CHAPITRE V
Le 30 janvier 1860, l’Académie des sciences lui décerna le prix de physiologie expérimentale. Claude Bernard, chargé du rapport, rappelait comment les expériences de Pasteur relatives à la fermentation alcoolique, à la fermentation lactique, à la fermentation de l’acide tartrique et de ses isomères avaient été appréciées par l’Académie. Il insistait sur le grand intérêt physiologique des résultats obtenus. « C’est, concluait-il, en raison de cette tendance physiologique dans les recherches de Pasteur que la commission lui a accordé à l’unanimité le prix de physiologie expérimentale pour l’année 1859. »
Dans ce même mois de janvier. Pasteur avait écrit à Chappuis : a Je suis de mon mieux ces études de fermentation, qui ont un grand intérêt par leur liaison avec l’impénétrable mystère de la vie et de la mort. J’espère y faire bientôt un pas décisif, en résolvant, sans la moindre confusion, la question célèbre de la génération spontanée. Déjà je pourrais intervenir, mais je veux poursuivre encore mes expériences . Il y a tant de passion et d’obscurités de part et d’autre qu’il ne faudra rien moins que la clarté d’un raisonnement d’arithmétique pour convaincre les adversaires de mes conclusions. J’ai la prétention d’arriver là. »
Cette marche en avant, il la dépeignait à son père dans la lettre suivante, datée du 7 février 1860 :
« Je crois t’avoir dit que je devais faire une deuxième et dernière leçon sur mes anciens travaux, vendredi, à la Société chimique, 8n présence de plusieurs membres de l’Institut, entre autres
MM. Dumas et Claude Bernard. Cette leçon a eu le même succès que la première. M. Biot, qui a su le lendemain par des personnes qui y avaient assisté l’impression qu’elle avait faite sur l’assemblée fort nombreuse et fort distinguée, m’a fait venir chez lui pour m’exprimer dans les termes les mieux sentis sa plus vive satisfaction.
« Après que j’eus terminé, M. Dumas, qui occupait au bureau le fauteuil du président, s’est levé et m’a adressé la parole en ces termes : Après avoir loué le zèle que j’avais mis à inaugurer ce nouveau genre d’enseignement sur la prière de la Société, et la pénéiration si grande dont j'avais fait preuve dans le cours des travaux que je venais d'exposer^ il a ajouté : Ü Académie^ Monsieur^ vous couronnait il y a quelques jours pour d'autres profondes recherches^ vos auditeurs vous applaudiront ce soir comme l'un des professeurs les plus distingués que nous possédions.
« Tout ce que j’ai souligné a été dit textuellement par M. Dumas. Ces paroles ont été suivies de vifs applaudissements.
« Tous les élèves de l’Ecole normale, section des sciences, assistaient à la séance. Us en ont ressenti une émotion très grande que plusieurs m’ont exprimée.
« Pour moi, j’ai vu là mes prévisions réalisées. Tu sais combien entre nous j’ai toujours dit que le temps grandirait mes recherches sur la dissymétrie moléculaire des produits organiques naturels. S’appuyant sur des notions variées empruntées à des sciences . diverses, la cristallographie, la physique, la chimie, ces études ne pouvaient pas être suivies par la plupart des savants de manière à être bien comprises. Dans cette occasion je venais de les présenter dans leur ensemble avec clarté et vigueur, et tout le monde a été frappé de leur importance.
« Ce n’est pas la forme de ces deux leçons qui les a séduits, c’est le fonds. C’est l’avenir réservé à ces grands résultats, si imprévus, et qui ouvrent à la physiologie des horizons tout nouveaux. J’ai osé le dire. Car à cette hauteur toute personnalité disparaît. Il n’y a plus que le sentiment de dignité qu’inspire toujours l’amour vrai de la science.
« Dieu veuille que par les plus persévérant® travaux j’apporte
une petite pierre à l’édifice si frêle et si mal assuré de nos connaissances sur ces profonds mystères de la vie et de la mort où naguères notre raison à tous s’est abîmée si tristement.
« P.~S. — J’ai présenté hier à l’Académie mes recherches sur les générations spontanées. Elles ont paru produire une grande sensation. Nous en reparlerons. »
Lorsque Biot apprit que Pasteur voulait aborder cette étude des générations spontanées, il s’interposa comme il l’avait fait sept ans auparavant pour l’arrêter au seuil de ses audacieuses expériences sur le rôle des forces dissymétriques dans le développement de la vie. 11 traita ce projet d’entreprise chimérique, de problème insoluble. Vainement Pasteur, ému du blâme que Biot lui adressait, expliquait-il que cette question était devenue, au tournant de telles recherches, une nécessité impérieuse. Biot ne se laissait pas convaincre. Mais Pasteur, quel que fût son attachement quasi filial pour Biot, ne pouvait s'arrêter. C’était un défilé : il fallait en sortir.
« Vous n’en sortirez pas, s’écriait Biot.
— J’essaierai, disait Pasteur timidement. »
Inquiet, irrité, Biot entendait exiger de Pasteur la promesse formelle de ne pas s’obstiner dans ces études en apparence fermées. J. -B. Dumas, à qui Pasteur raconta les représentations plus que décourageantes de Biot, se retrancha derrière cette phrase prudente :
« Je ne conseillerais à personne de rester trop longtemps dans un pareil sujet. »
Seul Senarmont, plein de confiance dans la curiosité ingénieuse de celui qui savait pénétrer la nature à force de patience, dit qu’il n’y avait qu’à laisser faire Pasteur.
C’est dommage que Biot, — dont la passion de lectures était tellement infatigable qu’il se plaignait de ne pas trouver assez de livres dans la bibliothèque de l’Institut, — n’ait pas songé à préparer un rapport général sur la question historique des générations spontanées. Il aurait pu remonter jusqu’à Aristote, citer Lucrèce,
— lOo —
Virgile, Ovide, Pline TAncien. Tous, philosophes, poètes, naturalistes^ croyaient à la génération spontanée. Les temps s’écoulaient, on y croyait toujours. Au xvii® siècle, Van Helmont, qu'il ne faudrait pas juger là-dessus, donnait une recette célèbre pour faire naître des souris : avec une chemise sale mise dans un pot où se trouvaient des grains de blé ou un morceau de fromage on pouvait se donner le luxe de cette création. Quelque temps après, un italien, Buonanni, annonçait une chose non moins fantastique. Certains bois, disait-il, après avoir pourri dans la mer, produisaient des vers qui engendraient des papillons et ces papillons, devenaient des oiseaux.
Un autre italien moins naïf, poète et médecin, Francesco Redi, appartenant à une société savante qui s’appelait Académie de Texpérience, résolut d’étudier avec soin un de ces prétendus phénomènes de génération spontanée. Pour démontrer que les vers trouvés dans la chair corrompue ne naissaient pas spontanément, il plaça une simple gaze sur un morceau de viande. Les mouches, attirées par l’odeur, déposèrent leurs œufs sur cette gaze. De ces œufs sortirent des vers qui avaient passé jusqu’alors pour naître spontanément dems la chair même. Cette expérience si simple, si démonstrative, portait les esprits en avant. Plus tard un autre italien, professeur de médecine à Padoue, Vallisnieri, reconnut que le ver dans un fruit provient également d’un œuf déposé par un insecte avant le développement du fruit.
La théorie de la génération spontanée perdant toujours du terrain semblait près d’être vaincue, lorsque la découverte du microscope lui apporta, vers la fin du xvii* siècle, un renfort d’arguments. D’où venaient ces milliers d’êtres qu’il n’était possible de distinguer que sur le porte-objet du microscope, ces infiniment petits qui apparaissaient dans les eaux de pluie ainsi que dans toutes les infusions de matières organiques, si elles restaient exposées à l’air ? Comment expliquer, autrement que par la génération spontanée, ces êtres capables de fournir en quarante-huit heures un million de descendants ?
Le inonde des salons et des petites cours se piquait d’avoir
un avis sur la question. Le cardinal de Polignac, diplomate et lettré, composa dans la première période du xviii® siècle, en dehors de ses moments perdus chez la duchesse du Maine, un long poème en vers latins intitulé V Anti- Lucrèce. Après avoir réfuté Lucrèce et d’autres philosophes de la même école, le cardinal reportait à une prévoyance suprême le mécanisme et Torganisation du monde entier. A travers des développements et des périphrases ingénieuses qui font de ce poète latinisant le précurseur de l’abbé Delille, Polignac, tout en vantant les merveilles du * microscope, qu’il appelait l’œil de notre œil, n’y voyait encore qu’un nouveau spectacle offert par la sagesse toute-puissante. De tant d’arguments accumulés et versifiés se dégageait cette notion simple : La terre qui contient des germes sans nombre ne les a pas produits. De même que l’homme et les animaux ont été créés, tout dans ce monde a son germe ou sa graine.
Diderot, qui a répandu tant d’idées que beaucoup de gens ramassent pour s’en faire une petite réserve personnelle, écrivait, dans des pages tumultueuses sur la nature : « La matière vivante se combine-t-elle avec de la matière vivante ? Gomment se fait cette combinaison ? Quel en est le résultat.^ J’en demande autant de la matière morte. »
Au milieu du xviii® siècle le problème fut repris sur le terrain scientifique. Deux prêtres, l’un anglais, Needham, l’autre italien, Spallanzani, entrèrent en lutte. Needham, grand partisan de la génération spontanée, étudia avec Buffon des animalcules microscopiques. Buffon bâtit ensuite tout un système qui fit fortune à cette époque. La force que Needham trouvait dans la matière, force qu’il appelait productive, végétative, et que cet abbé regardait comme chargée de la formation du monde organique, Buffon l’expliquait en disant qu’il y a certaines parties primitives et incorruptibles communes aux animaux et aux végétaux. Ces molécules organiques s’agençaient dans les moules qui constituaient les différents êtres. Lorsqu’un de ces moules était détruit par la mort, les molécules organiques devenaient libres : elles travaillaient, toujours actives, à remuer la matière putréfiée, s’appropriant quel-
ques particules brutes et formant, selon Buffon, « par leur réunion une multitude de petits corps organisés dont les uns, comme les vers de terre, les champignons, paraissent être des animaux ou des végétaux assez grands, mais dont les autres, en nombre presque infini, ne se voient qu’au microscope ». Tous ces corps, disait-il, n’existent que par une génération spontanée. La génération spontanée s’exerce constamment et universellement après la mort et quelquefois aussi pendant la vie. Telle était pour lui l’origine des vers intestinaux. Et poussant ses investigations plus loin : « Les anguilles de la colle de farine, écrivait-il encore, celles du vinaigre, tous ces prétendus animaux microscopiques ne sont que des formes différentes que prend d’elle-même, et suivant les circonstances, cette matière toujours active et qui ne tend qu’à l’organisation. »
L’abbé Spallanzani, armé du microscope, se plut à étudier ces êtres infiniment petits. Dans tout ce qui n’était pour des observateurs superficiels qu’un grouillement, il essaya de distinguer les formes de ces animalcules et leur manière de vivre. Needham avait affirmé qu’en enfermant dans des vases une matière putrescible et en mettant ces vases dans des cendres chaudes, il trouvait des animalcules. Spallanzani soupçonna d’abord, selon ses propres expressions, que Needham n’avait pas exposé les vases à un degré de feu suffisant pour faire périr les semences qui y étaient enfermées, et ensuite que les semences pourraient s’être aisément insinuées dans ces vases et y avoir donné le jour à ces animalcules, car Needham avait seulement fermé ses vases avec des bouchons de liège qui sont très poreux.
« Je répétai, écrit Spallanzani, cette expérience avec plus d’exactitude ; j’employai des vases fermés hermétiquement, je les tins plongés dans l’eau bouillante pendant l’espace d’une heure, et, après avoir ouvert ces vases et examiné leurs infusions dans le temps convenable, je ne trouvai pas la plus petite apparence d’animalcules, quoique j’eusse observé avec le microscope les infusions de dix-neuf vases différents. »
Ainsi tombait, aux yeux de Spallanzani, la singulière théorie de
Needham, cette fameuse force végétative, cette puissance substantielle, cette vertu occulte. Toutefois Needham ne s’avouait pas vaincu. Il répondait que Spallanzani avait beaucoup affaibli et peut-être anéanti la force végétative des substances infusées, en tenant ses vases exposés à l’action de l’eau bouillante pendant une heure. Aussi lui conseillait-il d’employer un feu moins ardent.
Le public s’intéressait à cette querelle. Dans un opuscule de 1769, intitulé : Les singularités de la nature^ Voltaire, qui avait un tempérament de journaliste, s’amusa de Needham, qu’il transforma en irlandais et en jésuite pour égayer un peu la galerie. Plaisantant cette prétendue race d’anguilles, qui naissaient dans du jus de mouton bouilli, il disait :
« Aussitôt plusieurs philosophes s’efforcèrent de crier merveilles, et de dire : il n’y a point de germe, tout se fait, tout so régénère par une force vive de la nature. C’est l’attraction, disait l’un; c’est la matière organisée, disait l’autre ; ce sont des molécules organiques vivantes qui ont trouvé leurs moules. De bons physiciens furent trompés par un jésuite. »
Dans ces pages écrites d’une plume légère, il ne restait rien de ce que Voltaire appelait « la méprise ridicule, les malheureuses expériences de Needham si bien convaincues de fausseté par M. Spallanzani et rejetées de quiconque a un peu étudié la nature ». « Il est démontré aujourd’hui aux yeux et à la raison, disait-il, qu’il n’est ni de végétal, ni d’animal qui n’ait son germe. » Dans son Dictionnaire philosophique, au mot Dieu : a II est bien étrange, remarquait Voltaire, que les hommes en niant un créateur se soient attribué le pouvoir de créer des anguilles. » L’abbé Needham qui — rencontre paradoxale — trouvait dans Voltaire un contradicteur quasi religieux sur ce terrain, s’efforçait de prouver que l’hypothèse de la génération .spontanée est en parfait accord avec les croyances religieuses. Mais, que l’on fût pour les affirmations de Needham ou les contradictions de Spalleuizani, il n’y avait d’aucun côté des preuves apportant la certitude.
Si l’on voulait poursuivre cette étude spéciale, on pourrait noter que l’argumentation philosophique reprenedt toujours la première
place. C’est ainsi que dans des temps plus rapprochés de nous, en 1846, un moraliste, qui devait être un jour directeur de l’Ecole normale, Ernest Bersot, écrivait dans son livre sur le spiritualisme : « La doctrine de la génération spontanée sourit aux esprits amis de la simplicité ; elle mène bien avant sans qu’on y pense. Si peu qu’on lui accorde, le reste suit. Mais elle n’est encore qu’une opinion particulière et, fût-elle reconnue, elle serait toujours forcée de limiter singulièrement sa vertu et d’être restreinte à la production de quelques animaux des derniers rangs. »
Cette doctrine allait rentrer en scène bruyamment.
Le 20 décembre 1858, un correspondant de l’Institut, directeur du Muséum d’histoire naturelle de Rouen, Pouchet, adressa à l’Académie des sciences une « Note sur les protoorganismes végétaux et animaux nés spontanément dans l’air artificiel et dans le gg'? oxygène». La note débutait par cette phrase : « Au moment où, secondés par le progrès des sciences, plusieurs naturalistes s’efforcent de restreindre le domaine des générations spontanées ou d’en contester absolument l’existence, j’ai entrepris une série de travaux dans le but d’élucider cette question tant controversée. • » Pouchet, déclarant avoir pris un surcroît de précautions pour écarter de ses expériences toute cause d’erreur, proclamait qu’il était en mesure de démontrer que l’on pouvait faire naître « des animalcules et des plantes dans un milieu absolument privé d’air atmosphérique et dans lequel, par conséquent, celui-ci n’avait pu apporter aucun germe d’êtres organisés » .
Sur un des exemplaires de cette communication, qui allait ouvrir une campagne scientifique de quatre ans. Pasteur avait souligné les passages qu’il entendait soumettre à une expérimentation rigoureuse. Le monde scientifique s’agitait pour ou contre. Pasteur se mit à l’œuvre.
Une nouvelle organisation, si sommaire qu’elle fût, lui permettait de tenter des expériences minutieuses. A l’une des extrémités de la cour d’entrée de l’Ecole normale, et pour accompagner, au point de vue architectural, le pavillon qui servait de loge au con-
cierge, on avait bâti, sur le même alignement, un second pavillon réservé à l’architecte de l’Ecole et à son commis. Pasteur obtint l’abandon de ces cinq pièces restreintes s’élevant sur deux étages minuscules. Il les transforma en laboratoire. Il trouva le moyen d’établir une étuve dans la cage de l’escalier. Bien qu"il ne pût accéder à cette étuve que courbé en deux et en pliant les genoux, il était heureux, au sortir de son grenier, d’avoir un pareil réduit. Il eut une seconde surprise : il obtint un préparateur. On aurait dû ne pas le lui faire attendre ; c’eût été un acte de reconnaissance : il avait fondé l’institution des agrégés-préparateurs. Se rappelant son souhait, au sortir de l’Ecole normale, d’avoir une ou deux années pour se livrer à une étude indépendante, il avait eu le vif désir de rendre plus aisée pour d’autres l’obtention de ces années si fertiles en recherches et qui pouvaient être des années inspiratrices. Grâce à lui, cinq places de préparateurs étaient exclusivement réservées aux élèves de l’Ecole, qui avaient le titre d’agrégé. Le premier préparateur qui entra dans le nouveau laboratoire fut Jules Raulin, esprit net et plein de sagacité, caractère calme et tenace, aimant les difficultés sur tous les points pour en triompher à force d’intelligence et d’obstination.
Pasteur commença par s’attacher à ce qu’il appelait l’étude microscopique de l’air. Si des germes existent dans l’atmosphère, se disait-il, ne pourrait-on essayer de les arrêter au passage ? Il eut alors l’idée de faire passer, au moyen d’un aspirateur, un courant d’air extérieur dans un tube où se trouvait une petite bourre de coton. Le courant, en passant, déposait sur cette sorte de filtre une partie des corpuscules solides que l’air renfermait. Imprégné de tant de poussières diverses, le coton en était souvent noir. Pasteur constatait que les poussières contenaient, au milieu de détritus variés, des spores et des germes. « Il y a donc dans l’air, disait-il, des corpuscules organisés. Sont-ce des germes féconds de productions végétales ou d’infusions ? Voilà bien la question à résoudre. » Il entreprit des séries d’expériences pour démontrer que le liquide le plus putrescible restait indéfiniment pur si on le plaçait à l’abri des poussières de Pair. Mai® il suffisait de mettre
dans une infusion stérile une parcelle de ce coton-filtre pour provoquer l’altération du liquide.
Un an avant d’engager toute discussion, Pasteur avait écrit à Pouchet que les conséquences auxquelles ce savant était arrivé « n’étaient pas fondées sur des faits d’une exactitude irréprochable. Je pense que vous avez tort, non de croire à la génération spontanée (car il est difficile dans une pareille question de n’avoir pas une idée préconçue), mais d’affirmer la génération spontanée. Dans les sciences expérimentales on a toujours tort de ne pas douter alors que les faits n’obligent pas à l’affirmation... A mon avis, la question est entière et toute vierge de preuves décisives. Qu’y a-t-il dans l’air qui provoque l’organisation ? Sont-ce des germes ? Est-ce un corps solide ? Est-ce un gaz ? Est-ce un fluide ? Est-ce un principe» tel que l’ozone ? Tout cela est inconnu et invite à l’expérience. »
Après une année d’études, Pasteur arriva à cette conclusion :
« Gaz, fluides, électricité, magnétisme, ozone, choses connues ou choses occultes, il n’y a quoi que ce soit dans l’air, hormis les germes qu’il charrie, qui soit une condition de la vie. »
Pouchet se défendit vigoureusement. Supposer que des germes vinssent de l’air lui semblait impossible. Combien chaque centimètre, chaque millimètre cube d’air contiendrait-il donc d’œufs ou de spores en disponibilité ?
Que sortira-t-il de ce combat de géants? écrivait avec un peu de grandiloquence, au mois d’avril 1860, un journaliste du Moniteur scientifique. Pouchet se hâtait de répondre, pour activer l’ardeur de cet écrivain anonyme, en lui conseillant d’accepter la doctrine de la génération spontanée adoptée jadis par « tant d’hommes de génie ». Le principal disciple de Pouchet était d’au^ tfiuit plus convaincu qu’il était converti. Il s’appelait Nicolas Joly. Agrégé des sciences naturelles, docteur en médecine, professeur de physiologie à Toulouse, il aimait à la fois les lettres et les sciences. Lui-même avait un élève, Charles Musset, qui préparait une thèse de doctorat sous le titre : Nouvelles recherches expe-
rimentales sur T hétérogénie ou génération spontanée. Par ces mots hétérogénie ou génération spontanée, Joly et Musset déclaraient, d’un commun accord, « qu’ils n’entendaient pas une création faite de rien, mais bien la production d’un être organisé nouveau, dénué de parents et dont les éléments primordiaux sont tirés de la matière organique ambiante». Pouchet n’attendit pas la publication de cette thèse pour saluer ce jeune adepte qui lui apparaissait comme représentant l’initiation dans l’enthousiasme, pendant que Joly, né en 1812, continuait à donner un enseignement plein de maturité.
Ainsi soutenu et de force à supporter seul le poids de la lutte, Pouchet multipliait les objections contre Pasteur qui dut faire face à tous les arguments. Pasteur entendait resserrer de plus en plus le cercle de la discussion. Prendre les poussières contenues dans le coton-filtre, les ensemencer dans un liquide et déterminer ainsi l’altération de ce liquide, c’était déjà une expérience ingénieuse ; mais on pouvait suspecter le coton qui était une matière organique. Pasteur remplaça le coton par une bourre d’amiante, substance minérale. Il inventa de petits ballons de verre au long col de cygne. Il les remplit d’un liquide altérable, privé ensuite de germes par l’ébullition. Le ballon communiquait librement avec l’air extérieur par son col recourbé ; mais les germes de l’air se déposaient dans la courbure du col sans atteindre le liquide. Il fallait, pour provoquer l’altération, que l’on penchât le vase jusqu’au point où le liquide pouvait se mêler aux poussières du col.
Mais Pouchet disait : « Gomment voulez- vous que les germes contenus dans l’air soient en assez grand nombre pour se développer dans toutes les infusions organiques ? Cet encombrement formerait un brouillard épais, dense comme le fer. » De toutes les difficultés, cette dernière paraissait à Pasteur la plus difficile à résoudre. N’y aurait-il pas, pensait-il, dissémination de germes plus ou moins grande suivant les lieux ? Alors, s’écriaient les hétérogénistes, il y aurait des zones stériles et des zones fécondes. Et ils plaisantaient sur cette hypothèse commode. Pasteur laissait dire, tout en préparant des séries de ballons qu’il réservait à
diverses expériences. Si la génération spontanée existait, elle devait se produire invariablement dans des ballons remplis d’un même liquide altérable. « Or, il est toujours possible, affirmait Pasteur, de prélever en un lieu déterminé un volume notable, mais limité, d’air ordinaire n’ayant subi aucune espèce de modification physique ou chimique et tout à fait impropre néanmoins à provoquer une altération quelconque dans une liqueur éminemment putrescible. » 11 se faisait fort de prouver que rien n’était plus facile que d’élever ou de réduire soit le nombre des ballons où apparaîtraient des productions, soit le nombre des ballons où ces productions seraient totalement absentes. Après avoir introduit dans une série de ballons de 250 centimètres cubes un liquide très facilement altérable, comme l’eau de levure de bière, il soumit à l’ébullition chaque ballon, dont le col était effilé en pointe verticale. Pendant que le liquide était encore en ébullition, il fermait, à l’aide de la lampe d’émailleur, la pointe effilée du col par où la vapeur d’eau s’était échappée entraînant avec elle l’air contenu dans le ballon. Que l’on fût partisan ou adversaire de la génération spontanée, ces ballons étaient faits pour satisfaire momentanément les deux partis. C’était le meilleur échantillon que Ton pût offrir de ballons prêts aux expériences diverses. L’extrémité du col d’un ballon était-elle brisée dans un lieu déterminé, l’air ordinaire rentrait brusquement, entraînant toutes les poussières en suspension. Un jet de flEunme permettedt de refermer immédiatement le ballon. Pasteur le transportait dans une étuve de 25 à 30 degrés, température excellente pour le développement des germes et des mucors ou moisissures.
Dans ces séries d’essais, selon les prises d’air à tel ou tel endroit, certains ballons étaient altérés, d’autres restaient intacts. Pendant les premiers mois de l’année 1860, Pasteur alla briser ses pointes de ballons et faire des prises d’air partout, jusque dans les caves de l’Observatoire de Paris. Là, dans cette zone de température invariable, l’air absolument calme ne pouvait être comparé à l’air qu’il prélevait dans la cour de ce même Observatoire. Aussi ballons ne se ressemblaient-ils guère dans leur altérabilité ; sur
dÎA Du^wls dans les caves de l’Observatoire, refermés et rapportés à Tétuve, un seul fut altéré; onze autres, ouverts dans ia cour, donnèrent tous des êtres organisés.
Dans une lettre adressée à son père, i le 6 juin 1860, Pasteur disait : « J’ai été empêché de t’écrire par mes expériences qui continuent à être très curieuses. Mais c’est un si vaste sujet que j’ai en quelque sorte trop d’idées d’expérimentations. Je suis toujours contredit par deux naturalistes, l’un de Rouen, M. Pouchet, l’autre de Toulouse, M. Joly. Mais je ne perds pas mon temps à leur répondre. Qu’ils disent ce qu’ils voudront. J'ai la vérité pour moi. Ils ne savent pas expérimenter. Ce n’est pas un art très facile. Il faut y apporter, outre certaines qualités naturelles, une longue habitude que les naturalistes n’ont pas généralement de nos jours. » Aux approches des grandes vacances. Pasteur, qui se proposait un voyage expérimental, fit une provision de ballons. Il écrivait à Ghappuis, dans la journée du 10 août 1860 : « Ta lettre me fait craindre que tu n'ailles pas dans les Alpes cette année. . . Outre le plaisir de t’avoir pour guide de voyage, j’espérais utiliser quelque peu ton amour de la science, en t’appliquant aux modestes fonctions de préparateur. C’est par ces études sur l’air des hauteurs éloignées d’habitations et de végétations diverses que je terminerai mon travail sur les générations dites spontanées dont je commence déjà la rédaction. Je crois avoir été assez loin pour satisfaire les esprits les plus prévenus et les plus difficiles. Le véritable intérêt de cette étude, en ce qui me concerne, se trouve tout entier dans les liaisons du sujet avec les fermentations auxquelles je vais me remettre dès le mois de novembre. »
Pasteur partit pour Arbois. Il avait soixante-treize ballons; il en ouvrit vingt à peu de distance de la tannerie paternelle, sur la route de Dole, en suivant un vieux chemin devenu sentier qui mène au mont de la Bergère. Les vignerons qui passaient, la hotte sur le dos, se demandaient ce que faisait ce compatriote en villégiature si préoccupé de ses petits flacons. Nul ne se doutait que ce promeneur était tout simplement en train de pénétrer un des plus grands secrets de la nature. « Qu’est-ce que vous voulez
disait gaiement son vieil ami Jules Vercel, ?ça l’amuse. » De ees vingt ballons ouverts, assez loin de toute demeure, huit donnèrent des productions organisées.
Pasteur gagna Salins, qui peut revendiquer l’expérience historique faite sur le mont Poupet. 11 gravit la montagne qui s’élève à 850 mètres au-dessus du niveau de la mer. Sur vingt ballons ouverts, cinq seulement furent altérés. Pasteur aurait voulu monter dans un aérostat pour donner la preuve que plus on s’élève moins il y a de germes, et que certaines zones absolument pures n’en contiennent aucun. Il était plus facile d’aller dans les Alpes.
Arrivé à Ghamonix le 20 septenibre, il se mit en quête d’un guide pour faire l’ascension du Montanvert. Dès le lendemain matin, une petite caravane de touristes d’un nouveau genre se mettait en route. Un mulet portait la caisse aux trente-trois ballons, suivi de près par Pasteur qui veillait sur cette charge précieuse et marchait le long du précipice en soutenant la caisse pour l’empêcher de vaciller.
Au moment de faire les premières expériences, il y eut une alerte. Pasteur lui-même a consigné le fait en rendant compte à l’Académie de cette impression de voyage : « Pour refermer la pointe des ballons après la prise d’air, j’avais emporté, dit-il, une lampe éolipyle alimentée par de l’alcool. Or la blancheur de la glace frappée par le soleil était si grande qu’il me fut impossible de distinguer le jet de vapeur d’alcool enflammé, et comme ce jet de flamme était d’ailleurs un peu agité par le vent, il ne restait jamais sur le verre brisé assez de temps pour fondre la pointe et refermer hermétiquement le baUon. Tous les moyens que j’aurais pu avoir alors à ma disposition pour rendre la flamme visible, et par suite dirigeable, auraient inévitablement donné lieu à des causes d’erreur, en répandant dans l’air des poussières étrangères. Je fus donc obligé de rapporter à la petite auberge du Montanvert, non refermés, les ballons que j’avais ouverts sur le glacier. »
L’auberge était une baraque ouverte à tous les vents, un vrai refuge de savant qui ne différait guère des laboratoires d’alors. Les treize ballons ouverts furent exposés aux poussières de la chambre
où Pasteur passa la nuit. Le mot « exposés » est le mol juste, car presque tous furent altérés.
Pendant ce temps-là, le guide avait été envoyé à Ghamonix : il fallait recourir au ferblantier du village pour faire modifier la lampe en vue de l’expérience.
Le lendemain matin, vingt ballons, qui devaient rester célèbres dans le monde des expérimentateurs, furent apportés sur la Mer de glace. Pasteur fit la prise d’air avec des précautions infinies. Ces détails, il aimait à les rappeler à ceux qui croient tout facile et ne doutent de rien. Après avoir tracé avec une lame d’acier un trait sur le verre, se défiant des poussières qui auraient été une cause d’erreur, il commença par chauffer assez fortement le col et la pointe effilée du ballon dans la flamme de la petite lampe à alcool. Elevant alors le ballon au-dessus de sa tête, dans une direction opposée au vent, il brisa la pointe avec une pince en fer dont les longues branches avaient été, elles aussi, passées dans la flamme pour brûler les poussières qui pouvaient être à leur surface et qui auraient été en partie chassées dans le baUon par la brusque rentrée de l’air. De ces vingt ballons refermés aussitôt, un seul fut altéré. « Si l’on rapproche tous les résultats auxquels je suis arrivé jusqu’à présent, écrivait-il le 5 novembre 1860, en faisant à l’Académie des sciences la relation de ce voyage, on peut affirmer, ce me semble, que les poussières en suspension dans l’air sont l’origine exclusive, la condition première et nécessaire de la vie dans les infusions. » Et dans une petite phrase que personne n’a jamais relevée et qui montre le but que, dès cette époque, il s’efforçait d’atteindre. « Ce qu’il y aurait de plus désirable, disait-il, serait de conduire assez loin ces études pour préparer la voie à une recherche sérieuse de l’origine de diverses maladies. » Ainsi le rôle de ces petits êtres comme agents non seulement de fermentation mais encore de désorganisation et de putréfaction lui apparaissait déjà.
Pendant que Pasteur allait des caves de l’Observatoire à la Mer de glace, Pouchet recueillait de l’air dans les plaines de la Sicile, faisait des expériences sur l’Etna et sur la mer. 11
voyait partout, écrivait-il, « l’air également propre à la genèse organique, soit qu’on le puise surchargé de détritus au milieu de nos cités populeuses, soit qu’on le recueille au sommet des montagnes ou en pleine mer, là où il est d’une extrême pureté. Avec un décimètre cube d’air pris où vous voudrez, je soutiens que toujours on pourra produire des légions de microzoaires et de mucédinées ».
Et les hétérogénistes proclamaient d’un commun accord que « partout, strictement partout, l’air est constamment fécond ». Ceux qui suivaient le débat penchaient presque tous pour Pouchet. « Je crains bien, écrivait un journaliste scientifique dans un feuilleton de la Presse de 1860, que les expériences que vous invoquez, monsieur Pasteur, ne tournent contre vous... Décidément le monde où vous prétendez nous mener est par trop fantastique. »
Et pourtant quelques adversaires auraient dù être frappés des efforts de cet esprit qui, tout en se portant en avant pour établir des vérités nouvelles , s’ingéniait à trouver des arguments contre ses propres idées et revenait en arrière pour fortifier les points qui lui paraissaient encore faibles. Dès le mois de novembre, il reprenait ses études sur les fermentations en général et en particulier sur la fermentation lactique. S’efforçant de mettre en évidence la nature animée du ferment lactique et d’indiquer l’appropriation de milieu pour que ce ferment se développât seul, il s’était heurté d’abord à des complications qui entravaient la pureté et la marche de cette culture. Puis il avait vu une autre fermentation qui suivait la fermentation lactique et que l’on appelle la fermentation butyrique. N’arrivant pas à saisir la cause de l’origine de cet acide butyrique, acide qui cause la mauvaise odeur du beurre rance, il finit par être frappé de la coïncidence inévitable entre les animalcules infusoires, comme on disait alors, et la production de cet acide.
(( Les essais les plus multipliés, écrivait-il au mois de février 1861, m’ont convaincu que la transformation du sucre, de la mannite et de l’acide lactique en acide butyrique, est due exclusivement à ces infusoires, et qu’il faut les considérer comme le véritable ferment butyrique. » Ces vibrions, que Pasteur décrivait sous forme de
petites baguettes cylindriques arrondies à leurs extrémités, s’avançant en glissant, parfois en chaîne de deux, trois, quatre articles, il les semait dans un milieu approprié comme il semait de la levure de bière. Mais, phénomène étrange, « ces animalcules infusoires, disait-il, vivent et se multiplient à l’infini sans qu’il soit nécessaire de leur fournir la plus petite quantité d’air. Et non seulement ces infusoires vivent sans air, mais l’air les tue. 11 suffit de faire passer un courant d’air atmosphérique pendant une heure ou deux dans la liqueur où ces vibrions se multipliaient, pour les faire tous périr et arrêter ainsi la fermentation butyrique, tandis qu’un courant d’acide carbonique pur passant dans cette même liqueur pendant un temps quelconque ne les gênait nullement. De là cette double proposition, concluait Pasteur : le ferment butyrique est un infusoire, cet infusoire vit sans oxygène libre. » Ces êtres pouvant vivre sans air, il devait les appeler plus tard êtres anaérobies, par opposition au nom d’aérobies donné aux autres êtres microscopiques qui ont besoin de l’air pour vivre.
Biot, sans connaître toutes les conséquences de ces études, n’avait pas tardé à s’apercevoir qu’il avait été beaucoup trop sceptique et que des découvertes de premier ordre en physiologie allaient sortir des recherches sur les générations dites spontanées. Aussi aurait-il désiré, avant de mourir, que Pasteur ne fût pas seulement le lauréat désigné à l’unanimité par la section de chimie pour le prix Jecker en 1861 ; il aurait voulu que son ami, qui avait quarantehuit ans de moins que lui, fût membre de l’Institut. Au commencement de 1861, une place était libre dans la section de botanique. Biot s’autorisa des recherches faites par Pasteur depuis trois ans sur le mode de vie et d’alimentation des végétaux d’ordre inférieur pour dire et imprimer qu’on devait porter Pasteur sur la liste des candidats. « J’entends d’ici l’objection banale : il est chimiste, physicien, non pas botaniste de profession... Mais cette généralité d’aptitude, toujours active et toujours heureuse, doit être un titre en sa faveur... Jugeons les hommes par leurs œuvres et non d’après la destination plus ou moins étendue ou restreinte qu’ils
iiô sont donnée. Pasteur a débuté devant l’Académie, en 1848, par le remarquable mémoire qui contenait implicitement la résolution de l’acide paratartrique en ses deux composants droit et gauche. Il avait alors vingt-six ans. On se rappelle la sensation que produisit cette découverte. Depuis lors, dans les douze années qui ont suivi, il a soumis à votre appréciation vingt et un mémoires, dont les dix derniers sont relatifs à la physiologie végétale. Tous sont remplis de faits nouveaux, souvent fort inattendus, plusieurs d’une grande portée, dont pas un seul n’a été trouvé inexact par des personnes compétentes pour en bien juger. Si, aujourd’hui, vous introduisez, par vos suffrages, M. Pasteur dans la section de botanique, comme vous auriez pu, en toute sûreté de conscience, y appeler Théodore de Saussure ou Ingenhousz, vous aurez acquis à cette section et à l’Académie un expérimentateur du même ordre qu’eux. C’est montrer assez évidemment où est l’intérêt de la science et le vôtre. »
Balard, qui dans cette campagne académique se rapprochait de Biot, faisait aussi ses efforts pour entraîner quelques membres de la section de botanique. Un jour qu’il se promenait dans la Pépinière du Luxembourg avec Moquin-Tandon et que de sa voix insistante et perçante il revenait à la charge, en précipitant les arguments : (( Eh bien ! lui dit Moquin-Tandon, allons chez Pasteur, et si nous trouvons dans sa bibliothèque un volume de botanique je le mets sur la liste! » C’était donner aux scrupules de la section, décidée à ne pas présenter Pasteur, une forme spirituelle. Pasteur n’eut que 24 voix. Duchartre fut nommé.
L’étude d’un champignon microscopique, capable à lui seul de transformer le vin en vinaigre, la mise en lumière du rôle de ce mycoderme, doué de la propriété de prendre l’oxygène de l’air et de le fixer sur l’alcool pour transformer celui-ci en acide acétique ; les expériences les plus ingénieuses pour démontrer le pouvoir absolu, exclusif de cette petite plante ; tout donnait raison à Biot quand il soutenait qu’observer avec cette habileté des végétaux d’ordre inférieur équivalait au titre de botaniste. Pasteur, après avoir montré que les interprétations des causes qui agissent dans
la production du vinaigre étaient fausses et que, seule, la plante microscopique faisait tout, songeait sans cesse à ce pouvoir des infiniment petits. Les mycodermes, disait-il, peuvent porter l’action comburante de l’oxygène de l’air sur une foule de matières organiques. Et devinant, avec l’imagination du savant qui est souvent un poète, les grandes lois cachées de la nature : « Si les êtres microscopiques disparaissaient de notre globe, la surface de la terre serait encombrée de matière organique morte et de cadavres de tout genre (animaux et végétaux). Ce sont eux principalement qui donnent à l’oxygène ses propriétés comburantes. Sans eux, la vie deviendrait impossible, parce que l’œuvre de la mort serait incomplète. »
Les idées de Pasteur sur la fermentation et la putréfaction étaient adoptées par des disciples inconnus de lui. « Je t’adresse, écrivaitil à son père, une brochure sur la fermentation qui a fait le sujet d’une thèse dans un concours récent de la Faculté de Montpellier pour l’agrégation. Ce travail m’a été dédié par son auteur que je ne connais pas du tout, circonstance qui montre que mes résultats se répandent et qu’on y donne une assez grande attention.
« Je n’ai lu encore que les dernières pages de cet écrit, lesquelles m’ont satisfait. Si le reste y répond, c’est un très bon résumé, entièrement conçu dans la direction nouvelle de mes travaux qui ont été bien compris par ce jeune docteur.
« M. Biot va très bien. Il n’a que quelque difficulté à dormir. Il a, heureusement pour sa santé, terminé ce grand travail d’exposition de mes résultats d’autrefois qui sera le plus beau titre que je puisse avoir à l’estime des savants. »
Biot mourut sans que son dernier désir — avoir Pasteur pour confrère — eût été réalisé. Ce ne fut qu’à la fin de l’année 1862 que Pasteur fut présenté par la section de minéralogie en remplacement de Senarmont. Cette nouvelle candidature ne se déroula pas sans encombre. Dans son étude sur les tartrates. Pasteur avait découvert, on s’en souvient, que leurs formes cristallines étaient hémiédriques. Quand il examinait les facettes révélatrices, il tenait le cristal d’une certaine façon bien définie et disait : L’hé-
miédrie est à droite. Or, un minéralogiste allemand, Rammelsberg, plaçant le cristal d’une manière opposée, disait : L’hémiédrie est à gauche. Ce n’était qu’une affaire d’orientation conventionnelle. Rien n’était changé aux résultats scientifiques annoncés par Pasteur. Mais quelques adversaires firent de ce sens renversé de l’hémiédrie une arme de combat. Arme peu dangereuse, pensa tout d’abord Pasteur s’imaginant qu’il suffisait d’expliquer ce simple malentendu de mots. La campagne entreprise persista, campagne d’insinuations, de murmures, de chuchotements. Quand il vit que cette simple différence dans la façon de placer le cristal était signalée comme une cause d’erreur, il voulut couper court à cette querelle née en Allemagne. Pasteur avait alors auprès de lui non plus Raulin, mais M. Duclaux qui débutait dans la vie scientifique. M. Duclaux a conservé le souvenir de la journée où Pasteur, voyant qu’il fallait des arguments d’une démonstration sans réplique, commença par faire venir un menuisier. Un poteau de sapin fut scié séance tenante. A l’aide du rabot et de la lime; Pasteur fit faire un jeu en bois des formes cristallines des tartrates, formes gigantesques, comme Gulliver aurait pu en décrire dans l’île des Géants, s’il avait eu à s’occuper de formes géométriques. Un revêtement de papier de couleurs différentes achevait de tout préciser; le papier vert marquait la face hémiédrique. Membre de la Société philomatique, Pasteur demanda que la séance du 8 novembre 1862 fût consacrée à cette discussion. Vainement quelques collègues voulurent-ils le dissuader de ce projet, au nom du calme qui convient aux candidats. Pasteur n’écouta personne. 11 partit avec sa provision de cristaux de bois. Sa leçon fut nette, vive, impétueuse. « Si vous saviez la question, disait-il à ses adversaires, que faites-vous de votre conscience ? et si vous ne la saviez pas, de quoi vous mêlez-vous ? » Puis, avec un de ces retours qui lui étaient habituels et où perçait l’homme intime : « Qu’est-ce que tout ceci ? ajoutait-il. Un de ces incidents auxquels nous sommes tous plus ou moins exposés par les conditions de notre carrière. 11 n’en reste aucune amertume. Autant en emporte le vent, en présence de ces mystères si variés, si nombreux, que
tous, dans des directions diverses, nous travaillons à éclairer. C’est vrai, j’ai employé un moyen insolite pour me défendre contre des attaques non rendues publiques par l’impression, mais je tiens ce moyen pour loyal et sûr et plein de déférence envers vous. Votre devise « Etude et Amitié » ne le condamnerait pas. Et puis faut-il vous faire toute ma confession ? continuait-il en reportant sa pensée vers Biot et Senarmont. Vous le savez, j’ai eu l’inestimable avantage d’être admis pendant quinze années dans les entretiens de deux hommes qui ne sont plus, mais dont la probité scientifique rayonnait comme une des forces de l’Académie des sciences. Avant de me résoudre à la conduite qui me place devant vous, j’ai interrogé mes souvenirs et essayé de faire revivre leurs conseils. Ils ne m’ont pas désavoué. »
M. Duclaux disait à propos de cette* soirée : « M. Pasteur a remporté depuis bien des victoires de la parole. Je n’en connais pas de plus méritée que celle que lui valut cette improvisation aiguë et pénétrante. 11 en était encore tout bouillant quand nous rentrâmes tous deux à pied rue d’Ulm, et je me rappelle l’avoir fait rire en lui demandant pourquoi, lancé comme il l’était, il n’avait pas conclu en jetant ses cristaux de bois à la tête de ses adversaires. »
Le 8 décembre 1862, Pasteur était nommé membre de l’Académie des sciences. Sur 60 votants il avait 36 suffrages.
Le lendemain, au moment où s’ouvraient les portes du cimetière Montparnasse, une femme se dirigeait vers la tombe de Biot les' mains pleines de fleurs. Pasteur les apportait à celui qui dormait là depuis le 5 février 1862 et qui avait aimé Pasteur d’une affection si profonde.
Une lettre, trouvée au hasard d’une vente d’autographes, une des dernières que Biot ail écrites, permet d’achever son portrait moral. Elle était adressée à un inconnu, à un découragé de la vie :
« Monsieur, je suis fort touché de la confiance que vous me témoignez. Mais je ne suis point un médecin des âmes. Toutefois, à mon avis, vous ne pourriez mieux faire que de chercher des remèdes à vos souffrances morales, dans le travail, la religion et l’exercice de la charité. Un travail utile, fortement embrassé et
suivi avec constance, ranimera les forces de votre esprit, en les occupant. Les sentiments religieux vous apporteront des consolations, en vous inspirant de la patience. La charité, exercée envers les autres, adoucira vos peines, en vous montrant que vous n’êtes pas le seul à souffrir des accidents de la vie. Regardez autour de vous. Vous y trouverez des affligés, plus à plaindre que vous ne l’êtes. Appliquez-vous à les soulager, à adoucir leurs souffrances. Le bien que vous leur ferez rejaillira sur vous-même, et vous montrera qu^une vie qu’on peut employer ainsi n’est pas un fardeau qu’on ne puisse, qu’on ne doive supporter. »
Peu s’en fallut que Pasteur, dès son entrée à l’Académie des sciences, ne rapportât ses cristaux de bois pour répondre aux attaques ; mais Dumas et Balard lui conseillèrent de poursuivre ses études sur les fermentations. Il s’appliquait à démontrer que « l’hypothèse d’un phénomène purement de contact n'était pas plus admissible que l’opinion qui plaçait exclusivement le caractère ferment dans des matières albuminoïdes mortes ». Tout en continuant ses recherches sur les êtres qui pouvaient vivre en dehors de l’air, il s’efforçait, chemin faisant, à propos des générations spontanées, de se surprendre en défaut sur quelque point. Jusqu’alors les liquides dont il s’était servi, si altérables qu’ils fussent, avaient été portés à l’ébullition. N’y avait-il pas une expérience nouvelle et décisive à faire étudier des matières organiques telles que la vie les constitue ; exposer au contact de l’air, privé de ses germes, des liquides frais, putrescibles à un très haut degré, comme le sang et l’urine ? Claude Bernard, voulant s’associer à ces expériences de Pasteur, prit lui-même du sang sur un chien. Ce sang fut renfermé dans un ballon, avec toutes les conditions de pureté, et le ballon resta dans une étuve constamment chauffée à 30 degrés, depuis le 3 mars jusqu’au 20 avril 1863, jour où Pasteur le déposa sur le bureau de l’Académie. Le sang n’avait éprouvé aucun genre de putréfaction. Il en était de même d’un ballon contenant de l’urine prise comme le sang, enfermée de même dans l’étuve et restée également intacte. « Les conclusions
auxquelles j’ai été conduit par la première série de mes expériences, disait Pasteur devant l’Académie, sont donc applicables dans tous les cas aux substances organiques... »
En étudiant la putréfaction, qui n’est elle-même qu’une fermentation appliquée aux matières animales, en faisant voir le rôle tout-puissant des infiniment petits, il entrevoyait l’immensité du domaine qu’il avait conquis. Une preuve peut en être donnée. Quelque temps après Félection académique, au mois de mars 1863, l’Empereur, s’intéressant à ce qui se poursuivait dans le petit laboratoire de la rue d’Ulm, voulut causer avec Pasteur. J. -B. Dumas revendiqua le privilège de présenter son ancien élève. L’entretien eut lieu aux Tuileries. Napoléon questionna Pasteur avec une insistance douce, un peu rêveuse. Au lendemain de cette entrevue. Pasteur écrivait : « J’ai assuré l’Empereur que toute mon ambition était de pouvoir arriver à la connaissance des causes des maladies putrides et contagieuses. »
En attendant, le chapitre des fermentations était toujours ouvert. Les études sur le vin attiraient Pasteur. Au commencement des vacances de 1863, et, avant de partir pour Arbois, il traçait ce programme à l’un de ses élèves : « Du 20 au 30 août, préparation , à Paris de tous les vases, appareils, produits... qui devront nous accompagner. Le l®** septembre départ pour le Jura. Installation. Achat des produits d’une vigne, et immédiatement commencement des essais de tout genre. Il faut, vous le comprenez, marcher vite. Le raisin dure peu. »
Pendant qu’il préparait cette partie de vendanges qu’il comptait faire avec les trois normaliens Duclaux, Gernez et Lechartier, les trois hétérogénistes, Pouchet, Joly et Musset se proposaient d’employer cette même période à combattre Pasteur. Ils partirent de Bagnères-de-Luchon en touristes bien différents de ceux qui vont faire une cavalcade de quelques heures. Suivis de guides, ils s’en allaient avec des provisions de toutes sortes et des petits ballons à pointe effilée. Mieux assis sur les principes de la physiologie que sur leurs petits chevaux, disait gaiement Musset, ils franchirent sans incident le port de Venasque. Ils voulurent
aller plus loin et gagner la Rencluse. Des chasseurs d’isards, attirés par ce groupe aux allures singulières, s’approchant, les trois hétérogénistes les éloignèrent. Les guides eux-mêmes furent invités à se retirer de quelques pas. On devait empêcher, en effet, les poussières d’arriver dans les ballons remplis de décoction de foin et ouverts ainsi, à huit heures du soir, à 2,083 mètres d’altitude. Mais 83 mètres de plus que sur le Montanvert, ce n’était pas assez. Il fallait aller plus haut. « Nous passerons la nuit dans un creux de la montagne, » dirent les trois savants. La fatigue, un froid glacial, ils subirent tout avec ce courage que donne la passion d’un problème à résoudre. Le lendemain matin, iis s’avancèrent dans ce chaos de rochers qui semblent aux gens superstitieux avoir été entassés par quelque mauvais génie pour faire obstacle aux voyageurs tentés de s’aventurer sur la montagne maudite. A bout d’efforts, ils arrivèrent au pied d’un des plus grands glaciers de La Maladetta. Ils étaient alors à 3,000 mètres. « Une très profonde mais étroite crevasse de ces glaciers nous parut, dit Pouchet, l’endroit le plus convenable pour procéder à nos expériences. » Quatre ballons furent ouverts, puis fermés avec des précautions que Pouchet trouvait exagérées.
S’enfermant dans sa tâche de rédacteur d’une note purement scientifique, Pouchet a passé sous silence le retour qui fut plus rempli de périls encore que l’ascension. A l’un des endroits les plus dangereux, Joly fit un faux pas et aurait disparu dans un gouffre, sans la présence d’esprit et l’adresse d’un guide dont le bras valait le jarret. Tous trois revinrent enfin à Luchon, oubliant les dangers courus et avec la fierté de s’être élevés à mille mètres de plus que Pasteur. Ils furent triomphants quand ils virent leurs ballons s’altérer. « Donc, disait Pouchet, l’air de la Maladetta et en général l’air des hautes montagnes n’est pas impropre à provoquer une altération quelconque dans une liqueur éminemment putrescible ; donc l’hétérogénie ou production d’un nouvel être dénué de parents, mais formé aux dépens de la matière organique ambiante, est pour nous une réahté. »
L’Académie des sciences s’intéressait de plus en plus à ce débat.
Au mois de novembre 1863, Joly et Musset exprimèrent le vœu que l’Académie nommât une commission qui ferait répéter devant elle les principales expériences de Pasteur et de ses adversaires. A cette occasion, Flourens se prononça dans la forme un peu solennelle qui convenait bien à sa déclaration très réfléchie : <( On me reproche dans plusieurs journaux de ne point dire mon opinion sur la génération spontanée. Tant que mon opinion n’était pas formée, je n’avais rien à dire. Aujourd’hui elle est formée et je la dis. Les expériences de M. Pasteur sont décisives. Pour avoir des animalcules que faut-il, si la génération spontanée est réelle ? De l’air et des liqueurs putrescibles. Or, M. Pasteur met ensemble de l’air et des liqueurs putrescibles, et il ne se fait rien. La génération spontanée n’est donc pas. Ce n’est pas comprendre la question que de douter encore. »
Dès l’année précédente, l’Académie elle-même avait fait connaître son sentiment sur la question en décern8uit à Pasteur le prix d’un concours proposé dans ces termes : « Essayer, par des expériences bien faites, de jeter un nouveau jour sur la question des générations dites spontanées. » Le mémoire de Pasteur sur les corpuscules organisés qui existent dans V atmosphère avait emporté l’unanimité des suffrages.
Pasteur, qui aurait pu se retrancher derrière les suffrages de l’Académie, la pria, au mois de janvier 1864, pour clore ces débats incessants, de nommer la commission réclamée par Joly et ^lusset.
Les membres de la commission furent Flourens, Dumas, Brongniart, Milne-Edwards et Balard. Pasteur aurait voulu que la discussion eût lieu le plus tôt possible. Elle avait été fixée à la première quinzaine de mars. Mais Pouchet, Joly et Musset demandèrent un sursis d’appel. Ils alléguaient le froid. « Ce serait, selon nous, écrivaient-ils à l’Académie des sciences, compromettre nos résultats et peut-être n’en obtenir aucun, que d’opérer par une température qui, même au printemps, est souvent de plusieurs degrés au-dessous de zéro dans le midi de la France. Qui peut donc nous assurer que, dans l’intervalle du 1®'' au 15 mars, il ne gèlera pas à Paris? »
Se défiant même du printemps, ils demandèrent à la commission d’ajourner les expériences jusqu’à l’été prochain. « Je suis bien surpris, répliqua Pasteur, de ce retard apporté par MM. Pouchet, Musset et Joly aux opérations de la commission. A l’aide d’une étuve, il eût été facile d’élever la température au degré désiré par ces messieurs. Quant à moi, je m’empresse de déclarer que je suis à la disposition de l’Académie et qu’en été comme au printemps et en toute saison, je serai prêt à répéter mes expériences. »
On venait d’inaugurer à la Sorbonne des conférences scientifiques du soir. Il était naturel qu’un sujet comme celui de la génération spontanée fût inscrit au programme. Lorsque, le 7 avril 1864, Pasteur entra dans le grand amphithéâtre de la vieille Sorbonne, il put se rappeler les jours de sa jeunesse où l’auditoire, pressé d’entendre la parole de J. -B. Dumas, ressemblait à un pubhc de théâtre. L’élève, devenu maître , trouva une foule plus grande encore qu’autrefois. Couloirs et passages obstrués, gradins débordants, tout était envahi. Au milieu des professeurs et des étudiants on se montrait Duruy, Alexandre Dumas père. George Sand, la princesse Mathilde. Autour d’eux, les personnages qui sont les prototypes moins du monde où l’on s’instruit que du monde où l’on parle ; enfin les inévitables qui veulent voir et surtout être vus, se donner un sujet de causerie pour les salons, bref ce qu’on appelle le Tout-Paris. Mais ce Tout-Paris allait connaître une impression nouvelle et, malgré sa légèreté, en garder le souvenir. Il n* avait pas devant lui un de ceux qui cherchent par des exordes insinuants à gagner les bonnes grâces de l’auditoire. C’était un homme au visage grave, empreint d’énergie concentrée, de puissance méditative. Il commença d’une voix ferme et profonde, en homme pénétré de la haute mission de l’enseignement et qui a charge d’esprits :
« De bien grands problèmes s’agitent aujourd’hui et tiennent tous les esprits en éveil : unité ou multiplicité des races humaines ; création de l’homme depuis quelque mille ans ou depuis quelque mille siècles; fixité des espèces, ou transformation lente et pro-
gressive des espèces les unes dans les , autres ; la matière réputée éternelle, en dehors d’elle le néant ; l’idée de Dieu inutile : voilà quelques-unes des questions livrées de nos jours aux disputes des hommes. »
11 venait, continuait-il, aborder une question accessible à l’expérience et dont il avait fait l’objet d’études sévères et consciencieuses. La matière peut-elle s’organiser d’elle-même ? Des êtres peuvent-ils venir au monde sans avoir été précédés d’êtres vivants de même espèce ? Après avoir montré que la doctrine de la génération spontanée avait été toujours s’amoindrissant, il disait pourquoi la découverte du microscope l’avait fait reparaître à la fin du xvii® siècle, « en face de ces êtres si nombreux, si divers, si bizarres de formes, dont Torigine était liée à la présence de toute matière animale ou végétale morte, en voie de désorganisation ». 11 indiquait ensuite comment Pouchet avait repris cette étude, et les erreurs que ce nouveau partisan de cette vieille doctrine avait commises, erreurs difficiles d’abord à reconnaître. Avec une parfaite clarté, une ingéniosité qui trouvait son maximum d’évidence dans la simplification. Pasteur exposait comment les poussières qui flottent dans l’air renferment des germes d’organismes inférieurs, et comment un liquide préservé, grâce à certaines précautions, du contact de ces germes peut être conservé indéfiniment. On surprenait ainsi Pasteur en plein travail, comme si le grand amphithéâtre eût donné sur son petit laboratoire.
« Voici, disait Pasteur, une infusion de matière organique d’une limpidité parfaite, limpide comme de l’eau distillée, et qui est extrêmement altérable. Elle a été préparée aujourd’hui. Demain déjà elle contiendra des animalcules, de petits infusoires ou des flocons de moisissures.
« Je place une portion de cette infusion de matière organique dans un vase à long col, tel que celui-ci. Je suppose que je fasse bouiUir le bquide et qu’ensuite je laisse refroidir. Au bout de quelques jours, il y aura des moisissures ou des animalcules infusoires développés dans le bquide. En faisant bouiUir, j’ai détruit les germes qui pouvaient exister dans le liquide et à la surface
d^s parois du vase. Mais, comme cette infusion se trouve remise au contact de l’air, elle s’altère comme toutes les infusions.
« Maintenant je suppose que je répète cette expérience, mais qu’avant de faire bouillir le liquide, j’étire, à la lampe d’émailleur, le col du ballon, de manière à l’effiler, en laissant toutefois son extrémité ouverte. Gela fait, je porte le liquide du ballon à l’ébullition, puis je le laisse refroidir. Or, le liquide de ce deuxième ballon restera complètement inaltéré, non pas deux jours, non pas trois, quatre, non pas un mois, une année, mais trois et quatre années, car l’expérience dont je vous parle a déjà cette durée. Le liquide reste parfaitement limpide, limpide comme de l’eau distillée. Quelle différence y a-t-il donc entre ces deux vases ? Ils renferment le même liquide, ils renferment tous deux de l’air, tous les deux sont ouverts. Pourquoi donc celui-ci s’altère-t-il, tandis que celui-là ne s’altère pas ? La seule différence, qui existe entre les deux vases, la voici. Dans celui-ci, les poussières qui sont en suspension daiis l’air et leurs germes peuvent tomber par le goulot du vase et arriver au contact du liquide où ils trouvent un aliment approprié et se développent. De là, les êtres microscopiques. Ici, au contraire, il n’est pas possible, ou du moins il est très difficile, à moins que l’air ne soit vivement agité, que les poussières en suspension dans l’air puissent entrer dans ce vase. Où vont-elles? Elles tombent sur le col recourbé. Quand l’air rentre dans le vase par les lois de la diffusion et les variations de température, celles-ci n’étant jamais brusques, l’air rentre lentement et assez lentement pour que ses poussières et toutes les particules solides qu’il charrie tombent à l’ouverture du col, ou s’arrêtent dans les premières parties de la courbure.
a Cette expérience est pleine d’enseignements. Car remarquez bien que tout ce qu’il y a dans l’air, tout, hormis ses poussières, peut entrer très facilement dans l’intérieur du vase et arriver au contact du liquide. Imaginez ce que vous voudrez dans l’air, électricité, magnétisme, ozone, et même ce que nous n’y connaissons pas encore, tout peut entrer et venir au contact de l’infusion, ü n’y a qu’une chose qui ne puisse pas rentrer facilement, ce soiu
/es poussières en suspension dans l’air, et la preuve que c’est bien cela, c’est que si j’agite vivement le vase deux ou trois fois, dans deux ou trois jours il renferme des animalcules et des moisissures. Pourquoi ? Parce que la rentrée de l’air a eu lieu brusquement et a entraîné avec lui des poussières.
« Et par conséquent, messieurs, moi aussi pourrais-je dire en vous montrant ce liquide : j’ai pris dans l’immensité de la création ma goutte d’eau, et je l’ai prise toute pleine de la gelée féconde, c’est-à-dire, pour parler le langage de la science, toute pleine des éléments appropriés au développement des êtres inférieurs. Et j’attends, et j’observe, et je l’interroge, et je lui demande de vouloir bien recommencer pour moi la primitive création ; ce serait un si beau spectacle ! Mais elle est muette ! Elle est muette depuis plusieurs années que ces expériences sont commencées. Ah ! c’est que j’ai éloigné d’elle, et que j’éloigne encore en ce moment, la seule chose qu’il n’ait pas été donné à l’homme de produire, j’ai éloigné d’elle les germes qui flottent dans l’air, j’ai éloigné d’elle la vie, car la vie c’est le germe et le germe c’est la vie. Jamais la doctrine de la génération spontanée ne se relèvera du coup morte i que cette simple expérience lui porte. »
Le public applaudit avec enthousiasme les paroles qui terminaient cette leçon : « Non, il n’y a aucune circonstance aujourd’hui connue dans laquelle on puisse affirmer que des êtres microscopiques sont venus au monde sans germes, sans parents semblables à eux. Ceux qui le prétendent ont été le jouet d’illusions, d’expériences mal faites, entachées d’erreurs qu’ils n’ont pas su apercevoir ou qu’ils n’ont pas su éviter. »
A travers ses expériences de réfutation et ses études nouvelles. Pasteur trouvait le moyen d’administrer l’Ecole normale dans le sens le plus complet du mot. L’influence qu’il exerçait était telle qu’il ne donnait pas seulement le goût de l’étude aux élèves, il leur en dK)nnait la passion. Il dirigeait chacun dans sa voie, il éveillaut les sagacités. Avoir obtenu que les cinq places de préparateurs fussent réparties entre les normaliens sortis agrégés, c’était déjà un gam
de son heureuse administration, mais sa sollicitude ne s’arrêtait pas là. Si quelque déception venait abattre un ancien élève, dans cette période de jeunesse où l’on ne doute de rien ni de personne, il le relevait vigoureusement. C’était le conseiller qui vous habitue à regarder au delà de tous les jours. Un simple échange de lettres montre mieux que toutes les considérations générales comment il comprenait son rôle.
Un normalien, Paul Dalimier, reçu le premier à l’agrégation de physique en 1858 , nommé ensuite préparateur d’histoire naturelle à l’Ecole, et qui, après avoir passé son doctorat, demandait à être envoyé dans une Faculté, reçut l’ordre d’aller au lycée de Chaumont. Devant cette sorte de disgrâce il écrivit à Pasteur une lettre désespérée. Il ne pouvait plus rien faire, disait-il, son avenir était perdu. « Mon cher Monsieur, lui répondit Pasteur, je regrette vivement de n’avoir pu vous voir avant votre départ pour Chaumont. Mais voici les conseils que je crois utile de vous donner. Ne manifestez pas votre juste mécontentement. Faites-vous remarquer, dès le début, par votre zèle et votre aptitude. Aggravez, en un mot, par l’accomplissement distingué de tous vos nouveaux devoirs , l’injustice commise. Ce découragement dont témoigne votre dernière lettre n’est pas digne d’un savant. N’ayez que deux choses devant les yeux : votre classe, le progrès de vos élèves et vos travaux commencés... Faites votre devoir de votre mieux, sans vous inquiéter du reste. »
Le reste. Pasteur s’en chargeait. Il alla au ministère se plaindre de ce qu’il y avait dans cette nomination non seulement d’injuste mais de blessant au point de vue général.
(c Monsieur l’administrateur, lui répondait l’exilé de Chaumont, j’ai reçu la bonne lettre que vous avez bien voulu m’écrire. Le respect profond que j’ai pour toutes vos paroles est un garant de mes bonnes dispositions à suivre vos conseils. Je me suis déjà donné tout entier à mes élèves, j’ai trouvé ici un cabinet de physique dans un état déplorable, et j’en ai entrepris la réorganisation. » Elle n’eut pas le temps d’être complète : justice fut rendue. On
nomma Paul Dalimier maître de conférences à l’Ecole normale. Il devait mourir à vingt-huit ans.
L’idée de maintenir, après les trois années d’Ecole, un lien non seulement entre maîtres et anciens préparateurs mais entre maîtres et élèves, lui avait inspiré, dès 1859, un rapport sur l’utilité d’un recueil qui aurait pour titre : Annales scientifiques de I r Ecole normale. « Le Muséum d’histoire naturelle, disait-il, n’a-t-il pas publié jadis des annales ? L’Ecole des mines n’at-elle pas eu, en 1794, un journal des sciences? L’Ecole polytechnique n’a-t-elle pas également publié, en 1795, ses cahiers et, dans certains de ces cahiers, ne s’est-elle pas fait honneur des leçons de mathématiques données, pendant les premiers mois de 1795 à l’amphithéâtre du Jardin des Plantes, par Laplace et Lagrange, leçons destinées aux premiers néophytes de l’Ecole normale ? »
Quand on recherche la trace de certaines idées fécondes, il est rare de ne pas constater que la France a eu l’initiative. Mais, faute de suite et de ténacité, elle laisse dépérir ces mêmes idées qui ne sont pas perdues pour d’autres peuples. Transplantées, elles se développent, grandissent au point que notre pays luimême ne les reconnaît plus le jour où il les reprend, et qu’elles ont à ses yeux un air d’emprunt. L’Allemagne avait vu combien on pouvait rendre de précieux services par la collection des matériaux et par l’exposé des idées au fur et à mesure qu’elles se produisent. Peu de temps avant l’époque où Pasteur était préoccupé de créer ces Annales^ Renan, dans une lettre adressée aux directeurs de la Revue Germanique., fondée pour établir un lien de rapprochement entre l’Allemagne et la France, indiquait ce contraste : « En France, on s’impose de ne livrer son œuvre au public que quand elle est mûrie et achevée ; en Allemagne, on la donne à l’état provisoire, non comme un enseignement doctoral, mais comme une excitation à penser et comme un ferment pour les esprits. »
Pasteur sentait la puissance de ce ferment intellectuel. Dans le volume intitulé le Centenaire de l'Ecole normale., M. Gernez a
rappelé l’enthousiasme de Pasteur quand il parlait de ces Annales, N’était-ce pas pour les élèves envoyés en province le moyen de collaborer avec leurs anciens maîtres et d’entretenir loin de Paris le feu sacré ?
« Mon cher Raulin, écrivait Pasteur à la fin de décembre 1863, lorsque vous serez en mesure de rédiger et de publier vos observations, veuillez m’en prcTre^ir. J’ai quelque espoir qu’à ce momentlà, et peut-être plus prochainement, ces Annales scientifiques de l’Ecole^ dont vous m’avez souvent entendu parler, seront enfin créées et que j’aurai la satisfaction de pouvoir y donner l’hospitalité aux meilleurs travaux des anciens élèves. Le ministre est favorable à ce projet , très favorable même , et les scrupules de M. Nisard au sujet de l’ombrage qu’en pourraient éprouver les Lettres paraissent éloignés. »
Ce fut au mois de juin 1864 que Pasteur présenta à l’Académie des sciences le premier fascicule de cette publication. M. Gernez, particulièrement apprécié de Pasteur, s’est bien gardé dans le hvre du Centenaire de raconter que le recueil débutait par ses recherches personnelles sur le pouvoir rotatoire de certains liquides et de leurs vapeurs. Il reprenait et complétait largement les recherches de Biot qui avait cherché à réduire l’essence de térébenthine en vapeur et à la faire agir dans cet état sur la lumière polarisée.
A cette même date, les hétérogénistes, voulant contraindre Pasteur à un combat d’arrière-garde, s’étaient enfin mis à la disposition de l’Académie qui les invita à comparaître devant la commission réunie au Muséum d’histoire naturelle dans le laboratoire de Chevreul. Pasteur était présent. « J’affirme, dit-il, qu’en tout lieu il est possible de prélever au milieu de l’atmosphère, un volume d’air déterminé qui ne contienne ni œuf ni spore et ne produise aucune génération dans les solutions putrescibles. » La commission déclara que, toute la contestation portant sur un simple fait, une seule expérience devait avoir lieu. Les hétérogénistes entendaient recommencer toute une série d’expériences. C’était rouvrir la dis-
cussion La commission refusa. Ne voulant pas céder, abandonnant la lutte, n’acceptant pas les juges qu’ils avaient eux-mêmes souhaités, les hétérogénistes se retirèrent.
Et cependant Joly avait écrit à l’Académie : « Si un seul de nos matras demeure inaltéré nous avouerons loyalement notre défaite. » Pouchet de son côté avait dit : <t J’atteste que sur quelque lieu du globe où je prendrai un décimètre cube d’air, dès que je mettrai celui-ci en contact avec une liqueur putrescible renfermée dans des matras hermétiquement clos, constamment ceux-ci se rempliront d’organismes vivants. » Aussi un savant qui devait être plus tard secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, Jamin, écrivait-il en résumant ce conflit : « 11 est bien certain que les hétérogénistes, de quelque façon qu’ils aient coloré cette retraite, se sont eux-mêmes condamnés. S’ils avaient été sûrs du fait, — qu’ils s’étaient solennellement engagés à prouver sous peine de s’avouer vaincus, — ils auraient tenu à le montrer, car c’était le triomphe de leur doctrine. On ne se laisse condamner par défaut que dans les causes dont on se défle.
Les hétérogénistes en appelèrent au public. Quelques jours après la défaite, Joly fit une leçon de représailles à la Faculté de médecine. 11 appela le combat, tel que l’entendait la commission, un combat d’hippodrome ; il fut applaudi par tous ceux qui, au lieu de voir uniquement des ballons stériles et d’autres altérés, et la différence des liquides employés, levure de bière et décoction de foin, mêlaient toute autre chose à la question scientifique.
Des sphères calmes du laboratoire, puis des hauteurs du Montanvert ou de la Maladetta, du bureau de l’Académie des sciences, de l’amphithéâtre de la Sorbonne, de l’Académie de médecine, le problème descendait dans les discussions mondaines. Si tout vient d’un germe, disait-on, d’où le premier germe est-il sorti ? Mystère devant lequel il faut s’incliner, répondait Pasteur; question de l’origine de toutes choses, question qui est absolument en dehors du domaine des recherches scientifiques. Mais une curiosité invincible chez la plupart des hommes ne peut pas plus se déprendre du point d'interrogation sur le commencement du monde que du point d’in-
terrogation sur l’avenir. Celte curiosité n’admet pas que la science ait la sagesse de se confiner sur le continent assez vaste qu’elle peut explorer entre les deux abîmes. Bon nombre de gens transformaient une question de fait en une question de foi. Bien que Pasteur eût apporté dans ses recherches une préoccupation unb quement scientifique, on ne voyait guère en lui, pour le louer ou l’accabler, que le défenseur d’une cause religieuse.
Vainement avait-il dit : « 11 n’y a ici ni religion, ni philosophie ni athéisme, ni matérialisme, ni spiritualisme qui tiennent. Je pou^ rais même ajouter : Comme savant, peu m’importe. C’est une question de fait ; je l’ai abordée sans idée préconçue, aussi prêt à déclarer, si Texpérience m’en avait imposé l’aveu, qu’il existe des générrtions spontanées, que je suis persuadé aujourd’hui que ceux qui les affirment ont un bandeau sur les yeux. » 11 semblait que les expériences de Pasteur ne fussent que des arguments à l’appui d’une thèse philosophique. Comprendre qu’un homme recherchât la vérité pour elle-même, sans autre but que de la trouver et de la proclamer, c’était un effort presque impossible à ceux dont les idées tenaient à une foi ardente,, ou à l’influence d’un milieu, ou à des engagements d’amour-propre, ou à des calculs d’intérêt. Les hostihtés étaient ouvertes. Les journalistes entretenaient le feu. Pendant qu’un prêtre, l’abbé Moigno, disait qu’il s’agissait de convertir, par la preuve de la non-génération spontanée, les incrédules et les athées, Edmond About, qui n’avait rien d’un néophyte, prenant fait et cause pour les générations spontanées, brûlait quelques cartouches. a M. Pasteur, écrivait-il, a prêché en Sorbonne au milieu d’un concert d’applaudissements qui a dû faire plaisir aux anges. » Fier d’évoluer avec sa verve jeune, ironique et légère, dans le domaine purement terrestre. About poussait gaiement une pointe vers les recherches des causes premières. « Si un petit animal, gros comme la centième partie d’une tête d’épingle, disait-il, a pu naître spontanément, rien n’empêche que la nature, par ses propres forces, ait formé dans d’autres temps et d’autres conditions des baleines, des éléphants, des lions, voire des hommes. » Bien qu’il fût rebelle d’ordinaire aux séductions de l’hypothèse, About risquait, à quel-
que temps de là, dans une phrase incidente, l’hypothèse de l’homme primitif qui n’aurait été « qu’un sous-offîcief d’avenir dans la grande armée des singes ».
On peut suivre ainsi, à travers les journaux, les revues et les livres publiés à celte époque, les idées diverses que l’on faisait sortir des cornues. Guizot, presque à la veille de ses quatre-vingts ans et qui avait souhaité une halte avant de mourir pour raconter, selon les termes d’une de ses lettres, ce qu’il avait fait en ce monde ejt ce qu’il pensait de l’autre, abordait ce problème, dans ses Méditations, avec l’assurance un peu hautaine que lui donnait le sentiment d’avoir longuement réfléchi sur ses croyances et sur sa destinée : « L’homme, écrivait-il, n’est pas venu par les générations spontanées, c’est-à-dire par une force créatrice et organisatrice inhérente à la matière ; l’observation scientifique renverse tous les jours plus évidemment cette hypothèse, impossible d’ailleurs à admettre pour expliquer la première apparition, sur la terre, de l’homme complet et en étal d’y vivre. » Et il saluait « M. Pasteur qui avait porté dans cette question la lumière de sa scrupuleuse critique ».
Nisard commençait à être le témoin émerveillé de ce qui se passait dans le petit laboratoire de l’Ecole normale. Toujours préoccupé des rapports de la science avec la religion, il écoutait avec quelque surprise Pasteur lui dire très modestement : « Les recherches sur la cause première ne sont pas du domaine de la science. Elle ne connaît que ce qu’elle peut démontrer, des faits, des causes secondes, des phénomènes. »
Pasteur ne se désintéressait pas des grands problèmes qu’il appelait les éternels sujets des méditations solitaires des hommes. Nul n’en était plus pénétré que lui, mais nul aussi ne savait mieux délimiter les domaines différents. Il était irrité quand il voyait l’esprit de système, d’où qu’il vînt, s’introduire dans la science. Il n’admettait pas plus l’immixtion de la religion dans la science que celle de la science dans la religion. L’indépendance absolue du savant, il la proclamait indispensable. Le jour, en effet, où un savant appuie ses études sur tel ou tel système philosophique, il
abdique par là même son litre de savant. Il plaide une cause, il ne cherche plus la vérité pour elle-même sans autre souci que d’interroger la nature.
L’âpreté que Pasteur apportait dans une lutte n’avait d’égal que son oubli quand elle était terminée. A quelqu’un qui plus tard évoquait devant lui ce passé rempli d’attaques et d’éloges : « Le savant, répondit-il, doit s’inquiéter de ce qu’on dira de lui dans un siècle et non des injures ou des compliments du jour. »
Ne songeant qu’à regagner le temps perdu. Pasteur était pressé de reprendre ses études sur le vin. « Les maladies des vins, avaitil dit à l’Académie des sciences dès le mois de janvier 1864, ne proviendraient-elles pas de ferments organisés, de petits végétaux microscopiques dont les germes se développeraient lorsque certaines circonstances de température, de variations atmosphériques, d’exposition à l’air permettraient leur évolution ou leur introduction dans les vins?... Je suis arrivé, en effet, à ce résultat que les altérations des vins sont corrélatives de la présence et de la multiplication des végétations microscopiques. » Vins acides, vins amers, vins tournés, vins filants, il les avait tous étudiés à l’aide du microscope dont il faisait le guide le plus sûr pour reconnaître l’existence du mal et le spécifier. Gomme il avait particulièrement essayé de remédier à la cause de l’acidité que prennent souvent en tonneaux les vins rouges ou blancs du Jura, la ville d’Arbois, fière de ses vins clairets et de ses vins jaunes dont la célébrité sè perd dans la nuit des caves, avait voulu mettre à la disposition de Pasteur, pendant les vacances de 1864, un local servant de laboratoire. Les dépenses, aux termes d’une délibération du conseil municipal, devaient être couvertes par la ville.
« Celte démarche toute spontanée du conseil municipal d’une ville qui m’est chère à tant de titres, répondit Pasteur, fait beaucoup trop d’honneur, M. le Maire, à mes modestes travaux, et les considérants qui l’accompagnent me remplissent de confusion. » 11 refusait toutefois l’offre de la ville, craignant de ne pas rendre un service proportionné à la générosité du conseil. Il préféra camper
avec ses préparateurs dans une ancienne salie de café, à l’entrée de la ville. L’installation des plus sommaires eût été approuvée par Balard qui disait gaiement que l’esprit d’un homme de science s’aiguise à la lutte matérielle. « Gomme les appareils, ainsi que l’a raconté M. Duclaux, sortaient presque tous de chez le menuisier, le ferblantier ou le forgeron d’Arbois, on peut deviner qu’ils n’avaient pas les formes canoniques et que, lorsque nous les promenions dans les rues, pour aller puiser dans les caves le vin destiné aux analyses, nous ne passions pas sans soulever quelques brocards dans la population un peu narquoise de la petite ville. »
Le problème se réduisit pour Pasteur à s’opposer au développement des ferments organisés ou végétaux parasites, cause des maladies des vins. Après quelques tentatives infructueuses pour détruire toute vitalité dans les germes de ces parasites, il constata qu’il suffisait de porter le vin pendant quelques instants à une température de 50 à 60 degrés. « J’ai reconnu, en outre, écrivaitil, que le vin n’était jamais altéré par cette opération préalable, et, comme rien n’empêche qu’il subisse ensuite l’action graduelle de l’oxygène de l’air, source à peu près exclusive, selon moi, de son amélioration avec le temps, il est sensible que ce procédé réunit les conditions les plus avantageuses. »
Il semblait qu’il n’y eût qu’à essayer ce moyen simple, pratique, apphcable à la fois aux vins célèbres et aux vins communs. Quelle erreur ! Un progrès a contre lui la levée en masse des préjugés, la petite guerre des jalousies, et jusqu’à l’indolence des intérêts eux-mêmes. Pour faire passer un service à travers cette coalition, ces embuscades et ces inerties, le savoir, le talent, le génie même ne suffisent pas : il faut l’obstination du dévouement. Pasteur l’avait. Le problème scientifique une fois résolu, son plus grand désir était de faire bénéficier de sa découverte le pays tout entier.
« On s’étonne en France, lui écrivait un anglais, que le commerce des vins français n’ait pas pris plus d’extension en Angleterre depuis le traité de commerce. La raison en est assez simple. Tout d’abord, nous avons accueilli ces vins avec empressement. Mais on
n’a pas tardé à faire la triste expérience que ce commerce mène ^ de grandes pertes et â des embarras infinis à cause des maladies auxquelles ils sont sujets. » Discussions, séances de contrôle, projets d’expériences en grand, tout se succédait lorsque J. -B. Dunias vint brusquement demander à Pasteur le plus grand des sacrific/e? celui de quitter le laboratoire.