CHAPITRE III
M“® Pasteur sut, dès les premiers jours, non seulement admettre, mais approuver que le laboratoire passât avant tout. Elle aurait volontiers adopté l’habitude typographique des comptes rendus de l’Académie des sciences où le mot Science est toujours imprimé avec une majuscule. Gomment d’ailleurs vivre auprès de lui sans s’associer aux émotions, aux joies, aux inquiétudes, aux reprises d’espoir, à tout ce qui apparaissait selon les jours et les heures dans ce regard d’un éclat admirable, d’un éclat gris-vert, comme certaine pierre précieuse qui vient de Geylan, et où se jouent des reflets de lumière? Devant telles perspectives scientifiques entrevues, la flamme de l’enthousiasme brillait dans ce regard profond et le visage sévère s’illuminait. Projets de travaux, bonheur du foyer, rien ne lui manquait. Mais cette famille où tout était en commun depuis plus d’une année allait être atteinte par un contre-coup de la loi sur la liberté de l’enseignement.
Préparée par les uns comme un essai de transaction entre l’Eglise et l’Université, apparaissant à d’autres comme un vaste espoir de concurrence contre l’enseignement de l’Etat, la loi de 1850 faisait entrer dans le Gonseil supérieur de l’Instruction publique quatre archevêques ou évêques élus par leurs collègues. Dans chaque département était institué un conseil académique et, dans ce morcellement du pouvoir universitaire, un droit de présence et de surveillance était reconnu à l’évêque ou à son délégué. Tous ces avantages ne suffisaient pas à ceux qui s’appe-
[aient catholiques avant tout. La rupture entre Louis Veuillot d’une part, et d’autre part Falloux et Montalembert , les principaux auteurs de la loi, date de cette époque.
c( Nous entendions par liberté d’enseignement, écrivait Louis Veuillot, non pas une part quelconque faite à l’Eglise dans le monopole umversiiaifc, inâiô là destruction du monopole... Point d’alliance avec l’Université. Arrière ses livres, ses inspecteurs, ses examens, ses certificats, ses diplômes ! Tout cela, c’est la main de l’Etat mise sur la liberté des citoyens, c’est le souffle de l’incrédulité sur les jeunes générations. » Au milieu des violences qui rejetaient tout rapprochement, et des premières tentatives qui faisaient intervenir l’Eglise dans TUniversité, le gouvernement prenait ses mesures pour avoir en main tout le personnel enseignant.
Les instituteurs sentaient durement le joug des préfets. « Ces profonds politiques ne savent que destituer... Les recteurs vont être les valets des préfets,... » écrivait Pasteur, avec un mélange de colère et de tristesse, dans une lettre datée de juillet 1850. De l’école, les attaques remontaient au collège. On reprochait à TUniversité de ne s’occuper que de thèmes, de vers latins, de versions grecques, sans jamais se préoccuper de l’âme des enfants.
Romieu, qui appelait ironiquement l’Université « F Alma parens » et lançait contre elle les plus vives accusations, semblait peu préparé à un rôle de justicier. Ancien élève de l’Ecole polytechnique, devenu vaudevilliste en attendant qu’il fût nommé préfet par Louis-Philippe, il était célèbre par des fantaisies qui amusaient Paris et déconcertaient le gouvernement, à la joie du prince de Joinville qui aimait ces mystifications. Après la chute de Louis-PhL lippe, Romieu changea de personnage. 11 avait passé pour ne rie.., prendre au sérieux, il s’avisa de tout peindre au tragique. S’improvisant prophète de malheur, il rédigeait non la confession mais la proclamation d’un enfant du siècle. 11 disait que « la gangrène rongeait les âmes de huit ans ». Croyance, respect, tout, selon lui, était détruit. 11 jetait l’anathème contre Pinstruction sans éducation, et qualifiait les instituteurs « d’apôtres obscurs » chargés de « prêcher les doctrines de révolte ». Cette violence avait une
part de rhétorique, mais la rhétorique n'amoindrit pas la violence : elle l’attise. Tout pamphlétaire finit par être prisonnier de ses phrases.
Quand Romieu apparut à Strasbourg comme un envoyé extraor*dinaire, chargé par le gouvernement d’une enquête générale, il trouva que M. Laurent ne répondait pas à l’idée que certain parti se faisait d’un fonctionnaire. Avoir au plus haut degré le souci de la justice; se défier de tous ceux qui font grand étalage de leurs vertus et de leurs principes nés d’hier ; ne prendre jamais, sans une enquête minutieuse, une décision qui engage la carrière d’un subordonné; ne pas transformer en acte à jamais condamnable une faute passagère ; se refuser à toute mesure immédiate et violente : c’était être suspect. « L’action du recteur, écrivait Romieu dans un rapport officiel, est peu ou point sensible. Il faut le remplacer par un homme sûr. »
Le ministre de l’Instruction publique, M. de Parieu, dut s’incliner devant la volonté formelle du ministre de l’Intérieur qui s’appuyait sur des arguments aussi péremptoires. M. Laurent fut nommé recteur à Ghâteauroux. C’était une déchéance; il refusa. Il quitta Strasbourg et, sans phrases, sans éclats, il rentra dans la vie privée : il avait cinquante-cinq ans.
La politique, par un de ces coups qui lui sont habituels, brisait cette intimité de famille au moment même où elle s’annonçait plus complète encore. La dernière fille de M. Laurent allait être fiancée à un ancien élève de l’Ecole normale, professeur à l’Ecole de pharmacie de Strasbourg, M. Loir, qui devait être plus tard doyen très aimé de la Faculté des sciences de Lyon. Il préparait alors, aidé des conseils de Pasteur, sa thèse de docteur ès sciences. M. Loir annonçait quelques résultats nouveaux sur l’existence simultanée de l’hémiédrie cristalline et de la propriété rotatoire. « Je suis heureux, écrivait M. Loir, d’avoir apporté de nouveaux faits à l’appui de la loi que M. Pasteur a énoncée. »
« Que n’es-tu professeur de physique ou de chimie ! écrivait Pasteur à Ghappuis, nous travaillerions ensemble et dans dix ans nous aurions bouleversé la chimie. Il y a des merveilles sous la
cristallisation et par elle la constitution intime des corps sera un jour dévoilée. Si tu viens à Strasbourg, tu seras chimiste malgré toi. Je ne te parlerai que cristaux. »
Les vacances étaient pour Pasteur une période impatiemment attendue : il pouvait travailler davantage, collationner le résultat de ses recherches et en rédiger un extrait pour l’Académie des sciences. Le 2 octobre, son ami recevait ces mots : « J’ai présenté lundi dernier mon travail de cette année à l’Institut. J’en ai lu un long extrait, puis j’ai fait une exposition de vive voix relative à des détails cristallographiques. , Cette exposition , qui m’avait été demandée après ma lecture et qui n’est point dans les habitudes de l’Académie, faite avec l’entrain que j’ai chaque fois que je parle de toutes ces choses, a été suivie avec la plus grande attention. Heureusement pour moi les membres les plus influents de l’Académie assistaient à la séance. M. Dumas, presque en face de moi et que je regardais plus particulièrement, m’a indiqué, par un signe de tête approbatif, qu’il comprenait et qu’il était vivement intéressé. Invité à aller chez lui le lendemain, il m’a fait compliment. Il m’a dit, entre autres choses, que je prouvais que, quand en France on voulait faire de la cristallographie, on en sait faire, et que, si je persévérais, comme il en avait l’assurance, je ferais école. M. Biot, qui est pour moi d’une bienveillance que je ne puis dire, est venu après ma lecture me trouver et m’a dit : « C’est aussi bien que ça puisse être. » Il fera le 14 octobre son rapport sur mon travail. Il prétend que j’exploite une Californie. Ne t’exalte pas la valeur de mon travail de cette année ; c’est une suite honorable des précédents. »
Dans son rapport, remis au 28 octobre, Biot était plus enthousiaste. Il vantait les résultats si nombreux et si imprévus présentés depuis deux ans par Pasteur, a II éclaire tout ce qu’il touche, » disait-il un jour.
Etre loué par Biot était une de ces faveurs qui comptaient double. On connaissait mieux ses boutades. Dans un comité secret de l’Académie des sciences, au mois de janvier 1851, l’Académie était appelée à donner son avis sur le mérite de deux candidats à
une chaire du Collège de France : Balard , professeur à la Faculté des sciences, maître de conférences à l’Ecole normale, et le chimiste Laurent, qui avait dû, pour vivre, accepter une place d’essayeur à la monnaie. Biot, de son pas traînant, arrive à la séance. « Le titre de membre de l’Institut, dit-il, est la plus haute récompense comme le plus grand honneur qu"un savant français puisse recevoir. Mais cela ne constitue pas un privilège d’inactivité dont on n’ait plus qu’à se prévaloir pour tout obtenir... Or, depuis bien des années M. Balard est en possession de deux grands laboratoires où il aurait pu exécuter tous les travaux que son zèle lui aurait suggérés, tandis que presque tous ceux de M. Laurent ont été effectués par ses seuls efforts personnels au prix des plus rudes sacrifices. Mettre M. Balard au Collège de France, ce n’est rien ajouter aux instruments d’études qu’il a depuis longtemps dans les mains; mais c’est ôter à M. Laurent les moyens de travail qui lui manquent et que nous avons l’occasion de lui fournir. La section de chimie et ensuite l’Académie peuvent facilement juger de quel côté se trouvent ici la justice scientifique et l’intérêt des progrès futurs. »
Et, afin que nul n’en ignorât, il fit autographier ce petit discours. Pasteur en reçut un exemplaire. Dans cet incident qui devint l’affaire du Collège de France, Biot fut battu. « M. Biot a fait tout ce qu’il est possible de faire pour que M. Laurent réussît. 11 est bien peiné du résultat définitif, écrivait Pasteur à Ghappuis. Mais vraiment, — ajoutait l’homme jeune plus indulgent que le vieillard et partagé entre des vœux pour Laurent et la crainte du chagrin qui aurait frappé Balard, — M. Balard n’aurait pas mérité tant de malheur. Songe à la déconsidération qu’aurait jetée sur lui un deuxième vote favorable à M. Laurent, surtout de la part de l’Institut dont il est membre. » A la fin de cette campagne, Biot, dans un accès de misanthropie qui n’épargnait que Pasteur, et sachant que Pasteur s’était exprimé avec effusion sur leurs rapports mutuels, lui écrivait : « Je suis touché du témoignage que vous rendez à ma vive et sincère affection pour vous, et je vous en remercie. Mais en me conservant votre attachement, comme je
vous consene le mien, laissez-m’en jouir désormais dans le secrei de mon cœur et du vôtre. Le monde est jaloux d’une amitié, même désintéressée ; et mon affection pour vous me fait souhaiter que tout le monde se fasse honneur de vous favoriser, plutôt qu’on ne sache que vous m’aimez et que je vous aime. Adieu ; persévérez dans vos bons sentiments, comme dans la belle carrière de travail où vous êtes et soyez heureux. Votre ami. »
Le rapprochement de ces deux passages n’éclaire-t-il pas cette physionomie de Biot qui déconcertait Sainte-Beuve ? « Les nuances morales de Biot, écrivait ce critique, ses sympathies et ses antipathies, la clef secrète de cette nature si complexe, si pleine de curiosités et d’aptitudes et d’envies et de préventions, de plis et de replis de toutes sortes, qui nous les rendra ?» A défaut d’autres documents, ils seraient rendus par l’histoire de ses rapports avec Pasteur. Depuis le jour où Pasteur instituait sa première expérience décisive sous le regard d’abord soupçonneux, puis admiratil, puis ému de Biot, jusqu’à la période de confiance et d’amitié absolues, on voit progressivement s’élever l’image de ce vrai savant, d’une rare indépendance, bienveillant aux hommes de travail, impitoyable à qui ne se consacrait pas à la recherche pure et voulait faire d’une découverte une occasion de richesse ou de fortune politique. Il aimait à la fois les sciences et les lettres et, à mesure que l’âge, s’appesantissant sur lui, courbait sa grande taille, au lieu de s’enfermer dans ses propres souvenirs et dans la contemplation de son
œuvre , il aérait son esprit , heureux de s’instruire chaque jour davantage et de deviner l’avenir d’un Pasteur. La lecture de ses lettres, d’une écriture fine et consciencieuse, fait connaître ce caractère qui n’était pas « si complexe ».
Aux vacances de 1851, Pasteur, venu à Paris pour apporter à Biot le résultat de nouvelles recherches sur les acides aspartique et malique, avait désiré que son père vînt le rejoindre pour effacer l’impression du triste voyage fait en 1838. Biot et sa femme reçurent ce père et ce fils comme ils recevaient un très petit nombre d’amis. Touché de cet accueil, le père de Pasteur, à son retour dans le Jura, adressa à Biot une lettre pleine de recon-
naissance et se permit en même temps d’envoyer la seule chos»quil lui fût possible d’offrir, un panier des fruits de son jardin.
« Monsieur, lui répondit Biot, nous sommes très sensibles, ma Femme et moi, à tout ce que vous voulez bien noms dire d’obligeant, dans la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser. L’accueil que nous vous avons fait a été de notre part aussi cordial que sincère. Car nous ne pouvions pas, je vous assure, voir sans un profond intérêt, un si bon et honorable père, réuni à notre modeste table, avec un fils, si bon lui-même et si distingué. Je n’ai jamais su l’occasion de témoigner à cet excellent jeune homme d’autres sentiments que ceux d’une estime fondée sur son mérite, et d’une affection inspirée par son caractère. C’est le plus grand plaisir que je puisse éprouver dans mon grand âge, que de voir des jeunes gens de talent, actifs et laborieux, qui cherchent à s’avancer dans la carrière des sciences, par des travaux réels, solides, longtemps suivis, et non par de misérables intrigues. Voilà ce qui m’a attaché à votre fils, et l’amitié qu’il a pour moi se joint à tous ses titres, pour accroître celle que je lui porte. Nous sommes donc quittes 1 un envers l’autre, dépens compensés.
« Quant à la bonté que vous avez de vouloir me faire goûter des fruits de votre jardin, je vous en suis très reconnaissant, et je l’accepte de grand cœur, tout aussi cordialement que vous me l’adressez. »
D’autres produits étaient entre les mains de Biot. Pasteur lui avait confié une caisse de nouveaux cristaux. Partir de la configuration externe des cristaux pour pénétrer la constitution individuelle de leurs groupes moléculaires, et, après s’être servi de ce premier indice pour diriger des investigations, recourir avec une rare clairvoyance aux ressources de la chimie et de l’optique : voilà ce que Biot ne cessait d’admirer. La sagacité du jeune expérimentateur avait fait de ce qui n’était qu’un caractère cristallographique un élément de recherche chimique.
Intéressé également par les conséquences générales de ces études si délicates et si précises, M. de Senarmont avait voulu examiner à son tour les cristaux. Nul plus que lui n’approuva les
termes du vieux savant qui terminait ainsi son rapport de 1851 : « Si M. Pasteur persiste dans la voie qu’il s’est ouverte, on peut lui prédire que ce qu’il a déjà trouvé n’est que le commencement de ce qu’il y trouvera. » Et, ravi de voir la place que Pasteur se faisait à Strasbourg, l’extension inattendue de la cristallographie, ce sujet d’étude à peine abordé jusqu’alors, Biot lui écrivait : <( J’ai lu avec beaucoup d’intérêt la thèse de votre beaufrère M. Loir, Elle est très bien conçue et très bien rédigée. 11 y établit clairement grand nombre de faits curieux. M. de Senarmont l’a lue aussi avec très grand plaisir et je vous prie de transmettre à votre beau-frère nos compliments communs. » Mêlant, comme il se plaisait à le faire, les détails de famille aux idées scientifiques, Biot ajoutait : « Nous avons parfaitement apprécié votre père. Nous avons apprécié la droiture de son jugement, sa raison calme, ferme, simple et son attachement éclairé pour vous. » « Mon plan d’études est tracé pour l’année qui va s’ouvrir, écrivait Pasteur à Chappuis à la fin de décembre, j’espère le voir s’agrandir prochainement de la manière la plus heureuse... Je crois déjà t’avoir dit que je touchais à des mystères et que le voile qui les couvre va diminuant de plus en plus. Aussi les nuits me paraissent trop longues. Cependant je ne me plains pas. Je prépare mes leçons facilement et j’ai cinq jours pleins à consacrer par semaine au laboratoire. Je suis souvent grondé par M“® Pasleur que je console en lui disant que je la mène à la postérité. » Il pressentait déjà la grandeur de son œuvre; toutefois il n’osait en parler, il gardait son secret, sauf avec la confidente devenue sa collaboratrice, toujours prête à lui servir de secrétaire, veillant sur cette santé si précieuse qui ne se ménageait pas, compagne admirable à qui l’on pourrait appliquer la définition romaine soda rei humanæ atque dicinæ.
Jamais la vie ne prodigua plus d’affection à un homme. Tout lui souriait alors : deux enfants au foyer, une extrême sécurité dans le travail, point d’ennemis, la douceur d’être approuvé, conseillé pnr des maîtres qui lui inspiraient un sentiment de vénération. « A mon âge, lui écrivait Biot, on ne vit plus que par l’intérêt que
l’on prend à ceux qu’on aime. Vous êtes du petit nombre de ceux qui peuvent fournir cet aliment à mon esprit. » Et, faisant allusion à quatre rapports approuvés tour à tour par Balard, Dumas, Régnault, Ghevreul, Senarmont et Thénard : « J’ai été fort heureux, lui écrivait-il dans cette même lettre du 22 décembre 1851, de voir que, dans ces annonces successives d’idées si nouvelles qui allaient toujours en s’étendant, vous n’ayez rien dit, et nous ne vous ayons rien fait dire qui fût aujourd’hui à démentir ou à reprendre en aucun point. J’ai toujours entre les mains les feuilles de votre dernier mémoire qui sont relatives à l’étude optique de l’acide malique. Je ne vous les ai pas encore envoyées parce que je voudrais en extraire quelques résultats que je ferai entrer à votre compte dans un mémoire que je rédige. »
Ce n’était plus seulement Biot et Senarmont qui constataient l’importance grandissante des travaux de Pasteur. Au commem cernent de l’année 1852, le physicien Régnault eut l’idée de faire nommer Pasteur correspondant de l’Institut . Pasteur n’avait pas trente ans. Une place était libre dans la section de physique générale. Pourquoi ne pas la lui offrir? disait Régnault avec sa bienveillance habituelle. Biot branla la tête avec mécontentement : « C’est à la section de chimie qu’il doit appartenir, » répondait-il. Et, avec la sincérité qui est le courage de l’affection : « Vos travaux, écrivait-il à Pasteur, marquent votre place en chimie plutôt qu’en physique, puisque, en chimie, vous êtes aux [)remiers rangs des inventeurs, tandis qu’en physique vous avez plutôt appliqué des procédés déjà connus, que vous n’en avez inventé de nouveaux. N’écoutez pas les conseils des personnes ^ui, sans connaître le terrain, vous porteraient à désirer, ou même à obtenir hâtivement une distinction qui serait au-dessus de vos titres réels et reconnus... Vous pouvez d’ailleurs voir par vousrnême combien, depuis quatre ans, vos travaux vous ont élevé ' dans l’opinion de tout le monde. Et cette place que vous vous êtes faite dans l’estime générale a l’avantage de n’être pas soumise au caprice d’un scrutin. Adieu, mon cher ami, écrivez-moi
quand vous en aurez le temps, et sachez bien que l’intérêt que je porte à ceux qui travaillent, est à peu près la seule chose qui me fasse encore désirer de vivre. Votre ami. »
Pasteur accepta avec reconnaissance ces sages avis. 11 alla plus loin. Dans un excès de modestie, il écrivit à Dumas qu’il ne poserait pas sa candidature même si une place de correspondant était libre dans la section de chimie. « Croyez -vous donc, lui répondit Dumas, avec une vivacité qui n’était pas dans son caractère d’ordinaire si calme et souvent solennel, croyezvous donc que nous soyons insensibles à la gloire que vos travaux répandent sur la chimie française et sur l’Ecole d’où vous sortez ? Le jour même de mon entrée au ministère, je demandais la croix pour vous. J’aurais eu à vous la donner de ma main une satisfaction que vous n’imaginez pas. D’où est venu le retard et l’obstacle, je l’ignore. Mais ce que je sais, c’est que vous me faites bondir quand vous me parlez dans votre lettre de la nécessité de laisser la place libre en chimie à ceux que vous citez, un ou deux exceptés... Quelle opinion avez-vous donc de notre jugement .î* Quand il y aura une place vacante vous serez présenté, soutenu et nommé... 11 s’agit de la justice et du grand intérêt de la science; nous saurons le faire prévaloir... Le moment venu, on trouvera bien moyen de faire ce que veulent les intérêts de la science dont vous êtes l’un des plus fermes appuis et l’une des plus glorieuses espérances. Tout à vous de cœur. »
« Mon cher papa, écrivait Pasteur en envoyant à son père la copie de cette lettre, j’espère que tu seras fier de la lettre de M. Dumas. Elle m’a beaucoup surpris. Je ne croyais pas que mes travaux méritassent d’aussi beaux témoignages d’estime, malgré l’importance que je leur reconnais très bien. »
Ainsi se mêlaient en Pasteur le sentiment très net de sa rare puissance d’esprit et une extrême ingénuité de cœur. A une force inouïe de pensée, force qui chez tant d’hommes supérieurs provoque et parfois excusf Vorgueil et l’égoïsme, il associait, lui, de très nobles délicatesses.
Régnault eut un second projet : accepter la direction de la
Manufacture de Sèvres et céder à Pasteur sa chaire de l’Ecole polytechnique. Mieux vaudrait pour Pasteur, disaient d’autres, une place de maître de conférences à l’Ecole normale. Le bruit de ces pourparlers arrivait jusqu’à Strasbourg. Mais les combinaisons de Pasteur n’avaient trait alors qu’à la manière dont il pourrait modifier les formes cristallines de certaines substances optiquement actives qui n’accusaient pas au premier abord l’hémiédrie caractéristique, et à la possibilité, en variant la nature des dissolvants, de provoquer les facettes révélatrices. Biot, préoccupé de le laisser tout entier à ces recherches ingénieuses, l’engageait à rester à Strasbourg, dans des termes qui ont la vigueur des conseils d’autrefois : « Quant aux accidents qui proviennent, ou qui dépendent du caprice des hommes, ayez encore pendant quelque temps le courage de les dédaigner. Ne vous en troublez point, et poursuivez infatigablement votre grande carrière. La récompense est au bout, d’autant plus certaine et moins cont^table, qu’elle aura été méritée par des titres plus éclatants. Le temps n’est pas loin, où ceux qui peuvent vous servir avec efficacité, trouveront pour euxmêmes, autant d’honneur à le faire, que d’embarras et de honte à ne le faire pas. »
Lorsque Pasteur vint, au mois d’août, à Paris, faire ce qu’il aurait pu appeler son pèlerinage annuel, Biot lui réserva la plus agréable des surprisés. Mitscherlich était venu remercier l’Académie qui l’avait nommé associé étranger. Un autre cristallographe allemand, , G. Rose, l’accompagnait. Tous deux exprimèrent le désir de voir Pasteur. Il était descendu à un hôtel de la rue de Tournon. Biot, en venant faire sa promenade invariable au jardin du Luxembourg, lui laissa cet ordre de convocation : « Je vous prie d’être chez moi demain à huit heures du matin avec vos produits s’il est possible. M. Mitscherlich et M. Rose s’y rendront à neuf heures pour les voir. » L’entrevue fut cordiale et elle fut longue. Dans une lettre à son père — qui avait fini par avoir quelques clartés de ces cristaux et de leurs formes, tant le don de lumière qu’avait Pasteur se répandait dans ses explications, — se trouvent ces lignes : « Je suis resté dimanche dernier pendant deux heures et demie avec
— vo¬
eux au Collège de France à leur montrer mes cristaux. Ils ont été fort heureux et m’ont parlé avec beaucoup d’éloges de mes travaux. Mardi j’ai dîné avec eux chezM. Thénard et tu seras heureux d’apprendre les noms des invités : MM. Mitscherlich, Rose, Dumas, Chevreul, Régnault, Pelouze, Peligot, G. Prévost, Bussy. Tu vois que j'étais un peu déplacé, car tous ces messieurs sont de l’Académie... Mais ce que j’ai retiré de plus utile et de plus agréable de la rencontre de ces messieurs, c’est l’annonce du fait important, à savoir qu’il y a un fabricant d’Allemagne qui obtient de nouveau de l’acide racémique. J’ai aussitôt conçu le projet d’aller le voir, lui
et ses produits, et d’étudier à fond l’origine de ce singulier corps. »
Au temps où les romans scientifiques étaient à la mode, on aurait pu écrire un chapitre sur Pasteur à la recherche de cet acide. Pour comprendre dans une certaine mesure l’émoi de Pasteur, en apprenant qu’un fabricant de Saxe possédait cet acide mystérieux, il faut se rappeler que l’acide racémique, produit pour la première fois à Thann, chez Kestner, en 1820, par suite d’un hasard passager dans la fabrication de l’acide tartrique, avait brusquement cessé d’apparaître, malgré les tentatives faites pour l’obtenir de nouveau. Quelle en était donc l’origine ?
Mitscherhch pensait que les tartres employés par ce fabricant de Saxe venaient de Trieste. « J’irai jusqu’à Trieste, disait Pasteur, j’irai jusqu’au bout du monde. Il faut que je découvre la source de l’acide racémique, que je suive les tartres jusqu’à leur origine. » Cet acide existait-il dans les tartres bruts, tels que Kestner les recevait en 1820 de Naples, de Sicile et d’Oporto? C’était d’autant plus probable que, du jour où Kestner avait employé des tartres demi-raffinés, il n’avait plus retrouvé cet acide racémique. Devaiton en conclure qu’il restait accumulé dans les eaux-mères ?
Avec une fièvre, une impétuosité que rien ne pouvait retenir ni calmer, Pasteur pria Dumas et Biot de lui faire obtenir une mission du ministère ou de l’Académie. Il fut même sur le point, pour abréger les lenteurs administratives, de s’adresser directement au Président de la République. « C'est une question, disait-il, que la
France doit tenir à honneur de voir résolue le plus tôt possible par un de ses enfants. » Biot essayait de mettre un frein à cet excès d’impatience. « Il n’est pas nécessaire pour cela, disait-il avec sa bonhomie narquoise, d’émouvoir le gouvernement. L’Académie, après un exposé des motifs, accorderait bien deux ou trois mille francs pour ces frais d’expériences relatifs à la recherche de Tacidc racémique. » Mais lorsque Mitscherlich remit à Pasteur une lettre de recommandation pour ce fabricant de Saxe, appelé Fikentscher, et demeurant près de Leipsick, Pasteur n’y tint plus et, sans vouloir rien attendre, rien entendre, il partit dans la première quinzaine de septembre 1852. Ses impressions de voyage furent d’une nature toute particulière. On peut les résumer par bon nombre de passages pris çà et là dans une sorte de journal, adressé à M“® Pasteur pour qu’elle partageât les émotions de cette poursuite. Le 12 septembre, il raconte ainsi son entrée en campagne :
« Je ne m’arrête pas à Leipsick et je me rends à Zwichau et de là chez M. Fikentscher. Je le quitte à la tombée de la nuit et ce matin de très bonne heure je retourne chez lui où j"ai passé toute la journée d’aujourd’hui dimanche. M. Fikentscher est un homme très instruit et il m’a fait voir toute sa fabrique avec les plus grands détails sans avoir le moindre secret pour moi... Sa fabrique est très prospère. Elle embrasse un groupe de maisons qui de loin et sur la hauteur où elles sont placées paraissent former presque un petit village. Autour, vingt hectares de terrain bien cultivé. Tout ceE ' est le produit de quelques années de travail. Quant à la grand,) question, voici quelques renseignements que provisoirement tv garderas dans ton for intérieur. M. Fikentscher a obtenu pour la première fois de l’acide racémique il y a vingt-deux ans environ. Et à cette époque il en a préparé une assez grande quantité. Depuis lors il ne s’en forma plus qu’une très petite partie dans sa fabrication et il ne prend pas soin de le recueillir. Quand il en obtenait le plus, ses t£u*tres venaient de Trieste. Ces renseignements sè rapprochent, mais diffèrent en quelques points de ceux que m’avait donnés M. Mitscherlich. Quoi qu’il en soit, voici mon plan d’études :
« N’ayant pas de laboratoire à Zwichau, je viens de revenir à
Leipsick avec deux espèces de tartres, ceux que M. Fikentscher emploie actuellement et qui viennent les uns d’Autriche, les autres d’Italie. M. Fikentscher m’a assuré que je serais ici parfaitement reçu de divers professeurs qui, m’a-t-il dit, vous connaissent très bien. Dès demain matin lundi, je vais me rendre à l’Université et m’établir dans quelque laboratoire. Je pense qu’en moins de cinq à six jours j’aurai terminé l’examen de ces tartres. Puis je partirai pour Vienne où je m’arrêterai deux ou trois jours et où j’étudierai rapidement les tartres de Hongrie... Enfin je me rendrai à Trieste où je trouverai des tartres de divers pays, notamment ceux du Levant et ceux du pays même de Trieste.
« Tout en arrivant ici chez M. Fikentscher j’ai malheureusement reconnu une circonstance très fâcheuse. C’est que les tartres qu’il emploie ont déjà subi une première opération dans les pays d’où ils sont exportés, et cette opération est telle qu’évidemment elle enlève et elle perd la plus grande partie de l’acide racémique. Au moins je le pense. Il faut donc que j’aille sur les lieux mêmes. Si j’avais assez d’argent, j’irais en Italie. Mais cela m’est impossible. Ce sera pour l’an prochain. Je le poursuivrai dix ans s’il le faut. Mais il ne les faudra pas et je compte bien déjà dans ma première lettre pouvoir te dire que j’ai de bons résultats. Je suis presque assuré par exemple de trouver un moyen prompt d’essayer les tartres au point de vue de l’acide racémique. C’est là une affaire capitale pour mon travail. J’ai besoin d’aller vite dans l’examen de toutes ces espèces de tartres. Ce sera ma première étude... M. Fikentscher ne veut rien accepter pour les siens [ses produits]. D’ailleurs je lui ai donné des conseils et une belle partie de mon enthousiasme. Il veut préparer pour le commerce l’acide tartrique gauche et je lui ai fourni toutes les indications cristallographiques nécessaires. Je ne doute pas qu’il réussisse.
M Leipsick^ mercredi 15 septembre 1852. Ma chère Marie, je ne veux pas attendre les résultats de mes recherches avant de t’écrire de nouveau. Je n’ai cependant rien à t’apprendre car je n’ai pas quitté le laboratoire depuis trois jours et je ne connais de Leipsick que la rue qui conduit de l’hôtel de Bavière à l’Univer-
sité. Je rentre à la nuit ; je dîne et je me couche. J’ai eu seulement dans le cabinet de M. Erdmann la visite du professeur Hankel, professeur de physique de l’université de Leipsick, qui a traduit tous mes mémoires dans un journal allemand rédigé par M. Erdmann. Il a fait aussi des études sur les cristaux hémiédriques et j’ai eu beaucoup de plaisir à causer avec lui. Je dois voir aussi tout prochainement le professeur de minéralogie, M. Naumann.
« Demain seulement j’aurai un premier résultat touchant l’acide /acémique. Je compte rester encore pendant dix jours environ à Leipsick. C’est plus que je ne t’ai dit. La raison est dans une circonstance assez heureuse. M. Fikentscher a eu la bonté de m’adresser et d’écrire à une maison de commerce de Leipsick, et j’ai appris hier de son chef que très probablement elle pourra me procurer demain des tartres tout à fait bruts et de la même origine que ceux de M. Fikentscher. La même personne m’a donné des renseignements sur une fabrique de Venise, et elle me remettra pour une maison de cette ville une lettre d’introduction — aussi pour Trieste. De cette manière le voyage que je me proposais de faire à Venise, ne sera pas simplement un voyage -d’agrément... J’écrirai à M. Biot dès que j’aurai quelques résultats importants. La journée a été bonne, et, dans deux ou trois jours, tu recevras sans doute une lettre satisfaisante... »
« Leipsick^ 18 septembre 185^. Ma chère Marie, la question qui m’a amené ici est entourée de bien grandes difficultés... Je n’ai bien étudié jusqu’ici qu’un tartre venant de Naples et déjà une fois raffiné. Il renferme l’acide racémique ; mais en quantité tellement minime que l’on ne peut en accuser la présence qu’à l’aide des procédés les plus délicats. C’est seulement dans une fabrication très en grand que l’on pourrait le préparer en certaine quantité. Mais il faut dire que la première opération que l’on a fait subir à ce tartre a dû le priver presque complètement d’acide racémique. Heureusement M. Fikentscher est un homme très éclairé, qui a très bien compris l’importance de cet acide et il est disposé à suivre exactement les indications que je lui donnerai pour obtenir ce sin-
giilier corps en quantité telle qu’il puisse facilement être de nouveau livré au commerce. Déjà j’entrevois bien l’histoire de ce produit. M. Kestner aura eu en 1820 à sa disposition des tartres de Naples, ce qu’il a publié en effet, et il aura opéré sur le tartre brut. Voilà tout le secret...
« Ce que je viens de te dire, à savoir que la presque totalité de l’acide est perdue par le fabricant lors de la première opération que l’on fait subir au tartre, est- ce une chose bien certaine ? Je le crois. Mais il faut le prouver. Or il y a à Trieste et à Venise deux raffineries de tartre dont j’ai les adresses. J’aurai aussi des lettres d’introduction. Là j’examinerai (si je trouve un laboratoire) les résidus de la fabrication et je m’enquerrai de savoir d’une manière précise d’où viennent les tartres de ces deux villes. Enfin je m’en procurerai quelques kilogrammes de chaque espèce que j’étudierai en France avec soin... »
« Freiherg, le septembre i852... Arrivé le 21 au soir à Dresde, j’ai dû attendre au lendemain à 11 heures pour faire viser mon passeport, ce qui m’obligeait à partir seulement le soir à 7 heures pour Freiberg. J’ai profité de cette journée passée à Dresde pour visiter cette capitale de la Saxe et je puis t’assurer que j’y ai vu des choses admirables : un musée de toute beauté renfermant des tableaux des premiers maîtres de toutes les écoles. J’ai passé quatre grandes heures dans ces galeries, m’amusant à noter sur mon livret les tableaux qui me faisaient le plus de plaisir. Ceux qui attiraient mon attention avaient une croix, puis j’en donnais deux, trois en suivant le diapason de mon enthousiasme. Je suis même allé jusqu’à quatre.
« J’ai visité également ce qu’ils appellent la salle de la voûte verte, collection unique au monde d’objets d’art, de bijoux, de pierres précieuses... puis des églises, des promenades, des ponts admirables sur l’Elbe...
« Je pars donc pour Freiberg à 7 heures... Mon amour pour les cristaux me porte d’abord chez le savant professeur de minéralogie Breithaupt, qui me reçoit comme on ne ferait pas en France. Après une courte conversation , il passe dans une chambrî
voisine, revient en habit noir portant trois petites décorations à la boutonnière, et il me dit qu’il va d’abord me présenter au baron de Beust surintendant des usines afin d’obtenir une permission pour visiter celles-ci... Puis il me fait faire une promenade, sans cesser de causer cristaux...
P. -S. — Dis bien à M. Biot la manière dont j’ai été reçu. Cela lui fera grand plaisir. »
« Vienne, ^7 septembre 1852. — Hier matin lundi, je me suis mis en marche pour faire visite à diverses personnes. Malheureusement j’apprends que M. Schrotter, professeur, est à Wiesbaden à un congrès scientifique ainsi que M. Seybel, fabricant d’acide tartrique. M. Miller, négociant, pour qui j’avais une lettre de recommandation, a la complaisance de demander pour moi au chargé d’affaires de M. Seybel la permission de visiter la fabrique de ce dernier même en son absence. On refuse sous prétexte qu’on n’y est pas autorisé. Mais je ne me tiens pas pour battu. Je demande les adresses des divers professeurs de Vienne et je tombe heureusement sur un nom très connu dans la science, M. Redtenbacher qui a été pour moi d’une complaisance au delà de toute expression. Dès six heures ce matin il était à l’hôtel et nous partions à 7 heures par le chemin de fer pour nous rendre à la fabrique Seybel, située à une petite distance 'de Vienne. Nous sommes reçus par le chimiste de la fabrique qui ne fait aucune difficulté de nous introduire dans le sanctuaire, et après bien des questions nous finissons . par être convaincus que l’on a vu l’hiver dernier le fameux acide racémique, etc...
« Je passe bien des renseignements pleins d’intérêt, car ici on opère depuis quelques années avec le tartre brut. Je sors de là très heureux.
« 11 y a à Vienne une autre fabrique d’acide tartrique. Nous nous y rendons. Je répète ici par l’intermédiaire de M. Redtenbacher le chapelet de mes questions. Ils n’ont rien vu. Je demande à voir leurs produits et je rencontre un tonneau de cristaux d’acide tartrique à la surface desquels je crois apercevoir la fameuse substance. Un premier essai fait avec de méchants verres tout malpropres à la
fabrique même confirme les doutes. Nous les voyons changés en certitude quelques instants après au laboratoire deM. Redtenbacher. Nous dînons en famille... puis nous retournons à la fabrique où nous finissons par apprendre, chose vraiment miraculeuse, qu’aujourd’hui même ils sont embarrassés pour résoudre une question dans la fabrication, et, presque certainement le produit qui les gêne, quoiqu’en très petite quantité, et qu’ils prennent pour du sulfate de potasse n’est autre chose que l’acide racémique. Je voudrais pouvoir te dire encore plus en détail toutes les péripéties de cette journée.
« Je devais quitter Vienne ce soir, mais comme bien tu penses je reste jusqu’à ce que j’aie éclairci cette question. Déjà se trouvent au laboratoire trois espèces de produits de la fabrique. Demain soir ou après-demain au plus tard je saurai à quoi m’en tenir. . .
« Tu te rappelles ce que je te disais et ce que je disais à M. Dumas que presque certainement la première opération que l’on a l’habitude dans certaines fabriques de faire subir au tartre lui fait perdre tout son acide racémique ou presque tout. Eh bien ! dans les deux fabriques de Vienne depuis deux ans seulement on opère sur le tartre brut, et c’est depuis deux ans seulement que l’on a vu ici le prétendu sulfate de potasse et là le prétendu sulfate de magnésie. Car chez M. Seybel ils avaient pris pour du sulfate de magnésie les petits cristaux d’acide racémique.
« En résumé voici où j’en suis et t’épargnant bien des détails :
« 1° Le tartre de Naples renferme de l’acide racémique ;
« 2° Le tartre d’Autriche (environs de Vienne) renferme de l’acide racémique ;
« 3° Le tartre de Hongrie, de Croatie et de Carniole renferme de l’acide racémique ;
« 4° Le tartre de Naples en renferme notablement plus que ces derniers, car il donne même après un raffinage de l’acide racémique, et ceux d’Autriche et de Hongrie n’en donnent qu’autant qu’ils sont employés bruts.
« Je regarde maintenant comme très probable que je retrouverai l'acide racémique dans les tartres de France, mais en très petite
quantité, et si on ne l’y aperçoit pas c’est qu’on ignore ou qu’on apprécie mal toutes les circonstances de la fabrication tartrique ou bien que l’on n’emploie pas telle ou telle petite précaution qui le fait paraître ou le conserve.
<( Tu vois, ma chère Marie, de quelle utilité était mon voyage... »
« Vienne^ SO septembre 185^. — • Je ne vais pas à Trieste. Je repars ce soir pour Prague. »
« Prague y octobre. — Voici bien une autre nouvelle. J’arrive à Prague, je m’établis hôtel d’Angleterre, je déjeune et je vais chez M. Rochleder professeur de chimie afin qu’il me serve d’introducteur auprès du fabricant. Je vais chez le chimiste de la fabrique, M. le D'' Rassmann pour qui j’avais une lettre de M. Redtenbacher, son ancien maître. Cette lettre contenait toutes les questions que j’ai l’habitude de faire aux fabricants d’acide tartrique.
<( A peine M. le D*" Rassmann prend-il le temps de lire cette lettre.
Il voit de quoi il s’agit et il me dit : « J’obtiens depuis longtemps
« l’acide racémique. La Société de pharmacie de Paris a proposé
« un prix pour celui qui le fabriquerait. C’est un produit de la fabri-
cc cation. Je l’obtiens à l’aide de l’acide tartrique. » Alors je pris
affectueusement la main du chimiste et je lui fis répéter ce qu’il
venait de me dire. Puis j’ajoutai : Vous avez fait une des plus «
grandes découvertes qu’il soit possible de faire en chimie. Peut-être n’en sentez- vous pas comme moi toute l’importance. Mais permettezmoi de vous dire que d’après mes idées je regarde cette découverte comme impossible. Je ne vous demande pas votre secret. Je vais en attendre la publication avec la plus grande impatience. Ainsi c’est bien vrai : vous prenez un kilo d’acide tartrique pur et avec lui vous faites de l’acide racémique.
— Oui, me dit-il, mais c’est encore... et comme il avait de la peine à s’exprimer j’ajoutai : c’est encore entouré de grandes difficultés.
— Oui Monsieur.
« ... Grand Dieu ! Quelle découverte s’il avait fait ce qu’il di t ! Mais non. C’est impossible. II y a un abîme à franchir et la chimie est trop jeune encore. >»
Deuxième lettre^ même date. — « M. Rassmann est dans l’erreur... Il n’a jamais obtenu de l’acide racémique avec de l’acide tartrique pur. Il fait ce que fait M. Fikentscher, et ce que font les fabricants de Vienne avec de petites différences qui confirment l’opinion générale que j’ai émise il y a peu de jours dans ma lettre à M. Dumas. »
Cette lettre, ainsi qu’une autre adressée à Biot, indiquait que l’acide racémique se formait en quantités plus ou moins grandes dans les eaux-mères qui provenaient de la purification des tartres ■ bruts.
((Je puis donc enfin, écrivait-il de Leipsick à Pasteur, me diriger du côté de la France. J’en ai besoin. Je suis très fatigué. »
Dans un compte rendu publié par le journal la Vérité sur ce voyage plein de péripéties, se trouvait cette phrase qui amusa tout le monde et Pasteur le premier : (c Jamais trésor, jamais beauté adorée ne fut poursuivie à travers plus de chemins et avec plus d’ardeur. » Mais le héros d’aventure scientifique n’était pas satisfait. Qu’il eût pressenti, par l’examen de formes cristallines, la corrélation entre l’hémiédrie non superposable et le pouvoir rotatoire , c’était dans sa pensée une prévision heureuse ; qu’il eût ensuite réussi à dédoubler l’acide racémique, inactif sur la lumière polarisée, en deux acides droit et gauche doués de pouvoirs rotatoires égaux mais contraires, c’était une découverte qui méritait bien le qualificatif de mémorable donné par les bons juges en ces matières ; qu’il eût indiqué enfin la source de l’acide racémique dans les eaux-mères, c’était encore une remarque précieuse que Kestner, spécialement intéressé par cette question, confirma dans une lettre à l’Académie des sciences, à la fin de décembre 1852, en expédiant trois grands flacons d’acide racémique dont l’un, entre parenthèses, étant de verre trop mince, se brisa entre les mains de Biot; mais restait un progrès de plus à accomplir, progrès capital et qui semblait presque irréahsable. Ne pourrait-on arriver à produire Facide racémique à l’aide de l’acide tartrique ?
Pasteur lui-même, ainsi qu’il l’avait dit à l’optimiste Rassmann, ne jugeait pas possible cette transformation. Mais ^ force de pa-
iience ingénieuse, d’essais, de tentatives de toutes sortes, il croit toucher au but. Il écrit à son père : a Je ne songe qu’à une chose, à l’espérance d’une brillante découverte qui ne me paraît pas éloignée de moi. Mais le résultat que j’attends est tellement extraordinaire que je n’ose y croire. » Il fait part à Biot et à Senarmont de la même espérance. Tous les deux semblent douter. , K Je vous engage, lui écrit Senarmont, à ne parler que quand vous pourrez dire : J’obtiens artificiellement l’acide racémique avec de l’acide tartrique dont j’ai moi-même vérifié la pureté ; l’acide artificiel se sépare, comme l’acide naturel, en équivalents égaux d’acide tartrique droit et gauche et ces acides ont la forme, les propriétés optiques, toutes les propriétés chimiques de ceux qu’on retire de l’acide racémique naturel. Ne croyez pas que je cherche à vous faire de mauvaises chicanes. Les scrupules que j’ai pour vous, je les aurais pour moi ; quand on touche à un fait pareil, il faut être trois fois sûr. »
Mais, avec Biot, Senarmont était moins réservé : il croyait la chose faite; il le disait à Biot qui, prudent, craintif, voulant prémunir encore Pasteur, lui écrivait le 27 mai 1853 à propos de Senarmont :
« L’affection que lui ont inspirée vos travaux, votre persévérance, et votre caractère moral, lui ferait souhaiter pour vous des prodiges, peut-être infaisables. Mon amitié pour vous est moins prompte dans ses espérances, et plus dure dans ses admissions. Jouissez toutefois pleinement de la sienne, et soyez sans réserve avec lui, comme vous l’êtes avec moi. Vous pouvez le faire en toute sécurité, car je ne connais pas de caractère plus solide que le sien. Je lui ai dit et répété pl^sieurs fois combien je suis heureux de l’affection qu’il vous porte. Car vous trouverez en lui au moins un homme, qui vous aimera, et vous comprendra, quand je ne serai plus. Adieu, vous voilà suffisamment sermonné, pour aujourd’hui, et il faut être comme moi dans sa 80® année, pour faire de si longues homélies. Heureusement vous êtes habitué aux miennes et vous ne vous formalisez pas. »
Enfin, le l®' juin, voici la lettre qui annonce le fait capital :
K Mon cher papa, je viens de transmettre la dépêche télégraphique suivante : « Monsieur Biot, Collège de France, Paris. Je trans-
« forme l’acide tartrique en acide racémique. Communiquez, je a vous prie, à MM. Dumas, Senarmont. »
a Voilà donc ce fameux acide racémique (que j’ai été chercher jusqu’à Vienne) préparé artificiellement à l’aide de l’acide tartrique. J’ai cru longtemps cette transformation impossible. Cette décou- . verte a des conséquences incalculables. »
« Je vous félicite, répond Biot le 2 juin. Votre découverte est maintenant complète. M. de Senarmont sera aussi ravi que moi. Reportez à M“® Pasteur la moitié des félicitations que je vous adresse. Elle doit être aussi contente que vous. »
C’est en maintenant pendant plusieurs heures à une température élevée le tartrate de cinchonine que Pasteur était arrivé à transformer l’acide tartrique en acide racémique. Sans entrer dans des détails techniques (faciles d’ailleurs à retrouver dans un rapport à la Société de pharmacie de Paris, au sujet du prix qu’elle décerna, en 1853, à Pasteur pour la production artificielle de l’acide racémique), il faut ajouter qu’il avait aussi produit l’acide tartrique neutre, c’est-à-dire inactif sur la lumière polarisée, qui prenait naissance aux dépens de Tacide racémique déjà formé. La chimie avait dès lors quatre acides tartriques : l’acide droit, l’acide gauche, la combinaison du droit et du gauche ou le racémique et l’acide inactif.
Les comptes rendus de l’Académie des sciences renferment en outre l’exposé de découvertes occasionnelles, de recherches de tous genres faisant cortège à cette histoire de l’acide racémique. C’est ainsi que l’acide aspartique avait été pour lui l’occasion d’un brusque voyage de Strasbourg à Vendôme. Au sujet de cet acide, un chimiste nommé Dessaignes — qui, tout en étant receveur municipal de la ville, se livrait, avec une rare persévérance et par amour de la science, à des recherches sur la constitution de diverses substances organiques, — avait annoncé un fait que Pasteur voulait contrôler et dont il vérifia l’inexactitude. Une séance de l’Académie des sciences avait été presque entièrement consacrée, le 3 janvier de cette même année 1853, au nom et à l’œuvre grandi Swsan te de Pasteur.
A la suite de ces travaux, Pasteur revint à Arbois portant à la boutonnière le ruban de chevalier. Tout en Payant obtenu d une autre façon que son père, il Pavait aussi bien gagné. Joseph Pasteur qui, dans sa modestie, aurait volontiers modifié le vers de Racine, et dit :
Et moi père inconnu d’un si glorieux fils,
écrivit à Biot avec effusion. Le vieux savant avait sa part, en effet, dans cet acte de justice. Biot répondit par une lettre qui achève de le peindre et de montrer l’idée haute et indépendante qu’il se faisait de la carrière scientifique : « Monsieur, votre bon cœur fait ma part plus grande qu’elle n’est. Les belles découvertes faites par votre digne et excellent fils, son dévouement à la science, sa persévérance infatigable dans le travail, le soin consciencieux avec lequel il remplit les devoirs de sa place, tout cela le mettait dans une position telle qu’il n’était pas besoin qu’on sollicitât pour lui ce qu’il avait depuis longtemps mérité. Mais on pouvait très hardiment représenter que l’on ferait à l’institution même un véritable tort, si l’on tardait davantage à Py comprendre. C’est ce que j’ai fait, et j’ai été fort heureux de voir que l’on eût enfin réparé un trop long oubli. Je le souhaitais d’autant plus que je savais combien votre affection vous faisait désirer qu’on lui rendît cette justice. Permettez-moi toutefois d’ajouter, pour rassurer tout à fait votre tendresse, que, dans notre profession, notre distinction véritable ne dépend heureusement que de nous, et nullement de la laveur ou de l’indifférence d"un ministre. Dans la position où votre dis s’est placé, sa réputation grandira par ses travaux, sans qu’il ait besoin d’autre appui; et Pestime qu’ils lui ont déjà méritée, qu’ils lui mériteront tous les jours davantage, lui sera décernée, sans contradiction comme sans appel, par le grand jury des savants de tous les pays du monde, tribunal toujours juste, duquel seul nous relevons. Permettez que je joigne à mes félicitations, l’expression des sentiments d’estime et d’affection cordiale que vous m’avez inspirés. »
Revenu à Strasbourg. Pasteur alla demeurer rue des Couples,
dans une maison qui, écrivait-il, lui convenait mieux que toutes les autres. Elle était rapprochée de l’Académie, c’est-à-dire d’un laboratoire, première condition de bonheur; elle avait de plus une ^our et un jardin où ses enfants pouvaient jouer pendant qu’il travaillait. Plein de projets d’expériences, il était dans une période d’enchantement où, selon un de ses mots, « l’esprit d’invention » lui suggérait chaque jour quelque nouveau travail.
Le voisinage de l’Allemagne, qui, dans ce temps-là, aurait pu être comparée à une ruche d’abeilles laborieuses, était pour la Faculté de Strasbourg, si française, un stimulant de rivalité fertile.
Mais les moyens matériels manquaient. Aussi quand Pasteur reçut le prix de 1,500 francs décerné par la Société de pharmacie, consacra-t-il la moitié de ce prix à l’achat d’instruments que le laboratoire de Strasbourg était trop pauvre pour acquérir. Les ressources que l’Etat mettait alors à sa disposition, pour faire face à toutes les exigences d’un cours de chimie, se résumaient en une somme de 1,200 francs sous la rubrique : frais de cours. Encore Pasteur devait-il prélever sur cette somme le salaire de son garçon de laboratoire. Mieux outillé, grâce à son prix, il se remit à ses études sur les cristaux.
Prenant un cristal octaédrique, il le brisait sur une de ses parties, puis plaçait ce cristal dans son eau-mère. Alors, en même temps que le cristal s’agrandissait dans tous les sens par un dépôt de particules cristallines, un travail très actif avait lieu sur la partie mutilée. Au bout de quelques heures, le cristal était revenu à sa forme primitive. La cicatrisation et la réparation des plaies pouvaient, disait Pasteur, être comparées à ce phénomène physique. Claude Bernard, frappé plus tard de ces expériences de Pasteur et les rappelant avec éloges, disait à son tour : « Ces phénomènes de reconstitution, de réintégration cristalline se rapprochent complètement de ceux que présentent les êtres vivants lorsqu’on leur fait une plaie plus ou moins profonde. Dans le cristal comme dans l’animal, disait-il, la partie endommagée se cicatrise, reprend peu à peu sa forme primitive et, dans les deux cas, le travail de reformation des tissus est en cet endroit bien plus actif que dans
— sales conditions évolutives ordinaires. » Ainsi, ces deux grands esprits voyaient toutes les affinités qui se cachaient sous des faits en apparence bien éloignés.
D’autres rapprochements plus inattendus encore emportaient Pasteur vers les plus hautes spéculations. Ah ! cette dissymétrie moléculaire ! avec quel enthousiasme il en parlait ! Il la voyait partout dans l’Univers. De ces études de dissymétrie devait naître vingt ans plus tard une science nouvelle, conséquence directe de ses travaux : la stéréochimie ou chimie dans l’espace. Voyant encore dans la dissymétrie moléculaire l’influence d’une grande cause cosmique :
« L’Univers, disait-il un jour, est un ensemble dissymétrique. Je suis porté à croire que la vie, telle qu’elle se manifeste à nous, doit être fonction de la dissymétrie de l’Univers ou des conséquences qu’elle entraîne. L’Univers est dissymétrique; car on placerait devant une glace l’ensemble des corps qui composent le système solaire, se mouvant de leurs mouvements propres, que l’on aurait dans la glace une image non superposable à la réalité. Le mouvement même de la lumière solaire est dissymétrique. Jamais un rayon lumineux ne frappe en ligne droite et au repos la feuille où la vie végétale crée la matière organique. Le magnétisme terrestre, l’opposition qui existe entre les pôles boréal et austral dans un aimant, celle que nous offrent les deux électricités positive et négative ne sont que des résultantes d’actions et de mouvements dissymétriques. »
« La vie , disait-il encore , est dominée par des actions dissymétriques. Je pressens même que toutes les espèces vivantes sont primordialement, dans leur structure, dans leurs formes extérieures, des fonctions de la dissymétrie cosmique. »
Et une barrière lui apparaissait entre les produits minéraux ou artificiels et les produits formés sous l’influence de la vie. Mais il ne la jugeait pas infranchissable et il avait soin de dire : « C’est une distinction de fait et non de principe absolu. » Puisque la nature élabore les principes immédiats de la vie au moyen de forces dissymétriques, il souhaitait que le chimiste imitât la nature et que.
rompant avec des méthodes fondées sur l’emploi exclusif de forces symétriques, il fit agir des forces dissymétriques dans la production des phénomènes chimiques. Lui-même, après avoir employé de puissants aimants pour tenter d’introduire dans la forme des cristaux une manifestation de dissymétrie, avait fait construire un mécanisme d’horlogerie qui devait tenir une plante en mouvement de rotation continuelle dans un sens, puis dans un autre. 11 allait encore essayer de faire vivre une plante, dès sa germination, sous l’influence des rayons solaires renversés à l’aide d’un miroir conduit par un héliostat. Mais Biot lui écrivit : « Je voudrais pouvoir vous détourner des tentatives que vous avez eu l’idée de faire sur l’influence du magnétisme dans la végétation. M. de Senarmont et moi nous sommes du même sentiment à cet égard. D’abord vous allez dépenser une forte partie de votre argent, si ce n’est la totalité, pour acheter des appareils dont l’usage ne vous est pas familier et dont le succès sera très problématique. Secondement, cela vous fera quitter la voie si féconde de recherches expérimentales que vous avez suivie jusqu’à présent avec tant de succès et où vous avez tant à faire, pour courir du certain à l’incertain. »
« Louis se préoccupe toujours un peu trop de ses expériences, écrivait M"“® Pasteur à son beau-père. Vous savez que celles qu’il entreprend cette année doivent nous donner, si elles réussissent, un Newton ou un Galilée. »
Le succès ne vint pas. « Mes éludes marchent assez mal, écrivait à son tour Pasteur le 30 décembre. J’ai presque la crainte d’échouer dans tous mes essais de cette année et de n’avoir pas à marquer ma place par un travail important à la fin de l’année prochaine. Espérons encore. Aussi, il faut être un peu fou pour entreprendre ce que j’ai entrepris. »
Pendant qu’il se débattait dans ces vastes projets, une expérience, qui pour d’autres n’eût été qu’une curiosité de laboratoire, l’intéressa passionnément. Rappelant un jour comment ses premières recherches l’avaient conduit à l’étude des ferments : « Si je mets, disait-il, un des sels de l’acide racémique, le paratartrate ou racémate d’ammoniaque, par exemple, dans les conditions ordinaires
de ia fermentation, l’acide tartrique droit fermente seul, l’autre reste dans la liqueur. Je dirai même en passant que c’est le meilleur moyen de préparer l’acide tartrique gauche. Pourquoi l’acide tartrique droit entre-t-il seul en putréfaction ? Parce que les ferments de cette fermentation se nourrissent plus facilement des molécules droites que des r^olécules gauches, n
(( J’ai fait plus encore, disait-il beaucoup plus tard, dans une dernière conférence à la Société chimique de Paris, j’ai fait vivre de petites graines de 'pénicillium glaucum, — de cette moisissure que l’on trouve partout, — à la surface de cendres et d’acide paratartrique, et j’ai vu l’acide tartrique gauche apparaître... >.•
Ce qui lui parut saisissant dans ces deux expériences, ce fut de voir ia dissymétrie moléculaire propre aux matières organiques intervenant, à titre de modificateur des affinités chimiques, dans un phénomène de l’ordre physiologique.
Par une rencontre intéressante à signaler, c’est au moment même où ses études allaient le rapprocher des fermentations qu’il fut appelé dans un pays où l’industrie régionale devait être Le plus fort des stimulants pour ses nouvelles recherches.