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CHAPITRE IX

La confusion des idées sur l’origine des maladies contagieuses et épidémiques allait recevoir tout à coup une immense clarté. Pasteur venait d’aborder l’étude de la maladie appelée charbon ou 'sang de rate. D’où venait cette maladie qui chaque année causait de si grandes ruines à l’agriculture? La Beauce et la Brie, la Bourgogne et le Nivernais, le Berry, la Champagne, le Poitou, le Dauphiné et l’Auvergne payaient tous les ans un tribut formidable à ce genre «de mort. En Beàuee, par exemple, dans un seul troupeau de moutons, 20 pour 100 mouraient. Dans. certaines parties de l’Auvergne c’était 10 ou 15 pour 100. Parfois da maladie allait même jusqu’au quart, au tiers, à la .moitié du troupeau. L’arrondissement de Provins subissait des pertes annuelles de plus de 500,000 francs. Là, comme à Fontainebleau, comme h Meaux, certaines fermes portaient de nom de fermes à charbon. On disait. ailleurs champs maudits montagnes maudites. 11 semblait qu’un sort fût jeté sur les troupeaux assez hardis pour traverser ces champs ou gravir ces montagnes. L’animal était presque toujours frappé en quelques heures. On voyait des moutons rester en arrière du troupeau, la tête baissée, des jambes chancelantes. Frissons, respiration haletante, déjections sanguinolentes, évacua-^ tions semblables parda bouche et les naseaux : la mort arrivait si vite que souvent le berger avait à peine eu de temps de s’apercevoir que l’animal était malade. Asphyxie ou «apoplexie, c’était quelque chose de foudroyant. Le cadavre se ballonnait rapidement. A la moindre déchirure, un sang noir, épais et visqueux s’.écoulait

De là le nom de charbon. Si l’on appelait encore cette maladie sang de rate, c’est qu’à l’autopsie on voyait cet organe prendre d’énormes proportions. Venait-on à l’ouvrir, c’était comme une bouillie noire. Sur certains points, la maladie prenait un caractère d’une extrême violence. De 1867 à 1870, dans le seul district de Novogorod, en Russie, om enregistra plus de 56,000 cas de mort par l’infection charbonneuse. Chevaux, bœufs, vaches, moutons, tout avait succombé. Atteintes de la contagion sous des formes diverses, — il suffit d’une piqûre ou d’une écorchure pour que bergers, bouchers, équarrisseurs, tanneurs s’inoculent la pustule maligne, — 528 personnes avaient péri.

Bien qu’un professeur à TEcole d’Alfort, M. Delafond, montrât à ses élèves, dès l’année 1838, qu’il y avait dans le sang charbonneux des petits bâtonnets, comme il les appelait, ce n’était alors pour lui et ses élèves qu’une sorte de curiosité sans importance scientifique. Da vaine, quand il reconnut en 1850, ainsi que Rayer, dans le sang des animaux morts du charbon ces bâtonnets, ces petits corps filiformes, se contenta, lui aussi, de les signaler. Cela lui semblait si peu de chose, que son observation n’est même pas mentionnée dans une première notice rédigée par lui-même sur ses travaux. Ce ne fut que onze ans plus tard, — frappé, comme il se plut à le reconnaître hautement, par la lecture du mémoire de Pasteur sur le ferment butyrique dont les petites baguettes cylindriques offrent tous les caractères de vibrions ou de bactéries, — que Davaine se demanda si les corpuscules filiformes vus dans le sang des moutons charbonneux n’agiraient pas à la manière d’un ferment et ne seraient pas cause de la maladie. En 1863, un médecin de Dourdan, voisin d’un fermier qui avait perdu en huit jours 12 moutons morts du charbon, envoya le sang d’un de ces moutons à Davaine qui s’empressa d’inoculer des lapins avec ce sang. 11 reconnut la présence de ces petits bâtonnets immobiles et transparents qu’il appela la bactéridie charbonneuse. Le mot bactéridie est le diminutif de bacterium^ genre de vibrions caractérisés par leur forme rectiligne. On pouvait croire que la cause du mal était trouvée, en d’autres termes que la

relation de ces bactéridies avec la maladie qui avait entraîné la mort ne pouvait être mise en doute. Mais deux professeurs du Valde-Grâce, Jaillard et Leplat, réfutèrent ces expériences.

Ils avaient fait venir, en plein été, d’un établissement d’équarrissage situé près de Chartres, un peu de sang charbonneux provenant d’une vache, sang qu’ils inoculèrent à des lapins. Les lapins étaient morts, mais sans présenter de bactéridies. Jaillard et Leplat affirmèrent que Taffection charbonneuse n’était pas une maladie parasitaire, que la bactéridie était un épiphénomène de la maladie et ne pouvait en être considérée comme la cause.

Davaine, refaisant les expériences de Jaillard et Leplat, trouva une nouvelle interprétation. La maladie que ses contradicteurs avaient inoculée, disait-il, n’était pas le charbon. Alors, au lieu de sang de vache, Jaillard et Leplat parlèrent de faire venir du sang de mouton charbonneux. Il fut facile à un vétérinaire de Chartres, M. Boutet, de répondre à ce désir. Quelques gouttes de sang furent envoyées. Sang de mouton ou sang de vache, les résultats furent les mêmes. Pas de bactéridies. Y avait-il donc deux maladies distinctes ? L’incertitude était dans tous les esprits.

D’autres observateurs étaient venus à leur tour. Un jeune médecin allemand, qui débutait dans une petite commune d’Allemagne, le D" Koch, avait eu l’idée, en 1876, de chercher un milieu de culture pour la bactéridie. Quelques gouttes d’humeur aqueuse, recueillies dans l’œil des bœufs ou des lapins, lui parurent favorables. Au bout de quelques heures de cette nutrition, les bâtonnets observés au microscope étaient de dix, de quinze, de vingt fois plus grands qu’au début. Ils s’allongeaient démesurément au point que tout le champ du microscope en était couvert. On aurait pu les comparer à un peloton de fil embrouillé. En examinant ces filaments dans leur lotigueur, le D"” Koch les vit, au bout d’un certain temps, rempli de petites taches espacées. C’était, çà et là, comme une ponctuation de spores. Dans une conférence scientifique à Glasgow, quelques mois après, Tyndall, qui savait intéresser par une perpétuelle variété de tons son auditeur ou son lecteur, disait familièrement que ces petits corps ovoïdes étaient contenus dan(

l’enveloppe du filament comme des pois dans leur cosse. Or, remarque intéressante, Pasteur, lorsqu’il étudiait, dans la maladie des vers à soie, le mode de reproduction des vibrions de la flacherie, les avait vus se fragmenter, former des spores, semblables à des corpuscules brillants; il avait démontré que ces spores pouvaient, ainsi que des graines et après plusieurs années, reprendre vie et continuer leur œuvre désastreuse. La bactéridie charbonneuse ou, comme on disait encore , le bacillus anthracis se reproduisait de cette manière. L’inoculation, faite par le D' Koch à des cochons d’Inde, à des lapins et à des- souris- provoquait le charbon aussi facilement et aussi fatalement que le sang des veines d’un animal mort charbonneux. Bâtonnets et spores donnaient ainsi le secret de la contagion. Il semblait que le fait fût établi, lorsque Paul Bert, au mois de janvier 1877, vint annoncer à la Société de biologie qu’il était « possible de faire périr le bacillus anthracis dans la goutte de sang par l’oxygène comprimé, d’inoculer ce qui reste et de reproduire la maladie et la mort sans . que la bactéridie se montrât... Les bactéridies, ajoutait-il, ne sont donc ni la cause, ni l’effet nécessaire de la maladie charbonneuse. Celle-ci est due à un virus. »

Pasteur aborda le sujet. Une petite goutte de sang d’un animal mort du charbon, une goutte microscopique, fut déposée, ensemencée, après les précautions > habituelles- de pureté, dans un ballon stérilisé qui contenait de Turine neutre ou légèrement alcahne. Le liquide de culture pouvait être également du bouillon ordinaire, du bouillon de ménage, ou encore de l’eau de levure de bière, l’un et l’autre neutralisés par la potasse. Au bout de peu d’heures, quelque chose de floconneux nageait dans -ce liquide. La bactéridie pouvait être vue, non sous la forme de bâtonnets courts et cassés, mais sous l’apparence de filaments enchevêtrés comme des écheveaux. Se* trouvant là en bon terrain de culture, elle s’étirait, elle s’allongeait. Une goutte de ce liquide prélevée dans le premier flacon servit à enseméncer un second flacon, dont une goutte servit de même à ensemencer un troi-» sième, et ainsi de suite jusqu’à un quarantième. La semence de

ces cultures successives provenait toujours d’une gouttelette de la culture précédente. Introduisait- on une gouttelette d’un de ces flacons sous la peau d’un lapin ou d’un cobaye, c’était la maladie charbonneuse, c'était la mort que l’on inoculedt. Mêmes symptômes, mêmes caractères que si l’on avait inoculé la goutte de sang primitive.

Que devenait, en présence des résultats de ces cultures successives, Thypothèse d’une substance inanimée, pouv2uit être contenue dans la première goutte de sang qui avait servi au premier ensemencement? Elle était diluée dans des proportions qu'on ne pouvait même plus imaginer. Dès lors, ce serait une absurdité, pensait Pasteur, d'admettre que la dernière virulence emprunte son pouvoir à un agent virulent existant dans la goutte du sang originaire. C'est à la bactéridie, qui s'est multipliée dans chaque culture, et à la bactéridie seule, qu’est dû ce pouvoir. La vie de la bactéridie avait fait la virulence. « Le charbon était donc bien, selon les expressions de Pasteur, la maladie de la bactéridie, comme la trichinose est la maladie de la trichine, comme la gale est la maladie de l'acarus qui lui est propre, avec cette circonstance toutefois que ^ charbon, le parasite, pour être aperçu, exige l’emploi du microscope» et de forts grossissements. » Après que la bactéridie eut présenté, au bout de quelques heures, d'un ou deux jours au plus, ces longs filaments, un autre spectacle suivit. Au milieu de ces filaments, apparaissaient des noyaux allongés, les germes, les spores, les graines qu'avait signalés le D' Koch. Ces spores, semées à leur tour dans du bouillon, reproduisaient les petits paquets filamenteux, les bactéridies. Pasteur faisait remarquer qu' « un seul germe de bactéridie dans la goutte ensemencée, se multiplie dans les heures suivantes et finit par remplir tout le liquide d'un feutrage de bactéridies si abondant qu’à l’œil nu on dirait qu'on a délayé dans le liquide une bourre de coton cardé ».

Un disciple qui allait être étroitement associé à ces travaux sur le charbon, M. Ghamberland, a défini ainsi ce que venait de faire Pasteur : « Par son admirable procédé des cultures en dehors de l'organisme, Pasteur montre que les bâtonnets qui existent dans le

sang et auxquels il conserve le nom de bactéridies, qui leur a été donné par Davaine, sont des êtres vivants pouvant se reproduire indéfiniment dans des liquides appropriés, à la façon d’une plante dont on ferait successivement des boutures pour la multiplier. La bactéridie ne se reproduit pas seulement sous la forme filamenteuse, elle peut aussi donner des spores ou germes, à la manière de beaucoup de plantes qui présentent deux modes de reproduction, par boutures et par graines. »

Le premier point était donc maintenant déterminé. Le terrain entrevu et abordé par Davaine, mais qu’il n’avait pas pu défendre contre les attaques, était désormais domaine scientifique, à l’abri de toute nouvelle tentative.

Restait pourtant à expliquer les expériences de Jaillard et Leplat. Comment avaient-ils provoqué la mort avec du sang d’un animal charbonneux et n’avaient-ils retrouvé aucune bactéridie ? C'est alors que Pasteur guidé, comme le disait Tyndall, par « son extraordinaire faculté de combiner les faits avec les raisons de ces faits », se plaça tout d’abord dans les conditions de Jaillard et Leplat qui avaient reçu, en plein été, du sang d’une vache et d’un mouton charbonneux, sang qui avait été évidemment prélevé plus de vingtquatre heures avant l’expérience. Pasteur, qui projetait d’aller sur p^ace, dans le clos d’équarrissage situé près de Chartres, recueillir iui-même du sang charbonneux, écrivit d’avance pour que l’on conservât pendant deux ou trois jours les cadavres des animaux morts du charbon. 11 arriva dans cet établissement, le 13 juin 1877, accompagné du vétérinaire, M. Boutet. Trois cadavres étaient étendus : un mouton mort depuis seize heures, un cheval dont la mort remontait à vingt ou vingt-quatre heures et enfin une vache morte depuis plus de quarante-huit heures, peut-être même depuis trois jours, car on l’avait amenée d’une commune assez éloignée. Le sang du mouton, dont la mort était récente, ne contenait que des bactéridies charbonneuses. Dans le sang du cheval on trouvait, outre les bactéridies, des vibrions de putréfaction. Ces vibrions dominaient plus encore dans le sang de la vache. Le sang du mouton, inoculé à des cochons dTnde, provoqua le charbon avec bactéridies

pures. Le sang du cheval et celui de la vache amenèrent une mort rapide sans bactéridies.

Dès lors, ce qui s'était passé dans les expériences de Jaillard et Leplat, ainsi que dans les expériences inachevées et incertaines de Davaine, devenait très simple pour Pasteur. Tout lui apparaissait avec une parfaite clarté. Et cette lumière s’allumait après une autre confusion causée par un nouvel expérimentateur qui était venu dire son expérience dix ans après les discussions de Jaillard, Leplat et Davaine.

C’était un vétérinaire de Paris, M. Signol. Il avait écrit à l’Académie des sciences qu’il suffisait d’assommer ou mieux, d'asphyxier un animal sain pour que, dans l’intervalle de seize heures au moins, le sang de cet animal, prélevé dans les veines profondes, devînt virulent. M. Signol avait cru voir des bactéridies immobiles et identiques aux bactéridies charbonneuses; mais ces bactéridies, disait-il, étaient incapables de pulluler dans les animaux inoculés. Toutefois le sang était tellement virulent que les animaux succombaient rapidement d’une mort analogue à celle causée par le

charbon. Une commission fut nommée pour vérifier le fait. Pasteur

en fit partie avec son confrère BouiUaud, toujours si vif, si alerte, malgré ses quatre-vingts ans, et qui avait moins l’air d’un vieillard que d’un jeune homme ridé, et son autre confrère Bouley, de vingt ans plus jeune que BouiUaud, Bouley le premier vétérinaire de France qui ait siégé à l’Institut. « Il marquait bien, » suivant le mot familier que l’on emploie au régiment. Haute taiUe, regard droit, clair, bienveillant, moustache un peu blanchie qui tombait, sans la cacher, sur une bouche spiritueUe et narquoise. Sa physionomie était toute de vaiUance et de beUe humeur. Il était heureux de mettre son talent d’orateur et d’écrivain au service de ceux qui travaillaient pour exposer ou répandre des idées. Il ne devait pas tarder à être Tardent, l’infatigable propagateur des découvertes de celui qu’il appelait « le maître ».

Le jour où se réunit cette commission, M. Signol montra le cadavre d’un cheval qu’il avait sacrifié la veille pour cette expérience. Il l'avait asphyxié en pleine SEUité. Pasteur découvrit dans

les veines profondes de ce cheval et montra à Bouley, ainsi qu'à MM. Joubert et Chamberland, un long vibrion, translucide au point d’échapper facilement au regard, rampant, flexueux et qui, d’après une comparaison de Pasteur, écartait les globules du sang comme un serpent écarte l’herbe dans les buissons. C’était le vibrion septique. Du péritoine où il pullule, ce vibrion passe, quelques heures après la mort, dans le sang. Il représente comme l’avant-garde des vibrions de putréfaction. Or, en demandant du sang charbonneux, Jaillard et Leplat avaient reçu du sang à la fois charbonneux et septique. La septicémie, si prompte dans son action que des moutons ou des lapins inoculés succombent en vingt-quatre ou trentesix heures, avait fait périr les lapins de JaiUard et Leplat. C’était également la septicémie provoquée par- ce vibrion (ou les germes de ce vibrion, car lui aussi a des germes), que M. Signol avait, tranquillement et à son insu, inoculée aux animaux soumis à ces expériences. Des cultures successives de ce vibrion septique permirent à Pasteur de montrer, comme il l’avait fait pour la bactéridie charbonneuse, qu’une goutte de ces cultures -provoquait chez un animal la septicémie. Mais -tandis que la bactéridie charbonneuse es- aérobie, le vibrion septique, étant anaérobie, doit être cultivé dans le vide ou dans l’acide carbonique. Et cultivant alors ces bactéridies et ces vibrions avec autant de soin que certains hollandais des variétés de tulipes. Pasteur arrivait à séparer la bactéridie charbonneuse et le vibrion septique quand ils étaient temporairement associés. Etait-ce une culture au contact de l’air, on n’avail que la bactéridie. Etait-ce une culture «à l’abri de l’air, on n’avait que le vibrion septique. Restait à expliquer ce qi^p Pasteur appelait le fait Paul Bert. Ce fut bien simple. Le sang que Paul Bert avait reçu de Chartres était de la même qualité que celui qui avait été adressé à Jaillard et Leplat : c’était un sang non seulement charbonneux, mais déjà septique. Si les filaments de bactéridies ou les filaments de vibrions septiques peuvent périr sous l’oxygène comprimé, il n’en va pas de même des corpuscules-germes» Ceux-là sont tenaces. On peut les chauffer un grand nombre d’heures à 70® sans les faire périr, on peut même les soumettre à une tempé-

rature de 95*. Action du vide, acide carbonique, oxygène comprimé, rien ne leur fait. Les bactéridies- filamenteuses étaient donc tuées par Paul Bert sous Tinfluence de la pression, mais- comme les germes ne. s’en portaient pas plus mal, ces germes redonnaient la maladie charbonneuse. Paul Bert vint au laboratoire de Pasteur. 11 vérifia les faits, contrôla les expériences. Le 23 juin 1877, il se rendit à lai Société de biologie et s’empressa de reconnaître qu’il s’était trompé. Gela avec une loyauté toute française, selon le mot de Pasteur.

Malgré ce témoignage, et quelle que fût l’admiration pour Pasteur de certains médecins, — entre autres Henri Gueneau de Mussy, qui publia, précisément dans cette année 1877, un aperçu de la théorie du germe-contage et de l’application de cette théorie à l’étiologie de la fièvre typhoïde, — la lutte continuait entre les doctrines de Pasteur: et les doctrines médicales. Elle couvait, se montrait parfois çà et là, en attendant le moment où elle pourredt éclater. C’est ainsi que dans la longue discussion qui s’ouvrit à l’Académie de médecine sur la fièvre typhoïde, discussion qui dura des mois et des mois pour reprendre encore quelques- années plus tard, des maîtres de la parole médicale, faisant le procès de cette théorie des germes, proclamaient la spontanéité méconnue de l’organisme vivant. La fièvre typhoïde, disaient-ils, était engendrée en nous-mêmes et par nouS-mêmes. Tandis que Pasteur avait la conviction que les maladies virulentes et contagieuses arriveraient un Jour, — etic’était là le-but suprême de toute son œuvre, — à être rayées - des préoccupations, des- angoisses - et des deuils de l’humanité, et que les infiniment petits, connus, isolés, étudiés, seraient enfin vaincus, on allait répétant que c’était autant de rêveries et d’utopies. Les vieux professeurs qui avaient édifié leur carrière sur un ensemble d’idées dont ils faisaient la vérité médicale, étourdis par toutes ces choses nouvelles, essayaient, comme Piorry, de rappeler l’attention sur leurs écrits d’autrefois. « Ce n’est pas la maladie, être abstrait, disait Piorry, qu’il s’agit de traiter, c’est le malade qu’il faut étudier avec le plus- grand soin par tous les moyens physiques, chimiques et cliniques que la science comporte. »

La contagion que Pasteur faisait voir, qui apparaissait si nettement dans les désordres que montraient les cadavres des cobayes charbonneux, le ventre ouvert, les quatre pattes épinglées sur une planchette d’autopsie, était comptée pour rien. Quant à Tassimi- \ation d'une expérience de laboratoire sur des lapins et des cochons d’Inde à ce qui se passait dans la pathologie humaine, on devine combien c'était chose négligeable pour ceux qui n'admettaient même pas la possibilité d'une comparaison entre la médecine vétérinaire et la médecine proprement dite. C'est ce milieu hostile qu’il serait intéressant de reconstituer afin d’apprécier ce qu’il fallut à Pasteur d'efforts de volonté pour triompher des obstacles qui lui étaient suscités de toutes parts dans le monde médical et dans le monde vétérinaire.

Le professeur de l'Ecole d'Alfort, Colin, qui, depuis dix à douze ans, avait fait, disait-il, plus de cinq cents expériences sur le charbon, ne tarda pas, après les notes de Pasteur sur la bactéridie charbonneuse, à exposer, en dix-sept pages, lues à l'Académie de médecine le 31 juillet, que les résultats des expériences de Pasteur n'avaient pas l’importance que Pasteur leur attribuait. Parmi tant d'objections formulées, il y en avait une capitale, aux yeux de Colin ; c’était l’existence d’un agent virulent placé dans le sang à côté des bactéridies.

Bouley, qui venait de communiquer à l'Académie .des sciences une note d'un professeur à l'Ecole vétérinaire de Toulouse, M. Toussaint, dont les expériences concordaient avec celles de Pasteur, avait été cependant quelque peu ému par la lecture de Colin. 11 écrivit dans ce sens à Pasteur, qui était alors dans le Jura où il passait les vacances. Pasteur lui adressa une lettre aussi vigoureuse qu'une de ses répliques à l'Académie.

« Arbois, 18 août 1877. Mon cher confrère... je m'empresse de vous répondre. Oh ! que j'aurais envie de prendre à la lettre l'honneur que vous me faites en m’appelant « votre maître » et de vous donner une bonne et verte leçon, homme de peu de foi, qui paraissez avoir été touché par la lecture de M. Colin à l’Académie de médecire, puisque vous dissertez encore sur la possibilité d’un agent

virulent, et que vos incertitudes semblent calmées par une note nouvelle présentée par vous lundi dernier à l’Académie des sciences.

« Laissez-moi vous dire, en toute franchise, que vous n’êtes pas assez pénétré des enseignements que renferment les lectures que j’ai faites, en mon nom et au nom de M. Joubert, à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine. Croyez-vous donc que je les aurais faites ces lectures, si elles avaient eu besoin des confirmations dont vous me parlez, ou si les contradictions de M. Colin avaient pu les atteindre ? Vous savez bien quelle est ma situation dans ces graves controverses ; vous savez bien qu’ignorant, comme je le suis, de toutes les connaissances médicales et vétérinaires, je serais immédiatement taxé de présomption, si j’avais la témérité de prendre la parole sans être armé pour le combat, la lutte et la victoire. Tous, à l’envi, et avec raison, vétérinaires et médecins, vous me jetteriez la pierre si j’apportais dans vos débats des semblants de preuves.

M Comment n’avez- vous pas remarqué que M. Colin a travesti, je devrais même dire supprimé, parce qu’elle gênait ses croyances, l’importante expérience des cultures successives de la bactéridie dans l’urine ? Mêler une goutte de sang charbonneux à de l’eau, à du sang pur, à du sérum ou à l’humeur de l’œil, comme l’ont fait Davaine, Koch et M. Colin lui-même, puis inoculer une partie du mélange et provoquer la mort, c’est laisser le doute dans l’esprit sur la cause de la virulence, principalement depuis les célèbres expériences de Davaine sur la septicémie. Tout autre est notre expérience... »

Et Pasteur montrait comment de cultures en cultures artificielles il arrivait à la cinquantième, à la centième, et comment il suffisait d’une, goutte de cette centième culture, identique à la première, pour déterminer la mort aussi sûrement qu’avec une goutte de sang charbonneux.

Les mois passaient et il en était peu qui ne fussent, — ainsi que l’avait souhaité Pasteur pour ses années de jeunesse, — marquées par im progrès. Dans une lettre intime à son vieux camarade et ami d’Arbois, Jules Vercel, il écrivait, le 11 février 1878 : « Je suis très occupé. Jamais, à aucune époque de ma carrière scientifique

je n’ai tant travaillé, ni été tant intéressé par les résultats de mes recherches qui jetteront, je Tespère, de nouvelles et grandes lumières sur certaines branches très importantes de la médecine et de la chirurgie. »

Devant ces découvertes successives c’était à qui dirait son mot. Tant de faits accumulés étaient cependant regardés de ‘haut par cette catégorie de gens à qui un mélange d’ignorance, de dédain et de parti pris donne un ton assuré. En revcmche, il y en avait d’autres, et parmi eux on comptait les plus grands, qui proclamaient impérissables les travaux de Pasteur et trouvaient que le mot de théorie dont se servait Pasteur méritait d’être changé en celui de doctrine. Un de ceux qui avaient le droit de parler ainsi en pleine connaissance de cause était le D*" Sédillot. .Son esprit critique, avisé, Favait empêché de ressembler à tant d’autres vieillards qui, selon une comparaison de Sainte-Beuve, arrêtent leur montre à un moment donné, et ne savent et ne veulent plus compter les heures du progrès. Cet ancien directeur de l’Ecole du service de santé militaire de Strasbourg, qui était à la retraite en 1870, avait repris, on s’en souvient peut-être, son poste de chirurgien volontaire dès l’engagement de Wissembourg. Ce fut de l’ambulance de Hagueneau qu’il adressa à l’Académie des sciences, dont il était correspondant, une lettre! sur la mortahté effrayante des blessés, mortalité qui défiait ses soins et déconcertait son dévouement. Très modeste, il appelait la sollicitude de ses confrères sur le problème de l’infection purulente, de la pourriture d’hôpital. L’Académie Favait nommé, après la guerre, membre titulaire. Nul ne suivait les travaux de Pasteur avec plus d’attention que ce grand vieillard de soixante-quatorze ans, à la physionomie sévère et triste. Il était de ceux qui avaient été arrachés à la terre d’Alsace iet qui ne s’en consolaient pas. Au mois de mars 1878, il lut- à l’Académie une note intitulée : De l’influence des travaux de ‘M. Pasteur sur les progrès de la chirurgie.

Ces découvertes qui avaient, disait-il, profondément modifié l’état de la chirurgie et en particulier le traitement des plaies, il les mon-

irait pouvant toutes se rattacher à un principe. Ce principe descendait aux faits partiels, expliquait les succès de Lister, comment certaines opérations étaient devenues possibles et comment certaines guérisons, inespérées autrefois, étaient maintenant signalées de toutes parts. Le véritable progrès était là. Et Sédillot concluait par un dernier paragraphe qui mérite d’être recueilli, lui aussi, comme le précieux commentaire d’un contemporain : « Nous aurons assisté à la conception et à la naissance d’une chirurgie nouvelle, fîUe de la science et de l’art, qui ne sera pas une des moindres merveilles de notre siècle et à laquelle les noms de Pasteur et de Lister resteront glorieusement attachés. »

Sédillot, dans cette communication, inventa un néologisme poui caractériser tout cet ensemble d’organismes et d’infiniment petits : vibrions, bactéries, bactéridies, etc. Il proposa de les désigner tous sous le terme générique de microbe. Ce mot avait, aux yeux de Sédillot, l’avantage d’être court et d’avoir une signification générale. Toutefois, pris de scrupule avant de l’employer, il consulta Littré qui lui répondit le 26 février 1878 :

« Très cher confrère et ami, microbe et microbie sont de très bons mots. Pour désigner les animalcules je donnerais la préférence à microbe, d’abord parce que, comme vous le dites, il est plus court, puis parce qu’il réserve microbie., substantif féminin, pour la désignation de l’état de microbe. »

Certains linguistes se donnèrent carrière, au nom du grec, pour critiquer la formation du mot. Microbe, disaient-ils, signifie plutôt animal à vie courte qu’animal infiniment petit. Littré donna un second certificat de vie au mot microbe :

« Il est bien vrai, écrit-il à Sédillot, que jjiixpoêtoç et paxpoêtos signifient, dans la grécité, à courte vie et à longue vie. Mais, comme vous le remarquez justement, il s’agit non pas de la grécité proprement dite, mais de l’emploi que notre langage scientifique fait des radicaux grecs. Or la langue grecque a êioç, vie, êtoûv, vivre, Stouç, vivant, dont le radical peut très bien figurer sous la forme de he ou bie avec le sens de vivant dans aérobie, anaérobie, microbe. Mon sentiment est de ne pas répondre à la critique et de laisser le

mot se défendre lui-même, ce qu’il fera sans doute. » Pasteur, en l’adoptant, allait lui faire faire le tour du monde.

Si, pendant ce mois de mars 1878, Pasteur avait été heureux d’entendre, à TAcadémie des sciences, les paroles de Sédillot, avant-courrières de la postérité, il avait entendu à l’Académie de médecine des communications d’un tout autre genre. Colin d’Alfort, de la place isolée où se plaisait sa misanthropie, avait recommencé ses critiques contre Pasteur d’une voix processive qu’il cadençait lentement, uniformément, quelle que fût la variété des objections. Gomme il parlait incessamment d’un état de virulence charbonneuse sans bactéridies. Pasteur impatienté pria l’Académie de nommer une commission qui serait juge.

« Quand, disait-il, la lumière a été faite sur un sujet par des preuves expérimentales sérieuses et non réfutées, il ne faut pas que la science traîne à sa suite des assertions sans preuves qui remettent tout en question. Je demande expressément que M. Colin soit mis en demeure de démontrer ce qu’il avance, d’autant plus que son assertion implique cette autre, qu’une matière organique, ne renfermant ni bactéridies, ni germes de bactéridies, produit dans le corps d’un animal vivant des bactéridies charbonneuses. C’est la génération spontanée de la bactéridie. »

Comment Gohn, — homme de labeur s’il en fût, qui dans les premières pages de son Traité de physiologie comparée des animaux avait rendu hommage à la méthode d’observation et d’expérience, seule capable, disait-il, de conduire à de grands résultats, — se laissait-il emporter, en face d’un des plus beaux exemples de cette méthode, à un esprit de défiance et de négation ? Il est vrai que, dans ces mêmes pages, on pouvait relever, çà et là, une pointe de critique contre certains contemporains en général, et contre Claude Bernard en particulier. Mais ce qui n’était alors que contradiction passagère était devenu contradiction permanente. 11 suffisait que Pasteur dît blanc pour que Colin répondît noir. En séance, hors de séance, se répandant en longs discours, ou glisstnt des petites remarques murmurées, il était toujours d’un avis opposé. Pasteur avait dit que les oiseaux et, notamment les poules û®

prenaient pas la maladie charbonneuse. Colin s’était empressé de dire que nen n’était plus facile que de donner le chai'bon aux poules. Il l’avait dit au moment même où Pasteur s’était borné à constater le contraire dans une lecture du 17 juillet 1877. Colin venait précisément de demander à Pasteur de lui remettre une culture de bactéridies. Pasteur le pria, puisque les poules contractaient si facilement le charbon, d’avoir la bonté, en échange de l’échantillon de bactéridies, de vouloir bien lui apporter une poule charbonneuse. Parole dite, promesses échangées. L’histoire de la poule de Colin, Pasteur devait la rendre célèbre par un récit fait au mois de mars 1878. Ce fut comme un intermède au miheu de ces discussions techniques.

Pasteur, rappelant sa communication de juillet 1877 sur le charbon, racontait la chose ainsi : « A la fin de la semaine (de cette semaine de juillet), je vois entrer M. Colin dans mon laboratoire et, avant même de lui serrer la main, je lui dis : a Et ma poule charbonneuse, vous ne l’avez donc pas ? » M. Colin me répondit : « Ayez confiance en moi, vous l’aurez la semaine prochaine. » « Je partis en vacances. Aussitôt après mon retour, et à la première séance de l’Académie à laquelle j’assistai, je me dirigeai vers M. Colin et je lui dis : a Et ma poule devant mourir du charbon, où est-elle ? — Je viens, me répondit M. Colin, de reprendre mes expériences sur le charbon ; dans quelques jours je vous porterai une poule charbonneuse. » Les jours et les semaines s’écoulèrent, non sans de nouvelles instances de ma part et de nouvelles promesses de M. Cohn. Un jour, il y a deux mois environ, M. Colin m’avoua qu’il s’était trompé autrefois et qu’il ne lui était pas possible de donner le charbon aux poules. « Eh bien ! mon cher confrère, ajoutai-je, je vous montrerai qu’il est possible de donner le charbon aux poules, et c’est moi qui vous por.erai un jour, à Alfort une poule devant mourir du charbon. »

a J’ai raconté à l’Académie cette histoire de la poule tant promise par M. Colin, afin de bien montrer que notre collègue n'avau jamais contredit nos observations sur le charbon que d'une laçoA fort peu sérieuse, «

Colin, après avoir commencé par parler de beaucoup d’autres choses, finit par dire : « Je regrette de n’avoir pu jusqu’ici remettre à M. Pasteur une poule malade ou morte du charbon. Les deux que j’avais achetées à cet effet ont été inoculées plusieurs fois dans des séries de piqûres avec un sang très actif. Ni l’une ni l’autre n’est devenue charbonneuse. Peut-être l’expérience aurait-elle réussi après de nouvelles tentatives, mais un chien vorace y a mis fin en mangeant un beau jour les deux bêtes dont on avait probablement mal fermé la cage. »

Le mardi qui suivit cet incident, le 19 mars 1878, ceux qui passaient rue d’Ulm virent avec quelque surprise Pasteur tenant gaiement à la main une cage où l’on voyait trois poules, l’une morte, les deux autres vivantes. Ainsi chargé, il monta dans un fiacre qui le conduisit à l’Académie de médecine. Au commencement de la séance, il déposa sur le bureau cette cage inattendue. U expliqua ]ue la poule morte avait été inoculée du charbon l’ avant-veille, ie dimanche à midi, par cinq gouttes d’eau de levure, employée comme liquide nutritif pour une semence de bactéridies parfaitement pures, qu'elle était morte le lundi soir à cinq heures, après vingt-neuf heures d’inoculation. Il expliqua en outre, en son nom et au nom de MM. Joubert et Ghamberland, comment, en présence de ce laii curieux que les poules étaient réfractaires au charbon, ils avaient eu l’idée de rechercher si cette préservation singulière et restée jusque-là si mystérieuse n’avait pas sa cause dans la température du corps des poules, « plus élevée de quelques degrés que la température du corps de toutes les espèces animales que le charbon peut décimer ».

Cette idée préconçue fut suivie d’une expérience ingénieuse. Pour abaisser de quelques degrés la température du corps d’une poule inoculée, on lui donna un bain où le tiers du corps plongeait et était maintenu. Quand on la traite ainsi, la poule meurt le lendemain, disait Pasteur. « Tout son sang, la rate, le ptiumon, ie foie, sont remphs de bactéridies charbonneuses susceptn^les de cultures ultérieures, soit dans des hquides inertes, soit dans le corps des anima*ix. Nous n’avons pas eu jusqu’ici une seule excepUoti. »

Pour témoigner du succès de cette expérience, la poule blanche gisait au fond de la cage. Gomme il ne manquait pas de gens, même à l'Académie, qui auraient pu accuser le bain prolongé d’avoir amené la mort, une des deux poules vivantes, la poule au plumage grisâtrp et qui ne demandait qu’à sortir de l’Académie, avait été placée dans un bain pendant le même temps et à la même température. Restait la troisième, une poule noire qui s’agitait, très vaillante. Elle avait été inoculée du charbon en même temps que la poule blanche, avec le même liquide charbonneux. Elle en avait même reçu dix gouttes au beu de cinq pour rendre le résultat comparatif plus probant. Elle n’avait pas été soumise au traitement du bain. Vous voyez que sa santé est parfaite, disait Pasteur. « On ne peut donc douter que la mort de la poule blanche soit due uniquement à l’inoculation charbonneuse, et d’ailleurs les bactéridies qui remplissent son corps en font foi. »

Il y avait à faire une quatrième expérience sur une quatrième poule. Mais il aurait fallu que l’Académie de médecine tînt séance de nuit. Faute de temps, la chose ne put être essayée que plus tard au laboratoire. Une poule inoculée du charbon pouvait-elle, par le simple fait d’être retirée de son baquet d’eau, entrer en convalescence et se guérir? On en prit une; elle fut inoculée, maintenue prisonnière dans un bain, les pattes attachées au fond du baquet, jusqu’au moment où l’on constata que la maladie charbonneuse l’envahissait. Retirée alors de ce bain, la poule mouillée était emmaillottée de coton et réchauffée dans une étuve à 35°. La bactéridie, arrêtée dans son développement, disparaissait; elle était résorbée dans le sang. La poule était sauvée. Remise dans une cage du sous-sol du laboratoire, elle attendait quelque autre destin d’inoculation. Que d’idées se levaient devant l’esprit de ceux qui suivaient de pareilles expériences ! Une température de 42°, qui est la température des poules, descendant seulement à 38°, et voUà une réceptivité provoquée. Il suffisait donc que la température de la poule réfractaire au charbon se rapprochât, par immersion, de la température d’un lapin ou d’un cochon d’Inde pour que la poule ne fût plus qu’une victime comme eux.

Maladie, mort, influence d’un milieu, c’étaient inductions de toutes sortes.

Dans cette même période, entre les enthousiasmes de Séilillot et les attaques de Colin, on pouvait trouver une autre note, une note moyenne, qui correspondait assez exactement à l’état d’esprit attentif de quelques médecins et de quelques chirurgiens qui s’empressaient d’enregistrer ces résultats, de les célébrer et de finir par un mélange d’admiration et d’attente.

Ces faits, écrivait un rédacteur de la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie^ M. LerebouUet, dans un compte rendu de la séance de l’Académie de médecine, ces faits « éclairent d’un jour nouveau la théorie de la genèse et du développement des bactéridies charbonneuses. Ils seront vérifiés et contrôlés par de nouveaux expérimentateurs, et il semble très probable que M. Pasteur, qui n’apporte jamais à la tribune académique aucune assertion prématurée ou conjecturale, en déduira au point de vue de l’étiologie des maladies virulentes des conclusions d’un grand intérêt. »

Même à ceux qui, comme M. LerebouUet, admiraient le plus Pasteur, il semblait qu’on ne dût pas donner immédiatement aux microbes une place aussi prépondérante. A la fin de ce compte rendu, daté du 22 mars 1878, il rappelait qu’une discussion était ouverte à l’Académie de médecine et que le chirurgien M. Léon Le Fort n’admettait pas la théorie des germes dans ce qu’eUe avait d’absolu. Certes M. Le Fort reconnaissait « tous les services que les études du laboratoire ont rendus à la chirurgie en appelant l’attention sur certains accidents des plaies et en provoquant de nouveUes recherches faites en vue d’améliorer les méthodes de pansement »... a Gomme tous ses confrères de l’Académie, comme notre éminent maître M. SédUlot, ajoutait M. LerebouUet, M. Le Fort rend hommage aux travaux de M. Pasteur ; mais il reste dans son rôle de clinicien en faisant quelques réserves au sujet de toutes leurs applications à la chirurgie. »

Ces réserves avaient été vives. M. Le Fort disait en propres termes : « Cette théorie dans ses applications à la clinique chirurgicale est absolument inacceptable. » Pour lui, l’infection purulente

primitive, bien que venant de la plaie, naissait sous l’influence de phénomènes locaux et généraux intérieurs et non extérieurs au malade. Ces deux mots, M. Le Fort les soulignait. 11 pensait que l’économie avait le pouvoir de faire l’infection purulente, sous des influences diverses. Il y avait un poison septique créé, un poison né spontanément, qui se propageait ensuite à d’autres malades par les intermédiaires, c’est-à-dire les instruments, les objets des panse ments, les mains du chirurgien. Mais à l’origine, avant la propagation du germe-contage, il y avait infection purulente primitive-

ment et spontanément développée. Et, pour résumer avec force ce qu’il enseignait et ce qu’il écrivait sur ce point, M. Le Fort disait, en pleine séance de l’Académie de médecine : « Je crois à V intériorité du principe de l’infection purulente chez certains malades ; c’est pour cela que je repousse l’extension à la chirurgie de la théorie des germes qui proclame \ extériorité constante de ce principe. »

Pasteur s’était levé.

« Avant que l’Académie accepte les conclusions de la lecture qu’elle vient d’entendre, — dit-il de cette voix pleine d’énergie qui était si bien la voix adéquate à la fermeté de ses principes scientifiques, — avant la condamnation de la théorie des germes en pathologie, je serais heureux qu’elle voulût bien attendre l’exposé des recherches que je poursuis en collaboration de MM. Joubert et Chamberland. »

Son impatience de prendre la parole dans ce débat, où il s’agissait de savoir si oui ou non la médecine et la chirurgie donneraient à la théorie des germes une place décisive, était tellement forte que séance tenante il formula, comme autant de têtes de chapitres, des propositions sur la septicémie ou l’infection putride, sur le vibrion septique proprement dit, sur les germes de ce vibrion pouvant former poussière que le vent transporte, que les eaux tiennent en suspension, sur la vitalité de ces germes. Il attira l’attention sur les méprises auxquelles on s’exposait si, dans cette connaissance nouvelle de ces petits êtres, on ne tenait compte que de leur aspect morphologique. « Le vibrion septique par exemple.

disait-il, passe, suivant les milieux où on le cultive, par des formes, par des longueurs, par des grosseurs si différentes qu’on croirait avoir sous les yeux des êtres spécifiquement séparés les uns des autres. »

Ce fut le 30 avril 1878 qu’éclata cette communication fameuse sur la théorie des germes, faite en son nom eî au nom de MM. Jouberl et Ghamberland. Plus de phrases rapides, plus d’aphorismes comme au moment de la discussion; un exorde grand et fier :

« Les sciences gagnent toutes à se prêter un mutuel appui. Lorsque, à la suite de mes premières communications sur les fermentations, en 1857-1858, on put admettre que les ferments proprement dits sont des êtres vivants, que des germes d’organismes microscopiques abondent à la surface de tous les objets, dans l’atmosphère et dans les eaux, que l’hypothèse d’une génération spontanée est présentement chimérique, que les vins, 'la bière, le vinaigre, le sang, l’urine et tous les liquides de l’économie n’éprouvent aucune de leurs altérations communes au contact de l’air pur, la médecine et la chirurgie jetèrent les yeux sur ces clartés nouvelles. Un médecin français, le D’’ Davaine, fit la première application heureuse de ces principes à la médecine, en 1863. »

Dans ces quelques lignes se trouvaient rassemblés des sujets d’étude qui, passant des recherches industrielles à des recherches physiologiques, paraissaient, à première vue, bien étrangers les uns aux autres. Mais les barrières qui séparent les sciences, et qui sont imaginées sans doute pour ménager les forces humaines dans certaines limites, semblaient tout à coup s’abaisser. N’avait-on pas, du reste, l’exemple le plus saisissant du côté factice des séparations et des catégories lorsqu’un savant tel que Pasteur, qui avait été élu à l’Académie des sciences comme minéralogiste, montrait, par l’enchaînement de ses études depuis plus de trente ans, que la science est une et qu’elle embrasse tous les sujets ? A peine l’attention des assistants avait-elle été sollicitée vers ces rapprochements inattendus que déjà Pasteur s’empressait de relier

aux recherches de la veille sur l’étiologie du charbon, ses recherches présentes sur la septicémie. Il revint rapidement sur les heureux succès des cultures de la bactéridie charbonneuse et sur la preuve certaine, indiscutable, que la dernière aussi bien que la première culture agissait dans le corps des animaux en leur donnant le charbon. Puis il avoua la lacune qui s’était ouverte tout d’abord dans l’application d’une méthode semblable pour cultiver le vibrion septique. « Toutes nos premières expériences ont échoué, disait-il, malgré la variété des milieux de culture dont nous nous sommes servis : eau de levure de bière, bouillon de viande, etc. »

L’idée que ce vibrion pourrait être un organisme exclusivement anaérobie et que la stérilité des liquides ensemencés devait tenir à ce que le vibrion était tué par l’oxygène de l’air en dissolution dans ces liquides ; le rapprochement qu’offraient des faits de même ordre quand il s’agissait du vibrion de la fermentation butyrique, qui non seulement vit sans air, mais que l’air tue ; puis les essais dans le vide ou en présence du gaz acide carbonique pour cultiver le vibrion septique ; la réussite de ces deux tentatives ; et, comme corollaire de ces résultats, la preuve donnée que l’action de l’air tue les vibrions septiques, qu’on les voit alors sous forme de fils mouvants se détruire et disparaître , en quelque sorte brûlés par l’air : — tout cela Pasteur l’exposait magistralement. Puis, dan? une pensée qui était comme une baie largement ouverte au miheu du détail de tant d’expériences, il disait :

a S’il est terrifiant de penser que la vie puisse être à la merci de la multiplication de ces infiniment petits, il est consolant aussi d’espérer que la science ne restera pas toujours impuissante devant de tels ennemis, lorsqu’on la voit, prenant possession de leur étude, nous apprendre, par exemple, que le simple contact de l’air suffit parfois pour les détruire... Mais si l’oxygène détruit les vibrions, continuait-il en allant au-devant des arguments de son auditoire, comment donc la septicémie peut-elle exister, puisque l’air atmosphérique est partout présent? Gomment accorder ces faits avee la théorie des germes ? Comment du sang exposé au contact de l’air peut-il devenir septique par les poussières que l’air renferme ? Tout

est caché, obscur, et matière à discussion quand on ignore la cause des phénomènes ; tout est clarté quand on la possède. »

Dans un liquide septique et exposé au contact de Tair, les vibrions meurent et disparaissent. Mais, au-dessous de ces couches supérieures, dans les couches profondes, — et il suffît d’un centimètre d’épaisseur du liquide septique pour que le mot couches profondes soit une expression juste, — « les vibrions, disait Pasteur, protégés contre l’action de l’oxygène par leurs frères qui périssent au-dessus d’eux, continuent à se multiplier par scission ; puis, peu à peu ils passent à l’état de corpuscules-germes avec résorption du restant du corps du vibrion filiforme. Alors, à la place des fils mouvants de toutes dimensions linéaires, dont la longueur dépasse souvent le champ du microscope, on ne voit plus qu’une poussière de points brillants isolés ou enveloppés d’une gangue amorphe, à peine visible. Et voilà formée, vivante de la vie latente des germes, ne craignant plus faction destructive de l’oxygène, voilà, dis-je, formée la poussière septique, et nous sommes armés pour l’intelligence de ce qui tout à l’heure nous paraissait si obscur ; nous pouvons comprendre l’ensemencement des liquides putrescibles par les poussières de l’atmosphère ; nous pouvons comprendre la permanence des maladies putrides à la surface de la terre ».

Brusquement encore s’ouvrait une nouvelle parenthèse pleine de lumière sur les maladies a transmissibles, contagieuses, infectieuses, dont la cause réside essentiellemement et uniquement dans la présence d’organismes microscopiques... C’est la preuve, expliquait-il, que, pour un certain nombre de maladies, il faut abandonner à tout jamais les idées de virulence spontanée, les idées de contage et d’éléments infectieux naissant tout à coup dans le corps de l’homme et des animaux et propres à donner origine à des maladies qui vont se propager ensuite, sous des formes cependant identiques à elles-mêmes ; toutes opinions fatales au progrès médical et qu’ont enfantées les hypothèses gratuites de génération spontanée, de matières albuminoïdes-ferments, d’hémiorganisme, d’archebiosis et tant d’autres conceptions sans fondement dans l’observation » .

Une expérience curieuse qui devait encore, au jugement de

Pasteur, être méditée par les chirurgiens, était Texpérience suivante. Après avoir pratiqué, à l’aide d’un coup de bistouri, une petite fente dans l’épaisseur des tissus d’un gigot, il y faisait pénétrer une goutte de culture du vibrion septique. Le vibrion faisait son œuvre. « La chair, dans ces conditions, disait Pasteur, est toute gangrenée, verte à sa surface, gonflée de gaz, s’écrase facilement en donnant une bouillie sanieuse dégoûtante. » Alors par une association d’idées immédiate, il s’adressait aux chirurgiens de l’Académie :

« Cette eau, cette éponge, cette charpie avec lesquels vous lavez ou vous recouvrez une plaie y déposent des germes qui, vous le voyez, ont une facilité extrême de propagation dans les tissus et qui entraîneraient infailliblement la mort des opérés dans un temps très court si la vie, dans ces membres, ne s’opposait à la multiplication de ces germes. Mais, hélas ! combien de fois cette résistance vitale est impuissante, combien de fois la constitution du blessé, son affaiblissement, son état moral, les mauvaises conditions du pansement n’opposent qu’une barrière insuffisante à l’envahissement des infiniment petits dont vous l’avez recouvert, à votre insu, dans la partie lésée. Si j’avais l’honneur d’être chirurgien, pénétré comme je le suis des dangers auxquels exposent les germes des microbes répandus à la surface de tous les objets, particulièrement dans les hôpitaux, non seulement je ne me servirais que d’instruments d’une propreté parfaite, mais, après avoir nettoyé mes mains avec le plus grand soin et les avoir soumises à un flambage rapide, ce qui n’expose pas à plus d’inconvénients que n’en éprouve le fumeur qui fait passer un charbon ardent d’une main dans l’autre, je n’emploierais que de la charpie, des bandelettes, des éponges préalablement exposées dans un air porté à la température de 130 à 150° ; je n’emploierais jamais qu’une eau qui aurait subi la température de 110 à 120°. Tout cela est très pratique. De cette manière, je n’aurais à craindre que les germes en suspension dans l’air autour du lit du malade ; mais l’observation nous montre chaque jour que le nombre de ces germes est pour ainsi dire insignifiant à côté de ceux qui sont répandus dans J es pous-

sières à la surface des objets ou dans les eaux communes les plus limpides. »

11 descendait aux plus petits détails; pas un ne lui semblait négligeable. C'est qu’il voyait en chacun d’eux une application des principes rigoureux qui devaient transformer la chirurgie , îa médecine et l’hyg’ène.

La mise en état de défense contre les microbes, grâce aux substances qui les tuent ou empêchent leur développement, telles que l’acide phénique, le sublimé, l’iodoforme, le salol, etc.; tout ce qui constitue l’antisepsie ; puis, autre progrès, issu du premier, l’obstacle opposé à l’arrivée des microbes et des germes par la désinfection complète, la propreté absolue des instruments et des mains, de tout ce qui doit entrer en contact avec le blessé ou l’opéré, en un mot l’asepsie : combien d’existences humaines devaient être sauvées par ces applications d’une même méthode !

Au souvenir de la surprise heureuse que Pasteur avait éprouvée en Italie, quand il avait vu son nom inscrit avec gratitude sur un grand établissement de sériciculture , quelqu’un , après Lavoir entendu appeler avec tant de force les préoccupations incessantes des chirurgiens et des médecins sur la théorie des germes, aurait pu prophétiser qu’une ère nouvelle s’ouvrait, que dans quelques années ce nom serait invoqué au milieu de tous les amphithéâtres, gravé au-dessus des salles de médecine et de chirurgie, et que Pasteur assisterait vivant à la réalisation d’une partie des progrès et des bienfaits qui lui seraient dus.

En effet, malgré toutes les résistances, que de choses se dégageaient des enseignements du laboratoire ! Méthode de cultures pures, preuves expérimentales qu’un microbe est réellement agent de mMadie et de contagion, car on peut de soumettre à’ un procédé de cultures successives en dehors de l’économie, enfin nécessité impérieuse de stérihsation ; est-ce qu’ü n’était pas évident que toutes ces choses s’imposeraient aux réflexions des médecins et des chirurgiens, des chirurgiens surtout, qui, au lieu d’être comme jadis, à leur insu, semeurs de principes infectieux, pourraient avoir

désormais le droit de tenter des opérations audacieuses, en pleine sécurité ?

L’idée que l’humanité se délivrerait un jour de ces infiniment petits si redoutables, donnait à Pasteur une fièvre de travail, un besoin de nouvelles recherches, une immense espérance. Mais, une fois de plus, il savait se contenir, ne pas se jeter en études diverses sur tous les points, sérier les problèmes et il revenait au charbon.

Gomme le pays le plus frappé était le pays chartrain, le ministre de l’Agriculture, prévenant un vœu du conseil général d’Eure-et- Loir, avait confié à Pasteur la mission d’étudier les causes du charbon dit spontané, c’est-à-dire qui éclate à l’improviste sur un troupeau, et de rechercher les moyens préventifs ou curatifs qui pourraient s’opposer au mal. Comment Pasteur allait-il procéder ? Avant le récit de cette campagne, éclairé par les témoignages de ceux qui y prirent part, il y aurait matière à réflexion pour les philosophes qui se plaisent à étudier la différence de méthodes dans le travail sur un même sujet. Trente-six années auparavant, le savant vétérinaire Delafond avait été chargé de rechercher, en Beauce particulièrement, les causes de la maladie charbonneuse. Bouley, qui était grand liseur, disait qu’il n’y avait pas de contraste plus instructif que celui que l’on pouvait voir entre la méthode de raisonnement suivie par Delafond, et la méthode expérimentale pratiquée par Pasteur. C’était en il 842 que Delafond avait reçu de l’autorité de M. Gunin-Gridaine, ministre de l’Agriculture, la mission « d’aller étudier cette maladie sur les lieux où elle sévissait, d’en rechercher les causes et d’examiner particulièrement si ces causes ne résideraient pas dans le mode de culture usité dans le pays ». Delafond arrive en Beauce. 11 voit que le mal frappe les moutons les plus forts. L’idée lui vient qu’il y a « trop plein, excès de sang circulant dans les vaisseaux » ; il est ainsi conduit à analyser le sol, à rechercher une corrélation entre la richesse du sang des moutons de la Beauce et la richesse en principes azotés de leurs aliments. Ce sont alors des conseils aux cultivateurs pour

rendre plus maigre la ration habituelle, puis des raisonnements sur la marche de la maladie qui sévissait de moins en moins à mesure que l’on s’avançait dans les terrains pauvres, sablonneux, bas ou humides. La Sologne, considérée à ce point de vue, devenait un pays privilégié.

Bouley, voulant montrer que Delafond n’avait cessé de chercher la concordance des faits et d’un raisonnement personnel, ajoutait que, pour expliquer « une maladie dont l’essence est la pléthore générale devenant contagieuse et traduisant ses effets par des accidents charbonneux sur l’homme » , Delafond avait imaginé que l’atmosphère des bergeries où les animaux étaient entassés se trouvait chargée de gaz malfaisants, d’émanations putréfiantes qui donnaient lieu à une altération du sang « due tout à la fois à une asphyxie lente et à l’introduction, par les poumons, d’éléments septiques dans le sang ».

Pour être juste à l’égard de Delafond, Bouley aurait dû rappeler d’autres recherches. 11 pouvait indiquer, comme le reconnut un professeur à l’Ecole d’Alfort, M. Nocard, que Delafond, en 1863, préoccupé de l’étiologie du charbon, avait recueilli du sang charbonneux et tenté, à une époque où l’on ne songeait guère à ce genre d’expériences, quelques essais sur le développement de la bactéridie, dans des verres de montre, à la température habituelle du corps. 11 avait vu les petits bâtonnets grandir et devenir filaments. 11 les comparait à un « mycélium très remarquable ». « J’ai vainement cherché, ajoutait Delafond, à voir le mécanisme de la fructification, ce à quoi j’espère néanmoins arriver. » Mais la technique bactériologique, comme le disait M. Nocard, était alors tout entière à créer. La mort frappa Delafond avant qu’il pût achever son travail.

En 1869, un congrès scientifique fut tenu à Chartres. Une des questions examinées était celle-ci : Qu’a-t-on fait pour combattre la maladie du sang de rate chez les moutons ? Un vétérinaire énuméra les causes qui contribusdent, selon lui, à produire et à augmenter la mortalité par le sang de rate : influence fâcheuse des mauvaises conditions hygiéniques ; usage d’aliments altérés, moisis

ou cryptogainisés ; air chauffé et vicié par l’encombrement des moutons dans des bergeries pleines de fumier d’où s’échappent des émanations putrides; miasmes ou effluves paludéens; danger des lieux bas et d’un sol humide ou inondé par les pluies orageuses. Quand la discussion s’engagea, un vétérinaire fort écouté, M. Boutet, ne voyait d’autre moyen , pour préserver le reste d’un troupeau frappé par la maladie, que de le faire changer de terrain. Contrairement à l’avis de son collègue , il recommandait « un lieu frais et humide ». 11 était difficile au président et à l’assemblée de savoir lequel des deux avait raison. Ce qui apparaissait de plus clair, c’était l’étendue du désastre causé par le sang de rate dans la Beauce seulement. « Les pertes, disait le président, se sont chiffrées certaines années par 20 millions de francs. » On ne voyait malheureusement d’autre remède que celui qui se pratiquait : l’émigration du troupeau contaminé. Mais celte émigration, — comme le faisait remarquer un fermier qui habitait sur le bord d’une route et qui ne se souciait pas que son troupeau rencontrât le troupeau malade, — devrait se faire la nuit seulement. Dans la fuite de ces moutons, le berger était contraint de laisser, çà et là sur le chemin, des cadavres.

Pasteur, partant de ce fait que la maladie du charbon est produite par la bactéridie, se proposait de prouver que, dans un département comme celui d’Eure-et-Loir, la maladie s’entretenait d’ellemême. Un animal meurt-il du charbon en pleins champs, souvent il est enfoui à l’endroit même où il est tombé. Ainsi se crée un foyer de contagion, dû aux spores charbonneuses mêlées à la terre où viennent ensuite paître des troupeaux de moulons. 11 devait en être de ces germes, pensait Pasteur, comme des germes du vibrion de la flacherie qui résistent d’une année à l’autre et donnent ainsi la maladie. Gomment ces spores charbonneuses pourraientelles être isolées? Ce serait une affaire de laboratoire. En attendant, il comptait étudier le mal sur place.

Presque invariablement, quand il n’avait pas de plus vif souci que d’être tout entier à l’étude d’un problème, une nouvelle discussion venait entraver ses projets. Certes, il avait cru que le fait

expérimental de pouvoir rendre une poule charbonneuse était bien démontré, que cette question était morte, aussi morte que la poule refroidie après avoir été inoculée. Colin, dans une séance de l’Académie de médecine du 9 juillet, revint cependant sur le sujet et, en terminant une nouvelle série de négations, lança ce trait de la fin : « J’aurais été bien aise de voir les bactéridies de la poule morte que M. Pasteur nous a présentée sans la sortir de sa cage et qu’il a remportée intacte au lieu de nous rendre témoins de l’autopsie et de l’examen microscopique. »

« Je laisse de côté, répondit Pasteur dans une séance suivante, ce qu’il y a de malveillant dans les insinuations de cette phrase. Je ne veux y voir que le désir de M. Colin d’avoir entre les mains une poule morte charbonneuse, remplie de bactéridies. Dès lors, je viens demander ô M. Colin s’il veut bien accepter une telle poule à la condition suivante : l’autopsie et l’examen microscopique seront faits par lui en ma présence et en présence d’un confrère, membre de cette Académie, qu’il désignera ou que l’Académie désignera, et un procès-verbal sera signé des personnes présentes. Ainsi sera bien et dûment constaté, et par M. Colin lui-même, que les conclusions de sa note du 14 mai sont nullcs et non avenues.

a L’Académie comprendra l’insistance que j’apporte à rejeter loin de moi les contradictions superficielles de M. Colin. Je le dis ici sans fausse modestie : j’ai toujours considéré que je n’avais aucun droit, que celui que m’a donné votre grande bienveillance, à siéger parmi vous. Je n’ai, en effet, aucune connaissance médicale ni vétérinaire.

« Dès lors, je me crois tenu à plus de rigueur que personne, pour ainsi dire, dans les présentations que j’ai l’honneur de vous faire. Je perdrais promptement tout crédit si je vous apportais des faits erronés ou seulement douteux. Si jamais je me trompe, ce qui peut arriver même aux plus scrupuleux, c’est que ma bonne foi aura été grandement surprise.

« D’autre part, je suis entré parmi vous avec un programme à suivre qui exige que tous mes pas soient assurés.

a Mon programme, je puis vous le dire en deux mots : j’ai cherché pendant vingt ans et je cherche encore la génération spontanée proprement dite.

« Si Dieu le permet, je chercherai pendant vingt ans et plus la génération spontanée des maladies transmissibles.

a Dans ces difficiles études, autant je rejetterai toujours avec sévérité la frivolité dans la contradiction, autant j’aurai d’estime et de reconnaissance pour ceux qui m’avertiront que je suis dans Terreur. »

L’Académie décida que Tautopsie et l’examen microscopique de la poule charbonneuse, que Pasteur devait remettre à Colin, seraient faits en présence d’une commission composée de Pasteur, Colin, Davaine, Bouley et Vulpian.

Cette commission se réunit dès le samedi suivant, 20 juillet, à l’Académie de médecine, dans la salle du conseil. Un membre de TAcadémie, M. Armand Moreau, venu par curiosité et aussi pour signaler à Pasteur, à la fin de cette séance de contrôle, un nouvel incident scientifique, se joignit aux cinq membres présents.

Sur la table trois poules étaient étendues. Elles étaient mortes toutes les trois. La première avait été inoculée sous le thorax, avec cinq gouttes d’une eau de levure un peu alcalinisée qui avait servi de milieu nutritif aux bactéridies charbonneuses. Mise dans un bain à 25°, elle était morte au bout de vingt-deux heures. La poule numéro 2, inoculée à double dose avec dix gouttes d’un liquide de culture, avait été mise dans un bain, qui, celui-là, était de 30°. EUe était morte au bout de trente-six heures. La poule numéro 3, également inoculée et baignée, était morte en quarantehuit heures.

A côté de ces trois poules, il en était une vivante qui avait été inoculée de la même memière que la poule numéro 1 . CeUe-ci était restée, quarante- trois heures et demie, le tiers du corps plongé dans un baquet d’eau. Quand on vit au laboratoire que sa température était descendue à 36°, qu’elle semblait tout à fait malade, qu’elle était incapable de manger, on la retira du bain. C’était le matin même de ce samedi. On la réchauffa dans une étuve à 42°. Bien que

chancelante encore, elle commençait à se remettre, elle eut même b»n appétit dans la salle du Conseil de TAcadémie.

Ce fut la poule numéro 3, la poule aux dix gouttes d’inoculation, qui fut, séance tenante, autopsiée. Bouley, après avoir constaté au foyer d’inoculation une infiltration séreuse, fit admirer aux juges qui siégeaient dans cette salle, devenue tout à coup un laboratoire de contrôle, de très belles et très nombreuses bactéridies répandues dans tout le corps de la poule.

« Après ces constatations, concluait Bouley, chargé du procèsverbal, M. Colin a déclaré qu’il était inutile de procéder à l’autopsie des deux autres poules, celle qui venait d’être faite ne pouvant laisser aucun doute sur la présence des bactéridies charbonneuses dans le sang d’une poule inoculée du charbon et mise ensuite dans les conditions que M. Pasteur a déterminées pour que l’inoculation devienne efficace.

a La poule numéro 2 a été livrée intacte à M. Colin pour servir aux examens et aux expériences qu’il croirait devoir faire à Alfort.

« Ont signé : G. Colin, H. Bouley, C. Da vaine, L. Pasteur; A. Vulpian. »

« La signature de M. Colin en tête de ce procès-verbal ! Précieux autographe ! » disait Bouley avec son bon et gai sourire. Mais Pasteur, heureux de l’épilogue qui clôturait spirituellement

toute discussion sur ce point, avait déjà donné à sa pensée un

autre cours. Le membre de l’Académie, qui s’était joint aux membres de la commission, M. Armand Moreau, venait de lui montrer un numéro de la Revue scientifique^ paru le matin même, et qui était d’un vif intérêt pour Pasteur.

Au mois d’octobre 1877, Claude Bernard, dans un dernier séjour qu’il fit à Saint-Julien, près de Villefranche, avait commencé des expériences sur les fermentations. Il les avait continuées dès son retour à Paris, seul, dans le cabinet situé au-dessus de son laboratoire du Collège de France.

Lorsque Paul Bert son élève préféré, M. d’Arsonval son préparateur, M. Dastre son disciple, M. Armand Moreau son ami

venaient le voir, il leur disait, en petites phrases courtes, quasisibyllines, sans commentaire, sans explication expérimentale, qu'il «ivait fait de bonnes choses pendant les vacances... « Pasteur n’a qfu’à bien se tenir... Pasteur n’a vu qu’un côté de la question... Je fais de l’alcool sans cellule... Il n’y a pas de vie sans air... »

Les places qu’occupaient Claude Bernard et Pasteur à l’Académie des sciences étaient voisines. C’était un plaisir pour l’un et l’autre d’échanger leurs idées. Claude Bernard avait assisté aux séances de novembre et de décembre. Mais, par une réserve qui ne lui était pas habituelle avec Pasteur, il n’avait fait aucune allusion à ses expériences du mois d’octobre. Au mois de janvier 1878, il tomba gravement malade. Dans ses conversations avec M. d’Arsonval, qui le soignait très affectueusement, Claude Bernard parlait de son prochain cours au Muséum. Avant, disait-il, de traiter le sujet des fermentations, il viendrait discuter ses idées avec Pasteur Quand M. d’Arsonval, à la fin de janvier, voulait revenir sur ces confidences incomplètes : « Cela est dans ma tête, disait Claude Bernard, mais je suis trop fatigué pour vous l’expliquer. » La même réponse découragée, il la fit encore deux ou trois jours avant de mourir. Quand il succomba le 10 février 1878, Paul Bert, M. d’Arsonval et M. Dastre pensèrent qu’il était de leur devoir de rechercher si leur maître laissait des notes relatives aux travaux qui représentaient sa dernière pensée. Ce fut M. d’Arsonval qui découvrit, au bout de quelques jours, des notes soigneusement cachées dans un meuble de la chambre de Claude Bernard. Toutes étaient datées du 1®' au 20 octobre 1877. Il n’y en avait aucune datée de novembre et de décembre. Claude Bernard n’avait-il pas cependant poursuivi ses expériences pendant cette période ? Le sentiment de Paul Bert fut que l’on se trouvait évidemment en présence non d’une œuvre, ni même d’une esquisse, mais d’une sorte d’ébauche. « Tout cela condensé, ajoutait Paul Bert, serré en une série de conclusions magistrales, qui resniraient la certitude, sans qu’il fût aisé de discerner par quelle vole cette certitude était venue à ce puissant et prudent esprit. »

Que fallait-il faire de ces notes ? L’avis des trois disciples de Clauda

Bernard fut de les publier. Il faut, disait Paul Bert^ tout en déciaranti dans quelles conditions a été trouvé ce manuscrit, « lui bien donner son caractère de notes incomplètes, de confidences que se faisan à lui-même un grand esprit cherchant une voie, et, pour arriver à cette certitude qui chez les hommes de génie précède parfois la preuve, jalonnant sa route indistinctement d’hypothèses et de faits ».

M. Berthelot, à qui le manuscrit fut apporté, présenta ces notes aux lecteurs de la Bevue scxentifiqiie . Il signalait ce caractère trop abrégé pour conclure à une démonstration rigoureuse, mais il expliquait que plusieurs amis et élèves de Claude Bernard avaient « pensé qu’il y avait intérêt pour la science à conserver la trace des dernières préoccupations de ce grand esprit, quelque incomplète qu’elle nous ait été laissée » .

Pasteur, à peine rentré dans son laboratoire, après la séance de la commission de l’Académie de medecine, lut avidement ces dernières notes de Claude Bernard.

Etait-ce une précieuse trouvaille qui ferait connaître les secrets que Claude Bernard avait laissé pressentir ? « Allais-je donc avoir, se disait Pasteur, à défendre cette fois mes travaux contre ce confrère et cet ami pour lequel je professais une admiration profonde, ou bien aurais-je à constater des révélations inattendues qui infirmeraient et discréditeraient les résultats que je croyais avoir définitivement établis.^ »

La lecture le rassura sur ce point. Elle l’attrista par d’autres côtés. Puisque Claude Bernard n’avait ni demandé ni même autorisé la mise au jour de ces notes, pourquoi, disait-il, ne pas les avoir accompagnées d’un commentaire expérimental ? On eût ainsi reporté à Claude Bernard l’honneur de ce qui pouvait être .bon dans son manuscrit et dégagé sa responsabilité de ce qui pouvait être incomplet et défectueux.

« Quant à moi personnellement, — disait-il dans une sorte de confidence que l’on retrouve aux premières pages de son Examen critique (Eun écrit posthume de Claude Bernard sur la fermentation^ — je me trouvais dans un cruel embarras. Avais-je le droit de considérer le manuscrit de Bernard comme l’expression de

sa pensée, et étais-je autorisé à en faire une critique approfondie? » Projets de chapitres ou table des matières, ce qui ressortait du manuscrit de Claude Bernard, c’était la condamnation des travaux de Pasteur sur la fermentation alcoolique. Non-existence de vie sans air ; le ferment ne provenant pas de germes extérieurs ; l’alcool se formant par un ferment soluble en dehors de la vie : telles étaient les conclusions de Claude Bernard.

« Si Claude Bernard était convaincu, se disait Pasteur, d’avoir par devers lui la démonstration des conclusions magistrales qui terminent son manuscrit, pour quel motif me l’a-t-il caché ? Je me reportais aux témoignages de bienveillante affection qu’il m’avait donnés depuis mon entrée dans la carrière scientifique, et j’arrivais à cette conclusion que les notes laissées par Bernard n’étaient qu’un programme d’études, qu’il s’était essayé sur le sujet et que, suivant en cela une méthode qui lui était habituelle, il avait, afin de mieux découvrir la vérité, formé le projet d’instituer des expériences qui mettraient en défaut mes opinions et mes résultats. »

Très perplexe. Pasteur prit le parti de porter le débat dès le surlendemain, à la séance du lundi, devant ceux qu’il regardait comme ses juges naturels, c’est-à-dire ses confrères. 11 revenait sur ce silence de Qaude Bernard, sur cette absence de toute allusion pendant leurs rencontres hebdomadaires. « Gela ne me paraît pas possible, disait-il, aussi je me demande si les éditeurs de ces notes ne se sont pas aperçus que c’est chose fort délicate de prendre sur soi, sans y être formellement autorisé par l’auteur, de mettre au jour des notes et des cahiers d'études. Qui d'entre nous ne serait ému à la pensée qu’on agira de même à son égard ?...

« Prendre pour guide cette idée que j’étais sur tous les points dans l’erreur, instituer des expériences pour l’établir, telle a dû être sa méthode de préparation sur le sujet qu’il voulait traiter. »

C’était aussi l’avis du D’' Armand Moreau, qui se rappelait que Claude Bernard conseillait de mettre en doute toutes les théories. Une théorie, pour mériter confiance, devait résister aux objections et aux attaques. « Si donc, concluait Moreau, si dans

î'intimité des conversations avec ses amis et dans le secret pins intime encore de notes jetées sur le papier et soigneusement mises de côté, Claude Bernard développe un plan de recherches en vue de juger une théorie, s’il imagine des expériences, il est résolu à n’en parler qu’autant que les expériences seront bien claires, auront été vérifiées ; on ne saurait donc prendre dans ses Notes les propositions formulées même de la façon la plus expresse sans se rappeler que tout est projet et qu’il devait recommencer les expériences déjà faites. »

Quelqu’un voulait-il défendre les expériences que Pasteur jugeai! douteuses, incertaines ou mal interprétées. Pasteur se disait prêt à répondre. « Dans le cas contraire, par respect pour la mémoire de Claude Bernard, je répéterai, reprenait-il, ses expériences avant de les discuter. »

Les uns dissertaient sur ces Notes comme sur de simples travaux d’attente et conseillaient à Pasteur de poursuivre ses études sans se laisser retarder par des expériences de contrôle. Les autres faisaient de ces Notes l’expression de la pensée même de Claude Bernard. «Cette opinion, disait Pasteur, — montrant là un des côtés de l’homme de sentiment que Claude Bernard avait jadis si bien défini, — cette opinion toutefois laisse entière l’énigme du silence qu’il a gardé à mon égard. Mais pourquoi en chercherais-je l’explication ailleurs que dans la connaissance intime de son beau caractère ? Ce silence n’a-t-Ll pas été un nouveau témoignage de sa bonté et l’un des effets de la mutuelle estime qui nous unissait ? Puisqu’il pensait avoir entre les mains la preuve que les interprétations que j’avais données à mes expériences étaient erronées, n’a-Ml pas voulu seulement attendre pour m’en instruire l’époque où il se croirait prêt pour une publication définitive ? J’aime à prêter aux actions de mes amis des intentions élevées, et je veux croire que la surprise que m’a causée sa réserve à l’égard du confrère que ses contradictions intéressaient le plus doit faire place dans mon cœur à des sentiments de pieuse gratitude.

« Toutefois, Bernard eût été le premier à me rappeler que la vérité scientifique plane au-dessus des convenances de l’amitié et

que j’ai le devoir, à mon tour, de discuter en toute liberté ses vues et ses opinions. »

A peine Pasteur avait-il fait à l’Académie sa communication du 22 juillet, qu’il commanda en toute hâte trois serres vitrées. 11 voulait les transporter dans le Jura, « où je possède, disait-il à ses confrères, une vigne de quelques dizaines de mètres carrés».

Deux observations qu’il .a exposées dans un chapitre de ses Etudes sur la bière ^ « tendent à établir que la levure ne peut apparaître que vers l’époque de la maturité du raisin et qu’elle disparaît pendant l’hiver pour ne se montrer de nouveau qu’à la fin de l’été ». Dès lors, a il n’existe pas encore de germes de levure sur les grappes des raisins qui sont à l’état de verjus». «Nous sommes, ajoutait-il, à une époque de l’année où, grâce au retard de la végétation, dû à une saison froide et pluvieuse, les raisins sont précisément à l’état de verjus dans le canton d’Arbois. En prenant ce moment pour enfermer des pieds de vigne dans des serres presque hermétiquement closes, j’aurai en octobre, pendant les vendanges, des pieds de vigne portant des raisins mûrs sans germes extérieurs des levures du vin. Ces raisins, étant écrasés avec les précautions nécessaires pour ne pas introduire de germes de ces levures, ne pourront ni fermenter ni faire du vin. Je me donnerai le plaisir d’en rapporter à Paris, de les présenter à l’Académie et d’en offrir quelques grappes à ceux de nos confrères qui peuvent croire encore à la génération spontanée de la levure. »

Au milieu de l’agitation qu’avait fait naître cet écrit posthume, quelques-uns disaient et insinuaient que si Pasteur annonçait de nouvelles recherches sur le sujet, c’est qu’il sentait ses travaux tnenacés.

« Je n’accepte pas du tout cette interprétation de ma conduite, écrivait Pasteur à J.-B. Dumas, le 4 août 1878, au moment même où il partait pour le Jura; je m’en suis très clairement expliqué dans ma première note du 22 juillet où j’ai annoncé que j’allais faire de nouvelles expériences uniquement par respect pour ia mémoire de Bernard. »

Pasteur attendait avec impatience les serres qui devaient êti-e

livrées dans un délai de dix à douze jours au plus. A peine anivées, elles furent installées dans la vigne qu’il possédait à deux kilomètres d’Arbois. Pendant que Ton agençait les fers et les vitrages, il rechercha si les germes de la levure étaient réellement absents sur les grappes de verjus. Il eut la satisfaction de voir qu’il en était 8Qnsi et que notamment les grappes destinées à être placées sous les serres ne portaient pas trace de germes de levure. Toutefois, craignant que la fermeture des serres fût insuffisante et qu’il y eût ainsi un danger de germes pour les grappes, il prit la précaution, « tout en laissant quelques grappes libres, d’en enfermer un certain nombre sur chaque pied avec du coton qui avait été porté à une température de 150° environ ».

Rentré à Paris le 16 août, il s’empressa de revenir à ses moutons charbonneux en attendant patiemment l’époque* de la maturité des raisins.

Pasteur s’était adjoint, à côté de M. Ghamberland, celui qui désirait si vivement prendre part aux travaux du laboratoire, M. Roux. Alors s’organisa pour cette campagne charbonneuse un plan de mobilisation qui allait embrasser plusieurs! années. M. Ghamberland et M. Roux devaient aller, en plein été, s’installer près de Chartres. Un élève, qui sortait de l’Ecole vétérinaire d’Alfort, M. Vinsot, voulut se joindre à eux. Les souvenirs de ces journées, M. Roux les a racontés lui-même dans une notice,. : VŒuvrs médicale de Pasteur.

« Nous y trouvions comme guide M. Boutet, qui connaissait son pays charbonneux mieux que personne, et nous nous rencontrions parfois avec M. Toussaint, qui étudiait le même sujet que nous, Ghaque semaine. Pasteur venait donner la direction et suivre les travaux. Quels bons souvenirs nous ont laissés ces campagnes contre le charbon en pays chartrain ! Dès le grand matin, visites aux parcs de moutons épars sur ce vaste plateau de la Beauce, resplendissant sous le soleil d’août, autopsies pratiquées au clos d’équarrissage de Sours, chez M. Rabourdin, ou dans la cour des fermes; après midi, tenue du cahier d’expériences, lettres à Pasleur, mise en train des expériences nouvelles. La journée était

bien remplie, et combien était intéressante et salutaire cette bactériologie en plein air !

a Les jours où Pasteur venait à Chartres, le déjeuner à Thétel de France ne durait guère ; vite en voiture pour aller à Saint-Germain,

chez M. Maunoury, qui avait bien voulu mettre sa ferme et son

troupeau à notre disposition. Pendant le trajet, on parlait des essais de la semaine et de ceux à entreprendre. Aussitôt qu’il avait mis pied à terre. Pasteur, plein de hâte, se rendait aux parcs ; immobile près des barrières, il regardait les lots en expérience avec cette attention soutenue à laquelle rien n’échappait; des heures durant, il suivait des yeux un mouton qu’il croyait malade ; il fallait lui rappeler l’heure et lui montrer que les tours de la cathédrale de Chartres commençaient à s’effacer dans la nuit pour le décider à partir. Il interrogeait fermier et serviteurs; il tenait toujours compte de l’opinion des bergers, qui, à cause de leur vie solitaire, donnent toute leur attention à leur troupeau et deviennent souvent des observateurs sagaces. »

De retour â Arbois le 17 septembre, Pasteur commença par écrire au ministre de l’Agriculture une note sur les idées pratiques suggérées par cette première campagne d’études. Quelques moutons, achetés près de Chartres et parqués sur un champ, avaient reçu, au milieu des brassées de luzerne dont on les nourrissait, des spores charbonneuses. Rien n’avait été plus facile que d’apporter du laboratoire, et dé répandre sur ce champ de Beauce où paissait le petit troupeau témoin, un liquide de culture bactéridienne et d’en arroser le fourrage. Toutefois les premiers repas ne donnaient pas de bons résultats scientifiques. Il était difficile de provoquer la mort. Mais, quand on associait à ce menu expérimental toutes les plantes piquantes qui pouvaient produire des blessures dans la bouche des moutons, autour de leur langue, dans leur pharynx, quand on ajoutait par exemple des chardons ou des barbes d’épi d’orge, la mortalité commençait. Sans être aussi considérable qu’on l’eût souhaitée pour la démonstration, elle suffisait néanmoins à expliquer comment le charbon pouvait se déclarer, car ori retrouvait à l’autopsie les lésions caractéristiques du charbon dit spontané. On

pouvait, en outre, conclure de là que le mal débute dans la bouche et l’arrière-gorge , à la suite des repas de luzerne contagionnée seule ou de luzerne contagionnée avec mélange de matières blessantes.

Il fallait donc, dans un département comme celui d'Eure-et-Loir où il devait y avoir partout des germes charbonneux, notamment à la surface des fosses qui renfermaient des cadavres d'animaux charbonneux, il fallait que les éleveurs eussent soin d’éloigner des aliments du bétail les plantes comme les chardons, les barbes d’avoine, les menues pailles. La moindre blessure, insignifiante d’ordinaire au point de vue de la santé des moutons, risquait, en effet, de devenir dangereuse par l’introduction possible du germe de la maladie.

« Il faudrait d’autre part, écrivait Pasteur, éviter toutes les occasions de diffusion des germes du charbon par les animaux morts de cette affection, car il est probable que le département d’Eureet-Loir contient ces germes en plus grande quantité que les autres départements, parce que le charbon y ayant depuis longtemps étabh domicile, la maladie s’y entretient d’elle-même, les animaux morts n’étant pas traités de façon à détruire tous les germes de contagion ultérieure. »

Ce rapport achevé. Pasteur gagna bien vite la route de Besançon et les hauts peupliers qui, plantés à l’intersection de la route et du petit chemin de Rozières, sont comme des arbres d’honneur en face de la petite vigne montante. Il eut d’abord une déception. Ses précieux raisins n’avaient pas mûri. Toute la force de la vigne s’était portée sur le bois, les rameaux et les feuilles. Mais les raisins eurent leur tour à la fin de septembre et au commencement d’octobre, aussi bien les raisins restés libres sous les serres que ceux que Pasteur appelait les encotonnés. Toutefois la coloration de ces derniers différait de celle des autres. Au lieu d’être noirs comme les petits noirins d’à côté, les encotonnés étaient plutôt violacés. Les raisins blancs, restés enveloppés, étaient pâles auprès des raisins à teinte jaune dorée. Pasteur plaça les grains des deux séries de grappes dans des tubes distincts. Le 10 octobre, il fit la compa*

raison entre les grains des grappes sous serres, grappes libres ou recouvertes de coton, et les grappes voisines en plein air. « Le résultat, dit-il, dépassa, pour ainsi dire, mon attente. Les tubes aux grains des grappes de plein air fermentèrent par les levures du raisin après trente-six ou quarante-huit heures de séjour dans une étuve dont la température variait entre 25 ou 30®; pas un, au contraire, des nombreux tubes à grains des grappes recouvertes de coton n'entrèrent en fermentation par les levures alcooliques, et, chose remarquable , il en fut de même pour les grains des grappes libres sous les serres. C’était l'expérience déjà décrite dans mes Etudes sur la biete. Les jours suivants, je répétai ces expériences et j’obtins les mêmes résultats. » Une autre expérience de contrôle était indiquée. En détachant des grappes expérimentales, recouvertes de coton, et en les suspendant une fois décotonnées, à des ceps de la vigne restés en plein air, ces grappes, — dont les similaires étaient tout à l’heure incapables, après l’écrasement de leurs grains, d’entrer en fermentation, — devaient, pensait Pasteur, être recouvertes des germes des levures alcooliques comme il y en avait sur les grappes des raisins mûrs qui poussaient en plein air et sur le bois des grappes. Dès lors les grappes sorties des serres, et exposées au régime habituel, fermenteraient sous l’influence des germes qu’elles ne manqueraient pas de recevoir comme les autres. Les choses se passèrent ainsi.

11 s’agissait de rapporter à l’Académie des sciences ces ceps chargés de grappes encotonnées. Pour être à l’abri d’un choc, même du plus léger froissement des grappes, il fallait arriver à maintenir, debout et intacts entre Arbois et Paris, ces ceps aussi précieux que peuvent l’être, pour des collectionneurs, les plus rares orchidées. Ce fut dans un coupé du train express que Pasteur reprit la route de Paris, accompagné de sa femme et de sa fille qui se constituaient porteuses à tour de rôle de ces raisins d’expérience promise. Enfin ceps et grappes arrivèrent sans encombre à l’Ecole normale, et de l’Ecole normale à l’Institut. De même que Pasteur avait apporté ses poules sur le bureau de l’Académie de médecine, il eut le plaisir d’offrir ses raisins à ses confrères de l’Académie

des sciences. « Ecrasez-les au contact de l’air pur, leur disait-il, et je vous mets au défi de constater la fermentation ! » Une longue discussion s’ouvrit avec M. Berthelot ; elle se prolongea jusqu’au mois de février 1879.

« C’est le propre des esprits élevés, a dit M. Roux, de se passionner pour les idées... Pour Pasteur, la fermentation alcoolique était corrélative de la vie de la levure; pour Bernard et M. Berthelot elle était une action chimique comme toutes les autres, et pouvait s’accomplir sans la participation des cellules vivantes. » « Dans la fermentation alcoolique, disait M. Berthelot, il se produit peut-être un ferment alcoolique soluble. Ce ferment soluble se consomme peut-être au fur et à mesure de sa production. »

M. Roux avait vu Pasteur essayer « d’extraire le ferment alcoolique soluble des cellules de levure en les broyant dans un mortier, en les congelant pour les faire éclater, ou encore en les mettant dans des solutions sahnes concentrées pour forcer le suc à sortir par osmose à travers l’enveloppe ». Pasteur confessait ses vains efforts. Dans une communication à l’Académie des sciences, le 30 décembre 1878, il disait :

(c C’est toujours une énigme pour moi que l’on puisse croire que je serais gêné par la découverte de ferments solubles dans les fermentations proprement dites ou par la formation de l’alcool à l’aide du sucre, indépendamment des cellules. Certainement, je l’avoue sans hésitation, et je suis prêt à m’en expliquer plus longuement si on le désire, je ne vois présentement ni la nécessité de l’existence de ces ferments ni l’utihté de leur fonctionnement dans cet ordre de fermentations. Pourquoi vouloir que les actions de diastaseSf qui ne sont que des phénomènes d’hydratation, se confondent avec celles des ferments organisés, ou inversement ? Mais je ne vois pas que la présence de ces substances solubles, si elle était constatée, puisse rien changer aux conclusions de mes travaux, et moins encore si de l’alcool prenait naissance dans une action d’électrolyse.

« On est d’accord avec moi lorsque : 1‘^ on accepte que les fermentations proprement dites ont pour condition absolue la présence

d’organismes microscopiques ; 2° que ces organismes ne sont pas d’origine spontanée ; 3° que la vie de tout organisme qui peut s’accomplir en dehors de l’oxygène libre est soudainement concomitante avec des actes de fermentations, qu’il en est ainsi de toute cellule qui continue de produire des actions chimiques hors du contact de l’oxygène. »

Lorsque Pasteur résuma tous ces incidents et qu’il forma de cette discussion l’appendice de son livre : Examen critique d'un écrit 'posthume de Claude Bernard sur la fermentation^ les sentiments pénibles qu’il avait éprouvés de lutter contre un ami qui n’était plus là se traduisaient si bien à maintes reprises que Sainte-Claire Deville lui écrivit le 9 juin 1879 : « Mon cher Pasteur, j’ai lu hier en petit comité de professeurs et de savants quelques passages de votre nouveau livre. Nous avons tous été émus des expressions dont vous vous servez pour exalter notre pauvre Bernard, des sentiments d’amitié et de pure fraternité qui vous ont animé. »

Sainte-Glaire Deville allait répétant combien il admirait en Pasteur la précision de la pensée, la vigueur de la parole, la netteté des écrits. Quant à J. -B. Dumas, il eut l’idée d’appeler spécialement l’attention de ses confrères de l’Académie française sur certaines pages de cet Examen critique. Si étrangers qu’ils fussent presque tous à ce genre d’études, comment ne* seraient-ils pas frappés par la sagacité et l'ingéniosité des recherches de Pasteur, par la rigueur dé ses exposés et enfin par l’éloquence que lui inspiraient les conceptions de son génie ? Porté à cette hauteur, l’esprit scientifique ne pouvait-il rivaliser avec l’esprit littéraire? A propos de ces germes des ferments qui font le vin dans la cuve et dont iJ avait préservé les grappes encotonnées. Pasteur écrivait :

a Que de réflexions font naître ces résultats, et peut-on se défendre de faire observer que plus on pénètre dans l’étude expérimentale des germes, plus on y entrevoit de clartés imprévues et d’idées justes sur la connaissance des causes des maladies par contage! N’est-il pas très digne d’attention que, dans ce vignoble d’Arbois, et cela serait vrai des milhons d’hectares des vignobles de tous les

pays du monde, il n’y ait pas eu, à l’époque où j’ai fait les expériences dont je viens de rendre compte, une parcelle de terre, pour ainsi dire, qui ne fût capable de provoquer la fermentation par une levure du raisin, et que, par contre, la terre des serres dont j’ai parlé ait été impuiss2uite à remplir cet office ? Et pourquoi ? Parce que, à un moment déterminé, j’ai recouvert cette terre par quelques vitres. La mort, si j’ose ainsi parler, d’un grain de raisin qui eût été jeté alors sur un vignoble quelconque aurait pu arriver infailliblement par les parasites saccharomyces dont je parle ; ce genre de mort eût été impossible , au contraire , sur les petits coins de terre que mes serres recouvraient. Ces quelques mètres cubes d’air, ces quelques mètres carrés de surface du sol, étaient là au milieu d’une contagion universelle possible, et ils ne la craignaient pas depuis plusieurs mois,

Et brusquement alors, allant bien au delà de ces questions de levures, envisageant les germes de m2dadie et de mort : « N’est-il pas permis, continuait-il, de croire, par analogie, qu’un jour viendra où des mesures préventives d’une application facile arrêteront ces fléaux qui, tout à coup, désolent et terrifient les populations ; telle l’effroyable maladie (fièvre jaune) qui a envahi récemment le Sénégal et la vallée du Mississipi, ou cette autre (la peste à bubons), plus terrible peut-être, qui a sévi sur les bords du Volga ! »

La soudaineté de ses ripostes quand on attaquait ses travaux, la ténacité de ses réfutations faisaient que, dans les séances académiques, on voyait surtout en lui l’homme de lutte. Mais revenu au laboratoire et tout en continuant de chercher à mettre en évidence, par tous les moyens, ce ferment alcoolique soluble dont avait parlé Claude Bernard pour combattre la théorie de la fermentation alcoolique corrélative de la vie de la levure, il abordait bien d’autres sujets dont les conclusions semblaient étranges aux médecins.

Quelqu’un qui travaillait au laboratoire avait eu une série de furoncles. Pasteur qui disait toujours : « Cherchons le microbe, » se demanda si le pus des furoncles n’aurait pas un organisme

qui, en se transportant çà et là, car on peut dire qu’un furoncle n’arrive jamais seul, expliquerait les foyers d’inflammation et les récidives. Après avoir prélevé, avec les précautions habituelles de pureté, le pus de trois furoncles successifs, il constata, dans du bouillon stérilisé, un microbe formé de petits points arrondis qui, disposés en amas, tapissaient les parois du vase de culture. Même constatation fut faite sur un homme que le D' Maurice Raynaud, qui s’intéressait à ces recherches furonculeuses , avait envoyé au laboratoire. Une malade de l’hôpital Lariboisière dont le dos était couvert de furoncles permit de nouveaux prélèvements de pus et de nouvelles constatations du microbe. Plus tard. Pasteur, conduit par le D' Lannelongue à l’hôpital Trousseau, au moment où il s’agissait d’opérer une petite fille atteinte de cette maladie des os et de la moelle que l’on appelle l’ostéomyélite, recueillit quelques gouttes du pus de l’extérieur de l’os et du pus de l’intérieur et il retrouva des amas de microbes. Ensemencé dans un liquide de culture, ce microbe ressemblait si bien à l’organisme du furoncle que l’on devrait, à première vue, affirmer, disait Pasteur, l’identité des deux furoncles et dire que l’ostéomyélite est le furoncle de l’os.

L’hôpital prit alors autant de place dans la vie de Pasteur que le laboratoire.

a Ghamberland et moi nous l’assistions dans ces études, a écrit M. Roux. C’est à l’hôpital Gochin ou à la Maternité que nous allions le plus souvent, transportant dans les salles ou à l’amphithéâtre nos tubes de culture et nos pipettes stérilisées. On ne s’imagine pas ce que Pasteur a surmonté de répugnances pour visiter les malades et assister aux autopsies. Sa sensibilité était extrême, et il souffrait moralement et physiquement des douleurs des autres ; le coup de bistouri qui ouvrait un abcès le faisait tressaillir comme s’il l’avait reçu. La vue des cadavres, la triste besogne des autopsies, lui causaient un véritable dégoût. Que de fois nous l’avons vu sortir malade de ces amphithéâtres d’hôpitaux ! Mais son amour de la science, sa curiosité du vrai, étaient plus forts : il revenait Je lendemain. »

L’étude des fièvres puerpérales, qui était encore enveloppée de profondes obscurités, l’intéressait au plus haut point. Les applications de ses théories au progrès de la chirurgie ne devaient-elles [)as se réaliser en obstétrique ? Ne pouvait-on arriver à arrêter ces épidémies qui passaient comme un fléau dans les Maternités ? On se rappelait encore avec effroi, dans l’hôpital de la Maternité' de Paris, que du 1®'' avril au 10 mai 1856, sur 347 accouchements il y avait eu 64 décès. L’hôpital avait dû être fermé. Les survivantes, obligées de se réfugier à l’hôpital Lariboisière, et poursuivies, disait-on, par l’épidémie, succombèrent presque toutes. Le D'’ Tarnier, interne à la Maternité dans cette période désastreuse, racontait plus tard que d’ignorance des causes de la fièvre puerpérale était telle que parfois étant occupé à quelque besogne d’autopsie, un de ses maîtres l’appelait dans le service des accouchements, sans que personne pensât un seul instant aux principes infectieux qui pouvaient être ainsi transportés de l’amphithéâtre au lit de la malade.

La discussion qui s’était élevée en 1838 à l’Académie de médecine se prolongea pendant quatre mois. Les hypothèses eurent beau jeu. Seul Trousseau eut la prescience de l’avenir en établissant une analogie entre les accidents infectieux puerpéraux et les accidents infectieux chirurgicaux. L’idée même d’un ferment se présenta à lui.

Les lecteurs qui se plaisent encore aux comparaisons entre autrefois et aujourd’hui, pourraient retrouver, dans des livres et des brochures qui n’offrent plus d’aiUeurs que cet intérêt historique, la marche hésitante, parfois découragée des meilleurs praticiens au sortir de cette discussion. Misère, méphitismes, concentration do miasmes, étaient invoqués à la fois.

Les années se suivaient. La Maternité semblait aux femmes du peuple comme le vestibule de la mort. En 1864, sur 1,530 accouchements on compta 310 morts. Au commencement de 1865, il fallut lermer presque complètement la Maternité. Les travaux d’améhoration donnèrent d’abord l’espérance que « le génie épidémique » était chassé. « Mais, dès le début de 1866, écrivait le D*” TrélaL

alors chirurgien en chef de la Maternité, Fétat sanitaire se trouble : la mortalité s’élève en janvier, et en février nous sommes débordés. » Sur 103 accouchements, en effet, il y avait eu 28 décès. La mauvaise aération, la forme claustrale du bâtiment, le voisinage des différents services, Trélat énumérait toutes ces choses en constatant « une sorte de parti pris de ne jamais faire intervenir le médecin ni le chirurgien dans la direction hygiénique et la tenue (le l’établissement ». Mais l’origine même du mal, où donc était- -lie?

<( Sous l’influence de causes qui nous échappent, avait écrit vers cette même époque M. Léon Le Fort, la fièvre puerpérale se développe chez une accouchée ; celle-ci devient un foyer de contagion, et si cette conta^on peut s’exercer et s’exercer librement, l’épidémie sera constituée. »

Tarnier, qui remplaça Tréiat à la Maternité en 1867, était depuis onze ans si bien convaincu de la contagiosité de la fièvre puerpérale qu’il ne songeait qu’à enrayer le mal par tous les moyens de défense dont ie premier lui semblait être l’isolement des malades.

En 1874, le docteur Budin, alors interne des hôpitaux, avait constaté à Edimbourg les heureux progrès dus à l’antisepsie, grâce à Lister. Trois et quatre ans plus tard, en 1877 et en 1878, après avoir vu que, dans les différentes Maternités de la Hollande, de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Russie et du Danemark, l’antisepsie était pratiquée avec succès, il rapporta ses heureuses impressions à Paris. Tarnier s’empressa d’employer l’acide phénique à la Maternité; il eut de très bons résultats. Son interne d’alors, M. Bar, essaya ensuite le sublimé. Et pendant que commençait cette nouvelle période de triomphe sur les accidents. Pasteur arrivait à l’Académie de médecine, après avoir constaté dans certaines infections puerpérales un microbe en chïiînettes, en chapelets, qui se prêtait très bien à la culture.

« Pasteur, a écrit M. Roux, n’hésite pas à déclarer que cet organisme microscopique est la cause la plus fréquente des infections chez les femmes accouchées. Un jour, dans une discussion

sur la fièvre puerpérale à l’Académie de médecine, un de ses collègues les plus écoutés dissertait éloquemment sur les causes des épidémies dans les Maternités. Pasteur l’interrompt de sa place : « Ce qui cause l’épidémie, ce n’est rien de tout cela : c’est la médecine et son personnel qui transportent le microbe d’une femme malade à une femme saine. » Et comme l’orateur répondit qu’il craignait fort qu’on ne trouve jamais ce microbe. Pasteur s’élance vers le tableau noir, dessine l’organisme en chapelet de grains en disant : « Tenez, voici sa figure. » Sa conviction était si forte qu’il ne pouvait s’empêcher de l’exprimer fortement. On ne saurait se rendre compte aujourd’hui de l’état de surprise, de stupéfaction même, dans lequel il mettait médecins et élèves lorsque, à l’hôpital, avec une simplicité et une assurance qui paraissaient déconcertantes chez un homme qui entrait pour la première fois dans un service d’accouchement, il critiquait les méthodes de pansement et déclarait que tous les linges devraient passer au four à stériliser. »

Pasteur ne se contentait pas de donner ces conseils, de prodiguer ces critiques et de se faire, en passant, quelques ennemis irréductibles parmi ceux qui étaient autrement préoccupés de l’importance de leur vanité professionnelle que des progrès scientifiques. Pour mieux convaincre ceux qui doutaient toujours, il assurait que, chez une malade très infectée, envahie, selon un de ses mots désolés et habituels, il pourrait mettre le microbe en évidence par une simple piqûre d’épingle faite au bout du doigt de cette malheureuse condamnée à mourir le lendemedn.

« Et Pasteur, écrit M. Roux, le faisait comme il le disait. Malgré la tyrannie de l’éducation médicale qui pesait alors sur les esprits, quelques élèves étaient entraînés et venaient au laboratoire pour voir de plus près ces méthodes qui permettaient des diagnostics si précis et des pronostics si sûrs. »

Montrer que devant ces infiniment petits, ces ennemis invisibles, prêts à envahir le corps humain à la moindre blessure, il faut être toujours sur le qui vive ; redire bien haut que les chirurgiens, eux, leurs aides et leurs gardes peuvent, à la suite de la plus petite imprudence ou du plus léger oubli, être une cause de conta-

minalion et des propagateurs de mort; faire éclater par des exemples saisissants la vérité de la théorie des germes ; mettre en pleine lumière, à propos de cette discussion sur la fièvre puerpérale, la toute-puissance microbienne, — que de luttes et d’efforts avant de faire pénétrer tout cela dans les esprits ! Mais ce qui inspirait, ce qui soutenait Pasteur dans cette période, la plus féconde peut-être de son existence, c’est qu’il sentait que derrière ces notions il y avait le salut de vies humaines et qu’une mère ne serait plus arrachée par la mort au berceau d’un enfant.

« Je les ferai bien marcher! 11 faudra coûte que coûte qu’ils y viennent ! » répétait-il avec une sainte colère contre les médecins qui continuaient à disserter ou qui, du fond de leur cabinet, au milieu d’un cercle, parlaient avec scepticisme de ces petites bêtes nouvellement découvertes, de ces parasites ultra-microscopiques, en s’efforçant de modérer l’enthousiasme et même la confiance. II y avait toutefois quelques mauvais moments à passer pour ceux qui niaient toujours. Pouvait-on rejeter ou traiter dédaigneusement un fait expérimental que venait de suivre avec un vif intérêt non seulement le public habituel de l’Académie des sciences, mais encore le grand public qui commençait à trouver que ces sujets étaient dignes d’attention ?

Un professeur à la Faculté de Nancy, le D' Feltz, avait annoncé à l’Académie des sciences, au mois de mars 1879, que, dans le sang prélevé sur une femme atteinte de fièvre puerpérale et morte à l’hôpital de Nancy, il avait trouvé des filaments immobiles, simples ou articulés, transparents, droits ou courbes, qui appartenaient, disait-il, au genre leptothrix. Pasteur, qui dans ses études sur la fièvre puerpérale n’avait rien trouvé de pareil, écrivit au D" Feltz pour le prier de lui envoyer quelques gouttes de ce sang infectieux. Après avoir reçu et examiné cet échantillon, Pasteur s’empressa de faire connaître à M. Feltz que ce leptothrix n’était autre que la bactéridie charbonneuse. M. Feltz, fort surpris et très perplexe, se déclara prêt à reconnaître, à proclamer son erreur s’il était convaincu p£u* l’examen du sang charbonneux. Ce sang, d irait, ajoutait-il, le recueillir partout où il pourrait. Pasteur

voulut lui épargner des recherches, en allant immédiatement audevant de ce désir. Il offrit à M. Feltz de lui expédier eh gare de Nancy trois petits cochons d’Inde vivants. Le premier serait inoculé avec le sang infectieux de la femme morte, le second avec la bactéridie d’un sang charbonneux venant de Chartres, le troisième avec du sang charbonneux d’une vache du Jura.

Les trois cobayes furent inoculés le 12 mai, à 3 heures de l’aprèsmidi, et arrivèrent parfaitement vivants à Nancy le matin du 13 mai. Ils moururent dans la journée du 14, au milieu du laboratoire de M. Feltz qui put ainsi les observer avec une attention particulière jusqu’à leur mort. « A l’autopsie, après avoir examiné avec soin le sang des trois animaux , il m’a été impossible, déclara M. Feltz, de constater la moindre différence; non seulement le sang, mais les organes internes, et principalement la rate, se trouvaient modifiés de la même manière... Il est certain pour moi, écrivit-il à Pasteur, que l’agent contaminant a été le même pour les trois cobayes, c’est-à-dire la bactéridie que vous appelez charbonneuse. »

Le leptothrix puerperalis n’existait donc pas. Et c’est à distance, sans l’avoir vue, que Pasteur disait : cette femme est morte du charbon. Alors, avec une loyauté, qui est l’honneur de la vie de recherches, M. Feltz écrivit à l’Académie des sciences pour raconter les choses, a II est doublement regrettable, concluait-il, que je n’aio pas connu le charbon dès l’année dernière, car j’aurais pu d’une part diagnostiquer la complication redoutable que présentait la femme morte et d’autre part rechercher le mode de contamination qui m’échappe presque complètement aujourd’hui. » Tout ce qu’il avait pu savoir, c’est que cette femme de peine demeurait dans une petite chambre voisine d’une écurie appartenant à un maquignon. Beaucoup de bêtes venaient là. Y avait-il eu dans cette écurie des bêtes malades? M. Feltz n’avait pu s’assurer du lait. « Je termine, ajoutait-il, en remerciant M. Pasteur de la grande bienveillance qu’il m’a témoignée au cours de mes rapports avec lui. Grâce à lui, j’ai pu me convaincre de l’identité qui existe entre la bactéridie du charbon et ce bâtonnet trouvé dans le sang d une

femme qui a présenté tous les symptômes d’une fièvre puerpérale grave. »

Au moment de l’histoire de cette femme, histoire si caractéristique et capable de persuader les esprits qui ne s’obstinaient pas à garder un faux pli, d’autres expériences aussi précises se poursuivaient au laboratoire à propos du charbon. Il s’agissait de découvrir si, sur la terre du champ où l’on avait donné, aux moutons témoins, des repas de luzerne contagionnée par un liquide de culture bactéridienne, il serait possible de retrouver encore, quatorze mois après ces expériences, des germes charbonneux. Il semblait que parmi tant d’autres microbes contenus dans la terre,

retirer, isoler ces germes fût un tour de force presque impossible. On y parvint toutefois. Cinq cents grammes de terre furent mis en suspension dans l’eau. On en recueillit des particules infiniment petites. Gomme la spore charbonneuse résiste à une température de 80 à 90® et que ce procédé de chaleur lest un mode d’élimination mortelle pour les autres microbes, on chauffa ainsi les particules terreuses et on les inocula à des cochons d’Inde. Quelquesuns moururent charbonneux. Donc, en passant sur telle ou telle partie suspecte de cette terre de Beauce, les troupeaux étaient exposés à ce genre de contagion. Il suffisait, en effet, qu’il y eût sur la terre du sang charbonneux pour que l’on y trouvât, plus d’une année après, des germes de bactéridies. Que de fois ce sang était répandu quand on transportait le cadavre d’un animal infecté chez l’équarrisseur ou quand on l’enfouissait sur place ! Ces millions, ces milliards de bactéridies, répandues ainsi à la surface de la terre et dans la terre, donnaient leurs spores et ces graines de mort ne demandaient qu’à germer.

Et l’on continuait d’opposer des faits négatifs à ces faits positifs et d’invoquer la théorie de la spontanéité.

« C’est avec une profonde tristesse, disait Pasteur à la séance de l’Académie de médecine du 11 novembre 1879, que je me vois contraint de répondre si fréquemment à des contradictions irréfléchies ; c’est avec non moins de tristesse que je vois la presse mé'^’’

cale parler de ces discussions sans paraître s’inquiéter des vrais principes de la méthode expérimentale...

« Je m’explique toutefois, sans trop de surprise, ce désarroi de la critique, par cette circonstance que la médecine et la chirurgie se trouvent aujourd’hui, suivant moi, dans une époque de transition et de crise. Deux courants les entraînent. Une doctrine vieillit, une autre vient de naître. La première, qui compte encore un nombre immense de partisans, repose sur la croyance à la spontanéité des maladies transmissibles. La seconde est la théorie des germes, du contage vivant, avec toutes ses conséquences légitimes.

a Quand dans cette enceinte j’entends invoquer, sans preuves sérieuses à l’appui, l’existence d’un virus charbonneux ; quand je iis dans nos bulletins, sur les questions dont je parle, l’exposé d’expériences faites par à peu près, sans précision ; quand je vois amonceler des résultats négatifs, solidaires de toutes sortes d’erreurs possibles, et qu’on tente de les opposer à des faits positifs démontrés, je me dis avec douleur : Voilà encore un représentant des méthodes et des dogmes qui finissent, et je me sens enco.uragé à payer à votre science, que j’aime pour elle-même et pour ses grandes et bienfaisantes applications, un nouveau tribut d’efforts. »

Pour marquer la différence entre les époques. Pasteur conseillait respectueusement à M. Bôuillaud, qui prenait part à la discussion, de relire l’ouvrage de Littré intitulé : Médecine et Médecins et de comparer avec les idées actuelles le chapitre sur les épidémies écrit en 1836, quatre ans après le choléra qui avait jeté l’effroi dans Paris et dans toute la France.

« Le poison et le venin s’éteignant sur place après avoir opéré le mal qui leur est propre, écrivait Littré, ne se reproduisent pas dans le corps de la victime ; mais les virus et les miasmes se reproduisent et se propagent. Rien de plus obscur pour le physiologiste et le médecin que ces sournoises combinaisons d’éléments organiques ; mais c’est là l’atelier de malfaisance et de mort où il faut essayer de pénétrer. »

En face de cette terrible invasion d’épidémies, il semblait à Littré que les peuples occupés au mouvement et au progrès de leur vie

fussent, à certaines périodes, sacrifiés comme des victimes, semblables à des « mineurs qui, poursuivant le filon qu’ils sont chargés d’exploiter, tantôt déchaînent les eaux souterraines qui les noient, tantôt ouvrent un passage aux gaz méphitiques qui les asphyxient ou les brûlent et tantôt enfin provoquent les éboulements de terrain qui les ensevelissent sous les décombres ».

a Parmi les maladies épidémiques, disait Littré dans un autre passage que Pasteur avait également noté, les unes occupent le monde et en désolent presque toutes les parties, les autres sont limitées à des espaces plus ou moins étendus. De ces dernières, l’origine peut être recherchée soit dans des circonstances locales, d’humidité, de marécage, de matières animales ou végétales en décomposition, ou bien dems les changements que le genre de vie des hommes éprouve. »

C’était au mois de septembre 1879 que Pasteur avait lu et copié ces passages, a Si j’avais à défendre la nouveauté des idées que mes études de ces vingt dernières années ont introduites dans la médecine, — écrivait -il à la suite d’une de ces conversations qu’il aimait à avoir avec l’un des siens sur les routes d’Arbois, tant de fois parcourues ainsi et d’où son regard passait des vastes horizons de la plaine à la ligne harmonieuse des coUines , — j’invoquerais l’esprit significatif des paroles de Littré. Tel était donc, en 1836, sur l’étiologie des grandes épidémies, des grandes contagions, l’état de la science et des idées pour un des esprits les plus avancés, les plus pénétrants. Je ferais observer, contrairement à l’opinion de Littré, que rien ne prouve la spontanéité des grandes épidémies. De même que nous venons de voir le phylloxéra envahh VEurope (importé d’Amérique, ce qu’on aurait pu ignorer), de même il se pourrait que les causes des grandes pestes eussent pris I origine, à l’insu des pays frappés, dans d’autres pays qui auraient eu avec ces derniers des contacts fortuits. Soit un être microscopique, habitant telle ou telle contrée de l’Afrique, où il existerait sur des animaux, sur des plantes, des hommes même et qui serait capable de communiquer une maladie à la race blanche. Qu’une circonstance fortuite l’amène en Europe et il pourra devenir l’occa-

sion d’une épidémie... » Revenant encore plus tard sur ce passage: « Aujourd’hui, disait-il, s’il s’agissait d’écrire un article sur le même sujet, ce serait certainement l’idée de ferments vivants, d’êtres et de germes microscopiques qui serait invoquée et discutée comme cause. C’est là le grand progrès, ajoutait-il avec la fierté légitime de la voie ouverte, le grand progrès auquel mes travaux ont eu une si large part. Mais c’est le propre de la science et du progrès de découvrir' sans cesse des horizons nouveaux. En avançant dans la découverte de l’inconnu, le savant ressemble au voyageur qui atteint des sommets: de plus en plus élevés, d’où sa vue aperçoit sans cesse des étendues nouvelles à explorer. Aujourd’hui autant de maladies contagieuses nouvelles, autant d’êtres microscopiques nouveaux souffrent à l’esprit comme étant à découvrir et devant rendre merveilleusement compte des états pathologiques et de leurs manières’ de se propager et d’agir rapportées aux façons de vivre^ de se multiplier- dans l’organisme et de le détruire. Certes le point de vue est bien différent de celui de Littré. »

Aussi, de retour à Paris, Tesprit rempli de ces idées, n’avait-il pu s’empêcher de dire à l’Académie de médecine tout ce qu’il pensait. La spontanéité des maladies transmissibles, voilà l’erreur qu’il entendait combattre. Il avait lutté contre la théorie de Liebig sur les ferments. L’idée d’une spontanéité créée de toutes pièces par l’organisme, quand il s’agissait de virus, lui semblait aussi inexacte. « Aveugle, disait-il, qui ne pressent pas que cette doctrine de spontanéité vieillit et s’effondre ! »

Sur ces ruines il voyait s’élever la doctrine des germes. Elle ne s’établirait qu’au prix de bien des efforts. Mais que la batadle fût plus on moins prolongée qu’importait ? Le résultat n’était pas douteux.

Sa puissance d’esprit, le don de rayonnement qu’il exerçait étaient tels que de plus en plus ses proches s’intéressaient aux choses du laboratoire. Tous tâchaient de pénétrer chaque jour davantage dans les pensées de Pasteur. Son cercle de famille s’était agrandi , son fils et sa fille étaient mariés. Les deux nouveaux

venus n’avaient pas tardé à être initiés aux résultats passés et aux expériences récentes. De même que dans son enfance et sa jeunesse il avait trouvé au foyer paternel des êtres dont il était passion* nément aimé, il avait maintenant, dans sa maturité, des affections qui s’efforçaient d’être égales à la tendresse dont il les entourait. îl faisait du bonheur autou de lui comme ü donnait de la gloire à .\h France.

Il traçgdt déjà pour l’avenir tout un programme de recherches scientifiques. Puisque l’on pouvait, à propos du charbon, montrer une cause spécifique , agissante et vivante , et que dès lors il était permis d’espérer qu’on arriverait à combattre cette bactéridie, comme on combat un ennemi qui n’est plus invisible et dont on peut mesurer la force, n’y aurait-il pas pour d’autres maladies virulentes des milieux de culture à trouver, permettant d’isoler le microbe, de s’en rendre maître, de le domestiquer, d’éclairer aussi les obscurités de l’étiologie en attendant que l’on pût trouver une prophylaxie certaine? C’est dans ce courant d’idées qu’un autre microbe devint bientôt l’objet des mêmes études de cuiUire e^ d inoculalion que ïa bactéridie chaibonneuse.

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