‹ La vie de PasteurChapitre 12 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Vous est-il arrivé d’être témoin, dans une cour de ferme, du spectacle offert par les désastres d’une épidémie singulière qui semble éclater subitement? Un matin, on trouve frappées de mort sur leur nid des poules que l’on croyait occupées à être de bonnes couveuses. D’autres, entourées de leurs poussins, les laissent s’éloigner, ne les rappellent pas, ne les regardent plus. Immobiles au milieu de la cour, les pattes fléchissantes, elles sont prises d’une lassitude mortelle. Un coq jeune, superbe, qui la veille jetait à tout le voisinage ses appels triomphants, terrassé tout 4 coup, le bec clos, le regard éteint, la crête d'un ruuge violacé et tombante, agonise, le cou enfoncé dans ses plumes ternies. S’il essaie de se dresser sur ses ergots, il retombe bientôt vaincu. Et pendant que, çà et là, des poules, pelotonnées sur elles-mêmes, meurent, d’autres, qui ont un sursis de vie parfois jusqu’au lendemain, viennent sous les pattes, sous les ailes des mourantes, gratter et becqueter les grains souillés de déjections où se trouvent les germes de mort. C’est le choléra des poules.

Un vétérinaire alsacien, Moritz, avait le premier signalé, en 1869, des « granulations » dans le corps des animaux atteints de ce mal parfois foudroyant et dont les ravages vont jusqu’à 90 poules sur 100. Il ne reste sans doute que celles qui, guéries d’une atteinte légère du choléra, ont pu résister à la contagion. Neuf ans après Moritz, un vétérinaire italien, Perroncito, figura le microbe qui a la forme de petits points. En l’étudiant, Toussaint montra que le microbe était bien la cause de la virulence du sang.

La tête d'un coq mort du choléra fut envoyée à Pasteur par Toussaint. La première chose à faire, une fois le microbe isolé, c’était d’essayer des cultures successives. L’urine neutralisée, c’était ce que Toussaint avait employé. Parfaite pour la culture de la bactéridie du charbon, elle était un mauvais milieu pour la culture du microbe du choléra des poules. La pullulation du microbe ne tardait pas à s’arrêter. Si on l’ensemençait dans xm petit ballon d’eau de levure où se développait également la bactéridie, c’était bien pis encore. En moins de quarante-huit heures, le microbe périssait. « N’est-ce pas l’image, disait Pasteur tout en cherchant un autre milieu de culture, et avec ce don de rapprochement qui faisait d’un échec un motif de réflexions, n’est-ce pas l’image de ce qu’on observe quand un organisme microscopique se montre inoffensif pour une espèce animale à laquelle on l’inocule ? Il est inoffensif, parce qu’il ne se développe pas dans le corps de l’animal ou que son développement n’atteint pas les organes essentiels à la vie. » Le milieu de culture le mieux approprié à la vie du microbe du choléra des poules fut le bouillon de muscles de poules, neutralisé par la potasse et rendu stérile par une température de 110 à 115".

«t La facilité de multiplication de l’organisme microscopique dans ce milieu de culture tient du prodige, écrivait Pasteur dans sa double communication à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine aux premiers jours de février 1880, communication intitulée : Sur les maladies virulentes et en particulier sur la maladie appelée vulgairement choléra des poules. En quelques heures, le bouillon le plus limpide commence à se troubler et se trouve rempli d’une multitude infinie de petits articles d’une ténuité extrême, légèrement étranglés à leur milieu et qu’à première vue on prendrait pour des points isolés. Ces articles n’ont pas de mouvement propre. En quelques jours, ces êtres, déjà si petits quand ils sont en voie de multiplication, se changent en une multitude de points si diminués de volume que le liquide de culture, troublé d’abord, jusqu’à être presque laiteux, devient à peine louche par la présence de points d’un diamètre non mesurable avec rigueur, tant il est

faible. Le microbe dont il s’agit fait certainement partie d’un tout autre groupe que celui des vibrions. J’imagine qu’il viendra se placer un jour auprès des virus, aujourd’hui de nature inconnue, lorsqu’on aura réussi à cultiver ces derniers, comme j’espère qu’on est à la veille de le faire. »

Pasteur exposait que la virulence de ce microbe était si grande qu’il suffisait pour tuer les poules de la plus infime gouttelette de culture’ récente sur quelques miettes de pain. Les poules ainsi nourries contractaient la maladie par leur canal intestinal, excellent milieu de culture pour le petit organisme, et périssaient rapidement. Les excréments infectés devenaient une cause de contagion pour les poules voisines qui leur étaient données comme compagnes dans les cages du laboratoirei G’est aprèsî s’être arrêté devant une de ces poules malades que Pasteur, qui préférait toujours une description individuelle aux descriptions d’ensemble, faisait cette peinture :

« L’animal en proie à cette affection est sans force, chancelant, les ailes tombantes. Les plumes dm corps soulevées lui donnent la forme en boule. Une somnolence invincible l’accable. Si on l’oblige à ouvrir les yeux, il paraît sortir d’un profond sommeil et bientôt les paupières se* referment, et le plus souvent la mort arrive sans que l’animal ait changé de place, après une muette agonie. G’est à peine si quelquefois il agite les ailes pendant quelques secondes. »

En essayant l’effet que pourrait produire ce microbe sur les cochons d’Inde élevés dans le laOoratoire, Pasteur constata que ce microbe ne provoquait que très rarement la mort du cobaye, qu’il n’y avait le plus souvent, au point d’inoculation, qu’une simple lésion qui se terminait par un abcès. Si, au lieu d’attendre que cet abcès se refermât et guérît, on l’ouvrait, il y avait, mêlé au pus, le petit microbe du choléra des poules. Il se conservait dans l’abcès comme s’il eût été dans une fiole.

« Des poules ou des lapins, remarquait Pasteur, qui vivraient en compagnie de cobayes portant de tels abcès pourraient tout à coup devenir malades et périr sans que la santé des cochons d’Inde parût le moins du monde altérée. Pour cela, il suffirait que les

abcès des cochons d’Inde, venant à s’ouvrir, répandissent un peu de leur contenu sur les aliments des poules et des lapins. Un observateur témoin de ces faits, et ignorant la filiation dont je parle, serait dans l’étonnement de voir décimés poules et lapins sans causes apparentes, et croirait à la spontanéité du mal ; car il serait loin de supposer qu’il a pris son origine dans les cochons d’Inde, tous en bonne santé, surtout s’il savait que les cochons d’Inde sont sujets, eux aussi, à la même affection. Combien de mystères dans l’histoire des contagions recevront un jour des solutions plus simples encore que celle dont je viens de parler ! »

Un hasard, comme il, y en a pour ceux qui ont le génie de l’observation J devait bientôt marquer un immense progrès et préparer une grande découverte. Tant que l’on avait ensemencé, sans interruption, de vingt-quatre heures en^ vingt-quatre heures, les^ ballonsi de culture du microbe du choléra des poules la virulence était restée la même. Mais en prenant une vieille culture oubliée, datant de quelques semaines, et en inoculant des poules, grande fut la surprise de voir, qu’elles étaient malades et ne succombaient pas. Qu’allait- il se passer si l’on inoculait à ces poules réfractaires la culture de la veille, jeune, active, mortelle à: coup sûr ? Le, même phénomène de résistance se produisit. Qu’y avait-il donc de changé? Quel était ce modificateur de l’activité du microbe ? D’où venait cette atténuation ?. Des recherches ne tardèrent pas à prouver que l’oxygène de l’air en était cause. Et, en mesurant entre les cultures, des intervalles variables allant de quelques jours à un mois, à deux mois, à trois mois, on arrivait à des variations de mortahté qui faisaient que l’on tuait huit poules sur dix, puis cinq sur dix, puis une sur dix et enfin, comme dans le premier cas où, à la suite de longues vacances, la culture avait eu le temps de vieillir, on arrivait à n’en plus tuer du tout, bien que le microbe put être encore cultivé.

« Enfin, chose non moins curieuse, disait Pasteur avec fièvre q'iand il expliquait tout cela, si vous prenez chacune de ces cultures de virulence atténuée pour point de départ de cultures successives

et sans intervalle sensible dans les mises en train des cultures, toute la série de ces cultures reproduira la virulence atténuée de celle qui a servi de point de départ. De même la virulence nuUe reproduit la virulence nulle. »

Et pendant que les poules neuves, c’est-à-dire celles qui n’avaient jamais eu la maladie du choléra des poules, exposées au virus mortel, périssaient, celles qui avaient subi les inoculations atténuées et qui recevaient plus que leur part de ce même virus mortel éprouvaient soit la maladie sous une forme bénigne, soit un malaise plus ou moins passager, quelquefois même n’en éprouvaient aucun : elles avaient l’immunité. Ce fait n’était-il pas digne d’être rapproché du grand fait de la vaccine, que Pasteur avait si souvent médité ?

Alors l’espoir d’obtenir, par des cultures artificielles, des virusvaccins contre les maladies virulentes qui causent de grandes pertes à l’agriculture dans l’élevage des animaux domestiques, et au delà, sans cesse comme un point lumineux et fixe, l’espoir plus grand de préserver enfin l’humanité de ces maladies contagieuses qui l’ont tant de fois décimée et la déciment encore tous les jours; cet espoir invincible lui faisait souhaiter de vivre assez longtemps pour accomplir quelques découvertes nouvelles et voir ses disciples marcher dans la voie qu’il leur traçait. Qu’auraient dû peser, en face de si grandes idées, les vaines oppositions de ceux qui continuaient à disserter, ou les remontrances indirectes de ceux qui le renvoyaient superbement à ses cornues, à ses expériences de laboratoire, en lui déniant plus ou moins respectueusement le droit d’établir quelque analogie entre de pareilles études et les choses de la médecine ! 11 manquait de dédain. Il voulait toujours convaincre. Fort de son expérimentation, qui lui permettait de produire des preuves et de rendre ainsi la vérité démontrable; étabhssant la liaison entre une maladie microbienne et une maladie virulente ; prêt enfin à reproduire par la culture, à tous les degrés d’atténuation, une véritable vaccine, ne forcerait-il pas ses adversaires de bonne foi à reconnaître l’évidence des faits ? N’entralnerait-il pas tous les esprits attentifs dans le vaste mouvement

qui allait remplacer tant de vieilles choses par des notions précises, de plus en plus accessibles ? Dans cette période d'enthousiasme, où il eut vraiment des jours de bonheur incomparable, joie de l'esprit dans toute sa puissance, joie du cœur dans toute son expansion car il s’agissait de bien à répandre, il sentait que rien désormais n'arrêterait la marche de sa doctrine dont il disait : « Un souffle de vérité l'emporte vers les champs féconds de l'avenir. »

Et c'était de cette voix ardente, convaincue, où l'on sentait que l'effort et la foi d'un homme étaient réunis , qu'il lisait aux Académies ses notes pleines de faits, de preuves, d'inductions qui se pressaient et entraînaient l'auditeur gagné, persuadé, subjugué. Même à la lecture , bien que l'on éprouvât tout d'abord une surprise un peu déconcertante devant tant d'expériences qui s'accumulaient, parfois sans transition visible de tel sujet à tel autre, — car il excellait en rapprochements entre des faits disparates pour le premier venu, — on était emporté par toutes ces choses inattendues, par ces vues sur l’avenir. Il avait cette intuition qui fait d'un grand savant un grand poète. Que d'idées se présentaient en foule à son esprit ! C'était souvent comme des abeilles qui toutes voudraient sortir en même temps d'une ruche. De tant de projets, d'idées préconçues, il faisait un stimulant de recherches. Mais, une fois qu’il s’était engagé sur une route, il se défiait à chaque pas, il n'avançait qu'à la suite d'expériences précises,nettes, irréfutables.

Une note de lui sur la peste, note datée du mois d'avril 1880, indique bien comment il entendait que l’on travaillât en vue de faire surgir les idées. L'année précédente, l’Académie de médecine avait nommé une commission composée de huit membres pour tracer un programme de recherches relatives à la peste. Le fléau avait éclaté d2ms un village situé sur la rive droite du Volga, dans le district d' Astrakan. Cas isolé d'abord, puis dix jours après, nouvelle mort. Ainsi qu'un incendie qu'on ne peut plus éteindre, tout le village, de maison en maison, avait été envahi, dévoré par le fléau. Sur une population de 1,372 habitants, 370 avaient

péri. Il mourait jusqu’à 30 ou 40 personnes par jour. Alors, dans un de ces moments sinistres où les hommes ne connaissent plus que râpre désir de survivre, les parents eux-mêmes avaient abandonné leurs malades, leurs mourants, par 20° de froid, au milieu des cadavres restés sans sépulture. Les villages voisins avaient été contaminés. Mais, grâce à Fautorité russe, qui établit comme cordon sanitaire des postes solidement reliés et faisant bonne garde, le mal fut localisé. Certains médecins, réunis à Vienne, avaient assuré que cette peste n'était autre que la peste noire du xiv® siècle, celle qui avait dépeuplé l'Europe. Les vieilles peintures et les vieilles sculptures d’alors qui représentent la mort jetant dans son lugubre cortège l’enfant et le vieillard, le mendiant, l’Empereur, le Pape, témoignent des ravages formidables d’un tel fléau. En France, depuis l'épidémie de Marseille, en 1720, il semblait que la peste ne fût plus qu'un souvenir, un cauchemar lointain t l relégué en texte de narration. Le D”" Rochard, dans un rapport à l'Académie de médecine, rappelait en passant comment la contagion avait éclaté au mois de mai 1720. Un navire, qui avait perdu six hommes de la peste pendant la traversée, était entré dans le port de Marseille. La peste, après une première phase insidieuse , s’était déchaînée au mois de juillet dans toute sa fureur.

« Puisque la peste, écrivait Pasteur dans sa note qui n’était qu’une indication de recherches à faire, une sorte de programme d’études, puisque la peste est une maladie dont on ignore absolument la cause, il n’est pas illogique de supposer qu’elle est peutêtre produite, elle aussi, par un microbe spécial. Toute recherche expérimentale devant avoir pour guide certaines idées préconçues, on pourrait sans inconvénient, et très utilement peut-être, aborder l’étude de ce mal avec la croyance qu’il est parasitaire.

« De toutes les preuves qu’on puisse invoquer en faveur de la corrélation possible entre une affection déterminée et la présence d’un organisme microscopique, la plus décisive est celle de la méthode des cultures des organismes à l’état de pureté ; méthode qui depuis vingt-deux ans m’a servi à résoudre la plupart des diffi-

cultes relatives aux fermentations proprement dites : notamment l’importante question, fort débattue jadis, de la corrélation qui existe entre ces fermentations et leur ferment propre. »

11 indiquait alors que si, après avoir recueilli soit du sang, soit du pus à la fin de la vie ou aussitôt après la mort d’un pestiféré, on arrivait à découvrir l’organisme microscopique, puis à trouver pour ce microbe un liquide de culture approprié, il y aurait lieu d’inoculer des animaux de diverses espèces, le singe peut-être de préférence, et de rechercher les lésions capables d’établir les rapports de cause à effet entre cet organisme et la maladie dans l’espèce humaine.

Certes il ne dissimulait pas les grandes difficultés d’expérimentation que l’on rencontrerait ; car, une fois l’organisme découvert et isolé, rien n’indique a priori à l’expérimentateur le milieu de culture approprié. Tel liquide convenant on ne peut mieux à certains organismes microscopiques est absolument contraire à d’autres. N’en était-il pas ainsi pour le microbe du choléra des poules.? Contrairement à toute attente, ce petit organisme ne se développe pas dans le bouillon de levure de bière. Un expérimentateur pressé pourrait conclure que le choléra des poules n’est pas produit par un organisme microscopique, que c’est une maladie spontanée, inconnue dans ses causes prochaines. L’erreur serait capitale, disait Pasteur, car il suffirait d’un autre milieu, d’un autre bouillon en apparence voisin du précédent, du bouillon de poule par exemple, pour qu’il y eût culture virulente.

Il fallait donc, dans ces recherches sur la peste, essayer divers milieux; de plus, avoir toujours présent à l’esprit le caractère soit aérobie , soit anaérobie des êtres microscopiques infectieux . « La stérihté d’un liquide de culture peut tenir à la présence de l’air, ajoutait Pasteur, non à sa constitution propre : par exemple le vibrion septique est tué par l’oxygène de Tair. Il résulte de ces dernières circonstances que les cultures doivent être faites non seulement en présence de l’air, mais dans le vide ou au contact de l’acide carbonique pur. Dans ce dernier cas, aussitôt après avoir ensemencé le sang ou l’humeur que l’on veut éprouver, if

faut faire le vide dans les tubes, les fermer à la lampe et les abandonner à une température convenable comprise en général entre 30 ou 40®. » Ainsi jalonnait-il la route d’idées diverses pour suggérer sur divers points la recherche scientifique de l’étiologie de la peste.

Comme il ne ressemblait guère à ceux qui n’admettent pas que l’on puisse s’aventurer, même en simple curieux, sur leur domaine spécial où ils veulent rester maîtres absolus, comme il aimait que le grand public se rendît compte de l’utilité des recherches de laboratoire, il avait envoyé à son ami Nisard le Bulletin de V Académie de médecine qui contenait une première communication sur le choléra des poules et cette note sur la peste.

« Si vous en avez le loisir lisez-les, lui écrivait-il dans un petit billet daté du 3 mai 1880. Elles pourront vous intéresser et puis il ne faut pas qu'il y ait de lacunes dans votre instruction. Or, elles seront suivies d’autres.

« Aujourd’hui même, à l’Institut, demain à l’Académie de médecine, je ferai une nouvelle lecture.

« Recueillez toujours les critiques pour me les redire. Je les préfère de beaucoup aux éloges qui sont stériles, à moins qu’on ait besoin d’être encouragé. Ce n’est pas mon cas : j’ai la foi et le feu sacré encore pour longtemps. »

Nisard lui répondit le 7 mai : a Mon bien cher ami, je suis comme étourdi de l’effort que mon ignorance m’a forcé de faire pour suivre vos idées, et ébloui de la beauté de vos découvertes sur le point principal, et du nombre de découvertes accessoires qu’elles suscitent dans le cours de votre merveilleux travail. Vous avez bien raison de ne pas aimer les éloges stériles ; mais vous feriez tort à ceux qui vous aiment, si vous ne trouviez plaisir à être loué par eux, quand ils ne savent pas d’autre moyen de vous accuser réception de vos notes.

e J’en suis, pour la note sur le choléra des poules, à ma seconde lecture, et j’y fais cette remarque que l’écrivain y suit le décou-

vreur, et que la langue s’élève, s’assouplit et se colore pour exprimer toutes les faces du sujet.

« Vous me rendez bien heureux de vous voir croître chaque jour en renommée, et bien fier de mon amitié. »

Au milieu de ses recherches sur le vaccin du choléra des poules, l’étiologie du charbon ne cessait de préoccuper Pasteur. Un grand point d’interrogation restait dans son esprit. Les germes du charbon remontaient-ils à la surface de la terre et comment? Au cours d’une de ses excursions habituelles avec MM. Chamberland et Roux, à la ferme de Saint-Germain, près de Chartres, il entrevit brusquement l’explication de cette énigme. Dans un champ qui venait d’être moissonné, il remarqua un emplacement dont la teinte différait quelque peu des terres voisines. 11 interrogea M. Maunoury, propriétaire de *la ferme, qui répondit que l’année précédente on avait enfoui là des moutons morts charbonneux. Pasteur s’approcha de plus près et il fut intéressé par la foule de ces petits cylindres de terre , de , ces tortillons que les vers rendent et déposent sur le soi. Ne serait-ce pas, se dit-il, l’explication de l’origine des germes reparaissant à la surface ? Est-ce que les vers da rs-j leurs voyages souterr2Qns à travers leurs galeries, au retour de leurs fouilles dans le voisinage immédiat des fosses, n’apporteraient pas les spores charbonneuses et ne sèmeraient pas ainsi ces germes exhumés ? Ce serait encore une révélation singulière, inattendue, mais bien simple, due à la théorie des germes. Il ne se perdit pas en rêveries sur la portée que pouvait avoir cette idée préconçue. Toujours impatient de faire apparaître la vérité : « Nous ferons l’expérience, » dit-il.

Bouley, à qui Pasteur dès son retour à Paris avait parlé du rôle possible de ces vers de terre qui seraient ainsi des messagers, des convoyeurs de germes, fit recueillir des vers venus à la surface des fosses où l’on avait enterré, plusieurs années auparavant, des bêtes charbonneuses. Ainsi que Bouley, Villemin et Davaine furent invités à vérifier le fait au laboratoire. On ouvrit le corps des vers. Des cylindres terreux qui remplissaient leur canal intestinal, on put extraire et mettre en évidence les spores charbonneuses.

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A l’époque même où Pasteur révélait ce rôle pathogénique des vers de terre, Darwin exposait, dans im dernier livre, leur rôle agricole. Lui aussi, avec son attention profonde et sa force de méthode qui savait découvrir l’importance cachée de ce qui semblait négligeable aux esprits secondaires,, avait vu comment les lombrics ouvrent leurs galeries, puis comment, en retournant la terre et en ramenant à la surface, par leurs déjections, tant de particules, ils aèrent, ils drainent le sol et arrivent, par une incessante continuité, à rendre les plus grands services à l’agriculture. Laboureurs excellents, fossoyeurs redoutables. Ces deux tâches, l’une bienfaisante et l’autre pleine de périls. Pasteur et Darwin, chacun de son côté, et à l’insu l’un de l’autre, les mettaient en pleine lumière.

Pasteur avait recueilli la terre des fosses où Ton avait enfoui dans le Jura des vaches mortes du charbon en juillet 1878. «A trois reprises, dans cet intervalle des deux années dernières, disait-il, au mois de juillet 1880, à FAcadémie des sciences et à l’Académie de médecine, ces mêmes terres de la surface des fosses nous ont offert le charbon. » Des expériences récentes avec de la terre du champ de la ferme beauceronne confirmaient ce fait. Loin des fosses, les particules de terre n’avaient pas provoqué le charbon.

Alors, pressé de donner un conseil pratique, il montrait comment tes animaux parqués pouvaient trouver dans certains fourrages les germes du charbon qui n’avaient d’autre origine que la désagrégation, par l’effet de la pluie, de ces petits cylindres excrémentiels des vers. Les animaux qui s’arrêtent volontiers au-dessus des fosses, où l’herbe est plus épaisse, car la terre est plus riche en humus, risquent ainsi leur vie. Us se contagionnent à peu près de la même façon que dans les expériences où l’on arrosait leur luzerne d’un liquide rempli de spores charbonneuses. Les germes septiques sont ramenés de même à la surface du sol.

a On devra, disait-il, s’efforcer de ne jamais enfouir les animaux dans des champs destinés soit à des récoltes de /ourrages, soit au pacage des moutons. Toutes les fois que cela sera possible, on devr^ choisir pour l’enfouissement des terrains sablonneux ou

des terrains calcaires, mais très maigres, peu humides et de dessiccation facile, peu propres, en un mot, à la vie des vers de terre. »

Pasteur n'avait jamais qu'une idée : aller de l'avant. Mais, comme un chef d'armée qui n'aurait eu que deux aides de camp, il lui fallait faire porter les efforts de MM. Ghamberland et Roux sur tel et tel point de France en même temps. Parfois il s'agissait simplement de contrôler un fait annoncé un peu préci« pitamment par des expérimentateurs qui, soit dans un désir de priorité, soit dans l'intention de pousser aux recherches d'autres hommes de science, publiaient des faits dont on doutait au laboratoire. C'est ainsi que M. Roux se rendit, à la fin de ce même mois de juillet, à quatorze kilomètres de Nancy, dans un domaine isolé appelé la ferme de Bois-le-Duc, pour vérifier si la mort successive de dix-neuf bêtes à cornes était véritablement due au charbon , comme on l'affirmait. L'eau du pâturage était incriminée. L'isolement absolu du troupeau semblait exclure toute autre cause de contamination. Après avoir recueilli de la terre et de l'eau un peu partout sur le territoire de la ferme, M. Roux était revenu au laboratoire avec ses pipettes et ses tubes. Tout le portait à croire qu'il y avait eu là septicémie et non charbon. M. Ghamberland de son côté, pour des expériences de contamination au-dessus des fosses, faisait établir près de Lons-le-Saunier, à Savagna, dans une prairie où Fon avait enterré plus de deux ans auparavant des bêtes charbonneuses, une petite barrière à claire-voie formant enclos. Quatre moutons y furent placés. A trois ou quatre mètres en amont de ce premier enclos, une autre barrière était établie pour enfermer quatre moutons témoins. Il n'y avait qu'à attendre le résultat. G'était une expérience de vacances. Pasteur l'organisait d'autant mieux qu'il venait d'arriver à Arbois.

Une grainde tristesse l'y attendait, a Je viens, écrivait-il à Nisard au commencement du mois d'août, d’avoir le malheur de perdre ma sœur, celle qui, avec les tombes de mes parents et de nos enfants, me ramenait chaque année à Arbois. En quarante*^

huit heures, j"ai vu la vie, la maladie, la mort, renterrement. Cette promptitude est effrayante. J’aimais beaucoup cette sœur qui, dems les temps difficiles, quand la plus modeste aisance n’était même pas encore au foyer domestique, a porté durement le poids du jour et s’est dévouée pour les plus jeunes dont je faisais partie. De ma famille paternelle et maternelle me voilà seul survivant. »

Dans les premiers jours d’août, le jeune professeur à l’Ecole vétérinaire de Toulouse, Toussaint, annonçait avoir réussi à vacciner des moutons contre le charbon. Un procédé de vaccination (qui consistait à recueillir du sang d’un animal charbonneux au moment où il allait mourir ou immédiatement après la mort, à défibriner le sang, puis à le passer sur un linge et à le filtrer sur dix ou douze feuilles de papier) avait été infructueux. La filtration était infidèle et dangereuse. Les bactéridies passaient et tuaient les animaux que l’on voulait préserver. Toussaint alors avait eu recours à la chaleur pour tuer les bactéridies. « J’ai porté, disait-il, le sang défibriné à 55° pendant dix minutes. Le résultat a été complet. Cinq moutons, inoculés avec 3 centimètres cubes de ce sang, ont été inoculés depuis avec du sang charbonneux très actif et ne s’en sont nullement ressentis. » il faliail toutefois faire plusieurs inoculations successives.

« Toute idée de villégiature doit être suspendue. Il faut nous remettre à l’étude tant à Paris que dans le Jura, » écrivait Pasteur à ses disciples. Bouley de son côté croyait le but atteint, sans se dissimuler toutefois les difficultés d’interprétation du fait annoncé. 11 avait obtenu du ministre de l’Agriculture l’autorisation que l’on fît à Alfort l’essai de ce liquide, dit vaccinal, sur vingt moutons.

« Hier, écrivait Pasteur à son gendre le 13 août, j’ai été donner à M. Chamberland des instructions pour que je puisse vérifier dans le plus bref délai possible le fait Toussaint, auquel je ne croirai qu’après l’avoir vu, de mes yeux vu. Je fais acheter vingt moutons et j’espère être fixé quant à l’exactitude de cette observation, vraiment extraordinaire, dans trois semaines environ. La nature a bien

pu mystifier M. Toussaint, quoique ses assertions paraissent attr^ ter néanmoins Texisteace d'un fait fort intéressant. »

Les assertions de Toussaint étaient hâtives. Pasteur ne tarda pas à être éclairé sur ce point. Une température de 55®, prolongée pendant dix minutes, ne suffisait pas pour tuer les bactéridies dans le sang; elles n’étaient qu'affaiblies, retardées dans leuï développement. Même après quinze minutes d'exposition à cette température, il n'y avait qu'un engourdissement de la bactéridie. Pendant que l’on poursuivait ces expériences dans le Jura et au laboratoire de l'Ecole normale, les moutons d'Alfort donnaient de vives inquiétudes à Bouley. L'un mourait charbonneux le lendemain de l'inoculation, trois le surlendemain. Les autres étaient si malades que M. Nocard voulait en sacrifier un pour l’autopsier immédiatement. Un instant, Bouley crut à un désastre complet. Mais les seize autres moutons se rétablirent peu à peu, prêts à la contre-épreuve de l’inoculation du charbon.

Pendant que Pasteur précisait les points décisifs, il apprenait, à la fois par une lettre de Bouley et par une lettre de M. Roux, que le liquide vaccinal, Toussaint l’obtenait non plus par la chaleur, mais par l’action mesurée de l’acide phénique sur le sang charbonneux. L’interprétation d’affaiblissement restait la même.

« Que conclure de ce résultat? écrivait Bouley à Pasteur. Evidemment que Toussaint ne vaccine pas, comme il le croyait, avec un liquide destitué de bactéridies, puisqu’il donne le charbon avec ce liquide, mais qu’il se sert d’un liquide où la puissance de la bactéridie est réduite par le nombre diminué et l’activité atténuée. Son vaccin ne serait autre que du liquide charbonneux dont l’intensité d’action serait affaiblie au point de n’être pas mortelle pour un certain nombre d’individus susceptibles qui le recevraient. Mais ce serait un vaccin plein de traîtrise, puisqu’il serait capable de récupérer sa puissance avec le temps. L’expérience d’Alfort rend probable que le yaccin, essayé à Toulouse et qui s’y est montré inoffensif, avait acquis, dans l’intervalle des douze jours écoulés, avant qu'on l’essayât à Alfort, une intensité plus grande, parce que la bactéridie, un instant endormie par

l’acide phénique, avait eu le temps de se réveiller et de pulluler malgré cet acide. »

Pendant que Toussaint était allé à Reims, où se tenaient les séances de l’Association française pour l’avancement des sciences, exposer que ce n’était pas, comme il l’avait annoncé, le liquide qui place l’animal dans des conditions relatives d’immunité, et qu’il résumait l’interprétation de Bouley, à savoir que c’était un charbon supportable qui était inoculé. Pasteur avait rédigé une note assez vive qui remettait les choses au point. Son besoin de rigueur dans les expériences le rendait parfois trop sévère. Bien que le procédé fût infidèle, Texplication inexacte, Toussaint avait cependant le mérite d’avoir constaté un état d’atténuation passagère de la bactéridie. Bouley demanda à Pasteur de surseoir à toute communication par bienveillance pour Toussaint. Un des moutons parqués sur les fosses charbonneuses était mort le 25 août , le corps rempli de bactéridies, et cela montrait une fois de plus l’erreur de ceux qui croyaient à la spontanéité des maladies transmissibles. Pasteur en informa J. -B. Dumas; il exprima en même temps son avis sur le fait Toussaint. Sa lettre fut communiquée à l’Académie des sciences :

« Permettez-moi , avant de terminer, de vous faire une autre confidence. Je me suis empressé, également avec le concours de MM. Ghamberland et Roux, de vérifier les faits si extraordinaires que M. Toussaint, professeur à l’Ecole vétérinaire de Toulouse, a annoncés récemment à l’Académie. Sur la foi d’expériences nombreuses et qui ne laissent pas place au doute, je puis vous assurer que les interprétations de M. Toussaint sont à reprendre. Je ne suis pas davantage d’accord avec M. Toussaint sur l’identité qu’il affirme exister entre la septicémie aiguë et le choléra des poules. Ces deux maladies diffèrent du tout au tout. »

Bouley fut touché d’entendre ces simples réserves après toutes les expériences de vérification faites à l’Ecole normale et dans le Jura. Eu racontant les incidents d’Alfort et en espérant toutefois que la vaccination charbonneuse ne tarderait pas à être définitive-

ment trouvée, il révéla que Pasteur avait eu « la délicatesse de s’abstenir de toute critique détaillée pour laisser à M. Toussaint le soin de se contrôler lui-même ».

La lutte contre les maladies virulentes était de plus en plus pour Pasteur la question capitale. Que de fois, non seulement au laboratoire mais encore dans les causeries de famille, — car il associait étroitement les siens à toutes les préoccupations de sa vie scientifique, — que de fois il revenait sur ce sujet ! Du moment que l’oxygène de l’air apparaissait comme un modificateur du développement d’un microbe dans le corps des animaux, on était peut-être en présence d’une loi générale applicable à tous les virus. Quel bienfait si l’on pouvait arriver à découvrir ainsi les vaccins de toutes les maladies virulentes ! Et dans sa fièvre de recherches, trouvant que scientifiquement l’histoire du choléra des* poules était plus avancée que ne l’est celle des affections variolique et vaccinale, — ce grand fait de la vaccine restant isolé, inexpliqué, — il avait hâte, dès son retour à Paris, dans la seconde quinzaine de septembre 1880, de presser les médecins sur ce point spécial : les rapports entre la variole et la vaccine. A n’envisager, que l’expérimentation physiologique, « l’identité, disaitil. du virus varioleux et du virus vaccin n’a jamais été démontrée ». Lorsque Jules Guérin, — né combatif, l’étant encore à la veiUe de ses quatre-vingts ans, et qui ne demandait, selon son mot dit à Bouley pendant les vacances, qu’à « tomber Pasteur » , — prétendait que « la vaccine humaine est le produit de la variole des animaux (cowpox et horsepox) inoculée à l’homme et humanisée par la succession de ses transmissions chez l’homme », Pasteur lui répliquait ironiquement que cela revenait à dire : « La vaccine, c’est la vaccine » .

Ceux qui avaient l’habitude de parler à Pasteur avec une sincérité absolue lui conseillaient de ne pas se laisser entraîner à de nouvelles discussions où la plupart de ses adversaires prenaient des mots pour des idées ët noyaient le débat dans un déluge d e phrases. Est-ce que, en dedommagement de ces oppositions imtantes, incessantes, il ne gagnàitxDas à la cause de la vérité

quiconque commençait à entrevoir que non seulement le génie jusque-là mystérieux du charbon, mais aussi d’autres génies malfaisants, inconnus encore, comme celui de la peste, de la fièvre jaune, pourraient être à leur tour transformés en leur propre vaccin? Est -ce que Bouley ne venait pas, il y avait peu de jours, dans cette même Académie de médecine, de saluer cette ère nouvelle qui autorisait, disait-il, toutes les espérances ? « Que de fantômes de l’ancienne étiologie, avait-il ajouté, sont destinés à s’évanouir devant les clartés de la médecine expérimentale ! » Que gagnait la science à de pareils débats, puisque ceux qui tenaient la première place parmi les vétérinaires, les médecins, les chirurgiens, reconnaissaient hautement tout ce dont la science était redevable à Pasteur? Pourquoi d’ailleurs s’inquiéter d’entendre telle et telle voix discordantes ? Espérait-il les convaincre? C’était peine perdue. Pourquoi s’étonner, en outre, que certains esprits profondément troublés dans leurs habitudes, leurs principes, leur influence, eussent quelque peine, voire même quelque colère, à abandonner leurs idées ? S’il est pénible à des locataires de quitter un appartement où ils ont vécu depuis leur jeunesse, qu’est-ce donc quand on reçoit congé de toute une éducation ?

Pasteur, à qui l’on pouvait dire ainsi qu’il manquait de sérénité et de philosophie, reconnaissait avec un affectueux sourire que l’on avait raison. Il jurait d’être calme; mais, une fois dans la salle de l’Académie, les attaques de ses adversaires, leurs insinuations, leurs partis pris l’énervaient, l’irritaient. Ses promesses s’effondraient.

« Avoir la prétention, disait-il dans la séance du 5 octobre 1880, d’exprimer les rapports de la variole humaine avec la vaccine, en ne parlant que de la vaccine et de ses rapports avec le cowpox et le horsepox, sans prononcer même le mot de variole humaine, c’est lomber dans la logomachie, c’est équivoquer, afin d’esquiver le point vif du débat. »

Peu soucieux des nuances de pensée ou d’expression, il était tout entier à sa foi robuste dans la méthode expérimentale. Sa logique

inflexible, implacable l’entraînait. 11 passait brusquement de lu défense à l’agression. Son langage devenait âpre : « Nous serons deux désormais en présence, disait-il en parlant de Guérin, et nous verrons lequel des deux sortira éclopé et meurtri de cette lutte. ®

Certains procédés opératoires de Guérin, il les tournait si vivement en ridicule que Guérin, dans cette même séance d’octobre, quittant tout à coup sa place, voulut se précipiter sur Pasteur. Le baron Larrey s’interposa. 11 empêcha de passer ce fougueux octogénaire. La séance fut levée en plein tumulte. Au lendemain de cette discussion, Jules Guérin, tout frémissant encore, envoya à Pasteur deux témoins pour lui demander une réparation par les armes.

Pasteur les renvoya vers ceux qu’il appelait les témoins naturels, aussi bien pour lui que pour Guérin, c’est-à-dire M. Béclard, secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine, et M. Bergeron, secrétaire annuel, qui tous deux, sous leur responsabilité, publiaient le Bulletin officiel de V Académie. « Je suis prêt, ajoutait Pasteur, à modifier, n’ayànt pas le droit d’agir autrement, ce qui paraîtrait à MM. les rédacteurs du recueil, outrepasser les droits de la critique et de la légitime défense. » Par déférence pour MM. Béclard et Bergeron, Pasteur voulut terminer la querelle en écrivant au président de l’Académie qu’il n’avait pas eu l’intention de blesser un collègue et que, dans toutes les discussions de ce genre, il n’était jamais préoccupé que de défendre l’exactitude de ses propres travaux.

Le Journal de médecine et de chirurgie^ rédigé par M. Lucas- Championnière, donnait au sujet de cette lettre bénévole ce résumé d’impressions : « Pour notre part, nous admirons la mansuétude de M. Pasteur que l’on représente toujours comme violent et prêt à partir en guerre. Voilà un savant qui fait de temps à autre des communications courtes, substantielles, extrêmement intéressantes. 11 n’est pas médecin, et, guidé par son génie, ü trace des voies nouvelles au milieu des études les plus ardues de la science médicale. Au lieu de rencontrer le tribut d’attention et d’admiration qu’il mérite, il rencontre une opposition forcenée de quelques indi\idualités de naturel querelleur, toujours disposées à démolir

après avoir écouté le moins possible. S’il use d’une expression scientifique que tout le monde ne comprend pas, ou qu’il emploie quelque expression médicale un peu incorrectement, alors se dresse devant lui le spectre des discours infinis, destinés à lui démontrer que tout était pour le mieux dans la science médicale avant qu’on lui eût ajouté les études précises, et apporté les ressources de la chimie et de l’expérimentation... En disant logomachie, M. Pasteur nous semblait modéré. »

De combien d’incidents aussi futiles, de querelles aussi vaines, la vie d’un grand homme n’est-elle pas traversée ! Plus tard on ne voit que la gloire, l’apothéose et les statues dressées sur les places publiques. Il semble que ces demi-dieux se soient avancés comme dans une avenue triomphale vers la postérité reconnaissante. Mais que d’entraves, que d’oppositions retardent la marche d’un esprit libre, désireux de mener à bien son œuvre et incité par la pensée féconde de la mort ! Elle est toujours présente aux esprits préoccupés des intérêts supérieurs. Pasteur ne se considérait que comme un hôte passager de ces grandes demeures intellectuelles qu’il voulait développer et fortifier pour le plus grand bien de ceux qui viendraient après lui. En face de l’hostilité, de l’indifférence ou du scepticisme qu’il constatait parfois dans ce milieu médical , il lui arrivait d’interpeller les étudiants qui siégeaient sur les bancs du public pour les prémunir contre des arguties comme celles que l’on ne cessait de lui opposer.

« .leunes gens qui siégez au haut de ces gradins, s’écriait-il un jour, et qui êtes peut-être l’espoir de l’avenir médical dans notre pays, ne venez pas chercher ici les excitations de la polémique, venez vous instruire des méthodes. » *

Ces méthodes, opposées aux spéculations a priori^ aux conceptions vagues, il n’était pas de jour qui ne les fortifiât. L’atténuation artificielle, c’est-à-dire le viras modifié par l’oxygène de l’air qui affaiblit et éteint la virulence, tandis que la même culture du virus, mise en tube fermé, reste virulente; la vaccination par le virus atténué : ces immenses progrès. Pasteur les apportait à la fin de 1880. Mais ce même procédé serait-il applicable au

microbe du charbon? Grand problème. Le vaccin du choléra des poules était -facile à obtenir : il suffisait d’abandonner à ellesmêmes, pendant un certain temps au contact de Fair, des cultures pures. Elles ne tardaient pas à perdre leur virulence. Mais les spores du charbon, très indifférentes à l’air atmosphérique, gardaient une virulence indéfiniment prolongée. N’arrivait-il pas qu’au bout de huit, dix, douze années, des spores trouvées dans des fosses où l’on avait enfoui des bêtes charbonneuses fussent encore en plein pouvoir de virulence? Force était donc de tourner cette difficulté par un procédé de culture qui agirait sur la bactéridie filamenteuse, avant la formation des spores. Ce qui peut se résumer en quelques ’ lignes demanda de longues semaines de contention, de tâtonnements et d’essais de toutes sortes.

Dans le bouibon neutre de poule, la bactéridie ne se cultive plus è 15°; elle se cultive encore, et facilement, vers 42 et 43°, mais à celle température les spores ne se forment plus.

« cette te4npérature limite, a expliqué M. Ghamberland, les bacléridies vivent et se reproduisent encore ; mais jamais elles ne donnent de germes. Dès lors, en essayant la virulence du flacon après six, huit, dix, quinze jours, nous avons retrouvé exactement les mêmes phénomènes que pour le choléra des poules. Au bout de huit jours, par exemple, notre culture, qui, à l’origine, tuait 10 moutons sur 10, n’en tue plus que 4 ou 5; après dix ou douze jours elle n’en tue plus du tout; elle ne fait que communiquer aux animaux une maladie bénigne qui les préserve ensuite contre la maladie mortelle. Et, chose bien digne de remarque, les bactéries une fois atténuées dans leur virulence peuvent être cultivées à une température de 30 à 35°, température où elles donnent des germes ayant la même virulence que les filaments qui les ont formés. »

Bouley, témoin assidu de tous ces faits, disait, sous une autre forme, que si l’on reportait cette bactéridie atténuée, dégénérée, dans un milieu de culture dont la température plus basse est favorable aux manifestations de ses activités, elle redevient apte à former des spores. Mais de ces spores issues de bactéridies affai-

blies « ne naîtront que des bactéridies affaiblies comme elles dans leur faculté de pullulation ».

Ainsi est obtenu , enfermé dans des spores inaltérables , un vaccin prêt à être expédié dans le monde entier pour servir à vacciner les animaux contre la maladie charbonneuse.

Le jour où il fut sûr de cette découverte, Pasteur, remontant du laboratoire à son appartement, dit aux siens avec une émotion profonde : « Je ne me consolerais pas si cette découverte que nous avons faite, mes collaborateurs et moi, n’était pas une découverte française. »

Mais, avant de la proclamer, il voulait attendre encore. Toutefois la cause dévoilée, le mode de propagation indiqué, la prophylaxie rendue facile, c’en était assez pour enthousiasmer les esprits attentifs et pour rendre reconnaissants les propriétaires de troupeaux.

C’est dans ce sentiment que la Société des agriculteurs de France décida, dans sa séance du 21 février 1881, de remettre à Pasteur une médaille d’honneur. J.-B. Dumas, retenu à l’Académie des sciences, n’avait pu assister à cette séance, a J’aurais voulu, écrivait-il à Bouley, chargé d’exposer dans cette grande réunion les principales découvertes de Pasteur, j’aurais voulu montrer par mon empressement à me joindre à vous combien je m’associe de cœur à votre admiration pour celui que vous n’honorerez jamais au niveau de son mérite, de ses services et de son dévouement passionné pour la vérité et pour la patrie. »

Le lundi suivant, en allant à l’Académie des sciences, Bouley disait à Dumas : « Grâce à votre lettre, je suis maintenant sûr d’avoir ime petite part d’immortalité. — Tenez, répondit Dumas, en montrant Pasteur qui marchait devant eux, voilà celui qui nous y conduit tous les deux. »

C’était ce lundi-là, 28 février, que Pasteur allait faire sa célèbre communication sur le vaccin du charbon et toute la gamme des virulences. Le secret de ces retours à la virulence était tout entier dans des cultures successives à travers le corps de certains animaux. Venait-on à inoculer une bactéridie affaiblie à un cobaye de

quelques jours, elle était inoffensive. Mais elle tuait le cobaye d’un /our.

« Si l’on passe alors d’un premier cobaye d’un jour à un autre, disait Pasteur, par inoculation du sang du premier au second, de celui-ci à un troisième, et ainsi de suite, on renforce progressivement la virulence de la bactéridie, en d’autres termes son accoutumance à se développer dans l’économie. Bientôt, par suite, on peut tuer les cobayes de trois et quatre jours, d’une semaine, d’un mois, de plusieurs années, enfin les moutons eux-mêmes. La bactéridie est revenue à la virulence d’origine. Sans hésiter, quoique nous n’ayons pas encore eu l’occasion d’en faire l’épreuve, on peut dire qu’elle tuerait les vaches et les chevaux; puis elle conserve cette virulence indéfiniment si l’on ne fait rien pour l’atténuer de nouveau.

« En ce qui concerne le microbe du choléra des poules, lorsqu’il est arrivé à être sans action sur ces dernières, on lui rend la virulence en agissant sur des petits oiseaux, serins, canaris, moineaux, etc., toutes espèces qu’il tue de prime-saut. Alors, pam des passages successifs dans le corps de ces animaux, on lui fait prendre peu à peu une virulence capable de se manifester de nouveau sur les poules adultes.

a Ai-je besoin d’ajouter que, dans ce retour à la virulence et chemin faisant, on peut préparer des virus-vaccins à tous les degrés de virulence pour la bactéridie et qu’il en est ainsi pour le microbe du choléra ?

« Cette question du retour à la virulence est du plus grand intérêt pour l’étiologie des maladies contagieuses. »

Puisque le charbon ne récidive pas, avait dit Pasteur au cours de cette communication, chacun des microbes charbonneux, atténué dans le laboratoire, constitue pour le microbe supérieur un vaccin. « Quoi de plus facile dès lors que de trouver dans ces virus successifs des virus propres à donner la fièvre charbonneuse aux moutons, aux vaches, aux chevaux sans les faire périr et pouvant les préserver ultérieurement de la maladie mortelle ? Nous avons pratiqué cette opération avec un grand succès sur les

montons. Dès qu'arrivera l'époque du parcage des troupeaux dans la Beauce, nous en tenterons l'application sur une grande échelle. »

On ne tarda pas à lui en offrir les moyens. Il rencontra un concours empressé des volontés les plus diverses. Les uns espéraient une démonstration éclatante de la vérité scientifique, les autres souhaitaient tout bas une revanche, éclatante elle aussi. Le promoteur d'une très grande expérience projetée fut un vétérinaire de Melun, M. Rossignol.

Si quelque curieux s'amusait à feuilleter le numéro du journal la Presse vétérinaire^ dont M. Rossignol était un des principaux rédacteurs, il retrouverait, à la date du 31 janvier 1881, moins d'un mois par conséquent avant la nouvelle de cette grande découverte sur le vaccin du charbon, une page de M. Rossignol qui s’exerçait sur ce thème : « Voulez-vous du microbe, on en a mis partout. La microbiâtrie est aujourd'hui tout à fait à la mode, elle règne en souveraine ; c'est une doctrine qu'on ne discute pas, on doit Fadmettre sans réplique, du moment surtout que son grand prêtre, le savant Pasteur, a prononcé le mot sacramentel : T ai dit. Le microbe seul est et doit être la caractéristique d’une maladie ; c'est entendu et convenu, désormais la théorie des germes doit l’emporter sur la clinique pure ; le microbe seul est éternellement vrai et Pasteur est son prophète .

A la fin du mois de mars, M. Rossignol se mettait en campagne, sollicitait quelques souscriptions, montrait tout l'intérêt qu'il y aurait pour les éleveurs de la Brie, — dont le bétail était aussi frappé par la maladie charbonneuse que celui des éleveurs de la Beauce, — à profiter d’un bienfait pareil. Il ne fallait pas laisser cette découverte, si elle était vraie, confinée dans le laboratoire de l’Ecole normale ou destinée uniquement au public privilégié de l'Académie des sciences, qui n'en saurait que faire. M. Rossignol eut bientôt une centaine de souscripteurs. Groyait-ü que, devant un public de vieux praticiens tant de fois impuissants à combattre la maladie charbonneuse, tous ces petits ballons de virus, dont Pasteur disait

merveille, se répandraient, eux et leur fortune dans une cour de ferme ? La fable du pot au lait de la Fontaine aurait-elle dans les annales vétérinaires son pendant? Quelques-uns l’assuraient. Mais que ne disait-on pas à propos de cette expérience ! Les microbes étaient un sujet de plaisanteries perpétuelles. Quand nous serons à cent, nous ferons une croix, disaient certains collègues de M. Rossignol. On se gaussait des recettes académiques. La profession vétérinaire, on l’apercevait dans une vingtaine d’années à travers un vaste laboratoire des mieux aménagés, où l’on se livrerait avec acharnement à la culture des nombreuses espèces, races, sous-races et variétés de microbes. 11 y avait de bons moments de gaieté dans le pays Briard. Si, comme le dit un vieil adage, la lumière vient habituellement d’en haut, bon nombre de praticiens n’eussent pas été fâchés de faire partir d’en bas un large souffle pour éteindre la lumière de Pasteur.

M. Rossignol sut intéresser tout le monde à son initiative. Aussi lorsque, le 2 avril, la Société d’agriculture de Melun fut saisie de ce projet, qui avait un intérêt généial, s’empressa-t-elle de l’approuver et d’accorder son patronage.

Le président, le baron de la Rochette, fut invité à faire auprès de Pasteur les démarches nécessaires pour l’engager à organiser des expériences publiques sur la vaccination préventive du charbon dans l’arrondissement de Melun. Le 8 avril, cette proposition était publiée dans une circulaire que M. Rossignol adressait aux membres de la Société d’agriculture de Melun et du comice des arrondissements de Melun, Fontainebleau et Provins.

« Le retentissement que ces expériences auront nécessairement, écrivait M. Rossignol, frappera les esprits et finira par convaincre ceux qui éprouvent encore quelques doutes : l’évidence des faits aura pour résultat de dissiper toutes les incertitudes. »

Le baron de la Rochette était le type du vieux gentilhomme. Tout dans sa personne avait un ensemble de bonne grâce et de courtoisie d’autrefois. Fort au courant de tous les progrès agricoles et se piquant à juste titre, avec une aisance de grand propriétaire, de faire de l’agriculture im art et une science, il avait dans tous

les milieux où il passait la voix assurée et aimable. Quand il entra dans le laboratoire, il fut bien vite charmé par la simplicité du savant qui s’empressa d’accepter la proposition d’une expérience en grand.

Dans les derniers jours d’avril Pasteur avait rédigé le programme qui devait être suivi près de Melun, dans la ferme de Pouilly-le-Fort. Ce programme fut tiré, grâce aux soins diligents de M. Rossignol, à un grand nombre d’exemplaires qui se répandirent non seulement dans tout le département, mais encore dans le monde agricole. C’était une prophétie tellement affirmative que quelqu’un disait à Pasteur avec un peu d’inquiétude :

— Vous rappelez-vous ce que le maréchal de Gouvion Saint-

Gyr disait de Napoléon ? cc II aimait les parties hasardeuses ayant un caractère de grandeur et d’audace. Il jouait le va-tout. » Vous allez jouer le vôtre. i

— Oui, répondit Pasteur qui voulait forcer la victoire.

Et comme ses collaborateurs, à qui il venait de donner lecture de conventions si précises, si sévères, étaient eux-mêmes émus de tant d’assurance : « Ce qui a réussi sur 14 moutons au laboratoire, leur dit Pasteur, réussira aussi bien sur 50 à Melun. »•

Ce programme ne laissait aucune ligne de retrmte. La Société d’agriculture de Melun mettait à la disposition de Pasteur 60 moutons ; 25 devaient subir deux inoculations vaccinales, à douze ou quinze jours d’intervalle, par le virus charbonneux atténué. Quelques jours plus tard, ces 25 moutons, en même temps que 25 autres, seraient inoculés par le charbon très virulent.

« Les 25 moutons non vaccinés périront tous, écrivait Pasteur, dans cette sorte de convention ; les 25 vaccinés résisteront. »

On les comparerait ultérieurement avec les 10 moutons indemnes ne subissant aucun traitement et appelés à servir de témoins. Ainsi serait démontré que les vaccinations n’ont pas empêché les moutons vaccinés de retrouver, après un certain temps, leur état normal. Venaient ensuite d’autres prescriptions, l’enfouissement, par exemple, des moutons morts dans des fosses distinctes, voisines les unes des autres et situées dans un enclos palissadé.

A Au mois de mai 1882, ajoutait Pasteur, on fera parquer dans r.fil fîRclos 25 moutons neufs, c’est-à-dire n’ayant servi à aucune expérience. » Et, voyant les choses à un an de distance, il prédisait que sur les 25 moutons de ce petit lot de l’année suivante, nourris avec l’herbe de cet enclos ou avec de la luzerne que l’on y déposerait, plusieurs se contagionneraient par les germes charbonneux que ramèneraient à la surface du sol les vers de terre, et que ces moutons mourraient du charbon. Enfin, on pourrait prendre 25 autres moutons, les parquer tout à côté de cet enclos dans un endroit où l’on n’aurait jamais enfoui d’animaux charbonneux. Dans ces conditions, aucun d’eux ne contracterait la maladie.

M. de la Rochette ayant exprimé le désir que des vaches fussent comprises dans le programme, Pasteur répondit qu’il était tout prêt à cette nouvelle expérience, en ajoutant toutefois que les épreuves de vaccinations sur les vaches n’étaient pas aussi avancées que celles sur les moutons. Il pourrait arriver, disait-il, que les résultats ne fussent pas a?issi manifestement probants. Mais il avait confiance. On lui offrit 10 vaches; 6 devaient être vaccinées et 4 non vaccinées. Les expériences commenceraient le jeudi 5 mai et seraient terminées vraisemblablement dans la première quinzaine de juin.

Au moment où M. Rossignol annonçait que tout était prêt pour l’époque fixée, une note de la rédaction de la Presse vétérinaire rappelait que les expériences de laboratoire seraient répétées in campo et que Pasteur pourrait ainsi « démontrer qu’il ne s’était pas trompé quand il affirmait, devant l’Académie stupéfaite, qu’il avait découvert le vaccin charbonneux, c’est-à-dire le préservatif d’une des maladies les plus terribles dont les animaux, comme l’homme lui-même, puissent être affectés ». Mêlant tous les tons, et se plaisant aux réminiscences classiques, cette note se terminait ainsi : a Ces expériences sont solennelles et elles deviendront mémorables si, comme M. Pasteur l’affirme avec une conviction sûre d’elle-même, elles viennent confirmer toutes celles qu’il a déjà instituées. Nous faisons des vœux ardents pour que M. Pasteur réussisse et qu’il sorte vainqueur d’un tournoi qui a suffisamment duré. S’il réussit, Ù

aura doté son pays d’un grand bienfait, et ses adversaires p'urronl, conimë l’esclave antique, ceindre leur front de laurier et préparer à suivre, enchaînés et courbés, le char de rimmortei triomphateur. Mais il faut réussir, le triomphe est à ce prix. Que ]\I. Pasteur toutefois n’oublie pas que la roche Tarpéïenne est près du Capitole. »

Le 5 mai, de la gare de Melun ou de la petite gare de Gesson, arrivait une foule nombreuse se dirigeant vers la cour de la ferme de Pouilly-le-Fort. Il y avait comme une mobilisation de conseillers généraux, d’agriculteurs, de médecins, de pharmaciens et surtout de vétérinaires. La plupart de ces derniers, — comme le disaient d’ailleurs le représentant de la société vétérinaire de l’Yonne, M. Thierry et un de ses collègues, M. Biot, de Pont-sur-Yonne, — venaient là pleins de scepticisme. Ils échangeaient des plaisanteries ou des coups d’œil à remplir de ^satisfaction les adversaires de Pasteur. On l’attendait à la dernière inoculation virulente.

Pasteur, assisté non seulement de MM. Ghamberland et Roux mais encore d'un troisième élève appelé rhuillier, procéda à l’installation des sujets d’expériences. Au dernier moment, deux moutons furent remplacés par deux chèvres.

Candidats à la vaccination et témoins non vaccinés étaient séparés sous un vaste hangar. Pour injecter le liquide vaccinal, on se servit de la petite seringue de Pravaz. Ceux qui connaissent les injections de morphine savent combien Taiguille pénètre facilement dans les tissus sous-cutanés. Chacun des 25 vaccinés avait reçu à la face interne de la cuisse droite l’injection de cinq gouttes de culture bactéridienne que Pasteur appelait le premier vaccin. C"est en arrière de l’épaule que 5 vaches et 1 bœuf, substitué à la 6® vache, furent à leur tour vaccinés. On marqua d’un numéro à la corne droite le bœuf et les vaches. Les moutons furent marqués à l’oreille.

On demanda ensuite à Pasteur de vouloir bien fmre, dans la gr ande salle de la ferme de PouiUy, une conférence sur la maladie charbonneuse. Alors, sous une forme familière, pleine de clarté, RÜant au-devant de toutes les objections, ne s'’étonnant pas de

rignorance, des partis pris, sachant très bien que beaucoup désiraient au fond un échec, il exposa méthodiquement les étapes parcourues et indiqua le but qu’il atteindrait. Pendant près d’une heure, il intéressa, instruisit cet auditoire si varié. On sentait que la foi qui l’animait était profonde et qu’au souci du problème scientifique à résoudre se joignait le désir d’épargner aux cultivateurs de lourdes pertes. Au sortir de la conférence, quelques-uns, mieux au courant que d’autres, admiraient la logique et l’harmonie de cette carrière qui mêlait à la science pure des résultats incalculables pour la fortune publique. Alliance extraordinaire, en effet, donnant une physionomie à part à cet homme d’un labeur prodigieux. On se donna rendez-vous pour la seconde inoculation. Dans l’intervalle, les 6, 7, 8 et 9 mai, MM. Ghamberland et Roux vinrent à Pouilly-le-Fort prendre la température des animaux vaccinés. Rien n’était anormal. Le 17 mai, nouvelle inoculation d’un second virus atténué, mais plus virulent. Inoculé d’emblée à des moutons, ce second liquide vaccinal eût provoqué une mortalité de 50 p. 100.

« Mardi 31 mai, écrivait Pasteur à son gendre, aura lieu la troisième et dernière inoculation, cette fois avec 50 moutons et iO vaches. J’ai grande confiance, puisque les deux premières, du 5 mai et du 17, se sont effectuées dans les meilleures conditions S9ns la moindre mortalité dans le lot des 25 vaccinés. Le 5 juin, au plus tard, le résultat définitif sera connu, c’est-à-dire 25 survivants chez les 25 vaccinés et 6 vaches. Si le succès a cette netteté, ce sera un des plus beaux faits de science et d’application de ce siècle, consacrant une des plus grandes et des plus fécondes découvertes. »

Cette grande expérience n’empêchait pas d’autres études poursuivies au laboratoire. Le jour même de la seconde inoculation à Pouilly-le-Fort, M“® Pasteur écrivait à sa fille : « Un des chiens du laboratoire a Pair de devenir malade de la rage; ce serait, paraît-il, un très grand bonheur au point de vue de l’intéressante expérience qu’il fournirait. » Le 25 mai, autre lettre de M“® Pasleur qui montre combien autour de Pasteur on partageait ses

préoccupations, ses espérances, on était entraîné dans le cours de ses idées :

« Grande nouvelle que ton père rapporte à l’instant du laooratoire ! Le nouveau chien trépané et inoculé de la rage esï mort cette nuit après dix-neuf jours seulement d’incubation. La maladie s’est manifestée le quatorzième jour et ce matin le même chien a servi pour inoculer un chien neuf, toujours par trépanation, ce que Roux a exécuté avec une habileté sans pareille. Tout cela veut dire que nous allons avoir autant de chiens enragés que nous en désirerons pour les expériences et que celles-ci vont devenir excessivement intéressantes.

« Le mois prochain un délégué du maître se rendra dans le Midi pour étudier la maladie du rouget qui sévit ordinairement vers cette époque. On espère beaucoup trouver le vaccin de cette maladie. »

La trépanation du chien avait vivement préoccupé Pasteur. Lui, que l’on dépeignait dans certains milieux d’antivivisectionnistes comme un bourreau de laboratoire, avait l’horreur d’imposer une souffrance à un animal. « 11 assistait sans trop de peine, a écrit M. Roux, à une opération simple comme une inoculation souscutanée, et encore, si l’animal criait un peu. Pasteur se sentait aussitôt pris de pitié et donnait à la victime des consolations et des encouragements qui auraient paru comiques, s’ils n’avaient été touchants. La pensée qu’on allait perforer le crâne d’un chien lui était désagréable. Il souhaitait vivement que l’expérience fût réalisée et il craignait de la voir entreprendre. Je la fis un jour qu’il était absent. Le lendemain, comme je lui rendais compte que l’inoculation intra-crânienne ne présentait aucune difficulté, il s’apitoya sur le chien : « Pauvre bête, son cerveau est sans doute lésé, il doit être paralysé. » Sans répondre, je descendis au soussol chercher l’animal et je le fis entrer au laboratoire. Pasteur n’aimait pas les chiens; mais quand il vit celui-ci, plein de vivacité, fureter partout en curieux, il témoigna la satisfaction la plus vive et se mit à lui prodiguer les mots les plus aimables. Pasteui' savait un gré infini à ce chien de si bien supporter la trépanation,

et de faire ainsi tomber tous ses scrupules pour les trépanations futures. »

A mesure que le jour des dernières expériences de Pouilly-le-Fort approchait, le monde vétérinaire s’agitait davantage. La moindre rencontre provoquait une discussion. Quelques prudents disaient : « Il faut attendre. » Les croyants étaient encore en petit nombre.

Un ou deux jours avant la troisième et décisive inoculation , le vétérinaire de Pont-sur-Yonne, M. Biot, qui suivait les expériences de Pouilly-le-Fort avec un rare scepticisme, rencontra, sur le chemin de Maisons- Alfort, Colin. Ils firent route ensemble. « Notre conversation avec Colin, — c'est M. Biot qui a raconté et dicté le fait à son ami et collègue M. Thierry, très sceptique lui aussi et s'attendant à la roche Tarpéïenne, — notre conversation roula tout naturellement sur les expériences de Pasteur. Colin disait : « Il faut vous méfier, car dans le bouillon de cultures bactéridiennes ü y a deux parties : une partie supérieure inerte et une partie profonde très active dans laquelle sont accumulées les bactéridies qui, à raison de leur poids , tombent au fond du récipient. On inoculera, avec la partie supérieure du liquide, les moutons vaccinés qui n'en mourront pas, tandis que les témoins seront inoculés avec le liquide du fond qui les tuera. »

Colin recommanda à M. Biot de saisir, au moment venu, le flacon contenant le liquide très virulent, « de l’agiter fortement de façon à produire un mélange parfait, rendant toute la masse uniformément virulente » .

Si Bouley avait entendu quelque chose de pareil, il se fût révolté, à moins qu'il n'eût ri de bon cœur. Un an auparavant, dans une lettre à M. Thierry, qui non seulement défendait mais exaltait Colin, Bouley avait écrit :

« Sans doute Colin est un homme de valeur et il a su mettre profit les ressources que lui donnait à Alfort sa position de che* de service d'anatomie pour accomplir des travaux importants. Maii^ notez bien que son génie négatif l'a conduit presque toujours a tâcher de démolir les œuvres véritablement grandes. U a nié Davaine ; il a nié Marey ; il a nié Claude Bernard ; il a nié

Chauveau. En ce moment c’est à Pasteur qu’il s’attaque. » Et Bouley, à qui Colin devait sa situation à Alfort, aurait pu ajouter : Il m’appelle son persécuteur. Mais M. Biot ne voulait croire ni à l’hostilité, ni à la passion de Colin. De pareils conseils ne lui semblaient que des scrupules en matière de physiologie expérimentale. Colin ne doutait pas, disait M. Biot, de la bonne foi de Pasteur, mais il lui déniait l’aptitude à faire des expériences in anima vili.

Le 31 mai, tout le monde était dans la ferme. M. Biot exécuta les prescriptions de Colin et agita le tube de virulence avec une énergie de vétérinaire. Il fit mieux encore. Toujours sur le conseü de Colin, qui lui avait dit que la virulence effective était en raison directe de la quantité du liquide injecté, il demanda qu’une plus grande quantité que celle dont on allait se servir fût inoculée aux animaux. On donna triple dose. D’autres vétérinaires exprimèrent le vœu que le liquide virulent fût inoculé à tour de rôle à un vacciné et à un non-vacciné. Sans chercher à pénétrer quelles pouvaient être les insinuations lointaines, les défiances immédiates ou les calculs hostiles, en un mot tous les mobiles de ces demandes, Pasteur, impassible, se prêta à ces exigences diverses.

Tout était achevé à trois heures et demie. Rendez-vous fut pris pour le surlendemain, 2 juin, dans le même enclos. La proportion entre croyants et incrédules commençait à être renversée. Pasteur semblait tellement sûr de son fait que beaucoup disaient : Il n’est pas possible qu’il se soit trompé. Tel petit groupe avait cependant bu le malin au fiasco de Pasteur. Mais, soit pensée sournoise d’assister à un échec, soit désir généreux d’être témoin d’une victoire scientifique, chacun murmurait : a Je voudrais être plus vieux de deux jours. »

Le 1**^ juin, MM. Ghamberland et Roux revinrent à Pouilly-le- Fort juger de l’état des inoculés. Dans le lot des moutons non vaccinés, beaucoup de malades se tenaient à l’écart, tête baissée, refusant toute nourriture. Chez quelques vaccinés un peu de fièvre; l’un d’eux accusait même 40®; sur un mouton un léger œdème avait pour centre le point d’inoculation; fièvre manifeste chez un

agneau; un autre boitait; mais chez tous l’appétit se maintenait, sauf chez la brebis qui ne voulait pas manger. Tous les nonvaccinés devenaient de plus en plus malades. Chez tous, notait M. Rossignol, l’essoufflement est à son maximum. Les mouvements du flanc sont entre-coupés de temps à autre par des plaintes. Si l’on veut forcer les plus malades à se lever et à marcher, ce n’est qu’à grand’peine qu’ils se décident à faire quelques pas, tant leur démarche est branlante et vacillante. Le soir, au moment où M. Rossignol quitta Pouilly-le-Fort, il y avait déjà trois cadavres. c( Tout me fait présager, écrivit-il, qu’un grand nombre de moutons succomberont dans la nuit. »

Au retour de MM. Ghamberland et Roux, qui avaient constaté une élévation de température sur certains vaccinés, l’anxiété de Pasteur fut vive. Elle ne fît que s’accroître à l’arrivée d’une dépêche de M. Rossignol annonçant qu’il considérait une brebis comme perdue. Par un brusque contraste. Pasteur, qui avait tracé un programme si hardi, ne laissant aucune part à l’imprévu, et qui, la veiUe encore, était d’une tranquillité imperturbable au milieu de ces lots de moutons dont le salut ou la mort devait décider d’une immortelle découverte ou d’un irrémédiable échec. Pasteur se sentit, tout à coup, pris de doutes, d’angoisses.

Bouley, qui était venu ce soir-là voir son maître, comme h aimait à l’appeler, ne comprenait pas cette réaction, résultant d’une tension trop continue d’esprit, disait M. Roux qui ne s’en inquiétait pas. La nature si émotive de Pasteur, étrangement associée à un tempérament de lutteur, le dominait. « Pendant quelques instants, a écrit M. Roux, sa foi chancela, comme si la méthode expérimentale pouvait le trahir. » La nuit fut sans sommeil.

« Ce matin à huit heures, écrivit M“® Pasteur à sa fille, nous étions encore très préoccupés et dans l’attente de la dépêche qui aurait pu nous annoncer quelque désastre. Ton père ne voulait pas se laisser distraire de ses inquiétudes. A neuf heures, le laboratoire était informé et, cinq minutes après, le télégramme m’était communiqué. J’ai eu un petit moment d’émotion qui m’a fait passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Hier, on avait constaté avec

effroi une grande élévation de température chez l’un des vacccinés. Ce matin, le même mouton était guéri. »

A l’arrivée de la dépêche, la physionomie de Pasteur s’illumina. Sa joie fut profonde. Il voulut la faire partager immédiatement à ses enfants absents et, avant de partir pour Melun, il leur adressa cette lettre :

« 2 juin 1881. Nous sommes à jeudi seulement et voilà que je pense à vous écrire. C’est qu’il y a déjà un grand résultat acquis, qu’une dépêche venant de Melun m’annonce à l’instant. Mardi dernier, 31 mai, nous avons inoculé tous les moutons, les vaccinés et les non -vaccinés, par le charbon très virulent. Il n’y a pas quarante- huit heures. Or la dépêche annonce que quand nous arriverons aujourd’hui, à deux heures, tous les non-vaccinés seront morts. Ce matin, 18 étaient déjà morts et les autres mourants. Quant aux vaccinés, tous sont debout. La dépêche se termine par ces mots : Succès épatant. Elle est du vétérinaire, M. Rossignol.

a C’est trop tôt encore pour juger en dernier ressort. Les vaccinés pourraient tomber malades. Mais quand je vous écrirai dimanche, si tout va bien, on pourra assurer qu’ils conserveront désormais leur bonne santé et que le succès, en effet, aura été éclatant. Mardi dernier nous avons eu un avant-goût des résultats définitifs. Samedi et dimanche on avait distrait des deux séries des 25 vaccinés et des 25 non vaccinés, 2 moutons, dans chacune des séries et on les avait inoculés par le virus très virulent. Or, à l’arrivée de tous les visiteurs, mardi, au nombre desquels se trouvaient M. Tisserand, M. Patinot, préfet de Seine-et-Mame, M. Foucher de Careil, sénateur... nous avons trouvé morts les deux non-vaccinés, et bien portants les deux vaccinés. Je me suis alors adre^oé à l’un des vétérinaires présents : a N’ai-je pas lu dans un journal, sous votre signature, au sujet du petit organisme virulent de la salive : « Allons ! encore un microbe. Quand nous serons à cent, nous ferons une croix. » C’est vrai, répondit-il aussitôt, avec bonne foi. Mais je suis un pécheur converti et repentant. Eh bien, ai-je répliqué, laissez-moi vous rappeler la parole de l’Evangile : il y aura plus

de joie au ciel pour un pécheur converti qui aura fait pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes. Un autre des vétérinaires présents m’a dit : « Je vous en amènerai un autre, M. Colin. » Vous vous trompez, lui ai-je répondu. Celui-là contredit pour contredire et ne croit pas parce qu’il ne veut pas croire. Il faudrait guérir une névrose et vous n’y parviendrez pas. »

« La joie est au laboratoire et à la maison. Réjouissez- vous, mes chers enfants. »

Quand Pasteur, à deux heures de l’après-midi, arriva dans la cour de la ferme de Pouilly-le-Fort, accompagné de ses jeunes collaborateurs, un brouhaha s’éleva, puis éclatèrent des applaudissements et jaillit de toutes les bouches une acclamation. Délégués de la Société d’agriculture de Melun, des sociétés médicales, des sociétés vétérinaires et des comices; représentants du conseil central d’hygiène de Seine-et-Marne ; journalistes; petits cultivateurs tiraillés en sens divers par des articles élogieux ou injurieux et qui s’étaient demandé pendant quelques semaines s’il fallait s’incliner devant une très grande découverte ou la nier bien haut, tous étaient là. Les cadavres des 22 non- vaccinés gisaient côte à côte; 2 autres moutons étaient en train de mourir; le dernier du lot sacrifié, déjà haletant, offrait les signes caracté* ristiques de l’infection charbonneuse. Tous les vaccinés étaient en pleine santé.

Le visage heureux de Bouley reflétait les sentiments qui répondent si bien au besoin de certaines natures: s’enthousiasmer pour une grande chose, se dévouer àim grand homme. M. Rossignol, dans un de ces élans de loyauté qui font honneur à la nature humaine, revenait, avec une parfaite sincérité, sur la précipitation d’un premier jugement. Bouley l’en félicitait. Lui-même, bien des années auparavant, s’était laissé aller, disait-il, à un jugement trop prompt sur certaines expériences de Davaine dont les résultats paràissaient alors invraisemblables. Après avoir été témoin de ces expériences, Bouley s’était fait un devoir de proclamer, à la tribune de l’Académie de médecine, qu’il s’était trompé. 11 avait rendu hommage à Davaine. « Voilà, je crois, disait-il, la ligne de con-

duite qu’on doit toujours observer. On s’honore en reconnaissant ses erreurs et en rendant justice au mérite qu’on a pu méconnaître. »

Jamais revanche n’avait été plus éclatante que celle de Pasteur. Les vétérinaires, qui s’étaient montrés les plus incrédules, désormais convaincus, ne demandaient qu’à être les apôtres de cette doctrine positive. M. Biot ne parlait de rien moins que de se faire vacciner et de s’inoculer ensuite le virus le plus virulent. De toutes parts on regrettait l’absence de Colin. Pasteur écoutait tout cela et n’était pas satisfait : « Il faut attendre jusqu’au 5 juin, disait-il, pour que l’expérience soit complète et la preuve décisive pour les vaccinés. »

M. Rossignol et M. Biot firent, chacun de son côté, séance tenante, l’autopsie de deux des moutons charbonneux. On pouvait très nettement voir au microscope l’abondance des bactéridies dans le sang.

Au moment où l’on reconduisit celui que l’on saluait, — avec un luxe d’épithètes, juste contre-partie des ironies d’autrefois, — comme l’immortel auteur de la magnifique découverte de la vaccination charbonneuse et où l’on décida que la ferme de Pouillyle-Fort s’appellerait désormais clos Pasteur, il ne restait de tous les moutons non-vaccinés que le mouton déjà envahi par le mai. Il devait mourir dans la nuit. Dans le lot des vaccinés, une brebis seule inspirait quelques inquiétudes. Elle était pleine, elle mourut le 4 juin, mais d’un accident dû à son état et non des suites de l’inoculation; l’autopsie en donna la preuve.

Parmi les bovidés, ceux qui étaient vaccinés continuèrent à manger très paisiblement, comme si leur inoculation eût été de tout repos, tandis que chez les non-vaccinés, il y eut dca œdèmes énormes.

Enfin, le 5 juin. Pasteur écrivait à sa fille : « Le succès est bien acquis. Les animaux vaccinés vont toujours admirablement bien. L’épreuve est complète. Mercredi, on dresse un procès-verbal des faits et des résultats. Lundi 13 juin, je le communiquerai à l’Académie des sciences et le lendemain à l’Académie de médecine. »■

Et ce même jour il adressait à Bouley qui, comme inspecteur général des écoles vétérinaires avait dû partir pour Lyon, un télégramme joyeux. Bouley répondit immédiatement par la lettre suivante :

cc Lyon, 5 juin 1881. Très affectionné maître, votre triomphe m'a rempli de joie. Quoique les jours soient bien loin où ma foi en vous était encore quelque peu hésitante, faute de ne m'être pas encore suffisamment imprégné de votre esprit, tant que l'événement qui vient de se réaliser, d’une manière si rigoureusement conforme à vos prédictions, était dans le futur, je ne pouvais me détacher d'une certaine inquiétude dont vous étiez quelque peu cause, puisque je vous en avais vu, vous-même, saisi, comme il arrive à tous les inventeurs, à la veille du jour qui doit faire éclater leur gloire. Enfin, votre télégramme, après quoi je soupirais depuis vingt-quatre heures, est venu m'annoncer que le monde vous avait trouvé fidèle en toutes vos promesses, et que vous veniez d’inscrire une nouvelle grande date dans les annales de la science et, tout particulièrement, dans celles de la médecine à laquelle vous avez ouvert une ère nouvelle.

« J'éprouve la plus grande joie de votre triomphe pour vous d’abord qui recevez, aujourd’hui, la récompense de vos nobles efforts à poursuivre la vérité ; et, vous le dirai-je, pour moi aussi, qui me suis si intimement associé à votre œuvre que j'aurais ressenti, comme s’il m'eût été absolument personnel, l’échec que vous auriez éprouvé. Aussi bien, tout mon enseignement au Muséum n'est que le récit de vos travaux et la prédiction de ce qu'ils renferment de fécond. »

Ces expériences de Pouilly-le-Fort eurent un retentissement prodigieux. Il y eut dans la France entière une explosion d’enthousiasme. Pasteur connut la gloire sous sa forme la plus rare, la plus pure. Le sentiment profond, on peut dire le culte, qu’il inspirait à ceux qui vivaient près de lui ou qui travaillaient avec lui était devenu le sentiment de tout un peuple.

Le 13 juin, à l’Académie des sciences, en terminant le récit des

expériences de Pouilly-le-Fort, il pouvait exposer ainsi se^ résultats et leurs conséquences pratiques :

« Nous possédons maintenant des virus- vaccins du charbon, capables de préserver de la maladie mortelle, sans jamais être eax-mêmes mortels, vaccins vivants, cultivables à volonté, transportables partout sans altération, préparés enfin par une méthode qu’on peut croire susceptible de généralisation, puisque, une première fois, elle a servi à trouver le vaccin du choléra des poules. Par le caractère des conditions que j’énumère ici, et à n’envisager les choses que du point de vue scientifique, la découverte des vaccins charbonneux constitue un progrès sensible sur le vaccin jennérien, puisque ce dernier n’a jamais été obtenu expérimentalement. »

Progrès sensible, voilà comment il qualifiait cette manière de forcer une maladie restée jusque-là mystérieuse à bvrer son secret, cette facibté de l’arrêter dans sa marche, de la faire prisonnière dans un liquide de culture, et d’arriver enfin, par autant de puissance d’esprit que d’ingéniosité dans les moyens, à ce que le vaccin obtenu, comme le vaccin du choléra des poules, en dehors de l’organisme, préservât de l’atteinte du mal mortel. De toutes parts, on sentait que quelque chose de très grand, de très inattendu, autorisant désormais toutes les espérances, venait de naître. Les idées de recherches surgissaient. Dès le lendemain de ces résultats obtenus à Pouilly-le-Fort, quelqu’un venait demander à Pasteur d’aller au Cap de Bonne-Espérance pour y étudier une maladie contagieuse qui sévissait sur les chèvres.

« Ton père voudrait bien faire ce grand voyage, écrivait M“® Pasteur à sa fille, passer pEu* le Sénégal pour y recueillir quelques bons germes de fièvre pernicieuse, mais je tâche de modérer son ardeur. Je trouve que l’étude de la rage lui suffît pour le moment. »

Il était à cette époque, comme il l’écrivait lui -même, «en ébullition ». Travail de laboratoire, notes lues à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine, comptes rendus à la Société d’agriculture , conférence à Versailles au milieu d’un congrès

agronomique, le lendemain leçon faite à Alfort devant les professeurs et les élèves : il se multipliait, il allait partout où on l'appelait. L’ordre, la clarté, l’enchaînement des idées et des faits à l’appui des idées, le récit méthodique des expériences, enfin un enthousiasme qui éclatait devant certaines perspectives d’avenir, surtout quand il s’adressait à un jeune auditoire, tout cet ensemble causait une impression saisissante. Ceux qui le voyaient et l’entendaient pour la première fois étaient d’autant plus surpris qu’une légende s’était formée, dans certains miheux, autour de Pasteur. Volontiers on l’aurait fait passer pour être d’un caractère peu accommodant, irritable, d’une autorité dominatrice, presque despotique. Et l’on avait devant soi un homme parfaitement simple, d’une modestie telle qu’il semblait ignorer sa gloire, heureux non seulement de répondre à toutes les objections mais encore de les provoquer, n’élevant la voix que quand il s’agissait de défendre la vérité, d’exalter le travail, d’inspirer l’amour de, la France qu’il voulait revoir au premier rang. 11 ne cessait de répandre cette idée qu’il fallait qu’elle reprît sa place par les progrès et les bienfaits scientifiques. Les jeunes gens, dont la clairvoyance pénétrante perce à jour les habiletés et les calculs de ceux qui jouent un rôle au lieu d’accomphr une tâche, l’écoutaient charmés, bientôt conquis, désormais entraînés comme disciples. En lui, ils reconnaissaient les trois qualités, si rarement réunies, qui font les vrais bienfaiteurs des hommes : la puissance du génie, la force du caractère et la bonté.

Le gouvernement de la République, voulant reconnaître l’éclat de celte découverte de la vaccination charbonneuse, lui offrit le grand cordon de la Légion d’honneur. Pasteur y mit une condition. Il voulait que ses deux collaborateurs eussent le même jour le ruban rouge. « Ce qui me tient le plus au cœur en ce moment, écrivait-il le 26 juin dans une lettre à son gendre, c’est de faire décorer Ghamberland et Roux. Cette grand’croix ne trouvera grâce devant moi qu’à ce prix. Ils se donnent un mal ! Hier ils ont été vacciner 10 vaches et 250 moutons à 15 kilomètres de Senlis. Jeudi nous avons vacciné 300 moutons à Vincennes.

Dimanche ils ont été près de Goulommiers. Vendredi nous allons à Pithiviers. Ce que je désire surtout c’est donner à la découverte cette consécration d’une distinction exceptionnelle à deux jeunes hommes dévoués, pleins de courage et de mérite. Hier j’ai écrit à Paul Sert en le priant d’intervenir chaleureusement en leur faveur. »

Un homme qui ne cessait de s’intéresser aux progrès dus à la méthode expérimentale, un des amis de la première heure qui, en 1862, avait salué avec joie l’élection de Pasteur à l’Académie des sciences, entra, le visage rayonnant, dans le laboratoire de l’Ecole normale. Il avait une de ces physionomies qui reposent de beaucoup d’autres. Heureux d’apporter une bonne nouvelle, il en prenait sa part en homme de bien, de labeur et de dévouement. « M. Grandeau, écrivait Pasteur à ses enfants, vient d’annoncer au laboratoire que Roux et Ghamberland sont décorés et que M. Pasteur est grand cordon. On s’est embrassé cordialement au milieu des cochons d’Inde et des lapins. »

Ges jours furent traversés par une grande tristesse. Henri Sainte-Glaire Deville venait de mourir. On rappela alors à Pasteur les mots que lui adressait son ami en 1868 : « Vous me survivrez, je suis votre aîné, promettez-moi de prononcer mon oraison funèbre. » Gertes, en formant un tel souhait, Sainte-Glaire Deville avait surtout voulu dérouter les tristes pressentiments de Pasteur qui se croyait frappé à mort. Mais, invention d’amitié ou désir secret, il sentait que nul ne le comprenait mieux que Pasteur. L’un et l’autre avaient la même manière d’aimei la science ; ils mettaient le patriotisme à sa vraie place ; ils espéraient dans l’avenir de l’esprit humain ; ils éprouvaient devant les mystères de l’infini une même émotion religieuse.

Après avoir rappelé quel était le vœu de son ami :

« voilà, dit Pasteur, devant ta froide dépouille, obligé malgré le chagrin qui m’accable, de demander à des souvenirs ce que tu as été, pour le redire à la foule qui se presse autour de ton cercueü. A quoi bon, hélas ? Tes traits sympathiques, ta spiri-

luelie gaieté, ton franc sourire, le son de ta voix, nous accompagnent et vivent au milieu de nous. La terre qui nous porte, l’air que nous respirons, ces éléments que tu aimais à interroger et qui furent toujours si dociles à te répondre, sauraient au besoin nous parler de toi. Les services que tu as rendus à la science, le monde entier les connaît, et tout homme que le progrès de l’esprit humain a touché porte ton deuil. »

Il énumérait alors les qualités du savant, la précision inventive dans cette tête ardente, pleine d’imagination, et en même temps la rigueur dans l’analyse, la fécondité d’enseignement que se plaisaient à reconnaître ceux qui avaient travaillé près de lui, Debray, Troost, Fouqué, Grandeau , Hautefeuille, Gernez, Lechartier. Puis, voulant montrer que chez Sainte-Glaire Deville l’homme était à la hauteur du savant :

« Dirai-je maintenant ce que tu as été dans l’intimité ? A quoi bon encore î Est-ce à tes amis que je rappellerai la chaleur de ton cœur ? Est-ce à tes élèves que je donnerai des preuves de l’affection dont tu les enveloppais et du dévouement que tu mettais à les servir ? Vois leur tristesse. Est-ce à tes fils, à tes cinq fils, ta joie et ton orgueil, que je dirai les préoccupations de ta paternelle et prévoyante tendresse ? Est-ce à la compagne de ta vie, dont la seule pensée remplissait tes yeux d’une douce émotion, qu’il est besoin de rappeler le charme de ta bonté souriante?

« Ah ! je t’en prie, de cette femme éperdue, de ces fils désolés, détourne tes regards en ce moment. Devant leur douleur profonde, tu regretterais trop la vie! Attends- les plutôt df^^ns ces divines régions du savoir et de la pleine lumière, où tu dois tout connaître maintenant, où tu dois comprendre même l’infini, cette notion affolante et terrible, à jamais fermée à l’homme sur la terre, et pourtant la source étemelle de toute grandeur, de toute justice et de toute liberté. »

La voix de Pasteur faillit s’arrêter au milieu des larmes, comme s’était arrêtée jadis la voix de J. -B. Dumas parlant sur la tombe de Péclet. Les savants ont des émotions d’autant plus profondes qu’ elles ne sont pas affaiblies, comme chez beaucoup d’écrivains

ou d’orateurs, par l’usage trop répété des mots qui finissent par user les sentiments.

S’il semble, au sortir d’un cimetière de province, que les petits groupes qui s’éloignent à pied avec lenteur emportent quelque chose des tristesses éprouvées, la sortie d’un cimetière de Paris donne une impression tout autre. On devine que la vie va ressaisir, emporter dans sa trépidation, les assistants qui presque tous ont l’air d’avoir été les témoins d’un accident qui ne les menace pas. Pasteur sentait, de toute son âme pleine de tendresse, ces contrastes, ces amertumes. 11 avait le culte du souvenir. Le portrait de Sainte-Glaire Deville ne devait plus quitter son cabinet de travail.

Comme les adversaires de la nouvelle découverte ne pouvaient tenir bon sur aucun point où étaient discutées les expériences décisives de Pouilly-le-Fort, ils eurent recours à un autre moyen d’attaques. Le virus, qui avait été employé pour témoigner de Fefficacité, des vaccinations préventives, étaiit, prétendaient-ils, un virus de culture, une quintessence de laboratoire; d’autres ajoutaient : quelque chose de machiavéliquement préparé par Pasteur. Est-ce que des animaux vaccinés résisteraient aussi bien à Faction du sang charbonneux lui-même, le vrai sang malfaisant et mortel à coup sûr.^ Aussi ces sceptiques attendaient-ils impatiemment les résultats des expériences qui se poursuivaient près de Chartres, dans la ferme de Lambert. Seize moutons beaucerons furent réunis à un lot de 19 moutons arrivés d’Alfort et retirés du troupeau des 300 moutons vaccinés contre le charbon trois semaines auparavant, le jour même de la leçon faite à Alfort. Le 16 juillet, à dix heures du matin, les 35 moutons — neufs et vaccinés — étaient tous réunis, attendant leur sort. On apporta, dans le champ qui devait servir aux expériences, le cadavre d’un mouton mort charbonneux, quatre heures auparavant, chez un cultivateur voisin.

L’autopsie faite, les lésions caractéristiques du charbon constatées, on injecta dix gouttes de sang charbonneux aux 35 moutons, en passant alternativement d’un vacciné d’ Alfort à un mouton beauceron indemne. Le surlendemain, 18 juillet, 10 moutons beau-

cerôns étaient déjà morts, plusieurs étaient tristes, abattus. Les moulons vaccinés étaient très bien portants.

Pendant que Ton autopsiait les 10 moutons beaucerons, 2 autres mouraient. Le 19, 3 autres avaient succombé. Bouley, que le vétérinaire Boutet avait averti de ces incidents successifs, écrivait le 20 juiUet à Pasteur :

« Mon cher maître, Boutet vient de me taire part de Tévénement de Chartres. Tout s^est accompli suivant la parole du maître. Vos moutons vaccinés sont sortis triomphants de l’épreuve et tous les autres, moins un, sont morts. Ce résultat a son importance toute spéciale dans ce pays où Tincrédulité se maintenait, malgré toutes les démonstrations déjà faites. 11 paraît que c’étaient surtout les médecins qui se montraient réfractaires. « C’est trop beau, disaient^ ils, pour que ce soit vrai », et ils comptaient sur la vigueur du charbon naturel pour mettre votre méthode en défaut. Aujourd’hui les voilà convertis, m’écrit Boutet, et les vétérinaires aussi, — un entre autres qui était, paraît-il, tout à fait blindé du côté du cerveau, — et tous les agriculteurs. C’est un hosannah poussé par tout le monde en votre honneur. »

Après avoir félicité Pasteur du grand cordon, il ajoutait : « Je me suis trouvé aussi bien heureux de la récompense que vous avez fait accorder à vos deux jeunes collaborateurs, si pleins de votre esprit, si dévoués à votre œuvre et à votre personne et qui vous donnent un concours si dévoué et si désintéressé. Le gouvernement s’est honoré en sachant si à propos signaler par cette distinction la grandeur de la découverte à laquelle ils ont pris part. »

Désormais, et pour un certain temps, les oppositions systématiques tombèrent. C’est par milliers et milliers de doses que l’on demanda le nouveau vaccin qui devait sauver des millions à l’agriculture.

Quelques jours plus tard nouveau changement de vie et changement de décor. Pasteur, invité par le comité d’organisation du Congrès médical international qui devait se tenir à Londres, reçut

du g’ouvernement de la République la mission de représenter la France.

Le 3 août, à son arrivée dans l’immense salle de Saint-James qui , depuis le parterre jusqu’aux galeries supérieures , était remplie, comme débordante de spectateurs, un des commissaires, le reconnaissant dès l’entrée, vint le prier de monter sur l’estrade réservée aux membres les plus illustres du congrès. Pendant qu’il se dirigeait vers les marches de cette estrade, les applaudissements éclatèrent. De toutes parts on poussait des vivats, des hurrahs. Pasteur se retourna vers ses deux compagnons, qui étaient son fils et son gendre , et leur dit avec un mouvement d’inquiétude :

« C’est sans doute le prince de Galles qui arrive, j’aurais dû venir plus tôt.

— Mais c’est vous que tout le monde acclame ! » dit, avec son grave et affectueux sourire, le président du congrès. Sir James Paget.

Quelques instants plus tard, le prince de Galles fît son entrée, ainsi que* son beau-frère, le fils de l’Empereur d’Allemagne, le prince héritier. Dans son discours, sir James Paget disait que la science médicale devait poursuivre trois buts : la nouveauté, l’utilité, la charité. Le seul nom de savant prononcé était celui de Pasteur. Les applaudissements furent tels qu’ils obligèrent Pasteur, placé derrière Sir James Paget, à se lever pour saluer cette grande assemblée.

« J’étais bien fîer, écrivait Pasteur dans une lettre datée du 3 août à Pasteur, j’étais bien fîer intérieurement non pour moi, — tu sais ce que je suis devant les triomphes, — mais pour mon pays, en songeant que j’étais distingué exceptionnellement au miheu de ce concours immense d’étrangers, d’allemands surtout, qui sont ici en nombre considérable, bien plus nombreux que les français, dont le total cependant ne s’élève pas à moins de 2o0, Jean-Baptiste et René étaient dans la salle. Tu juges de leur émotion.

« Après la séance, lunch chez sir James Paget, avec le prince de

Prusse à sa droite, le prince de Galles à sa gauche. Puis, réunion des 25 ou 30 convives dans le salon. Sir James ma présenté au prince de Galles devant qui je me suis incliné, en lui disant que j’étais heureux de saluer un ami de la France. « Oui, m’a-t-il dit, « un grand ami. » Sir James Paget a eu le bon goût de ne pas me demander de me présenter au prince de Prusse ; quoiqu’il n’y ait place dans de telles circonstances que pour la courtoisie je n’aurais pu me décider à paraître avoir demandé à lui être présenté. Mais voilà que lui-même s’approchant de moi me dit : « M. Pasteur, « permettez-moi de me présenter à vous et de vous dire que je vous « ai applaudi tout à l’heure. » 11 a continué, fort aimable du reste. » Au milieu des rencontres inattendues provoquées par ce congrès, c’était un spectacle intéressant de voir ce fils de roi et d’emporeur, héritier de la couronne d Allemagne, allant au-devant de ce français dont l’esprit de conquête portait sur la maladie et sur la mort. Quelle gloire rêverait un jour celui qui devait être Frédéric 111? Sa haute stature, son air de commandement, le grade le plus élevé de l’armée prussienne décerné par son père, le roi Guillaume, dans une lettre solennelle datée de Versailles, au mois d octobre 1870; tout semblait maintenir ce prince au visage énergique dans un rôle d’homme de guerre. Et cependant ne disaiton pas en France qu il avait protesté contre certaines barbaries froidement exécutées par les généraux prussiens dans cette campagne de 1870 ? i\’avaii-il pas trouvé draconiennes, dangereuses, les clauses du traité de Francfort? Seul maître, nous eût-il arrachés d’Alsace ? Quelle part apporterait ce nouveau et prochain règne dans l’histoire de la civilisation?... Et le destin marquait déjà pour une mort prochaine ce prince de cinquante ans. Devant la soufrance, devant la mort inexorable qui l’étouffait, il fut héroïquement doux. A San Remo commença, sous le soleil, au milieu des roses, sa longue agonie. 11 fut Empereur moins de cent jours. Mourant, il avait sur les lèvres le mot de paix pour son peuple.

Comme Pasteur, en venant à ce congrès, était non seulement curieux de constater la place que tenait en médecine et en chirurgie la théorie des germes mais encore désireux de s’instruire, d

ne manquait aucune discussion, il était assidu à toutes les séances. Ce fut dans une séance de simple section, le 5 août, que Bastian voulut réfuter Lister. Après ce discours, le président dit tout à coup : « La parole est à M. Pasteur », sans que Pasteur l’eût demandée. Les applaudissements éclatèrent. Pasteur ne savait pas l’anglais ; il se pencha vers Lister pour lui demander ce qu’avait dit le D' Bastian :

« 11 a dit, répliqua Lister à voix basse, que les organisations microscopiques dans les maladies se produisaient par les tissus mêmes.

— Gela me suffit, » dit Pasteur. Et alors il invita Bastian à faire l’expérience suivante :

« Prenez le membre d’un animal, broyez-le, laissez s’épancher dans ce membre, autour de ces os broyés, autant de sang et d’autres bquides normaux ou anormaux qu’il vous plaira. Veillez seulement à ce que* la peau du membre ne soit ni déchirée ni ouverte, et je vous porte le défi de faire apparaître, les jours suivants et pendant tout le temps que durera la maladie, le moindre organisme microscopique dans les humeurs de ce membre. »

bur l’invitation de sir James Paget, Pasteur, dans une des grandes séances générales du congrès, fit une conférence sur les principes qui l’avaient conduit à l’atténuation des virus, sur la méthode qui lui avait permis d’obtenir les vaccins du choléra des poules et du charbon, et enfin sur les résultats obtenus. « En quinze jours, disait-il, nous avons vacciné dans les départements voisins de Paris près de 20,000 moutons et un grand nombre de bœufs, de vaches et de chevaux...

« Permettez-moi, concluait-il, de ne pas terminer, sans vous témoigner la grande joie que j’éprouve de penser que c’est comme membre du congrès médical international siégeant en Angleterre que je viens de vous faire connaître en dernier lieu la vaccination d'une maladie plus terrible peut-être pour les animaux domestiques que la variole pour l’homme. J’ai donné à l’expression de vaccination une extension que la science, je l’espère, consacrera comme un hommage au mérite et aux immenses services rendus par un

des plus grands hommes de l’Angleterre, votre Jenner. Quel bonheur pour moi de glorifier ce nom immortel sur le sol m^ie de la noble et hospitalière cité de Londres ! »

a C’est Pasteur qui a eu le grand succès du congrès, écrrait, dans un compte rendu fait pour le Journal des Débats, le D'‘ Daremberg heureux, à la fois comme français et comme médecin, d’-“utendre les hurrahs unanimes saluer le délégué de la France. Quand M. Pasteur parlait, quand on parlait de lui, sur tous les bancs, parmi toutes les nations, des tonnerres d’applaudissements éclataient. Ce travailleur infatigable, ce chercheur sagace, cet expérimentateur précis et brillant, ce logicien implacable, cet apôtre enthousiaste a produit sur tous les esprits un effet invincible. »

Le peuple anglais, qui cherche surtout dans un grand homme la puissance d’initiative, la force du caractère, partageait cette admiration. Seul, loin du congrès, dans l’ombre, un groupe était hostile à ce mouvement général et cherchait l’occasion de prendre une revanche plus ou moins directe. C’était le groupe des antivaccinateurs et des antivivisectionnistes. L’influence de ces derniers était assez grande pour continuer d’empêcher en Angleterre l’expérimentation sur les animaux. Aussi, dans une séance générale du congrès, le savant allemand Virchow exposa-t-il l’utilité de l’expérimentation en pathologie.

Déjà dans un congrès précédent, tenu à Amsterdam, Virchow avait dit, aux applaudissements de l’assemblée : « Tous ceux qui attaquent la vivisection n’ont pas la moindre idée de la science et moins encore de l’importance et de l’utilité de la vivisection pour le progrès de la médecine. » Mais à cet argument si juste, les ligues internationales protectrices des animaux, très puissantes, comme tout ce qui est fondé sur un sentiment que Ton peut exalter, avaient répondu par des phrases de combat. Les laboratoires de physiologie étaient comparés à des chambres de torture. Il semblait que, par caprice, par cruauté, en tout cas fort inutilement, tels et tels hommes de science eussent pour unique préoccupation d’infliger aux animaux liés, garrottés sur

une planche, des douleurs qui n'avaient d'autre limite que la mort.

Il est facile d'exciter la pitié pour les bêtes. Dès qu’on parle des chiens l'auditoire est conquis. Enfant choyé, vieille fille délaissée, jeune homme dans l’enthousiasme de la vie, misanthrope lassé de tout et de tous, qui donc, parmi les plus heureux ou les plus misérables, n'a pas, à la meilleure place de ses souvenirs, le nom de quelque chien à donner en exemple de fidélité, de courage, de dévouement? Aussi, pour soulever la révolte, suffisait- il aux antivivisectionnistes de rappeler, iparmi les fantômes de chiensvictimes, le chien tant de fois cité qui, soumis à une expérience, léchait la main de l'opérateur. Gomme il y avait eu de la part de certains étudiants des abus parfois cruels, on affectait de ne voir que ces abus. Les savants s’inquiétaient peu de cette agitation, en partie féminine. Ils comptaient sur le bon sens public pour faire justice de ces doléances déclamatoires. Mais le Parlement anglais vota une loi interdisant la vivisection. A partir de 1876, il fallait qu’un expérimentateur anglais fît le voyage de France pour inoculer un cochon d’Inde.

Virchow n'entrait pas dans les détails; mais il rappelait, dans im vaste exposé sur la médecine physiologique expérimentale, comment, à chaque nouveau progrès de la science, — jadis pour la dissection des cadavres, ensuite pour l'expérimentation sur les animaux vivants, — les mêmes critiques passionnées se renouvelaient. La loi d’interdiction, votée en Angleterre, avait rempli d'ardeur une nouvelle société de Leipzick. Elle avait demandé au Reichstag, dans cette même année 1881, une loi punissant la cruauté envers les animaux, sous prétexte de recherches scientifiques, d'un emprisonnement de cinq semaines à deux ans et de la privation des droits civils. D'autres sociétés allaient moins loin; mais elles entendaient que certains de leurs membres eussent un droit d'entrée et de contrôle dans les laboratoires des Facultés.

« Celui qui s’intéresse plus aux animaux qu'à la science et à la connaissance de la vérité n'a pas qualité 'pour contrôler officiellement les choses scientifiques, » disait Virchow. Avec une gravité

ironique, soulignée par ses rides narquoises, il ajoutait : « Où irions-nous, si le savant qui vient de commencer une expérience de bonne foi se voit dans l’obligation de répondre pendemt ses recherches au premier venu, puis ensuite de se défendre, devamt le magistrat, du crime de ne pas avoir choisi une autre méthode, d’autres instruments et peut-être même une autre expérience?...

a II faut prouver notre bon droit à la face du monde entier, » concluait Virchow, inquiet de ces ligues qui se multipliaient et qui répandaient à pleines conférences les jugements les plus erronés sur les travaux des savants. Pasteur aurait pu apporter, comme pièces démonstratives de certaines déviations d’idées et de sentiments, telles et telles lettres qu’ü recevait assez régulièrement d’Angleterre, remplies de menaces, d’kijures, de malédictions et le vouant à des tourments éternels pour avoir multiplié les attentats sur les poules, les cobayes, les chiens et les moutons du laboratoire. Ce sont là jeux de femmes quand elles aiment les bêtes.

Peut-être, après le discours de Virchow, eût-il été curieux d’entendre un médecin français indiquer à son tour, par des séries de faits, comment, en France, on avait eu à lutter contre des préjugés non moins tenaces, et comment aussi les savants avaient fini par imposer la certitude qu’il n’y a de science pathologique que si la physiologie est en progrès et qu’elle ne peut l’être que par la méthode expérimentale. Claude Bernard avait exprimé cette idée sous tant de formes qu’il aurait presque suffi de donner quelques extraits de ses œuvres. Tout jeune, il avait été témoin du mouvement d’opposition qui agitait encore si vivement l’Angleterre. Tel petit incident, qu’ü aimait à rappeler, aurait pu être cité à cette occasion.

En 1841, étant préparateur de Magendie, un jour qu’il l’assistait dans une leçon de physiologie expérimentale , il vit entrer, vêtu d’un habit à collet droit, coiffé d’un chapeau à très larges bords, un vieillard dont le costume seul indiquait un qualier.

a Tu n as pas le droit, dit ce quaker à Magendie, de faire mourir les animaux ni de les faire souffrir. Tu donnes un mauvais exemple et tu habitues tes semblables à la cruauté, w

Magendie répliqua qu’il ne fallait pas se placer à ce point de vue, que le physiologiste, quand il est mû par la pensée de faire une découverte utile en médecine et par conséquent utile à ses semblables, ne mérite aucunement ce reproche.

« Votre compatriote Harvey, lui dit-il pour essayer de le convaincre, n’aurait pas découvert la circulation du sang s’il n’avait fait des expériences de vivisection. Cette découverte valait bien le sacrifice de quelques-unes des biches qui étaient dans le parc du roi Charles »

Mais le quaker poursuivait son idée. Il s’était donné, disait-U, pour mission de faire disparaître du monde trois choses : la guerre, la chasse et les expériences sur les animaux vivants. Magendie dut le congédier.

Trois ans après l’incident du quaker, Claude Bernard à son tour faillit être teixé de barbarie par un commissaire de police. Afin d’étudier les propriétés digestives du suc gastrique, il avait eu l’idée de recueillir ce suc au moyen d’une canule, d’une sorte de robinet d’argent qu’il adaptait à l’estomac des chiens vivants. Un chirurgien de Berlin, M. Dieffenbach, pendant un séjour à Paris, exprima le désir de voir cette application de canule stomacale. Le chimiste Pelouze avait un laboratoire rue Dauphine; il l’offrit à Claude Bernard. Un chien perdu servit de sujet d’expérience. On l’enferma dcins la cour de la maison. Claude Bernard voulait le tenir ainsi en surveillance. Mais comme ce traitement n’empêchait pas le chien d’aller et de venir, à peine la porte de la cour fut-eUe ouverte qu’ü se sauva la canule au ventre.

« Quelques jours après, — c’est Claude Bernard qui a raconté lui-même le fait, dans son grave rapport daté de 1867 sur les progrès de la physiologie générale en France, — quelques jours après, de grand matin, étant encore au lit, je reçus la visite d’un homme qui venait me dire que le commissaire de police du quartier de l’Ecole de médecine avait à me parler, et que j’eusse à passer chez lui. Je me rendis dans la journée chez le commissaire de police de la rue du Jardinet. Je trouvai un petit vieillard d’uc aspect très respectable, qui me reçut d’abord très froidement et

sans me rien dire ; puis me faisant passer dans une pièce à côté, il me montra, à mon grand étonnement, le chien que j’avais opéré dans le laboratoire de M. Pelouze, et me demanda si je le reconnaissais pour lui avoir mis l’instrument qu’il avait dans le ventre. Je répondis affirmativement en ajoutant que j’étais très content de çetrouver ma canule que je croyais perdue. Mon aveu, loin de satisfaire le commissaire, provoqua probablement sa colère, car il m’adressa une admonestation d’une sévérité exagérée, accompagnée de menaces pour avoii* eu l’audace de lui prendre son chien pour l’expérimenter.

« J’expliquai au commissaire que ce n’était pas moi qui étais venu prendre son chien, mais que je l’avais acheté à des individus qui les vendaient aux physiologistes, et qui se disaient employés par la police pour ramasser les chiens errants. J’ajoutai que je regrettais d’avoir été la cause involontaire de la peine que produisait chez lui la mésaventure de son chien, mais que l’animal n’ei? mourrait pas ; qu’il n’y avait qu’une chose à faire, c’était de me laisser reprendre ma canule d’argent et qu’il garderait son chien. Ces dernières paroles firent changer le commissaire de langage; elles calmèrent surtout complètement sa femme et sa fille. J’enlevai mon instrument, et je promis en partant de revenir. Je retournai, en effet, plusieurs fois rue du Jardinet. Le chien fut parfaitement guéri au bout de quelques jours; j’étais devenu l’ami du commissaire et je croyais pouvoir compter désormais sur sa protection. C’est pourquoi je vins bientôt installer mon laboratoire dans sa circonscription, et, pendant plusieurs années, je pus continuer mes cours privés de physiologie expérimentale dans le quartier, ayant toujours r avertissement et la protection du commissaire pour m’éviter de trop grands désagréments jusqu’à l’époque où, enfin, je fus nommé suppléant de Magendie au GoUège de France. »

Toujours active, la Société protectrice des animaux de Londres avait eu l’idée singulière d’envoyer à Napoléon 111 des doléances, presque des remontrances, au sujet des vivisections pratiquées dans l’empire français. L’Empereur avait doucement renvoyé ces plaintes anglaises à l’Académie de médecine. Tout aurait pu finir par des

chansons d’étudiants, tout se prolongea en discours d’académiciens. Dans une lettre adressée à M. Grandeau, lettre non datée, mais qui, par le rapprochement des faits, est du mois d’août 1863, Claude Bernard laissait percer, ce qui lui arrivait si rarement, une pointe d’irritation. Se promettant bien de ne pas aller entendre à l’Académie de médecine « les bêtises » de cexix qu’il appelai^ les avocats des bêtes, de « ceux qui protègent les bêtes en haine des hommes », il faisait cet exposé concluant :

« Vous me demandez quelles sont les découvertes principales que l’on doit aux vivisections, afin de les signaler comme argument en faveur de ce genre d’études. 11 n’y a sous ce rapport qu’à citer tout ce que possède la physiologie expérimentale ; il n’y a

pas un seul fait qui ne soit la conséquence directe et nécessaire d’une vivisection. Depuis Galien qui a coupé les nerfs laryngés et appris ainsi leurs usages sur la respiration et la voix, depuis Harvey qui a découvert la circulation, Pecquet et Aselli les vaisseaux lymphatiques, Haller l’irritabilité musculaire, Bell et Magendie ies fonctions des nerfs et tout ce qu’on a, appris depuis l’extension de cette méthode des vivisections, qui est l’unique méthode expérimentale; en biologie, tout ce qu’on sait sur la digestion, la circulation, le foie, le sympathique, les os, le développement, tout, absolument tout, est le résultat des vivisections seules ou combinées avec d’autres moyens d’études. »

En 1875, il revenait encore sur cette idée dans son cours de médecine expérimentale au Collège de France, a C’est à l’expérimentation que nous devons, disait-U, toutes nos notions précises sur les fonctions des viscères et a fortiori sur les propriétés des organes tels que les muscles, les nerfs, etc. »

Enfin une citation particulièrement intéressante aurait pu être offerte aux membres du Congrès. Un suédois avait questionné Darwin sur la vivisection, car de tous côtés s’étendait le mouvement de propagande des. antivivisectionnistes. On arrivait quelquefois à se demander, hors de France, si l’on ne reviendrait pas, pour expérimenter, aux ruses de trappeurs imaginées par J. -B. Dumas et Prévost dans leur jeunesse, quand ils habitaient

Genève et taisaient leurs premiers travaux de physiologie. La nuit, une lanterne à la main, ils gaignaient furtivement une ancienne casemate des fortifications que le commandant de la garde leur avait livrée. C’est dans ce réduit insoupçonné qu’ils pouvaient tenter une opération sur un animal dont les plaintes ne parviendraient pas au dehors. Darwin qui, comme Pasteur, n’admettait pas que l’on imposât une souffrance inutile aux animaux, — et Pasteur poussait même la chose si loin qu’il n’aurait jamais eu, disait-il, le courage de tuer un oiseau à la chasse, — Darwin, dans une lettre datée du 14 avril 1881, approuvait les mesures qui pouvaient être prises pour empêcher les actes de cruauté, mais il ajoutait :

« D’un autre côté je sais que la physiologie ne peut faire aucun progrès si l’on supprime les expériences sur les animaux vivants et j’ai l’intime conviction que retarder les progrès de la physiologie, c’est commettre un crime contre le genre humain... A moins d’ignorer absolument tout ce que la science a fait pour l’humanité, on doit être convaincu que la physiologie est appelée à pendre dans l’avenir à l’hommé et même aux animaux d’incalculables bienfaits. Voyez les résultats obtenus par les travaux de M. Pasteur sur les germes des maladies contagieuses : les animaux ne seront-ils pas les premiers à en profiter? Combien d’existences ont été sauvées, combien de souffrances épargnées, par la découverte des vers parasites, à la suite des expériences faites par Virchow et autres sur des animaux vivants ! »

Le Congrès de Londres marquait une étape dans la voie du progrès. Outre les questions discutées et pouvant recevoir une solution précise, l’esprit scientifique, non content d’accumuler les faits, de s’appliquer à en découvrir les causes et à en trouver les lois, ne semblait-il pas susceptible de pénétrer un jour les lettres, la politique, d’augmenter enfin, partout où une enquête est faisable, son pouvoir de contrôle? Au lieu d’être l’impassible souveraine que l’on s’imagine volontiers, la science, — et cela éclatait par les découvertes de Pasteur et leurs conséquences : les Paget, les Tyndall, les Lister, les Priestley le proclamaient bien haut, —

la science se montrait capable d'associer à la recherche pure et au souci perpétuel de la vérité im profond sentiment de compassion poiu* les souffrances et les misères, un besoin de dévouement toujours plus grand.

Le discours prononcé par Pasteur au Congrès médical de Londres fut, sur la demande d’un député anglais, imprimé et distribué à tous les membres de la Chambre des communes. Le D'’ H. Queneau de Mussy, qui avait passé une partie de sa vie en Angleterre, sous le second Empire, pendant l’exil des d'Orléans, écrivait à Pasteur le 15 août : a J’ai été bien heureux d'assister à votre triomphe. Vous nous relevez en face de l'étranger. »

Pasteur ne voyait dans les applaudissements qu'un stimulant pour de nouveaux efforts. S’il avait la fierté de ses découvertes, il n’avait pas la vanité de l'effet produit. Dans un billet, il disait : « Le Temps signale de nouveau dans une correspondance de Londres, mon discours au congrès. Quel succès inattendu ! »

Comme ü avait appris que la fièvre jaune venait d’être apportée dans la Gironde, au lazaret de Pauillac, par le vaisseau le Gondé, venant du Sénégal, il partit immédiatement pour Bordeaux. Il espérait trouver le microbe dans le sang des malades ou des morts et arriver à le cultiver. M. Roux s'empressa de rejoindre son maître.

Quand on parlait à Pasteur du danger de contagion : « Eh qu’importe? répondait-il. La vie au milieu du danger, c'est la vraie vie, c'est la grande vie, c'est la vie du sacrifice, c'est la vie de l’exemple, celle qui féconde! » Ce qui le contraria, c'est que son arrivée fut signalée dans les journaux. Il s’impatientait de ne pouvoir voyager et travailler incognito.

Le 17 septembre, il écrivait à Pasteur :

« ... Nous nous sommes approchés d'un grand transport qui est en rade de Pauillac et qui vient d’arriver. De notre bateau nous avons pu parler aux hommes de l'équipage. Leur santé est bonne; mais ils ont perdu sept personnes à Saint-Louis, deux passagers et

cinq hommes de l'équipage. Le capitaine et un mécanicien exceptés, tous sont nègres sénégalais sur ce navire. Nous nous sommes approchés d’un autre grand paquebot et d'un troisième. La santé est également bonne...

a Le navire le plus éprouvé est le Condé qui est en quarantaine dans la rade de PauiUac et dont nous n'avons pu approcher. D a perdu dix-huit personnes soit en mer, soit au lazaret... »

Aucune expérience ne put être tentée : les malades étaient convalescents. cc Mais, écrivait-il le lendemain, le Richelieu va arriver (je crois du 25 au 28) avec des passagers... 11 est plus que présumable qu’il y aura eu des morts dans la traversée et des malades pour le lazaret. J'attends donc l'arrivée de ce navire avec l'espoir, Dieu pardonne à la passion du savant ! que je pourrai tenter quelques recherches au lazaret de PauiUac où je vais disposer les choses en conséquence. Sois assurée que je prendrai beaucoup de précautions. En attendant que faire à Bordeaux ?

«t J’ai fait la connaissance du jeune bibliothécaire de la bibliothèque de la viUe, qui est à quelques pas de l’hôtel RicheUeu , sur les allées de Tourny. La bibliothèque m’est ouverte à toute heure et en ce moment même j'y suis seul fort tranquiUement et commodément instaUé, entouré de plus de Littré que je n’en pourrai consommer. »

Depuis plusieurs mois, certains membres de l'Académie française, — revendiquant la tradition de la Compagnie, qui a tenu à honneur d’avoir toujours au milieu d’elle des savants comme Cuvier, Flourens, Biot, Claude Bernard, J. -B. Dumas, — pressaient Pasteur d’être candidat à la place laissée vacante par Littré. Pasteur voulait connaître non seulement l’œuvre mais la vie de celui qu’il serait peut-être appelé à remplacer. Il releva tout d'abord avec émotion ces quelques lignes. C'était une dédicace de Littré à la mémoire de son père, soldat de la marine, sergentmajor sous la Révolution. EUe est imprimée en tête de la traduction des œuvres d’Hippocrate :

«... Préparé par ses leçons et par son exemple, j'ai été soutenu dans mon long travail par son souvenir toujours présent. J ai

voulu inscrire son nom sur la première page de ce livre, auquel du fond de la tombe il a eu tant de part, afin que le travail du père ne fût pas oublié dans le travail du fils et qu’une pieuse et juste reconnaissance rattachât l’œuvre du vivant à l’héritage du mort... »

Rapprochement singulier : Pasteur, en 1876, avait obéi à un même sentiment filial en écrivant à la première page des Etudes sur la bière :

cc A la mémoire de mon père, ancien militaire sous le premier Empire, chevalier de la Légion d’honneur. Plus j’ai avancé en âge, mieux j’ai compris ton amitié et la supériorité de ta raison. Les efforts que j’ai consacrés à ces Etudes et à celles qui les ont précédées sont le fruit de tes exemples et de tes conseils. Voulant honorer ces pieux souvenirs, je dédie cet ouvrage à ta mémoire. »

Exemples, conseils, pieuse reconnaissance, pieux souvenirs : c’est la même idée, ce sont presque les mêmes mots. Ces deux fils de soldats avaient gardé la virile empreinte des vertus paternelles. En même temps une grande tendresse de cœur les pénétrait tous deux. Littré, à la mort de sa mère, fut frappé d’un si profond chagrin que Sainte-Beuve écrivait : <r On me le dépeint fixe, immobile, la tête baissée près du foyer, dans une sorte de stupeur muette, restant des mois entiers sans travailler, sans toucher une plume ni un livre, et comme mort à tout. G es âmes intègres et entières ont des Sensibilités plus entières aussi. » Pasteur, à la mort de sa mère, avait éprouvé un semblable cliagiin .

Malgré l’attention que Pasteur apportait à étudier Littré, il ne cessait, au fond de la bibliothèque, de penser à la fièvre jaune. Il voyait fréquemment le directeur de la santé, M. Berchon, pour lui demander s’il n’avait pas de nouvelles du Richelieu. Un jeune médecin, le D’’ Talmy, avait exprimé à Pasteur le désir de le rejoindre à Bordeaux et d’obtenir l’autorisation de se faire, le moment venu, interner au lazaret. Pasteur écrivait le 25 septembre à M“® Pasteur :

« Rien de nouveau, si ce n’est l’autorisation du ministre de l’internement du D*’ Talmy, à qui je viens de télégraphier qu’il peut se mettre en route. Les armateurs propriétaires du Richelieu fixent

toujours à mardi son arrivée en rade de Pauillac. M. Berchon, qui est le premier informé de ce qui se passe en rade, m’enverra une dépêche aussitôt que le Richelieu se présentera et alors nous pai'iirons, MM. Talmy, Roux et moi, pour connaître l’état du navire, sans y pénétrer bien entendu, ce qui d’ailleurs ne serait pas possible s’il est en patente brute ou suspecte. »

Et comme M“® Pasteur avaic demandé ce qukse passait à l’arrivée d’un navire : « De son canot placé sous le vent, continuait Pasteur dans la même lettre, M. Berchon reçoit les papiers du bord qui donnent jour par jour l’état sanitaire du navire. Avant de passer des mains du . capitaine du navire dans celles du directeur de îa santé, les papiers sont saupoudrés de chlorure de chaux.

« S’il y a des malades, tous les passagers sont conduits au lazaret ; il ne reste que quelques hommes d’équipage sur le navire, placé d’ailleurs en quarantaine, sur la rade, personne ne pouvant ni en sortir, ni y entrer.

« Et voilà ! Les temps sont proches. Dieu veuille que dans le corps de l’une de ces malheureuses victimes de l’ignorance médicale j’aperçoive quelque être microscopique spécifique ! Et après ? Après, ce serait vraiment beau de faire de cet agent de maladie et de mort son propre vaccin. La fièvre jaune est l’une des trois grandes pestes de l’Orient. — Peste, choléra, fièvre jaune. — Sais-tu que ce qui est beau déjà, c’est de pouvoir poser le problème en ces termes. »

Le Richelieu arriva, mais il était indemne. Le dernier passager était mort pendant la traversée, son corps avait été jeté à la mer. Il fallut quitter Bordeaux et reprendre le chemin du laboratoire.

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