CHAPITRE X
'Ce fut au milieu de nouvelles expériences qu^il apprit que la date de Télection à T Académie française était fixée au 8 décembre. Certains candidats passent la moitié de leur temps en fiacre pour faire leurs visites traditionnelles, supputent les voix, les divisent en voix sûres, en voix probables, et sont un peu trop disposés à prendre toute politesse pour une promesse, toute phrase vague pour une espérance possible. Pasteur, avec une parfaite simplicité, se contentait de dire à tels et tels académiciens, célèbres par leurs perpétuelles et savantes combinaisons de premier tour, de second tour, de troisième tour : « De ma vie, je n'avais pensé au grand honneur d’entrer à l’Académie française. On a eu l’obligeance extrême de me dire : Présentez-vous, vous serez nommé. Gomment ne pas se laisser entraîner sur cette pente glorieuse pour la science et pour les siens ? »
Un seul membre de l’Académie ne voulut pas recevoir la visite de Pasteur. Ce fut Alexandre Dumas : « Je lui défends, disait-il, de venir me voir : c’est moi qui irai le remercier de vouloir bien être des nôtres. » 11 était de ceux qui pensaient, comme M. Grandeau l’écrivait à Pasteur, que « quand Claude Bernard et Pasteur consentent à entrer dans les ran^s d’une compagnie, tout l’honneur est pour cette dernière ».
Elu, Pasteur témoigna de la jeunesse de ses sentiments. Etre l’im des Quarante lui semblait un honneur excessif. Aussi prépara-t-ü laborieusement, sms toutefois, disait-il, que son année scientifique 1881-1882 dût en souffrir, son discours de réception.
Plus il pénétrait dans la simplicité de cette vie de Littré, plus il eo était ému. Le travail dans Tintimité de la vie de famille, c^était pour Littré la forme vraie du bonheur.
Peu de gens, en dehors des confrères de Littré, sa vent, que sa femme et sa fille furent les collaboratrices de son œuvre capitale. Dans cette tâche complexe, ardue, renouvelable à chaque mot, souvent désespérante, d’un dictionnaire qui, colonne par colonne, formerait une longueur de trente-sept kilomètres, elles recherchaient les citations nécessaires. Sa fille surtout prenait un soin extrême à ce genre de poursuites, et « rarement, selon le témoignage même de Littré, elle dut renoncer de guerre lasse à mettre la main sur le passage qui avait été mal ou insuffisamment indiqué ». Le dictionnaire, commencé en 1859, quand Littré touchait presque à la soixantaine, n’eut que deux temps d’arrêt : en 1861, lorsque la veuve d’Auguste Comte vint demander à Littré de tout interrompre pour écrire la biographie du fondateur de la philosophie positive, et en 1870, lorsque la vie de la France fut compromise et arrêtée pendant de longs mois. Ressemblant peu à ces hommes toujours préoccupés d’eux-mêmes qui, au milieu d’un malheur général, voient surtout ce qui menace leurs intérêts personnels, Littré, dans une phrase digne de son caractère, écrivait : « Je me rends cette justice qu’en présence des dangers et des désastres de la patrie, je ne conservai aucune pensée pour l’interruption ou la ruine de mon œuvre. »
Cet homme de làbeur et de désintéressement avait eu toutefou un rêve de luxe : posséder une maison de campagne. « En sacrifiant toute sorte de superflu », d’après ses termes qui prêtent à sourire quand on sait quel était son genre d’existence, Littré avait pu réaliser ce désir. Pasteur, qui apportait en toutes choses des habitudes scrupuleuses de vérification précise, quitta pendant un jour son laboratoire pour aller visiter cette villa située à quelques lieues de Paris, non loin de Maisons-Laffitte, au Mesnil. Le jardinier qui vint ouvrir la porte semblait être le propriétaire de cette vieille et humble demeure. Tout se disjoignait dans les pièces carrelées. Seul le jardin d’un tiers d’hectare donnait un
SI
petit air d’aisance à cette propriété qui avait été l’unique fantaisie du philosophe, heureux d’y voir croître des légumes, d’y récolter quelques fruits, en citant, avec la complaisance des hommes sans ambition, quelques vers de Virgile, d’Horace et de La Fontaine. L’allée que Littré appelait, avec un peu d’emphase, l’allée trans versale des tilleuls était pleine de son souvenir pour qui connaissait certains détails de sa vie. Lorsque dans le village et la maison tout dormait, sauf lui qui travaillait régulièrement jusqu ’l trois heures du matin, c’était sur un de ces tiUeuls que par les nuits de printemps un rossignol chantait. « 11 emplissait, suivant l’expression de Littré, le silence de la nuit et de la campagne de sa voix limpide et éclatante. »
En parcourant ce jardin et cette maison, qui reflétaient la vie d’un sage, et où toute chose semblait attendre le retour du vieillard et sa reprise de travail. Pasteur disait avec tristesse . « Est-il possible qu’un tel homme ait été méconnu jusqu’à être calomnié ! ) Les propagateurs de légendes auraient pu venir dans la salle où travaillait habituellement la famille de Littré. Un crucifix attestait, en face des croyances de la femme et de la fille, le respect de Littré pour leur foi. a Je me suis trop rendu compte, disait-il un jour, des souffrances et des difficultés de la vie humaine pour vouloir ôter à qui que ce soit des convictions qui le soutiennent dans les diverses épreuves. » Garder ses convictions , comprendre et respecter celles des autres, se faire une loi de ne jamais troubler une conscience : cette haute et pure morale, Littré la pratiquait sans effoi't.
Tout en évoquant ce côté resté peu connu. Pasteur, aux heures de repos qu il trouvait, le soir, à son foyer, étudia le positivisme dont Auguste Comte avait été le grand pontife et Littré le grand apôtre. La philosophie positive avait semblé à Littré, à l’âge de quarante ans, dans la pleine maturité de son esprit, une philosophie de toute sécurité. Cette conception scientifique du monde conduit à ne rien affirmer, à ne rien nier au delà de ce qui est visible et démontrable; cette doctrine invite à s’occuper des autres, à « subordonner fa personnalité à la sociabilité » ; elle inspire l’amour
de la patrie ; au-dessus de la patrie, elle mène à la reconnaissance pour l’humanité qui a tant souffert pour alléger « le poids des fatalités naturelles » ; elle élève enfin l’amour de l’humanité à la hauteur d’une religion.
Certes, quand on voyait Pasteur, dans son laboratoire de la rue d’Ulm, tout entier à des travaux qui relevaient exclusivement du domaine positif, écartant de ses recherches toute considération métaphysique, sans cesse préoccupé de servir les autres, de se dévouer à l’humanité, on aurait pu le regarder comme le savant le plus pénétré de cette doctrine. Mais le positivisme lui apparaissait d’abord comme aboutissant à des conclusions discutables en politique et en sociologie, parce que « là où les passions humaines interviennent, le champ de Timprévu est immense ». 11 lui reprochait ensuite et surtout une a grande et visible lacune » . Le positivisme « ne tient pas compte, disait Pasteur, de la plus importante des notions positives, celle de Finfini».
11 s’étonnait que le positivisme enfermât l’esprit dans des limites et lui défendît de les franchir, a Ne sera-t-il pas toujours dans la destinée ke l’homme de se demander : qu’y a-t-il au delà de ce monde ? » Alors, dans Fhomme de science d’une observation lente, précise et pour ainsi dire accumulée, surgissait un sentiment profond. C’est dans un de ces élans qu’il écrivait ce passage de son discours, comme si toute la force de son âme jaillissait impétueusement : « Qu’y a-t-il au delà? L’esprit humain, poussé par une force invincible, ne cessera jamais de se demander : Qu’y a-t-il au delà? Veut-il s’arrêter soit dans le temps, soit dans l’espace? Comme le point où il s’arrête n’est qu’une grandeur finie, plus grande seulement que toutes celles qui Font précédée, à peine commence-t-il à l’envisager, que revient l’implacable question et toujours, sans qu’il puisse faire taire le cri de sa curiosité. 11 ne sert de rien de répondre : au delà sont des espaces, des temps ou des grandeurs sans limites. Nul ne comprend ces paroles. Celui qui proclame l’existence de Finfini, et personne ne peut y échapper, accumule dans cette affirmation plus de surnaturel qu’il n’y en a dans tous les miracles de toutes les religions ; car la notion de
l’infini a ce double caractère de s’imposer et d’être incompréhensible. Quand cette notion s’empare de l’entendement, il n y a qu’à se prosterner. Encore, à ce moment de poignantes angoisses, il faut demander grâce à sa raison : tous les ressorts de la vie intellectuelle menacent de se détendre; on se sent près d’être saisi par la sublime folie de Pascal. Celte notion positive et primordiale, le positivisme l’écarte gratuitement, elle et toutes ses conséquences dans la vie des sociétés.
« La notion de l’infini dans le monde, j’en vois partout l’inévitable expression. Par elle, le surnaturel est au fond de tous les cœurs. L’idée de Dieu est une forme de l’idée de l’infini. Tant que le mystère de l’infini pèsera sur la pensée humaine, des temples seront élevés au culte de l’infini, que le Dieu s’appelle Brahma, Allah, Jéhova ou Jésus. Et sur la dalle de ces temples vous verrez des hommes agenouillés, prosternés, abîmés dans la pensée de l’infini. »
Le positivisme triomphant inspirait alors presque tous les chefs de foule. Et à ce moment même l’homme qui, découvrant quelques secrets de la nature, aurait pu être tout entier à ce qu’il appelait l’enchantement de la science, proclamait le mystère de l’univers. Avec son humilité intellectuelle. Pasteur s’inclinait devant un pouvoir plus grand que le pouvoir humain. « Nous sommes enveloppés de mystères, » avait-il l’habitude de dire. Mystère, « mystérieuse puissance du dessous des choses », ces mots revenaient dans la dernière partie de son discours. Puis, avec cet optimisme plein de vaillance, qui est la vertu inspiratrice des grandes actions, convaincu que l’humanité doit travailler en vue d’un plan divin :
« Heureux, disait-il, — et cette parole mérite d’être recueillie à jamais, car elle est de celles qui passent sur le monde comme un souffle pur, — heureux celui qui porte en soi un dieu, un idéal de beauté et qui lui obéit : idéal de l’art, idéal de la science, idéal de la patrie, idéal des vertus de TEvangile! Ce sont là les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes s’éclairent des reflets de l’infini, >
Toutefois, si fécondes en méditations que fussent de telles paroles, ce n'est pas sur elles que Pasteur voulut terminer. Ne devait-il pas revenir à Téloge de Littré et lui apporter un suprême hommage ? « Souvent, écrivait-il dans un dernier paragraphe, ü m’est arrivé de me le représenter, assis auprès de sa femme, comme en un tableau des premiers temps du christianisme ; lui, regardant la terre, plein de compassion pour ceux qui souffrent; elle, fervente catholique, les yeux levés vers le ciel; lui, inspiré par toutes les vertus terrestres; elle, par toutes les grandeurs divines; réunissant dans un même élan comme dans un même cœur les deux saintetés qui forment l’auréole de THomme-Dieu, celle qui procède du dévouement à ce qui est humain, celle qui émane de Tardent amour du divin; — elle, une sainte dans Tacception canonique; lui, mi Scûnt laïque.
« Ce dernier mot ne m’appartient pas. Je Tai recueilh sur les lèvres de tous ceux qui l’ont connu. »
Les deux confrères que Pasteur avait choisis pour être ses parrains académiques, le jour de la séance solennelle de TAcadémie française, étaient J. -B. Dumas et Nisard. Dumas, qui appréciait mieux que personne les progrès scientifiques dus à Pasteur et qui applaudissait à tant de gloire, savait gré à son ancien élève d’être resté aussi simple, aussi modeste qu’au temps lointain où, sur les bancs de la Sorbonne, Pasteur inconnu prenait des notes dans la foule des jeunes gens. Il semblait, en vérité, que rien ne fût changé dans leur situation depuis quarante ans. Lorsque Pasteur, qui venait d’écrire, avec ce mouvement et cette force, la fin de son discours, sonna, au mois de mars 1882, à la porte de J. -B. Dumas, accompagné de Tim des siens, le manuscrit en poche, il avait moins l’air d’un confrère qui va faire une visite affectueuse que d’un étudiant qui se rend respectueusement chez son président de thèse.
L’hôtel particulier où demeurait Dumas est situé au fond d’une cour paisible de la rue Saint-Dominique. De même que la maison de Littré était bien en accord avec une vie soustraite au monde, la maison de J. -B. Dumas reflétait les habitudes d’hospitalité d’un
secrétaire perpétuel pénétré de son rôle. Ce n’étaient dans le salon que souvenirs et témoignages de reconnaissance. Professeur à la Sorbonne, au Collège de France, à la Faculté de médecine, à l’Ecole polytechnique, à FEcole centrale, Dumas avait partout prodigué ses leçons, ses conseils, son influence dominatrice. Gomme pour résumer à la fois le passé et le présent, on voyait, à deux places d’honneur, un portrait où il apparaissait dans le jeune et triomphant éclat de sa réputation, et un buste le représentant dans la sérénité de sa robuste vieillesse. Près du salon était un cabinet fait pour la causerie, quand Dumas voulait bien accorder une part d’intimité. C’est là qu’il s’empressa de faire entrer Pasteur qui, approchant de la table un tabouret, se mit à lire. Mais ce discours si ferme, où tout se détachait en pleine vigueur, il le prononça d’une voix presque basse, trop rapide, toute troublée, sans même lever les yeux vers Dumas qui, présidant cette scène du haut de son fauteuil, avait de temps en temps un murmure approbatif. Tandis que le visage de Pasteur aux rides soucieuses était celui d’un savant de travail opiniâtre, de lutte ardente, le visage calme de Dumas rendait bien l’équilibre de toutes les facultés et comme l’apaisement de toutes les ambitions. Rien ne troublait cette physionomie grave et douce. Son sourire, qui avait d’ordinaire une finesse prudente et une bienveillance graduée, s’éclaira plus que d’habitude pour féliciter Pasteur. Le passage sur l’infini lui paraissait toutefois digne d’un plus grand développement. Dumas se rappelait que lui -môme, succédant à Guizot comme membre de l’Académie française, avait exposé ses propres méditations : « Dès que l’homme pense, affirmait-il, le sentiment de l’infini lui est révélé, et l’infini se montrant inaccessible, sa pensée s’arrête au bord du gouffre de l’inconnu. » Venait ensuite un passage sur l’espace, le temps, le mouvement, la matière, qui se terminait par un acte de foi. De la place d’honneur qui lui était faite parmi les hommes, Dumas s’abaissait au regard de Dieu comme une créature humble et soumise.
Le second parrain de Pasteur, Nisard , presque octogénaire, était moins heureux que Dumas. Si la science, en guide qui ne
trompe pas, donne des joies profondes et durables, la politique et la littérature, passant par trop de vicissitudes qui tiennent au mouvement des passions ou au caprice des modes, exposent à des regrets et à des mécomptes ceux qui s’imaginent que leurs conceptions représentent un point d'arrêt. Nisard se trouvait dépaysé. Les auteurs dont les volumes s'abgnaient à quelques pas de chez lui, sous les galeries de i'Odéon, semblaient en général peu préoccupés de mettre un livre en face du triple idéal qu'il avait toujours proposé : celui de l'esprit humain, celui du génie parti' culier de la France et celui de la langue française. La mort avait enlevé presque tous ses amis d'autrefois. Aussi lorsque certains dimanches d’hiver, à la fin de l'après-midi, Pasteur venait dans cette vieille demeure de la rue de Toumon, était-ce fête pour Nisard qui se croyait un instant reporté vers les années où il dirigeait de haut l'Ecole normale. Toute sa vie heureuse lui réapparaissait; il n'y avait pas jusqu'à la déférence de Pasteur qui ne fût aussi grande, plus grande peut-être qu’ autrefois. Bien que Nisard apportât dans toute intimité une nuance de protection, c'était un causeur de bonne et vieille race. 11 savait glisser d'un sujet à l'autre, prendre la fleur d'une matière, être tour à tour malicieux et câlin, entrer avec bienveillance dans la vie des autres et ne pas insister sur la sienne, se montrer, au milieu de la vieillesse, pénétré d'une, philosophie quelquefois plus acquise que réelle. Mais le privilège des lettres est d'apporter, dans les périodes difficiles, des arguments de renfort. Grâce à tel ou tel souvenir, on espère, on se console, on se résigne. Pasteur se plaisait à entendre tout ce qui remontait à la mémoire de Nisard. Il aimait ce sourire qui passait sous ce regard presque aveugle. Ces cau^ sériés du dimanche lui rappelaient les entretiens qu’il avait eus jadis, au lycée de Besançon, avec Chappuis, lorsque tous deux, dans la ferveur de la jeunesse, lisaient ensemble les vers d'André Chénier et ceux de Lamartine. Dix-huit ans plus tard. Pasteur n’avait pas manqué un seul des cours que Sainte-Beuve faisait aux élèves de l'Ecole normale. Il aimait cette critique variée, libre, pénétrante, ouvrant des jours sur tous les points de l'horizon litté-
raire. Nisard, lui, comprenait plutôt la critique comme un traité solennel avec clauses et conditions. Son besoin de tout hiérarchiser lui faisait même donner des places aux auteurs^ comme s'ils eussent été rangés sous sa chaire ainsi que des élèves plus ou moins méritants. Mais, quand il parlait, la rigueur de son système était enveloppée dans la grâce de sa conversation.
Si le coin que Pasteur pouvait réserver aux lettres était forcément restreint, ce coin toutefois restait privilégié. Ne lisant que ce qui valait la peine d’être lu, il éprouvait pour tout écrivain digne de ce nom plus que de l’estime, un véritable respect. Il y mêlait ridée la plus élevée des lettres et de leur influence sur la société. Aussi disait- il un jour à Nisard que les lettres sont de grandes éducatrices. « Le cerveau, ajoutait-il, peut à la rigueur suffire à la science : le cœur et le cerveau interviennent dans les lettres et c’est là ce qui exphque le secret de leur supériorité pour diriger la marche des esprits. » C'était prêcher un apôtre. Jamais, aux yeux de Nisard, trop grand hommage ne pouvait leur être adressé. 11 approuva Fexorde du discours, qui reflétait tant de modestie et où se retrouve le mot émotion que Pasteur employa si souvent.
« Au moment où je me présente devant cette illustre assemblée, je sens renaître l’émotion qui s’est emparée de moi le jour où j’ai soUicité vos suffrages. Le sentiment de mon insuffisance me saisit de nouveau, et je serais confus de me trouver à cette place si je n’avais le devoir de reporter à la science elle-même l’honneur, pour ainsi dire impersonnel, dont vous m’avez comblé. »
Le secrétaire perpétuel, Camille Doucet, mûri dans les usages de l’Institut, sans cesse préoccupé de l’effet produit, devinant que le public aurait peine à croire à un tel effacement, si sincère néeuimoins, et n’accepterait jamais le mot « insuffisance », écrivit à Pasteur en lui envoyant l’épreuve du discours : « Cher et honoré confrère, permettez-moi de vous engager à modifier ainsi votre première phrase. La modestie va vraiment trop loin. » Caunille Doucet rayait : le sentiment de mon insuffisance me saisit de nouveau et, après a l’honneur », il barrait les mots : pour ainsi dire impersonnel. Pasteur alla consulter Nisard. Le sentiment de
mon insuffisance fut remplacé par : le sentiment de ce qui me manque. Mais Pasteur maintint énergiquement : l'honneur pour ainsi dire impersonnel. Il voyait, dans son élection, moins un hommage particulier que celui d’ordre général rendu à la science.
Des incidents comme ceux-là prennent de l’importance dans le milieu académique. Il en est, en effet, d’une réception comme d’une première au théâtre. Le public spécial s’intéresse huit jours d’avance à tout ce qui se prépare. Femmes, filles et sœurs d’académiciens; protectrices de candidatures en ligne; veuves de ceux qui ont siégé là; lauréats qui rêvent déjà d’un fauteuil, tout ce monde s’agite pour avoir un billet de centre, d’amphithéâtre ou de tribune. Ce qui augmentait l’intérêt que pouvait offrir cette séance de la réception de Pasteur, ce qui lui donnait du piquant, comme disent certains membres de l’Institut qui pensent plus aux vivants qu’au mort, c’est que Pasteur devait être reçu par Renan.
Pour avoir un avant-goût du spectacle offert par le hasard académique mettant en présence Pasteur et Renan, il suffisait de se rappeler comment, trois années plus tôt, Renan, qui succédait à Claude Bernard, avait remercié ses confrères dans une de ces phrases où se résument les impressions de tout nouvel académicien. « On arrive à votre cénacle, disait-il, à l’âge de l’Ecclésiaste, âge charmant, le plus propre à la sereine gaieté, où l’on commence à voir, après une joürnée laborieuse, que tout est vanité, mais aussi qu’une foule de choses vaines sont dignes d’être longuement savourées. »
La forme des remerciements des deux discours marquait bien la différence des deux esprits : Pasteur, prenait tout au sérieux, donnait aux mots leur sens absolu; Renan, incomparable écrivain, au style souple, ondoyant, glissait, se déroulait et fuyait à travers les sinuosités de sa philosophie. Tout ce qui était trop net l’offusquait. Il était prêt à nier quand on affirmait, sauf à montrer à des disciples trop zélés le tort de leurs négations. Il consolait religieusement ceux dont il détruisait la foi. Tout en invoquant l’Eternel, il réclamait le droit de le prendre en faute de temps en temps. Quand une foule l’applaudissait, il aurait volontiers murmuré :
Noli me tangere^ et ajouté, avec ce mélange de bonhomie et de dédain qui le rendait joyeux : Laissez venir à moi les hommes d’infiniment d’esprit.
Ce jeudi-là, ce 27 avril 1882, il y eut foule à l’Institut. Lorsque le brouhaha se fut calmé, Renan, assis au bureau comme directeur de l’Académie , entre Camille Doucet, secrétaire perpétuel et Maxime Du Camp, chancelier, déclara la séance ouverte. Pasteur se leva. Revêtu, selon l’usage, du costume aux broderies vertes, portant en écharpe le grand cordon de la Légion d’honneur, il paraissait plus pâle que d’habitude. D’une voix nette et grave, il commença par l’expression de sa reconnaissance profonde, puis, avec cet ensemble de sincérité et d’autorité qui s’imposait toujours au public quel qu’il fût, il fit l’éloge de son prédécesseur. Nulle recherche, nul artifice de composition. Un hommage complet rendu à l’homme, mais l’aveu presque immédiat d’un dissentiment philosophique. Dans cet examen , « je n’apporterai, disait Pasteur, d’autre souci que celui de garder ma propre liberté de penser ».
On l’écoutait avec une attention émue. Mais lorsqu’il montra l’erreur du positivisme voulant retrancher l’idée de l’infini, et qu’il proclama le besoin de culte des peuples devant ce grand mystère, il sembla que, par la puissance de cette parole devenue vibrante, tout ce qu’il y a de faiblesse et de dignité dans l’homme, — qui passe dans ce monde courbé sous la loi du travail avec la prescience de l’idéal, — apparaissait dans une lumière saisissante et consolatrice.
Loi du progrès par le travail, désir de perfectionnement moral, espérance que l’homme atteindra les régions divines : tous les principes directeurs de cette vie bienfaisante étendaient leur noblesse sur l’assemblée.
Un des privilèges de celui qui reçoit le nouveau membre de l’Académie est de rester assis dans un fauteuil devant une table et de se préparer ainsi à lire confortablement son discours qui est d’ordinaire comme la contre-partie ou la revanche du premier. Visiblement Renan était heureux d’occuper ce fauteuil présidentiel. U souriait à l’assistance avec des sentiments complexes. Les spec-
lateurs qui avaient un long usage de son œuvre arrivaient peutêtre à les démêler : le respect pour tant de travail accompli par un savant qui avait la première place du monde ; le sentiment de l’honneur qui en rejaillissait sur la France ; le plaisir personnel de saluer un tel homme au nom de l’Académie, et, en même temps, la joie de répondre en toute liberté avec une ironie légère aux croyances de Pasteur. Tout se jouait pour ainsi dire dans cette tête puissante de Renan au regard bleu très doux, mais dont la bienveillance était corrigée par la finesse redoutable du sourire.
Il commença d’une voix caressante par reconnaître que l’Académie était bien incompétente pour juger les travaux et la gloire de Pasteur. « Mais, ajouta-t-il avec une,éloquence pleine de grâce, en dehors du fond de la doctrine, qui n’est point de notre ressort, il est une maîtrise, monsieur, où notre pratique de l’esprit humain nous donne le droit d’émettre un avis. 11 y a quelque chose que nous savons reconnaître dans les applications les plus diverses ; quelque chose qui appartient au même degré à Galilée, à Pascal, à Michel-Ange, à Molière ; quelque chose qui fait la sublimité du poète, la profondeur du philosophe, la fascination de l’orateur, la divination du savant. Cette base commune de toutes les œuvres belles et vraies, cette flamme divine, ce souffle indéfinissable qui inspire la science et la littérature et l’art, nous l’avons trouvé en vous, monsieur, c’est le génie. Nul n’a parcouru d’une marche aussi sûre les cercles de la nature élémentaire ; votre vie scientifique est comme une traînée lumineuse dans la grande nuit de l’infiniment petit, dans ces derniers abîmes de l’être où naît la vie. »
Après un résumé rapide et brillant des découvertes pastoriennes, de leur enchaînement et de leurs conséquences : « Que vous êtes heureux, monsieur, — et cela était dit avec des intonations comme secouées d’amabilité et de belle humeur, — de toucher ainsi par votre art aux sources mêmes de la vie! Admirsfflles sciences que les vôtres ! Rien ne s’y perd. »
Puis, par une de ces fantaisies tournantes où il excellait à dépister les auditeurs trop convaincus, Renan parlait un peu plus loin
de la vérité comme il aurait parlé de Gélimène : « La vérit^^ est une grande coquette, monsieur. Elle ne veut pas être cherchée avec trop de passion. L’indifférence réussit souvent mieux avec elle. Quand on croit la tenir, elle vous échappe ; elle se livre quand on sait l’attendre. C’est aux heures où on croyait lui avoir dit adieu qu’elle se révèle; elle vous tient rigueur, au contraire, quand on l’affirme, c’est-à-dire quand on l’aime trop. »
Eln écoulant ce passage de coquetterie, on pouvait à la volée se rappeler que dans sa jeunesse où tout ce qui était optimiste l’irritait, Renan, au début de ses Essais de morale et de critique^ s’était servi, pour parler de la vérité, d’une comparaison bien différente. « La vérité, écrivait-il alors, est roturière ; eUe est peu sensible aux grands airs; eUe ne se livre qu’aux mains noircies et aux fronts ridés. » En présence de Pasteur, il remplaça le mot vérité par le mot nature : « La nature est roturière, — dit-il en félicitant Pasteur de cette laborieuse assiduité qui ne connaissait ni distraction ni repos, — eUe veut qu’on travaiUe ; eUe aime les mains caUeuses et ne se révèle qu’aux fronts soucieux. » La pensée de Renan se plaisait ainsi à ces feux changeants comme des feux de Bengale.
Puis il entrait en lutte courtoise. Tandis que Pasteur, avec sa vision de l’infini, se montrait religieux comme Newton, Renan, qui aimait à disserter et à jouir des problèmes moraux qu’on aperçoit, disait-il, non de face, mais de côté et comme du coin de Fœil, donnait à son ironie toutes les formes. Il parlait du doute avec délices : c Le mot de l’énigme qui nous tourmente et nous charme ne nous sera jamais livré... Qu’importe après tout, puisque le coin imperceptible de la réalité que nous entrevoyons est plein de ravissantes harmonies et que la vie, telle qu’eUe nous a été octroyée, est un don excellent et pour chacun de nous la révélation d’une bonté infinie ? »
Cette physionomie rieuse, celte voix pleine d’onction traversée de malice, ce geste d’indulgence absolue, il aurait dit plénière, voilà comment la légende représentera Renan, le Renan des dernières années. EUe empêchera les critiques pressés de remonter
plus loin et de voir de plus haut. Le gascon qui était en lui (car par la famille de sa mère il avait du sang bordelais dans les veines) avait fini par effacer aux yeux du vulgaire et presque étouffer sous l’ironie le breton rêveur et plein de poésie. Mais, avant d’atteindre à la quiétude narquoise dont il donnait le spectacle à l’Académie et dans les banquets, il avait passé par toute une évolution. N’écrivait-il pas à trente-six ans : « Bien que parfois je sois tenté d’envier le don de ces natures heureuses, toujours et facilement satisfaites, j’avoue qu’à la réflexion je me trouve fier de mon pessimisme , et que, si je le sentais s’amollir, le siècle restant le même, je rechercherais avidement quelle fibre s’est relâchée dans mon cœur. » Douze ans après, en faisant un nouvel examen de conscience littéraire et politique, il aurait pu constater, plus amèrement encore, qu’il n’était pas une assise de sa pensée qui n’eût été ébranlée, rompue, réduite en poussière. Croyance, idées politiques, idéal qu’U s’était forgé de la civilisation européenne, successivement tout avait croulé. Après sa séparation d’avec l’Eglise, il s’était rejeté vers la science historique. L’Allemagne lui était apparue, comme jadis à de Staël et à tant d’autres, le refuge des penseurs. En l’étudiant, il crut, selon ses mots, entrer dans un temple. Il s’imaginait que les peuples germaniques avaient pour unique souci les droits de l’âme et de la conscience. Le devoir exposé par Kant, la foi dans l’humanité telle que la proclamait Herder, la poésie du sens moral dans Schiller lui faisaient voir l’Allemagne à travers ces seuls hommes, semeurs d’idées profondes et de sentiments généreux. Il lui semblait qu’une collaboration de la France, de l’Allemagne et de l’Angleterre créerait a une invincible trinité entraînant le monde, surtout la Russie, dans la voie du progrès par la raison ». Mais cette façade allemande, qu’il prenait pour la façade d’un temple, dissimulait la plus formidable caserne que l’Europe eût jamais connue, et, à côté de cette caserne, des fonderies de canons, des usines de mort, tout ce qui préparait le peuple allemand à devenir une armée d’invasiou contre la France. Le réveil fut dur. Cette guerre, telle que la firent les prussiens, avec un esprit de méthode dans la cruauté, le remplit de
douleur. Lors d"un de ses derniers voyages, abordant Sélinonte, au milieu d’un paysage pestilentiel et désolé, il avait aperçu, renversées à terre, les colonnes de vieux temples aux chapiteaux doriques. Il aurait pu comparer ses pensées des jours et des lendemains de la guerre au spectacle de tous ces temples abattus. Mais de même que, sur cette terre de Sélinonte, gercée et crevassée par des mois brûlants sous un soleil torride, il avait découvert un délicieux petit lys blanc double qui seul perçait et fleurissait, — de même Fart, qui en lui survivait à tout, continua de fleurir.
Et le temps passa, et cet art, incomparable du reste, enveloppa de couleurs, embauma de parfums ce coin de ruines. Un mélange de noblesse et de dédain faisait que Renan regardait comme imperceptible le nombre d’hommes capables de comprendre ses élévations philosophiques. Pasteur venait de mettre son âme à découvert; Renan, après avoir revendiqué les droits de la critique, se plut à mettre en lumière l’antinomie intellectuelle de certains esprits et le côté affectif qui peut les rapprocher : « Permettez-moi, lui disait-il, de vous rappeler votre belle découverte de l’acide droit et de l’acide gauche... Il y a des esprits qu’il est aussi impossible de ramener l’un à l’autre qu’il est impossible, selon la comparaison dont vous aimez à vous servir, de faire entrer deux gants l’un dans l’autre. Et pourtant les deux gants sont également nécessaires : tous deux se complètent. Nos deux mains ne se superposent pas; mais elles peuvent se joindre. Dans le vaste sein de la nature, les efforts les plus divers s’ajoutent, se combinent et aboutissent à une résultante de la plus majestueuse unité. »
La langue française, dont il dit quelque part, qu’ « on ne la trouve pauvre, cette vieille et admirable langue, que quand on ne la sait pas », il la maniait avec une dextérité, un choix de nuances, un goût d’harmonies qui n’ont jamais été dépassés. Sachant définir tous les sentiments humains, il allait de la comparaison de tout à l’heure, pour peindre les divergences dans l’ordre intellectuel, à cette imprécation contre la mort : a La mort, selon une pensée qu’admire M. Littré, n’est qu’une fonction, la dernière et la plus tranquille de toutes. Pour moi, je la trouve odieuse, haïssable.
insensée, quand elle étend sa main froidement aveugle sur la vertu et le génie. Une voix est en nous que seules les bonnes et grandes âmes savent entendre, et cette voix nous crie sans cesse : « La vérité et le bien sont la fin de ta vie ; sacrifie tout le reste à ce but » ; et quand, suivant Tappel de cette sirène intérieure, qui dit avoir les promesses de vie, nous sommes arrivés 3u terme où devait être la récompense, ah ! la trompeuse consolatrice ! elle nous manque. Cette philosophie, qui nous promettait le secret de la mort, s’e:lcuse en balbutiant, et l’idéal, qui nous avait attirés jusqu’aux limites de l’air respirable, nous fait défaut quand, à l’heure suprême, notre œil le cherche. Le but de la nature a été atteint ; un puissant effort a été tenté ; une vie admirable a été réalisée, et alors, avec cette insouciance qui la caractérise, Tenchanteresse nous abandonne et nous laisse en proie aux tristes oiseaux de la nuit. »
A côté de cette page qui renferme un commentaire admirable de ce que dit le peuple devant le cercueil de quelques rares grands hommes : ces hommes-là ne devraient pas mourir ! que n’a-t-il résumé, dans cette séance académique, ce que plusieurs auditeurs pouvaient, à l’aide de rapprochements faisant jets de lumière, distinguer presque clairement et, malgré des contradictions, regarder comme le fond de sa pensée! Pour Renan, tout homme supérieur préparé par des ancêtres souvent obscurs, par deux ou trois générations pleines de dévouement et de sacrifice, devenait une sorte de conscience de l’univers. Or, la fin de l’humanité étant, selon lui, de produire des grands hommes, ces grands hommes étaient faits pour initier à la vie de l’esprit ceux qui étaient au-dessous d’eux. Ainsi l’humanité, prenant, grâce à ces directeurs intellectuels, une conscience de plus en plus nette d’elle-même, arrivait à faire du divin , on pourrait presque dire à organiser Dieu. L’âme de Renan était pénétrée d’une poésie religieuse laissée par le souvenir de ses premières années, ainsi qu’achève de s’évaporer un parfum d’encens dans l’éghse déserte quand l’office est terminé. 11 voyait, dans ie mystère sans fond de la vie, « la conscience émerger de l’abime comme un rameau d’or prédestiné, et l’œuvre divine se poursmvro
par un effort sans fin où la personne de chacun de nous laissera une trace éternelle ». Mouvement hâté par les très grands esprits, contribution faible de toute la foule mêlant son vaste et confus murmure aux voix de certains prophètes : c"est ainsi qu’il se représentait le monde en marche vers quelque grand but.
Une petite phrase incidente, perdue dans sa réponse à Pasteur, renfermait bien cette pensée : « L’œuvre divine s’accomplit par la tendance intime au bien et au vrai qui est dans Tunivers. » Ailleurs il fait dire à l’un des personnages de ses Dialogues philosophiques : « Parfois, je conçois Dieu comme la grande fête intérieure de Tuni* vers, comme la vaste conscience où tout se réfléchit et se répercute. » « Nous sommes tous des fonctions de l’univers, peut-on lire dams un autre passage. Le devoir consiste à ce que chacun remplisse bien sa fonction. » L’Egyptien mort en construisant les pyramides lui paraissait avoir plus vécu que celui qui avait coulé des jours inutiles sous les palmiers. Le premier n’existe-t-il pas encore par la pierre qu’il a posée ? 11 en sera de même, disait Renan, de l’homme qui aura collaboré à l’œuvre d’éternité. Et quand il félicitait Pasteur d’avoir « inséré une pierre de prix dans les assises de l’édifice éternel de la vérité », n’était-ce pas toujours la même idée ? Elle aurait gagné à apparaître non par échappées lointaines, singulièrement espacées, et qu’il faut en quelque sorte surprendre, mais nettement, en plein horizon de son idéal. 11 avait écrit, avec le mépris des choses vulgaires, avec le dédain des choses décoratives : « Le but d’une noble vie doit être une poursuite idéale et désintéressée. » Peut-être aurait-il pu donner, dans un tel jour, un développement à cette méditation. La jugea-t-il trop austère pour cet auditoire ? Gomme il avait constaté que les locutions lavorites des français impliquaient un sentiment gai de la vie, il était d’une indulgence trop dédaigneuse pour aller à contre-courant d’un monde qu’il estimait frivole. L’esprit religieux et l’esprit critique, il les remplaçait volontiers, à ces moments de représentation, par l’esprit mondain. Pensant d’ailleurs qu’une foule de choses ne s’exprimaient que par la gaieté, il trouvait ce siècle amusant et contribuait à l’amuser encore. Et, parlant de la place d’obser-
valeur qu’il occupait, il estimait la stalle assez bonne, avec des accoudoirs et une escabelle selon ses goûts. S’il levait les yeux au ciel, il disait que nous devons la vertu à l’Eternel, mais que nous avons le droit d’y joindre, comme reprise personnelle, l’ironie. Pasteur trouvait étrange que l’ironie s’appliquât à des sujets qui ont obsédé tant de grands esprits et que résolvent à leur manière tant de cœurs simples.
Les chroniqueurs à la recherche d’antithèses comme moyen de transition auraient eu beau jeu pour parler de la semaine qui suivit celte séance à l’Académie française. Aux applaudissements du monde qui gravite autour de l’Institut succédaient les applaudissements du peuple des campagnes. On élevait dans l’Ardèche une statue à Olivier de Serres. La ville d’Aubenas, en fêtant la mémoire de celui qui, au xvi® siècle, avait le premier développé dans notre pays l’industrie de la soie, voulut associer à ce témoignage de reconnaissance celui qui avait sauvé de la ruine cette industrie.
C’était la seconde fois qu’une ville de France proclamait sa gratitude envers Pasteur. Quelques mois auparavant, la Société d’agriculture de Melun avait donné en son honneur une séance extraordin8dre. Elle n’avait rien trouvé de mieux, disait dans un discours présidentiel le baron de la Rochette, que a de faire frapper à l’effigie de M. Pasteur une médaille commémorative d’un des plus grands services que la science ait jamais rendus à l’agriculture ».
Mais, dans cette journée de glorification. Pasteur, au lieu de se complaire un instant au souvenir des expériences de Pouillyle-Fort, n’avait déjà plus qu’une idée, et c’était bien là un des traits de son caractère, aborder, séance tenante, un autre sujet d’étude : la péripneumonie contagieuse des bêtes à cornes. Le vétérinaire M. Rossignol venait d’entretenir l’assistance de cette question. Pasteur, qui avait été chargé peu de temps avant par le Comité des épizooties d’étudier les accidents causés souvent par les inoculations du virus péripneumonique, rappela alors en quei-
ques paroles les qualités variables des virus, et comment dans un virus la plus légère impureté peut exercer une influence sur les effets de ce virus.
11 avait vainement essayé, avec ses collaborateurs, la culture du virus péripneumonique dans les bouillons de poule, de veau, de levure de bière. U fallait puiser le virus dans le poumon d’une vache morte de péripneumonie et le recueillir dans des tubes préalablement stérilisés. On l’inoculait, en évitant toute cause d’altération, sous la peau de la queue de l’animal à vacciner, endroit choisi à cause de la densité de la peau et du tissu cellulaire. En opérant sur d’autres régions, on aurait risqué des accidents graves, tant le virus est violent. Encore arrive-t-il parfois que les phénomènes d’irritation locale vont jusqu’à provoquer la chute d’une partie de la queue. Recueillir le virus et l’inoculer ainsi, c’était le premier point. Restait à étudier comment on pouvait obtenir et conserver le virus à l’état de pureté. Les propriétaires de troupeaux, qui voudraient savoir la manière dont Pasteur comprenait les services à rendre aux praticiens, retrouveraient facilement une note que publia le Recueil de médecine vétérinaire à la fin de cette même année 1882.
« Le virus pur, disait Pasteur, se conserve virulent pendant des semaines et des mois. Un poumon peut en fournir d’assez grandes quantités, faciles à éprouver pour sa pureté dans des étuves, ou même aux températures ordinaires. Avec un seul poumon on peut s’en procurer assez pour servir à des séries assez nombreuses d’animaux. Il y a plus : sans recourir à de nouveaux poumons, on pourrait entretenir cette provision de virus de la façon suivante : il suffirait, avant l’épuisement d’une première provision de virus, d’inoculer un jeune veau au fanon ou derrière l’épaule. La mort arrive assez promptement et tous les tissus, près ou assez loin du voisinage de la piqûre, sont infiltrés de sérosité, laquelle est virulente à son tour. On peut également la recueillir et la conserver à l’état de pureté. » Le virus ainsi conservé s’atténuerait-il avec le temps jusqu’à perdre toute espèce de virulence? C’était encore un autre sujet d’étude.
Ce qu’avait fait la ville de Melun, Aubenas voulait le faire également. Pasteur, se rendant à un vœu unanime, arriva le 4 mai dans cette petite ville de l’Ardèche. Salle d’attente pavoisée, musique, arc triomphal de fleurs et d’arbustes, discours* du maire, présentation du conseil municipal, de la chambre et du tribunal de commerce : toute la ville était en fête. Le bruit de la fanfare fut presque étouffé sous les acclamations. Les vivats cette fois ne s’adressaient pas à un homme de guerre ou à un homme de tribune, mais à un homme de laboratoire. Ceux qui aimaient à philosopher saluaient cette manifestation de la reconnaissance populaire comme un progrès dans l’humanité.
Dans la séance du concours régional, on remit à Pasteur une médaille frappée à son effigie, ainsi qu’un objet d’art qui représentait des génies autour d’une coupe, les mains chargées de cocons. Un petit microscope, — ce microscope dont on avait nié jadis l’application pratique parce que c’était une idée de savant et que jamais magnanarelle ne saurait se servir d’un instrument aussi délicat, — était là comme un attribut triomphant.
a Pour nous tous, dit le président du syndicat des filateurs d’ Aubenas, vous fûtes le génie secourable dont la magique intervention conjura le fléau qui nous ruinait. C’est un bienfaiteur que nous saluons en vous. »
S’effaçant comme il l’avait fait à l’Académie, c’est à la science que Pasteur reportait ces éloges, ces démonstrations, cet enthousiasme. « Je ne suis pas l’objet, disait-il, je suis le prétexte. » Puis il continuait : « La science a été la passion maîtresse de ma vie. Je n’ai vécu que pour elle et dans les heures difficiles, inséparables des longs efforts, la pensée de la patrie relevait mon courage. J’associais sa grandeur à la grandeur de la science.
« En élevant une statue à Olivier de Serres, l’illustre enfant du Vivarais, vous donnez à la France t:îi noble exemple. Vous montrez à tous que vous avez le culte des grands hommes et des grandes choses qu’ils ont accomplies. Gela, c’est la semence féconde. Vous l’avez recueillir Puissent vos fils la voir grandir et fructifier!
« Je me reporte au temps déjà éloigné où, désirant répondre aux suggestions d’une illustre et bienveillante amitié, je quittais Paris pour aller étudier dans un département voisin le fléau qui décimait vos magnaneries. Pendant cinq années, j’ai lutté pour la connaissance du mal, le moyen de le prévenir, et, après l’avoir trouvé, j’ai lutté encore afin de porter dans les esprits la conviction que j’avais acquise.
« Tout cela est bien loin maintenant et je puis en parler avec modération. Je me sers là d’un mot qu’on m’applique rarement. Cependant je suis le plus hésitant des hommes, le plus craintif devant les moindres responsabilités quand la preuve me fait défaut. Nulle considération, au contraire, ne m’empêche de défendre ce que je tiens pour vrai quand j’ai pour garant de mes convictions de solides preuves scientifiques.
« Un homme qui eut pour moi une bonté toute paternelle [Biot], avait pour devise : Per vias rectas, par le droit chemin. Je me félicite de la lui avoir empruntée. Si j’avais eu plus de timidité ou d’esprit de doute en face des principes que j’avais établis, bien des points de science et d’application seraient demeurés obscurs et soumis à des discussions sans fin. L’hypothèse de la génération spontanée jetterait encore son voile sur mille questions. Vos éducations de vers à soie ser8dent livrées à l’empirisme, sans guide et sans contrôle pour la fabrication d’une bonne graine. La vaccination charbonneuse, destinée à affranchir l’agriculture de pertes immenses, serait méconnue et rejetée comme une pratique deuigereuse. Où sont aujourd’hui les contradictions? Elles passent, et la vérité reste. Après quinze années d’intervalle, vous en donnez une preuve éclatante.
a Aussi j’éprouve une joie profonde à voir mes efforts compris et célébrés avec un élan de sympathie qui restera dans ma mémoire et dans celle de ma famiUe comme un glorieux souvenir. »
U ne fut pas possible à Pasteur de reprendre paisiblement le chemin de son laboratoire. Les agriculteurs et les vétérinaires de Nîmes, intéressés par tous les essais de vaccinations charbonneuses, avaient voulu organiser à leur tour un programme d’expériences.
Pasteur arriva pour entendre, dans une séance de la Société d’agriculture du Gard, le rapport du vétérinaire et recevoir les félicitations de la société. Le président exprimait la reconnaissance de tous les propriétaires de troupeaux, de tous les éleveurs, impuissants jadis devant une maladie désormais vaincue.
Pendant que lui était remise une médaille commémorative et que l’on préparait un banquet en son honneur, car l’enthousiasme méridional ne va jamais sans une perspective de toasts, Pasteur remerciait les hommes d’initiative qui songeaient à de nouvelles expériences destinées à lever les doutes de quelques vétérinaires et surtout les méfiances des bergers en face d’un progrès qui ne venait pas du Midi. Moutons, bœufs et chevaux, les uns vaccinés, les autres neufs, furent mis à sa disposition. Avec lui il ne fallait pas s’attarder : l’expérience fut fixée au lendemain matin dès huit heures. Après avoir inoculé à tous les animaux le virus charbonneux. Pasteur annonça que les vaccinés seraient indemnes et que les douze moutons non vaccinés seraient, quarantehuit heures plus tard, morts ou mourants. Rendez-vous fut pris pour le surlendemain, il mai, chez l’équarrisseur de la ville, établi au Pont de Justice où se faisaient les autopsies. Pasteur partit immédiatement pour Montpellier. La Société centrale d’agriculture de l’Hérault l’attendait. Elle aussi avait renouvelé des expériences et exprimé le vœu que Pasteur fît une leçon à l’Ecole d’agriculture. Très fatigué, presque malade, il entra dans le grand amphithéâtre. Quand il vit cette assemblée de professeurs et d’étudiants accourus des diverses Facultés, ces agriculteurs qui venaient en foule de tous les points du département, devant un tel auditoire, qui représentait à la fois tant de curiosité scientifique et d’intérêts agricoles, son visage s’éclaira. Sa parole, d’abord lente et réclamant l’indulgence, s’éleva par degrés. Oubliant bientôt toute fatigue, il entra dans le sujet des maladies virulentes et contagieuses. L’ordre des idées, la clarté des mots, le don de communiquer aux autres la flamme intérieure, l’idée fixe d’inspirei aux étudiants la passion du travail, la fièvre de la recherche, et, par des mouvements d’éloquence, la précision la plus minutieuse
dans les détails, le souci et Fart de rendre la science accessible à tous : tant de qualités si différentes étonnaient, entraînaient, enthousiasmaient l’auditoire. Pendant deux heures, il se donna, cerveau et cœur, à cette foule. Parfois il s’arrêtait pour inviter les assistants à formuler leurs objections, ne demandant, disait-il, qu’à être questionné, parce qu’il voulait faire pénétrer la vérité dans tous les esprits. On répondait à son appel, on l’interrogeait. Ses réponses emportèrent les dernières résistances.
c( Nous ne pouvons, dit le vice-président de la Société d’agriculture, M. Vialla, abuser des instants de M. Pasteur qui appartiennent non pas à nous seulement, mais à la France entière» Qu’il me permette toutefois de lui adresser une dernière prière. Il nous a débarrassés de la terrible maladie du charbon. Qu’il veuille bien maintenant s’occuper d’une contagion non moins redoutable, la clavelée, qui est pour ainsi dire endémique dans notre région, et nul doute qu’il ne parvienne à trouver le remède salutaire.
— J’ai à peine terminé mes expériences sur la vaccination charbonneuse, répondit doucement Pasteur, vous me demandez de trouver le remède de la clavelée. Pourquoi pas celui du phylloxéra?» Et, tout en invoquant les journées trop courtes : « En fait d’efforts, reprit -il avec cette puissance d’énergie dont il venait de donner une nouvelle preuve, je suis à vous us que ad ynortem. »
Se rendant encore aux instances des membres de la Société d’agriculture et des différents corps scientifiques, il assista, convive honoraire, au banquet préparé pour lui. Ce n’était plus seulement la sériciculture reconnaissante qui lui souhaitait longue vie, c’était l’agriculture reconnaissEmte. Ces derniers mots éclatèrent au milieu d’ovations prolongées. Au lieu d’en tirer gloire pour un triomphe personnel, il ne voyait, disait-il, dans l’accueil qui lui était fait par les vüles d’Aubenas, de Nîmes et de Montpellier, que le sentiment de la France honorant le travail.
« Je voudrais, ajoutait-il en songeant aux efforts accomplis sur tant de points par tant d’hommes de valeur dignes d’être distingués, dans le vieux sens du terme, je voudrais que les dépositaires de l’autorité publique, ministres, préfets, recteurs, maires.
fussent des espions du mérite public, chargés de mettre en évidence tous ceux qui honorent la patrie. Si une telle œuvre pouvait s^accomplir, les destinées de la France seraient singulièrement agrandies. »
Presque toujours il laissait son auditoire sur quelque belle et fortifiante pensée, sur une idée directrice. Gomme tout finissait pour lui non par des phrases, mais par des faits, il revint à Nîmes et se trouva le 11 mai, à neuf heures du matin, avec des médecins, des vétérinaires, des éleveurs et des bergers, au rendez-vous qui avait été donné au Pont de Justice. Sur douze moutons, six étaient déjà morts, les autres mourants. Il fut facile de reconnaître que le virus charbonneux avait produit les mêmes lésions que celles que l’on observe à la suite du charbon ordinaire. Avec sa modestie et sa clarté habituelles, lisait-on dans les journaux du pays, M. Pasteur a donné toutes les explications nécessaires.
a Et maintenant travaillons ! » dit-il avec entrain en repartant pour Paris. Il était impatient de retrouver le laboratoire de l’Ecole normale.
Pour lui donner un témoignage de reconnaissance publique plus éclatant encore que celui qui venait de telle ou telle région, T Académie des sciences avait résolu de provoquer un mouvement général des sociétés savantes. Il fut décidé qu’une médaille gravée par Alphée Dubois, représentant le profil de Pasteur et qui porterait au revers ces mots : « A Louis Pasteur, ses confrères, ses amis, ses admirateurs», lui serait remise le 25 juin. Ce dimanche-là, une délégation, présidée par Dumas et composée de Boussingault, Bouley, Jamin, Daubrée, Bertin, Tisserand et Davaine, arriva rue d’Ulm. EUe trouva Pasteur au milieu de sa famille.
« Mon cher Pasteur, lui dit Dumas de sa voix grave, il y a quarante ans, vous entriez comme élève dans cette maison. Dès vos débuts, vos maîtres avaient prévu que vous en seriez l’honneur, mais nul n’eût osé prévoir quels services éclatants vous étiez destiné à rendre à la science, au pays, au monde. »
Et, après avoir jeté un regard d’ensemble sur celte vaste carrière, montré les sources de richesse que Pasteur avait découvertes ou fait renaître, les préceptes bienfaisants que lui devaient la médecine et la chirurgie : « Mon cher Pasteur, continua Dumas avec une émotion affectueuse, votre vie n’a connu que des succès. La méthode scientifique, dont vous faites un emploi si sûr, vous doit ses plus beaux triomphes. L’Ecole normale est fière de vous compter au nombre de ses élèves ; l’Académie des sciences s’enorgueillit de vos travaux; la France vous range parmi ses gloires.
« Au moment où, de toutes parts, les témoignages de la reconnaissance publique s’élèvent vers vous, l’hommage que nous venons vous offrir, au nom de vos admirateurs et de vos amis, pourra vous sembler digne d’une attention particulière. 11 émane d’un sentiment spontané et universel, et il conserve pour la postérité l’image fidèle de vos traits.
« Puissiez- vous, mon cher Pasteur, jouir longtemps de votre gloire et contempler les fruits toujours plus nombreux et plus riches de vos travaux. La science, l’agriculture, l’industrie, l’humanité vous conserveront une gratitude éternelle, et votre nom vivra dans leurs annales parmi les plus illustres et les plus vénérés. »
Debout, la tête baissée, le regard mouillé de larmes. Pasteur fut quelque temps sans répondre, puis avec un violent effort sur luimême : « Mon cher maître, dit-il presque à mi-voix, il y a quarante ans, en effet, que j’ai le bonheur de vous connaître et que vous m’avez appris à aimer la science et la gloire.
« J’arrivais de la province. Après chacune de vos leçons, je sortais de la Sorbonne transporté, et souvent ému jusqu’aux larmes. Dès ce moment, votre talent de professeur, vos immortels travaux, votre noble caractère, m’ont inspiré une admiration qui n’a fait que grandir avec la maturité de mon esprit.
« Vous avez dû deviner mes sentiments, mon cher inaître. Il n’est pas une seule circonstance importante de ma vie ou de celle de ma famille, circonstance heureuse ou pénible, qui vous ait trouvé absent et que vous n’ayez en quelque sorte bénie. >
« Voilà qu’aujourd’hui encore vous êtes au premier rang dans l’expression de ces témoignages, bien excessifs suivant moi, de l’estime de mes maîtres, devenus mes amis.
« Et ce que vous avez fait pour moi, vous l’avez fait pour tous vos élèves. C’est là un des traits distinctifs de votre nature. Derrière les individus, vous avez toujours envisagé la France et sa grandeur.
« Gomment vais-je faire désormais ? Jusqu’à présent les grands éloges avaient enflammé mon ardeur et ne m’avaient inspiré que l’idée de m’en rendre digne par de nouveaux efforts ; mais ceux que vous venez de m’adresser, au nom de l’Académie et des Sociétés savantes, sont en vérité au-dessus de mon courage. »
Pasteur, qui depuis plus d’un an était acclamé par les foules, reçut, ce 25 juin 1882, le témoignage qu’il mettait au-dessus de tous les autres : l’éloge de son maître.
Pendant qu’il rappelait l’influence rayonnante que Dumas avait eue sur lui, ceux qui étaient réunis dans ce sadon de l’Ecole normale songeaient que Dumas pouvait évoquer avec la même force et le même charme des souvenirs pareils. N’avait-il pas connu, lui aussi, des enthousiasmes qui avaient illuminé sa jeunesse.^ En 1822, l’année même où naissait Pasteur, Dumas, qui vivait alors à Genève, dans une chambre d’étudiant, vit entrer chez lui un personnage d’une cinquantaine d’années, vêtu comme on l’était sous le Directoire : habit bleu clair à boutons d’acier, gilet blanc et culotte jaune. C’était Alexandre de Humboldt. 11 n’avait pas voulu traverser Genève sans voir ce jeune homme qui, à vingt-deux ans, venait de publier avec Prévost des mémoires sur le sang et l’urée. Cette visite, les longues causeries ou , pour mieux dire , les monologues de Humboldt avaient fait passer Dumas par tous les sentiments de surprise, de fierté, de reconnaissance, de dévouement que donnent, à l’entrée de la vie, les premières rencontres avec un grand homme. Lorsque Dumas l’entendit parler de Laplace , BerthoUet , Gay- Lussac, Arago, Thénard, Cuvier, et qu’au lieu des personnages décoratifs qu’il se représentait, Humboldt les lui eut dépeints
familièrement accessibles, il n’eut plus qu’une pensée : aller à Paris, les connaître, vivre auprès d’eux, s’inspirer de leurs méthodes. « Le jour où Humboldt quitta Genève, disait Dumas, la ville me sembla vide. » Ainsi s’était décidé le voyage de Dumas à Paris, ainsi s’était ouverte cette carrière qui depuis soixante ans était éblouissante.
Arrivé maintenant, comme au soir d’un beau jour, à la fin de sa vie scientifique, Dumas, dans cet après-midi de juin, venait d’avoir la joie de fêter Pasteur. Il passa, en le quittant, sous les fenêtres du laboratoire de l’Ecole normale où quelques jeunes hommes, pénétrés des doctrines pastoriennes, représentaient une réserve d’avenir pour le progrès de la science.
Dans la vie de Pasteur, cette période de 1882 fut d’autant plus intéressante que, si la victoire sur tant de points était indiscutable, des combats partiels se livraient encore au loin, éclataient çà et là. Souvent, au lendemain même d’un jour où il avait cru la cause scientifique gagnée, un adversaire se dressait brusquement.
Les plus vives attaques étaient parties de l’Allemagne. Le recueil des travaux de l’Office sanitaire allemand avait mené, sous la direction du D' Koch et de ses élèves, une véritable campagne contre Pasteur, incapable, disait-on, de cultiver les microbes à l’état de pureté. Il ne savait même pas, assurait-on, reconnaître le vibrion septique, bien qu’il l’eût découvert. Les expériences des poules devenues charbonneuses par le seul fait d’un abaissement de température après inoculation ne signifiaient rien. Le rôle des vers de terre dans la propagation du charbon, quand ils vont ingérer les spores charbonneuses au fond des fosses, les ramènent sur le sol et les y déposent sous la forme de cylindres terreux ; le procédé pour extraire les germes charbonneux contenus dans ces cylindres, leur inoculation à des cobayes qui mouraient du charbon; tout cela était nul, non avenu, prêtait à sourire. Enfin rien n’était plus contestable que l’influence préservatrice de la vaccination.
Au milieu de ces propos, l’Ecole vétérinaire de Berhn demanda au laboratoire de l’Ecole normale du vaccin charbonneux. Pasteur
répondit qu’il désirait que des expériences fussent faites devant une commission nommée par le gouvernement allemand. Le ministre de l’Agriculture, du domaine et des forêts la constitua. Virchow en fit partie. Un ancien élève de l’Ecole normale qui, après avoir obtenu, à sa sortie de l’Ecole, le premier rang au concours d’agrégation des sciences physiques, était entré au laboratoire, un de ceux sur qui Pasteur comptait le plus, Thuillier partit pour l’Allemagne avec ses petits tubes de virus virulent ou atténué. Pasteur ne se déclarait pas satisfait; il aurait voulu confondre ses adversaires face à face, les obliger à avouer publiquement leur défaite.
Une occasion allait bientôt lui être offerte. Il était venu, comme chaque année, passer le mois d’août et le mois de septembre à Arbois, dans sa petite maison qu’il se plaisait à arranger. Il faisait combler les fosses de la tannerie. « La maison ne sera pas embellie, écrivait-il. à son fils, mais elle y gagnera beaucoup de confort et même de gaieté par la vue plus immédiate d’une cour propre suivie d’un jardin, le tout longé par la rivière. »
Le comité du Congrès international d’hygiène, qui devait se réunir à Genève, se chargea d’interrompre cette villégiature. Il invita Pasteur à faire une communication sur les virus atténués. Par hommage spécial, on lui réservait, sans adjoindre aucune autre lecture à la sienne, la séance du mardi 5 septembre. Dès lors, dans la maison d’Arbois, le cours des vacances s’arrêta. A peine Pasteur consentait-il à faire une promenade vers cinq heures du soir à l’entrée d’Arbois, sur la route de Besançon. Encore fallait-il insister impérieusement. Après être resté penché toute la matinée et tout l’après-midi sur sa table de travail, consultant sans cesse ses registres de laboratoire, il s’en allait mécontent d’être arraché à son cabinet. Si quelqu’un de son entourage risquait une interrogation sur la lecture projetée, il répondait par des mots rapides qui coupaient court à toute autre dèmande : « Laissez-moi, vous me troubleriez. » Ce fut seulement quand Pasteur, de son écriture si nette, recopia selon son habitude les petits feuillets surchargés de renvois, que l’on fut au courant de la note qui allait servir de réponse.
A son arrivée dans la salle du Congrès, les applaudissements partirent de tous côtés. Les banquettes, les tribunes étaient occupées non seulement par des professeurs, des médecins, tous les habitués de congrès , mais encore pai' les touristes, qui s’intéressent aux choses de la science queuid la mode s'en mêle.
Pasteur rappela l’invitation qu’il avait reçue : « Je l’ai acceptée avec empressement, dit-il, heureux de me trouver un instant l’hôte d’un peuple ami de la France, ami des bons comme des mauvais jours. Je nourrissais d’ailleurs l’espoir de me rencontrer ici avec des contradicteurs de mes travaux de ces dernières années. Si les congrès sont un terrain de rapprochement et de conciliation , ils sont au même degré un terrain de discussions courtoises. Nous sommes tous animés d’une passion supérieure, la passion du progrès et de la vérité. »
Presque toujours, à l’ouverture des congrès, on ne voit, on n’entend que politesses dams la confusion des lauigues. Partout s’agitent des personnages qui s’offrent des brochures, des cartes de visite et ne prêtent qu’une oreille distraite aux discours solennels. Cette fois, le premier acte avait une première scène qui suspendait toutes les causeries. Pasteur, dominant l’assemblée, apparaissait en pleine gloire et en pleine force. Bien qu’il eût près de soixante ans, ses
cheveux étaient restés noirs ; seule la barbe grisonnait. Son visage
reflétait une énergie à toute épreuve. S’il n’eût pas boité légèrement et si sa main gauche n’eût pas semblé un peu raidie, nul ne se serait douté de l’attaque de paralysie qui l’avait frappé quatorze années auparavant. Le sentiment de la place que la France devait tenir dans un congrès international donnait à son regard quelque chose d’ému et de fier, à sa parole un accent d’autorité qui s’imposait. On le sentait prêt à combattre des adversaires et à faire de cette assemblée une réunion de juges. En dehors des diplomates de congrès qui, aux premières paroles entendues, échangèrent quelques regards inquiets à l’idée d’une polémique possible, les français étaient heureux d’être représentés mieux qu’aucun autre peuple. De toutes parts on se montrait, sur un des bancs de la salle
le D'’ Koch, de vingt et un ans plus jeune que Pasteur, portant des ^ lunettes à branches d’or. Il écoutait impassible.
Toutes les études faites avec la collaboration de MM. Ghamberland. Roux et Thuillier, Pasteur les analysa. Il faisait pénétrer les auditeurs, même les plus profanes, dans toute l’ingéniosité des expériences soit pour obtenir, soit pour conserver, soit pour modifier la virulence de divers microbes. « On ne peut douter, disaitil, que nous possédons une méthode générale d’atténuation... Les principes généraux sont trouvés et on ne saurait se refuser à croire que l’avenir, dans cet ordre de recherches, est riche des plus grandes espérances. Mais, si éclatante que soit la vérité démontrée, elle n’a pas toujours le privilège d’être facilement acceptée. J’ai rencontré en France et à l’étranger des contradicteurs obstinés... Permettez-moi de choisir parmi eux celui dont le mérite personnel a le plus de droits à notre attention, je veux parler du D' Koch de Berlin. »
Alors Pasteur résuma les critiques de toutes sortes qui avaient paru dans le recueil des travaux de l’Office sanitaire allemand. « Peut-être dans cette assemblée, dit-il, quelques personnes partagent-elles les opinions de mes contradicteurs. Qu'elles me permettent de les inviter à prendre la parole. Je serais heureux de les éclairer. »
Koch, montant sur l’estrade, déclina toute discussion. Il préférait, disait-il, répondre plus tard par écrit. Pasteur fut déçu. 11 aurait souhaité que, sinon le congrès, du moins une commission dont Koch aurait désigné les membres, prononçât en dernier ressort sur toutes les expériences. Il se résigna à attendre. Les jours suivants, lorsque les congressistes le voyaient se rendre à l’une des séances où il était question d’hygiène générale, d’hygiène scolaire, d ^hygiène vétérinaire ils ne reconnaissaient plus dans cet homme simple, attentif, ne cherchant qu’à s’instruire, celui qui avait mis au défi son adversaire. Hors de la lutte. Pasteur redevenait le plus modeste des hommes, ne sl permettant jamais de critiquer ce qu’il n’avait pas étudié à fond. Mais sûr de son fait, il se montrait animé d’une passion violente, la passion de la vérité. Quand
elle avait triomphé, il ne conservait pas la moindre amertume des luttes subies.
Cette journée du 5 septembre resta célèbre à Genève. « Tous les honneurs ont été pour la France, écrivait Pasteur à son fils. C’est là ce que je désirais. »
Déjà il était tout entier à la poursuite d’une autre maladie qui faisait de grands ravages, le mal rouge ou rouget du porc. Thuillier, toujours prêt à partir dès qu’il s’agissait d’une démonstration à faire ou d’une expérience à tenter, avait étudié, au mois de mars 1882, sur un point du département de la Vienne, l’existence d’un microbe dans les porcs atteints de cette maladie. Pour savoir si ce microbe était la cause du mal, il fallait recourir aux opérations habituelles de la méthode souveraine dans ce genre d’études : rechercher d’abord un milieu de culture propre à l’organisme microscopique (on constata que le bouillon de veau lui convenait on ne peut mieux); prélever ensuite, dans les petits ballons de verre où ce microbe se développait, une gouttelette d’une de ces cultures et ensemencer ainsi d’autres ballons; enfin inoculer aux porcs le liquide de ces cultures. La mort arrivait avec tous les symptômes du rouget : le microbe était donc bien la cause du mal. Pourrait- on maintenant atténuer ce microbe et obtenir un vaccin? Pressé par un vétérinaire du département de Vaucluse, demeurant à Bollène, M. Maucuer, d’étudier celte maladie et d’en chercher le remède. Pasteur partit accompagné de son neveu, Adrien Loir, et de Thuillier. Tous trois arrivèrent le 15 novembre à Bollène.
« On ne peut imaginer, écrivait Pasteur à Pasteur dans une lettre datée du lendemain, plus d’obligeance et d’empressement à nous être agréables que ces excellentes gens Maucuer. Où ils couchent, dans quel cabinet noir, pour nous livrer deux chambres, la mienne et une autre à deux lits, je n’ose pas y penser. Ils sont jeunes encore, n’ont qu’un fils de huit ans qui est en septième au lycée d’Avignon et pour lequel on a demandé un congé de quelques heures aujourd’hui afin qu’il vienne saluer
« M, Pasteur ». Je suis soigné ainsi que ces messieurs d’une manière qui pourrait te faire envie. Il fait ici plus froid et aussi pluvieux qu’à Paris. J’ai du feu dans ma chambre, de ce feu de bois de chêne vert que tu connais depuis nos séjours au Pont- Gisquet.
« Tout cela n’est rien à côté du plaisir que j’ai éprouvé en apprenant que le rouget est loin d’être éteint. Des malades partout, des mourants, des morts à BoUène, dans la campagne. Le mal est désastreux cette année. Dans l’après-midi d’hier, nous avons vu malades et morts. Nous avons amené à la maison un jeune porc très malade et ce matin nous allons tenter la vaccination chez un M. de Ballincourt qui a perdu tous ses porcs et vient d’en racheter dans l’espoir que le vaccin sera préservatif. Enfin du matin au soir nous pourrons voir la maladie et essayer de la prévenir. Gela me rappelle la maladie des vers à soie. Les porcheries avec leurs malades et leurs morts remplacent les chambrées frappées par la pébrine.
« Ce n’est pas dix mille porcs, mais vingt mille au moins qui sont morts et le mal est plus répandu encore dans l’Ardèche. »
La journée du 17 se passa à aller inoculer des porcs à quelques kilomètres de Bollène, dans une propriété de M. de la Gardette. Le soir, un ancien conseiller d’Etat, M. de Gaillard, vint à la tête d’une délégation adresser à Pasteur des compliments et le prier d’accepter un banquet. Pasteur déclina cet honneur. 11 renvoyait, dit-il, son acceptation à l’époque où le rouget serait vaincu. On lui parlait de ses services passés, mais il les oubliait. Il avait cette force qui caractérise les hommes avides de progrès : ne voir que ce qui est devant soi.
Des expériences étaient en cours d’exécution, — il avait installé bien vite une porcherie expérimentale tout près de la maison de M. Maucuer, — et, dès le 21, il écrivait encore à Pasteur, dans une de ces lettres qui sont si souvent comme une feuille détachée d’un cahier de laboratoire :
« Le rouget n’est plus à beaucoup près aussi obscur et je suis persuadé maintenant que, le temps aidant, le problème scientifique, et pratique à la fois, sera résolu... Aujourd’hui trois autopsies de
porcs. Elles durent longtemps chacune. Thuillier y met une arûeui* patiente et froide qui ne compte pas avec le temps. »
Trois jours après : « J’ai bien du regret de ne pouvoir t’annoncer que je vais repartir pour Paris. C’est vraiment impossible d’abandonner tant d’expériences en train. Il faudrait revenir une et plusieurs fois. Ce qui importe, c’est que les choses s’embrouillent et se débrouillent peu à peu et c’est bien ainsi que les expériences marchent. Tu sais qu’en fait de maladies, aujourd’hui l’étude ne peut plus se borner à une connaissance médicale du mal ; il faut arriver à le prévenir. Nous y tentons et j'entrevois le succès. Garde cet espoir pour toi et nos enfants. Je vous embrasse tous bien affectueusement.
« P. -S. — Je ne me suis jamais mieux porté. Envoie-moi 1,000 francs. II ne me reste plus que 300 francs des 1,600 que j’ai apportés. Les porcs coûtent cher et nous en tuons beaucoup. »
Enfin le 3 décembre :
« J’adresse à M. Dumas une note pour la séance de l’Académie de demain. Si j’avais le temps, je la transcrirais pour le laboratoire et pour René. »
« Nos recherches, lisait-on dans le compte rendu de l’Académie, se résument dans les propositions suivantes :
« I. — Le mal rouge des porcs est produit par un microbe spécial, facilement cultivable en dehors du corps des animaux. U est si ténu qu’il peut échapper à une observation même très attentive. C’est du microbe du choléra des poules qu’il se rapproche le plus. Sa forme est encore celle d’un 8 de chiffre, mais plus fin, moins visible que celui du choléra. Il diffère essentiellement de ce dernier par ses propriétés physiologiques. Sans action sur les poules, il tue les lapins et les moutons.
« IL — Inoculé à l’état de pureté au porc, à des doses, pour ainsi dire, inappréciables, il amène promptement la maladie et la mor*t avec leurs CEU’actères habituels dans les cas spontanés. U est surtout mortel pour la race blanche, dite perfectionnée, la plus recherchée par les cultivateurs.
« itl. — Le D' Klein a publié à Londres, en 1878, un travail étendu sur le rouget, qu’il appelle pneiimo-entérite du porc; mais cet auteur s’est entièrement trompé sur la nature et les propriétés du parasite. Il a décrit comme microbe du mal rouge un bacille à spores, plus volumineux même que la bactéridie du charbon. Très ditîérent du vrai microbe du rouget, le bacille du D' Klein n’a, en outre, aucune relation avec l’étiologie de cette maladie.
« IV. — Après nous être assurés par des épreuves directes que ia maladie ne récidive pas, nous avons réussi à l’inoculer sous une forme bénigne, et l’animal s’est montré alors réfractaire à la maladie mortelle.
« V. — Quoique nous jugions que des expériences nouvelles et de contrôle soient encore nécessEÛres, nous avons, dès à présent, la confiance que, à dater du printemps prochain, la vaccination par le microbe virulent du rouget, atténué, deviendra la sauvegarde des porcheries... »
Pasteur terminait ainsi sa lettre du 3 décembre : a Nous pourrons partir demain lundi. Adrien Loir et moi nous coucherons à Lyon. Thuillier se rendra à Paris sans arrêt, parce que nous venons d’acheter dix petits porcs qu’il accompagnera et soignera, s’il est nécessaire. A l’arrivée surtout ils n’attendront pas. Jeunes ou vieux les porcs craignent le froid. On les ensevelira dans la paille. Ils sont très jeunes et charmants, car on finit par les aimer. »,
Le lendemain. Pasteur écrivait à son fils : « Tout s’est bien passé suivant nos prévisions et nous avons, Thuillier et moi, grand espoir de pouvoir établir la vaccination préventive du mal d’une façon pratique. Ce sera un grand service dans tous les pays d’élevage des porcs où le mal rouge (ainsi nommé, en effet, parce que les animaux meurent couverts de taches rouges ou violacées, déjà développées pendant la fièvre qui précède la mort) fait parfois des ravages effrayants. Aux Etats-Unis, en 1879, il est mort plus d’im million de porcs de cette affection. Elle sévit en Angleterre et en Allemagne. Cette année, elle a frappé les Côtes-du-Nord, le Poitou, les départements de la vallée du Rhône. Hier , j’ai envoyé à
M. Dumas quelques lignes de résumé de nos résultats nmir être communiqués à la séance d^aujourd'hui. »
Nouvelles études sur les virus, nouvelles expériences sut* la rage; le retour à Paris n’avait fait que stimuler son ardeur. Quand on lui reprochait de ne pas ménager ses forces : « 11 me sem>TÏerait, disait-il, que je commets un vol si je passais une journée sans travailler. » Mais entrevoir d’autres découvertes, poursuivre le problème de la rage , vouloir à toute force délivrer l’humanité de cet effroi, dût-il lui-même succomber à la tâche, c’eût été pour Pasteur une vie trop enviable. Les contradictions se succédaient pour traverser son existence. A peine revenu de Bollène, et déjà tout entier à d’autres expériences, il lut fallut répondre à la réplique de Koch. Ce n’était pas que le savant allemand n’eût modifié sur certains points sa manière de voir. Au lieu de n*er, comme en 1881, l’atténuation des virus, il la proclamait mamtenant comme une découverte de premier ordre. Mais il crevait peu, ajoutait-il, aux résultats pratiques de la vaccination charbonneuse.
Pasteur lui opposa un rapport du vétérinaire Boutet à la Société vétérinaire et agricole de Chartres, à la fin du mois d’octnore précédent. Les moutons vaccinés depuis une année dans Eure-et- Loir formaient un total de 79,392. Au lieu d’une mortalité qui depuis dix ans dépassait 9 pour 100, la mortalité n’avait été que de 518 moutons, soit bien moins de 1 pour 100. Il y avait donc eu, grâce aux vaccinations, plus de 6,700 moutons préservés. Dans l’espèce bovine, 4,562 animaux avaient été vaccinés. Sur un pareil nombre, on perdait annuellement plus de trois cents bêtes. Depuis la vaccination, onze vaches seulement étaient mortes. « Ces résultats nous paraissent convaincants, ajoutait M. Boutet. Si nos cultivateurs beaucerons veulent comprendre leurs intérêts, les affections charbonneuses ne seront bientôt plus qu’un souvenir parce que le charbon, le sang de rate et la pustule maligne ne sont jamais spontanés et qu’en empêchant par la vaccination la mortalilé de leur Détail, ils détruiront tôutes causes de propagation
du charbon et par conséquent feront disparaître de la Beaiice en quelques années cette redoutable affection. »
Koch continuait à sourire de la découverte sur le rôle des vers de terre dans l’étiologie du charbon. « Vous avez tort, monsieur, répondit Pasteur. Vous vous préparez encore le mécompte d’un changement d’opinion. » Même scepticisme de Koch et même affirmation de Pasteur sur la question des poules devenues charbonneuses. Pasteur aurait pu sourire à son tour et apporter à sa réponse une éclaircie de gaieté en rappelant le petit intermède scientifique donné par Colin. Mais il ne s’attardait pas aux incidents. Se souciant peu d’atténuer les mots, il concluait ainsi à propos de la méthode d’apphcation : « Toutes violentes que soient vos attaques, monsieur, elles n’entraveront pas son succès. J’attends également avec confiance les conséquences que cette méthode de l’atténuation des virus tient en réserve pour aider l’humanité dans sa lutte contre les maladies qui l’assiègent. » Ces lignes, écrites le 1®' janvier 1883, étaient comme un souhait d’années plus heureuses pour le monde entier.
A peine cette polémique s’achevait-elle qu’un nouveau débat' était soulevé à l’Académie de médecine. On discutait, dans les premières semaines de 1883, sur un nouveau traitement de la fièvre typhoïde. L’historique de la question valait d’être mis en lumière. En 1870, un étudiant en médecine à Lyon, devenu engagé volontaire, M. Glénard, fut, comme tant d’autres, emmené prisonnier de guerre à Stettin. Un médecin allemand, le D’* Brand, ému par le spectacle des maux que subissaient tous nos soldats vaincus, se montra humain, plein de compassion et de dévouement. L’étudiant français s’attacha à lui, l’accompagna dans les chniques, le vit traiter avec succès les fièvres typhoïdes par des bains à 20®. Brand se félicitait de cette méthode, dite des bains froids, qui donnait des guérisons très nombreuses. M. Glénard, à son retour à Lyon, confiant dans cette méthode dont il avait constaté les heureux résultats, obtint qu’à l’hôpital de la Croix-Rousse, où il était interne, son chef de service tentât les mêmes ess2ds. Ils durèrent plus de dix ans. Presque tous les médecins de Lyon furent successivement con-
vaincus que la méthode de Brand était efficace. M. Glénard vint à Paris et lut à l’Académie de médecine un mémoire sur ce traitement de la fièvre typhoïde. L’Académie nomma une commission composée de médecins militaires et de médecins civils. La discussion s’ouvrit.
Les mots tribune, discours, qui avaient causé une si grande surprise à Pasteur les premières fois qu’il vint à l’Académie de médecine, furent prodigués dans cette discussion. Les simples curieux, venus pour s’instruire sur l’efficacité de ce traitement de la fièvre typhoïde, pouvaient se livrer encore à une étude d’éloquence médicale. Ce combat fut héroïque de dissertations. Que de sorties vigoureuses contre le microbe pressenti dans la fièvre typhoïde ! « On vise le microbe et l’on abat le patient ! » s’écriait l’un des orateurs qui ajoutait, au milieu de vifs applaudissements, qu’il fallait opposer « une barrière infranchissable à des témérités aventureuses et soustraire ainsi les malades aux dangers imprévus de cette bourrasque thérapeutique ».
Un autre orateur se mettait en campagne sur un ton plus léger : « Je ne crois guère à cette invasion de parasites qui nous menace comme une onzième plaie d’Egypte », disait M. Peter. Et, prenant à partie les savants teintés de médecine, les chimiâtres, ainsi qu’il les appelait : « Ils en sont arrivés, disait-il, à ne voir dans les fièvres typhoïdes que la fièvre typhoïde, dans la fièvre typhoïde quë la fièvre, dans la fièvre que la chaleur. Ils en sont venus ainsi à cette idée lumineuse de combattre le chaud par le froid. Cet organisme est en feu, il n’y a qu’à jeter de l’eau dessus ; c’est une doctrine de pompier ! »
Vulpian, dont l’esprit grave se rapprochait de l’esprit de Pasteur, intervint pour dire qu’il ne fallait pas décourager par des paroles dédaigneuses les tentatives nouvelles. Sans se prononcer sur la valeur de la méthode des bains froids, qu’il n’avait pas expérimentée, il portait son regard au delà de cette discussion. Il indiquait les voies qui lüi paraissaient, en théorie, susceptibles de conduire à un traitement curatif. Il fallait s’efforcer de découvrir l’agent, cause de la fièvre typhoïde et, une fois qu’on le connaîtrait.
chercher à le détruire ou à le paralyser dans les humeurs et les tissus des typhiques, ou bien trouver des médicaments capables soit d’empêcher les agressions de cet agent, soit de faire disparaître les effets de cette agression « pour produire relativement à la fièvre typhoïde ce que détermine le salicylate de soude, par rapport au rhumatisme articulaire aigu ».
En dehors du public restreint qui pouvait s’asseoir sur les banquettes du fond de l’Académie de médecine, le grand public lui-même s’intéressait à ces débats qui se prolongeaient. Le chiffre si élevé de la mortalité dans l’armée par le fait de la fièvre typhoïde expliquait cette attention soutenue, avide de chiffres. Tandis que l’armée allemande, où la méthode de Brand était employée, ne perdait pas cinq hommes sur mille, la mortalité dans l’armée française s’élevait à plus de dix pour mille. Lorsque le service militaire n’était pas obligatoire, on ne prêtait à une épidémie de fièvre typhoïde dans une caserne qu’une attention plus ou moins compatissante. Mais la pensée que la fièvre typhoïde avait fait, depuis dix ans, plus de vides dans les rangs de l’armée que la plus meurtrière des batailles, mettait les esprits et les cœurs en éveil. Ainsi, par une sorte de compensation relative, le service obligatoire appelait impérieusement la sollicitude de tous. Ce qui n’était regardé jusqu’alors que comme des accidents prenait les proportions de malheurs. Quelque loi mystérieuse veutelle que chaque progrès dont l’humanité bénéficiera soit acheté par une somme de souffrances, d’angoisses, de deuils? Faut-il pour éveiller la pitié humaine que la peur personnelle soit en jeu ? Sans se perdre en points d’interrogation philosophique (cela n’était pas dans les habitudes de son esprit), l’homme qui contribuait le plus à répandre les théories nouvelles, Bouley, trouva qu’il était temps d’introduire dans le débat certaines idées sur les grands problèmes poursuivis en médecine depuis la découverte de ce qui peut être appelé, disait-il, un nouveau règne de la nature^ le règne de la microbie. Dans un exposé à l’Académie de médecine, il résumait à grands traits le rôle des infiniment petits, leur activité pour produire les phénomènes de fermentations et de maladies. II
montrait, par les travaux parallèles de Pasteur et de Davaine d’une part, de M. Chauveau de l’autre, que la contagion est fonction d’un élément vivant.
« C’est surtout, disait Bouley, à l’endroit de la prophylaxie des maladies virulentes que la doctrine microbienne a donné les résultats les plus merveilleux. S’emparer des virus les plus mortels, les soumettre à une culture méthodique, faire agir sur eux des agents modificateurs dans une mesure calculée et réussir ainsi à les atténuer à des degrés divers, de manière à faire servir leur force réduite, mais encore efficace, à transmettre une maladie bienfaisante, à la suite de laquelle l’immunité est acquise contre la maladie mortelle : quel rêve! Et ce rêve, M. Pasteur en a fait une réalité... » « Jamais rien de tel n’avait lui, » continuait Bouley qui aimait à marquer ses enthousiasmes par une citation de poète.
Le débat s’élargit; la question de la fièvre typhoïde ne fut plus qu’un incident. Le rôle pathogénique des infiniment petits entrait en cause. La médecine traditionnelle était en face des théories microbiennes. M. Peter revenait au premier rang pour les combattre.
Le mot chimiâtre, il ne l’appliquait nullement à Pasteur, disait-il. Les mots probité scientifique , grande doctrine , grand homme se trouvaient dans son discours. Il reconnaissait à une séance suivante qu’il n’était que « juste de proclamer qu’on doit aux recherches de M. Pasteur les applications pratiques les plus utiles en chirurgie comme en obstétrique ». Mais, estimant que la médecine pouvait être plus indépendante, il répétait « que la découverte des éléments matériels des maladies virulentes ne jetait pas « les « grandes clartés » qu’on a dites, soit sur l’anatomie pathologique, soit sur l’évolution, soit sur le traitement, soit surtout sur la prophylaxie des maladies virulentes. Ce sont là, ajoutait-il, des curiosités d’histoire naturelle, intéressantes à coup sûr, mais à peu près de nul profit pour la médecine proprement dite, et qui m valent ni le temps qu’on y passe, ni le bruit qu’on en fait. Après tant et de si laborieuses recherches, il n’y aura rien de changé en médecine, il n’y aura que quelques microbes de plus, »
Le propos était fait pour circuler rapidement. C’était, sur le terrain médical, ce qu’avait été autrefois, sur le terrain politique, la phrase célèbre du comte d’Artois en 1814 : « Rien n’est changé en France, il n’y a qu’un français de plus. » Ce mot, pour le dire en passant, le comte Beugnot assure dans ses Mémoires que c’est lui, Beugnot, qui l’a trouvé, sur le désir de Talleyrand dont la politique avait besoin d’un mot historique pour le Moniteur, Le comte d’Artois accueillit en bon prince les paroles qu’on lui prêtait, et ne tarda pas à se persuader qu’il les avait réellement dites.
Mais la phrase : il n’y aura que quelques microbes de plus, rencontra immédiatement plus d'obstacles pour faire son chemin. A un journal qui la répétait, un professeur de la Faculté de médecine, M. Gornil, se contentait de rappeler qu’au temps où l’acare de la gale avait été découvert, plus d’un partisan de la vieille doctrine avait dû s’écrier : Que m’importe votre acare ! Que m’apprendil de plus que ce que l’on sait? Mais, reprenait M. Gomil, le médecin qui avait compris la valeur de cette découverte, au lieu d’infliger aux malades des médications intérieures pour combattre ce qui semblait être une maladie invétérée, pouvait les en débarrasser à l’aide d’un coup de brosse et d’un peu de pommade.
M. Peter, dans la suite de son discours qui prenait le ton d’un réquisitoire , quand il faisait défder les narrateurs de certains insuccès de vaccinations ou les commentateurs inexacts de quelques expériences, voulait bien toutefois ajouter cette circonstance atténuante : « L’excuse de M. Pasteur c’est d’être un chimiste qui a voulu, inspiré par le désir d’être utile, réformer la médecine à laquelle il est absolument étranger. . .
« Dans cette lutte que j’ai entreprise, l’affaire actuelle n’est qu’un engagement d’avant-garde ; mais, si j’en crois les renforts qui m’arrivent, la mêlée pourrait bien devenir générale et la victoire, je l’espère, restera aux gros bataillons, c’est-à-dire à la « vieille médecine. »
Bouley, stupéfait ' que M. Peter méconnût la notion du microbe introduite dans la pathologie, supportait vaillamment, à lui seul, ce combat d’avant-garde. « Depuis trente ans, — disait -il dans
une de ces parenthèses où se complaisait parlois son esprit généralisateur pour mieux frapper l’auditoire par un exemple, — depuis trente ans, de combien de travaux l’étude histologique de la tuberculose n’a-t-elle pas été l’occasion ? Si Ton entassait les uns au-dessus des autres les livres que cette étude a produits, peut-être la pile s’élèverait-eUe jusqu’au sommet du Panthéon. » Î1 rappelait les discussions qui avaient eu lieu sur la matière caséeuse, tuberculeuse, etc., jusqu’à ce qu’une notion nouvelle, vivifiante vînt simplifier la solution des problèmes débattus. «Et, reprenait-il, cette solution, vous la rejetez en disant : Qu’est-ce que cela me fait?... Quoi, M. Koch, de Berlin, qui, avec les découvertes qu’il a faites, pourrait bien s’abstenir d’être envieux, M. Koch vous démontre la présence de bactéries dans les tubercules, et cela ne vous paraît d’aucune importance ! Mais ce microbe vous donne l’explication de ces propriétés contagieuses de la tuberculose que M. Villemin a si bien démontrées, car c’est l’instrument même de la virulence qu’on vous met sous les yeux. »
Puis Bouley réfutait les arguments de M. Peter, résumait l’histoire de la découverte de l’atténuation des virus et tout ce que cette méthode de cultures possibles dans un milieu extra-organique pouvait susciter d’espérances sur le vaccin du choléra et sur celui de la fièvre jaune, qui seraient peut-être découverts un jour et protégeraient l’espèce humaine contre ces redoutables fléaux. Et Bouley terminait ainsi :
« Que M. Peter fasse comme moi ; qu’il étudie M. Pasteur, qu’il se pénètre bien de tout ce qu’il y a d’admirable, par la certitude absolue des résultats, dans la longue série de recherches qm i’ont conduit de la découverte de la nature des ferments à celle de la nature des virus, et alors, je puis lui en donner l’assurance, au heu de décrier cette grande gloire de la science française, dont nous devons tous avoir l’orgueil, il se laissera emporter, lui aussi, par l’enthousiasme et s’inclinera plein d’admiration et de respect devant le chimiste qui, pourn’être pas médecin, illumine la médecine et dissipe, à la clarté de ses expériences, des obscurités qui jusqu’à présent étaient demeurées impénétrables. »
Mais qu’importaient ces conseils à certains opposants ? Si Pasteur répétait toujours : « Encore plus de clarté ! » et si rien ne lui paraissait assez net, assez précis, il se heurtait à des obstinés, comparables à des originaux qui fermeraient en plein jour rideaux et volets et diraient : Vous voyez bien qu’il fait nuit ! Il y avait aussi les esprits sceptiques ou prévenus, aux aguets des insuccès et prêts à les noter, à les rassembler, à les publier avec un entrain passionné de collectionneurs.
Un an auparavant (et M. Peter n’avait pas manqué de rappeler ce fait), une expérience de vaccination charbonneuse avait pleinement échoué à l’Ecole vétérinaire de Turin. Tous les moulons vaccinés, aussi bien que tous les moutons non vaccinés témoins, avaient succombé à la suite de l’inoculation du sang d’un mouton mort du charbon. Cela se passait au mois de mars 1882. Aussitôt que Pasteur eut appris cet échec extraordinaire, qui semblait être la contre-expérience de Pouilly-le-Fort, il adressa, le 16 avril, une lettre au directeur de l’Ecole vétérinaire de Turin pour lui demander à quelle date remontait la mort du mouton qui avait servi à fournir le sang charbonneux pour l’inoculation virulente. Le directeur trouva tout simple de répondre que le mouton était mort dans la matinée du 22 mars et que son sang avait été inoculé dans la journée du lendemain. « Il y a eu, s’écria Pasteur, une faute scientifique grave : on a inoculé un sang à la fois septique et charbonneux. » Bien que le directeur de l’Ecole vétérinaire de Turin assurât que le sang avait été examiné avec soin, qu’il était charbonneux et nullement septique, il suffisait à Pasteur de se reporter à ses expériences de 1877 sur le charbon et la septicémie pour maintenir devant la Société centrale vétérinaire de Paris, le 8 juin 1882, que l’Ecole de Turin avait eu le tort de prendre le sang d’un cadavre mort depuis vingt- quatre heures au moins, car elle avait ainsi employé, à son insu, un sang à la fois septique et charbonneux. Les six principaux professeurs de l’Ecole de Turin protestèrent tous ensemble contre une pareille interprétation : « Nous tenons pour merveilleux, écrivaient-ils avec un
respect ironique, que votre Illustre Seigneurie ait pu, de Paris, reconnaître avec une si grande sûreté la maladie qui a fait tant de victimes parmi les animaux vaccinés et non vaccinés, soumis à l’inoculation du sang charbonneux, dans notre Ecole, le 23 mars
« Il ne nous semble pas possible qu’un savant puisse affirmer l’existence de la septicémie chez un animal qu’il n’a pas vu... »
Cette lettre à Pasteur était devenue une lettre circulaire adressée à beaucoup de savants. Pasteur maintenait ses affirmations. Les turinois protestaient de nouveau. La querelle durait depuis une année. A chaque attaque contre Pasteur, le petit groupe des turinois se détachait avec maestria.
Le 9 avril 1883, Pasteur fit juge l’Académie des sciences de l’incident turinois, de la manière dont on l’interprétait, et annonça le parti qu’il avait pris de mettre fin à cette agitation qui menaçait, disait-il, de voiler un instant la vérité. Il lut la lettre qu’il venait d’adresser aux professeurs de Turin :
« Messieurs, une contestation s’étant élevée entre vous et moi au sujet de l’interprétation à donner de l’échec absolu de votre expérience de contrôle du 23 mars 1882, j’ai l’honneur de vous informer que, si vous voulez bien l’accepter, je me rendrai à Turin le jour que vous me désignerez; vous inoculerez, en ma présence, le charbon virulent à tel nombre de moutons qu’il vous plaira. Pour chacun d’eux l’instant de la mort sera déterminé et je démontrerai que, chez tous, le sang du cadavre, d’abord uniquement charbonneux, sera le lendemain tout à la fois septique et charbonneux. Il sera dès lors établi, avec une entière exactitude, que l’assertion formulée par moi le 8 juin 1882, et contre laquelle vous avez protesté à deux reprises, correspondait, non à une opinion arbitraire, comme vous le dites, mais à un principe scientifique immuable, et que j’ai pu légitimement affirmer, de Paris, la sep* ticémie, sans qu’il fût le moins du monde nécessaire que j'eusse vu le cadavre du mouton qui a servi à vos expériences.
« Un procès-verbal sera dressé, jour par jour, des faits qui se produiront ; il sera signé des professeurs de l’Ecole vétérinaire de
Turin et des autres personnes, médecins ou vétérinaires, qui auront été présentes aux expériences. Enfin, ce procès-verbal sera rendu public par la voie des Académies de Turin et de Paris. »
Pasteur se contenta de cette lecture à l’Académie des sciences. Depuis plusieurs mois il n’allait plus à l’Académie de -médecine. Il était las de luttes incessantes et stériles. Plus d’une fois il était sorti frémissant de ces discussions. Il disait à MM. Ghamberland et Roux qui l’attendaient après les séances : « Gomment certains médecins ne comprennent - ils pas la portée , la valeur de nos expériences? Gomment n’entrevoient -ils pas le grand avenir de toutes ces études ? »
Le lendemain de la séance à l’Académie des sciences, jugeant que sa demande d’invitation à Turin suffisait pour clore l’incident, Pasteur partit pour Arbois. Il voulait organiser un laboratoire annexé à sa maison. Où le père avait travaillé manuellement, au milieu d’ouvriers, dans un horizon si restreint, le fils se livrerait aux études qui projetaient au loin leur lumière.
A l’Académie de médecine, le 3 avril, avait été lue une lettre de M. Peter annonçant qu’il n’abandonnait pas la lutte commencée et que l’on ne perdrait rien pour attendre.
A la séance suivante, un autre médecin, M. Fauvel, tout en se proclamant admirateur des travaux de Pasteur et plein de respect pour sa personne, jugeait bon de ne pas accepter aveuglément toutes les inductions auxquelles Pasteur pouvait être entraîné et de combattre celles qui étaient en opposition avec les faits acquis. Après lui, M. Peter attaquait violemment ce qu’U appelait des médications microbicides qui, disait-il, peuvent devenir homicides. En
bsant le bulletin de cette séance. Pasteur eut un mouvement de
colère. Ses résolutions de ne plus retourner à l’Académie de médecine cédèrent au motif impérieux de ne pas laisser Bouley menei à lui seul la campagne de défense. Il partit pour Paris.
Gomme toute sa famille se trouvait à Arbois et que les portes de l’appartement normalien étaient closes, le plus simple pour Pasteur fut de se rendre, accompagné de l’un des siens, à l’hôtel du Louvre. La considération qui entoure un voyageur est en raison
directe du nombre de ses colis. Quand le suisse, du fond de sa logette, vil arriver ce passant, qui n’avait qu’une valise à la main, il jugea, du premier coup d’œil, qu’une des chambres du dernier étage conviendrait on ne peut mieux à ce voyageur d’allure si modeste.
Le lendemain de grand matin. Pasteur était devant une petite table de travail, tout entier à son projet de réponse. Il notait, il écrivait, il dictait. Si vive que fût l’impétuosité de sa parole, il savait plier les arguments qui débordaient à l’ordre logique d’une discipline rigoureuse. Sa pensée ardente, pleine de faits, opposait à chaque objection d’irréfutables preuves. Que sa riposte prît une tournure âpre, peu lui importait. Il ne faisait même pas la part de certains passages où justice lui était rendue en termes élogieux. C’était bien de cela qu’il s’agissait ! 11 ne voyait que les conséquences de l’attaque capable de déconcerter et de désorienter les jeunes gens au début de leurs études médicales. Sa foi scientifique l’emportait.
A trois heures de l’après-midi, il était à l’Académie de médecine. Au moment où il se dirigeait vers la petite tribune, le président, M. Hardy, l’accueillit par ces mots :
« Permettez-moi, avant de vous donner la parole, de vous dire que l’Académie vous voit revenir au milieu de nous avec un grand plaisir et qu’elle espère que, maintenant que vous avez repris le chemin de notre enceinte, vous ne l’oublierez plus. »
Une fois les' points de discussion isolés et rectifiés. Pasteur invita M. Peler à faire une enquête plus approfondie sur les vaccinations charbonneuses et à avoir confiance dans le temps, seul et souverain juge. Le souvenir des hostilités violentes qu’avait rencontrées autrefois la vaccine de Jenner dans les premières années de son application, ne devait-il pas mettre en garde contre les jugements précipités ? Il n’était pas un seul des médecins présents qui n’eût à ce moment le souvenir de ce que l’on avait écrit jadis contre la vaccine. N’avait-on pas mis en doute, calomnié, chargé de tous les méfaits celte découverte, pendant que Jenner se contentait d’accumuler, en pleine confiance, les résultats qui se succé-
daient et de répondre ainsi à tous les préjugés de la foule et à tous les sophismes de savants et de philosophes ?
Puis Pasteur combattit l’idée fausse que chaque science doit se renfermer dans des limites étroites.
« Les sciences, s’écria-t-il, gagnent toutes à se faire des emprunts mutuels, et chaque nouveau point de contact est marqué pour elles par de nouveaux progrès... 11 est vrai qu’au moment où surgissent ces progrès, venus de sciences voisines, apparaissent toujours des esprits inconsciemment rétrogrades, qui iraient volontiers jusqu’à demander que leur science particulière fût mise en régie. Tout en affirmant bien haut, comme M. Peter vient de le faire, qu’ils ne cherchent qu’à aller en avant, ils se raidissent contre le mouvement qui les emporte.
— Qu’ai-je à faire, a dit M. Peter, de l’esprit du chimiste, du physicien et du physiologiste, en médecine?...
(f A l’entendre parler avec tant de dédain des chimistes et des physiologistes qui touchent aux questions de maladies, on dirait, en vérité, qu’il parle au nom d’une science dont les principes sont assis sur le roc. Lui faut-il donc des preuves du peu d’avancement de la thérapeutique ? Voilà six mois que, dans cette assemblée des plus grands médecins, on discute le point de savoir s’il vaut mieux traiter la fièvre typhoïde par des lotions froides que par de la quinine, de l’alcool ou de l’acide salicylique, ou même ne pas la traiter du tout.
« Et quand on est à la veille peut-être de résoudre la question de l’étiologie de cette maladie par la microhie^ M. Peter commet ce blasphème médical de dire : « Eh ! que m’importent vos mi- «< crobes ? Ce ne sera qu’un microbe de plus. »
Stupéfait que l’ironie pût s’exercer contre de nouvelles études qui ouvraient aux esprits de si larges horizons, il « dénonçait », au risque même de dépasser la mesure dans l’expression, « la légèreté » avec laquelle un professeur à la Faculté de médecine parlait des vaccinations par les virus atténués. Mais ce qui aurait pu empêcher tout froissement personnel, c’était cette phrase qu’il avait dite un jour dans son cercle de famille et qui jaillit, ce mardi-
là, de ses lèvres devant TAcadémie de médecine : « Je ne me consolerais pas que la grande découverte de l’atténuation des virus- vaccins ne fût pas une découverte française. »
Pasteur ne revint à Arbois que pour quelques jours. Rentré à Paris, il commençait d’autres recherches quand il reçut une très longue lettre des professeurs de l’Ecole vétérinaire de Turin. Au lieu de l’inviter, ils l’accablaient sous leurs expériences, ils lui adressaient un questionnaire, le tout sur un ton blessé, ironique. Ils concluaient par l’éloge d’un vaccin charbonneux national italien. Ce vaccin produisait des effets préservatifs parfaits, quand il ne tuait pas. « Ils ne sortiront pas de mon dilemme, disait Pasteur; de deux choses l’une : ou ils connaissaient mes notes de 1877, en d’autres termes le débrouillement des assertions contradictoires de Davaine, de Jaillard et Leplat, de Paul Bert, ou ils les ignoraient. Dans ce dernier cas, s’ils les ignoraient au 23 mars 1882, tout est dit. Ils ne sont pas coupables d’avoir agi comme ils l’ont fait, mais il fallait l’avouer purement et simplement. S’ils les connaissaient, pourquoi ont-ils inoculé du sang prélevé sur un mouton mort depuis plus de vingt-quatre heures ? Ils disent : mais ce sang n’était pas septique. Qu’en savent-ils ? Ils n’ont rien fait pour le savoir. Il fallait inoculer des cobayes de préférence, puis essayer des cultures dans le vide par comparaison avec des cultures dans l’air. Pourquoi ne veulent-ils pas me recevoir ? Ne serait-ce pas la chose la plus naturelle du monde que celle rencontre entre hommes qui n’ont d’autre passion que de rechercher la vérité ? »
Espérant encore contraindre ses adversaires à un rendez-vous à Turin et les convaincre. Pasteur leur écrivit :
« Paris, le 9 mai 1883... Messieurs, votre lettre du 30 avril me surprend beaucoup. De quoi s’agit-il entre vous et moi ? Que j’aille à Turin, si vous l’acceptez, pour démontrer que des moutons morts du charbon, en tel nombre qu’il vous plaira, seront, dans les premières heures après leur mort, exclusivement charbonneux, et que, le lendemain de leur mort, ils seront tout à la fois charbonneux et septiques; qu’en conséquence, lorsque, le 23 mars 1882,
voulant inoculer du sang uniquement charbonneux à des moutons vaccinés et non vaccinés, vous avez prélevé du sang dans un cadavre charbonneux mort depuis plus de vingt-quatre heures, vous avez commis une faute scientifique grave.
« Au lieu de me répondre par oui ou par non, au lieu de me dire : «Venez à' Turin ou ne venez pas », vous me proposez, dans une lettre manuscrite de dix-sept pages, de vous envoyer, de Paris, par écrit, des explications préalables sur tout ce que j’aurais à démontrer à Turin.
« A quoi bon en vérité ? Ne serait-ce pas préparer des discussions sans fin. C’est parce qu’une controverse écrite n’a pas abouti et n’aboutirait pas davantage, si nous la reprenions encore sous celte forme, que je me suis mis à votre disposition.
« De nouveau, j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien m’informer si vous acceptez la proposition que je vous ai faite, le 9 avril, de me rendre à Turin pour placer sous vos yeux les preuves des laits que je viens de rappeler.
« P. -S. — C’est pour ne pas compliquer le débat que je ne m’arrête pas à toutes les assertions et citations erronées que contient votre lettre. »
Les préparatifs de voyage se traduisaient peu* la répétition d’expériences au laboratoire. M. Roux fut chargé d’en instituer; le programme était intéressant. Mais, pendant ce temps-là, les turinois tournaient une petite lettre désagréable et préparaient une brochure intitulée : Du dogmatisme scientifique de r illustre professeur Pasteur. Les choses en restèrent là.
Toutes ces péripéties intéressaient non seulement les hommes de science, mais encore les chercheurs qui aiment à connaître comment naît et grandit une doctrine scientifique, les obstacles qu’elle rencontre, les appuis qu’elle trouve, les passions qu’elle soulève, les intérêts qu’elle froisse, les enthousiasmes qu’eUe provoque si elle a l’avenir devant eUe.
Tant de discussions qui se sont renouvelées sur des points si divers ont-elles été heureuses ou faut-il les regretter comme une perte de temps?. Il y en a qui furent fécondes en résultats. Elles
poussèrent à la recherche de tout ce qui pouvait mettre en évidence les preuves décisives. De plus, grâce aux luttes que Pasteur a subies, ses disciples dans le monde peuvent se dire qu’ils lui doivent d’entrer plus paisiblement dans les domaines dont il a assuré la conquête.
Au cours même de cette période, — et pendant que s’élevaient sous les voûtes du petit temple académique de la rue des Saints- Pères les mots furia microbienne, fanatisme du microbe, fétichisme, — les agriculteurs ne se laissaient pas troubler dans leur confiance motivée par deux années de préservation contre la maladie charbonneuse.
« Quand je vois la science faire de pareilles conquêtes, s’écriait Bouley en s’adressant à ses confrères de l’Académie de médecine, je m’incline plein de respect et d’admiration devant l’homme à qui la science en est redevable, et si c’est là du fétichisme, de l’idolâtrie, je ne crains pas de dire que je suis idolâtre. »
Dans les pays où le fléau était endémique, les vétérinaires qui, pour lutter contre le mal, avaient en vain prodigué leur dévouement, multiplié les conseils, épuisé les remèdes et avaient dû jusqu’alors s’avouer vaincus, envoyaient des lettres qui débordaient de gratitude et de statistiques indiscutables. Terres empestées, montagnes dangereuses, champs maudits, toutes ces dénominations, annonçaient-ils, allaient bientôt disparaître.
C’est par centaines de mille, en chiffres précis 613,740, que les moutons avaient été vaccinés pendant l’année 1882 ; les bœufs vaccinés formaient un total de 83,946. Le département du Cantal qui, à lui seul, payait chaque année au fléau du charbon un tribut dont la somme s’élevait à trois millions, voulut, au mois de juin 1883, à l’occasion d’une exposition agricole, donner à Pasteur un témoignage de reconnaissance particulière. Offrir l’objet d’art habituel des concours régionaux avait paru insuffisant. Au bas d’une coupe en bronze argenté se détachait un groupe de vaches et de moulons. Derrière ce groupe, — pour imiter l’ingénieuse pensée de la ville d’Aubenas qui, l’année précédente, avait fait figurer le microv
cope comme un attribut d’honneur, — était représenté, dans petites proportions, un instrument élevé pour la première fois à la dignité de l’art : la petite seringue servant aux inoculations charbonneuses.
On insista vivement pour que Pasteur vînt recevoir ce souvenir d’un pays qui lui devrait désormais une grande fortune. Il se laissa convaincre et arriva comme toujours accompagné de sa famille. Le maire, entouré du conseil municipal, le salua par ces mots : « Elle est bien petite, notre ville d’Aurillac, et vous n’y trouverez pas cette population brillante qui habite les grandes cités; mais vous y trouverez des intelligences capables de comprendre la mission toute scientifique et humanitaire que vous vous êtes si généreusement donnée. Vous y trouverez des cœurs capables de sentir vos bienfaits et d’en conserver le souvenir. Depuis longtemps votre nom est dans toutes les bouches. »
Pasteur, se promenant à travers cette exposition régionale, ressemblait peu à ces personnages officiels qui écoutent avec componction les détails que leur donne un état-major de fonctionnaires. Il ne songeait qu’à s’instruire, allait droit à tel exposant, l’interrogeait non du bout des lèvres avec des mots de politesse banale, mais très désireux d’explications pratiques. Rien ne lui paraissait de peu d’importance. Les habitudes de chaque pays, la routine même provoquaient chez lui des réflexions, un besoin d’enquête sur ce qui eût semblé à tout autre insignifiant, a II ne faut rien négliger, disait-il, et souvent une remarque de l’homme le plus inculte, mais qui fait bien ce qu’il fait, est infiniment précieuse. »
Au sortir de cette promenade à travers les produits et les machines agricoles, il fut croisé dans une rue d’Aurillac par un paysan qui s’arrêta net, agita son grand chapeau et cria : Vive Pasteur!... «Vous m’avez sauvé mon bétail», continua-t-il en venant lui serrer la main.
Les médecins voulurent à leur tour fêter celui qui, n’étant pas médecin, rendait à la médecine de si grands services. Trente-deux docteurs se réunirent pour boii e à sa santé. Le médecin en chef de
l’hospice d’Aurillac, le D" Fleys, dans un toast qui prit les propor-» tîons d"un grand discours, lui disait :
« Les voies sont ouvertes désormais à vos contemporains et à vos successeurs. Ils n’ont plus qu’à suivre et peuvent marcher en toute sûreté. Toute une série de découvertes va résulter de ces prémices. Et, ce que la mécanique céleste doit à Newton, ce que la chimie doit à Lavoisier, ce que la géologie doit à Cuvier, ce que l’anatomie générale doit à Bichat, la physiologie à Claude Bernard, la pathologie et l’h^^giène le devront à Pasteur... Unissezvous à moi, mes chers confrères, et buvons à la gloire de l’illustre Pasteur, au précurseur de la médecine future, au bienfaiteur de l’humanité. »
Ce glorieux titre était maintenant associé à son nom, dès que l’on parlait de ses travaux, de leurs conséquences, des découvertes qui viendraient encore et de celles que ses disciples, en marchant dans la même voie, accompliraient à leur tour. Au premier rang des enthousiastes, les meilleurs juges étaient les savants dont la pensée, tournée tout entière du côté de la science pure, admirait ce qu’avait accompb depuis trente-cinq années ce grand homme d’une pénétration égale à la ténacité dans l’efîbrt. Puis venaient les industriels, les magnaniers, les sériciculteurs et les agriculteurs qui devaient leur fortune à celui qui avait mis dans le domaine pubbc tous ses procédés. Enfin la France pouvait se rappeler les paroles du grand physiologiste anglais Huxley, dans une leçon pubbque de la Société royale de Londres : « Les découvertes de Pasteur suffiraient à elles seules pour couvrir la rançon de guerre de cinq milliards payés par la France à l’Ail t magne en 1870. '»
A ce capital de recherches s’ajoutait le prix inappréciable des vies humaines sauvées. Depuis que l’on appliquait la méthode antiseptique dans les opérations chirurgicales, la mortalité, qui était auparavant de 50 pour 100, était tombée à 5 pour 100. Dans les maternités, plus que décimées jadis, puisqu’il y a des statis- Uques donnant non seulement 100 mais 200 morts pour 1 000, les
chifTres se réduisaient maintenant à 3 et même à moins de 3 pour 1 000. Ils allaient tomber au-dessous de 1 pour 1 000. Et à la suite des principes que Pasteur avait établis, l’hygiène grandissait, se développait et prenait enfin sa place dsms les préoccupations publiques. Tant de progrès accomplis avaient attiré à Pasteur une gratitude qui chaque jour s’augmentait. La patrie en était fière comme d’un de ses meilleurs fils. Ce cerveau très puissant, ce cœur très tendre avait ajouté à la gloire française comme un rayonnement de bonté.
Le gouvernement de la République se rappelait que l’Angleterre avait voté deux récompenses nationales à Jenner, l’une en 1802, l’autre en 1807, la première de 10,000 livres sterling et la seconde de 20,000, c’est-à-dire 750,000 francs. C’est au moment de cette délibération devant la Chambre des Communes que le grand orateur Pitt s’écriait : « Votez, messieurs, jamais votre reconnaissance ne s’élèvera à la hauteur du service rendu. » Le ministère français proposa d’augmenter la pension de 12,000 francs accordée à Pasteur, à titre de récompense nationale, par une loi de 1874; de l’élever à 25,000 francs, avec réversibilité d’abord sur la veuve et ensuite sur les enfants de Pasteur. Une commission fut nommée; Paul Bert fut de nouveau choisi comme rapporteur.
A maintes reprises, pendant que la commission était réunie, un des membres. Benjamin Raspail, exalta la théorie parasitaire préconisée en 1843 par son père. Son plaidoyer filial allait jusqu’à accuser Pasteur de plagiat. Tout en reconnaissant le rôle que Raspail attribuait aux petits êtres microscopiques, Paul Bert, dans son rapport, rétablissait la vérité. Il rappelait que la tentative de F.-V. Raspail en faveur de l’origine parasitaire des maladies épidémiques et contagieuses n’avait pas rallié l’opinion des savants. « Sans doute, disait-il, l’origine parasitaire de la gale était bien définitivement acceptée, grâce, en grande partie, aux elTorts de Raspail; mais on se défiait de généralisations considérées comme hors de proportion avec les faits sur lesquels elles prétendaient s’appuyer. Conclure de l’existence de l’acarus de la gale, visible è l’œil nu ou avec la plus faible loupe, à la présence, dans les
humeurs des maladies virulentes, de parasites microscopiques^ parut tout à fait excessif. D’ailleurs l’observation directe faisait absolument défaut. Il est bien évident, pour prendre un exemple, que F.-V. Raspail n’avait pas vu l’animalcule de la rage, quand il disait que c’était un insecte acare ou helminthe de grande ou de petite taille. Ces hypothèses, que nous sommes forcés de rappeler ici, parce qu’on en a beaucoup parlé dans les discussions de la commission, ne peuvent être considérées, suivant l’heureuse expression d^un de nos collègues, élève de F.-V. Raspail, que comme une sorte d’intuition. »
C’eût été, pour un député philosophe, une esquisse intéressante à tracer, en marge du rapport de Paul Bert, que de noter les séries d’hypothèses, d’erreurs, de rêveries, d’intuitions qui avaient précédé les travaux de Pasteur. Sans remonter trop loin, on pouvait passer d’un anatomiste allemand , Henle , qui avait eu l’idée de quelque chose de vivant dans l’évolution d’une maladie, à un médecin de village français, Jean Hameau, méditant dès 1836, dans ses longues promenades à travers les forêts de pins d’Arcachon, sur le rôle grandiose des virus. D’une étonnante sagacité, il arriva, par la comparaison et l’analyse, à l’assurance que les \irus ont des germes qui les reproduisent. L’histoire de la médecine pourrait être un des fragments de l’histoire de l’esprit humain par la peinture des variations et des tâtonnements. A côté de ce que peuvent les esprits droits, pleins de bon sens et de logique, doués du don si précieux de rapprochement, on verrait où mènent les esprits systématiques, les écueils où ils donnent, les fondrières où ils versent.
M. Duclaux, tout en déclarant qu’il faut savoir gré à ceux qui depuis GolumeUe et Varron, en passant par Paracelse, Frascator et Linné, ont devancé leur époque dans ces vues analogiques entre les phénomènes de fermentation et les maladies, disait : « Mais ce n’est pas dans ces Mots multicolores se promenant dans la nuit qu’il faut voir l’aurore de nos idées actuelles. »
« Les hypothèses, avait dit Pasteur, nous les brassons à la pelle dans nos laboratoires, elles remplissent nos registres de projeU
d’expériences, elles nous invitent à la recherche, et voilà tout. » Une seule chose comptait pour lui : la vérification expérimentale.
Paul Bert, dans son rapport très complet, citait les paroles d’Huxley à la Société royale de Londres, celles de Pitt à la Chambre des communes. Il exposait que, depuis le jour où avait été votée la première loi, « une nouvelle série de découvertes, non moins merveilleuses au point de vue théorique et plus importantes encore au point de vue pratique, était venue frapper le monde savant d’étonnement et d’admiration » . Récapitulant les travaux de Pasteur :
« Ils peuvent, disait -il, être classés en trois séries, ils constituent trois grandes découvertes.
« La première peut être formulée ainsi : Chaque fermentation est le ‘produit du développement d'un microbe spécial.
« La seconde a pour formule : Chaque maladie infectieuse (celles au moins étudiées par M. Pasteur et ses disciples immédiats) est produite par le développement dans l' organisme dun microbe spécial.
« La troisième peut être exprimée ainsi : Le microbe d'une maladie infectieuse, cultivé dans certaines conditions déterminées, est atténué dans son activité nocive; de virus il est devenu vaccin.
« Comme conséquences pratiques de la première découverte, M. Pasteur a donné les règles de la fabrication du vinaigre et de la bière, et il a montré comment on peut préserver la bière et le vin contre les fermentations secondaires qui les amènent à l’aigre, à l’amer, à la graisse, à la pousse, et s’opposent à leur transport et même souvent à leur conservation sur place.
« Comme conséquences pratiques de la seconde, M. Pasteur a donné des règles à suivre pour mettre les troupeaux à l’abri des contaminations charbonneuses, et les vers à soie à l’abri des maladies qui les détruisaient. Les chirurgiens, d’autre part, sont arrivés, en la prenant comme giiide, à faire disparaître à peu près complètement les érysipèles et les infections purulentes qui, jadis., amenaient la mort de tant d’opérés.
« Comme conséquences pratiques de la troisième, M. Pasteur' a
donné les règles à suivre pour préserver, et a préservé, en effet,
les chevaux, les bœufs et les moutons de la maladie charbonneuse
qui en tue chaque année en France pour une vingtaine de millions
de francs. Les porcs vont être également mis à l’abri du rougetqui les décime, et les oiseaux de basse-cour, du choléra qui fait parmi eux de terribles ravages. Tout fait espérer que la rage sera, elle aussi, bientôt domptée. »
On félicita Paul Bert de son rapport. 11 répondit : « C’est une chose si bonne et si salubre que l’admiration ! » N’est-elle pas, en effet, la faculté la plus capable d’embelhr, de consoler, de fortifier la vie
La loi votée par la Chambre, le Sénat, sur le rapport de M. Edouard Millaud, la vota quinze jours plus tard à l’unanimité. Pasteur apprit le premier vote par les journaux. Il venait d’arriver dans le Jura. Le 14 juillet, il quittait Arbois pour se rendre à Dôle. Il avait promis d’assister à une double cérémonie.
On devait inaugurer, ce jour de fête nationale, une statue de la Paix et placer une plaque commémorative • sur la maison natale de Pasteur. Fêter la Paix , rendre hommage à cette demeure : rapprochement plein d’harmonie. Le cortège officiel qui entourait Pasteur, se dirigeant à pied vers la place où se dressait la statue, fut accompagné sur tout le parcours d’une longue acclamation populaire. Le voile de la statue tomba. L’image de la Paix apparut, digne, fière, représentant la confiance dans le droit et Fénergie dans le travail. C’est ce qui faisait dire au préfet du Jura, en présence de Pasteur : « Voilà la Paix inspiratrice du génie et des grands services rendus! » Le cortège quitta l’estrade pour gagner la rue des Tanneurs, rue étroite aux pavés caillouteux. Lorsque Pasteur, qui n’avait pas revu sa maison natale depuis sa toute petite enfance, se trouva en face de cette tannerie et qu’il entrevit les chambres si basses, si humbles où avaient vécu son père et sa mère, il fut en proie à une poignante émotion.
Le maire cita la délibération du conseil municipal où se trouvaient ces mots : « M. Pasteur est un bienfaiteur de l’humanité, un des grands hommes de la France ; il sera pour tous les Dôlois, et notamment pour ceux qui comme lui sont sortis des rangs du peuple, un objet de respect, en même temps qu’un exemple à suivre ; et nous pensons qu’il est de notre devoir de perpétuer son nom dans notre ville. »
Le directeur des Beaux-Arts, M. Kaempfen, délégué par le gouvernement à cette cérémonie, prononça ces simples mots : « Au nom du gouvernement de la République je salue l’inscription qui rappelle que, le 27 décembre 1822, dans cette petite maison de cette petite rue, est né celui qui devait être un des premiers savants de ce siècle si grand par la science et qui a, par ses admirables travaux, accru la gloire de la patrie et bien mérité de l’humanité tout entière. »
Ce qui se passait dans l’âme de Pasteur jaillit dans ces paroles :
« Messieurs, je suis profondément ému de l’honneur que me tait la ville de Dôle; mais permettez-moi, tout en vous exprimant ma reconnaissance, de m’élever contre cet excès de gloire. En m’accordant un hommage qui ne se rend qu’aux morts illustres, vous empiétez trop vite sur le jugement de la postérité.
« Ratifiera-t-elle votre décision et n’auriez-vous pas dû, monsieur le maire, prévenir prudemment le conseil municipal de ne pas prendre une résolution aussi hâtive ?
« Mais après avoir protesté, messieurs, contre les dehors éclatants d’une admiration que je n,e mérite pas, laissez-moi vous dire que je suis touché et remué jusqu’au fond de l’âme. Votre sympathie a réuni sur cette plaque commémorative les deux grandes choses qui ont fait à la fois la passion et le charme de ma vit* : l’amour de la science et le culte du foyer paternel.
« Oh ! mon père et ma mère ! oh ! mes chers disparus, qui avez si modestement vécu dans cette petite maison, c’est à vous que je dois tout ! Tes enthousiasmes, ma vaillante mère, tu les as fait passer en moi. Si j’ai toujours associé la grandeur de la science à la grandeur de la patrie, c’est que j’étais imprégné des senti-
ments que tu m’avais inspirés. Et toi, mon cher père, dont la vie fut aussi rude que ton rude métier, tu m’as montré ce que peut faire la patience dans les longs efforts. C’est à toi' que je dois la ténacité dans le travail quotidien . Non seulement tu avais les qualités persévérantes qui font les vies utiles, mais tu avais aussi l’admiration des grands hommes et des grandes choses. Regarder en haut, apprendre au delà, chercher à s’élever toujours, voilà ce que tu m’as enseigné. Je te vois encore, après ta journée de labeur, lisant le soir quelque récit de bataille d’un de ces livres d’histoire contemporaine qui te rappelaient l’époque glorieuse dont tu avais été témoin. En m’apprenant à lire, tu avais le souci de m’apprendre la grandeur de la France.
« Soyez bénis l’un et l’autre, mes chers parents, pour ce que vous avez été et laissez-moi vous reporter l’hommage fait aujourd’hui à cette maison.
« Messieurs, je vous remercie de m’avoir permis de- dire bien haut ce que je pense depuis soixante ans. Je vous remercie de cette fête et de votre accueil et je remercie la ville de Dôle, qui ne perd de vue aucun de ses enfants et qui m’a gardé un tel souvenir ! »
« Rien de plus délicieux, lui écrivait Bouley, que ces sentiments d’ « une âme bien située » qui reporte à l’influence des parents toute la gloire dont leur fils a revêtu leur nom. Tous vos amis vous ont reconnu, et vous êtes apparu sous un aspect nouveau à tous ceux qui ont pu méconnaître votre cœur en ne vous jugeant que par l’âpreté de certaines de vos paroles dans les discussions académiques, où l’amour de la vérité vous a fait manquer quelquefois de douceur. »
Il semblait qu’après ces hommages successifs, ce dernier surtout, plus délicat que tous les autres , il eût vraiment atteint un des plus hauts sommets de gloire. Son ambition n’était pas satisfaite. Etait-elle donc illimitée, malgré cette modestie qui lui attirait tous les cœurs? Que souhaitait-il encore? Deux grandes choses : aller jusqu’au bout de ses études sur la rage et faire que ses disciples, dont il associait toujours le nom à ses travaux, apparussent comme
ses successeurs désignés. Autour d’eux se grouperaient plus tard d’autres élèves qui , véritables missionnaires , iraient répandre à travers le monde les doctrines et les méthodes nouvelles. Les mots : Allez et enseignez toutes les nations! lui semblaient les plus grands qui eussent été dits et il trouvait que le rôle de la science est de les redire à son tour.
Quelques cas de choléra avaient été signalés à Damiette dès le mois de juin. Les anglais assuraient qu’il ne s’agissait là que du choléra endémique; aussi se montrèrent-ils opposés aux quarantaines. Ils avaient la majorité au conseil sanitaire d’Alexandrie par leurs fonctionnaires immédiats ou leurs agents indirects ; il suffisait à ceux-ci et à ceux-là de quitter la séance du conseil pour que les votants, réduits à un petit nombre, fussent dans l’impossibihté de prescrire des mesures sanitaires. Les anglais, en fermant volontairement les yeux sur les dangers de l’épidémie, auraient voulu donner une nouvelle preuve de l’importation du choléra, qu’ils n’auraient pas mieux réussi. Le choléra s’étendit. Le 14 juillet, il pénétrait au Caire. Du 14 au 22, cinq cents personnes mouraient par jour. Alexandrie était menacée. Pasteur, avant de quitter Paris pour Arbois, avait soumis au Comité consultatif d’hygiène publique l’idée d’une mission française à Alexandrie.
« Depuis la dernière épidémie de 1865, disait-il, la science a fait un grand progrès au sujet des maladies transmissibles. Toutes celles de ces maladies qui ont été l’objet d’une étude approfondie se sont offertes aux biologistes comme étant le produit d’un être microscopique se développant dans le corps de l’homme ou des animaux et y déterminant des ravages le plus souvent mortels. Tous les symptômes de la maladie, toutes les causes de la mort sont directement sous la dépendance des propriétés physiologiques du microbe...
a Ce qu’il faut actuellement, pour répondre aux préoccupations de la science, c’est s’enquérir de la cause première du fléau. Or, l’état présent de nos connaissances commande de porter toute l’attention sur l’existence possible, dans le sang ou dans
tel ou tel organe, d’un infiniment petit dont la nature et les propriétés rendraient compte vraisemblablement de toutes les particularités du choléra, aussi bien des symptômes morbides qu’il détermine que des caractères de sa propagation. L’existence constatée de ce microbe dominerait promptement toute la question des mesures à prendre pour arrêter le mal dans sa marche et suggé^ rerait peut-être des moyens thérapeutiques nouveaux. »
Le Comité d’hygiène fit mieux qu’approuver le projet de Pasteur, il lui demanda de désigner des jeunes gens dont le savoir serait égal au dévouement. Pasteur n’avait qu’à regarder autour de lui„ A peine eût- il raconté, en revenant au laboratoire, ce qui s’était passé au Conseil d’hygiène que M. Roux s’offrit immédiatement à partir. Un professeur agrégé à la Faculté de médecine, médecin des hôpitaux, M. Straus et un professeur de l’Ecole vétérinaire d’Alfort, M. Nocard, qui l’un et l’autre avaient été autorisés à travailler au laboratoire, se déclaraient prêts à suivre M. Roux. Thuillier eut le même désir, mais il demgmda vingt-quatre heures de réflexion.
La pensée d’un père et d’une mère qui pour l’élever avaient fait de grands sacrifices et dont la seule joie était de le voir arriver près d’eux, à Amiens, passer quelques jours de vacances, le rendait hésitant. Mais quand il eut mis au-dessus de sa vive affection l’idée d’un grand devoir, il rassembla son énergie, rangea ses papiers, ses notes, ses projets de travaux et partit embrasser les siens. Son père fut confident de ce dessein, sa mère l’ignora. Au moment où les journaux parlèrent d’une mission française qui devait aller étudier le choléra, sa sœur aînée, qui avait pour ce frère une tendresse semblable à celle d’Eugénie de Guérin pour son frère Maurice, lui dit brusquement : « Au moins, Louis, tu ne vas pas en Egypte ? Jure-le-moi. — On ne peut jurer de rien, » répondit-il avec son calme absolu. S’il quittait la Fremce, ce serait pour aller en Russie procéder à des vaccinations charbonneuses, comme il était allé, en 1881, faire des expériences à l’Institut vétérinaire de Buda-Pesth, puis en Allemagne. Quand ilpartit d’Amiens, rien dans ses adieux n’avait trahi la moindre émotion. Ce ne fut que de Marseille qu’il écrivit à ses parents la vérité.
Des difficultés administratives avaient retardé le départ de la mission. Elle arriva en Egypte le 15 août. Le D'' Koch était venu lui aussi étudier le choléra. Il y avait à Alexandrie de 40 à 50 morts par jour. Le médecin en chef de rhôpital européen, le D' Ardouin, mit son service à l’entière disposition des savants français. Dans un certain nombre de cas il fut possible de pratiquer l’autopsie aussitôt après la mort, avant que la putréfaction eût le temps d’intervenir. C’était chose capitale au point de vue de la recherche d’un microorganisme pathogène aussi bien qu’au point de vue anatomo-pathologique.
Il y avait dans les selles caractéristiques des cholériques et dans le contenu de l’intestin une grande variété d’organismes. Mais lequel était vraiment cause du choléra? Les tentatives de cultures les plus variées furent faites inutilement. Même résultat négatif pour les inoculations aux diverses espèces animales, depuis les chiens, les chats, les porcs et les singes jusqu’aux pigeons, en passant par les cobayes et les lapins. On leur fit vainement- ingérer à plusieurs reprises des selles riziformes ainsi que du sang de cholérique. L’injection intra-veineuse ou sous-cutanée ne produisit aucun effet. Les études portèrent sur vingt-quatre cadavres. Brusquement l’épidémie s’arrêta. Ne voulant pas perdre son temps, ni revenir en France avant de savoir si le mal ne réapparaîtrait pas, la mission française s’occupa de recherches sur la peste bovine. Tout à coup une dépêche de M. Roux apprit à Pasteur que Thuillier venait d’être emporté par une attaque de choléra,
« Je reçois la nouvelle d’un grand malheur, écrivait Pasteur à J. -B. Dumas, le 19 septembre. M. Thuillier est mort hier à Alexandrie du choléra foudroyant. Je viens de prier par dépêche M. le maire d’Amiens de prévenir la famiUe du coup qui la frappe.
* « La science perd en Thuillier un de ses courageux représentants et du plus grand avenir. Je perds un disciple aimé et dévoué, mon laboratoire un de ses principaux soutiens.
« Je ne me consolerai de cette mort qu’en pensant à notre chère patrie et à ce qu’il a fait pour elle. »
Thuillier n’avait que vingt-six ans. Que s’était-il passé ? Avait-il
négligé quelques-unes des prescriptions que Pasteur avait données par écrit avant le départ de la mission et que l’on trouvait exagérées tant elles étaient minutieuses ?
Toute la journée Pasteur resta silencieux, atterré. Le chef du îaboratoire, M. Ghamberland, pressentant le chagrin de son maître, vint à Arbois. Ils échangèrent leurs tristes pensées. Pasteur retomba bientôt dans son silence. Tout à coup, par une brusque réflexion où se révélait le savant qui souhaitait que cette mort ne fût pas inutile, qui portait sa pensée au delà des tristesses immédiates et considérait le vaste ensemble des vies humaines : « Pourvu, dit-il à mi-voix, qu’ils aient songé à prendre quelques gouttes de sang ! » Peu de jours après, une lettre de M. Roux racontait ce malheur : « Alexandrie, 21 septembre. Monsieur et cher maitre, j’apprends à l’instant qu’un bateau italien va partir et je vous écris ces quelques mots sans attendre le courrier de France.
a Le télégraphe vous a appris l’affreux malheur qui est tombé sur nous comme la foudre.
« Thuillier et Nocard étaient allés, le vendredi 14, à Tantah, assister à une autopsie de peste bovine; ils sont revenus le samedi, et, le lundi 17, ils sont allés au lazaret des animaux, à l’abattoir, recueillir du sang de boeuf. Thuillier eut le matin une selle, il fut toute la journée gai et prit un bain de mer, et le soir nous avions fait une promenade en voiture. Au dîner il mangea de bon appétit, et se coucha vers dix heures et demie. Le sommeil vint rapidement. A trois heures du matin, il va à la garde-robe, il se sent très mal et entre dans notre chambre en criant : « Roux, je suis très mal », £t il tombe sur le plancher. Straus et moi, nous le portons dans son lit ; il avait le visage pâle et suant, les mains froides comme un homme qui a une syncope. Nous avons cru d’abord à une indigestion. Il se remit très vite, prit un peu de solution opiacée et endormit.
« Je m’étais installé dans sa chambre sur le canapé. A cinq heures, il eut une selle diarrhéique abondante. Je le couchai ; il vomit son dîner de la veille comme il l’avait ingéré. Puis, soulagé, il s’endormit de nouveau après avoir pris encore une solution opia-
cée. A sept heures, il me paraît plus mal, il se plaint du froid. Une nouvelle selle survient. Straus et moi avons besoin de le soutenir, tant la syncope est menaçante. A partir de ce moment, tout se précipite. La médication la plus énergique a beau être appliquée, à huit heures on peut le considérer comme mort. Crampes des muscles des jambes, des cuisses, du diaphragme, altération de la face, selles involontaires, rien ne manque au tableau du choléra le plus effroyable.
« Dès sept heures, nous nous sommes mis à le frictionner. Tous les médecins français et italiens sont là. Le champagne glacé est prodigué, les injections d’éther pratiquées. Tout enfin, tout est mis en œuvre avec l’ardeur et la foi de ceux qui sont décidés à tout pour repousser la mort. La respiration est pénible ; mais, grâce aux frictions, la température ne baisse pas. Vers midi, un peu de mieux, on sent le pouls à l’avant-bras. A deux heures la respiration devient plus pénible, les selles sont toujours involontaires, le pouls a disparu. La respiration et la circulation ne sont entretenues que par les injections d’éther et le champagne : les traits sont tirés, mais l’expression n’est pas très cholérique.
« Grâce à tout ce que nous avions de forces et d’énergie, nous avons entretenu l’agonie jusqu’au mercredi matin 19, à sept heures. L’asphyxie, qui durait depuis vingt-quatre heures, était plus forte que nos soins.
« Par ce que vous avez ressenti, vous jugerez de notre douleur.
« La colonie française, le corps médical, ont été atterrés. Les manifestations les plus glorieuses pour notre pauvre Thuilher ont été faites.
« Il a été enterré le mercredi soir à quatre heures, au milieu de la plus belle et de la plus imposante manifestation qu’ Alexandrie ait vue depuis longtemps.
« Un hommage précieux et touchant entre tous a été rendu par la mission allemande, avec une noblesse et une simplicité qui nous ont tous émus.
« M. Koch et ses collaborateurs sont venus au moment où U nouvelle se répandit en ville. Us ont trouvé les paroles les plus
belles pour la mémoire de notre cher mort. Au moment de la levée du corps, ces messieurs ont apporté deux couronnes qu’eux-mêmes ils ont clouées sur le cercueil. « Elles sont modestes, a ditM. Koch, a mais elles sont de laurier; ce sont celles que l’on donne aux « glorieux. »
« M. Koch tenait l’un des coins du drap mortuaire. Nous avons embaumé notre camarade ; il est couché dans un cercueil en zinc scellé. Les formalités ont été accomplies pour que ses restes puissent être rapportés en France, lorsque les délais exigés par les règlements seront accomplis : en Egypte le délai est d’un an.
« La colonie française veut élever un monument à la mémoire de Louis Thuillier.
« Monsieur et cher maître, que de choses encore à vous dire ! Le récit de ces tristes événements si vite accumulés tiendrait des pages. Tout est incompréhensible dans ce malheur. Depuis plus de quinze jours nous n’avions pas vu un cholérique. Nous commencions à nous occuper de la peste bovine.
« De nous tous, Thuillier prenait le plus de précautions. Il était d’une minutie irréprochable.
« Par ce courrier, nous écrivons au nom de tous un mot à la famille.
« Voilà les coups que le choléra porte à la fin d’une épidémie.
« L’heure m’oblige à clore cette lettre.
a Croyez à notre respectueuse afî'ection. »
Toute la colonie française, qui reçut des italiens et de tous les étrangers les témoignages de la sympathie la plus profonde, souhaitait de perpétuer le souvenir de Thuillier.
Le 15 octobre. Pasteur écrivait à un médecin français qui, d’Alexandrie, lui faisait part de ce projet :
« Je suis touché de la généreuse résolution qu’a eue la colonie française d’Alexandrie d’élever un monument à la mémoire de L. Thuillier. Ce cher et vaillant jeune homme mérite tous les honneurs. Plus que personne, peut-être, je sais la perte que la science a faite par cette mort cruelle. Je ne puis m’en consoler et, ^éjà, je pense avec quelle douleur poignante je vais revoir, dans
quelques jours, à mon laboratoire, la place vide de ce cher disciple. »
Revenu à Paris, Pasteur fit en son nom et au nom de Thuillier une communication à PAcadémie des sciences sur la vaccination, désormais acquise, du rouget des porcs. Dès les premiers mots, rappelant ce qu’avait été Thuillier, il s’exprimait ainsi :
« Thuillier était entré dans mon laboratoire après avoir obtenu le premier rang au concours d’agrégation des sciences physiques à l’Ecole normale.
« C’était une nature profondément méditative et silencieuse. Une mâle énergie se dégageait de sa personne ; elle a frappé tous ceux qui l’ont connu. D’un labeur infatigable, il était prêt pour tous les dévouements.. »
Quelques jours auparavant, M. Straus avait fait à la Société de biologie l’exposé sommaire des études poursuivies par la mission du choléra. Il concluait ainsi : « Les documents recueillis pendant ces deux mois d’études sont loin de donner la solution du problème étiologique du choléra, mais peut-être ne seront pas inutiles pour l’orientation des recherches futures. »
Le bacille cholérique fut plus tard mis en évidence par le D*^ Koch. Il avait déjà cru l’entrevoir pendant ses recherches en Egypte.
La gloire qui, au commencement de ce siècle, avait été vue à travers les champs de bataille, semblait prendre désormais son domicile d’élection dans les laboratoires, a ces temples de l’avenir », ainsi que Pasteur les appelait. Il y avait un immense mouvement de travail dans toutes les recherches qui pouvaient diminuer les maux causés par les infinunent petits dont on constatait de plus en plus la toute-puissance. Du monde entier parvenaient à Pasteur des lettres, des appels, des demandes de consultation. Beaucoup le croyaient médecin. « Il ne soigne pas les individus, répondit un jour Edmond About à un étranger qui commettait cette méprise, il s’efforce de guérir l’humanité. »
Un des camarades d’Ecole de Pasteur, Emile Verdet, esprit
merveîileusement doué, insatiable de toutes les connaissances avait dit, en 1847, à Joseph Bertrand : « Pasteur ne connaît pas les limites de la science, je crains pour lui de stériles efforts : il aime les problèmes insolubles. » Depuis trente-cinq ans, les démentis successifs n’avaient pas manqué à ce jugement préconçu; l’étude de la rage permettait à quelques sceptiques de le renouveler. Ce qui compliquait, en effet, le problème de la rage, c’est que Pasteur n’arrivait pas à découvrir et à isoler le microbe.
11 s’efforçait de tourner cette difficulté. 11 était poursuivi par l’idée que la médecine humaine pourrait profiter « de la longue durée d’incubation de la rage pour tenter d’établir dans cet intervalle de temps, avant l’éclosion des premiers symptômes rabiques, l’état réfractmre des sujets mordus ». Le chemin lui semblait encore long à parcourir, mais il avait l’espoir invincible d’atteindre le but. « Ce serait bien finir, » disait-il.
Au commencement de l’année 1884, J. -B. Dumas se plaisait à suivre de loin les communications de Pasteur à l’Académie des sciences. Souffrant, obligé de se rappeler qu’il était plus qu’octogénaire, il avait dû aller passer l’hiver dans le Midi. Le 26 janvier, il écrivit une dernière fois à Pasteur. Il traduisait son impression sur un livre qui étmt le résumé sommaire des découvertes de Pasteur et de leur enchaînement.
« Cher confrère et ami, j’ai lu avec une grande et sincère émotion le tableau de votre vie scientifique tracée par une main 8unie mais véridique. Témoin assidu et sérieux admirateur de vos efforts heureux, de votre fécond génie et de votre méthode imperturbable, je considère comme un grand service rendu à la science d’en avoir mis sous les yeux de la jeunesse l’ensemble exact et complet.
« Pour le public, ce sera une impression salutaire; pour les jeunes savants une initiation ; et pour ceux qui ont dépassé comme moi fâge du travail, ils aimeront à y retrouver des réminiscences leur rappelant des joies et des admirations qui ont fait leur bonheur.
« Puisse la Providence vous conserver longtemps à la France et vous maintenir dans cet équilibre admirable de l’intelligence qui
observe, du génie qui devine et de la main qui exécute, avec une perfection inconnue jusqu’ici. »
Dumas prouvait une dernière fois son affection. A travers la mélancolie de sa vie qui s’achevait, sa pensée se reportait vers la patrie et il formait des vœux pour celui qui contribuait chaque jour à augmenter la gloire française.
Trois semaines après, le 20 février, si peu de temps avant de mourir, il se montrait secrétaire perpétuel préoccupé de faire rendre justice au savant qui a créé, disadt-il, a l’admirable instrument au moyen duquel il a liquéfié quelques-uns des gaz les plus rebelles et rendu possible la bquéfaction de tous... Je voudrais, ajoutait-il, que l’Académie prît la décision de proclamer le service éclatant rendu par M. Gailletet, en lui décernant le prix Lacaze. Il ne faut pas laisser le monde savant dans le doute sur le véritable auteur de la découverte qui range les gaz permanents au nombre des matières communes, susceptibles de prendre à volonté l’état solide, liquide ou aériforme. J’écris en conséquence à Ghevreul comme président de la commission. Quoi qu’il arrive j’aurai fait mon devoir. »
J. -B. Dumas mourut le 11 avril 1884. Pasteur était à la veille de se rendre, au nom de l’Académie des sciences, à Edimbourg. La célèbre Université écossaise allait fêter son troisième centenaire. L’Institut de France, invité à prendre part à cette solennité, venait de choisir des représentants pour chacune des cinq Académies. L’Académie française déléguait M. Garo ; l’Académie des sciences, Pasteur et de Lesseps ; l’Académie des sciences morales, M. Gréard; l’Académie des inscriptions et belles-lettres, M. Perrot; l’Académie des beaux-arts, M. Eugène Guillaume. En outre, le GoUège de France envoyait M. Guillaume Guizot et P Académie de médecine le D' Henry Gueneau de Mussy.
L’idée qu’il ne serait pas à Paris pour accompagner jusqu’au cimetière le maître incomparable de sa jeunesse, le conseiller, le confident de sa vie, rendait ce voyage officiel infiniment douloureux à Pasteur. Il ne voulait plus partir. Son camarade d’Ecole normale et son confrère à l’Académie française, M. Mézières, chargé de
iit
représenter le ministre de l’Instruction publique aux cérémonies d’Edimbourg, lui fit envisager que la meilleure manière d’honorer Dumas était de songer à ce que Dumas- n’avait cessé d’avoir en vue : l’intérêt du pays. Pasteur partit, en se promettant, quand il serait au milieu des jeunes gens d’Edimbourg qui voulaient le recevoir comme un maître, de rappeler la place de Dumas dans la science.
A Londres les délégués eurent la surprise d’un wagon-salon qui avait été réservé pour conduire à Edimbourg Pasteur et ses amis de France. Un brasseur d’Edimbourg, M. Younger, avait tenu , par un sentiment de gratitude pour les applications des ravaux de Pasteur sur la bière, à offrir cette hospitalité anticipée. Sully-Prudhomme dédiait un jour des vers à ceux qu’il nommait ses amis inconnus. Pasteur, pour avoir semé à travers le monde et à pleines mains ses enseignements et ses méthodes, avait partout des amis inconnus prêts à lui témoigner leur reconnaissance ou leur admiration.
Les délégués français avaient toute la journée pour songer aux souvenirs qui rattachaient l’Ecosse à la France. Et, rapides comme: les paysages vus à travers les glaces du wagon-salon, les évocations se succédaient. C’étaient ces miUiers d’Ecossais qui vinrent, pendant la guerre de Cent ans, combattre pour la France. Puis,, comme dans un brouillard léger, se levait la vision mélancolique de Marie Stuart. Si l’on passait de Thistoire à la philosophie,. on pouvait faire des rapprochements saisissants entre les deux peuples et les deux Universités. C’est en trouvant dans la boîte d’un bouquiniste un volume de Thomas Reid que Royer-Collard, étonné de tout ce qu’il y avait là de sagesse et de confiance dans la raison, crut établir pour longtemps une philosophie qui semblait alors concilier toutes choses, oaua oe piquer de rien inventer, puisqu’il ne faisait que mettre en valeur les idées du philosophe d’Edimbourg, il donna l’impulsion d’un grand mouvement en France. Et ce mouvement continuait encore, grâce au second successeur de Royer-Collai'd dans la chaire de philosophie, qui était précisément Caro, Tun des délégués.
Peut-être, à mesure qu’on se rapprochait d’Edimbourg, Garo espérait-il que, dans le pays de Reid et de Dugald-Stewart, quelqu’un de l’Université écossaise s’aviserait de marquer la différence des temps et des milieux. Le contraste était intéressant. Triomphante sous la Restauration, la philosophie spiritualiste traversait depuis lors des temps difficiles. Au milieu du combat, Garo avait cherché à la défendre, acceptant, «non pas avec résignation, mais avec empressement, avec joie, la liberté de discussion la plus complète et toutes les conséquences qu’elle entraîne... L’honneur de la philosophie spiritualiste est là », avait-il dit, au temps déjà lointain de sa leçon d’ouverture, vingt ans auparavant. Et il avait ajouté : « Son salut aussi. » Fidèle à un programme de polémique, le meilleur de tous, il s’était inspiré des paroles de Guizot : a Je ne veux avoir pour adversaires que les idées. »
La présence de Guillaume Guizot éveillait ces citations qui dormaient au fond de quelques mémoires. Les doctrines philosophiques venant de l’Ecosse, répandues en Angleterre et en Fr2uice, célébrées par des disciples très éloquents, intéressaient un morahste aux écoutes, M. Gréard. Un autre membre de l’Institut, M. Mézières, se réjouissait d’entendre parler et de parler luimême de Walter Scott. L’œuvre de cet enchanteur, ainsi qu’il l’appelait, il la connaissait dans ses moindres détails. Il l’avait lue, comme on lisait autrefois, dans les périodes calmes, où les longs ouvrages ne faisaient pas peur. L’écrivain prenait-il son temps, n’épargnait -il aucun trait de description, mettait-il vingt pages où il ne fallait que vingt lignes, le lecteur ne témoignait pas plus d’impatience que le voyageur à petites journées quand il apercevait une côte à gravir. Walter Scott, — au temps où il signait « l’auteur de Waverley » et où il connaissait la forme la plus souhaitable de la gloire littéraire : assister dans l’ombre , sans dévoiler son nom, au succès de ses œuvres, — comparait un de ses romans à une humble chaise de poste anglaise à quatre roues, attelée de chevaux passables et sous la direction d’un conducteur honnête. Si l’on s’amusait à poursuivre cette analogie entre les moyens
de locomotion et le mouvement de la littérature, on trouverait, entre certaines études hâtives, haletantes, et notre manière de voyager quelque chose de pareil dans la trépidation.
Ferdinand de Lesseps, alors dans toute la puissance de sa renommée, était heureux de venir en Angleterre et en Ecosse. Il se rappelait que le droit de cité lui avait été jadis offert à Londres, « en témoignage de l’habileté avec laquelle il avait conçu le canal de Suez et de l’énergique persévérance qu’il avait déployée pour en assurer la réalisation ». Il se promettait d’apprendre à l’Université d’Edimbourg que sa famille était d’origine écossaise, si l’on remontait assez loin, disait-il de sa voix militaire un peu cassée. Cette annonce imprévue, il en escomptait déjà l’effet, avec sa verve et son don joyeux d’à-propos. Ce vieillard, à la veille de ses quatre-vingts ans, ne songeait guère à se reposer dans le fauteuil que venait de lui réserver l’Académie française. Il était toujours prêt à partir pour le Nouveau-Monde. « Vous étonnez l’univers par de grandes choses qui ne sont pas des guerres, » lui avait écrit son futur parrain, Victor Hugo. Lesseps aurait pu invoquer encore dans le passé un autre grand poète, Goethe, qui non seulement souhaitait le percement de l’isthme de Suez, mais encore disait dans une de ses conversations de 1827 : « Si l’on réussit à percer un canal tel qu’il puisse donner passage du golfe du Mexique dans l’Océan Pacifique à des vaisseaux de toute charge et de toute grosseur, ce fait aura d’incalculables résultats... Je voudrais voir cela de mon vivant... » Ferdinand de Lesseps avec sa confiance, son intrépidité de belle humeur, n’hésitait pas à croire que sa seconde et gigantesque entreprise s’achèverait comme la première.
Le train allait arriver à Edimbourg. Le D' Gueneau de Muss}^ était plus intéressé par l’exposé des expériences de Pasteur sur la rage que par tant de souvenirs évoqués et par ces vers du poète écossais Robert Bums qui remontaient à la mémoire de quelquesuns des compagnons de wagon
« Tes fils, disait Burns dans des strophes dédiées à la ville d’Edimbourg, tes fils, sociables, bienveillants, accueillent l’étranger
à bras ouverts. » Ce n’était pas trop dire. La réception fut si empressée et si cordiale qu’un rédacteur du Journal officiel^ chargé d’aller à Edimbourg pour rendre compte des fêtes, répondit au désir de gratitude des délégués en donnant les noms des principaux habitants qui s’étaient disputé l’honneur de les recevoir. En tête figurait M. Younger. On aurait pu dire Younger et famille. Sa femme, ses enfants reçurent Pasteur avec un sentiment d’hospitalité dont l’épithète habituelle n’avait jamais été mieux justifiée.
Le lendemain matin, les délégués du monde entier étaient réunis dans la cathédrale de Saint-Gilles. Avec le sentiment élevé qui chez tant de peuples mêle la vie religieuse à la vie politique, le Conseil de la viUe avait voulu qu’un service précédât et consacrât les fêtes. Solennellement les psaumes et les hymnes s’élevaient sous les voûtes gothiques. Le pasteur Robert Flint monta en chaire. De cette même place, au temps des violences et des persécutions, le disciple et l’ami de Calvin, le fougueux Jean Knox, avait fanatisé les foules. Le pasteur Flint, pénétré de l’importance que prenait un sermon en face de cette immense assemblée, étudia les rapports de la science avec la foi. L’absolue liberté de la science dans le domaine des faits, la pensée divine considérée comme un stimulant de recherches, car le vent du progrès n’est qu’un souffle de Dieu : tel était son sujet qui emportait les esprits vers les plus hautes méditations. Le spectacle de tous ces jeunes gens entourant leurs maîtres immédiats et ceux qui étaient délégués par les deux mondes rendait ces méditations plus graves encore.
Dans la journée, la jeunesse donna aux fêtes un caractère de vie, de mouvement, de gaieté. Une représentation dramatique fut offerte par les étudiants. Il n’y avait pas jusqu’aux musiciens qui ne fussent pris dans leurs rangs. La manière dont était organisée cette Université intéressa vivement les délégués français. Habitués à voir l’Etat maître et dispensateur unique, ils avaient sous les yeux une institution indépendante, ne devant sa fortune qu’aux libéralités volontaires. Le pouvoir de l’initiative privée , on le
constatait partout. Au rebours de ce qui se passe en France, où l’unité administrative se fait sentir jusque dans la dernière section de commune, le gouvernement anglais s’efface, se réduit lui-même au minimum ^ Il lui suffit d’inspirer la foi dans l’unité politique. Maîtresse chez elle, l’Université d’Edimbourg est libre de conférer d’emblée certains grades très élevés aux personnages qu’elle invite ; toutefois elle ne peut disposer que de diplômes de docteur en théologie et de docteur en droit. EUe avait fait ainsi dès le lendemain de la guerre, lorsque s’ouvrit à Edimbourg le congrès annuel de l’Association britannique pour l’avancement des sciences. Deux français seulement étaient venus à Edimbourg : M. Janssen et le général Perrier. M. Janssen, en l’honneur de l’astronomie, reçut le diplôme de docteur en droit qui lui tombait du ciel. Comme l’Université voulait bien faire les choses en 1884, elle réserva à un certain nombre d’élus dix-sept diplômes de docteur en théologie et cent vingt-deux diplômes de docteur en droit. « En fait de lois, disait en souriant le savant Helmholtz, je ne connais que les lois de la physique. »
C’était le jeudi matin, 17 avril, que devait avoir lieu la proclamation solennelle des grades universitaires. Les deux cités qui constituent Edimbourg, toutes deux séparées par un profond ravin que suit la ligne du chemin de fer, — d’un côté la ville neuve et, de l’autre, la vieille ville de fière allure que domine un châteaucitadelle dressé sur un rocher, — arboraient des drapeaux qui flottaient au vent. Dans les rues on ne voysdt qq’uniformes et costumes éclatants. Sur le pas des portes les visages s’éclairaient de plaisir et de fierté. Ce n’était plus seulement en famille que l’on allait recevoir les étrangers; on s’apprêtait à les fêter magnifiquement.
La séance s’ouvrit dans l’immense salle où se tiennent les synodes de l’éghse presbytérienne. Un massier de l’Uni versité précédait avec majesté le chancelier, le recteur et un grand cortège de professeurs en robe. Ils prirent place sur une estrade. Au milieu de la salle se tenaient assis ceux qui allaient recevoir les insignes du grade universitaire. C’est une sorte de camail, le hood^ pour les docteurs en droit, et le bonnet carré pour les docteurs en théo-
îogie. Au fond de la salle, aux galeries, aux pourtours, près de 3,000 étudiants.
Avant la cérémonie, une prière dite par un professeur, prière spéciale, évocation du passé, espérance de l’avenir, demandant à Dieu de bénir les délégués et leur patrie, s’éleva simple et grande. Le chancelier dans un discours d’apparat résuma l’histoire de l’Université; il la montra fille de la Réforme, mais respectueuse de toutes les croyances et de toutes les confessions.
Peut-être le protocole aurait-il pu signaler au chancelier de l’Université d’Edimbourg la place que devait tenir l’Institut de France. On avait suivi l’ordre alphabétique; l’Académie de Clermont dut à cette organisation de passer avant l’Académie française. Chaque nouveau dignitaire, à l’appel de son nom, montait sur l’estrade et s’approchait du chancelier. C’était une joie pour les étudiants de saluer par leurs applaudissements les hommes qui avaient le plus d’influence sur leurs éludes. La gradation des vivats donnait à chaque personnage la mesure de la place qu il tenait dans le monde.
Au moment où le nom de Pasteur fut prononcé, il se fit tout à coup un profond silence. On voulait le voir se diriger vers l’estrade et recevoir le diplôme de docteur en droit. Son apparition provoqua un ouragan de vivats. Toutes les mains s’agitaient. Cinq mille personnes étaient debout. C’était une ovation grandiose.
Le soir, il y eut un immense banquet. Dans la salle aux couleurs bleue et blanche, couleurs de l’Université, vingt-huit tables étaient drassées pour mille convives. La table d^honneur était réservée à ceux qui devaient; prendre la parole. Les toasts allaient se succéder quatre .heures de suite, ill est facile d’échelonner son admiration et sa patience quand on se dit qu’un siècle vous sépare d’une reprise de discours semblables. iPasteur était le voisin de Virchow. Ils parlèrent ensemble des études sur la rage ; Virchow avoua que, quand il avait vu Pasteur, en 1881, «s’attaquer à un pareil problème, ihavait douté de la possibilité d’une solution. Le voisinage de cesideux hommes. montrait l’utilité de pareilles réunions. C’ost par les rapports entre savants du monde entier que commencera
peut-être l’apaisement des haines ou des rancunes entre les peuples. L’humanité conduite par la science vers les régions sereines de la paix, est-ce un rêve?
Après la lecture d^un télégramme de la Reine qui félicitait l’Université. et adressait ses souhaits de bienvenue à tous les hôtes, il y eut un toast à la Reine et à la famille royale, puis quelques pEiroles prononcées par le représentant de l’Empereur du Brésil, ce souverain dont on pouvait dire que rien de ce qui était scientifique ne lui était étranger. Alors Pasteur se leva :
« Mylord chanceher, messieurs , la ville |d’Edimbourg donne un spectacle dont elle peut être fîère. Toutes les grandes institutions scientifiques, ici réunies, apparaissent comme un immense congrès de félicitations et d’espérances. L’honneur et la gloire de ce rendez-vous international vous appartenaient à juste titre. Depuis des siècles, l’Ecosse a uni ses destinées à celles de l’intelligence humaine. Une des premières parmi les nations, elle a compris que l’esprit mène le monde. Et le monde de l’esprit, en répondant à votre appel, vous rend l’hommage que vous méritez. Hier, sous les voûtes de Saint-Gilles, quand l’éminent professeur Robert Flint s’écriait en s’adressant à l’Université d’Edimbourg : « Souviens-toi a du passé et regarde raveni '>i, tous les délégués, rangés comme des juges à un grand tribunal, évoquaient les siècles écoulés et formaient du même cœur le même vœu d’un aveuir plus glorieux encore que le passé. Au milieu des délégués de toutes les nations qui vous apportent les illustres témoignages de leur sympathie, la France vous envoie pour la représenter celles de ses institutions qui résument le mieux l’esprit français et qui sont la meilleure part de sa gloire. Partout où se montre dans le monde un foyer de lumière, la France applaudit. Et quand la mort frappe sur un sol étranger un homme de génie, elle le pleure comme un de ses enfants. Cette noble solidcirité, je l’ai ressentie en entendant plu» sieurs de vos savants me parler avec émotion de la mort de l’illustre chimiste J. -B. Dumas, glorieux membre de toutes vos académies et, il y a peu d’années encore, le panégyriste éloquent de votre grand Faraday. En quittant Paris, j’avais le poignant chagrin de
ne pouvoir suivre son cercueil. Mais l’espoir que je pourrais rendre ici un dernier et solennel hommage à ce maître vénéré, à ce grand citoyen de France, m’a fait surmonter mon affliction. D’ailleurs, messieurs, si les hommes passent, leurs œuvres restent. Nous ne sommes tous que les hôtes passagers de ces grandes demeures morales qui, comme toutes les universités venues pour vous saluer en ce jour solennel, sont assurées de l’immortalité. »
Il avait rendu hommage à J. -B. Dumas, non pas un dernier hommage, car il était de ces disciples qui jugent toujours insuffisantes leurs paroles de vénération, mais un hommage que les délégués des Universités devaient reporter dans leur pays.
Il avait aussi , par sa présence , son discours , tout l’éclat de sa gloire, valu à la France de grands honneurs, les plus grands, au dire des anglais eux-mêmes. Il avait fait son devoir, il ne songeait plus qu’à partir. Mais les étudiants voulurent, le lendemain, fêter au milieu d’eux quelques-uns de ces hommes qu’ils se proposaient comme modèles et que sans doute ils ne reverraient plus jamais.
Après avoir remercié les étudiants pour cette invitation qui, disait-il, le rendait très fier, le comblait de joie parce qu’il avait toujours aimé la jeunesse, Pasteur prononça ces paroles d’une voix profonde et comme scandée par une émotion intense :
« Du plus loin qu’il me souvienne de ma vie d’homme, je ne crois pas avoir abordé jamais un étudiant sans lui dire : Travaille et persévère ; le travail amuse vraiment et seul il profite à l’homme, au citoyen, à la patrie. A plus forte raison vous tiendrai-je ce langage. L’âme commune, si je puis ainsi parler, d’une assemblée de jeunes gens est formée tout entière des sentiments les plus généreux parce qu’elle est plus voisine de l’étincelle divine qui anime tout homme à son entrée dans le monde. La preuve de cette affirmation, vous venez de me la donner. En vous voyant applaudir comme vous venez de le faire les hommes qui s’appellent de Lesseps, Helmholtz, Virchow, je me suis senti ému jusqu’au fond de l’âme. Votre langue a emprunté à la nôtre le beau mot d’enthousiasme. Les grecs nous l’avaient légué : ev 0e6<;, un dieu intérieur. C’est
scus rimpression d’un sentiment presque divin que tout à l’heure vous avez acclamé ces hommes supérieurs.
a Un de nos écrivains, qui a le mieux fait connaître en France et en Europe la philosophie de Reid et de Dugald-Stewart, disait en s’adressant à la jeunesse dans l’avant-propos du meilleur de ses ouvrages :
« Quelle que soit la carrière que vous embrassiez, proposez-vous « un but élevé. Ayez le culte des grands hommes et des grandes « choses. »
« Les grandes choses ! Vous en avez uy» exemple sous les yeux. Ce centenaire ne restera-t-il pas comme un des plus glorieux souvenirs de l’Ecosse? Les grands hommes! Dans quel pays, en vérité, leur mémoire est-elle plus honorée que dans votre patrie ?
(( Mais si le travail doit être le fonds de votre vie, si le culte (les grands hommes et des grandes choses doit s’associer à toutes vos pensées, cela ne suffit pas encore. Efforcez-vous d’apporter dans tout ce que vous entreprendrez l’esprit de méthode scientifique fondée sur les œuvres immortelles des Galilée, des Descartes et des Newton.
a Vous surtout, étudiants en médecine de la célèbre Université d’Edimbourg, qui, formés par des maîtres éminents, avez des droits aux plus hautes ambitions scientifiques, inspirez-vous de la méthode expérimentale. C’est à ces principes que d’Ecosse doit les Brewster, les Thomson et les Lister. »
L’orateur chargé, au nom des étudiants, de répondre aux délégués étrangers, s’exprima ainsi en s’adressant directement à Pasteur :
« Monsieur Pasteur, vous avez arraché à la nature des secrets qu’elle ne cachait que trop soigneusement, sinon avec malice. Nous vous saluons comme un des bienfaiteurs de l’humanité, d’autant plus que nous savons que vous admettez l’existence de secrets, dans l’ordre spirituel, qui mous ont été révélés par ce que vous venez de nommer l’œuvre de Dieu en nous.
« Représentants de la France, nous vous prions de dire à votre grande patrie que nous suivons avec admiration les grandes
réformes que vous introduisez dans toutes les branches de votre enseignement, réformes qui sont pour nous les gages d’une rivalité bienfaisante et de relations de plus en plus cordiales, car les malentendus sont les résultats de l’ignorance, — ténèbres que le travail des savants dissipe. »
Le lendemain matin, à dix heures, toute la foule était massée sur le quai de la gare. Les mouchoirs s’agitaient. On se montrait, on s’arrachait un grand journal d’Edimbourg qui reproduisait le discours de Pasteur aux étudiants et portait en gros caractères ces mots : « En commémoration du séjour de M. Pasteur à Edimbourg, M. Younger fait don à l’Université d’Edimbourg d’une somme de 500 livres (12,500 francs). »
Un hommage direct fut offert à Pasteur. 11 avait tenu la veille à aller saluer chez elle la fille de Livingstone, M“® Bruce. Elle lui apporta, quelques instants avant le départ du train, un livre intitulé : La vie de Livingstone.
Le wagon-salon attendait Pasteur et ses amis. Les délégués vantaient l’hospitalité reçue et, en regrettant un peu qu’une part plus large n’eût pas été faite aux sciences morales et politiques, aux souvenirs littéraires trop effacés, chacun était frappé de la place de plus en plus grande que tenait la science et de l’accueil fait à Pasteur. « C’est vraiment la gloire, lui disait l’un d’eux avec un sentiment de fierté et d’émotion. — Je n’y pense, croyez-le bien, répondit Pasteur, que pour m’encourager à aller en avant tant que mes forces ne seront pas épuisées. ^
{CHAPITRE Xlï
Au milieu de toutes les recherches faites au laboratoire, il en était une qui, aux yeux de Pasteur, dominait toutes les autres : l’étude de la rage. Percer les ténèbres enveloppant, depuis le commencement du monde, ce mal mystérieux dont on discutait encore l’origine contagieuse et les formes si diverses, il y avait là pour son génie et pour son besoin de dévouement une sorte de hantise. Quand il avait été reçu à l’Académie française, Renan, avec l’espoir d’être prophète une fois en sa vie, lui avait dit : « L’humanité vous devra la suppression d’un mal horrible, et aussi d’une triste anomalie, je veux parler de la défiance qui se mêle toujours un peu pour nous aux caresses de l’animal dans lequel la nature nous montre le mieux son sourire bienveillant. »
C’est en décembre 1880 que les deux premiers chiens enragés, cadeau précieux pour le laboratoire, avaient été offerts à Pasteur par Bourrel. Ancien vétérinaire de l’armée, Bourrel était Phomme de Paris et de France hospitalisant le plus grand nombre de chiens et notamment de chiens enragés. Bien que ce vétérinaire eût luimême inventé, comme préservatif de la rage, une méthode de résection et d’émoussement cui consistait à limer les dents des chiens pour les empêcher d‘entamer la peau ; bien qu’il eût, en outre, publié, vers 1874, qu’il était inutile de recourir aux vivisections pour faire naître la rage et qu’il n’y avait qu’à « laisser à cette maladie ses lois d’origine et d’évolution, lois impénétrables pour la science jusqu’à ce jour » ; il en arrivait à se demander si dans le laboratoire de l’Ecole normale on ne trouverait pas quelque
chose de plus et de mieux que ce qu’il avait essayé dans ses chenils de la rue Fontaine-au-Roi.
Des deux chiens qu’il avait offerts, l’un était atteint de rage muette, que l’on appelle rage mue ; il avait la mâchoire entr’ouverte par la paralysie, la langue pendante, pleine de bave, le regard anxieux et comme suppliant; l’autre, atteint de rage furieuse, les yeux injectés, prêt à se précipiter sur la main qui s’approchait, sur une barre de fer, jetait par intervalles, et au milieu d’hallucinations, ses aboiements douloureux se prolongeant en hurlements, en appels désespérés.
Que d’hypothèses alors sur la rage, ses causes, son siège, ses remèdes ! La confusion était partout. Ce qui paraissait positif, c’était que la salive des animaux enragés contenait le virus rabique, que le mal se communiquait par morsures et que la période d’incubation de la rage pouvait varier de quelques jours à plusieurs mois. L’observation clinique était réduite à une complète impuissance; seule l’expérimentation jetterait un peu de lumière dans ces vastes obscurités. On connaîtrait peut-être où s’élabore le virus rabique avant d’arriver dans la salive. Mais était-ce dans la salive seule que le germe du mal se localisait, comme l’avait affirmé Bouley au début d’une conférence à la Sorbonne pendant le mois d’avril 1870 ?
Un nouveau fait semblait être venu tout d’abord à l’appui de cette affirmation. Le 10 décembre 1880, Pasteur avait été prévenu par le professeur Lannelongue qu’un enfant de cinq ans, mordu au visage un mois auparavant, venait d’entrer à l’hôpital Trousseau. Agitation, spasmes, effroi, sursauts au moindre souffle d’air, soif ardente et impossibilité d’avaler une goutte d’eau, mouvements convulsifs, accès de fureur ; le débat de ce petit être contre la mort, c’était tout le tableau de la rage. Après vingt-quatre heures de souffrances, l’enfant eut un dernier délire et mourut étouffé par des mucosités qui remplissaient sa bouche. Quatre heures après la mort. Pasteur recueillit quelques-unes de ces mucosités qui, délayées dans de l’eau, furent inoculées à des lapins. Ils moururent en moins de trente-six heures. Leur salive^
inoculée à d’autres, provoqua une mort aussi rapide. Le Maurice Raynaud, qui avait déjà annoncé la transmission par la salive de la rage de l’homme aux lapins et qui venait, lui aussi, de faire mourir des lapins p8u* des mucosités de ce même enfant, se crut autorisé à dire que ces lapins étaient morts de la rage. Pasteur fut moins pressé de conclure. Il avait étudié au microscope le sang des lapins morts au laboratoire ; il y avait trouvé un organisme microscopique. La virulence de cet organisme, cultivé dans du bouillon de veau, s’était manifestée sur des lapins et des chiens. Leur sang avait présenté ce même organisme. « Mais, ajoutait Pasteur dans la séance de l’Académie de médecine du 18 janvier 1881, j’ignore absolument les relations de cette nouvelle maladie avec la rage. » N’était-il pas vraiment singulier de voir les effets mortels d’une pareille maladie apparaître si tôt, quand la période d’incubation de la rage est parfois si longue ? N’y avait-il pas un microbe inconnu associé à la salive rabique ? Ce point, d’interrogation fut suivi d’expériences faites avec la salive d’enfants qui étaient morts de maladies communes et même avec la salive normale d’adultes bien portants. Thuillier, qui se mit à étudier et à suivre avec sa patience habituelle ce microbe de la salive, d’une virulence spéciale, ne tarda pas à lui appliquer avec succès la méthode d’atténuation due à l’oxygène de l’air. « On se serait passé de la découverte d’une maladie nouvelle, » disaient ceux pour qui tout finit par un bon mot de fumoir. N’était-ce rien cependant que d’éloigner des esprits une première confusion ? L’étude longue, répétée, de la bave des chiens enragés, — où résidait si bien pour tout le monde le princi^^s virulent de la rage que l’on prenait uniquement des précautions contre la bave en faisant une autopsie, — fit découvrir à Pasteur qu’il y avait d’autres méprises. Si la gueule d’un chien bien portant renferme des microbes de toutes sortes, provenant de bien des souillures, qu’est-ce donc de la gueule d’un chien enragé se jetant sur tout ce qui est à sa portée pour le lécher ou le lacérer? Le virus rabique se trouve ainsi associé à beaucoup d’autres microorganismes, prêts à jouer leur rôle et à déconcerter l’expérimentateur. Abcès, complications morbides, que
de microbes d’espèces variées peuvent intervenir avant le développement du virus rabique! Certes, par l’inoculation de la bave la rage pouvait être obtenue, mais on ne pouvait assurer d’avance qu’elle le serait. Combien d’efforts cependant avait faits Pasteur pour inoculer la rage à des lapins uniquement par la bave d’un chien enragé ! Dès que dans le chenil de Bourrel éclatait un cas de rage, une dépêche arrivait au laboratoire. Le temps de demander un fiacre, et l’on partait bien vite avec une demi-douzaine de lapins dans un panier.
Un jour, deux aides de Bourrel, voulant répondre au désir qu’avait Pasteur de prélever lui-même dans la gueule d’un chien enragé un peu de bave, de la recueillir ainsi directement, se chargèrent d'entraîner hors de sa cage de fer un boule-dogue qui écumait. Ils lui jettent un nœud coulant, ils s'en emparent. Le chien qui se débat furieux est .étendu sur une table. La mâchoire à demi fiée reste entr’ou verte. Leurs puissantes mains tiennent le chien enragé immobile pendant que Pasteur, un tube effilé entre les lèvres, le tête penchée sur la gueule du chien, aspire quelques gouttes de bave. Ainsi se trouvaient rapprochés dans lé même danger, associés dans un même courage, Pasteur et deux inconnus.
Mais toujours même incertitude en inoculant la bave ; toujours cette longue durée d’incubation. Attendre pendant des semaines, des mois entiers le résultat d’ime expérience, c'était à n’en pas sortir, disait Pasteur. On agissait à. l’aveugle. 11 fallait, si l’on voulait pénétrer dans la connaissance du virus rabique, ne pas recourir à la salive, agent trop infidèle d’expérimentation, puisqu’il était impossible d’établir la fixité de cette matière virulente.
Venait alors l’expérimentation par le sang. Mais si quelquesuns assuraient que la virulence existait là , ils ne pouvaient s’appuyer ni sur les expériences insuffisantes de Magendie, ni sur celles de Renault qui alla jusqu’à pratiquer la transfusion du sang d’un chien enragé à un chien sain, ni sur celles de Paul Bert qui fit vainement aussi ces mêmes tentatives d’inoculation et de transfusion. Pasteur n’obtint pas de meilleurs résultats. « Recommençons d’autres expériences, » disait -il inlassable. Le mot de Buffon '
« Rassemblons des faits pour avoir des idées », il aimait à le citer. Plus les faits s’accumulaient, plus les cas de rage étaient observés, et plus devenait absolument nette la conviction que la rage a son siège dans le système nerveux, particulièrement dans le bulbe. « Il semble, a dit celui qui était associé chaque jour à ces recherches, dont il devait faire le sujet de sa thèse, M. Roux, il semble, lorsqu’on suit les manifestations de la rage, que l’on assiste à la propagation du virus dans le système nerveux de l’animal enragé. A l’inquiétude, à la fureur due à l’excitation de Técorce grise du cerveau, succèdent l’altération de la voix, les difficultés de la déglutition. Le bulbe et les nerfs qui en partent sont donc atteints à leur tour; enfin la moelle elle-même est envahie, et c’est par la paralysie que se termine la scène rabique. »
Tant que le virus n’a pas atteint les centres nerveux, il peut séjourner dans tel point du corps pendant des semaines, pendant des mois. Ainsi s’expliquent les lenteurs de certaines incubations et, heureusement, le non-danger de certaines morsures de chiens enragés. La conception a priori que le virus s’attaque aux centres nerveux remontait loin. Récemment, en 1879, le docteur Duboué (de Pau) avait édifié toute une théorie en partant de cette même idée, mais sans l’appuyer d’aucune expérience. Et quand un professeur à l’Ecole vétérinaire de Lyon, M. Galtier, voulut tenter des expériences dans cette direction, il fit connaître, au mois de janvier 1881, à l’Académie de médecine, qu’il n’avait constaté l’existence du virus chez le chien enragé que dans les glandes linguales et sur la muqueuse bucco-pharyngienne. « J’ai inoculé plus de dix fois, disait-il, et toujours avec le même insuccès, le produit obtenu en exprimant la substance cérébrale, celle du cervelet, celle de la moelle allongée de chiens enragés. » Pasteur allait montrer qu’il était possible de réussir en opérant d’une façon particulière, selon une technique rigoureuse, inconnue alors dans les autres laboratoires. L’autopsie d’un chien enragé une fois faite et ne révélant aucune lésion caractéristique, le cerveau mis à découvert, avant de prendre un peu de substance bulbaire, on brûlait, avec une baguette de verre, la surface du bulbe
— l'ÀW —
pour en détruire les souillures, les poussières extérieures. Puis, avec un tube effilé, préalablement flambé, on prélevait, on aspirait une parcelle de la substance. Un verre, qui avait été d’abord mis dans une étuve à 200®, recevait la parcelle de bulbe. Alors, avec un agitateur' c’est-à-dire une petite baguette de verre, elle aussi flambée, on broyait et on délayait la substance nerveuse dans un peu d’eau ou de bouillon préalablement stérilisé. Quant à la seringue qui allait servir à l’inoculation, destinée au chien ou au lapin déjà couché sur la table, elle avait été purifiée dans l’eau bouillante.
La plupart des animaux qui avaient reçu sous la peau cette inoculation succombaient à la rage. Cette matière virulente agissait donc mieux que la bave. Un grand résultat était obtenu. « Le siège du virus rabique, écrivait Pasteur, n’est donc pas dans la salive seule. Le cerveau le contient et on l’y trouve revêtu d’une virulence au moins égale à celle qu il possède dans la salive des enragés. » Mais cette étape n’était aux yeux de Pasteur qu’un très faible commencement du chemin qui restait à parcourir. Il était nécessaire de trouver un meilleur procédé pour que l’étude de la maladie eût des données plus sûres. Il fallait que tous les animaux devinssent enragés. Il fallait aussi abréger la durée d’incubation.
C’est alors que Pasteur eut l’idée d’inoculer directement le virus rabique à la surface du cerveau d’un chien. En plaçant d’emblée le virus dans son vrai milieu, la rage, pensait-il, se produirait sûrement. L’incubation serait probablement plus courte. L’expérience fut tentée. On fixa un chien dans la gouttière à expériences. Que les antivivisectionnistes ne se hâtent pas de crier à la torture ! Il était chloroformé. Un trépan, sorte de vilebrequin, muni d’une scie tournante qu’une petite manivelle faisait mouvoir, permit de lui enlever une rondelle du crâne. La membrane assez forte, assez résistante, qui entoure le cerveau et qu’on appelle la dure-mère, apparut. Une seringue de Pravaz, où avait été préalablement introduite la petite quantité de virus rabique à inoculer, piqua la dure-mère et l’injection fut faite. Lavage de la plaie avec Taciae
phénique, trois points de suture pour recoudre la peau, tout était achevé en quelques minutes. Le chien réveillé reprit ses allures habituelles, gaies, familières. Mais au bout de quatorze jours, la rage éclata : rage furieuse avec aboiements caractéristiques, changement d’humeur, éparpillement de sa litière qu’il déchirait et avalait , hallucinations de plus en plus fréquentes comme s’il voyait passer devant ses yeux hagards et devenus cruels des ennemis effrayants. Il mourut paralysé, terme fatal de la rage.
Voilà donc une méthode qui permettait de donner la rage à coup sûr et dans un très bref délai. On multipha les trépanations. Si rapides qu’elles fussent, Pasteur, voulant que toute souffrance inutile fût épargnée, exigeait que tout chien^ tout lapin soumis à ces expériences fût endormi. Un cornet de papier buvard imbibé de chloroforme était mis sous le nez de l’animal. « Autant de trépanations et d’inoculations sur le cerveau, écrivait Pasteur dans la note présentée à l’Académie des sciences, le 30 mai 1881, et le lendemain à l’Académie de médecine, autant de cas de rage confirmée et rapidement développée. » C’était l’affaire d’une semaine ou deux, de dix-huit ou vingt jours au plus. « Etant donné le caractère de la méthode, ajout£dt-il, il y a lieu d’espérer qu’il en sera toujours ainsi. »
En attendant que, dans cette étude si compliquée, des recherches partielles fussent poursuivies sur divers points, les grandes hgnes se dégageaient. Mais d’autres obstacles se présentaient. Pasteur ne pouvait appliquer la méthode qui lui avait servi jusqu’alors pour l’isolement, puis pour la culture du microbe en dehors de l’organisme, dans un milieu artificiel, car il n’arrivait pas à déceler, à mettre en évidence le microbe de la rage. Gomment y parvenir? L’existence du microbe n’était pas douteuse. Peut-être était -il à la limite de la visibilité. Puisque ce quelque chose d’inconnu est vivant, pensa Pasteur, il faut arriver à le cultiver. A défaut de bouillon de culture, essayons du cerveau même des lapins. C’est un tour de force expérimental. Tentons-le.
A peine un lapin trépané et inoculé venait-il de mourir paralysé, que l’on trépanait et que l’on inoculait avec un peu de sa moeîle
rabique un autre lapin. De passage en passage, en inoculant toujours le virus par le même procédé opératoire, les durées d’incubation furent de moins en moins longues. De dix-huit jours elles descendirent à quatorze, puis devinrent plus courtes encore au point de n’être plus, après une centaine d’inoculations non interrompues, que de sept jours et un peu moins. Mais le virus parvenu à ce degré et dont l’énergie, comme on le constata au laboratoire, dépassait celle du virus des autres chiens enragés par morsure courante, devint fixe. Pasteur en était maître. Chiens emprisonnés dans des cages rondes à solides fermetures, lapins et cochons d’Inde dans des cages superposées, ce n’était partout dans le laboratoire de l’Ecole normale qu’animaux en expériences. Chaque matin. Pasteur, une fiche à la main, allait relever l’état des inoculés. Tel cobaye, trépané et inoculé de la rage le matin même, était marqué comme devant mourir au bout de cinq jours; tel lapin avait une semaine devant lui; tel chien, un sursis d’existence un peu plus long. Et les choses se vérifiaient avec une exactitude surprenante.
Par ce procédé de trépanation et d’inoculation, la rage éclate cent fois sur cent. Cette sûreté, la durée moindre d’incubation, c’étaient là d’immenses progrès. Pasteur ne s’en contentait pas. Il fallait maintenant chercher à descendre les degrés de virulence. Une fois l’atténuation du virus conquise, on pourrait espérer rendre les chiens réfractaires à la rage. Pourquoi, en effet, le virus rabique, comme le virus mortel du charbon, qui passe par des états intermédiaires de virulence, ne s’atténuerait-il pas à tous les degrés et ne préserverait-il pas des atteintes du virus rabique mortel ? Pasteur fit prélever un fragment de la moelle, à virus fixe, d’un lapin qui venait de mourir de rage. Ce fragment fut suspendu par un fil dans im flacon flambé dont l’air était entretenu à l’état sec par des fragments de potasse caustique, placés au fond du vase, semblables à de petits éclats de marbre blanc. Une bourre de ouate fermait le flacon pour le mettre à l’abri des poussières de l’air. La température de la pièce où se faisait cette dessiccation fut maintenue à 23 degrés. A mesure que la moeUe se desséchait, elle perdait de plus en plus sa virulence qui s’éteignait tout à fait au bout de quatorze
jours. Cette moelle devenue inactive, on la broya dans l’eau pure et on l’inocula sous la peau à des chiens. Le second jour, on leur inocula la moelle de treize jours et ainsi de suite en remontant vers la virulence jusqu’à la moelle extraite du lapin mort de rage le matin même. Que ces chiens fussent mordus ensuite par des chiens enragés , qui leur étaient donnés pendant quelques minutes comme compagnons de cage, ou môme qu’ils fussent soumis à l’inoculation intracrânienne du virus de chien à rage des rues, ils résistaient. Ces privilégiés, Pasteur en avait à l’Ecole normale, dans les anciennes dépendances du collège Rollin, que le Conseil municipal de Paris avait mises à sa disposition ; enfin , faute de place, dans le chenil de Bourrel.
Devenu maître de l’état réfractaire. Pasteur souhaitait que ces résultats fussent contrôlés par une commission. Le ministre de l’Instruction publique répondit à ce désir. La commission, constituée à la fin de mai 1884, fut composée de Béclard, doyen de la Faculté de médecine, Paul Bert, Bouley, Villemin, Vulpian, et M. Tisserand, directeur du ministère de l’Agriculture. Elle se mit immédiatement à l’œuvre. Le dimanche 1" juin, une dépêche le M. Nocard annonçait qu’un chien très rabique venait de mourir à Alfort. On apporta son cadavre au laboratoire de l’Ecole normale. Un fragment de son bulbe, délayé dans du bouillon stérilisé, constitua la matière d’inoculation. On amena deux chiens jugés par Pasteur réfractaires à la rage. Trépanés, ils furent inoculés avec deux gouttes de ce hquide. Même petite couronne de trépan de 5 à 6 millimètres de diamètre, même rondelle osseuse enlevée, même liquide d’inoculation introduit juste au-dessous de la dure-mère, à deux chiens indemnes de tout traitement antérieur et à deux lapins. Bouley, qui devait faire un rapport au ministre sur toutes les expériences, notait au moment même :
« M. Pasteur annonce qu’étant donnée la nature du virus rabique employé, les lapins ne prendront la rage que dans un intervalle de douze à quinze jours environ, qu’il en sera de même des deux chiens témoins et que les réfractaires ne la prendront ni tôt ni tard, quel
que soit le temps pendant lequel la commission les tienne en observation. »
Le 29 mai, M“* Pasteur écrivait à ses enfants :
« La commission rabique s"est réunie hier et a nommé son président. C’est M. Bouley qui a été choisi. Rien de décidé pour le commencement des expériences. Votre père, toujours fort préoccupé, me parle peu, dort peu, se lève dès l’aurore, en un mot continue la vie que j’ai commencée avec lui il y a trente-cinq ans aujourd’hui. »
Le 3 juin, Bourrel faisait savoir qu’un chien furieux était dans le chenil de la rue Fontaine-au-Roi. Immédiatement un chien réfractaire et un chien neuf furent soumis à de nombreuses morsures; ce dernier fut violemment, à plusieurs reprises, mordu à la tête. Le chien enragé vivait encore le lendemain et il était en état de mordre, télégraphiait Bourrel. Deux nouveaux chiens, l’un réfractaire, l’autre neuf, lui furent offerts. La commission, pensant que la bave des premières morsures pouvait être plus abondante et plus dangereuse, fit passer le réfractaire du 3 et le réfractaire du 4 avant leurs camarades.
Le 6 juin, après la mort du chien enragé, la commission procéda avec le bulbe de l’animal à l’inoculation par trépanation de six autres chiens : trois réfractaires, trois neufs sortis de la fourrière et deux lapins. Il n’y aurait pas d’expériences complètes de laboratoire si l’on ne finissait pas par des lapins.
Le 10 juin, nouvelle dépêche de Bourrel, nouveau chien enragé, nouvelle convocation, nouveau réfractaire soumis aux morsures.
« Ce chien mordeur, rabique, écrivait Pasteur dans une lettre à son gendre datée du 12 juin, avait passé la nuit dans la chambre et sur le lit de son maître. Depuis quelques jours il avait des allures suspectes. Le 10 au mafin, il a la voix rabique. Son maître qui, il y a vingt ans, avait entendu un chien enragé aboyer, est aussitôt pris de frayeur et conduit son chien chez M. Bourrel qui le trouve, en effet, enragé et mordeur. Heureusement un reste d’affection lui avait fait respecter son maître...
<4 Ce matin 12 juin, l’état rabique commençant est constaté chez
un des témoins du 1®' juin, trépané en même temps qu’un autre chien témoin et deux réfractaires. Je vais en informer les membres de la commission et leur donner rendez-vous. C’est le douzième jour d’incubation du mal. Espérons que l’autre témoin va également prendre la rage et que les deux réfractaires résisteront. »
Pendant que la commission venait examiner le chien pris de rage furieuse, le premier de la série, dans le délai même indiqué par Pasteur, elle constatait, en outre, que les lapins trépanés le l®" juin commençaient d’être atteints de paralysie rabique, le matin du 14. « Cette paralysie, notait Bouley, se traduit par une grande faiblesse des membres, surtout du train de derrière. Le moindre choc les renverse et ils éprouvent une grande difficulté pour se relever. » Le deuxième chien témoin du 1®’’ juin, dont la commission avait remarqué, la veille, Pallure suspecte, était enragé. Les chiens réfractaires se portaient bien.
Pendant ce mois de juin , Pasteur trouvait le temps de mettre sa fille et son gendre au courant de toutes les expériences de la commission : « Conservez mes lettres, leur écrivait-il, ce sera comme un double des procès-verbaux. »
Ce n’était plus seulement par deux, par quatre, c’était par douzaine de chiens que l’on procédait dans les derniers jours de juin aux expériences de contrôle. Elles se poursuivirent jusqu’au commencement du mois d’août. Les chiens que Pasteur avait déclarés réfractaires subirent les épreuves diverses du virus rabique. Morsures, injections intraveineuses, trépanations, on voulut tout essayer avant de leur donner le nom de vaccinés. Le 17 juin, Bourrel annonçait que le chien témoin, mordu le 3 juin, était pris de rage. Les membres de la commission se rendirent rue Fontaine-au-Roi. La période d’incubation n’avait été que de quatorze jours. Les nombreuses morsures à la tête motivaient sans doute, disait Bouley, cette rapidité du mal. Le chien déchiquetait les planches de sa niche et mordait sa chaîne avec fureur. Les jours suivants, plusieurs chiens témoins étaient pris de rage. Pasteur avedt d’abord expérimenté sur 19 chiens réfractaires pour faire la contre-partie des 19 témoins, mais il en ajouta 4 autres qui por-
taient le nombre des réfractaires à 23. Sur les 19 témoins, il y avait eu, à la suite de morsures, 3 cas de rage sur 6; à la suite des inoculations intraveineuses 6 sur 8; enfin 5 cas de rage sur 5 à la suite des inoculations par trépanation. 11 était probable, disait Bouley, qu’avec la variété que présentaient les durées d’incubation à la suite de morsures, le chiffre de la mortalité s’élèverait encore.
Résumé des expériences et témoignage que Pasteur n’avait rien avancé qui ne fût rigoureusement exact, tout était adressé au ministre de l’Instruction publique dès le commencement du mois d’août. (( Nous vous soumettons aujourd’hui, écrivait Bouley, ce rapport sur la première série des expériences dont nous venons d’être les témoins, afin que M. Pasteur puisse s’en autoriser dans la communication qu’il se propose de faire au Congrès scientifique international de Copenhague, sur ces magnifiques résultats qui honorent à un si haut degré la science française et lui constituent un nouveau titre à la reconnaissance de l’humanité. »
Un désir de la commission avait été que l’on pût construire un vaste chenil pour apprécier la durée de l’immunité chez les chiens inoculés préventivement contre la rage et pour savoir, autre et grand problème, si, après morsure, il serait possible, par l’inoculation du virus atténué, de combattre le virus provenant des morsures. Sur la demande du ministre, la commission parcourut le bois de Meudon à la recherche d’un emplacement favorable. Elle trouva unanimement que l’on pouvait organiser un chenil au bas du parc. Nul endroit ne conviendrait mieux. Il était isolé de toute habitation, facile à clore, il ne gênerait personne. Mais lorsque les habitants de Meudon surent que Ton songeait à construire, loin d’eux, sur leur territoire toutefois, une succursale inattendue de la fourrière, ce furent de beaux cris. Il semblait que chaque habitant eût aux jambes une meute de chiens enragés. Le maire de Meudon, bien qu’admirateur passionné du maître, comme il le disait très haut, prit fait et cause pour ses administrés craintifs, évoqua l’image du public paisible des dimanches qui n’irait plus au bois de Meudon. « Ce bois, écrivait-il, où l’on devrait envoyer
tous ceux que débilite l’existence de Paris, c’est de lui qu’on veut faire un épouvantail ! » Lettre publique envoyée au ministre, recopiée pour les journaux, délégations, il ne négligea rien et gagna son procès.
On indiqua alors à Pasteur, pour sa k3rrielle de chiens, un domaine situé près de Saint-Cloud, de l’autre côté des bois de Marnes, dans le parc de Villeneuve-F Etang. Du petit château à volets verts, propriété de la duchesse d’Angoulême, puis du duc Decazes, enfin de Napoléon III, qui en avait fait un prolongement discret de Saint-Cloud, il ne restait, après les mutilations de la guerre, que des murs délabrés et menaçant ruine. Mais plus loin, certaines dépendances, qui étaient d’anciennes écuries, pouvaient être transformées en chenil.
Une loi de 1878 avait autorisé la vente de ce domaine appartenant à l’Etat. Le jour de l’adjudication, nul amateur ne s’était présenté. L’endroit se prêtait mal, à cause des nombreuses servitudes, aux projets d’un grand acquéreur. Toute opération immobilière était peu tentante pour une compagnie. Le terrain, domina par un grand étang, coupé par un petit, bordé du côté de Marnei par une rivière factice, ne favorisait pas une entreprise de morcellement et de saccagement. La loi qui avait autorisé l’aliénation de Villeneuve-l’Etang fut abrogée. On affecta une partie du domaine au ministère de l’Instruction publique en vue des expériences de Pasteur et de ses disciples sur la prophylaxie des maladies contagieuses.
L’esprit plein de projets. Pasteur partit pour le Congrès médical international qui, trois ans après celui de Londres, devait se tenir à Copenhague. Plus de seize cents membres s’étaient fait inscrire. Presque tous, à peine dans la ville, eurent la surprise d’un billet de logement. Les danois ont la coquetterie généreuse de l’hospitalité . Ils s’étaient partagé les listes pour recevoir à leur propre foyer des amis connus ou inconnus. Plusieurs, avec une prévoyante délicatesse, apprenaient depuis trois ans le français afin de mieux fêter nos compatriotes.
Un franc-comtois, membre de l’Académie française, Xavier Marmier, — qui, avant de borner les distractions de sa vie à une promenade à petits pas le long des quais, avait fait le tour de l’Europe, — écrivait en 1843, dans ses Lettres sur le Nord^ que pendant le mois qui précède le printemps, tout le monde à Copenhague s’aborde avec ces mots de fête : « Voici le printemps. » Il semblait qu’en 1884 il y eût cette variante : Voici l’été qui amène le Congrès. Le fils de Pasteur, alors secrétaire de la légation de France à Copenhague, avait souvent parlé à son père, avec une sympathie admirative, de ces gens du Nord qui, sous leur apparence calme, presque froide, cachent des enthousiasmes profonds et réfléchis. Ils ont, comme le disait un grand citoyen danois, Jacobsen, « la passion de tous les progrès, de toutes les idées fécondes ».
La séance d’ouverture eut lieu le 10 août dans la grande salle du palais de l’Industrie. Le roi et la reine de Danemark, le roi et la reine de Grèce assistaient à cette assemblée solennelle. Le président, le professeur Panum, souhaita, au nom de son pays, la bienvenue à tous les membres étrangers. Il célébra la neutralité de la science, en ajoutant que les trois langues officielles dont on se servirait pendant le congrès seraient le français, l’anglais et l’allemand : « Trois pavillons de nations différentes luttant, ensemble, mais comme des vaisseaux poussés l’un vers l’autre dans l’océan du progrès. » Son discours était tout entier en français « cette langue, disait Panum, qui nous divise le moins et que nous sommes habitués à regarder comme la plus courtoise du monde ».
L’ancien président du Congrès de Londres, sir James Paget, dégageant la portée scientifique de ces réunions triennales, montra que c’est grâce à elles que les peuples peuvent mesurer la marche de la science.
Virchow, au nom de l’ Allemagne, développa la même idée.
Pasteur représentait la France. De même qu’à Milan en 1878, à Londres en 1881, à' Genève en 1882, à Edimbourg tout récemment, il montra combien se confondaient en lui l’homme de science et l’homme de patriotisme.
« Au nom de la France, dit-il, je remercie M. le président de ses paroles de bienvenue. J’applaudis aux sentiments qu’il vient d’exprimer. Par notre présence dans ce congrès, nous affirmons la neutralité de la science.
« La science n’a pas de patrie, ou plutôt la patrie de la science embrasse l’humanité tout entière. Cette vérité n’est-elle pas constatée par le spectacle que nous donnent aujourd’hui le roi de Danemark et le roi de Grèce, se faisant honneur de saluer une assemblée de savants venus de tous les points du monde?
« Mais, messieurs, si la science n’a pas de patrie, l’homme de science doit avoir la préoccupation de tout ce qui peut faire la gloire de sa patrie. Dans tout grand savant vous trouverez toujours un grand patriote. La pensée d’ajouter à l’honneur de son pays le soutient dans ses longs efforts ; l’ambition de voir la nation à laquelle il appartient prendre ou garder son rang le jette dans les difficiles mais glorieuses entreprises du savoir qui amènent les vraies et durables conquêtes. L’humanité profite alors de ces travaux qui lui arrivent de tous côtés. Elle compare, elle choisit, elle s’empare avec orgueil de toutes les gloires nationales. Vous, messieurs, qui représentez cette connaissance humaine si ardue et si délicate qu’elle est tout à la fois une science et un art ; vous qui venez apporter au patrimoine commun de l’univers ce que vous avez laborieusement acquis ; vous dont le nom est un honneur pour votre patrie, vous pouvez être fiers de constater qu’en travaillant pour elle vous avez bien mérité du genre humain. »
La séance fut suspendue. Pasteur fut présenté au roi. La reine de Danemark et la reine de Grèce, dérogeant à l’étiquette, allèrent au-devant de lui « marquant ainsi, disait le compte rendu d’un journal français, la sympathie que la cour danoise éprouve à l’égEœd de notre illustre compatriote ».
Les danois à la tête du comité avaient voulu multiplier les occasions de rencontres pour que les messagers de quelque fait intéressant eussent la possibilité de l’annoncer. Les sections siégeaient dans les diverses salles de l’Université, semblables à autant l'e salles d’examen où, par un changement de rôles, des profes»-
seiirs venaient s’instruire. Les séances s’ouvraient à neuf heures. Elles étaient interrompues à midi. Elles devaient reprendre à une heure. Encore pouvait-on ne pas perdre son temps en allées et venues; il suffisait de se prémunir d’un cachet donnant droit à déjeuner dans un petit restaurant voisin, connu par sa frugalité.
Cinq assemblées générales devaient être pour quelques savants l’occasion d’exposer leurs idées sur un sujet d’intérêt universel. Pasteur fut prié d’inaugurer ces séances. Non seulement les membres du congrès mais tous ceux qui s’intéressent aux choses de science étaient venus entendre l’exposé de la méthode qui avait permis à Pasteur de s’avancer pas à pas avec sécurité dans la question si ardue de la rage. 11 déclarait d’abord la guerre à ce préjugé, si répandu, que la rage peut naître spontanément. Quelles que soient les conditions où l’on place un chien, ou tout autre animal, conditions physiologiques ou pathologiques, la rage ne se manifeste jamais s’il n’y a pas eu morsure ou lèchement d’un autre animal enragé : nouvelle et éclatante preuve de la doctrine de l’extériorité des germes. La rage est si peu spontanée qu’elle est inconnue dans certaines contrées. Pour qu’un pays tout entier soit à l’abri de la rage, il suffit qu’une loi impose, comme en Australie par exemple, une quarantaine de plusieurs mois à tout chien venant de l’étranger. Un chien mordu par un animal enragé, à la veille d’être embarqué, aurait ainsi largement le temps de mourir. Sans aller si loin de Copenhague, la Norvège et la Laponie sont également indemnes. Quelques bonnes mesures prophylactiques, et le fléau est écarté. Vainement objectera-t-on qu’il y a eu un jour an premier chien enragé. « C’est là, disait Pasteur, un problème insoluble dans l’état actuel de la science, puisqu’il rentre dans le grand inconnu de l’origine même de la vie. »
Les expériences faites avec ses collaborateurs; la démonstration que le virus de la rage envahit les centres nerveux; les cultures du virus dans le corps des animaux; les essais d’atténuation du virus rabique en le faisant passer du chien au singe et, en même temps que cette atténuation graduée, une exaltation en sens inverse par les passages successifs du virus rabique de lapin à lapin ; la
possibilité d’obtenir ainsi tous les degrés de virulence ; enfin la certitude de posséder un vaccin de la rage des chiens : — toutes les étapes vers cette grande découverte, l’auditoire les suivit avec une curiosité passionnée.
« Des acclamations enthousiastes, écrivait le correspondant du Journal des Débats^ ont accueilli les conclusions de l’infatigable travailleur. »
« Toute la salle était debout, écrivait de son côté le correspondant du journal le Temps, et devant cet hommage qui retombait en gloire sur la France, nous éprouvions, nous français, une émotion haute et débordante, une joie de patriotisme battant son plein. »
Après l’exposé de cette découverte, Pasteur eut la fierté française de constater, au cours d’une des premières promenades offertes aux congressistes, l’application en grand de ses méthodes, non plus comme en Italie dans les progrès de la sériciculture, mais dans ceux de la brasserie. Le citoyen danois, dont le nom était célèbre dans l’Europe entière par ses dotations scientifiques, J. -G. Jacobsen, avait fondé, en 1847, la brasserie de Garlsberg devenue l’une des plus importantes du monde. Ge n’était plus, comme au début, 4,000 hectolitres, c’était 200,000 qui roulaient chaque année hors de Garlsberg et de Ny Garlsberg, la brasserie nouvelle dirigée par le fils de Jacobsen.
En 1879, Jacobsen, inconnu de Pasteur, lui avait écrit : « Je vous serais très obligé si vous vouliez me permettre de faire exécuter par un des grands artistes qui honorent la France, M. Paul Dubois, votre buste en marbre pour l’ériger dans le laboratoire de Garlsberg, en commémoration des services rendus à la chimie, è la physiologie et à la brasserie par vos travaux sur la fermentation, base de tous les progrès futurs de l’art du brasseur. »
Le visage de Pasteur, son regard profond et comme lointain d’homme de pensée, son expression habituelle de gravité, de sévérité, sa puissance d’énergie à toute épreuve, prête aux contradictions, aux luttes; tout cela fut cherché, trouvé, travaillé avec une puissance d’art incomparable sous la main créatrice de Paul Dubois.
Obéissant à un même sentiment de gratitude, le fils de Jacobsen
voulut qu’à l’entrée de la rue Pasteur, qui mène à Ny Carlsberg, le buste du savant, cette fois buste en bronze, fût encastré dans le mur de la brasserie comme une image protectrice.
Pasteur put vérifier que tout était dirigé à Carlsberg d’après les principes enseignés dans ses Etudes sur la bière. C’était pour les membres du congrès, — que Jacobsen et son fils recevEÛent et fêtaient magnifiquement, — une fantastique leçon de choses. Jamais n’était mieux apparue la démonstration des services que l’industrie peut recevoir de la science. Dans le grand laboratoire, le physiologiste Hansen arrivait à différencier les levures. 11 venait précisément de séparer trois espèces de levures produisant des bières ayant trois goûts différents. La multiplication de telle et telle levure, les qualités de leurs diverses races, la reprise, l’extension des travaux de Pasteur, c’était un enchantement pour les hommes de science. Et au milieu de cette visite industrielle, une surprise extraordinaire les attendait.
Dans une salle pleine de lumière, les statues de marbre les plus célèbres de Paul Dubois, de Falguière, de Chapu donnèrent aux français l’illusion d’un beau musée de France. Le drapeau tricolore flottant sur cette cité d’industrie, de science et d’art complétait cet ensemble d’impressions. Un musée dans une usine, n’étaitce pas comme la synthèse du sens pratique et des sentiments délicats du peuple danois ?
Quelque douloureuses qu’eussent été les épreuves subies en 1864 ; bien que la France, l’Angleterre et la Russie eussent laissé commettre l’attentat d’invasion, au mépris de vieux traités qui garantissaient la possession du Slesvig au Danemark ; cette nation démembrée, amoindrie ne s était abandonnée ni aux récriminations stériles ni aux tristesses déclamatoires. 11 y a une vanité du deuil comme il y a une insolence du bonheur. Sans fracas, elle avait cherché le relèvement par le travail. Elle avait conservé le respect du passé , le culte de ses grands hommes , la foi dans la justice, toutes ces semences de vie que Pasteur constatait avec
émotion.
Contraste singulier ! c’est dans ce pays de bon sens, qui a par
excellence l’esprit de mesure, que Shakespeare a placé le personnage le plus troublé, le plus hanté par l’énigme affolante de la destinée. Elseneur n’est qu’à une faible distance de Copenhague. Nul congressiste, surtout parmi les anglais, n’aurait voulu quitter le Danemark sans connaître la patrie d’Hamlet.
Une compagnie de transports avait organisé le voyage d’Elseneur pour le jour où le congrès devait prendre vingt -quatre heures de congé. Cinq navires pavoisés attendaient mille médecins et leurs familles. De minute en minute, les coups de canon scandaient solennellement les préparatifs du départ. Les roues des steamers battaient l’eau. Au loin on entendait des sonneries de clairon, semblables aux sonneries des clairons de France. Accompagnée par les vivats, sous un ciel bleu, par une mer très calme, la petite flotte quitta le port majestueusement. Les bateaux défilèrent devant les blanches villas qui, au milieu des arbres et des fleurs, descendent jusqu’au bord de la mer. Les côtes de Suède s’estompaient dans le lointain.
Après deux heures de traversée on débarqua gaiement à Elseneur, au pied du château de Kronborg qui, dans ce poste de surveillance guerrière à l’entrée du Sund, devait, au temps du romantisme, faire surgir l’idée de quelque demeure occupée par un géant gardien , capable d’arrêter d’un mot ou d’un geste les vaisseaux qui passaient. Mais, après cette promenade en mer, l’image fantastique d’un géant des tempêtes ou d’un génie des nuits claires et douces s’effaçait devant une préoccupation plus positive. Ces milliers de personnes, malgré les tables servies pour le lunch, arriveraient-elles à se nourrir ? On n’avait pas assez compté avec l’appétit des français que les étrangers appellent des mangeurs de pain. Les corbeilles ne tardèrent pas à se vider. L’eau à son tour manqua. Mais le vin de Champagne désMtéra ceux qui ne demandaient qu’à boire à la santé de leurs voisins.
Le spectacle de cette mer et, au loin sur la rive de Suède, des maisons rouges de la ville de Helsingborg qui, par ce beau jour, prenaient des tons éclatants; le mouvement des navires glissant dans la lumière ; et, sur la plate-forme du château, l’ombre du roi-
fantôme; tout était impressions vives et changeantes, choses vues et choses évoquées.
Mais il aurait fallu à cette même place entendre quelque analyse suggestive d'un médecin pénétré de l’œuvre de Shakespeare à peu près comme l’étaient Guizot, Taine, Montégut ou Mézières. Que Charcot n’était-il venu au congrès ! Que n’était-il là, dans cette foule, attirant immédiatement l’attention par son visage glabre, étrangement accusé , au regard scrutateur et impérieux , à la physionomie tout à la fois dantesque et napoléonienne ! Il eût, en quelques mots sobres et pleins de couleur, jugé la pièce de Shakespeare, décrit, la maladie nerveuse d’Hamlet, dépeint cette volonté en détresse aux prises avec le plus terrible des devoirs, et porté la clarté sur le trouble de cette âme flottant de l’énigme douloureuse de la vie à l’angoisse que lui causait sa propre destinée.
Des médecins revinrent d’un bois voisin sans le moindre enthousiasme pour les pierres qui représentent le faux tombeau d’Hamlet. Ils avaient vainement cherché le ruisseau d’Ophélie, ils n’avaient pas aperçu le moindre rejeton du saule qui l’entendit chanter si près de la mort, les mains pleines de fleurs. Evidemment il n’y avait eu là pour Shakespeare qu’un décor donné au drame qu’il plaçait comme un point d’interrogation sur le mystère ou l’ironie de la vie humaine. Mais l’art, qui crée ou ressuscite, a fait pour jamais de ce coin de terre l’endroit où vécut et souffrit Hamlet.
Ces pensées diverses, et même les discussions qui s’élevaient, selon l’humeur des gens, flottaient comme les nuages légers audessus de la mer. Au moment où les bateaux rentraient à Copenhague, le soleil se coucha dans une gloire de lumière. Un long crépuscule gris-perle suivit, sorte d’attente, d’arrêt entre le jour qui s’achevait et la nuit qui allait venir. Le calme qui descendait sur la ville et la mer semblait s’étendre à toutes choses. Ce recueillement, Pasteur l’aimait.
Il aimait aussi, avec son goût du silence favorable aux méditations, les habitudes paisibles, infiniment discrètes des danois, non seulement dans les salons mais encore dans les rues, sur les
laces publiques , partout. Les fêtes elles-mêmes , données en ’honneur du congrès, gardaient ce caractère de politesse et de ouceur. La courtoisie allait jusqu’à l’effacement. Un soir, il y eut rande réjouissance dans le parc de Tivoli qui est pour les habitants de Copenhague comme un parc national. Tous les arbres portaient suspendus à leurs branches des ballons multicolores, semblables à d’énormes fruits de contes de fées. Çà et là, parmi les corbeilles de géraniums et les bordures de gazon s’ouvraient, s’épanouissaient des fleurs de lumière. De toutes parts étaient organisés des représentations théâtrales, des concerts, des jeux divers. Curieuse kermesse, où vingt mille personnes étaient répandues dans les allées, sans un cri, sans la moindre poussée des coudes. Devant le théâtre du célèbre Pierrot, des groupes attendaient depuis longtemps que le rideau se levât. Leur patience était éclairée d’un sourire. Dans le silence de cette nuit d’été, les congressistes revinrent par les grandes rues, le long des magasins dont aucune fermeture ne protège les vitrines. On se sentait enveloppé dans une atmosphère de sécurité. Elle s’explique d’ailleurs par la situation de ce petit pays dont la surveillance d’entrée et de sortie est extrêmement facile.
Ce peuple cahne, aux sentiments forts, intéressa Pasteur dont le séjour se prolongea au delà des séances du congrès. 11 prit un plaisir particulier à visiter le musée de Thorwaldsen. Copenhague, après avoir comblé d’honneurs son grand eirtiste vivant, lui voue, depuis sa mort, un culte extraordinaire. Non seulement les basreliefs, quelques-uns exquis et purs, comme la Nuit emportant dans ses bras deux enfants endormis, mais encore toutes les statues et jusqu’aux moindres maquettes sont conservées avec une piété nationale. L’admiration n’a pas voulu faire de choix. Et pour que rien ne manque à Thommage le plus grand que jamais patrie ait rendu à Tun de ses fils, le tombeau de Thorwaldsen, — simple pierre entourée de lierre, — est dans une cour du musée. L’artiste repose là, au milieu de ses œuvres.
Pasteur, en quittant Copenhague, se rendit à Arbois. Du
cabinet, situé au-dessus de son laboratoire qui ne se prêtait pas à l’hospitalisation de chiens enragés, il dictait les expériences qu i’ fallait poursuivre à Paris. Les pages de ses cahiers sans cesse sous les yeux, ü savait à quelle période de traitement était tel chien réfractaire, à quelle date tel chien avait été mordu. Rue d’Ulm, à côté du préparateur, M. Adrien Loir, heureux de se priver de vacances, il y avait un aide précieux, Eugène Viala. Pasteur, qui connaissait sa famille, l’avait fait venir d’Alais en 1871 pour l'employer aux menus travaux du laboratoire. Ce n’était alors qu’ui: enfant de douze ans et demi. 11 savait à peine lire et écrire. Pasteur lui fit donner et lui donna lui-même des leçons. A partir de 1873, il l’envoya, le soir, aux cours d’adultes organisés par la Société philotechnique dans la salle Gerson, non loin de l’Ecole normale. Pendant trois ans, il corrigea les devoirs de ce petit Viala qui prenait goût à l’étude. Quand il disait, au mois de février 1885, dans une communication à l’Académie des sciences : « Un jeune aide de laboratoire a pu être rapidement mis à même, par M. Roux, de pratiquer cette opération (il s’agissait de trépaner les chiens, les lapins et! les cobayes) et c’est lui qui présentement fait toutes les trépanations aux divers animaux sans qu’il arrive jamais d’accidents pour ainsi dire, » cet aide était Eugène Viala.
Les lettres que lui adressa Pasteur au cours des vacances de 1884 montrent le point exact où en étaient encore à cette époque les recherches sur la rage. Beaucoup croyaient cette étude assez avancée pour que l’on pût tenter d’appliquer à l’homme la méthode de traitement.
Le 19 septembre. Pasteur écrivait à Viala : « Dis à M. Adrien [Loir] d’ adresser la dépêche suivante en Angleterre : « Surgeon <t Symonds. Oxford. Impossible encore opérer sur l’homme. Trans- « port de virus atténué, impossible aujourd’hui. » Vois MM. Bourre! et Béraud pour avoir un chien mort de rage des rues et recom-* mence, avec le bulbe de ce chien, à trépaner un singe neuf, deux cobayes, deux lapins... Je crains que le chien de Nocard n’ait pas été rabique. Tu aurais la preuve qu’il était rabique qu’ii faudrait encore recommencer les épreuves. »
Puis, sous forme de note, il donnait les indications suivantes z i< Puisque M. Bourrel accuse qu’il y a en ce moment beaucaup de chiens enragés, tu pourras y conduire deux couples de chiens neufs. Quand il aura un bon chien enragé mordeur, il ferait mordre les chiens d’un des couples, compterait les morsures et tu traiterais l’un des deux mordus pour le rendre réfractaire (après un temps «déterminé depuis la morsure, soit un, . soit deux, soit un plus grand nombre de jours après) .
« Conserve les notes indicatrices d’expériences nouvelles.
« Ecris-moi tous les deux jours au moins. »
Pour éteindre ou tout au moins diminuer la rage, qu’y aurait-il à faire ? se demandait Pasteur. Pourrait-on arriver à vacciner les chiens ? Mais, en dehors de Paris dont la population canine s’élève à un chiffre de plus de 100,000, il y a en France 2,500,000 chiens. La vaccination exige plusieurs inoculations préventives. De combien de locaux, même en procédant par tournées régionales, ne faudrait-il pas disposer pour garder d’innombrables meutes de chiens en expérience et en observation.? Autres obstacles : les dépenses de toutes sortes que nécessiteraient le régime d’internement, la surveillance, la difficulté d’avoir un personnel exercé pour entretenir le virus, atténuer les moeUes rabiques, veiller dans les inoculations là l’asepsie la plus rigoureuse. Où prendre surtout, disait M. Nocard que Pasteur consultait un jour, les lapins pour suffire à la préparation des émulsions vaccinales? L’Austradie ellemême n’y suffirait pas. Restait la question des chiens errants, abandonnés, insoumis, rôdeurs de nuit. Leur liberté dangereuse rendrait presque illusoire le traitement des chiens qui ont un domicile régulier.
La vaccination facultative sembla un instant à Pasteur pouvoir être essayée. Propriétaires, amateurs ou vendeurs, que de gens devaient souhaiter que leurs chiens fussent réfractaires à la rage ! La chose à la rigueur pouvait se tenter à Paris , mais successivement, lentement, par catégories qui auraient en quelque sorte un caractère privilégié. Dès lors, c’était reculer très loin, rendre presque impossible l’extinction de la rage. Vaccinations en masse.
vaccinations par petites séries étaient aussi peu pratiques les unes que les autres.
La question se résumait tout entière en ceci : empêcher la rage d’éclater chez un homme mordu par un chien enragé.
Le 22 septembre, Pasteur répondait à l’Empereur du Brésil qui s’intéressait très vivement à tout ce qui se faisait^au laboratoire de la rue d’Ulm et avait demandé quand l’application du traitement à l’homme pourrait avoir lieu :
(( Sire, le baron d’Itajuba, chargé d’affaires du Brésil, m’a fait parvenir la lettre que Votre Majesté a bien voulu m’écrire à la date du 21 août dernier. L’Académie a accueilli avec des marques d’universelle sympathie le témoignage que vous avez accordé à la mémoire de notre illustre confrère, M. Dumas. Elle ne sera pas moins sensible aux paroles de regret que vous me priez de lui transmettre au sujet de la mort si prématurée de M. Wurtz.
« Votre Majesté a la bonté de me parler de mes études sur la rage. Elles sont assez avancées et je les poursuis sans interruption. Cependant j’estime qu’il me faudra encore près de deux années pour les amener à bonne fin, c’est-à-dire pour que je sois en mesure de proposer aux pouvoirs publics l’application pratique de mes résultats...
« Il faut donc arriver à la prophylaxie de la rage après morsure.
« Je n’ai rien osé tenter jusqu’ici sur l’homme, malgré ma confiance dans le résultat et malgré les occasions nombreuses qui m’ont été offertes depuis ma dernière lecture à l’Académie des sciences. Je crains trop qu’un échec ne vienne compromettre l’avenir. Je veux réunir d’abord une foule de succès sur les animaux. A cet égard, les choses marchent bieil. J’ai déjà plusieurs exemples de chiens rendus réfractaires après morsures rabiques. Je prends deux chiens, je les fais mordre par un chien enragé. Je vaccine l’un et je laisse l’autre sans traitement. Celui-ci meurt de rage ; le vacciné résiste.
« Mais alors même que j’aurais multiplié les exemples de prophylaxie de la rage chez les chiens, il me semble que la main me tremblera quand il faudra passer à l’espèce humaine.
«t C'est ici que pourrait intervenir très utilement la haute et puissante initiative d’un chef d’Etat pour le plus grand bien de l’humanité. Si j’étais Roi ou Empereur ou même Président de République, voici comment j’exercerais le droit de grâce sur les condamnés à mort. J’offrirais à l’avocat du condamné, la veille de l’exécution de ce dernier, de choisir entre la mort imminente et une expérience qui consisterait dans des inoculations préventives de la rage pour amener la constitution du sujet à être réfractaire à la rage. Moyennant ces épreuves, la vie du condamné serait sauve. Au cas où elle le serait, — et j’ai la persuasion qu’elle le serait en effet, — pour garantie vis-à-vis de la société qui a condamné le criminel, on le soumettrait à une surveillance à vie.
« Tous les condamnés accepteraient. Le condamné à mort n’appréhende que la mort.
« Ceci m’amène au choléra dont Votre Majesté a également la bonté de m’entretenir. Ni les docteurs Straus et Roux, ni le D*" Koch n’ont réussi à donner le choléra à des animaux et dès lors une grande incertitude règne au sujet du bacille auquel le D'' Koch rapporte la cause du choléra. On devrait pouvoir essayer de communiquer le choléra à des condamnés à mort en leur faisant ingérer des cultures du bacille. Dès que la maladie serait déclarée, on éprouverait des remèdes qui sont conseillés comme étant les plus efficaces en apparence.
« J’attache tant d’importance à ces mesures que si Votre Majesté partageait mes vues, malgré mon âge et mon état de santé, je me rendrais volontiers à Rio de Janeiro, pour me livrer à de telles études de prophylaxie de la rage ou de contagion du choléra et des remèdes à lui appliquer.
« Je suis, avec un profond respect, de Votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur. »
A d’autres époques, le droit de grâce pouvait s’exercer sous la forme d’une chance de vie offerte au criminel se prêtant à une expérience. C’est ainsi que Louis XVI, après avoir admiré une montgolfière qui s’élevait au-dessus de Versailles, songea à faire proposer à deux condamnés à mort d’inaugurer l’embar-
quement dans une nacelle. Mais Pilâtre de Rozier, qui souhaitait d’être le premier aéronaute, s’indigna à la pensée, disait-il, que de vils criminels eussent la gloire de s’élever les premiers dans les airs. Il plaida et gagna sa cause. Au mois de novembre 1783, il organisa dans le parc du château de la Muette une ascension qui dura vingt minutes.
En Angleterre, au xviii* siècle, avant la découverte de Jenner, on avait tenté des essais heureux d’inoculation directe de la variole. Dans des recherches historiques et médicales sur la vaccine, publiées en 1803, Husson raconte que le roi d’Angleterre, disposé à faire pratiquer l’inoculation sur les membres de sa famille, commença par faire expérimenter la méthode sur six condamnés à mort. Les condamnés furent sauvés et la famille royale se fît inoculer.
Le projet de Pasteur aurait pu inspirer à Victor Hugo, qui avait écrit le Dernier jour d'un condamné^ quelque puissant commentaire. Le sort d’un criminel utilisé pour la cause de l’humanité, au lieu de la mort sous le couperet de la guillotine devant une foule curieuse et avide de sang, comment cette idée de savant eût-elle été comprise, traduite par le poète de la pitié suprême? Mais dans le droit moderne la justice ne s’arrête pas à ces considérations. Elle frappe ou gracie; elle n"a pas le pouvoir de forger une peine non prévue par la loi ; elle n’entre pas en transaction avec un condamné.
Avant son départ d’Arbois, Pasteur se heurta à des obstacles d’un autre genre, qu’il ne prévoyait guère. Le succès des habitants de Meudon, qui étaient arrivés à leurs fins, avait donné à bon nombre d’habitants de Saint-Cloud, de ViUe-d’Avray, de Marnes, de Vaucresson, de Garches Pidée de poursuivre le même but par voie de pétitions. Pour empêcher Pasteur d’installer son chenil dans le domaine de Villeneuve-l’Etang, on rééditait les arguments déjà publiés mais qui portaient toujours. On parlait de danger public. Les femmes alléguaient de vives, de mortelles inquiétudes, surtout pour leurs enfants qui, disaient-elles, seraient perpétuellement exposés à être mordus par les chiens, qu’elles voyaient déjà, dans leurs rêves, errants et furieux.
Les pensionnaires de l’hospice Brezin, anciens ouvriers du marteau, joignaient leur forte voix à tous- cesi petits cris de frayeur. Quelques-uns de ces braves gens avaient pris peu à peu la douce habitude de regarder le parc de Villeneuve-l’Etang comme le prolongement de leur jardin d’hospice. On les voyait, coiffés de leur casquette plate, le corps flottant dans leur ample vêtement grisbleu, appuyés sur leur canne, marcher à pas ralentis dans les allées presque effacées. Repousserait-on ces invalides du travail? Parfois aussi le dimanche, des parisiens, en quête; d’un coin pour déjeuner sur l’herbe, découvraient ces paysages aimés par Corot, et s’y installaient. Troublerait-on les dimanches populaires? Toutes ces considérations avaient leur poids quand il s’agissait de couvrir de signatures les pétitions hostiles au projet de Pasteur. Décidément, répétaient les intéressés, cette étude sur la rage devenait encombrante.
Un ancien élève de Pasteur à la Faculté de Strasbourg, M. Ghristen, devenu conseiller municipal de Vaucresson, prévenait Pasteur de ce bruit de voix agitées. Il se disait prêt à éclairer les habitants de cette commune et à essayer de les prémunir contre des terreurs qui étaient chimériques chez les uns et>un peu factices chez d’autres.
Pasteur lui répondit : « ... Je serai de retour à Paris le 24 octobre. Dans la matinée du 25 et les jours suivants je serai à mon laboratoire de la rue d’Ulm, prêt à' donner aux promoteurs de ces protestations tous- les renseignements qu’ils peuvent désirer et qui, je l’espère, calmeront leurs appréhensions.
« Si mes assurances verbales ne suffisaient pas, nous prendrions jour pour» aller à Villeneuve-l’ Etang. Là, je montrerais sur place l’impossibihté d’un danger quelconque qui pourrait résulter, — pour les habitants de ces communes et les promeneurs des dimanches, — des expériences que je me propose d’instituer.
« Ce que vous pouvez dès maintenant, monsieur, dire à vos concitoyens et à ceux qui prennent si chaudement l’alarme, c’est qu’il n’y aurait pas de chiens enragés à Villeneuve-l’Etang. Il n’y aurait que des chiens réfractaires à la rage. Faute de place dans
mon laboratoire, je suis actuellement obligé de confier à différents vétérinaires ces chiens que je voudrais bien voir installer dans un vaste chenil couvert, parfaitement clôturé d’ailleurs.
a Vous avez raison, monsieur, d’appeler illusoires les dangers qu’offrirait mon voisinage, et je vous suis reconnaissant d’essayer de calmer toute cette effervescence. »
Mais Pasteur ne pouvait s’empêcher, en racontant le fait dans une lettre à son fils, d’ajouter : « Quels mois de beau temps on a perdus pour les appropriations ! Cela me retardera de près d’une année dans mes projets. »
Peu à peu, malgré les oppositions qui continuaient plus ou moins grondeuses, le calme se fit dans les esprits. Le bon sens, la mesure et aussi le sentiment des grandes choses, tout ce qui constitue le fond même du français, soit qu’il obéisse à sa vraie nature, soit qu’il y revienne après un détour, eurent le dessus.
Au mois de janvier 1885, Pasteur put aller à Villeneuve-l’Etang pour tout organiser. De la vieille écurie on fit un vaste, un immense chenil. Le sol fut bitumé. On réserva au milieu un large passage. A droite et à gauche, doubles grilles de fer. Le long du mur, soixante niches devaient s’ahgner.
Pendant la longue période ' où Pasteur étudiait les moyens d’arriver à la prophylaxie de la rage, quelqu’un qui aimait à flâner . sur les quais avait recueilli sur' ce sujet bien des documents anciens. Pasteur était parfois curieux de ces papiers jaunis. 11 était facile de dégager de ces vieux livres un résumé historique de la rage. On pouvait même en allant d’un volume à l’autre, à travers des monographies, se donner un luxe d’érudition facile, et remonter jusqu’à Homère qui fait dire à un guerrier qu’Hector invincible est un' chien enragé. Y avait-il dans Hippocrate quelques allusions à la rage ? Des commentateurs l’assuraient, mais les allusions étaient vagues. Aristote est plus explicite quand il parle de la rage des chiens, de la communication du mal à d’autres animaux mordus. 11 ajoute toutefois cette opinion singuhère que l’homme ne peut être atteint de rage.
Plus de trois cents ans passent. Il faut arriver à Dioscoride, puis à Celse qui vivait au commencement de notre ère, pour avoir une indication de la rage ignorée ou méconnue jusqu’alors. L’homme atteint de ce mal, disait Celse, est à la fois torturé par la soif et par une répulsion invincible pour l’eau. Et il conseillait la cautérisation de la plaie au fer rouge, puis d’autres caustiques et corrosifs. Mais déjà s’ajoutaient à la cautérisation des remèdes fantaisistes.
Les guérisseurs de village auraient pu revendiquer Pline l’Ancien comme un de leurs ancêtres. Le remède qu’il recommandait surtout était de manger le foie du chien enragé. Le foie eut peu de succès. Galien, qui le combattait, offrait une recette tout aussi singulière contre la rage : il faisait avaler des yeux d’écrevisses. Plus tard on préconisa surtout l’omelette aux écailles d’huîtres pilées. On spécifiait : il fallait prendre les écailles de dessous, non celles de dessus. Que d’œufs ont été battus dans tous les coins de France pour cette fameuse omelette ! Les uns , pour mieux faire les choses, ajoutaient de la poudre de pimprenelle, les autres de la poudre de racine d’églantier et de bois de chêne vermoulu; le tout administré dans du lait ou du vin blanc. L’omelette constituait le vrai plat de résistance.
Mais le pèlerinage à Saint -Hubert, en Belgique, l’emportait sur tant de remèdes étranges. Gomment grandit et se développa le crédit de ce saint, un directeur à l’Ecole des hautes études, M. Henri Gaidoz, l’a montré dans un livre intitulé : La rage et Saint-Hubert. Apôtre et missionnaire au viii® siècle, Hubert avait p£u*couru la grande forêt d’Ardenne, pays de chasse par excellence et fertile, comme toutes les forêts, en légendes inspirées par la solitude des grands bois. D’abord simple patron des chasseurs, son prestige et ses titres s’accrurent avec le temps. On le transforma en chasseur extraordinaire, on le fit duc d’Aquitaine et prince de France, on lui accorda les privilèges les plus surnaturels. On attribua à son étole miraculeuse le pouvoir de guérir le terrible mal. Et cela dure depuis plus de mille ans. Le prêtre, détachant une des parcelles de fil de cette étole, pratique à l’aide d’un canif une légère incision sur le front de la personne mordue. Il y intro-
duit ce soupçon de fîl, et recouvre aussitôt la petite blessure d’un bandeau que le mordu doit garder pendant neuf jours. Il termine par des recommandations où le corps et l’âme ont leur part.
Tel petit manuel, publié au xviT siècle et intitulé : Les remèdes charitables de Fouquet^ donne une recette contre la rage. « Pour ceux qui sont mordus ou embavés des animaux enragés comme chiens, chats, loups ou autres, en quelle partie du corps que ce soit, il est certain, écrivait Fouquet, que le bain de mer Méditerranée ou Océan est un bon remède pour ce mal, pourvu qu’on Faille prendre dans le temps, c’est-à-dire avant que le venin ait pénétré jusqu'aux parties nobles, ce qui est d’ordinaire dans l’espace de neuf jours. » Les parties nobles étaient, pour M"“® Fouquet, le cerveau, le cœur, le foie et Festomac.
Dieppe était alors une plage à la mode pour les gens menacés de rage. Il fallait du reste être sous le coup de cette terreur pour aller aux bains de mer. En dehors de la vertu médicale attribuée spécialement à ces cas de précautions immédiates contre le mal, personne ne pensait qu’il pût y avoir un intérêt hygiénique ou thérapeutique à se rendre sur une plage et à prendre des bains. Ce n’est qu’au commencement de ce siècle que des angleiis vinrent à Dieppe s’offrir une saison de bains et entraînèrent par leur exemple, d’abord sur cette plage, ensuite sur toutes celles de Normandie ou de Bretagne, tout un monde qui alla de plus en plus s’exposer à la lame, comme on disait assez prétentieusement sous la Restauration. Mais au temps de Louis XIV il fallait, pour faire un petit voyage aux bains de mer, la crainte d’être enragé.
Dans une lettre datée du 1 3 mars 1671, M“® de Sévigné adressait à sa fille cet écho de la semaine : « Il y a huit jours que M“* de Ludres, Coëtlogon et la petite de Rouvroy furent mordues d’une petite chienne, qui était à Théobon : celte petite chienne est morte enragée; de sorte que Ludres, Coëtlogon et Rouvroy sont parties ce matin pour aller à Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste ; Benserade en était au désespoir ; Théobon n’a pas voulu y aller, quoiqu’elle ail été mordillée. La
reine ne veut pas qu’elle la serve qu’on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure. »
Au XVIII® siècle, le voyage à Dieppe était toujours indiqué aux mordus. Dans une histoire de Dieppe, écrite en 1847 par Vitel, une note rappelle que, sur un théâtre de Paris, on joua en 1725 une pièce intitulée « la Rage d’amour ». L’action se passait à Dieppe. Angélique aimait Glitandre. Sous le prétexte d’avoir été mordue par un chien enragé, elle était venue à Dieppe. Le médecin, conndent de cet amour et appelé en consultation par le père d’Angélique, conseilla de terminer le traitement par un mariage.
Sous Louis XVI, le rôle des médecins avait grandi en influence non seulement individuelle mais encore sociale. Comme il fallait, dans la pensée des philosophes, que les gouvernants eussent la préoccupation constante de la félicité publique et comme le premier des biens s’appelle la santé, toutes les espérances se tournaient vers la Société royale de médecine. Lorsque le lieutenant général de police Lenoir voulut construire un hôpital hydrophobique dont le projet resta en suspens, et fonda un prix de 1,200 livres pour celui qui trouverait le meilleur traitement de la rage, ce fut la Société royale de médecine qui, dans son assemblée publique du mois de janvier 1780, fut chargée de distribuer le grand prix que l'on devait, pour employer lè langage de l’époque, a à la munificence d’un magistrat aussi éclairé que citoyen » . Les mémoires s’accumulèrent. Ils arrivaient presque aussi nombreux que les caniches, les barbets, les bouledogues et tous les mâtinés ^ qui remplissaient les rues, vivant au milieu des ordures et qui allaient, comme on les dépeignait dans un tableau de Paris, jusqu’à rouler dans les jambes des passants.
Le lauréat fut un chirurgien-major de l’hôpital général de Dijon, nommé Le Roux. Son travail est loyalement intitulé : Dissertation sur la rage. Le Roux n’avait fait aucune expérience, il n’avait assisté à aucune guérison de la rage; mais il était érudit et avisé. On avait publié à cette époque plus de trois cents volumes sur la rage; intrépide liseur, il annotait, il écartait ce qu’il jugeait inutile et erroné dans cet amas d’opinions. Il dissertait à pleins paragra-
phes sur le tétanos, les épilepsies, le venin de vipère et celui de la rage. Il ne voyait en tout qu’une irritation nerveuse locale, interne ou externe. Pour lui, la rage spontanée devait avoir une marche plus rapide que la rage communiquée, parce que « la: cause irritante est répandue sur une plus grande surface dui canal alimentaire. EUe agace les nerfs en plus grand nombre, plus sensibles, et qui communiquant plus immédiatement avec tout le système sensitif doivent le mettre en jeu plus rapidement ».
Mais pourquoi la salive devenait-elle vénéneuse et contagieiuse ? « Je crois, disait Le Roux, que c’est un effet des mouvements convulsifs et du spasme universel... Dans la première période il est probable que la salive n’a pas encore la qualité contagieuse, elle ne l’acquiert que lorsqu’elle a été travaillée par la fièvre rabique et par les mouvements convulsifs, enfin quand l’hydrophobie est complètement déclarée ; et elle devient de plus en plus viciée, ainsi que toutes les autres liqueurs, à mesure que l’animal approche de sa fin. »
Le travail de Le Roux avait un certain intérêt et une valeur documentaire. On y voyait, en effet, comment les anciens avaient voulu attaquer « le venin » par le feu appliqué sur la morsure, tandis que les modernes, préoccupés de l’existence d’un poison qui pénétrait dans la masse du sang et l’infectait, avaient « mis à contribution tous les règnes pour trouver un spécifique propre à le détruire ». Telle était l’origine de ces remèdes que Le Roux examinait. Les perpétuelles huîtres calcinées, les gouttes d’alcali volatil, les frictions mercurielles, les poudres jouaient un rôle prodigieux. Mais le mercure surtout était regardé .comme un spécifique assuré. Il n’a pas plus de vertu que les remèdes précédents et il est beaucoup plus deuigereux, disait Le Roux qui ajoutait : « Je suis bien fâché d’attaquer l’opinion des gens de la plus grande réputation, du mérite le plus distingué, mais l’intérêt de l’humanité l’exige et ce doit être la loi suprême de tout honnête homme. »
La cautérisation abandonnée, oubliée, était reprise par Le Roux; il indiquait comment on devait brûler la plaie. Dans un dernier
paragraphe où étaient prodigués les adjectifs, ces ennemis mortels des substantifs , comme les appelait Voltaire , Le Roux , avecune redondance de mots où se plaisait la langue de la fin du XVIII* siècle, écrivait, en parlant de la terreur qu’inspirait aux malades le fer rouge : ce Un fer ardent qu’il fallait plonger dans leurs blessures saignantes révoltait leur imagination et les éloignait de ce secours salutaire. Ceux qui avaient le courage de s’y soumettre n’étaient pas toujours préservés. Le chirurgien ému, intimidé par les cris, la crépitation des chairs, la fumée épaisse qui s’en exhalait, n’appuyait le feu que d'une main craintive et tremblante, et laissait le poison dans une plaie profonde et sinueuse. »
Venait alors la conclusion :
« Le beurre d’antimoine que nous lui avons substitué n’a pas cet aspect redoutable : les blessés le voient sans eflfroi. C’est une liqueur qui n’exhale ni vapeur, ni odeur ; il brûle en ne produisant qu’une douleur supportable. Le chirurgien l’étend sur une plaie superficielle, le fait pénétrer dans une plaie profonde, le porte où il veut, sur autant de surface qu’il le juge nécessaire : il poursuit avec lui tranquillement le venin, le décompose et l’anéantit jusque dans ses derniers retranchements. Peut-on désirer un spécifique plus commode et plus puissant? »
Après de longs détours, la thérapeutique se simplifiait; elle faisait justice des prétendues guérisons de la rage dues à tant de remèdes extraordinaires. Il n’était pas question, dans ce mémoire de Le Roux, d’autres préjugés plus tenaces, cruels, qui faisaient que l’on allait quelquefois jusqu’à tuer les personnes enragées ou suspectes de rage. Coups de fusil, empoisonnement, étranglement ou étouffement, on commettait par peur tous ces assassinats. Dans les Recherches sur la rage, publiées par Andry en 1780, livre rempli d’observ'ations et qui passe en revue tous les différents et inutiles remèdes, on peut lire l’histoire d’une pauvre bergère du BeIT^^ Attaquée, mordue par un loup enragé, elle fut abandonnée de tous, du chirurgien, de ses voisins et de ses proches. Abandon n’est pas le mot exact; ils « s’occupaient déjà des moyens de lui ôter la vie ». Le lieutenant général qui résidait
à Bourges put la protéger. On la coucha dans une voiture, on la cacha sous la paille. Ainsi transportée, elle arriva au dépôt des mendiants et des vagabonds. Mais l’épouvante était si grande qu’il fallut l’enfermer « par grâce » dans un des cachots destinés aux fous. Le poignet droit avait été haché par les dents du loup. U pendait. On le coupa. Esprit volatil de corne de cerf, frictions mercurielles, omelette de poudre d’écaUles d’huîtres et d’églantier; ^ tout fut essayé. Le lieutenant général, M. Beugy, «qui ne craignait pas d’aller la voir et de s’entretenir avec elle, » la fit transporter hors de la viUe dans un hôpital. La rage et la mort la prirent.
Dans certains endroits, on allait jusqu’à s’imaginer que la rage pouvait se communiquer ou par le contact seul de la salive, ou par l’haleine même des victimes. Aussi les personnes mordues avaient-elles la terreur des mesures d’agonie que l’on pouvait employer contre elles. Une jeune fille prise de rage, transportée à l’Hôtel-Dieu, le 8 mai 1780, faisait des prières pour qu’on ne l’étouffât point.
« 11 était d’usage autrefois, — lit-on dans un ouvrage de 1802, la Médecine domestique, — aussitôt que la rage était déclarée, d’abandonner les personnes enragées à leur malheureux sort, ou de les saigner des quatre membres, ou de les étouffer entre deux matelas, des lits de plume, etc. Cette conduite barbare et criminelle n’existe plus. » Et cependant il fallait, comme le remarque , M. Gaidoz dans son livre sur la rage, que les attentats de ce genre fussent encore fréquents sous le premier Ejnpire pour qu’un philosophe eût, en 1810, l’idée de demander au gouvernement d’adopter un projet de loi ainsi conçu :
« U est défendu, sous peine de mort, d’étrangler, d’étouffer, de saigner des quatre membres, ou autrement faire mourir aucun individu attaqué de rage, d’hydrophobie, ou autre maladie quelconque donnant des accès, des convulsions aux personnes, les rendant foUes, furieuses et dangereuses, de quelque manière que ce soit, sauf à l’ordre public et aux familles à prendre les précautions qu’exige la santé publique et particulière. »
En 1816, les journaux racontèrent la mort d’un malheureux
enragé étouffé entre deux matelas. « Aussi est-il du devoir des médecins, disait-on à propos de ce meurtre, de répéter que cette maladie ne peut pas se transmettre d’un homme à un de ses semblables, et qu’il n’y a, par conséquent, aucun danger à soigner ceux qui en sont atteints. » Bien que les vieux remèdes plus ou moins fantastiques fussent encore en vogue dans certaines campagnes, c’était à la cautérisation qu’on recourait le plus souvent. Quand il s’agissait de pénétrer dans des blessures profondes, on recommandait de se servir d’aiguilles bien pointues, larges, longues et de les enfoncer, même si la blessure était au visage. Tels sont les avis que l’on retrouve dans un mémoire sur l’hydrophobie paru en 1823.
Un des souvenirs d’enfance de Pasteur (l’événement remontait au mois d’octobre 1831), était l’impression de terreur répandue dans le Jura par le passage d’un loup enragé qui mordit sur sa route bêtes et gens. Pasteur avait vu cautériser au fer rouge, dans la forge située à quelques pas de la maison de son père, un habitant d’Arbois nommé Nicole. Les personnes atteintes aux mains et à la tête succombèrent à la rage, quelques-unes au milieu d’atroces souffrances. Dans les communes seules de Villers-Farlay , d’Ecleux et de Mouchard, il y eut huit victimes. Nicole avait été sauvé. Pendant des années on conserva dans toute la région l’effroi de ce loup furieux.
Malgré les reprises de conseils pour que les plaies fussent cautérisées, on persistait, — surtout en présence de ce qu’il y avait de cruel et parfois d’impossible à traiter ainsi certaines morsures faites au visage, — on persistait à rechercher un moyen préventif ou curatif de la rage. La durée d’incubation laissait espérer que l’on parviendrait à atteindre ce fluide, ce principe morbifique, léthifère, comme on disait encore. Ce virus rabique, ne pourrait-on pas, se demandaient quelques médecins, le neutraliser par Finoculation d’un autre virus ? On essaya même du venin de la vipère. Des personnes mordues par les chiens enragés étaient ainsi soumises à cet autre genre de morsure. Cruelle et inutile épreuve.
En 1852, une récompense fut promise par le gouvernement à
celui qui trouverait un remède contre la rage. Tous les cartons de l’Académie de médecine débordèrent d’envois. Du fond des provinces sortirent les recettes d’omelettes, de tisanes, les formules de poudres, les. conseils réédités de frictions mercurielles. Détail curieux et qui montre la persistance de certaines superstitions : la recette des yeux d’écrevisses reparaissait au bout de seize cents ans. La myrrhe jouait son rôle dans ce remède , la gentiane tenait lieu d’encens et le bol d’Arménie remplaçait la thériaque. C’était cependant une composition bien commode que la thériaque. Il y entrait tant de choses qu’elle se prêtait à tous les emplois. Quand Claude Bernard, à ses débuts, était garçon de pharmacie à Lyon, chaque fois qu’il y .avait un produit gâté, son patron lui disait : « Ce sera bon pour faire de la thériaque. » Telle fut, au dire de Renan, l’origine première des doutes de Claude Bernard sur l’efficacité de l’art de guérir.
Bouchardat, chargé du rapport à l’Académie de médecine sur l’ensemble de ces remèdes, les jugeait sans aucune valeur. La plupart représentaient l’enfance de. la pharmacologie. 11 concluait en disant qu’il n’y avait qu’une seule chose à essayer pour le traitement prophylactique de la rage : la cautérisation.
C’était aussi ce que , pensait Bouley, dix-huit ans plus tard, quand il publiait que le but à atteindre était la destruction la plus rapide possible des tissus touchés ou déjà imprégnés par la salive rabique. A défaut du fer chauffé à la température rouge clair ou du saupoudrement de la plaie vive par la poudre de chasse que l’on enflamme, il conseillait de recourir aux caustiques tels que l’acide nitrique, l’acide sulfurique, l’acide chlorhydrique, la pierre à cautère, le beurre d’antimoine, le sublimé corrosif, le nitrate d’argent.
En 1873, dans le célèbre Traité de pathologie interne par M. Jaccoud, c’était encore la cautérisation par le fer rougi à blanc qui était regardée comme la mesure permettant d’espérer le succès. On lisait ces recommandations à l’article Rage : La conduite à tenir à la suite .de morsures suspectes est la suivante : 1® cautériser les morsures profondément et le plus promptement possible ;
2^ i&îsser suppurer les plaies et ne rien faire pour en provoquer la cicatrisation.
Venait enfin, pour clore cette liste d’ouvrages qui offraient un intérêt rétrospectif de littérature rabique, un document administratif. C’était l’extrait d’un rapport général sur les travaux du Conseil d’hygiène publique et de salubrité du département de la Seine, de 1872 à 1877. Le secrétaire du Conseil, M. Bezançon, qui relevait les cas de morts par rage, concluait ainsi : « Il n’existe pas actuellement de préservatif contre la rage en dehors de la cautérisation profonde et immédiate des plaies virulentes. »
Des siècles et des siècles avaient passé. Dans cette poursuite de moyens préventifs ou curatifs, après avoir tout essayé on n’était pas plus avancé que deux mille ans plus tôt. Il fallait revenir aux cautérisations comme les recommandait Dioscoride.
Quant à l’origine de la rage, elle demeurait toujours inconnue ; on l’attribuait à des causes diverses. Les erreurs circulaient comme des chiens errants. On croyait encore à la spontanéité. Bouley lui -même disait dans sa conférence de 1870 : «Dans l’immense majorité des cas, cette maladie ne procède que de la contagion : sur 1,000 chiens enragés, il y en a 999 au moins qui doivent leur mal à l’inoculation d’une morsure. » Il ne repoussait donc pas absolument la spontanéité.
Cette idée si fausse de la rage spontanée, Pasteur voulait la détruire comme il voulait déraciner une autre erreur très grave, que Bouley avait vigoureusement combattue dans sa leçon, que M. Nocard ne cessait d’attaquer aussi, qu’un autre vétérinaire, M. Warnesson avait dénoncée, en 1882, dans un manuel de la rage, et qui, malgré tout, restait tenace comme tous les préjugés : c’est que le mot hydrophobie est synonyme du mot rage. Non, le chien enragé n’a pas horreur de l’eau; il n’est pas hydrophobe. Le mot est applicable à l’homme enragé, il est faux pour le chien enragé. Paul Bert aurait voulu que l’on inscrivît sur tous les bordereaux destinés au recouvrement de l’impôt des chiens : Le chiep enragé boit.
Au fond des campagnes, beaucoup de gens, qui voyaient sans cesse rapprochés les mots de rage et de Pasteur, s’imaginaient qu’il était un vétérinaire en mesure de donner des consultations. Que de lettres arrivaient à l’Ecole normale remplies de demandes! C’était souvent un véritable questionnaire. Que devaiton faire d’un chien aux allures un peu changées et inquiétantes, sans que l’on pût incriminer une morsure suspecte ? Fallait-il l’abattre immédiatement? Non, répondait Pasteur, enfermez votre chien dans une niche sûre. S’il est enragé, il mourra au bout de quelques jours et vous aurez ainsi une certitude. Souvent un propriétaire aurait bien voulu garder son chien mordu par un chien manifestement enragé : «Mon chien est si bon chien de garde! » Ou encore: «Mon chien est un si bon chien d’arrêt!» Tels étaient les arguments qui l’emportaient, pour certaines personnes, sur le sentiment d’effroyables responsabilités. « La loi est formelle, écrivait Pasteur, tout chien mordu par un chien enragé doit être immédiatement abattu. » Et il s’irritait contre les maires qui, par indifférence, faiblesse ou calcul, violaient cette loi et contribuaient ainsi à une recrudescence de la rage.
Pasteur répondait à tous. Son temps était au pillage. Le 28 mars 1885, il écrivait à son ami Jules Vercel :
« Hélas ! je ne pourrai, nous ne pourrons aller à Arbois pour les congés de Pâques. Mon installation, celle de mes chiens, devrais-je dire, est commencée à Villeneuve-l’Etang et m’occupera encore quelque temps. J’ai d’autre part mes nouvelles expériences sur la rage soumises en ce moment à la commission dont j’ai demandé, l’an dernier, la nomination pour les contrôler. Gela durera quelques mois. Je démontre cette année qu’on peut vacciner ou rendre réfractaires à la rage les chiens après qu’ils ont été mordus par des chiens enragés.
« Je n’ai pas encore osé traiter des hommes après morsure par chiens rabiques. Mais le moment n’est peut-être pas éloigné el j’ai grande envie de commencer par moi, c’est-à-dire de m’inoculer la rage pour en arrêter ensuite les effets, tant je commeiice à m’aguerrir et à être sûr de mes résultats. »
Trois jours après, une lettre plus explicite adressée à son fils, alors secrétaire de l’Ambassade de France auprès du Quirinal, donnait des renseignements qui précisent l’ordre des expériences et reflètent un mélange d’enthousiasme et de réserve :
« Les expériences devant la commission de la rage ont repris dès le 10 mars. Elles sont en cours d’exécution et déjà la commission a tenu six séances; la septième aura lieu aujourd’hui. Gomme je ne lui soumets que des résultats que je crois acquis déjà, il en résulte pour moi un surcroît de travail, parce que ces épreuves de contrôle s’ajoutent à mes propres expériences actuelles. Je continue, en effet, mes recherches, essayant d’aller en avant, de découvrir de nouveaux principes et de m’aguerrir par l’habitude et par la conviction afin de tenter les inoculations préventives sur l’homme après morsure.
« Les expériences de la commission ne peuvent avoir conduit jusqu’ici à aucune conclusion. Tu sais que, par le fait de la durée des inoculations du mal, il faut de longues semaines d’attente pour obtenir un résultat de quelque valeur. Cependant aucun incident fâcheux ne s’est produit et, si tout marche de même à l’avenir, le second rapport de la commission pourra être aussi favorable que celui de l’an dernier qui ne laissait rien à désirer.
« Je suis également satisfait des expériences nouvelles que je poursuis pour aller en avant dans cette difficile étude de la rage. L’application pratique et sur une grande échelle n’est peut-être pas éloignée. Mais que d’illusions souvent dans les recherches scientifiques et, tant que la preuve n’est pas acquise aux nouveautés entrevues, comme il faut être prudent et ne pas se confier trop tôt aux espérances ! »
Au mois de mai, tout était prêt à Villeneuve-l’Etang pour recevoir soixante chiens. Cinquante, déjà rendus réfractaires aux morsures ou aux inoculations rabiques, étaient venus successivement prendre place dans l’immenje chenil où chacun avait sa niche cellulaire et son numéro d’expérience. Ces cinquante avaient reçu sous la peau des fragments délayés de moelles de lapins morts de rage. Pasteur avait commencé par inoculer à ces
candidats réfractaires les fragments de la moelle suspendue dans un iïacon depuis quinze jours, moelle dont la virulence était éteinte , puis progressivement , en remontant de jour en jour, d leur avait inoculé la moelle très virulente, celle d’un lapin enragé mort le jour même.
Tous ces chiens , envoyés à Villeneuve - l’Etang , et qui ne devaient rentrer au laboratoire de Paris que pour être soumis de temps en temps à des épreuves de morsures ou d’inoculations intracrâniennes afin de constater quelle pouvait être la durée d’immunité contre la rage, tous ces chiens venaient de la fourrière. 11 y en avait de sournois, de féroces qui, avant de passer par le dépôt de la rue de Pontoise, avaient vécu comme des bandits, cherchant à voler tout ce qui pouvait leur tomber sous les crocs, chiens toujours aux aguets, la queue basse, le regard de travers, prêts à donner un coup de dents. Dès qu’on passait près d’eux, on entendait un grondement de haine. Puis, çà et là, des bohèmes inoffensifs au regard affectueux. Quelque agent de pohce avait dû les conduire à la fourrière comme on mène au poste des gens sans aveu. Parfois on reconnaissait un chien de famille qu’un désir d’aventure avait entraîné hors de chez lui. Tj^us, maintenant voisins de cellules, éonfondaient leurs aboiements et leurs pladntes. Ils allaient rester prisonniers des mois, des années dans ce vaste hall. Seul un chien ratier, à voix sonore, à tête forte et ronde, au poil brun, à l’œil sûr, fut libéré pour devenir le chien de garde. Quand ses camarades le virent, à travers la grande porte largement ouverte, courir, aboyer de joie, tous s’agitèrent. Les uns poussaient des hurlements de fureur, d’autres des appels de pitié. Croyant visiblement à la même délivrance, ils frémissaient impatients.
Chaque matin, quand un ancien gendarme préposé à la surveih lance du domaine, le brave Pernin, contraignait, pour les soins de la litière, les détenus à quitter pendant quelques instants leur niche et à passer dans l’espace réservé entre leur cage et la longue grille de fer qui empêchait tout visiteur d’approcher, les caractères des chiens se montraient. Il y en avait qui attendaient depuis leur réveil ce quart d’heure de liberté. Ils se précipitaient, couraient,
allaient, venaient, ne demandaient qu’à voisiner. D’autres mar*^ chaient à pas solitaires, craintifs de toute chose, n’attendant rien de bon des hommes. Certains gardaient sans doute le souvenir de la planche d’opération et, bien qu’ils n’eussent pas souffert puisqu’ils avaient été chloroformés, restaient sous l’impression de l’effroi. Pelotonnés sur eux-mêmes ils ne vouladent pas quitter leur niche. Un griffon à longs poils, dressé sur ses pattes de derrière, faisait le beau devant le passage de Pernin pour recevoir une caresse. La plupart, pour tromper leur ennui, leurs regrets des jours de foyer ou de- liberté en pleine rue, passaient leur temps à dormir, en attendant la soupe de midi, pendant que d’autres, prêts à la révolte, jetaient des bordées d’aboiements qui se répercutaient au loin dans le calme des bois.
Un ami des bêtes pouvait, dans ses rêveries de promeneur, songer au contraste des destinées entre chiens et chiens. Non loin de Villeneuve-l’Etang, à Bagatelle, se trouve un cimetière inattendu. Le philanthrope anglais, Richard Wallace, devenu propriétaire de Bagatelle au lendemain de la guerre de 1870, avait réservé, à l’extrémité d’une allée sinueuse du parc, un enclos sous les arbres pour ses chiens préférés. Grands ou petits, chiens de luxe, chiens de garde, chiens d’appartement, tous, après avoir été soignés et choyés pendant leur vie, sont là sous une pierre, tandis que les chiens du laboratoire, si utiles à l’humanité, sacrifiés à tour de rêle dans une dernière expérience, ont été emportés par l’équarrisseur.
Autour du chenil de Villeneuve -l’Etang, le long des murs, s’adossaient des cages de lapins; des cochons d’Inde étaient parqués par centaines. Les animaux étaient bien installés; Pasteur ne demandait rien de plus. C’était chose nécessaire cependant qu’il pût rester deux ou trois jours, parfois une semaine, dans les ^nexes de ce laboratoire expérimental. L’architecte des bâtiments civils parlait de mettre en état trois ou quatre pièces du petit château de Villeneuve, qui tombait en ruines comme celui de la Malmaison. La même destinée avait frappé ces deux résidences impériales. Dans les deux parcs, les traces des anciennes corbeilles
de fleurs faisaient penser au soulèvement de la terre sur de vieilles tombes. Mais à Villeneuve, la vie allait revenir. L’arbre planté par le duc de Bordeaux, les allées qui avaient vu passer la duchesse d’Angoulême toujours triste, puis l’Empereur et l’Impératrice dans les premiers temps de leur mariage, devaient être témoins d’un autre genre de villégiature historique.
Au projet de Tarchitectc, Pasteur préféra l’aménagement des communs. Il y avait dans le bâtiment central, à droite et à gauche d’un long corridor, des chambres destinées jadis aux sous-olliciers des Cent-Gardes, qui logeaient au-dessus des écuries de leurs chevaux. Une foiâ le toit réparé, les fenêtres vitrées, les planches de sapin rabotées, quoi de plus commode, disait Pasteur, que d’habiter là ?
Les réparations intérieures furent sommaires. Du papier grisbleu, du papier d’attente, couvrait à peine les murs, les poutres et les cloisons. « Ce n’est pas le confortable qui vous gêne, » disait à Pasteur un financier stupéfait qui avait passé là, un dimanche, en allant dans une ae ces villas de Marly dont les jardins descendent jusqu’à la Seine.
Le 29 mai. Pasteur écrivait à son fils : a Je croyais terminer avec la rage à la fin d’avril. Je dois remettre mes espérances à la fin de juiUet. Cependant je ne suis pas resté stationnaire. Mais dans ces difficiles études, tant que le dernier mot, la dernière preuve décisive ne sont pas acquis, on se trouve fort loin du but. . Ce que je voudrais, c’est la possibilité d’oser traiter l’homme mordu sans aucune crainte d’accident quelconque.
« Je n’ai jamais eu autant de sujets d’expériences que présentement : 60 chiens à Villeneuve-l’Etang, 40 à Rollin, 10 chez Frégis, 15 chez Bourrel, et je déplore de n’avoir pas de nouvelles niches à utiliser.
« Que dis-tu de la rue Pasteur dans la grande ville de Lille ? Peu de nouvelles m’ont fait autant de plaisir que celle-là. »
Ce que Pasteur, dans cette lettre, appelait Rollin, par abréviation, était l’ancien collège Rollin dont les \’ieux bâtiments avaient été transformés en dépendance de son laboratoire. Dans la cour aban-
donnée on avait installé de grandes cages. Poules, lapins, cochons d’Inde, il y avait là toute une ferme d’inoculations.
Pasteur poursuivait deux séries parallèles d’expériences sur ses 125 chiens disséminés. La première consistait à rendre, par des inoculations préventives, des chiens réfractaires à la rage; la seconde, à empêcher la rage d’éclater chez les chiens mordus ou inoculés. Chaque série, comme l’année précédente avait ses chiens témoins.