‹ La vie de PasteurChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

Au mois de septembre 1854, il fut nommé professeur et doyen de la nouvelle Faculté des sciences de Lille. « Je n’ai pas besoin, Monsieur, — lui écrivait le ministre de l’Instruction publique, M. Fortoul, dans une lettre où des sentiments particuliers se mêlaient à la solennité administrative, — de vous rappeler toute l’importance qui s’attache au succès de cette nouvelle Faculté des sciences placée dans une ville qui est le centre le plus riche de l’activité industrielle dans le nord de la France. Vous en donner la direction, c’est montrer assez toute la confiance que j’ai mise en vous. Vous réaliserez, j’en suis convaincu, les espérances que j’ai fondées sur votre zèle. »

Construite aux frais de la ville, la Faculté était située rue des Fleurs. Dans le discours d’inauguration qu’il prononça le 7 décembre 1854 d’une voix vibrante, le jeune doyen exprima son enthousiasme pour le décret impérial du 22 août qui apportait deux innovations heureuses dans les Facultés des sciences : les élèves, moyennant une faible somme annuelle, pouvaient venir dans i9s laboratoires répéter les principales expériences faites dans les cours , et un nouveau diplôme était créé. Après deux années d’études théoriques et pratiques, les jeunes gens qui voulaient entrer dans une carrière industrielle pouvaient obtenir ce diplôme spécial et être choisis comme contremaîtres ou chefs d’atelier. Avec la joie qu’il éprouvait de pouvoir faire œuvre utile dans ce pays de fabrication d’alcool et d’attirer à la nouvelle Faculté de nombreux auditeurs : « Où trouverez- vous dans vos familles,

disait-il pour exciter les esprits les plus indolents, où trouverezvous un jeune homme dont la curiosité et Tintérêt ne seront pas aussitôt éveiUés lorsque vous mettrez entre ses mains une pomme de terre, qu’avec elle il fera du sucre, avec ce sucre de l’alcool, avec cet alcool de l’éther et du vinaigre? Quel est celui qui ne sera pas heureux d’apprendre le soir à sa famiUe qu’il vient de faire marcher un télégraphe électrique ?

« Et, Messieurs, soyez-en convaincus, de pareilles études s’oublient peu ou ne s’oublient jamais. C’est à peu près comme si, pour apprendre la géographie d’un pays, on y faisait voyager l’élève. Cette géographie, la mémoire la conserve parce que l’on a vu et touché les heux. De même vos fils n’oublieront pas ce qu’il y a dans l’air que nous respirons quand ils l’auront analysé, qu’entre leurs mains et sous leurs yeux se seront réalisées les propriétés admirables des éléments qui le composent. »

Puis, après le désir bien constaté d’être directement utile à ces fds d’industriels et de mettre à leur service son laboratoire, il revendiquait éloquemment les droits de la théorie dans l’enseignement :

a Sans la théorie, disait-il, la pratique n’est que la routine donnée par l’habitude. La théorie seule peut faire surgir et développer l’esprit d’invention. C’est à vous surtout qu’il appartiendra de ne point partager l’opinion de ces esprits étroits qui dédaignent tout ce qui dans les sciences n’a pas une application immédiate. Vous connaissez le mot charmant de Franklin. 11 assistait à la première démonstration d’une découverte purement scientifique. Et l’on demande autour de lui : Mais à quoi cela sert-il ? Franklin répond : « A quoi sert l’enfant qui vient de naître ? » Oui, Messieurs, à quoi sert l’enfant qui vient de naître ? Et pourtant à cet âge de la plus tendre enfance, il y avait en vous déjà les germes inconnus des talents qui vous distinguent. Dans vos fils à la mamelle, dans ces petits êtres qu’un souffle ferait tomber, il y a des magistrats, des savants, des héros aussi vaillants que ceux qui à cette heure se couvrent de gloire sous les murs de Sébastopol. De même. Messieurs, la découverte théorique n’a pour elle que le mérite de l’existence. Elle éveille l’espoir et c’est tout. Mais laissez-la

cultiver, laissez -la grandir et vous verrez ce qu’elle deviendra.

Savez-vous à quelle époque il vit le jour pour la première fois, ce télégraphe électrique, l’une des plus merveilleuses applications des sciences modernes ? C’était dans cette mémorable année 1822. Œrsted, physicien danois, tenait en mains un fil de cuivre réuni par ses extrémités aux deux pôles d’une pile de Volta. Sur sa table se trouvait une aiguille aimantée, placée sur son pivot, et il vit tout à coup (par hasard, direz- vous peut-être, mais souvenezvous que, dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés), il vit tout à coup l’aiguille se mouvoir et prendre une position très différente de celle que lui assigne le magnétisme terrestre. Un fil traversé par un courant électrique fait dévier de sa position une aiguille aimantée. Voilà, Messieurs, la naissance du télégraphe actuel. Combien plus, à cette époque, en voyant une aiguille se mouvoir, l’interlocuteur de Franklin n’eûtil pas dit : a Mais à quoi cela sert-il? » Et cependant la découverte n’avait que vingt ans d’existence quand elle donna cette application , presque surnaturelle dans ses effets , du télégraphe électrique. »

Le petit amphithéâtre où se faisaient ses leçons de chimie fut bientôt célèbre dans le monde des étudiants. Les défauts que Pasteur se reprochait quand il professait pour la première fois à Dijon, et plus tard à Strasbourg, avaient disparu. Exposition parfaite, lien de la pensée, propriété des mots, il était sûr de lui. Peu d’expériences, mais des expériences décisives. Il s’efforçait de mettre en évidence tout ce qu’elles provoquaient d’observations et de rapprochements. L’élève qui sortait charmé du cours ne se doutait pas de la peine que représentait chacune de ces leçons en apparence aisées. Quand Pasteur avait consciencieusement préparé toutes ses notes, il les résumait en un sommaire. Revenu dans son appartement, au-dessus du laboratoire, il classait soigneusement son résumé de cours dans un dossier et le reliait aux autres. Ainsi reste l’esquisse de tout ce travail. Mais la vie, le mouvement, le regard, le geste démonstratif, la parole grave, d’un accent si péné» trant, qui peindra cela ?

Au bout de quelques mois, le ministre écrivait au recteur, M. Guillemin, combien il était heureux du succès de cette Faculté des sciences de Lille « qui doit déjà au mérite de renseignement tout à la fois brillant et solide de cet habile professeur de rivaliser avec les Facultés les plus florissantes ». Le ministre éprouvait le besoin d’ajouter un conseil officiel : « Que M. Pasteur se tienne cependant toujours en garde contre l’entraînement de son amour pour la science et qu’il ne perde pas de vue que l’enseignement des Facultés, tout en se maintenant à la hauteur des théories scientifiques, doit néanmoins, pour produire des résultats utiles et étendre son heureuse influence, s’approprier les plus nombreuses applications aux besoins réels du pays auquel il s’adresse. »

Un an après l’inauguration de la nouvelle Faculté, Pasteur écrivait à Chappuis : « Nos cours sont toujours très suivis. J’ai à mes leçons qui réunissent le plus de monde de 250 à 300 personnes et nous avons 21 élèves inscrits pour les manipulations et conférences. Je crois que, cette année, comme l’année dernière, Lille tient le premier rang pour l’application de cette innovation. Car j’ai appris qu’à Lyon, il n’y avait que 8 inscriptions. » L’emporter sur Lyon était un véritable succès. « Le zèle de tous fait plaisir à voir, écrivait Pasteur à son ami, au commencement de janvier 1856. 11 va même jusqu’à ce point que quatre professeurs prennent la peine de remettre leurs lèçons . manuscrites et rédigées de leurs mains à un imprimeur qui les fait autographier. Celui-ci a déjà 120 souscripteurs pour le cours de mécanique appliquée et fait tirer à 400 exemplaires. Notre local heureusement est terminé. 11 est très beau et très vaste, mais il deviendra bientôt insuffisant par les progrès de l’enseignement pratique... Pour nous, nous sommes très bien installés au premier et j’ai enfin, ce que j’ai toujours envié, un laboratoire où je puis aller à toute heure, au rez-de-chaussée de mon appartement; et quelquefois, pendant que je dors, souvent même ces jours-ci, le gaz brûle toute la nuit et les opérations continuent leur cours. C’est ainsi que je cherche à retrouver un peu le temps que je dois

consacrer à la direction de tous les travaux aujourd’hui assez multiples dans nos Facultés. Ajoute à tout cela que je suis membre de deux sociétés très actives et que j’ai été chargé, sur la proposition du conseil général, de la vérification des engrais pour le département du Nord, travail assez considérable dans ce riche pays agricole, mais que j’ai accepté avec empressement, afin de populariser et agrandir l’influence de notre Faculté naissante.

« Ne crains pas que tout cela me détourne de mes études qui me sont si chères. Je ne les abandonnerai pas et j’espère que ce qui est déjà fait marchera sans mon aide, avec le temps, qui grandit tout ce qui est fécond.

« Travaillons tous ; il n’y a que cela qui amuse. C’est le mot de M. Biot, et on peut bien s’en rapporter à lui sur ce sujet. Tu sais la part qu’il vient de prendre encore à l’Académie des sciences dans une grande discussion, où il a été magnifique de présence d’esprit, de haute raison et de jeunesse avec ses quatre-vingt-quatre ans. »

Dans une étude sur Pasteur homme de science, la manière dont il comprenait les fonctions de doyen serait un détail secondaire : il n’en est pas de même ici. La peinture de ce qu’il était dans toutes les circonstances et tous les devoirs de la vie, c’est le sujet meme de ce livre. Il faut que le plus possible de lui soit évoqué. En dehors des obligations professionnelles, la complaisance qu’il mettait à quitter son laboratoire, quelque dur que fût le sacrifice, témoigne qu’il y avait dans ce doyen un dévouement toujours en partance. C’est ainsi qu’il conduisit ses élèves dans des fonderies et des fabriques, à Aniche, à Denain, à Gorbhem, à Valenciennes et à Saint-Omer. Au mois de juillet 18S6, il organisa pour ces mêmes élèves une caravane scolaire en Belgique. Il leur fit visiter des usines, des hauts fourneaux, des ateliers de métallurgie, questionnant partout avec son insatiable curiosité, heureux de provoquer chez ces grands garçons le désir d’apprendre davantage. Tous revenaient de ces courses avec plus d’entrain au travail ; quelquesuns avec le feu sacré que souhaitait Pasteur.

La phrase de son discours de Lille ; « dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés, » lui

fut particulièrement applicable. Dans l’été de 18S6, un industriel de Lille, M. Bigo, dont Fusine était située rue d’Esquermes, avait éprouvé, comme beaucoup d’autres cette année-là, de grands mécomptes dans la fabrication de Falcool de betteraves. 11 vint demander conseil au jeune doyen. La perspective de rendre service, de communiquer le résultat de ses remarques aux nombreux auditeurs qui se pressaient dans l’étroit amphithéâtre de la Faculté, d’observer minutieusement les phénomènes de fermentation qui le préoccupaient à un si haut degré, fit accepter à Pasteur ces demandes d’expériences. Presque chaque jour il faisait des stations prolongées à l’usine de la rue d’Esquermes. De retour au laboratoire, — où il n’avait alors à sa disposition qu’un microscope d’étudiant et une étuve des plus sommaires, chauffée au coke, — il examinait les globules dans le jus de fermentation, il comparait le jus de betteraves filtré et non filtré, il se livrait à des hypothèses qui le stimulaient, sauf à les abandonner dès qu’un fait s’imposait. Au-dessus de telle note où il avait consigné, quelques jours auparavant, une hypothèse qui ne s’était pas vérifiée, il écrivait : Erreur. Erroné. Non. Il se traitait comme un adversaire implacable, offrant un mélange étonnant d’imagination ardente et d’observation patiente, de qualités contraires, tour à tour impétueuses et calmes.

Le fils de M. Bigo, qui travaillait au laboratoire de Pasteur, a résumé dans une lettre comment ces accidents industriels devins rent le point de départ des travaux de Pasteur sur la fermentation et particubèrement sur la fermentation alcoolique. « Pasteur avait constaté au microscope que les globules étaient ronds quand la fermentation était saine, qu’ils s’allongeaient quand l’altération commençait et qu’ils étaient allongés tout à fait quand la fermentation devenait lactique. Cette méthode très simple nous permit de surveiller le travail et d’éviter les ennuis de fermentation qu’on avait fréquemment jadis... J’ai eu la bonne fortune d’être maintes fois le confident des enthousiasmes et des déceptions d’un grand savant. » M. Bigo se rappelait, en effet, les programmes d'expériences, les quantités d’observations prises, notées, et comment

Pasteur en étudiant les causes de ces échecs de distillerie, s’était demandé si l’on ne se trouvait pas en présence d’un fait général, pour toutes les fermentations.

Pasteur était sur le chemin d’une découverte dont les conséquences devaient bouleverser la chimie. Pendant des mois et des mois il s’assura qu’il n'était pas dupe d’une erreur.

Pour apprécier l’importance des idées qui, de ce petit laboratoire, allaient se répandre dans le monde, et pour se rendre compte de l’effort qu’exigea le triomphe d'une théorie qui devait être un jour une doctrine, il faut se reporter aux enseignements de cette époque sur les fermentations. Tout était ténèbres. Un mince filet de lumière les avait traversées un instant, en 1836. Le physicien Cagniard- Latour étudiant, dans les cuves de moût de bière en fermentation, le ferment qu’on appelle levure, avait observé que cette levure était composée de cellules « susceptibles de se reproduire par bourgeonnement et n’agissant probablement sur le sucre que par quelque effet de leur végétation » . Presque en même temps le docteur allemand Schwann faisait des observations analogues. Toutefois, comme ce fait semblait isolé, que nulle part ailleurs on ne rencontrait quelque chose de pareil, la remarque de Cagniard-Latour n’était qu’une parenthèse curieuse dans l’histoire des fermentations.

Lorsque des savants, comme J. -B. Dumas, disaient qu’il y avait peut-être une suite à donner à la remarque de Cagniard-Latour, ils émettaient cette idée si timidement que, dans un livre sur la contagion paru en 1853, un auteur très connu à Montpellier, Anglada, s’exprimait ainsi :

« M. Dumas, qui s’y connaît, regarde l’acte de la fermentation comme étrange et obscur. Elle donne lieu, d’après lui, à des phénomènes dont la connaissance est à peine pressentie aujourd’hui. Une affirmation aussi compétente ne doit-elle pas décourager ces tentatives qui prétendent éclairer le mode contagieux par l’étude comparative du mode fermentatif? Que peut-on gagner à expliquer l’un par l’autre, puisqu'il y a mystère des deux parts ? »

Ce mot obscur, on le retrouvait partout. Claude Bernard, au Collège de France, le 14 mars 1856, se servait de cette

même épithète pour parler, en passant, de ces phénomènes.

Quatre mois avant la proposition de l’industriel de Lille, Pasteur lui-même, rédigeant sur une petite feuille volante son projet de leçon sur la fermentation, avait écrit ces mots : « En quoi consiste la fermentation. Caractère mystérieux du phénomène. Un mot sur l’acide lactique. » Parla-t-il dans cette leçon de ses idées d’expériences encore lointaines ? Insista-t-il sur le mystère qu’il se promettait de percer à jour ? Avec sa puissance de concentration il est probable qu’il eut la force de se contenir, de ne pas se laisser aller à la moindre confidence et de se dire : Attendons encore une année.

Les théories de Berzélius et de Liebig régnaient souverainement. Pour le chimiste suédois Berzélius, la fermentation était due à une action de contact. On disait qu’il y avait une force catalytique. Aux yeux de Berzélius, ce que Cagniard-Latour croyait avoir observé n’était qu’ « un principe immédiat de végétaux qui se précipitait pendant la fermentation de la bière et qui, en se précipitant, présentait une forme analogue aux formes les plus simples de la vie végétale; mais la forme seule ne constitue pas la vie. » Pour le chimiste allemand Liebig, la décomposition chimique était produite par influence : le ferment était une substance organique très altérable qui se décomposait, et en se décomposant ébranlait, au moment de la rupture de ses propres éléments, les molécules de la matière fermentescible. C’était la portion morte de la levure, celle qui a vécu et qui est en voie d’altération, qui agissait sur le sucre. Adoptées, enseignées, ces théories s’étalaient dans tous les traités de chimie.

Une vacance à l’Académie des sciences vint un instant arracher Pasteur à ses études et l’obliger à partir pour Paris. Biot, Dumas, Balard, Senarmont insistaient pour qu’il se présentât dans la section de minéralogie. Il se sentait peu fait pour le rôle de candidat. Autant il était pénétré de sa cause quand il s’agissait de convaincre un interlocuteur ou d’intéresser un auditoire à ses travaux de cristallographie (qui venaieiîl de lui mériter la grande

médaille Rumford, décernée par la Société royale de Londres), autant il était inhabile aux combinaisons et aux démarches. Dans cette campagne de sollicitations, qu’il appelait « un vilain métier», il eut une journée heureuse : le 5 février 1857, il assistait à la réception de Biot à l’Académie française.

Entré à l’Académie des sciences cinquante-quatre ans auparavant, Biot, devenu le doyen de l’Institut, usa dans son discours du bénéfice de l’âge pour distribuer des conseils qu’applaudissait Pasteur perdu dans l’auditoire. Biot, avec son ironie calme, lançait cette épigramme aux hommes de science qui dédaignent les lettres : « On n’a jamais eu lieu de s’apercevoir qu’ils fussent plus savants pour être moins lettrés. » Puis il terminait par des réflexions qui étaient comme une suite de sa dernière lettre adressée au père de Pasteur. Faisant appel à ceux dont la haute ambition est de se consacrer à la science pure, il disait avec fierté : « Peut-être la foule ignorera votre nom et ne saura pas que vous existez. Mais vous serez connus, estimés, recherchés d’un petit nombre d’hommes éminents, répartis sur toute la surface du globe, vos émules, vos pairs dans le sénat universel des intelligences ; eux seuls ayant le droit de vous apprécier et de vous assigner un rang, un rang mérité, dont ni l’influence d’un ministre, ni la volonté d’un prince, ni le caprice populaire ne pourront vous faire descendre, comme ils ne .pourraient vous y élever, et qui vous demeurera, tant que vous serez fidèles à la science qui vous le donne. »

Guizot, qui recevait Biot, rendit hommage à cette indépendance, à ce culte pour la recherche désintéressée, à ces conseils : « Les événements qui ont bouleversé autour de vous toutes choses, lui disait-il, n’ont jamais altéré ni la libre fermeté de votre jugement, ni le paisible cours de vos travaux. » Dans cette journée académique, le déclin de la vie ressemblait pour Biot à ces beaux soirs d’été que l’on voit dans les pays du Nord, avant la tombée de la nuit, lorsque tout est en suspens et reste enveloppé d’une très douce clarté. Jamais disciple ne s’associa avec plus d’émotion que Pasteur à la dernière joie d’un vieux maître.

On avait fait, dans le laboratoire de Régnault, une photographie de Biot, assis, la tête penchée, le corps affaissé de fatigue, mais le regard encore plein de vivacité. En l’offrant à Pasteur, Biot lui dit : « Si vous placez cette épreuve à côté du portrait de votre père, vous pourrez voir réunies les images de deux personnes qui vous ont aimé à peu près d’une même façon. »

Pasteur, entre deux visites de candidat, donna le plaisir d’aller entendre un jeune professeur dont tout le monde parlait alors. « Je viens, écrivait-il, le 6 mars 1857, d’assister à une leçon de Rigault au Collège de France. La salle est trop petite. On se bat à la porte. Je suis sorti de là ravi et tout joyeux pour l’Université d’un pareil succès. On ne saurait rien y ajouter, rien y désirer. Quel honneur pour FUniversité ! un professeur d’un lycée de Paris qui débute ainsi au Collège de France. Et puis ce qu’il y a de plus remarquable, c’est le but du cours, c’est le fonds, les tendances. »

Pasteur préférait Rigault à Saint-Marc Girardin. « Et Rigault débute ! » répétait-il. Mais sous l’élégante facilité de Rigault se cachait une perpétuelle contrainte. Un jour que Saint-Marc Girardin le félicitait : « Vous ne voyez pas, lui répondit Rigault, le corset d’acier que j’ai autour de moi quand je suis en chaire. » Cette comparaison convenait bien à cet esprit fin, très ingénieux, toutefois un peu trop ajusté, ne se laissant jamais aller à un moment d’abandon, même dans une causerie, mêlant beaucoup de' conscience à une préoccupation trop vive de l’effet produit. Lui qui avait écrit un jour que « la vie est un ouvrage d’art qu’il faut savoir façonner d’une main habile si l’on veut jouir pleinement des facultés de son esprit », eut le tort de forcer sa nature. Peu de mois après cette leçon, il succombait.

Les lignes enthousiastes de Pasteur sur Rigault peignent bien la joie que lui causait le succès d’autrui. Ne comprenant pas les réserves, les défiances, encore moins les jalousies, il éprouvait plus qu’un étonnement, une stupéfaction, quand il constatait un de ces sentiments. Il n’en revenait pas. Un jour qu’U avait lu à l’Académie des sciences un important travail : a Croirais-tu,

écrivait-il à son père, que le lendemain j’ai vu un chimiste professeur à Paris qui, je le savais d’autre part, était venu à la séance pour entendre ma lecture, croirais-tu que ce chimiste ne m’en a pas dit le plus petit mot? Alors je me suis rappelé ce que la veille même m’avait dit M. Biot : « Quand un confrère fait une communication et que personne ne lui en parle ultérieurement, c’est que ce qu’il a trouvé est bon... »

L’élection était proche. Pasteur écrivait le 11 mars : « Mon cher papa, mon échec est assuré. » Il ne comptait guère que suï vingt ou vingt- trois voix ; or, il en fallait une trentaine. Il en prenait philosophiquement son parti. Grâce à cette candidature, ses travaux du moins seraient mieux connus.

Dans un rapport écrit pour la discussion des titres, Senarmont s’exprimait ainsi :

« M. Pasteur exécute d’abord de longues et minutieuses recherches expérimentales cristallographiques qui lui permettent de circonscrire nettement les circonstances conditionnelles, toutes spéciales, et jusqu’alors absolument ignorées, qui rattachent à une propriété optique mesurable, au pouvoir rotatoire moléculaire, et par conséquent à la structure interne des corps, les particularités géométriques de leur enveloppe cristalline.

c( Armé alors du double mode d’investigations dont il vient de découvrir les lois, il constate un lait absolument inattendu, l’existence de certains corps chimiquement identiques et pourtant différents, puisque l’un et l’autre caractère optique et cristallographique attestent également un arrangement moléculaire symétriquement inverse.

« Par une induction toute rationnelle il conclut de l’existence même de ces corps que, dans tous les phénomènes où il parviendra à les faire intervenir, il lui sera possible de distinguer la part toute chimique, qui revient à la nature même des molécules, puisqu’elle doit rester la même des deux côtés ; et la part, toute mécanique, qui revient au contraire à leur arrangement, puisque des deux côtés, elle doit être absolument opposée.

« Les mêmes principes d’induction lui servent à prévoir et à

déterminer à Tavance à quelles substances toutes spéciales il devra associer, par combinaison, les corps singuliers dont il a démontré l’existence, tantôt pour laisser subsister en même temps que l’identité chimique l’opposition d’arrangement moléculaire et les particularités optiques et géométriques qui la caractérisent, tantôt pour faire subir à toutes les propriétés à la fois une transformation complète en modifiant du même coup et la composition chimique et la structure intérieure.

« Toutes ces déductions logiques, non seulement M. Pasteur les a tirées de ses recherches cristallographiques, mais il a su, partout et toujours, les assurer par autant d’épreuves expérimentales décisives. 11 a su s’élever continuellement et avec un égal succès de la conception théorique qui imagine à l’expérience qui démontre, et de la démonstration même à de nouvelles vues spéculatives; de sorte que l’induction logique et l’observation matérielle se servent tour à tour, et par un enchaînement continu, de corollaires et de vérification.

« Ce système de faits prévus et en même temps réalisés constitue aujourd’hui toute une doctrine où le raisonnement et l’expérience, toujours solidaires, se prêtent un ferme et constant appui ; une doctrine qui possède le premier, l’unique caractère d’une véritable théorie physique puisqu’elle enseigne à chaque expérimentateur à prévoir, à combiner à l’avance, à l’aide d’un petit nombre de caractères cristallographiques, les particularités des phénomènes qu’il va faire naître et à créer à volonté, entre des corps chimiquement identiques, des similitudes ou des dissemblances préméditées. »

Quand on est loué de cette sorte, on peut être vaincu dans une élection. Pasteur n’eut que seize voix.

Dès son retour à Lille, son ardeur au travail aurait soulevé des montagnes. Reprenant l’étude des fermentations et en particulier de la fermentation du lait aigri, appelée fermentation lactique, il notait jour par jour ses expériences ; il étudiait au microscope et dessinait sur un cahier les petits globules, les petits articles très courts, que l’on trouvait dans une substance grise formant quei-

quefois zone. Ces globules, beaucoup plus petits que ceux de la levure de bière, avaient échappé à l’attention des chimistes et des naturalistes parce qu’il était facile de les confondre avec d’autres produits de la fermentation lactique. Après avoir isolé, puis semé dans un liquide une trace de cette substance grise, Pasteur eut sous les yeux une fermentation lactique des mieux caractérisées. Cette matière, cette substance organisée, c’était bien le ferment. Tandis que tous les travaux des chimistes faisant cortège à Liebig et à Berzélius s’accordaient à rejeter l’idée d’une influence quelconque de l’organisation et de la vie dans la cause des fermentations, Pasteur reconnaissait là un phénomène corrélatif de la vie. Cette levure lactique spéciale. Pasteur la voyait bourgeonner, se multiplier, et se comporter, dans ses phénomènes de reproduction, comme se comporte la levure de bière.

Ce ne fut pas tout d’abord l’Académie des sciences, comme on le croit généralement, qui reçut le mémoire sur la fermentation lactique, dont les quinze pages relataient des faits si curieux et si inattendus. Pasteur, par un sentiment délicat, fit à la Société des sciences de Lille, au mois d’août 1857, cette communication que l’Académie des sciences ne devait connaître que trois mois plus tard.

Comment, après avoir rendu à cette Faculté des sciences de Lille de si grands services, songea-t-il à l’abandonner.^ L’Ecole normale traversait des temps difficiles. « A mon avis, — écrivait-il avec une tristesse qui témoignait de son attachement pour cette grande Ecole , — de toutes les préoccupations de l’autorité , l’Ecole normale doit être aujourd’hui la première. L’Ecole n’est plus que l’ombre d’elle-même. » Lui qui disait souvent : « 11 ne faut pas s’arrêter aux choses acquises », trouvait que la Faculté de Lille était sûre désormais de l’avenir et qu’elle n’avait plus besoin de lui. Ne valait-il pas mieux concentrer toutes ses forces sur un point qu’il regardait comme menacé ? Au ministère de l’Instruction publique on comprit, on approuva son désir. Nisard venait d’être nommé directeur de l’Ecole normale avec des attributions hautes et souveraines. U avait comme sous-directeur des études littéraires

M. Jàequinet; L’administration fut réservée à Pasteur chargé, en, outre, de diriger les études scientifiques. A cette tâche s’ajoutait <t la surveillance du régime économique et hygiénique, le soin de la discipline générale, les relations avec les familles et les établissements scientifiques ou littéraires fréquentés par les élèves » .

A la séance de rentrée des Facultés, le recteur de Lille annonça en ces termes le départ du doyen : « Notre Faculté perd un pro^ fesseur et un savant de premier ordre. Vous avez pu vous-mêmes. Messieurs, apprécier plus d’une fois tout ce qu’il y a de vigueur et de netteté dans cet esprit doué d’une si grande puissance de travail et d’une si rare aptitude pour les sciences. »

A l’Ecole normale, cette puissance de travail ne fut pas d’abord secondée par les facilités matérielles. Le seul laboratoire de la rue d’Ulm était occupé par Henri Sainte-Glaire DeviUe qui, en 1851^ avait remplacé Balard passant de l’Ecole normale au Collège de France. Pièces sombres, à peine quelques instruments, un crédit de 1,800 francs par an, voilà tout ce que Sainte-Glaire Deville avait pu obtenir. C’eût été le rêve de Pasteur. 11 fallut qu’il organisât son installation scientifique dans deux pièces situées au grenier de l’Ecole normale. Nul secours d’aucun genre. 11 n’avait pas même l’aide d’un garçon. Mais sa vaillance était de celles qui ne se laissent jamais arrêter par un obstacle. Quand il avait dit : « Travaillons», toute difficulté semblait devoir s’aplanir. 11 montait l’es- ' calier qui le conduisait à ce pseudo-laboratoire avec un entrain militaire, en fils de vieux soldat. Biot, — qui avait été attristé de voir le chimiste Laurent travailler dans une espèce de cave où fut compromise la santé de ce savant qui mourut à quarante-trois ans, — était irrité que l’on cantonnât Pasteur dans deux pièces de grenier, abandonnées parce qu’elles étaient inhabitables. Il ne comprenait pas davantage les attributions données à Pasteur de surveillance du régime économique et hygiénique. 11 espérait que Pasteur réduirait ces fonctions seconaaires à une juste mesure.

« Ils l’ont nommé administrateur, disait- il en scandant mabcieusement chaque mot, laissons-leur croire qu’il administrera. )> Biot

se trompait. Le de minimis non curât n*existait pas pour Pasteur. Sur un de ses feuillets d’agenda, on retrouve, à côté de sujets d’études, des notes comme celle-ci : « régime alimentaire, voir à l’Ecole polytechnique quel est le poids de grammes de viande donnés par élève. » Puis des rappels : « cour qu’il faut sabler, salle qu’il s’agit d’aérer, porte de réfectoire à refaire. » Le moindre détail avait une importance à ses yeux dès qu’il s’agissait de la santé des élèves.

Il inaugura son grenier par un travail presque aussi célèbre que celui sur la fermentation lactique. A une séance du mois de décembre 1857, il présenta à l’Académie des sciences un mémoire sur la fermentation alcoolique. « J’ai soumis, disait-il, la fermentation alcoolique à la méthode d’expérimentation indiquée dans le mémoire que j’ai eu l’honneur de présenter récemment à l’Académie. Les résultats de ces travaux demandent à être rapprochés, parce qu’ils s’éclairent et se complètent mutuellement. » Il concluait ainsi : « Le dédoublement du sucre en alcool et en acide carbonique est un acte corrélatif d’un phénomène vital, d’une organisation de globules... »

Les comptes rendus de l’Académie des sciences pendant l’année 1858 exposent comment Pasteur reconnut dans la fermentation alcoolique des phénomènes complexes. Tandis que les chimistes se contentaient de dire : Tant de sucre donne tant d’alcool et tant d’acide carbonique. Pasteur trouvait plus et mieux. Il écrivait à Ghappuis au mois de juin : « J’ai trouvé que la fermentation alcoolique s’accompagnait constamment de la production de la glycérine. C’est un fait très curieux. Ainsi il y a, dans un litre de vin, plusieurs grammes de ce produit qu’on n’y avait point encore soupçonné. » Peu de temps auparavant, il avait reconnu également la présence normale, dans la fermentation alcoolique, de l’acide succinique. a Je poursuivrais en ce moment les conséquences de ces faits, ajoutait-il, si une température de 36° ne m’éloignait de mon laboratoire ou mieux de mon réduit. Je vois avec regret les plus longs jours de l’année perdus pour mon travail. Néguimoins je m’habitue à mon grenier et j’aurais peine à le

quitter. J’espère l’agrandir aux prochaines vacances. Tu luttes comme moi contre les difficultés matérielles de ton travail. Il faut y prendre, mon cher, un nouvel aiguillon et non le découragement. Nos découvertes n’en auront que plus de mérite. »

L’année 1859 fut consacrée à l’examen de nouveaux faits relatifs aux fermentations. D’où venaient ces ferments, ces levures, ces êtres microscopiques, ces agents transformateurs si faibles en apparence, si puissants dans la réalité? De grands problèmes s’agitaient dans son esprit. Mais il se gardait de les exposer précipitamment. N’était-il pas le plus timide, le plus hésitant des hommes quand il n’avait pas la preuve en mains? « Dans les sciences expérimentales, écrivait-il à cette époque, on a toujours tort de ne pas douter, alors que les faits n’obligent pas à l’affirmation. » Aussi rassemblait-il patiemment les faits et les interrogeait-il.

Au mois de septembre, il avait perdu sa fille aînée. Elle était morte à Arbois auprès de son grand-père. Une fièvre typhoïde l’avait emportée. Le 30 décembre. Pasteur écrivait à son père : « Je ne puis en ce moment ne pas songer à ma pauvre petite, si bonne, si pleine de vie, si heureuse de vivre et que cette fatale année qui finit nous a enlevée. Encore un peu de temps et elle allait être pour sa mère, pour moi, pour nous tous une amie... Mais je te demande pardon, mon cher papa, de te rappeler ces tristes souvenirs. Elle est heureuse. Songeons à ceux qui restent et efforçons-nous de prévenir pour eux, autant qu’il est en notre pouvoir, les amertumes de cette vie. »

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