille errait de porte en porte tremblant la fièvre et qui s’était réfugié au village de Montigny, à deux kilomètres d’Arbois, — avait brûlé désespérément sa dernière cartouche. Une escouade de Prussiens, quittant la route, la baïonnette en avant, se précipita vers la fumée du coup de fusil. On aperçut, on rejoignit, on saisit ce soldat isolé. On le fusilla séance tenante et on le lacéra à coups de baïonnette. Pendant que le gros de la colonne ennemie continuait à s’avancer vers la ville, des détachements prussiens, en ordre dispersé, à droite et à gauche de la route, à travers les mottes de terre et les ceps de vigne marchaient et tiraient. Un petit garçon pâtissier, que les arboisiens, qui aiment à donner des surnoms, appelaient gaiement Biscuit, était descendu, en marmouset curieux, du haut de la ville, depuis les vieilles arcades de pierre jusqu’aux grands peupliers qui se dressent à l’entrée d’Arbois. Tout à coup il chancela. Frappé d’une balle prussienne, il put se traîner vers la première maison, le regard déjà voilé de mort. Un vieil arboisien, qui travaillait ce matin-là d8uis sa vigne avec une indifférence courageuse, tomba mortellement atteint.
Si c’étaient là choses de guerre, il y en eut d’autres plus dures, plus cruelles, que Pasteur apprit avec un frémissement de tout son être. Ces faits divers se perdent dans l’histoire comme un filet de sang se perd dans un fleuve. Mais, pour les témoins, pour les contemporains de ces choses, la trace du sang ne s’efface plus. Raconter un incident dont Pasteur eut l’écho c’est faire comprendre l’indignation longtemps nouvelle que lui fît éprouver cette guerre
Un des sous-officiers prussiens qui, après le coup de fusil tiré à Montigny, conduisaient quelques soldats en tirailleurs, jugea de loin, à vue de pays, qu’une maison située dans le faubourg de Verreux, à l’extrême limite d’Arbois, entre vignes et jardins, devait être un poste-abri de francs-tireurs. 11 dirigea de ce côté la marche de ses hommes. Ce fut bien vite fait d’atteindre cette maison.
Midi sonnait. Tout combat avait cessé. Les premiers prussiens étaient déjà maîtres de la ville. D’autres, de plus en plus nombreux, suivaient. Ils débouchaient par les grands chemins, ils marchaient à la file par les plus petits sentiers. On en voyait partout. Un silence lourd, semblable à la stupeur qui suit certains orages, pesait sur les maisons à demi closes. La grande place du marché était transformée en place d’armes au pouvoir de l’ennemi. Le maire, M. Ijcfort, conduit par un officier prussien, qui ne lui parlait que le revolver au poing, était traité comme un otage responsable de la soumission absolue. Toutes les portes du petit Hôtel de ville furent successivement ouvertes pour constater qu’il n’y avait pas d’armes cachées. Chaque fois le maire passait le premier, par ordre, afin qu’il reçût le coup de feu si quelque arboisien avait tenté un guet-apens. Une autre escouade était allée bien vite de l’autre côté de la place, à la bibliothèque. Trois étendards-guidons, que le général Delôrt, quand il était capitaine fie cavalerie, avait rapportés des campagnes du Rhin et donnés à sa ville natale, les prussiens les décrochèrent en renversant le buste du général.
La besogne du premier sous-officier, entré violemment dans la maison qui lui paraissait suspecte, fut tout aussi rapide. S’il s’attendait à quelque embuscade, il fut rassuré, lui et les trois hommes qui l’accompagnaient. Toute une famille, réunie au premier étage de cette petite demeure, allait se 'mettre à table : la femme, le mari, un fils de dix-neuf ans et deux jeunes filles. Le sous-officier, vainqueur et agissant de sa propre autorité, ne fit aucune perquisition. Il n’interrogea personne. Peut-être lui aurait-on dit que la seule chose faite par ces pauvres gens était d’avoir donné quelques
verres de vin aux soldats français. Sans même demander le nom du chef de famille, de cet Antoine Ducret, âgé de cinquante-neuî ans, le sous-officier le saisit par la veste. Il ordonna à ses soldats de s’emparer également du ffis. La femme Ducret, qui étendit les bras devant la porte pour qu’on ne passât pas, pour qu’on n’arrachât pas du foyer ce père et ce fils, fut rejetée jusqu’au fond de la pièce. Ses deux filles, muettes d’effroi, l’entourèrent pendant que toutes trois entendaient le bruit des bottes prussiennes qui descendaient lourdement les quelques marches de l’escalier de bois. Non loin de cette maison, au bas des vignes en pente, le long d’un ruisseau, est une fontaine publique. Ducret fut placé à droite contre le mur. Comprenant ce qu’on allait faire, il cria : « Epargnez mon fils! — Qu’est-ce que tu demandes, toi.^ dit le sous-officier au fils. — Je veux rester près de mon père », répondit-il simplement. Le père, frappé de deux balles tirées à bout portant, tomba aux pieds de son fils qui, un instant après, eut la tête fracassée. Les deux corps, mutilés ensuite à coups de baïonnette, restèrent étendus près du ruisseau. Les voisins réussirent à empêcher la mère et les deux filles de quitter leur maison jusqu’au moment où les corps furent dans le cercueil.
Sur les tombes d’Antoine 'Ducret et de Charles Ducret, on inscrivit ces mots amphibologiques : « Décédés à Arbois le 25 janvier 1871 par le feu des Prussiens. » Mais pour l’honneur de l’humanité, un chef allemand, ayant su les détails de ce crime, offrit à la femme de Ducret la vie du sous-officier. Ecartant toute idée de vengeance : « Non , dit-elle , sa mort ne me les rendrait pas. »
Pour échapper au cauchemar de la guerre étrangère et de la guerre civile. Pasteur qui ne pouvait prendre son parti de voir la France diminuée, qui voulait qu’elle reprît courage, ne cessait de songer, dans ce mois de mars et ce commencement d’avril 1871, au concours d’efforts qu’il faudrait réunir pour mener à bien, sur tous les points, la tâche, la grande tâche du relèvement. Tout le monde dans sa pensée devait se dire : Dans quelle mesure puis-je eire utile ? L’important dans la vie n’est pas d’avoir un grand rôie,
mais de donner son maximum d’efforts. Les réflexions de ceux qui doutent de tout, pour s’offrir l’excuse de ne rien faire, lui étalent insupportables.
Certes, ainsi que tant d’autres, il avait connu les abattements, car les plus grands caractères ont leurs heures de doute, de défaillance, mais, en dépit des périodes où la nuit semble se faire dans les âmes, il était convaincu que la science et la paix triompheraient de l’ignorance et de la guerre. 11 avait foi dans le progrès. Il était confiant dans l’accroissement du bien. Oui, malgré ce qui s’était passé , quelque effroyables que fussent les conditions de paix nous arrachant toute l’Alsace et un lambeau de la Lorraine, SI lourd que lui apparût pour les générations prochaines l’impôt militaire du temps et du sang, enfin tout obsédante que fût pour lui la vision des existences de vingt ans fauchées sur le champ de
bataille, ou expirant au fond d’un hôpital, sans gloire, sans utilité apparentes; oui, malgré tant de souvenirs douloureux et de sacrifices entrevus, il était persuadé que penseurs et savants arriveraient peu à peu à éveiUer dans les peuples les idées de concorde et de justice.
En attendant, il fallait refaire la b rance. Il souhaitait que ceux qui détenaient une partie ou une parcelle de pouvoir public devinssent, selon le mot de Colbert, les espions du mérite. Au lieu de laisser le champ libre à une armée toujours grandissante de solliciteurs, pourquoi ne s’appliquerait- on pas à peser les titres, et, dès qu’il s’agit d’un grand poste, à mettre en évidence les hommes remarquables, qui presque toujours ne demandent rien? Pour lui, comme il voyait dans la réforme de l’enseignement, dans la place qui devrait être faite à ceux dont les labeurs intellectuels sont la force et la parure d’un peuple, le moyen de donner à notre pays, sur le domaine scientifique, un rang glorieux et de contribuer ainsi, but suprême, à l’avenir de l’humanité, il se promettait d’agir quotidiennement dans le cercle de son ’mfluence. Son pouvoir, il s’appliquait à l’exercer de deux manières : en proclamant de plus en plus l’autorité de ceux qu’il regardait comme des maîtres, en favorisant de toutes ses forces les hommes
jeunes qui lui apparaissaient comme une réserve pour le pays. C’était un vrai chef. 11 écartait de ses élèves les premiers obstacles; il les empêchait de se disperser ou de donner sur tels et tels écueils. Il s’efforçait d’attirer sur eux plus que l’attention, la sympathie. Son auiorilé, quand U la faisait sentir, n’était jamais lourde, étant toujours désintéressée.
Depuis neuf ans, il suivait avec un intérêt passionné un travail commencé dans son laboratoire par Raulin, son premier préparateur. En puisant dans sa correspondance de 1882 à 1871, on n’a que l’embarras des citations pour dorxïier une idée de Pasteur envisagé comme maître. Quelques extraits rapprochés suffisent à former un portrait.
Quand Raulin, ne pouvant prolonger son séjour au laboratoire (car l’administration d’alors exigeait un service actif dans l’Université) , gagna tristement le lycée de Brest, Pasteur lui écrivit de ces lettres qui sont, à l’entrée de la vie, un motif de vaillance, une provision de joie pour un disciple. « Bon courage, lui disait-il à la fin de décembre 1862. Ne vous laissez pas distraire par les oisivetés de la vie de province. Faites d’excellentes leçons à vos élèves et consacrez tous les loisirs que vous laissera votre enseignement à vos expériences. M. Biot ne m’a jamais donné d’autres conseils. Au mois de mars 1863, ce sont encore de ces paroles viatiques : « Ne vo\xs laissez distraire par rien. Votre classe, les progrès de vos élève.} et de vos travaux, que ce soit là votre unique préoccupation. » Au mois de juillet suivant, après avoir craint, avec l’inquiétude vigilante qui caractérise les grands et vrais amis, que Raulin s’engageât dans une voie où, à première vue, l’imagination pouvait jouer un rôle prépondérant. Pasteur prodiguait les conseils du véritable esprit scientifique, n’avançant rien qui ne puisse être prouvé. « Montrez- vous très sévère dans vos déductions, » lui répétait-il. Puis, comme s’il redoutait de troubler la fen^eur, l’enthousiasme de son élève : a Je ne veux pas vous engager dans de nouvelles études, si vous avez une conviction bien établie. J’ai la plus grande confiance dans la sûreté de votre juge-
ment. Aussi ne tenez pas plus de compte qu’il ne faut de mes observations. » Toutefois Pasteur ne pouvait s’empêcher de revenir sur le conseil de mise en garde : cc Ne prenez toujours pour guide que l’expérience, » lui écrivait-il trois semaines après. Dans cette même lettre du mois d’août 1863, il lui parlait de projets d’études pour les vacances à Arbois : études sur le raisin, les vins, les vendanges. ^MM. Duclaux et Gernez devaient venir dans le Jura. Raulin, qui était l’homme d’une seule idée et d’un seul travail, hésitait à quitter le lycée vide où il pourrait se livrer à la besogne du matin au soir, a Votre temps sera mieux utilisé puisque vous restez à Brest pour travailler et poursuivre vos recherches, » lui répondit très simplement Pasteur, sans exprimer le moindre regret de cette collaboration manquée. Mais, au mois de décembre, ce maître à qui l’on pouvait si facilement dire non, pour cause de travail personnel, voulait forcer le mérite de son élève à se montrer. Il insista pour qu’une partie du travail de Raulin, qui n’étadt autre que cette fameuse, cette interminable thèse, devenue dans les conversations normahennes une concurrence nouvelle à la vieille toile de Pénélope, fût en état d’être publiée dans les annales scientifiques de l’Ecole normale. Raulin, que tourmentait toujours le souci, le besoin de la perfection, résista encore. Et quand deux ans plus tard, en 1865, invoquant une fois de plus sa thèse, il refusa d’accompagner Pasteur, au début de la première campagne de sériciculture, malgré le congé de travail promis par Duruy : « Mon cher Rauhn, vous faites très bien, lui répondit Pasteur, ne vous dérangez pas. Vous êtes, je le vois, en bonne voie de travail. Suivez bien le fait dont vous m’entretenez. » Le jour où Raulin eut la joie d’annoncer à son maître certains résultats extraordinaires. Pasteur quitta son laboratoire avec ce frémissement d’impatience de l’homme qui veut voir, se rendre compte, être édifié. Il partit pour Caen, où Rauhn occupait alors la chaire de physique, et revint enthousiasmé.
Il n’avait plus que le nom de Raulin sur les lèvres, d ne cessait de vanter ce travail plus qu’important, décisif, capital, disait-il de sa voix autoritaire de certains jours. Modeste, presque timide
dans l’habitude de la vie, Pasteur entrait dans de saintes colères contre quiconque n’apercevait pas l’importance , la fécondité d’une étude nouvelle. « Vous ne sentez donc pas, reprenait-il, tout ce que l’on doit à celui qui apporte quelque chose de nouveau ! » Et, que ce fût en science, en arts, en lettres, il mettait la même fougue à se faire Tapôtre d’une découverte, à vanter un tableau ou un livre. « Méditez cela ! Allez voir cela ! Lisez cela ! » Que de fois ces mots ont été jetés par lui à tous ceux qu’il rencontrait et qu’il voulait entraîner dans son mouvement impétueux ! Cependant il ne s'agissait, à propos du travail de Raulin, que d’une chose bien minuscule en apparence, d’une plante microscopique, d’une simple moisissure dont les spores mêlées aux germes de l’atmosphère se développent sur du pain mouillé de vinaigre, sur une tranche de citron. Mais jamais la Picciola de Saintine, celte plante qui poussait entre deux pavés d’une prison, ne fut l’objet d’une curiosité plus vive, d’une sollicitude plus inquiète que cette mucédinée qui s'appelle V aspergillus niger. Raulin, heureux de s’inspirer des études de Pasteur sur des cultures dans un milieu artificiel, c’est-à-dire exclusivement composé de substances chimiques définies, résolut de trouver pour cette planté un milieu-type capable de donner à l’aspergillus niger un développement maximum. Tandis que beaucoup de camarades d’Ecole ne voyaient là qu’une simple fantaisie de laboratoire, le problème prenait, devant l’attention sagace et tenace de Raulin, une importance prodigieuse. La science a de ces baguettes de fée qui transforment pour « les esprits préparés », comme les appelait Pasteur, une taupinée en Mont-Blanc. Rechercher toutes les conditions qui permettraient à une plante infime d’atteindre son développement absolu, n’était-ce pas aborder comme Boussingault et Georges Ville, le problème de ce que peuvent certaines substances sur la culture de quelques végétaux supérieurs, ouvrir des perspectives sur la puissance des véritables engrais artificiels ? Qui sait si l’on n’arriverait pas un jour, en passant de la physiologie végétale à la physiologie humaine, à se rendre compte des succès ou des failhtes organiques ? Raulin se rapprocha des conditions indi-
quées par Pasteur pour le développement des mucédinées en générai et en particulier pour une moisissure, qui a des points de ressemblance avec l’aspergillus niger, le pénicillium glaucum couvrant d'une teinte bleuâtre le pain moisi, les confitures, les fromages mous. Ce fut d’abord dans une étuve chauffée à 20° que les semences pures d’aspergillus niger furent placées par Raulin à la surface de vases qui contenaient tout ce qui semblait nécessaire à leur parfaite végétation. Malgré bien des soins, la chose n’allait pas à souhait. Après de nombreux tâtonnements, il lui fallait attendre quarante-cinq jours pour constater l’état languissant de sa mucédinée soignée, chauffée, nourrie. Que d’essais de toutes sortes, que de recherches dans le choix des substances, dans les conditions de température ! A 30°, résultat médiocre ; au-dessus de 38, même déception. Une température de 35°, avec air humide et renouvelé, se montra favorable. Il était temps, car le proviseur du lycée, homme administratif par excellence, n’admettait pas que l’on brûlât tant de gaz dans une étuve pour élever un champignon microscopique dont l’éducation coûtait si cher et donnait d’aussi piètres résultats. Quand Raulin avait à se plaindre de quelqu’un il scandait sa colère, disant d’une voix sentencieuse : « Je suis fu-ri-eux. » Il calculait de lointains projets de 'vengeance qui consistaient à garder son chapeau sur la tête, lors d’une rencontre solennelle. Puis, cette vengeance satisfaite, il poursuivait ses expériences avec une lenteur déconcertante pour les gens pressés. Il arriva enfin à composer un hquide-type, appelé couramment^ dans le langage du laboratoire, le liquide de Raulin et capable de faire vivre, dans un milieu nutritif par excellence, cet aspergiUus niger qu’il montrait avec fierté couvrant de très petites cuvettes en porcelaine rectangulaires, des cuvettes de photographe, où étaient offertes onze substances réunies pour qu’au bout de six jours ou même de trois jours la végétation fût complète. Eau, sucre candi, acide tartrique, nitrate d’ammoniaque, phosphate d’ammoniaque, carbonate de potasse, carbonate de magnésie, sulfate d’ammoniaque, sulfate de zinc, sulfate de fer, silicate de potasse : tel était le menu expérimenta^ Tout n’était pas fini. Restait à étudier le
rôle joué par chacun de ces éléments. Raulin variait, retranchait, ajoutait et ses résultats étaient curieux. L’aspergillus se montrait, par exemple, d’une sensibilité extraordinaire à l’action du zinc. Il suffisait, en effet, de supprimer quelques milligrammes de zinc pour que la récolte fût réduite au dixième. Au lieu de 25 grammes d'aspergillus, Raulin ne récoltait plus que 2 gr. 5. D’autres éléments étaient pernicieux. Si Rauhn ajoutait dans ce liquide 1/1 600 000® de nitrate d’argent, la végétation de l’aspergillus niger s’arrêtait. Bien plus, s’il substituait au vase de porcelaine un gobelet d’argent, la végétation ne commençait même pas, « bien que la chimie, a écrit M. Duclaux qui à maintes reprises a vanté, cité, analysé ce beau travail de son prédécesseur au laboratoire, bien que la chimie soit presque impuissante à montrer qu’une portion de la matière du vase se dissout dans le hquide. Mais la plante l’accuse en mourant ».
Raulin avait résumé avec joie ce qu’il devait à son illustre maître : vues générales, principes de méthode, idées suggestives, conseils, encouragements. S’il s’était avancé plus loin que Pasteur dans une voie d’étude spéciale, il aimait à rappeler que Pas-
teur avait frayé la route. Après avoir lu cette thèse, destinée à devenir classique, et qui ne parut qu’en 1870, Pasteur, touché de tous les sentiments affectueux exprimés par son élève, le remerciai! et ajoutait : « Mais vous m’illustrez beaucoup trop. C’est asseï pour moi que l’on sache que ce travail a été commencé dans mon laboratoire et qu’il est dans la direction d’études sur laquelle j’ai le premier peut-être appelé l’attention en faisant entrevoir leur fécondité et leur avenir. Je n’avais donné que des espérances. Vous nous apportez de fort belles et fort curieuses réalités. »
Pendant cette période d’avril 1871, Pasteur, préoccupé plus que jamais de l’avenir, voulait être ambitieux pour ceux qui, pensaitil, lui succéderaient. Il adressa ces lignes à Claude Bernard : « Permettez-moi de vous soumettre une idée qui m’est venue ces jours derniers, celle de conférer à mon cher élève et ami Rauhn, le prix de physiologie expérimentale pour son beau travail sur it» nutrition des moisissures, ou mieux d’une moisissure, dont l’excel-
lence ne vous a pas échappé. Pourriez- vous trouver mieux ? J’en doute. Je dois vous dire que cette idée m’a été suggérée pendant que je lisais votre admirable rapport sur les progrès de la physiologie générale en France. Si donc mon projet vous paraît acceptable, c’est vous qui en aurez semé le germe dans mon esprit ; si vous le désapprouvez, je vous fais solidaire de mon erreur. »
Claude Bernard s’empressa de répondre : « Vous pouvez compter que j’appuierai votre élève M. Raulin. Ce sera pour moi un plaisir et un devoir de soutenir un excellent travail et de recommander la belle méthode du maître qui l’a inspiré. »
Pasteur avait ajouté ces mots dans sa lettre à Claude Bernard : « Je prends le parti d’aller me fixer avec ma famille pour quelques mois près de Clermont-Ferrand auprès de mon cher Duclaux, à Royat, où nous passerons notre temps à élever quelques grammes de semence de vers à soie. »
M. Duclaux était alors professeur de chimie à la Faculté de Clermont. Clermont et Royat sont à peu de distance. Aussi Pasteur se promettait-il de faire chaque jour le chemin qui le séparerait du laboratoire de son élève. Ce projet ne plut pas àM. Duclaux. C’était chez lui, rue Montlosier 25, qu’il entendait recevoir son maître et la famille de son maître. Si l’appartement était petit, il y avait des chambres libres à l’étage supérieur. On trouverait même de la place pour préparer uiie chambrée de vers à soie. Le disciple eut le dernier mot. Ce fut bien vite fait d’organiser une installation qui rappelait l’existence d’intimité et de travail menée, avant la guerre, au Pont-Gisquet.
Pasteur cherchait de plus en plus le moyen de rendre son procédé de grainage aussi facilement applicable aux petites éducations domestiques qu’aux grandes chambrées industrielles. Rien n’était plus aisé que d’éhminer les papillons corpusculeux : il suffisait d’un microscope. Si l’achat, qui coûtait de 90 à 120 francs, était trop lourd pour les petits éleveurs, il pourrait être supporté par le budget de la commune. L’instituteur serait chargé d’observer les papillons des grainages cellulaires. Ainsi la pensée de Pasteur s’étendait, comme toujours, des grandes choses aux moyens les plus pratiques d’exé-
cution. Dans l’entente de ses conquêtes, il avait quelque chose de Napoléon 1®' qui, à la veille d’une entrée en campagne, vérifiait luimême s’il ne manquait ni un paquet de cartouches, ni une pelle, ni une pioche, ni une fiole de pharmacie. Veiller aux détails quj' semblent infimes aux esprits secondaires, c’est une des meilleures façons de préparer les résultats grandioses.
Dans une lettre datée du mois d’avril 1871, et adressée à un italien, M. Bellotti, conservateur du Muséum civique de Milan, qui avait publié des observations sur les vers à soie. Pasteur résumait en quelques lignes le système de grainage dont la simplicité lui avait demandé cinq ans d’études.
« ... Je ne saurais trop répéter qu’il y a deux prescriptions essentielles à observer dans l’application de mon procédé de confection de la semence saine. Vous-même, l’an dernier ne doutiezvous pas de l’hérédité possible de la flacherie? N’est-ce pas pour avoir négligé les conséquences pratiques de cette vérité, en 1869, que vos éducations de 1870 ont été éprouvées par la flacherie ?
« Le vieil adage par lequel vous terminez votre brochure : « A « quelque chose malheur est bon » , est profondément vrai et salutaire, mais c’ec'. à la condition d’être proclamé par un observateur sagace. Qu’un homme ignorant éprouve un échec dans l’application d’un procédé nouveau, il trouvera bien plus simple de condamner le procédé que de se demander s’il l’a bien compris, appliqué avec rigueur, et si la cause de son échec n’est pas imputable ù lui seul.
c( Si j’osais me citer moi-même, je rappellerais ces paroles écrites en gros caractères dans mon ouvrage, tant je sentais le besoin de les inculquer dans l’esprit du lecteur :
« Si j’étais éducateur de vers à soie, je ne voudrais jamais élever une graine née de vers que je n’aurais pas observés à maintes reprises, dans les derniers jours de leur vie, afin de constater leur vigueur, c’est-à-dire leur agilité au moment de filer leur soie.. Servez-vous de graine provenant de papillons dont les vers sont montés avec prestesse à la bruyère, sans offrir de mortalité par la
fîacherie, de la quatrième mue à la montée, et dont le microscope aura démontré la sanité au point de vue des corpuscules, et vous réussirez dans toutes vos éducations, si peu que vous connaissiez l’art d’élever les vers à soie. »
L’Italie et l’Autriche adoptèrent à qui mieux mieux la graine faite par le système Pasteur. Mais il fallut que Pasteur fût à la veille de recevoir du gouvernement autrichien le grand prix réservé depuis 1868 à celui qui découvrirait « un remède préventif ou curatif contre la pébrine » pour que la sériciculture française commençât d’être convaincue. Singulier contraste de notre caractère! A certains jours, la France est initiatrice au point de risquer sa fortune et son sang pour des causes parfois bien discutables et, à d’autres moments, dans l’habitude de la vie, lorsqu’elle n’a qu’à profiter d’un service venant de chez elle, la plus petite innovation lui fait peur. Souvent en matière de science, elle attend, pour l’accepter, que les autres peuples aient mis au bas d’une découverte française : « Vu et approuvé. »
Pasteur attendit avec confiance non seulement le témoignage d’approbation autrichienne, mais encore le jugement des futurs congrès séricicoles où se rencontreraient savants et praticiens du monde entier. Il avait hâte d’entreprendre une autre étude. Penser à ce qu’il avait fait lui paraissait du temps perdu. Il ne songeait qu’à ce qui restait à faire . Et de même qu’à Lille , près de vingt ans auparavant, son génie avait été stimulé par le spectacle des industries du Nord, de même que, dans le Midi, la vue de la ruine des pays séricicoles avait rendu plus ardent son désir de résoudre un problème scientifique, de même une pensée de patrio-^ tisme intervenait maintenant dans le choix de son sujet. Puisque l’Allemagne avait une supériorité incontestable dans la fabrication de la bière, n’était-ce pas bonne et utile besogne que d’essayer d’affranchir la France du tribut qui lui était imposé sur ce point? Pasteur voulait marquer d’un progrès durable cette industrie de la bière, en étudiant scientifiquement tout le mécanisme de la fabiication. Idées et sentiments allaient constituer un nouveau chapitre dans l’histoire du savant et de l’homme.
Il y avait, entre Clermont et Royat, une brasserie située à Ghamalières. Pasteur commença par la visiter avec cette curiosité patiente, méticuleuse, qui cherchait sous l’empirisme la raison cachée, le pourquoi des choses. La moindre besogne du plus humble ouvrier l’intéressait. Quel que fût d’ailleurs le sujet qu’il abordât, son examen était inlassable. Dans le besoin de précision que lui causait cette nouvelle étude, il s’étonnait à tout instant des réponses vagues, des à peu près. Tout habile que fût le brasseur de Ghamalières, M. Kuhn, il n’en savait guère plus dans ce tempslà que ses collègues en brasserie. Recettes traditionnelles, chan* gement de levain quand survenait quelque surprise de mauvaise fabrication (encore n’était-on guère averti de la chose que par les plaintes des seuls juges, qui étaient les clients), hors de là tout était obscur. Voulait-on consulter un livre, écrit depuis longtemps il est vrai, mais plusieurs fois réédité et qui avait pour auteur un secrétaire perpétuel de la Société d’agriculture, membre du Gonseil d’hygiène et de salubrité, membre de l’Institut, M. Payen On n’était pas beaucoup plus avancé. Dans ce volume au long titre (c’était alors la mode) : « Des substances alimentaires et des moyens de les améliorer, de les conserver et d’en reconnaître les altérations », M. Payen ne consacrait que six pages à la bière. Il montrait simplement le rôle de l’orge germée, appelée malt, ce malt délayé, puis chauffé, puis aromatisé avec du houblon, le tout devenant moût de bière que l’on soumettait, une fois refroidi, à la fermentation alcoolique par la levure introduite dans le liquide provenant fie toute cette décoction. M. Payen accordait à la bière une certaine faculté nutritive, mais il ajoutait avec une pointe de dédain : « La bière, en raison peut-être de l’odeur vireuse du houblon, ne semble pas douée de propriétés stimulantes aussi agréables, ni capables d’inspirer des idées aussi vives et aussi gaies que les arômes doux et variés des bons vins de France. » Dans un paragraphe sur les altérations de la bière, « altérations spontanées » (cet adjectif suivait alors invariablement le substantif), M. Payen disait que c’était surtout pendant les chaleurs que les bières s’altéraient : « Elles deviennent acides, ou même sensiblement putrides et cessent d’être
potables. » Là-dessus, de bons conseils qui ne pouvaient soulever aucune objection. Le mieux était de ne pas boire de la bière trouble. Il fallait, en outre, se défier des fraudes : le houblon était parfois remplacé par des feuilles de buis. Bref un chapitre quelconque, un chapitre de petite bière.
Pasteur, dans ses allées et venues, ne cessait de se fixer ce but : arriver à ce que la fabrication de la bière française luttât avec la fabrication de la bière allemande. Son sentiment était fortifié par la sûreté de sa méthode. 11 avait détruit la théorie de la génération spontanée par des preuves expérimentales. Il avait démontré que le jeu du hasard n’est pour rien dans les fermentations. La nature animée et les caractères spécifiques des ferments, les méthodes de culture par l’appropriation des milieux, la possibilité de suivre au microscope la marche de ces cultures ; c’étaient autant de points scientifiques gagnés. Restait, comme difficultés à résoudre dans ces études spéciales sur la bière, la question d’une levure pure et la recherche des causes d’altération qui font les bières troubles, acides, tournées, filantes ou putrides. Ces altérations devaient tenir, pensait Pasteur, au développement des germes provenant de l’air, de l’eau ou répandus à la surface de tous les ustensiles qui servent au travail compliqué de la brasserie. « Dans toutes ces études, avait-il écrit à propos des causes qui provoquent les maladies des vins, si l’on perd de vue les conditions d’existence des êtres inférieurs, on ne voit que choses extraordinaires et l’on s’imagine volontiers que l’on assiste à des créations variées, tandis que les lois générales trouvent ici, comme partout ailleurs, de simples et naturelles applications. »
A mesure qu’il avançait dans ce dom£dne qu’il avait découvert, le domaine des infiniment petits, qu’il s’agît du vin, du vinaigre, ou des vers à soie, — et ces dernières études projetaient déjà devant lui des lueurs sur la pathologie humaine, — il entrevoyait « des lumières inattendues, des clartés nouvelles». Ces mots et d’autres comme invention, enthousiasme, flamme intérieure, problème ardu, principe de fécondité, découvraient dans son langage journalier le ressort de son génie impatient de conquérir et de laisser œuvre dursdDle.
Il avait démontré naguère que si l’on conserve un liquide putrescible, du bouillon de ménage par exemple, préalablement bouilli dans un vase à col de cygne, l’air rentrant par ce col sinueux y déposait les poussières, et que dès lors, au contact de cet air pur, le liquide restait inaltéré. Il imaginait maintenant des appareils destinés à protéger le moût contre les poussières extérieures. Il fallait le mettre en levain pur, combiner enfin la manière de lutter contre les germes microscopiques, toujours prêts à troubler la marche de la bonne levure par l’association dangereuse d’autres ferments nuisibles. Il fallait prouver que toutes les fois que la bière ne contient pas les organismes causes de ses maladies, elle est inaltérable. Restait aussi à lever bien des difficultés d’ordre technique. Le personnel de la brasserie de Ghamalières s’efforça par sa complaisance de faciliter les choses.
G et échange de services entre la science et l’industrie répondait au plan que Pasteur poursuivait. Bien qu’il ne cessât de prédire, depuis quatorze années, les progrès qui résulteraient de l’entente entre le laboratoire et l’ueine, l’idée était peu comprise à cette époque. Pourtant les industriels de Lille, les vinaigriers d’Orléans, les négociants en vins , les sériciculteurs du Midi , ceux de l’Autriche, de l’Italie, plus encore que ceux de France, pouvaient être invoqués comme autant de témoins ou de bénéficiaires enthousiastes de cette collaboration. Pasteur, heureux de faire la fortune des autres, entendait organiser, contre le danger perpétuel de l’altérabilité de la bière, des expériences qui donneraient à cette industrie des notions vraiment solides parce qu’elles s’appuieraient sur des principes scientifiques. « Mon cher maître, écrivait-il à J. -B. Dumas, dans une lettre datée de Glermont, le 4 août 1871, j’ai prié le brasseur de vous adresser douze bouteilles de ma bière... J’espère que, même en la comparant av<ç»<î les bonnes bières des cafés de Paris, vous la trouverez très agréable. » A la lettre d’expédition était joint un post-scriptum où le Pasteur à la fois disciple déférent et maître plein de sollicitude se montrait encore : « Mille remerciements pour votre bienveillant accueil à l’envoi du travail de Raulin. L’appui de Bernard lui est
acquis également. L’Académie ne saurait mieux placer une de ses récompenses. C’est un travail hors ligne. »
Prêt à vanter partout son élève, Pasteur était prêt aussi à l’excuser. Malgré les instances de M. Duclaux, Raulin avait encore trouvé des raisons pour ne pas se rendre à l’appel qui lui était fait de passer quelques j ours en Auvergne : « Je regrette vivement que vous ne soyez pas venu nous voir, écrivit Pasteur à Raulin, surtout à cause de la bière... Dites-moi ce que vous comptez faire. Quand pensez- vous vous fixer à Paris ? J’aurai grand besoin de vous pour procéder l’aménagement de mon laboratoire où tout est à faire, vous le sa^^ez. Il faut le mettre en état de servir le plus tôt possible. »
Si l’on trouvait que Raulin était en vérité bien lent dans ses travaux et dans l’exécution de ses promesses. Pasteur rappelait en souriant une dépêche reçue dans un moment difficile à Saint- Hippolyte-du-Fort, au mois de janvier 4869. MM. Cernez et Maillot avaient télégraphié à Rauhn de venir les rejoindre; la santé de leur maître exigeait cette arrivée immédiate, a Qu’est-il donc survenu? télégraphia Rauhn, en ajoutant pour s’excuser : trois jours préparatifs. » « Il pousse en tout l’esprit de méthode, » disait Pasteur avec indulgence.
C’est encore Rauhn que Pasteur avait souhaité d’avoir pour compagnon de voyage à Londres, dans les premiers jours de septembre 1871, avant de lui demander sa coUaboration active à Paris. La brasserie de Chamalières, encombrée de petits fûts de vingt-cinq htres, ne suffisait plus à Pasteur qui voulait voir une de ces grandes brasseries anglaises d’où sortent chaque année plus de cent mille hectohtres de bière. Si les parisiens, heureux de s’instaUer les jours de lourde chaleur aux petites tables rondes des cafés en demandant un bock, le vrai bock qui équivaut à un quart de litre, étaient en goût de statistique sur la consommation de la bière, il leur serait facile de calculer que cent mille hectohtres représentent quarante milhons de bocks. Dans teUe brasserie anglaise on peut multipher ce chiffre par cinq.
Reçu en Angleterre comme un personnage de la science Iran-
çaise, Pasteur ne laissa pas longtemps les chefs d’une des plus importantes brasseries de Londres abonder en tours de phrases polies et en offres aimables. Au lieu de parcourir les principaux services où étaient occupés 250 ouvriers, il demanda à prélever un peu de la levure du porter^ que l’on recueillait dans le canal déversoir des levures venant des tonneaux où s’achevait la fermentation. Il examina cette levure au microscope, reconnut bien vite un des ferments de maladie, le dénonça et, pour mieux convaincre les assistants, le dessina sur une feuille de papier. « Le travail du porter doit laisser beaucoup à désirer, » dit-il aux chefs de la brasserie qui ne s’attendaient pas à une pareille entrée en propos. Pasteur insista sur le côté défectueux de fabrication qui devait se trahir par un mauvais goût, déjà signalé sans doute par quelques clients, ajoutait-il. On finit par lui avouer que le matin même U avait fallu rechercher, dans une des brasseries de Londres, un nouveau levain. Les brasseurs, exposés plus d’une fois à de sembl£d)les accidents, font de ces mutuels échanges. Ce levain étranger. Pasteur le demanda et le trouva incomparablement plus pur. Mais il n’en allait pas ainsi pour ie levain des autres bières en fermentation, Yale et le pale-ale.
Peu à peu tous les échantillons de bière en tonneaux, bière collée et non coUée, furent soumis au champ du microscope. Pasteur montrait dans telle goutte, provenant de telle bière, trois ou quatre filaments pernicieux; dans telle autre, un seul filament : toutefois la maladie commençait ; cette bière était menacée d’altération rapide. La visite se prolongeait ; les chefs de service comparaissaient tous. On aurait dit une descente de science ressemblant à une descente de justice. Le maître de la brasserie, que l’on était allé quérir, fut obligé d’enregistrer l’une après l’autre ces constatations expérimentales. Qu’il y eût un peu de surprise, une légère impatience d’amour-propre blessé, la chose était humaine. Mais, quels que fussent les premiers sentiments, il fallut bien reconnaître l’autorité de ces paroles du savant français : « Toute altération maladive sur la qualité de la bière coïncide avec le développement d’organismes microscopiques étrangers à la nature de la
levure de bière proprement dite. » Un moraliste aurait pris plaisir à analyser sur les physionomies de l’auditoire ces nuances de curiosité, de doute, d’approbation qui devaient aboutir à la conclusion tout anglaise qu’il y avait grand profit à tirer d’une pareille leçon de choses. Pasteur, bien qu’il se piquât peu de psychologie, rappelait avec un sourire les réponses d’abord peu précises, puis plus nettes, puis enfin, — l’intérêt et la confiance 38 mêlant , — l’aveu obtenu qu’il y avait dans un coin de la brasserie une grande quantité de bière gâtée, en tonneaux, et gâtée quinze jours au plus après sa fabrication. Elle était imbuvable.. «Je l’examinai au microscope, a raconté Pasteur, sans pouvoir y reconnaître tout d’abord les ferments de maladie ; mais prévoyant qu’elle avait dû s’éclaircir par un repos très prolongé, et que ces ferments, devenus inertes, avaient dû se rassembler au fond des immenses réservoirs qui la contenaient, j’examinai le dépôt amassé au fond de ces réservoirs. 11 était uniquement formé de fdaments de maladie, sans même offrir le moindre mélange avec des globules de levure alcoolique. La fermentation complémentaire de cette bière avait donc été uniquement une fermentation de maladie. »
Une semaine plus tard, en retournant visiter cette brasserie. Pasteur constata que l’on s’était empressé non seulement d’acheter un microscope, mais encore de changer tous les levains des bières que l’on était en train de fabriquer.
De l’intervention du laboratoire dans un progrès de la brasserie : ce sujet d’article aurait pu tenter Pasteur pendant son séjour à Londres. Mais il avait mieux à faire. A son désir de recherches s’ajoutait la toute-puissance de ses sentiments. Etre utile, donner aux autres le plus possible de soi, rendre des services indéfiniment renouvel£ibles : c’était là son programme, le règlement de sa vie. Il était d’autant plus heureux d’offrir aux anglais, qui se parent volontiers du titre d’hommes pratiques , la preuve de ce que peut, dans le domaine utilitaire, la science désintéressée, qu’il aimait à se persuader qu’une dette morale envers un savant de France serait dans quelque mesure réversible sur la
France elle-même. « Il faut refaire des amis à notre chère France, » ne cessait-il de dire. Et si, dans les entretiens échangés, queiqnes anglais venaient à émettre un doute sur l’avenir de notre pays, Pasteur, avec une énergie de la voix, du regard, de toute sa physionomie grave et volontaire, répondait que chaque français, au sortir de l’affreuse tourmente qui avait sévi de si longs mois, retournait avec vaillance à la tâche quotidienne, qu^elle fût grande ou humble. Tous ne songeaient qu’au relèvement national.
Chaque matin, quand il quittait sa chambre d’hôtel pour se rendre aux différentes brasseries, qu’il avait désormais le privilège de visiter dans leurs moindres détails, il observait ce peuple anglais qui sait donner au temps sa valeur absolue, voit en toutes choses ses intérêts, témoigne de la même suite dans les idées que dans les efforts, a le respect du passé, le sentiment de la hiérarchie. Et Pasteur ne pouvait se défendre de tristesse en songeant à ce qui nous manquait. Mais si l’on nous reprochait à juste titre la fièvre du changement, la manière brusque, par à-coups de tout remettre en question, ne devait-on pas rendre justice à ce côté généreux du caractère français, si bien doué, propre à tant de choses, qui trouve dans le dévouement le secret de son activité et pour qui la haine est une véritable souffrance ?
« Il faut travailler ! » Ce mot, il le redisait plus que jamais. C’était le conseil qui clôturait pour lui tous les entretiens et toutes les réflexions philosophiques.
11 avait hâte de faire année double, le labeur fût-il disproportionné à ses forces. Au delà des maladies de la bière, maladies évitables puisqu’elles viennent de l’extérieur, il pressentait l’application de cette même doctrine d’extériorité, la doctrine des germes, à d’autres maladies. Mais en même temps qu’il était entraîné par un enthousiasme divinatoire, il savait, par un brusque effort, contenir ses pensées, les diriger, les tenir en bride. L’immense révolution qu’il projetait et préparait, il la voulait étape par étape. L’anphcation de la science à la brasserie, tel était l’objectif qu’il se hxait alors exclusivement.
« L’intérêt, écrivait-il à Raulin, de ces visites de brasseries
ansrlaises, et des renseignements que je puis y recueillir (ce qui paraît-il, est une grande faveur qui m’est faite), me fait regretter beaucoup que vous ayez besoin tle repos, car vous auriez été, j’en suis convaincu, charmé de vous instruire comme moi de visu. Pour peu que vous le désiriez et que votre santé s’y prête, venez, ne fût-ce que pour quelques jours. Enfin agissez à cet égard en toute liberté. Mais préparez-vous dans tous les cas pour des essais immédiats. Nous n’attendrons même pas que le nouveau laboratoire soit prêt. Nous nous installerons dans le petit et dans une brasserie de Paris, de Paris même ou de la banlieue. >>
Lorsque Pasteur fut de retour à Paris, Bertin, qui ne l’avait pas vu depuis que tant de choses s’étaient passées, l’accueillit avec une joie rayonnante. 11 en est de ces amitiés de collège et de grande école comme de ces livres préférés que Ton reprend à la page interrompue. Le temps n’a pas de prise sur certaines affections ; toujours neuves, toujours jeunes, elles n’ont pas une ride. Il faut avoir été témoin de cette intimité pour savoir combien elle fut précieuse, surtout pour Pasteur. Les deux amis toutefois se ressemblaient de moins en moins. Autant Pasteur, toujours préoccupé, semblait, par son visage soucieux, donner raison à cet anglais qui a prétendu que le génie consiste dans une énorme capacité pour se donner de la peine, autant Bertin, le regard éclairé de malice, était l’image même du philosophe souriant. En dépit de ses fonctions sous-directrices qu’il remplissait avec une conscience sans égale, il ne se gênait pas pour fredonner dans les corridors ou sur les marches de l’escalier qui menait à son second étage, le refrain de quelque chanson populaire. Presque tous les soirs, traversant le paher, il sonnait à la porte de l’appartement de Pasteur. La joie entrait. Repos d’esprit, aération d’idées, tout cela Bertin l’apportait à Pasteur égayé par la philosophie de son ami qui avait une façon amusante de considérer les choses en général et, dans cette période, la bière en particulier.
Tandis que Pasteur ne voyait que levure pure, ne songeai! qu aux spores, aux ferments de maladies, aux invasions parasi-
taires, Bertin faisait complaisamment l’éloge de tel et tel café du quartier latin où, sans nul souci des grands principes scientifiques, on pouvait appeler des experts à se prononcer entre la bière que l’on y buvait et la bière de laboratoire, honnête, presque agréable, mais n’approchant pas de la finesse enveloppante de goût que proclamait Bertin avec la compétence d’un homme qui avait longtemps habité Strasbourg. Pasteur, — accoutumé à une méthode dont les conséquences étaient absolues, comme le procédé de grainage des vers à soie, qui permet de prédire à coup sûr, par le simple examen microscopique, un bon ou un détestable résultat, — entendait Bertin, dégustateur émérite, lui dire : « Donne-moi d’abord un bon bock, tu m’instruiras ensuite. » Pasteur convenait tout le premier du perfectionnement relatif obtenu par certains brasseurs qui, grâce à la lente expérience des années, savaient soit choisir une levure donnant un goût particulier, soit encore, avec un empirisme délicat, user de moyens préventifs contre les ferments accidentels et pernicieux, (l’emploi par exemple de la glace ou d’une plus grande quantité de houblon qui agit à un certain degré comme antiseptique). Mais, quelles que fussent les plaisanteries de Bertin , Pasteur n’en était pas moins convaincu que les grands progrès en brasserie dateraient de ses études.
Aux attaques narquoises de Bertin succédaient, en effet, des revanches expérimentales. Pasteur faisait acheter dans divers cafés de Paris vantés par Bertin quelques échantillons de bières les plus fameuses : bière de Strasbourg, de Nancy, de Vienne, de Burton. Après avoir laissé se reposer ces échantillons pendant vingt-quatre heures, il les décantait et semait une goutte des dépôts dans des ballons de moût pur. Ces ballons étaient placés dans une étuve à 20®. Quinze jours, dix-huit jours se passaient. Il étudiait alors les levures formées dans ces moûts , il dégustait ces bières : « Toutes détestables, disait-il, toutes montrant des ferments de maladies. »
Avec les mêmes précautions il ensemençait, de ses levures pures d’autres ballons. « Aucune des bières de cette série, disait-ii.
n’avait pris de mauvais goût ; aucune n’avait donné lieu à des ferments étrangers, elles n’étaient éventées, »
Il recherchait avidement les moyens de juger ce que pouvaient devenir dans la pratique les nombreux essais de son laboratoire. Dn a gardé dans le pays lorrain, non loin de Nancy, à Tanto-ndlle, le souvenir d’un séjour qu’il y fit. La brasserie qu’il allait inspecter s’étend sur une vaste plaine coupée par les hauts peu- ^^liers qui bordent les grandes routes. La fabrication qui, à l’origine, en 1839, était de quinze cents hectolitres atteignait mainte- 'aant près de cent mille hectolitres. Avant de pénétrer dans cette jimense usine dont le mouvement donne l’impression d’une gare de chemin de fer. Pasteur commença par féliciter les maîtres de la brasserie, les deux frères Tourtel, de conserver et d’habiter avec une pointe d’orgueil la petite maison famihale bâtie depuis plus de trente ans. Les fils des deux frères , associés à tous les travaux de cette grande industrie qui leur était déjà confiée, avaient le même sentiment de respect pour cette maison modeste, aux fenêtres blanches encadrées de lierre, qui devait être le logis de Pasteur pendant huit jours. Si grande que lui parût, à une première visite, la propreté de la brasserie, elle ne lui sembla pas encore assez complète. Sur ce chapitre d’ailleurs rien ne le satisfaisait. Même s’il eût traversé en Hollande le village de Broeck, — dont la propreté invraisemblable est une gageure qui au premier moment fait sourire les étrangers et les gêne à la longue, — il eût encore trouvé de quoi critiquer. On pouvait noter dans sa vie un détail bien minuscule, mais qui, se renouvelant matin et soir, à chaque repas, trahissait des préoccupations qui s’appliquaient aux plus petites choses de l’existence. 11 ne se servait pas d’une assiette, il ne prenait pas un verre sans les avoir examinés avec un soin méticuleux et essuyés à plusieurs reprises. Trace imperceptible, grain de poussière microscopique, rien n’échappait à ses yeux de myope. Puis, c’était le tour de son pain qu’il grattait, râclait jusqu’à la mie. Qu’il fût en famille ou chez des étrangers, il procédait avec une régularité invariable à ces exercices préliminaires , malgré l’étonnement inquiet de certaines maîtresses de
maison qui croyaient à une inadvertance de service, quand il n’y avait là qu’une habitude invétérée de savant, remarquait Pasteur en souriant, dès qu’il s’apercevait du léger trouble causé par cette inspection prolongée. S’il agissait ainsi dans le tous-les-jours, on devine ce qu’était sa rigueur d’examen dans les choses de science et devant les récipients d’une brasserie.
Après ces études poursuivies à Tantonville avec son préparateur, M. Grenet, Pasteur établissait trois grands principes. Toute altération, soit du moût qui sert à produire la bière, soit de la bière elle-même, dépend du développement des organismes microscopiques qui sont des ferments de maladies. Ces germes de ferments sont apportés par l’air, par les matières premières, par les appareils dont on fait usage en brasserie. Toutes les fois que la bière ne contient pas les germes vivants, cause de maladies, la bière est inaltérable. Une fois formulés et prouvés, ces principes devaient triompher de toutes les incertitudes professionnelles. Et de même que par le chauffage on pouvait préserver les vins des causes diverses d’altérations, de même il était possible, en chauffant à une température de 50 à 55° la bière mise en bouteilles, de la faire échapper au développement des ferments de maladies. L’application de ce procédé se traduisit par ces mots : bière pasteurisée ; néologisme qui n’allait pas tarder à entrer dans le langage courant du monde de l’industrie, par droit de conquête du laboratoire. Au milieu de résultats sans cesse contrôlés, Pasteur pénétrant les conséquences les plus lointaines de ses études, écrivait dans le livre qu’il préparait sur la bière :
« Lorsqu’on voit la bière et le vin éprouver de profondes altérations parce que ces liquides ont donné asile à des organismes microscopiques, qui se sont introduits d’une manière invisible et fortuitement dans leur intérieur, où ils ont ensuite pullulé, comment n’être pas obsédé par la pensée que des faits du même ordre peuvent et doivent se présenter quelquefois chez l’homme et chez les animaux ? Mais si nous sommes disposés à croire que cela est parce que nous le jugeons vraisemblable et possible, efforçonsnous aussitôt, avant de l’affirmer, de nous rappeler l’épigraphe de
ce livre : Le pais grand dérèglement de l’esprit est de croire les choses parce gu’ on veut gu’ elles soient. »
Ainsi une fois de plus, par de telles échappées, se manifestait la caractéristique de son esprit : la puissance d’imagination avec son ensemble d’idées intuitives; puis, tout à coup, par un violent effort de mise en garde, le rappel au contrôle de ces mêmes idées. Association étrange, dualité extraordinaire de l’homme inspiré qui, par sa vision de principes nouveaux, avait une foi d’apôtre, et du savant qui, chaque matin, patiemment, interrogeait les faits, leur soumettait ses idées, ne prenait pour guide que ce qui lui était démontré.
Mais être tout entier à ses recherches, passer son temps à censurer ses méditations par des expériences sans nombre, marcher vers le grand domaine médical dont il voyait plus d’une zone inexplorée ou mal définie : ce tableau journalier de sa vie était perpétuellement modifié par les discussions qui le rappelaient en arrière, lui qui ne pouvait supporter que l’on s’arrêtât aux choses acquises. Les hétérogénistes n’avaient pas désarmé. Ils n’admettaient pas que les liquides organiques les plus altérables pussent se conserver indéfiniment sans éprouver ni fermentation ni putréfaction, quand on ne laisse arriver jusqu’à eux que l’air débarrassé de poussières.
Pouchet, le plus célèbre de tous, qui trouvait que le savant avait une double tâche : découvrir et vulgariser, préparait, pour les étrennes de 1872, un livre initiateur, intitulé : U Univers, les infiniment grands et les infiniment petits. Il rappelait, en historien enthousiaste de la nature, le spectacle révélé à la fin du XVII® siècle par le microscope qu’il comparait à un sixième sens pour scruter l’invisible. Il vantait les découvertes que fit l’allemand Ehrenberg en 1838 sur la prodigieuse activité des infusoires. Mais il ne prononçait pas le nom de Pasteur. L’immense travail accompli par les infiniment petits, toujours actifs, ouvriers perpétuels de fermentations et de putréfactions, il le laissait de côté. S’il voulait bien convenir que « quelques microzoaires voltigeaient câ et là », la théorie des germes lui semblait une « ridicule fiction ».
A la même date, Liebig qui, depuis l’entrevue de juillet 1870, avait eu le temps de recouvrer la santé, venait de publier un long mémoire contre l’exactitude de certains faits avancés par Pasteur.
Pasteur avait soutenu que dans le procédé de fabrication du vinaigre, désigné sous le nom de procédé allemand, les copeaux de hêtre, placés dans les tonneaux d’acétification, n’étaient que des supports pour le mycoderma aceti. Liebig, après avoir consulté à Munich, disait-il, le chef d’une des plus grsmdes fabriques de vinaigre qui ne croyait pas à la présence du mycoderme, assurait que lui-même n’en avait vu aucune trace sur des copeaux qui servaient depuis vingt-cinq ans dans cette fabrique. Le débat pouvait durer longtemps. Gomment y couper court Par un moyen bien simple. Il suffisait, dit Pasteur, de prélever dans cette fabrique quelques copeaux, de les faire sécher rapidement dans une étuve et de les envoyer à Paris. Une commission, nommée parmi les membres de l’Académie des sciences, se constituerait juge du conflit. Pasteur se chargeait de montrer aux membres de cette commission la présence du mycoderme à la surface de ces copeaux. Un autre moyen s’offrait encore. On se contenterait de demander à ce fabricant de Munich de vouloir bien remplir d’eau bouillante pendant une demi-heure un de ses tonneaux en activité depuis longtemps, puis de le vider et de le remettre en marche, a D’après la théorie de Liebig, disait Pasteur, le tonneau devra fonctionner comme auparavant et moi j’affirme qu’il ne fera plus du tout de vinaigre, au moins pendant très longtemps et jusqu’à ce que de nouveaux mycodermes aient pris naissance à 1ê^ surface des copeaux. » L’eau bouillante, en effet, devait tuer la petite plante microscopique. Et, avec cette vigueur et cette simplicité qui faisaient que le public des séances de l’Académie s’intéressait doublement à cette discussion scientifique et industrielle. Pasteur formulait de nouveau sa théorie complète de l’acétification : « Le principe en est très simple. Toutes les fois que du vin se transforme en vinaigre, c’est par l’action du voile de mycoderma aceti développé à sa surface. » Mais Liebig n’accepta pas la proposition.
Pasteur venait à peine de répondre à Liebig, qu’un adversaire nouveau, membre de l’Académie des sciences, M. Frémy, engageait une discussion qui devait être très longue. L’origine des ferments en était cause. M. Frémy commençait par rappeler que cette question l’occupait depuis un grand nombre d’années. Il avait pubbé, en effet, en 1841, un mémoire sur la fermentation lactique « à une époque, disait-il, où notre savant confrère M. Pasteur entr£iit à peine dans la science... Dans la production du vin, disait M. Frémy, c’est le suc même du fruit qui, au contact de l’air, donne naissance aux grains de levure par la transformation de la matière albumineuse, tandis que M. Pasteur soutient que les grains de levure ont été produits par des germes. » Selon M. Frémy, les ferments ne provenaient pas des poussières de l’air, comme le disait Pasteur, mais ils étaient créés par les corps organiques.
Et créant,- pour sa part, un terme nouveau, l’hémiorganisme,
M. Frémy expliquait le mot et la chose en disant qu’il y avait des corps hémiorganisés qui, en raison de la force vitale dont ils sont doués, éprouvent des décompositions successives, donnent naissance à des dérivés nouveaux. Ainsi sont engendrés les ferments.
Un autre confrère, le botaniste M. Trécul, savant dont la vie tout entière ne connaissait que la poursuite de la vérité, arrivait à son tour. Il avait été témoin, disait-il, de toute une transformation d’espèces microscopiques les unes dans les autres. A l’appui de cette thèse, M. Trécul invoquait, parmi plusieurs savants, les trois ; inséparables : Pouchet, Musset, Joly. Hétérogéniste lui-même, il avait, en 1867, donné une définition qu’il rappelait volontiers :
« L’hétérogénie est une opération naturelle, par laquelle la vie, sur le point d’abandonner un corps organisé, concentre son action sur quelques-unes des particules de ce corps, et en forme des êtres tout différents de celui dont la substance a été empruntée. »
Vieux arguments, négations rajeunies, tout entrait en ligne. Allant droit au fait, dégageant le point vif du débat. Pasteur sentait bien que c’était toujours la vieille querelle d’autrefois qui renaissait. Aussi, du premier mot, déblayait-il le terrain. A l’Académie sciences, le 26 décembre 1871, il s’adressait à M. Trécul :
a Je puis assurer notre savant confrère qu’il eût trouvé dans les mémoires que j’ai publiés des réponses décisives sur la plupart des questions qu’il vient de soulever. Je suis vraiment surpris de le voir aborder la question des générations dites spontanées, en n’ayant à son service que des faits douteux et des observations aussi incomplètes. Mon étonnement n’a pas été moindre qu’à la dernière séance, lorsque M. Frémy s’est engagé dans le même débat, n’ayant à produire que des opinions surannées, sans le moindre fait positif nouveau. »
Dans sa passion pour la vérité, dans son désir de convaincre. Pasteur lançait ce défi : « M. Frémy confesserait-il ses erreurs, si je pouvais lui démontrer que le suc naturel du raisin, exposé au contact de l’air, privé de ses germes, ne peut ni fermenter ni donner naissance à des levures organisées » Interpellation trop vive, mots détonnant un peu dans cette salle de l’Institut, voisine de la salle des séances de l’Académie française; mais il s’agissait de vérité scientifique. Et, sous l’ hémiorganisme de M. Frémy, sous les transformations de M. Trécul, Pasteur, retrouvant tout ce qu’il avait déjà tant de fois combattu, renvoyait les deux contradicteurs aux expériences où il prouvait que des liquides altérables, comme le sang et Furine, peuvent être exposés au contact de l’air privé de ses germes sans éprouver la moindre fermentation ou putréfaction. Ce fait n’avait-il pas servi à Lister pour fonder « sa merveilleuse méthode chirurgicale »? L’irritation contre une chose erronée donnait à sa parole quelque chose de dur, d’âpre. Mais, par contre-partie, l’épithète « merveilleuse » éclatait tout à coup avec l’enchantement de rendre hommage à Lister.
En pleine possession de toutes les qualités de son génie. Pasteur — qui écrivait à cette même époque : « La science vit de solutions successives données à des pourquoi de plus en plus subtils, de plus en plus rapprochés de l’essence même des phénomènes », — éprouvait la fièvre que connaissent les grands savants, les grands artistes, les grands écrivains : le désir ardent de trouver, de laisser quelque chose qui ajoute au patrimoine de tous. Obligé de répondre aux points d’interrogation au lieu d’aller de l’avant, il avait peine
à contenir son impatience. Il voulait mettre, disait-il, ses adversaires au pied du mur.
« Mon cher Pasteur, permettez à ma vieille amitié, lui disait dans la séance de l’Académie des sciences du 22 janvier 1872, son vieux maître BMard, permettez à ma vieille amitié de vous dire publiquement que je crains que vous n’entriez dans une voie nuisible à vos propres recherches et à votre propre repos, en répondant par vos expériences personnelles aux questions spéciales, nombreuses, qui peuvent vous être adressées, maintenant que la porte est ouverte. Que vos adversaires expérimentent d’abord eux-mêmes, et, quand ils vous apporteront des résultats qui vous paraîtront inexacts, appliquez à les discuter et à trouver le point faible, s’il y en a, cette logique scientifique sévère dont vous avez le secret.
« Le temps modifiera-t-il vos opinions ? Je ne sais, mais qu’importe ! Ce que vous en avez tiré ne frappe-t-il pas tous les yeux ? Vous avez expliqué la véritable cause de la conservation des matières alimentaires. Vous nous avez appris à préserver nos vins des diverses altérations qu’ils pouvaient éprouver. Vous avez fait connaître la véritable théorie de la production du vinaigre, et montré à l’Allemagne la caxise première d’une exploitation qu’elle fait sur une grande échelle, sans comprendre la nature du procédé qu’elle a introduit dans l’industrie. Déjà la fabrication de la bière a fait de grands progrès par vos études, qui fourniront à la Bavière elle-même des améliorations dans ses pratiques. Vous avez combattu la maladie des vers à soie d’une manière victorieuse. Ne peut-on pas espérer qu’en persévérant dans cette voie vous préserverez l’espèce humaine à son tour de quelques-unes de ces maladies mystérieuses dont les germes contenus dans l’air pourraient être la cause?
« Mais pour continuer ainsi vos travaux, il faut que rien ne vienne troubler la paix du laboratoire qu’on a construit pour la science nouvelle que vous avez créée, et qui, en présence des grands résultats qui en sont sortis, ne sera jamais trop largement doté . 11 faut que vous continuiez à grouper autour de vous ces jeunes hommes que vous animez de votre esprit et que vous pêne?-
irez de vos méthodes. Donnez des successeurs et des émules à MM. Van Tieghem, Duclaux, Gernez, Raulin, et formez ainsi une nouvelle génération de jeunes savants instruits à votre école... »
M. Duclaux lui écrivait de son côté : « Je vois bien ce que vous pouvez perdre dans ces luttes stériles, votre repos, votre temps et votre santé; je cherche vainement ce que vous pouvez y gagner. »
Mais rien ne l’arrêtait, ni les conseils de Balard, ni les lettres de ses élèves, ni même les regards presque suppliants de J. -B. Dumas. Avec sa rude loyauté, il voulait toujours répliquer. Parfois il regrettait la forme vive de ses ripostes, bien qu’il ne l’associât jamais, selon ses propres mots, à des sentiments hostiles pour ses contradicteurs tant qu’il les jugeait de bonne foi. Il ne se lassait pas de répondre, parce qu’il voulait que le dernier mot restât à la défense de la vérité. De ses lèvres jaillissaient, en improvisations passionnées, des appels, des défis. Les sceptiques n’ont pas de ces paroles frémissantes, et il était le contraire d’un sceptique. Souvent il interpellait ses contradicteurs avec une impétuosité qui ne ressemblait guère aux habitudes académiques de mesure, de ménagements, de circonlocutions.
« Savez- vous ce qui vous manque, à vous, M. Frémy, c’est l’habitude du microscope, et à vous, M. Trécul, c’est l’habitude du laboratoire ! » « M. Frémy cherche toujours à déplacer les questions, disait encore Pasteur dix mois après l’appel de M. Balard. Voici ce qui est en litige avant tout autre chose : D^où vient la heure qui fait fermenter le moût de raisin dans la cuve de vendange ? M. Frémy répond, sans fournir la moindre preuve, qu^elle provient de l’intérieur des grains de raisin, du suc même du fruit, par une transformation des matières albumineuses. Je réponds, et j'en donne la démonstration péremptoire, évidente, que cette levure provient uniquement de l’extérieur des grains, des poussières en suspension dans l’air ou déposées à la surface des grains ou du bois de la grappe. G’est dans ce cercle d’affirmations que j’ai la prétention d’enfermer M. Frémy. »
Tandis que M. Frémy discutait, dissertait et emplissait la salle
de ses objections, M. Trécul, qui vivait quelque peu en misanthrope et que l’on ne voyait guère qu’aux séances de l’Institut, le visage souvent empreint de tristesse défiante, insistait lentement, d’une voix sourde, sur certaines transformations de quelques cellules et spores diverses les unes dans les autres. Ces idées de transformation , Pasteur les déclarait erronées. Cependant il y avait une de ces transformations, et c’était là un point intéressant de ce débat, que Pasteur avait autrefois jugée possible : celle du mycoderma vini ou fleur du vin en ferment alcoolique dans certaines conditions d’existence. Une modification dans la vie du mycoderme, lorsque ce mycoderme était submergé, lui avait fait croire à une
transformation des cellules du mycoderme en cellules de levure.
Ce fut sur cette question, restée alors en suspens, que se terminèrent avec Trécul les débats de 1872 qui ont laissé aux témoins de ces luttes un souvenir si vivant de Pasteur : inflexible quand il avait la preuve en mains ; plein de scrupules, de réserves quand il cherchait cette preuve; n’admettant pas qu’on lui adressât un éloge personnel si la vérité scientifique en cause n’était pas saluée, reconnue avant tout. Elle seule comptait dans sa vie.
A la séance du 1 1 novembre, Pasteur disait :
« Il y a quatre mois, des doutes se sont présentés tout à coup à mon esprit sur la vérité du fait dont il s’agit, et qui, pour
M. Trécul, on vient de l’entendre, est toujours indiscutable .
Pour lever ces doutes, j’ai institué les expériences les plus nombreuses, les plus variées, et je n’arrive pas, depuis quatre mois, je le répète, à me satisfaire par des preuves à l’abri de tout reproche. Je conserve encore en ce moment mes doutes. Que, par cet exemple, M. Trécul veuille bien comprendre la difficulté de conclure rigoureusement dans ces études si délicates... »
Longtemps encore Pasteur étudia ce même point de science, car il n’abandonnait jamais un sujet. Quand il échouait, il avait une façon très simple de le reconnaître : « Il faut recommencer, » disait-il. Il modifia le dispositif de ses premiers essais. L’usag;e de ballons spéciaux et d’appareils im peu compliqués lui permit d arriver à la culture du mycoderme en écartant la seule oause
d’erreur entrevue : la chute possible, pendant les manipulations, des germes extérieurs, c’est-à-dire l’ensemencement fortuit des cellules de levure. Il réussit. Il ne revit plus de levure ni de fermentation alcoolique active. Il avait donc été antérieurement, comme il le disait, « le jouet d’une illusion ». Dans ses Etudes sur la bière ^ il se plut à raconter sa fausse manœuvre et comment, après s’être égaré, pour n’avoir pas, dans cette circonstance, tenu assez rigoureusement compte de la souveraine méthode expérimentale, il avait, en la reprenant pour guide, retrouvé son chemin. Où d’autres n’auraient écrit qu’un résumé de quelques lignes. Pasteur entra dans beaucoup de détails. Il ne faut pas seulement, disait-il, aimer la vérité, il faut la proclamer. Puis, avec l’arrière-préoccupation qu’il avait toujours de prémunir les autres contre un danger, une erreur, une fausse expérience, il écrivait :
« A une époque où les idées de transformation des espèces sont si facilement acceptées, peut-être parce qu’elles dispensent de l’expérimentation rigoureuse, il n’est pas sans intérêt de considérer que, dans le cours de mes recherches sur les cultures des plantes microscopiques à l’état de pureté, j’ai eu un jour l’occasion de croire à la transformation d’un organisme en un autre, à la transformation du mycoderma vini ou cerevisiæ en levure, et que cette fois j’étais dans l’erreur ; je n’avais pas su éviter la cause 'd’illusion que ma confiance motivée dans la théorie des germes m’avait fait découvrir si souvent dans les observations des autres. »
« La notion de l’espèce, a écrit M. Duclaux qui fut étroitement associé à ces expériences, était sauvée, jusqu’à nouvel ordre, de l’attaque dirigée contre elle, et elle n’a plus été contestée sérieusement depuis, au moins sur ce terrain. »
U est parfois des échecs heureux. En se rendant compte qu’il s’était trompé. Pasteur porta son attention sur un singulier phénomène. C’est encore dans son livre sur la bière, sorte de grand registre de laboratoire, que l’on peut, à propos de cette recherche, se donner l’iUusion d’être près de lui, de le voir en plein travail, de suivre la façon dont il observait la marche d’une des semences
du mycoderme, qu’il venait de répandre sur du vin sucré ou du moût de bière étalé sur des petites cuvettes plates de porcelaine.
« Lorsque, dit-il, les cellules ou articles du my coder ma vini sont en pleine activité de germination et de propagation au contact de l’air sur un substratum sucré, ils vivent aux dépens de ce sucre et des autres matériaux sous-jacents, absolument comme le font les animaux qui utUisent également l’oxygène de l’air en dégageant de l’acide carbonique, brûlant ceci ou cela et corrélativement grossissant, se régénérant et créant des matériaux nouveaux. Non seulement dans ces conditions, le mycoderma vini ne forme pas d’alcool sensible à l’analyse, mais, s’il existe de l’alcool dans le liquide sous-jacent, le mycoderme le réduit en eau et en gaz carbonique par la fixation de l’oxygène de l’air. » Mais le mycoderme était-il submergé? Pasteur, — en l’étudiant pour voir comment il allait s’accommoder des nouvelles conditions qui lui étaient offertes et si d’aventure ce mycoderme ne périrait pas comme un animal que la privation subite d’oxygène asphyxie, — constata que la vie des cellules submergées se continuait lente, difficile, de courte durée, non douteuse cependant et que cette vie s’accompagnait d’une fermentation Mcoolique. Elle était due cette fois au mycoderme lui-même. Le mycoderme, d’aérobie qu’il était, — c’est-àdire ayant besoin de l’air pour vivre et accomplir son œuvre sur les matériaux- présents dans le liquide, — devenait, après être soumis à cette expérience de submersion, anaérobie, c’est-à-dire vivant sans air dans les profondeurs du liquide ; il se comportait alors à la manière d’un ferment.
Ainsi s’étendaient les notions sur les êtres aérobies et anaérobies que Pasteur avait fait connaître jadis dans ses recherches sur le vibrion qui est le ferment butyrique et sur les vibrions chargés de la fermentation spéciale qui s’appelle la putréfaction. Entre les aérobies, qui ont besoin d’air pour vivre, et les anaérobies, que l’air fait périr, venaient se placer des organismes capables de vivre quelque temps en dehors de l’influence de l’air. On n’avait guère songé à étudier les moisissures, qui se développent si facilement au contact de l’air. Pasteur eut la curiosité
de suivre ce qu’elles devenaient quand elles étaient, comme îe mycoderma vini, soumises à ce régime inattendu. Le pénicillium, Faspergillus , le mucor-mucedo, il les vit prendre le caractère ferment quand il les faisait vivre sans air ou avec des quantités d’air trop petites pour que leurs organes en fussent entourés autant
qu’il était nécessaire à leur vie de plantes aérobies. Gomme
le mucor, devenu malgré lui anaérobie, une fois submergé, offre des cellules bourgeonnantes, on avait cru reconnaître, là encore, des globules de levure. Mais ce changement de forme, disait Pasteur, ne correspond qu’à un changement de fonction.
Il ne faut voir là qu’une manière de s’adapter à une vie nouvelle, la vie anaérobie. Alors, avec cet esprit généralisateur qui, sous l’amas des faits épars, cherchait à découvrir des lois, il entrevoyait les ferments comme n’ayant « qu’à un degré plus élevé un caractère propre à beaucoup de moisissures vulgaires, sinon à toutes, et que possèdent même probablement, plus ou moins, toutes les cellules vivantes, à savoir, d'être tout à la fois aérobies ou anaérobies, suivant les conditions où on les place ». .
La fermentation n’apparaissait donc plus comme un acte isolé, mystérieux; c’était un phénomène général, subordonné cependant au petit nombre de substances capables de se décomposer avec production de chaleur et de servir à l’alimentation des êtres inférieurs en dehors de la présence et de l’action de l’air. Pour tout résumer sous une formule concise. Pasteur disait : « La fermentation est la vie sans air. »
« On voit, a écrit M. Duclaux pénétré des paroles de son maître, on voit à quelle hauteur il avait élevé le débat : en changeant le ' mode d’interprétation de faits connus, il en faisait jaillir une théorie nouvelle. »
Mais, une modification de forme accompagnant une modification de propriété, la chose ne passait pas sans soulever les plus vives controverses. Pasteur tenait bon. Il rappelait ce qu’il avait publié à propos du ferment-type, la levure de bière. Gela remontait loin.
En juin 1861 avait été insérée dans le bulletin de la Société cnimique et dans les comptes rendus de l’Académie des sciences
une note intitulée : L influence de T oxygène sur le développement de la levure et sur la fermentation alcoolique. Rien de plus curieux que la manière dont Pasteur, s’occupant de l’acte chimique lié à la vie végétale, exposait les deux façons de vivre de la levure de bière.
La première manière, à l’air libre. La levure, mise dans un liquide sucré, assimile le gaz oxygène, elle se développe abondamment. Dans ces conditions, eUe ne travaille guère que pour elle. Le rapport du poids du sucre disparu, si on le compare au poids de la levure produite, est faible, la production de l’alcool insignifiante. Mais dans la seconde manière de vivre, si l’on vient à faire agir la levure sur le sucre sans l’intervention de l’air atmosphérique, cette levure, ne pouvant plus assimiler en toute liberté le gaz oxygène, est réduite à désoxygéner la matière fermentescible : « 11 paraît dès lors naturel d’admettre, écrivait Pasteur, que lorsque la levure est ferment, agissant à l’abri de l’air, elle prend de l’oxygène au sucre et que c’est là l’origine de son caractère de ferment. » On peut, en faisant intervenir le gaz oxygène libre en quantités variables, faire passer la puissance fermentescible de la levure par des degrés divers.
Après avoir comparé la levure de bière à une plante ordinaire. Pasteur ajoutait que « l’analogie serait complète si les plantes ordinaires avaient pour l’oxygène une affinité qui leur permît de respirer à l’aide de cet élément enlevé à des composés peu stables, auquel cas on les verrait être ferments pour ces matières ». Il faisait entrevoir qu’il serait possible de rencontrer des conditions qui ' permettraient à certaines plantes inférieures de vivre à l’abri de l’air en présence du sucre et de provoquer la fermentation de cette substance à la manière de la levure de bière.
Ainsi, dès cette époque, avait-il jeté des semences d’idées, comme il aimait à le faire, se réservant de les reprendre plus tard pour ses propres champs d’expériences, ou, si le temps venait à lui manquer, heureux de les offrir à tout homme de science attentjf. Par ses recherches sur la bière, il était revenu à ses études passées. Il y était revenu impétueusement : « Quel sacrifice je vous ai
fait, ne pouvail-il s’empêcher de dire à J. -B. Dumas, — avec un mélange d’affection, de déférence et aussi de modestie, car il semblait oublier l’immense service rendu à la sériciculture , • — quel sacrifice je vous ai fait en laissant pendant plus de cinq années, pour étudier la maladie des vers à soie, mes études sur les fermentations ! »
Peut-être pensait-il que, par l’abondance des preuves, il aurait pu ramener beaucoup plus tôt à sa méthode ou réduire au silence la plupart de ses adversaires. Sans doute il est impossible de ne pas mesurer avec tristesse bien des pertes de temps causées par ces discussions. Mais il est de toute justice de reconnaître que plusieurs de ces luttes mirent en œuvre et en évidence non seulement son pouvoir de conquête, mais ce qui fait le complément d’une conquête, l’esprit de contrôle qui la maintient. Sur le chemin qu’il avait déjà parcouru et qu’il indiquait aux autres, il pouvait marquer, comme autant de poteaux indicateurs, ces idées directrices : les ferments sont des êtres vivants, à chaque fermentation correspond un ferment particulier, les ferments ne naissent jamais spontanément.
Liebig et ses partisans avaicui r.igttrdé la fermentation comme un phénomène de mort, lis avaient cru que la levure de bière et en général toutes les matières ammaies et végétales en putréfaction reportaient sur d'autres corps l’état de décomposition dans lequel elles se trouvent elles-mêmes. Pasteur, au contraire, avait vu dans la fermentation un phénomène corrélatif de vie ; il avait provoqué la fermentation complète d’un liquide sucré où n’étaient introduits que des matières minérales et une trace de levure, levure qui, au lieu de se détruire, vivait, bourgeonnait, se développait.
A ceux qui, croyant à la génération spontanée, ne voyaient dans les fermentations que des jeux du hasard, Pasteur, par des séries de preuves expérimentales, avait montré la cause de leur illusion en indiquant la porte d’entrée ouverte à des germes venant de l’extérieur. Il avait, en outre, enseigné la méthode des cultures pures. Enfin, dans ces attaques récentes où renaissaient tant de
vieilles querelles sur la transformation des espèces microscopiques les unes dans les autres, Pasteur, obligé à propos du mycoderma vini d'étudier de près cette prétendue transformation, qu’il avait crue lui-même possible, avait fait la clarté sur la petite enclave obscure qui restait dans son domaine inondé de lumière. » Il suffit de songer, a écrit M. Duclaux à propos de cette longue discussion avec Trécul, il suffit de songer qu’en niant la spécificité du germe , cette opinion nierait aujourd’hui la spécificité de la maladie, pour comprendre quelles obscurités elle eût apportées dans la pathologie microbienne, ü était donc important qu’elle fût deiacmée de tous les esprits, ’î