PASTEUR
Lithographie de Lemercier.
Phototypie Daniel Jt'acomet.
auaTSAq
(gasi)
>^b sVAç^jj'N^OiUiA
voir votre attention fixée sur la question qui intéresse mon pauvre pays ; la misère dépasse tout ce que vous pouvez imaginer. »
Avant son départ pour Alais, Pasteur avait eu entre les mains un essai sur l’histoire du ver à soie publié par un de ses confrères, Quatrefages, né dans le Gard comme Dumas. Quatrefages reportait à une impératrice du Céleste -Empire la priorité dans l’ai't d^utiliser la soie il y a plus de quatre mille ans. Maîtres du précieux insecte, les Chinois avaient eu la jalousie de conserver le monopole de son éducation au point de menacer de mort quiconque oserait faire sortir de Chine des œufs de vers à soie, que l’on appelle graines tant ils ressemblent à des graines végétales. Une petite princesse eut le courage, deux mille ans après, d^enfreindre ces lois peu* amour pour son fiancé qu’elle voulait rejoindre au centre de l’Asie et par le désir, presque aussi vif que son amour, de ne pas renoncer, après le mariage, à une occupation digne des fées.
Pasteur, tout en aimant cette jolie légende de la sériciculture, s’intéressa davantage à la manière dont le mûrier fut implanté sur le sol français. De la Provence, Louis XI le transporta en Touraine ; Catherine de Médicis essaya de l’acclimater dans l’Orléanais ; Henri IV ordonna de planter des mûriers dans le parc de Fontainebleau et le jardin des Tuileries. Ils y firent merveille. Comme le Béarnais voulait inspirer aux grands seigneurs l’amour du sol et offrir aux paysans la perspective heureuse de « cultiver la terre en demeurant en sûreté publique », il encouragea un Traité de la cueillette de la soie composé par Olivier de Serres. Ce premier écrivain agricole de la France, heureux de se cantonner dans le Vivarais sur sa terre du Pradel, fut apprécié du roi, malgré l’opposition de Sully qui ne croyait pas à cette nouvelle fortune pour la France. Comment se développa cette industrie de la soie ? Les documents sur ce point font défaut.
De 1700 à 1788, écrivait Quatrefages, la France produisit annuellement à peu près six millions de kilogrammes de cocons. Le chiffre tomba de moitié sous la République ; nécessité ou affectation, la laine remplaça la soie. Napoléon I” releva ce genre df^
luxe. L’industrie séricicole, depuis l’époque impériale, prospéra au point d’atteindre, à la fin du règne de Louis-Philippe, un chiffre de vingt millions de kilogrammes de cocons, qui représentaient cent millions de francs. Jamais le nom d'arbre d’or donné au mûrier n’avait été plus juste.
Tout à coup cette richesse s’effondra. Une maladie mystérieuse détruisait les chambrées. « Œufs, vers, chrysalides, papillons, la mgJadie, écrivait Dumas dans son rapport au Sénat, peut se manifester dans tous les organes. D’où vient-elle ? On l’ignore. Gomment s’inocule-t-elle ? On ne le sait. Mais son invasion se reconnaît h des taches brunes ou noirâtres. » Ainsi s’expliquait le nom de maladie des corpuscules. On disait aussi la gattine, mot qui vient de l’italien gattino, gattina, petit chat, petite chatte : les vers malades relevaient la tête et tenaient en avant leurs pattes à crochets, comme des chats sur le point de griffer. Mais de tous les noms, celui de pébrine, adopté par Quatrefages, était le plus répandu. 11 venait du mot languedocien pébré, poivre. Les taches des vers malades ressemblaient, en effet, à des grains de poivre.
Les premiers symptômes avaient été notés, au dire de certaines personnes, en 1845, selon d’autres, en 1847. Mais en 1849 ce fut un désastre. Le Midi de la France fut envahi. En 1853, il fallut faire venir des graines de Lombardie. Après la pleine réussite d’une année, nouveaux mécomptes. L’Italie fut atteinte comme l’Espagne et comme l’Autriche. Ne sachant à quels cartons de graines se vouer, les éducateurs les firent venir de Grèce, de Turquie, du Caucase. Le mal gagnait toujours. La Chine elle -même fut atteinte. En 1864, on ne trouvait de graines saines qu’au Japon.
Conditions atmosphériques, dégénérescence de la race des vers à soie, maladie du mûrier, toutes les hypothèses s’accumulaient. En dehors de ceux qui faisaient partie des comices agricoles et des sociétés savantes, il n’était si petit propriétaire de chambrées qui n’eût son explication à donner, sa brochure à pubher, son remède à préconiser.
Quand Pasteur partit seul pour Alais, le 6 juin 1865, chargé par le ministre de l'Agriculture de cette mission scientifique, il n’avait
plus devant l’esprit que cet unique point d’interrogation : comment naissaient ces taches, ces stigmates, ces signes étranges et néfastes, selon les épithètes de Quatrefages, épithètes dont on souriait un peu dans Paris qui ne s’émeut que devant le fracas de quelque grand désastre et non au récit de misères silencieuses.
Dès son arrivée. Pasteur questionna les alaisiens avec un sentiment de sympathie, dans le sens admirable du mot, et avec l’insistance de l’interrogateur qui cherchait à dégager d’un flot de paroles le détail particulier. Il n’entendit qu’indications confuses et contradictoires. On ne lui parlait que de remèdes plus ou moins chimériques. Certains éducateurs répandaient sur les vers du soufre ou du charbon pilé, séparément ou en mélange. D’autres conseillaient la farine de moutarde ou le sucre en poudre. Le sucre avait paru à Quatrefages lui-même « pouvoir agir sur les vers à la façon d’un tonique légèrement stimulant ». On couvrait encore les vers de cendres et de suie. Les poudres de quinquina étaient conseillées. Des éducateurs avaient une préférence pour certains liquides : ils aspergeaient de vin, de rhum et d’absinthe, les feuilles de mûrier. Les fumigations de chlore, de goudron avaient, assurait-on encore, des effets bienfaisants , ce qui était violemment contredit par d’autres éducateurs. Quelques-uns conseillaient Pélectricité. Dans un ouvrage couronné, en 1862, par l’Académie du Gard, tous ces moyens thérapeutiques, considérés selon l’état solide, liquide ou gazeux, étaient énumérés et examinés avec le sérieux que méritait toute tentative pour provoquer cette guérison de la maladie des vers à soie. Pasteur, plus préoccupé de connaître Forigine de la maladie que de faire le recensement de tous ces remèdes, ne cessait d’interroger les propriétaires de chambrées qui lui répondaient invariablement que c’était quelque chose comme le choléra, la peste. Le grand mot de miasmes était mis en avant. Quant aux effets, rien n^était plus variable. Tels vers languissaient sur les claies dès le premier âge, d’autres à la seconde phase seulement ; quelques-uns franchissaient la troisième et la quatrième mue, montaient à la bruyère et filaient leur cocon. La chrysalide devenait papillon ; mais ce papillon malade avait les antênnes déformées et
les pattes desséchées. Les ailes amoindries semblaient brûlées. Acheter les œufs issus de ces papillons, c’était s’offrir un échec certain l’année suivante. Ainsi, dans une même chambrée et dans bespace des deux mois que traverse l’existence du ver pour devenir papillon, la pébrine était tour à tour brusque ou insidieuse. Elle éclatait ou se cachait, elle s’enfermait dans la chrysalide, elle reparaissait dans le papillon ou dans les œufs d’un papillon que l’on avait cru indemne. Les alaisiens, à bout d’efforts, disaient : « 11 n’y a rien à faire contre la pébrine. »
Pasteur n’admettait pas ce genre de résignation. Mais, comme il était hostile à tout dispersement intellectuel, il se proposa de poursuivre un seul côté du problème. Ces corpuscules des vers à soie, signalés depuis 1849, il résolut de les soumettre à des études microscopiques. 11 s’installa près d’Alais, dans une petite magnanerie. Deux éducations avaient été mises en train. L’une achevée, provenant de graines japonaises dont l’origine était officielle, avait fourni de très beaux cocons. L’éducateur se 'proposait de conserver les œufs des papillons et de se dédommager ainsi des mécomptes de la seconde chambrée, également issue de graines japonaises, mais achetées sans autre garantie que la parole d’un marchand. Les vers de cette seconde éducation étaient languissants. Lorsqu’on répandait sur les claies la feuille du mûrier, on n’entendait pas le bruit des déchiquetures faites par les vers en plein appétit, bruit que Pasteur comparait un jour à des gouttes d’orage sur des ^ arbres touffus. Tous semblaient malades. Et cependant, remarque déconcertante, à l’examen de ces vers vus au microscope, les corpuscules n’apparaissaient qu’exceptionnellement. Et, fait beaucoup plus singulier encore, extraordinaire, étrange. Pasteur, en examinant une foule de chrysalides et de papillons issus de la chambrée prospère, constata presque toujours des corpuscules. Que signifiaient ces contre-indications.^ Etait -ce donc ailleurs que dans les vers qu’il faudrait surprendre le secret de la pébrine ?
Dans un livre qui serait un exposé didactique, il faudrait, après
s’ètre arrêté un instant à ce tissu d’énigmes, aller droit aux expe-
nences qui suivirent. Mais ces pages, qui retracent parfois jour par jour l’existence de Pasteur, doivent mêler aux recherches les événements intimes. Neuf jours après son arrivée à Alais, une émotion douloureuse l’arracha à ses expériences. Une dépêche l’appela en toute hâte à Arbois auprès de son père très malade.
Il partit avec angoisse. Dans ce long voyage d’Alais à Arbois, les sombres pensées l’assiégeaient. Le souvenir de sa mère emportée subitement et qu’il n’avait pas revue, pas plus qu’il n’avait revu sa fille aînée, Jeanne, morte elle aussi dans cette petite maison d’Arbois ; tout lui donnait le pressentiment d’un nouveau malheur. Il ne se trompait pas. Il n^arriva que pour voir, à travers ses larmes, le cercueil où était enfermé ce père qui allait dormir dans le cimetière d’Arbois, mais qui devait recevoir, par le culte de son fils, une place dans la mémoire des hommes.
Le soir, au-dessus de la tannerie, dans la chambre vide, Pasteur écrivit :
« Ma chère M£u*ie, mes chers enfants, le pauvre grand-père n’est plus et nous l’avons conduit ce matin à sa dernière demeure. Il est aux pieds de la pauvre petite Jeanne. Au milieu de ma douleur, j’ai été bien heureux de la bonne pensée de Virginie qui l’avait fait placer là, et j’espère qu'un jour je pourrai les réunir à ma tendre mère et à mes sœurs, jusqu’au moment où j’irai moimême les rejoindre. Jusqu’au dernier instant, j’ai espéré le revoir, bembrasser une dernière fois, lui donner la consolation de presser dans ses bras son fils qu’il a tant aimé; mais en arrivant à la gare, j’aperçus des cousins tout en noir qui venaient de Salins. Seulement alors j’ai compris que je ne pourrads plus que l’accompagner au cimetière.
a II est mort le jour de ta première communion, ma chère Cécile : deux souvenirs qui ne sortiront pas de ton cœur, ma pauvre enfant. J'en avais donc le pressentiment lorsque le matin même, à l’heure où il était frappé pour ne plus se relever, je te demandais de prier Dieu pour le grand-père d’Arbois. Tes prières auront été bien agréables à Dieu, et qui sait si le grand-père lui-
même ne les a pas connues et ne s’est pas réjoui avec la pauvre petite Jeanne des saintes ferveurs de Cécile.
« J’ai repassé tout le jour dans ma mémoire toutes les marq»ies d’affection de mon pauvre père. Depuis trente années, j’ai été sa constante et presque unique préoccupation. Je lui dois tout. Jeune, il m’a éloigné des mauvaises fréquentations et m’a donné l’habitude du travail et l’exemple de la vie la plus loyale et la mieux remplie. Cet homme était, par la distinction de l’esprit et du caractère, bien au-dessus de sa position à juger des choses comme on le lait dans le monde. Lui ne s’y trompait pas : il savait bien que c’est l’homme qui honore sa position, et non la position qui honore l’homme. Tu ne l’as pas connu, ma chère Marie, au temps où ma mère et lui travaillaient si durement pour leurs chers enfants qu^iis aimaient tant, pour moi surtout, dont les livres, les mois de collège, la pension à Besançon coûtaient cher. Je le vois encore, mon pauvre père, dans les loisirs que lui laissait le travail manuel, lisant beaucoup, s’instruisant sans cesse, d’autres fois dessinant o^ sculptant du bois. 11 n’y a pas longtemps encore, il me montrait un dessin de moi dans lequel il a fait une croix. Il n’y a que cela de bien dans ce dessin. Il avait la passion du savoir et de l’étude. Je l’ai vu étudiant des grammaires, la plume à la main, les comparant, les commentant, afin d’apprendre à quarante et cinquante ans ce que lui avaient refusé les infortunes de ses premières années. Mais les livres qu’il aimait et qu’il recherchait par-dessus tout, c’étaient ceux qui lui remettaient en mémoire les faits de la grande époque impériale, qu’il avait servie à son heure sur le champ de bataille, et qui avait renouvelé la société.
« Et ce qu’il y a de touchant dans son affection pour moi, c’est qu’elle n’a jamais été mêlée d’ambition. Tu te rappelles qu’il m’aurait vu, disait-il, avec plaisir régent du collège d’Arbois. G’est que, derrière mon avancement possible, il voyait le travail qui le procurerait, et derrière ce travail, ma santé qui pom’rait en souffrir. Et pourtant tel qu’il était, tel que je le vois mieux aujom*d’hui, quelques-uns des succès de ma carrière scientifique ont dû vivement l’enorgueillir en le comblant de joie. C’était son llls, c^était
son nom. C’était l’enfant qu’il avait guidé et conseillé. Ah! mon pauvre père ! Je suis bien heureux de penser que j’ai pu te donner quelques satisfactions.
<( Adieu, ma chère Marie, adieu, mes chers enfants. Nous parlerons souvent du grand-père d’Arbois. Que je suis heureux qu’il vous ait tous revus et embrassés, il n’y a pas longtemps, et qu’il ait eu le temps encore de connaître la chère petite Camille. Je désirerais bien vous voir et vous embrasser tous. Mais il faut que je retourne à Alais. Mes études seraient retardées d’une année si je n’y allais passer quelques jours.
« J’ai quelques idées sur cette maladie qui est véritablement pour tous ces pays du Midi un immense fléau. Le seul arrondissement d’Alais, me disait le spus-préfet, a perdu, depuis quinze ans, 120 millions de revenus. M. Dumas a mille fois raison, il faut s’en occuper, et je dois aller poursuivre mes expériences. Je vais écrire à M. Nisard [en lui demandant] que les compositions pour l’admission puissent se faire en mon absence. C’est facile. 11 n’y aura qu’à faire ce qui a été fait l’an dernier.
« Adieu encore. Je vous embrasse bien affectueusement. »
Nisard lui écrivit le 19 juin : « Mon cher ami, je savais la perte que vous avez faite, et j’y prends part, de tout mon cœur qui vous est bien attaché... Prenez tous les jours qui vous seront nécessaires. Vous êtes absent pour le service de la science, et, si , j’en crois mes pressentiments, pour le service de l’humanité. 7’out sera fait en votre absence, comme vous l’indiquez avec tant de précision. Je ne prévois aucune difficulté... Tout est au calme à l’Ecole. Malgré votre réserve, qui est une partie de votre talent, je vois que, selon ce que disait de vous M. Biot, vous êtes sur la piste, et que vous allez tomber sur la proie. Nous mettrons votre nom à côté de celui d’Olivier de Serres dans les annales de la sériciculture. »
Revenu à Alais, Pasteur reprit ses observations avec l’ardeur scientifique mêlée à la fièvre généreuse que donne le désir de soulager les malheurs des autres. « Elle serait bien belle et bien
utile à faire, cette part du cœur dans le progrès des sciencci», <; avait-il dit, quatre années auparavant, dans un discours prononcé à l’inauguration de la statue de Thénard. Ces paroles, on pouvait les lui appliquer. C’est avec émotion qu’il plaça au seuil de ses Etudes sur la maladie des vers à soie cette page écrite, en 1862, par le secrétaire du comice agricole de l’arrondissement du Vigan :
« Le voyageur qui aurait parcouru, il y a une quinzaine d’années, les montagnes des Cévennes, et qui reviendrait actuellement sur ses pas, serait étonné et vivement affecté des changements de toute lature qui se sont opérés en si peu de temps dans cette contrée.
(( Jadis, il voyait, sur le penchant des coUines, des hommes agiles et /robustes briser le roc, établir avec ses débris des murs solidement construits, destinés à supporter une terre fertile mais péniblement préparée, et élever ainsi, jusques au sommet des monts, des gradins échelonnés plantés en mûriers. Ces hommes, malgré les fatigues d’un rude travail, étaient alors contents et heureux, parce que l’aisance régnait à leur foyer domestique.
« Aujourd’hui les plantations de mûriers sont entièrement délaissées ; U arbre d'or n’enrichit plus le pays, et ces visages, autrefois radieux, sont maintenant mornes et tristes : là où régnait Tabondance ont succédé la gêne et le malaise. »
Ce n’était plus de malaise, c’était de misère qu’il s’agissait.
Et Pasteur arrêtait tristement sa pensée sur les souffrances des populations cévenoles. Le problème scientifique se précisait maintenant. En face de ces contre-indications d’une chambrée très réussie dont les papillons étaient cependant corpusculeux et d’une chambrée de mauvaise apparence dont les vers ne présentaient ni taches ni corpuscules, il avait attendu avec une impatiente curiosité ce que deviendraient ces vers à leur dernière période. Il en vit, parmi ceux qui filaient leur soie, qui n’offraient encore ni taches ni corpuscules. Mais dans les chrysalides, dans les chrysalides surtout en pleine maturité, à la veille de s’appeler papillons, les corpuscules abondaient. Quant aux papillons, nul n’en était exempt. La maladie, éclatant ainsi dans la chrysalide et dans le papillon , n’expliquait-eUe pas les échecs dans les chambrées
futures? On avait tort, disait Pasteur, dès le 26 juin 1865, au comice agricole d’Alais, de chercher exclusivement le signe du mal, le corpuscule, dans les œufs ou dans les vers; les uns et les autres pouvaient porter en eux le germe de la maladie, sans oflnr de corpuscules distincts et visibles au microscope. Le mal se développait surtout dans les chrysalides et les papillons; c’était là qu il fallait le rechercher de préférence.
« Il devait y avoir un moyen infaillible de se procurer une graine saine, en ayant recours à des papillons exempts de corpuscules. »
Comme un de ces phares qui illuminent un point de l’horizon, une première clarté se faisait dans les ténèbres. Idée directrice rapide, puis éclipse, pour ainsi dire, de cette idée. Tout devait être subordonné au contrôle souverain de la méthode expérimentale. Mais en attendant qu’elle eût le dernier mot. Pasteur formulait ainsi ses hypothèses : Tout papillon renfermant des corpuscules doit donner lieu à une graine malade. Un papillon est-il peu chargé de corpuscules, sa graine fournira des vers qui n’en montreront pas ou qui n’en montreront qu’exceptionnellement à la fin de leur vie. Le papillon est-il très corpusculeux , dès le premier âge du ver, le mal pourra s’accuser par les corpuscules ou par ces symptômes qui font préjuger qu’une chambrée n’aboutira pas.
a Si l’on réunissait, disaitril avec cette puissance d’intuition qui allait toujours au delà de ses sujets d’études immédiats, si Ton réunissait dans un même lieu une foule d’enfants nés de parents malades de la phthisie pulmonaire, ils grandiraient plus ou moins maladifs, mais ne montreraient qu’à des degrés et à des âges divers les tubercules pulmonaires, signe certain de leur mauvaise constitution. Les choses se passent à peu près de même pour les vers à soie. »
Pasteur étudia au microscope des centaines de papillons. Presque tous, à l’exception de deux ou trois couples, étaient corpusculeux. A ce lot trop restreint s’ajouta heureusement un précieux cadeau. Deux personnes, qui avaient entendu Pasteur exposer
ses idées, lui apportèrent cinq papillons issus d’une race du pays et qui avaient été élevés dans une petite ville voisine, la ville d’Anduze, élevés à la turque, c’est-à-dire sans les précautions d’usage qui consistent à maintenir les vers dans des chambrées chauffées à une température égale. Gomme on essayait de tout, on avait essayé de ce système qui d’ailleurs n’avait pas mieux réussi que les autres. Mais, par une rencontre inappréciable, sur ces cinq papillons femelles, quatre étaient indemnes. Dès lors, dans la pensée de Pasteur, Pétude comparative des vers qui naîtraient au printemps prochain de ces graines saines et des graines suspectes pourrait donner l’indication la plus utile. A papillons corpusculeux , graines corpusculeuses. Présage de maladie plus ou moins apparente, plus ou moins grave, selon l’abondance des corpuscules trouvés dans les papillons.
Si quelques habitants d’Alais, le maire, M. Pagès, et le président du comice agricole, M. de Lachadenède, enregistraient avec confiance ces pronostics, la plupart des sériciculteurs, plus que réservés, étaient prêts à tout critiquer, sans avoir même la patience d’attendre le résultat des prévisions. N’était-il pas dommage, disaient-ils avec ce ton de regret hypocrite qui est souvent une des' formes de l’hostilité, de voir le gouvernement, au lieu de s’adresser à des sériciculteurs, à des zoologistes, confier à un chimiste seul le soin d’éclairer une question aussi mystérieuse? De tous les adversaires, les plus vigilants étaient ceux qui avaient ramené ce Üéau général aux proportions minuscules de leur amour-propre parce qu’ils avaient ouvert sur le sujet un avis public. « Laissons faire le temps, » disait Pasteur.
11 revint à Paris. Un nouveau chagrin l’attendait. La plus jeune de ses filles, Gamille,''qui n’avait pas deux ans, était très malade. 11 la veilla des nuits entières. Le matin, il descendait au leiboratoire et poursuivait la tâche quotidienne. Mais quand il rentrait le soir, au milieu des siens, il laissait éclater sa tendresse devant le berceau où lui souriait cette enfant qui s’en allait.
Entre chaque ligne d’une note que rédigea Pasteur sur les
études relatives aux végétations parasites du vin, combattues par le chauffage, et sur le parti que pouvaient tirer de ce résultat scientifique les propriétaires et les industriels, se cachaient ainsi des angoisses. On va, on vient, on continue sa besogne et on a dans le cœur un fond de désespoir. C’est dans cette même période et avec le même effort qu’il fit un travail, sur la demande de J. -B. Dumas chargé par le gouvernement de publier les œuvres de Lavoisier. « Personne, écrivait Dumas à Pasteur, n’a lu Lavoisier avec plus d’attention que vous, et peu sont en état de le mieux juger... Le hasard qui m’a fait naître avant vous m’a mis en rapport avec une époque et des hommes chez qui j’ai puisé les idées et les sentiments qui m’ont dirigé dans cette publication. Mais vous l’eussiez faite que je n’aurais cédé à personne le bonheur de la signaler au monde savant et même au monde lettré. C’est pour ce motif, puisé dans une certaine conformité de principes, de goûts et d’aspirations qui m’attache à vous depuis longtemps, que je viens vous demander de consacrer quelques heures à Lavoisier. »
« Monsieur et illustre maître, lui répondit Pasteur, le 18 juillet 1865, en présence de votre lettre et de l’affectueuse confiance qu’elle me témoigne, je ne puis refuser de vous soumettre un essai, à la condition que vous voudrez bien le jeter au panier, si peu qu’il vous déplaise. J’ai une autre faveur à vous demander, c’est beaucoup de temps, soit à cause de mon inexpérience, soit à cause de la fatigue d’esprit et de corps que j’éprouve depuis la maladie de notre chère enfant et qui s’aggrave peut-être chaque jour. »
Dumas réphqua :
« Cher confrère et ami, je vous remercie de votre bonne volonté et de votre dévouement à des intérêts, qui sont vôtres autant que possible du reste, car je ne connais personne qui représente mieux que vous, à l’époque actuelle, l’esprit de Lavoisier et sa méthode où le raisonnement avait plus de part que le hasard.
a L’art d’observer et l’art d’expérimenter sont bien distincts. Dans le premier cas, peu importe que le fait vienne de la logique ou soit donné par la fortune ; pourvu qu’on ait la faculté de voir vrai et de la pénétration, on en tire profit. Mais l’art d’expéri-
menter, conduisant du premier anneau de la chaîne au dernier, sans lacune et sans hésitation, faisant successivement usage du raisonnement qui pose Talternative et de Texpérience qui la décide, jusqu’à ce que, parti de la plus faible lueur, on arrive à la plus splendide clarté ; cet art, Lavoisier en a fait une méthode et vous la possédez à un degré supérieur, qui me cause toujours une jouissance dont je vous remercie.
« Prenez votre temps ; il y a soixante-dix ans que Lavoisier attend, il y a un siècle que ses travaux commençaient à produire leurs premiers fruits ! Que sont les semaines et les mois !...
« Je vous plains de toute mon âme ; je sais quels déchirements on éprouve auprès de ce lit de douleur d’un enfant qui s’éteint. Je souhaite et j’espère que cette grande tristesse vous sera épargnée. Vous le méritez bien. »
L’engagement pris par Dumas de donner à la France une édition des œuvres de Lavoisier remontait loin. Le 7 mai 1836, au milieu d’une de ses leçons professées au Collège de France, dans le premier éclat de sa renommée, avec une éloquence qui dès cette époque méritait de s’appeler présidentielle, autant par la valeur des idées générales que par la forme dont ces idées étaient revêtues, Dumas avait promis d’élever un monument scientifique, digne d’honorer la mémoire de Lavoisier, te l’homme le plus complet, disait-il, le plus grand peut-être que la France ait produit dans les sciences ». Gomme Dumas aimait que tout fût solennel quand il entrait en scène pour annoncer une noble tâche, il avait souhaité que le gouvernement de Louis-Philippe déposât un projet de loi destiné à obtenir que cette édition des œuvres de Lavoisier fût faite aux frais de l’Etat. L’Académie des sciences avait émis un vœu unanime approuvant le projet de ce confrère, qui était si souvent un conseiller. Mais les obstacles divers, que par euphémisme on nomme les formalités administratives, invoqués d’abord sous le gouvernement de Juillet, puis sous la République, reparurent sous l’Empire avec cette puissance des traditions capable de décourager les meilleurs vouloirs. Dumas, doucement obstiné, ne se lassa point. 11 mit dix-huit ans à gagner sa cause qu’il con-
fondait avec celle de Lavoisier. En 1861, un arrêté ministériel lui donna satisfaction. L’ouvrage parut.
Certes Pasteur connaissait et admirait plus et mieux qu’aucun autre les découvertes de Lavoisier. Mais, devant la somme de travail accompli malgré les charges diverses qui avaient éloigné du laboratoire cette vie si précieuse, tranchée à cinquante ans pEu* le tribunal révolutionnaire; à la lecture des travaux, composés de 1770 à 1792, et réunis pour la première fois par Dumas, Pasteur ressentit une nouvelle et vive émotion. Ce mot émotion, qui partait de sa plume, presque au commencement de son analyse, montre bien le fond de l’âme de Pasteur. Son besoin de logique; sa patience imperturbable dans la manière d’interroger la nature pour essayer, sous l’amoncellement des faits, de découvrir des lois ; sa docilité en face de la méthode expérimentale n’avaient diminué en rien la générosité impétueuse de ses sentiments. Aussi la lecture d’un beau livre, l’exposé d’une découverte, le récit d’une action d’éclat ou d’un bienfait dans l’ombre le touchaient-ils aux larmes. Mais, s’il s’agissait d’un homme comme Lavoisier, la curiosité de Pasteur devenait une sorte de culte. 11 souhaitait que les récits d’une pareille existence fussent répandus partout. Bien que le propre des découvertes, disait-il, soit de se surpasser les unes les autres et que les connaissances chimiques et physiques accumulées depuis Lavoisier aient dépassé tout ce que Lavoisier pouvait rêver, O son œuvre, comme celle de Newton et des rares génies qu’il est permis de leur comparer, restera toujours jeune. Certains détails pourront vieillir comme des formes et des modes d’un autre temps ; mais le fond, la méthode, constituent un de ces grands aspects de l’esprit humain dont les années augmentent encore la majesté. C’est dans ces modèles achevés qu’il faut contempler, pour la comprendre, la marche de la pensée déchirant les voiles de l’inconnu. C’est par la lecture des travaux des inventeurs que la flamme sacrée de l’invention s’allume et s’entretient... »
Quand parut cet article dans le Moniteur^ Sainte-Beuve qui, maître de conférences à l’Ecole normale, de 1857 à 1861, avait eu
la surprise de compter parmi les auditeurs les plus attentifs à ses causeries littéraires cet homme de laboratoire, chargé de diriger les études scientifiques, le félicita. « . C’est bien ainsi, lui écri¬
vait-il, que je me figure qu’on peut expliquer et rendre sensible aux profanes le génie des inventeurs dont on suit dignement les traces, en insistant sur les parties vraiment supérieures et durables, et en dégageant ce qui fait l’immortel mérite et l’honneur de ces grands esprits. »
Si la pénétration très vive de Sainte-Beuve se fût appliquée à rechercher en même temps quel était le côté de l’esprit de Pasteur, « sensible aux profanes, » il eût noté les expressions « voiles de l’inconnu, flamme sacrée ». C’est souvent à l’aide des mots le plus fréquemment employés par un homme, que l’on pénètre ses ressorts secrets, son idée maîtresse, son ambition dominante. En appliquant ce mode de critique au style de quelques écrivains, on pourrait noter, par exemple, combien Bossuet et Corneille, qui avaient un style souverain, répétaient le mot grand et combien Buffon, qui se serait reproché de manquer de solennité, répétait le mot noble. Si l’on étudiait Pasteur un instant à ce point de vue, on verrait que les mots qui lui étaient le plus habituels étaient volonté, effort, enthousiasme. Ainsi peut s’éclairer de tant de manières différentes la physionomie de Pasteur.
Ici, S8U1S qu’il soit nécessaire de recourir aux divisions factices en biographie d’une part et en résumé de l’œuvre d’autre part, l’ordre chronologique permet à lui seul de suivre tout ensemble les idées et les sentiments qui traversaient sa vie remplie par l’effort quotidien dans le travail personnel et le besoin quotidien aussi du dévouement. Telle parole d’un de ses discours n’était que le prolongement d’une joie scientifique ou l’écho d’une douleur intime. Joie, douleur se retrouvent dans ce livre, grâce aux confidences de ceux qui l’ont aimé. Si sa gloire reste à juste titre un empiétement sur l’avenir, la tendresse qu’il a inspirée est une reprise de possession du passé.
Au mois de septembre 1865, à deux ans, CamiUe mourut. Pasteur, bouleversé, conduisit ce second cercueil d’enfant au cime-
tière d’Arbois. Puis la vie et le travail le ressaisirent; mais peu de semaines après, au mois de novembre 1865, une lettre écrite à propos d’une élection académique témoigna de la profondeur de son chagrin.
11 s’agissait d’une candidature à l’Académie des sciences. Qui dit candidature dit non seulement examen de titres, mais luttes d’influences , des plus légitimes comme des plus inattendues. Les amis des candidats sont mobilisés. Il en est qui vî’engagent avec une loyauté intrépide, d’autres qui demandent à réfléchir avant de se dévouer. Sainte-Beuve fut prié d’intervenir en faveur d’un de ses jeunes amis, Charles Robin.
Ce nom soulevait alors de vives polémiques. Pénétrant, à l’aide du microscope, dans l’organisation intime des êtres vivants, dans l’examen des tissus, des détails de la vie cellulaire, dans tout ce qui constitue l’histologie. Robin avait été, en 1862, nommé à une chaire spécialement créée pour lui à la Faculté de médecine. Persuadé qu’en dehors de ses propres études, nombre de questions rentreraient de plus en plus dans le domaine expérimental, il croyait fermement que, malgré de puissants suffrages, le spiritualisme ne pourrait « lutter contre l’esprit du temps, tout entier aux choses positives». Il ne comprenait pas comme Pasteur la distinction très nette entre le savant d’une part et l’homme de sentiment de l’autre, en mesure de revendiquer, chacun de son côté, une indépendance absolue. Il n’imitait pas davantage la réserve de Claude Bernard qui, pressé de questions par quelque philosophe en quête d’arguments supérieurs, se gardait bien de se laisser enrôler dans le parti des croyants ou des non-croyants. D’une voix calme, indulgente, enharmonie avec la sérénité contemplative de son visage, Claude Bernard répondait : « Quand je suis dans mon laboratoire, je commence par mettre à la porte le spiritualisme et le matérialisme; je n’observe que les faits ; je n’interroge que les expériences, je ne cherche que les conditions scientifiques dans lesquelles se produit et se manifeste la vie. » Robin confondait dans sa personne l’expérimentateur et le philosophe. Disciple d’Auguste Comte, il se proclamait positi-
viste. Positivisme, matérialisme, c’était tout un aux yeux des gens superficiels.
Ce qui avait été tenté contre Littré, candidat à l’Académie française en 1863, et ce qui l’avait fait échouer, était essayé de nouveau contre Robin, candidat à l’Académie des sciences en 1865. Sainte-Beuve qui, dans ses années d’étudiant en médecine, s’était senti positiviste avant tout le monde, puis dont la nature vive, impressionnable, avait traversé une phase de mysticisme en vers et en prose, était revenu, dans la dernière période de sa vie, à ses anciennes idées philosophiques. Mais comme il lui restait, suivant une de ses comparaisons familières, des ouvertures d’esprit tout autour de la tête, — la critique étant pour lui, non le besoin de régenter, mais l’art de comprendre, — il n’admettait pas plus les procès de tendances que les considérations extra-académiques, dès qu’il s’agissait de candidature.
• Le moyen le plus simple avec Pasteur, très peu diplomate, était d’aller droit au but. Aussi Sainte-Beuve lui écrivit-il, le 20 novembre 1865 :
« Ce lundi... Cher Monsieur, me permettez- vous d’être indiscret et de venir vous solliciter en faveur de M. Robin, dont je sais que vous appréciez les travaux ?
« Peut-être M. Robin n’est-il pas de la même école philosophique que vous ; mais il me semble, — autant que je puis juger de ces choses étrangères, — qu’il est de la même école scientifique, expérimentale. S’il différait essentiellement par un autre côté, - — un côté métaphysique ou non métaphysique, — ne serait-il pas bien et beau à un vrai savant de ne tenir compte que des travaux positifs ? — Rien de plus, rien de moins.
« Pardonnez-moi : j’ai tant souffert de l’injustice où j’ai vu certains organes de la presse à votre égard, que je me suis demandé quelquefois s’il n’y avait pas un moyen tout simple de réfuter ces sottises, de faire tomber dans l’eau tous ces sots et méchants propos. Vous êtes seul juge ; mais, si M. Robin mérite d^être de l’Académie des sciences, pourquoi n’en serait-il point par vous ? — C’est comme quand Littré s’est présenté à lAcadémie française.
ceux qui l’en ont cru digne ont eu tort, je le crois, de ne pas lui donner la main. Les sciences ont droit, ce me semble, d’être en de tels cas, encore plus indépendantes que les lettres. La science ne voit que la science.
« Mon sentiment de gratitude envers vous, pour ces bonnes quatre années, où vous m’avez fait l’honneur de me donner un auditeur tel que vous, mon sentiment d’amitié, j’ose dire, m’emporte un peu loin ! Je voulais l’autre jour vous dire quelque chose de cela chez la Princesse : elle m’y avait presque autorisé et engagé. Je suis plus hardi aujourd’hui la plume à la main... »
La princesse invoquée était la princesse Mathilde. Son salon, rendez-vous d’hommes de lettres, d’hommes de science et d’artistes, était sous le second Empire comme un entr’acte de liberté dans la causerie. Gouvernant les plus indépendants par la grâce de son accueil et la conspiration de ses prévenances, la princesse formait autour d’elle une sorte d’académie qui consolait Théophile Gautier de n’être pas de l’autre. Sainte-Beuve, qui revendiquait l’office de secrétaire surnuméraire des commandements de la princesse, lui envoya la copie de cette lettre où lui, qui excellait à peindre les autres, se peignait en petites touches pressées.
Tout apparaissait en effet dans ces lignes : son désir de soustraire les sciences et les lettres à des polémiques indignes d’elles ; son esprit hospitalier prêt à admettre les différences et même les contraires; sa sympathie, inquiète à la lecture d’attaques imméritées contre un confrère, sympathie avivée au souvenir personnel des injures qui, par passion politique, avaient étouffé, en 1855, sa voix de professeur au Collège de France ; enfin son habileté câline d’arbitre expert sur tous les cas et sachant mettre délicatement en œuvre des ressorts divers.
Pasteur répondit courrier par courrier : « Monsieur et illustre confrère, j’ai la plus grande inclination pour M. Robin parce qu’il représenterait à l’Académie un élément scientifique nouveau, le microscope appliqué à l’étude de l’organisme chez l’homme. Je ne m’inquiète pas de son école philosophique, sinon pour le mal qu’elle peut faire à ses travaux, parce que, s’il s’agit d’un savant qui doit
être sans cesse aux prises avec la méthode expérimentale, je crains bien, s’il se pique de philosophie, que cela veuille dire simplement qu’il est homme à système, à idées préconçues et fixes. Je vous avoue bien franchement toutefois que je ne me sens point du tout en mesure d’avoir une opinion sur nos écoles philosophiques. De M. Comte, je n’ai lu que quelques passages absurdes, de M. Littré je ne connais que les belles pages que son rare savoir et quelquesunes de ses vertus domestiques vous ont inspirées. Ma philosophie est toute du cœur et point de l’esprit, et je m’abandonne, par exemple, à celle qu’inspirent ces sentiments si naturellement éternels que l’on éprouve au chevet de l’enfant que l’on a chéri et dont on voit s’échapper le dernier souffle. A ce moment suprême, il y a quelque chose au fond de l’âme qui nous dit que le monde pourrait bien ne pas être un pur ensemble de phénomènes propres à un équilibre mécanique sorti du chaos des éléments par le simple effet du jeu graduel des forces de la matière. Je les admire tous, nos grands philosophes ! Nous avons, nous autres, l’expérience qui redresse et modifie sans cesse nos idées, et nous voyons constamment, pour ainsi dire, que la nature, dans la moindre de ses manifestations, est autrement faite que nous ne l’avions pressenti. Et eux qui devinent toujours, placés qu’ils sont derrière ce voile épais du commencement et de la fin de toutes choses, comment donc font-ils pour savoir ?... »
La lettre se terminait par quelques lignes intimes et confidentielles sur la nécessité d’attendre la discussion des titres. Le concurrent de Robin était un ancien collègue de Pasteur à la Faculté
des sciences de Lille. Jamais, du reste. Pasteur ne se décidait avant la discussion des titres, examen qu'il suivait et écoutait, de sa place, presque en face du bureau, plus attentivement qu’aucun académicien. Pour déterminer son vote, il s’inspirait des mots de J.-B. Dumas : « En matière d’élection académique, je ne cherche pas ce que le candidat gagne à être élu, mais ce que l’Académie gagne à l’élire. »
Sainte-Beuve respecta cette réserve si juste. 11 ne dut pas être choqué de l’épithète rapide donnée à quelques passages d’Au-
guste Comte. N’avait-il pas lui-même, avec sévérité, défini Auguste Comte : « cerveau obscur et abstrus, et trop souvent malade »? Il attendit l’élection de Robin pour adresser ces lignes à son a cher et savant confrère » :
« Je ne me suis pas permis de vous remercier de la lettre si belle, j’ose le dire, si profonde de sentiments et si élevée que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire en réponse à la mienne. Aujourd’hui rien ne m’interdit plus de vous dire combien je reste pénétré de toute votre manière de penser et d’agir dans toute cette affaire scientifique. »
Ce « quelque chose au fond de l’âme » , dont Pasteur parlait dans sa lettre à Sainte-Beuve, se montrait souvent dans ses conversations. 11 avait de ces mots qui étaient comme les éclairs de sa vie morale : lumières intérieures, vivifiantes clartés, étincelle divine, reflets de l’infini.
Pénétré de l’infini , s’inclinant devant le mystère de l’univers , portant en lui un besoin toujours plus grand d’idéal, il se mettait vaillamment à la tâche de chaque jour, aimant à répéter le mot qui fait les hommes utiles et les grands peuples : Laboremus l
Dans le dernier trimestre de 1865, il se détourna quelque temps de ses travaux pour étudier le choléra. Venant d’Egypte, le fléau avait éclaté à Marseille, puis à Paris où il fit, au mois d’octobre, plus de 200 victimes par jour. Un instant on put craindre quelque chose d’analogue à ce qui s’était passé en 1832, où sur 945,698 habitants qui constituaient alors toute la population de Paris, 18,402 personnes périrent, soit 23 décès par 1,000 habitants. Claude Bernard, Pasteur et Sainte-Claire DeviUe allèrent sous les combles de l’hôpital Lariboisière au-dessus d’une salle de cholériques
Voici comment Pasteur racontait les expériences qu’ils tentèrent : « Nous avions fait pratiquer une ouverture sur un des canaux de ventilation communiquant avec la salle ; à cette ouverture nous avions adapté un tube de verre entouré d’un mélange réfrigérant et par un ventilateur nous faisions passer l’air de la
salle dans noire tube, afin de condenser dans celui-ci le plus possible des produits de l’air de la salle. »
Claude Bernard et Pasteur voulurent ensuite recueillir directement des poussières dans les salles des cholériques, prélever du sang et bien autre chose. Ils rassemblèrent leurs efforts dans des expériences qui furent négatives. Un jour que Henri Sainte-Glaire DeviUe disait à Pasteur : « Il faut du courage pour ce genre d’études. » « Et le devoir? » lui dit simplement Pasteur. Le ton donné à ce mot devoir, racontait Sainte-Glaire Deville, valait tout un enseignement. Le choléra dura peu. Vers la fin de l’automne, tout danger d’épidémie avait disparu.
Napoléon III, qui aimait la science et trouvait en elle l’agrément de réfléchir sur des sujets où, à l’inverse de la politique, toute véritable conquête est assurée du lendemain, désira que Pasteur vînt passer huit jours au palais de Gompiègne.
Dès le premier soir, il y eut grande réception. Le monde diplomatique était représenté par M. de Budberg, ambassadeur de Russie, M. de Goltz , ambassadeur de Prusse; au milieu des dames d’honneur et des chambellans, on distinguait le commandant Stoffel, officier d’ordonnance, la lectrice de l’Impératrice, M“® Bouvet, et, parmi les invités, le D" Longet, célèbre non seulement par ses recherches et son Traité de physiologie^ mais encore par son originalité de médecin qui n’avait qu’une idée, écarter la clientèle pour mieux se consacrer à la science pure; Jules Sandeau qui, sous un aspect un peu lourd de capitaine de la garde nationale, avait une âme tendre de romancier délicat ; le peintre Paul Baudry, rayonnant de jeunesse et dans l’éclat du succès ; Paul Dubois, la conscience faite artiste, qui avait exposé celte année-là son Chanteur florentin. Pendant que passait avec amabilité, de groupe en groupe, et servant de lien entre le monde officiel et les invités de huit jours, l’hôte familier du palais, l’architecte VioUet-le-Duc, Napoléon, s’approchant de Pasteur, l’entraîna doucement vers la cheminée. Pasteur ne tarda pas à mettre à profit cet entretien particulier pour instruire le souverain. Il exposa
ia théorie des fermentations et oaiia de dissymétrie moI<^cuIawe.
Les philosophes de cour félicitèrent Pasteur d’être entré en si longs propos confidentiels. L’Impératrice fit dire par son chambellan qu’elle désirait que Pasteur vînt causer avec elle. Conversation très animée, très brisée, se rappelait Pasteur, mais toujours dans cette direction des infiniment petits, des maladies épidémiques, des expériences sur les animaux, des infusoires, des maladies des vins.
Quand les hôtes eurent regagné l’immense couloir — semblable aux corridors d’un grand hôtel — où s’ouvraient les chambres portant, au lieu de numéro, le nom de Finvité, Pasteur, s’étant rendu compte que des explications verbales ne suffiraient pas et qu’une leçon de choses ne serait pas inutile à Leurs Majestés, écrivit à Paris pour avoir son microscope et des échantillons de vins malades.
11 ne pensait dans la matinée du lendemain qu’à ces envois de laboratoire, tandis que s’organisait une chasse à courre. Piaffe de cavaliers en costume, attelages de six chevaux avec postillons poudrés, tout l’équipage traversait bientôt Gompiègne et entrait dans la forêt. Le cerf attaqué, on s’élançait derrière lui comme dans une fuite en avant. De distance en distance, les gardes indiquaient aux piqueurs la direction de la chasse. C’était, pour les invités qui suivaient en voiture découverte, ime vision lointaine et rapide du cerf pressé, accablé par les chiens. Vers quatre heures et demie, on revint au château dans la sérénité mélancolique d’un des derniers beaux jours d’automne, tels que Jules Sandeau aimait à les décrire. Le soir après le dîner, curée aux flambeaux dans la cour d’honneur. Tout éclatait en fanfares. Debout, en livrées de gala, des valets, formant le cercle, portaient des torches. Au centre, un piqueur tenant la dépouille du cerf l’agitait sous le regard des chiens qui, prêts à se précipiter, mais maintenus d’un mot, puis relâchés et rappelés à trois reprises, tout frémissants de soumission, obtenaient enfin la joie de se jeter furieusement sur les restes de la bête.
Nouveau programme le lendemain : visite au château de Pierretoîids que YioUet-le-Duc, doué d’un merveilleux pouvoir de résur'
reciion et libre d’exercer ce pouvoir en s’adressant aux crédits extraordinaires de la cassette impériale, avait fait surgir des ruines comme une armure éblouissante sortie d'un tombeau. Pasteur, qui aurait pu dire ce mot d’un philosophe : Je ne m’ennuie jamais que quand on m’amuse, s’arrangea, avant de partir, de manière que toute sa journée ne fût pas perdue. 11 prit rendez-vous, pour l’heure du retour, avec le sommelier en chef de la cave impériale, se promettant de trouver quelques vins altérés. 11 eut quelque peine cependant à découvrir sept ou huit bouteilles suspectes, tant les choses étaient bien tenues dans ce genre d’administration.
Les grands diables de laquais galonnés, se rendant peu compte de l’intérêt scientifique offert par un panier de bouteilles, suivaient d’un regard légèrement ironique Pasteur qui, en rentrant dans sa chambre, eut le plaisir de trouver son microscope et les caisses de la rue d’Ulm. Pendant que les invités étaient réunis dans le fumoir, attendant avec une impatience souriante de courtisans le thé de cinq heures, appelé le thé de l’Impératrice, et que sur un autre point on était solennellement affairé par les préparatifs de la représentation qui devait avoir heu le soir même au théâtre du palais où ^rovost, Regnier, Got, Delaunay, Goquelin, M“® Jouassain s’apprêtaient à jouer les Plaideurs, pendant que tout le monde enfin s’agitait, avec ce petit souci des choses immédiates et cette joie de paraître qui constituent le mouvement des cours, Pasteur, cou tiné dans sa chambre comme s’il eût été dans son laboratoire, restait paisiblement penché sur son microscope. Une goutte de vin amer, placée devant l’objectif, lui permettait de distinguer le petit mycoderme cause de cette amertume. Les autres végétations microscopiques, provoquant d’autres maladies du vin, apparaissaient avec netteté.
Le dimanche à quatre heures de l’après-midi, il était reçu en audience particuhère pour la plus grande instruction de Leurs Majestés. « Je me rends chez l’Empereur accompagné de mon microscope, de mon ouvrage, de mes échantillons de vins, écrivait Pasteur dans une lettre intime. On m’annonce. L’Empereur vient me prier d’entrer. Dans le fond du cabinet travaille M. Goiiti qui
se lève pour sortir. L’Empereur le prie de rester. Puis il va chercher l’Impératrice et Je commence à montrer à Leurs Majestés et mes figures et les objets mêmes au microscope. Cela dure une grande heure. »
A la fin de la leçon, l’Impératrice, qui avait été vivement intéressée, voulut que ses amis de cinq heures, réunis dans le salon du thé, eussent à leur tour quelques notions de ces études. Prenant gaiement le microscope, heureuse de tenir, disait-elle, l’emploi de garçon de laboratoire, elle arrive dans le salon privilégié où Ton ne s’attendait guère à la voir ainsi transformée, suivie de Pasteur qui expose alors, sous une forme très simple de causerie, quelques idées générales et quelques découvertes précises. C’est ainsi que, dans la série précédente des invités. Le Verrier avait parlé de sa planète et de la poussière des mondes, et que, dans la série actuelle, le D*" Longet avait été prié de faire une leçon sur la circulation du sang. Un instant curieux des choses de science, ce monde de la cour ne se doutait guère que la plus petite découverte faite au fond du laboratoire infime de la rue d’Ulm durerait plus que tout le décor et les jeux de scène du palais des Tuileries, du palais de Fontainebleau et du palais de Compiègne.
Au cours de leur entretien privé avec Pasteur, Napoléon III et l’Impératrice avaient été surpris que Pasteur ne songeât pas à tirer un profit très légitime de ses travaux et de leurs applications. « En France, répondit-il, les savants croiraient démériter en agissant ainsi. »
Il était convaincu que l’homme de science pure, en voulant yploiter ses découvertes, complique sa vie, l’ordre habituel de ses pensées et risque de paralyser en soi l’esprit d’invention pour l’avenir. S’il avait voulu suivre industriellement les résultats relatifs à ses études sur le vinaigre, n’aurait-ü pas été forcé de s’en occuper d’une manière constante qui l’eût retardé pour de nouvelles recherches ? « J’ai l’esprit libre, disait-il, je me sens plein d’ardeur pour la nouvelle question de la maladie des vers à soie, comme je l’étais, en 1863, quand je me suis engagé dans celle des vins. » Tout ce qu’il souhaitait c’était de pouvoir, depuis le premier jour
des éducations précoces de vers à soie jusqu’au dernier jour des éducations industrielles, s’attacher à cette grave étude qui intéressait la richesse de la France. Aussi avait-il une faveur à demander : c’était la permission de quitter l’Ecole normale une partie de l’année 1866, pour étudier sans relâche du matin au soir cette maladie, à la fois héréditaire et contagieuse, qui suggérait tant d’autres idées et ouvrait la perspective de lointains problèmes. Résoudre ces difficultés actuelles, avoir im jour un laboratoire où il pût entreprendre de grands travaux, servir utilement son pays, il n’avait pas d’autre ambition. Revenu à Paris, il obtint un congé de travail pour se rendre à Alais.
« Mon cher Raulin, écrivait-il dès les premiers jours du mois de janvier 1866 à son ancien élève, je suis chargé à nouveau par le ministre de l’Agriculture d’une mission pour l’étude de la maladie des vers à soie qui ne durera pas moins de cinq mois : du 1er février à la fin de juin. Vous serait-il agréable de vous adjoindre à moi? »
Raulin s’excusa. 11 préparait, avec sa lenteur qui était une habitude de conscience, un travail appelé à rester un chef-d’œuvre au jugement des hommes de laboratoire : sa thèse de doctorat.
« Je ne me console, lui répondit Pasteur en exprimant ses regrets de ne pas l’avoir pour compagnon, qu’en pensant que vous allez achever votre excellente thèse. »
Raulin avait eu pour camarade à FEcole normale un professeur • au lycée Louis-le-Grand, M. Gernez, un des esprits les mieux faits pour s’associer aux études de Pasteur. Le ministre de l’Instruction publique, Duruy, né songeait qu’à lever toutes les difficultés quand un intérêt scientifique était en jeu : il donna un congé à M. Gernez pour que Raulin fût ainsi remplacé. Un autre normalien de vingt-cinq ans, devenu préparateur depuis que M. Duclaux occupait la suppléance de la chaire de chimie à la Faculté des sciences de Glermonb-Ferrand, fut prêt à partir. Reçu en même temps à l’Ecole polytechnique et à l’Ecole normale. Maillot n’avait qu’un désir, celui de travailler dans une atmosphère de laboratoire ot ûe bibliothèque. Tous trois quittèrent Paris dans les premiers
jours de février. Logés dans un des hôtels d’Alais, ils se mirent en quête d’une demeure qu’ils pourraient transformer en laboratoire. A côté du faubourg de Rochebelle, s’offrait, pour des locataires modestes, une maison basse que l’on appelait la maison Combalusier. Séance tenante, la chambre et le grenier furent occupés scientifiquement. « C’est là, pour emprunter ces souvenirs à M. Gemez, c’est là que pendant plusieurs semaines Pasteur passa toutes ses journées. Installé au microscope devant une fenêtre, il ne le quittait que pour pénétrer dans le grenier, véritable étuve obscure, où il suivait, à la flamme d’une chandelle, les évolutions des vers mis à l’essai. »
Mais il fallait revenir déjeuner et dîner à l’hôtel; Pasteur ne pouvait s’habituer à ces allées et venues. Que de temps sacrifié ! disaitil avec impatience. MaiUot, envoyé à la recherche d’un autre campement, découvrit un domaine restreint où tout invitait au travail. Située à quinze cents mètres d’Alais, éloignée de toute demeure, la maison était au bas de la montagne de F Hermitage que les mûriers, dans les temps heureux de la sériciculture, escaladaient à travers les pierres grisâtres. On les avait presque tous arrachés. Il n’en restait que quelques-uns mêlés au feuillage grêle d’oliviers souffreteux. La maison pouvait loger Pasteur, sa famille et ses élèves. Il fut facile de transformer une orangerie en laboratoire. Le maître et ses disciples firent bien vite leur entrée dans cette maison du Pont^Gisquet.
« Alors commença une période . de travail intensif, a écrit M. Gernez. Pasteur entreprenait un grand nombre d’essais qu’il suivadt lui-même jusque dans leurs plus menus détails ; il ne réclamait notre concours que pom* des opérations similaires qui servaient de contrôle aux siennes. Il en résultait qu’aux fatigues de la journée, que notre jeunesse nous permettait de supporter, s’ajoutaient pour lui les préoccupations des recherches, les surprises désagréables d’ime correspondance où les critiques abondaient, la
nécessité de répondre à des importuns . D’autre part, pour
déblayer le terrain, il fallait démêler, dans une foule d’assertions
produites en France et à l’étranger, celles qui paraissaient avoir quelque valeur. Enfin des remèdes présumés infaillibles pour guérir la maladie avaient été proposés ; il était nécessaire d’en faire le contrôle minutieux avant de se prononcer sur leur efficacité. De là, un amoncellement d’expériences, et, en même temps, de consultations venant de tous côtés sur les points les plus divers et les plus imprévus. »
M™® Pasteur, qui avait été retenue à Paris par l’éducation de ses enfants, partit pour Alais avec ses deux filles. Gomme sa mère était à ce moment chez le recteur de l’Académie de Chambéry, M. Zevort, M®® Pasteur eut la pensée de s’arrêter dans cette ville. A peine était-eUe arrivée que sa fiUe Cécile, qui avait douze ans et demi, fut atteinte d’une fièvre typhoïde. Comprenant l’intérêt général qui retenait son mari à Alais, Pasteur eut le courage de ne pas lui demander de venir. Les lettres se succédaient. Inquiet, bouleversé des nouvelles qu’il pressentait plus graves, partagé entre les devoirs qui le retenaient à Alais et ses sentiments qui l’appelaient à Chambéry, Pasteur se résolut à s’éloigner quelques jours de son travail. Quand il arriva, le danger parut si bien conjuré qu’au bout de trois jours il repartit pour Alais. Cécile convalescente avait retrouvé son sourire, ce sourire si particulier qui donnait à sa physionomie sérieuse et mélancolique un charme indéfinissable. C’est ainsi que dans le milieu du mois de mai, étendue dans un fauteuil près d’une fenêtre pleine de soleil, elle sourit à sa petite sœur Marie-Louise pour la dernière fois. Le 21 mai, le médecin qui la soignait, .le D' Flesschutt, écrivait à Pasteur : « Si l’intérêt que je porte à l’enfant ne suffisaiit point à stimuler mon dévouement, le courage de la mère soutiendrait mon espoir et doublerait, si cela était possible, mon ardent désir d’arriver à un résultat heureux. » Le 23 mai, après une subite rechute, Cécile mourait. Pasteur n’arriva à Chambéry que pour ramener à Arbois le corps de cette enfant qu’il fit placer au cimetière, non loin de sa mère, à côté de ses deux autres filles, Jeanne et Camille, près de son père, Joseph Pasteur. Après avoir accompli tout son devoir en ce mçnde, défendu le sol de la France comme soldat, travaillé
à la grandeur de la patrie par l’éducation d’un tel fils, Joseph Pasteur dort son dernier sommeil auprès de ses petites-filles. Si vous entrez un jour dans ce cimetière, en jetant un regard sur tant de noms qui se pressent et se succèdent comme les morts dans la terre, dites-vous, en foulant l’herbe où sont ces tombes, le long du mur, à quelques pas de la porte d’entrée, que Pasteur a connu là le fond de la douleur.
« Ton père est revenu de sa triste mission à Arbois, écrivait de Chambéry Pasteur à son fils qui continuait ses études à Paris. J’ai pensé un instant à retourner près de toi. Mais comment ton pauvre père aurait-il pu revenir seul à Alais après tant de chagrin ? » Accompagné par celle qui était son plus grand souti&j et lui redonnait le courage qu’elle avait elle-même. Pasteur revint au Pont-Gisquet. Il se remit au travail. M. Duclaux put à son tour apporter à cette colonie laborieuse sa part d’efforts.
Dans les premiers jours de juin, Duruy, avec une sollicitude de ministre qui trouvait le temps d’être un ami, écrivait affectueusement à Pasteur : « Vous me laissez tout à fait en oubli. Vous savez cependant avec quel intérêt je suis vos travaux. Où êtes- vous et où en êtes-vous ? Certainement sur la voie de quelque chose. Votre tout dévoué, »
Pasteur répondit : « Monsieur le Ministre, je m’empresse de vous remercier de votre bienveillant souvenir. Mes études ont été associées à bien des peines ! Peut-être votre charmante enfant, qui a été quelquefois jouer chez M. Le Verrier, vous a-t-elle dit qu’au nombre des petites filles de son âge réunies à l’Observatoire, se trouvait Cécile Pasteur. Ma chère enfant venait avec sa mère passer auprès de moi, à Alais, les vacances de Pâques, lorsque, dans une halte de quelques jours, à Chambéry, elle fut prise d’une fièvre typhoïde qui l’a emportée après deux mois de la plus pénible maladie durant laquelle je n’ai pu l’assister que quelques jours, retenu que j’étais ici par mon travail et plein d’espoir trompeur sur l’heureuse issue de ce mal affreux.
« Me voici remis tout entier à mes études, seule distraction à de si grandes douleurs.
« Grâce aux facilités que vous m’avez accordées, j’ai pu réunir une multitude d’observations expérimentales et je crois comprendre assez bien aujourd’hui sur plusieurs points cette maladie qui ruine tant ces contrées du Midi depuis quinze ou vingt ans. Je serai en mesure, à mon retour, de proposer à la commission de sériciculture un moyen pratique de lutter contre le mal et de le faire disparaître en peu d’années.
« J’arrive à ce résultat qu’il n’y a pas de maladie actuelle du ver à soie. 11 n’y a qu’une exagération d’un état de choses qui a toujours existé et l’on peut revenir sans difficultés, selon moi, à la • situation d’autrefois, renchérir même sur elle. On cherchait à constater le mal et à suivre ses progrès dans le ver et dans la graine. C’était quelque chose. Mais mes observations montrent qu’il se développe principalement dans la chrysalide, et mieux encore dans la chrysalide âgée, c’est-à-dire au moment de la formation du papillon, à la veille de la fonction de reproduction. Le microscope accuse alors avec certitude sa présence, quand bien même la graine et le ver paraissent très sains. Le résultat pratique est le suivant : Vous avez une chambrée. Elle a bien ou mal, ou médiocrement réussi. Vous voulez savoir s’il faut étouffer les cocons et les livrer à la filature ou les conserver à la reproduction ? Rien de plus simple. Par une élévation de température de quelques degrés vous hâtez la sortie d’une centaine de papillons que vous examinez au microscope, lequel dira ce qu’il faut faire.
« Et le caractère est si facile à constater qu’une femme, un enfant même peut s’en charger. Le grainage s’accomplit-il chez le paysan qui n’a pas la facilité de cette étude au moment même? Au lieu de jeter les papillons après l’accouplement et la ponte des œufs, il mettra un grand nombre de ces papillons, tout venant, dans une bouteille, à moitié pleine d’eau-de-vie, et il les enverra à un bureau d’essai, ou à une personne expérimentée, et l’on aura ainsi toute l’année, si l’on veut, pour déterminer la valeur des graines qui devront être mises en éducation au printemps suivant. Pourtant, je me hâte d’ajouter que j’anticipe un peu sur l’avenir. Mes observations me conduisent bien à ces résultats pratiques,
mais quand la lumière commence à se faire pour le savant, il n’a pas encore réuni, le plus souvent, l’ensemble de preuves qui peuvent porter la conviction chez les autres. 11 y a toujours, au début, un peu d’intuition dans ses vues. Or, il ne faut pas oublier que l’on rencontre ici la grande difficulté de toutes les recherches agricoles. La matière première est excessivement changeante. Ce qui a été vu et étudié aujourd’hui, on n’est pas libre de le revoir demain. Il faudra le plus souvent attendre une année pour mettre à l’épreuve telle ou telle idée préconçue. Je me vois donc contraint de renvoyer à l’an prochain l’accumulation de preuves expérimentales qui confirmeront définitivement ma manière de voir. Je serais si pressé de les recueillir, ces preuves, et de pouvoir informer les intéressés avec le caractère de certitude qui convient à la science, lorsqu’elle s’adresse à des intérêts si immédiats, que, malgré ma fatigue, je serais tenté quelquefois de vous demander l’autorisation de rester encore ici deux mois, et d’appliquer ces idées aux grainages des trivoltins, c’est-à-dire de ces papillons dont les œufs éclosent au bout de quinze jours et qui permettent une nouvelle éducation après l’éducation annuelle. Qu’en pense Votre Excellence? M. Nisard, il est vrai, m’attend avec impatience £ifin de pouvoir aller passer quelques jours auprès de sa famille réunie à Bruxelles. Peut-être pourrait-il le faire au retour de M. Jacquinet. Toutefois, je ne fais ces ouvertures à Votre Excellence que pour le cas où elle serait plus pressée que moi-même de me voir mener à meilleure fin le travail auquel je me suis consacré.
« Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’hommage de mon respect profond et de mon entier dévouement. »
Pendant que l’on s’arrachait, dans toutes les mairies des départements séricicoles, les cartons de graines japonaises envoyées par le gouvernement japonais à Napoléon 111 et que chaque éducateur implorait ce carton êomme une dernière fiche d’espérance. Pasteur, voyant au delà de ce palliatif, décidé à triompher du mal, établissait des résultats que l’on s’empressait de critiquer. Pour éviter cette pébrine, qui était bien la maladie des corpuscules, si nettement visibles au microscope, il fallait, disait-il, ne recueillir
que des graines issues de papillons non corpusculeux. Maladk contagieuse, puissance de l’hérédité, tout s’ouvrait à son esprit qui pouvait, à un si rare degré, être minutieux et généralisateur. En vue de démontrer la contagion de la pébrine, il donnait à un lot de vers sacrifiés des repas de feuilles contaminées à l’aide d’un pinceau qu’il trempait légèrement dans une eau contenant des corpuscules. Les vers ingéraient les feuilles et la maladie éclatait. On la retrouvait jusque dans les chrysalides et les papillons.
« Je suis sur la voie, je l’espère, près du but peut-être, mais il n’est pas atteint, écrivait Pasteur au confident de ses premières années, à son fidèle ami Ghappuis qui l’interrogeait toujours, — et tant que le dernier mot n’est pas dit, que la preuve définitive n’est pas acquise, il faut craindre les complications et les erreurs. L’an prochain, l’éducation de nombreuses graines que j’ai préparées lèvera mes scrupules et je serai fixé sur la valeur du moyen préventif que j’ai indiqué. Rien de plus gênant que ces études qui exigent une année avant que l’on puisse contrôler les résultats des observations déjà faites. Mais j’ai tout espoir de réussir. »
En attendant la reprise de la saison des vers à soie, il était tout entier à la dernière rédaction de son livre sur le vin. A la valeur du résultat de ses études s’ajoutait pour lui la joie de contribuer par ses recherches et leurs applications à la richesse nationale. Il suffisait, en effet, d’un chauffage, de ce procédé très simple que les autrichiens appelaient dès cette époque la pasteurisation , pour que les vins, désormais à l’abrî des germes de maladie, fussent des vins de garde et de transport. La science abordait ainsi et pouvait résoudre un problème économique et commercial des plus complexes. Accordant peu d’attention aux propos de vieux gourmets qui, sans daigner s’informer de la moindre preuve expérimentale, assuraient que les vins chauffés ne pourraient s’améliorer, étant « momifiés », Pasteur était convaincu au contraire que les vins les plus délicats, les plus parfumés, ne pourraient que gagner au chauffage, puisque « le vieillissement des vins est dû, non à une fermentation, mais à une oxydation lente que doit favoriser la chaleur ». Disposé du reste à s’en remettre à un jury compétent
dans ces querelles de gastronomie transcendante, il demandait en outre qu’une autre commission se prononçât sur l’efficacité du procédé de chauffage appliqué aux vins les plus ordinaires, destinés à l’exportation, aux bâtiments de la flotte et aux colonies.
Plein d’espoir dans la consécration que le temps, « ce juge nécessaire et infaillible », disait-il, donnerait à l’exactitude de son travail, il tenait à rappeler dans la dédicace de ses Etudes sur le vin l’intérêt que Napoléon Ilï avait pris à ces recherches capables d’assurer des millions à la France. Puis, ne manquant jamais de constater l’enchaînement des choses, il racontait, dès l’avant-propos de cet ouvrage, comment avait été éveillée la sollicitude impériale.
C’est à un aide de camp de l’Empereur, entré jadis dans la confiance de Napoléon par des travaux sur l’artillerie, chargé, depuis 1865, de commander l’Ecole polytechnique, c’est au général Favé que Pasteur reportait un premier sentiment de reconnaissance.
Le général, à la lecture des épreuves, déclara que son nom devait disparaître. Ne cédant qu’à regret à des scrupules qui rendent l’histoire trop souvent incomplète, car elle laisse dans l’ombre ceux qui ont eu des influences heureuses, tandis que s’agitent et bourdonnent les ambitieux qui font les empressés. Pasteur se donna du moins le vif plaisir de , mettre ces mots sur l’exemplaire du général Favé :
«t Général, il y a dans ce livre une grosse lacune — l’absence de votre nom — qui serait impardonnable si vous ne l’aviez vousmême exigé, p8u* l’habitude qui vous est naturelle de faire le bien et de vouloir qu’on l’ignore. Sans vous, ces études sur le vin n’existeraient pas. Vous les avez fait naître, soutenues et encouragées. Que j’aie du moins la satisfaction de l’écrire à la première page de cet exemplaire, dont je vous prie d’accepter l’hommage, en vous renouvelant l’expression de toute ma gratitude et de mon entier dévouement. »
Un autre incident allait encore montrer un des côtés intimes de Pasteur. Pendant l’année 1866, Claude Bernard souffrit d’une maladie d’estomac si grave que les médecins qui le soignaient. Rayer
et Davaine, durent avouer leur impuissance. Obligé de quitter son laboratoire, il alla s’enfermer près de Villefranche, dans sa maison de Saint- Julien. Il aimait cette demeure natale qu’il a pris plaisir à décrire et d’où il apercevait les cimes blanches des Alpes. « En tout temps, disait-il, je vois se dérouler à deux lieues devant moi les prairies de la vallée de la Saône. Sur les coteaux où je demeure, je suis noyé à la lettre dans des étendues sans bornes de vignes, qui donneraient au pays un aspect monotone, s’il n’était coupé par des vallées ombragées et par des ruisseaux qui descendent des montagnes vers la Saône. Ma maison, quoique située sur une hauteur, est comme un nid de verdure, grâce à un petit bois qui l’ombrage sur la droite et à un verger qui s’y appuie sur la gauche. »
Mais le charme de ses souvenirs d’enfance était assombri par de douloureuses pensées. L’esprit plein de projets, sur le point d’être frappé dans toute sa force, il eut le plus difficile des courages pour ceux qui n’ont pas la préoccupation d’eux-mêmes : il se soigna. Livré à cet unique souci de surveüler méthodiquement son régime de chaque jour, devenu son propre sujet d’expériences, il était envahi d’une profonde mélancolie. Pasteur, sachant à quel point les influences morales sont un puissant secret de réconfort, eut l’idée de relire, la plume en main, l’œuvre de Claude Bernard et fit paraître dans le Moniteur Universel du 7 novembre 1866 un article intitulé : Claude Bernard, Idée de I importance de ses travaux^ de son enseignement et de sa méthode. Il commençait ainsi :
(( Des circonstances particulières m’ont offert l’occasion toute récente de relire les principaux mémoires qui ont fondé la réputation de notre grand physiologiste, Claude Bernard.
« J’en ai ressenti une satisfaction si vive et si vraie, mon admiration pour son talent s’en est trouvée confirmée et accrue de telle sorte, que je ne puis résister au désir, quelque téméraire qu’il soit, de communiquer ces impressions. Oh ! la bienfaisante lecture que celle des travaux des inventeurs de génie ! En voyant se déroulei sous mes yeux tant de progrès durables, accomplis avec une telle sûreté de méthode qu’on ne sauredt présentement en imaginer de
plus parfaite, je sentais à chaque instant le feu sacré de la science s’attiser dans mon cœur. »
On pourrait relever les mots : circonstances « particulières », épithète suffisamment précise pour ceux qui savaient Claude Bernard malade et devinaient le motif qui animait Pasteur, puis la modestie qui lui faisait trouver audacieux de communiquer ses impressions personnelles, enfin les termes « feu sacré de la science », qui reflètent un enthousiasme semblable à celui qu’il avait éprouvé l’année précédente en parlant de Lavoisier. Au milieu des découvertes de Claude Bernard, il choisit celle qui paraissait à la fois la plus propre à instruire par la sagacité d’invention et la plus appréciée par Claude Bernard lui-même.
« Lorsque M. Bernard, écrivait Pasteur, se présenta, en 1854, pour occuper l’une des places vacantes de l’Académie des sciences, sa découverte de la fonction glycogénique du foie n’était ni la première ni la dernière en date, parmi celles qui déjà l’avaient placé si haut dans l’estime des savants. Ce fut néanmoins par elle qu’il commença l’exposé des titres scientifiques qui le recommandaient aux suffrages de l’illustre compagnie. Cette préférence du maître décide de la mienne. »
Par quelles inductions Claude Bernard était-il arrivé à un tel résultat ? A quelles recherches s’était-il livré ? Grâce à l’article de Pasteur et au souvenir de certaines pages de Claude Bernard, il est possible de surprendre l’idée préconçue, de suivre le raisonnement que fit naître cette idée, de voir comment l’expérience vérifia le raisonnement, d’assister, en un mot, à toutes les phases qui amenèrent l’éclosion de cette découverte.
Claude Bernard avait commencé par méditer longuement sur la maladie qui porte le nom de diabète sucré et qui se caractérise, comme chacun sait, par ime apparition surabondante du sucre dans tout l’organisme. Les urines en sont parfois surchargées. Mais comment se fait-il, se demandait Claude Bernard, que la quantité de sucre, expulsée par le diabétique gravement atteint, soit bien au-dessus de celle qui peut lui être fournie par les substances féculentes ou sucrées qui entrent dans son alimentation ?
Comment se fait-il, chose plus extraordinaire, que la présence de la matière sucrée dans le sang et son expulsion par les urines ne soient jamais complètement arrêtées, alors même que l’on arrive à supprimer les aliments féculents ou sucrés ? Y aurait-il dans l’organisme animal des phénomènes inconnus aux chimistes et aux physiologistes, phénomènes capables de produire du sucre ? Toutes les données de la science étaient contraires à cette manière de voir. Le règne végétal seul, affirmait-on, pouvait produire du sucre. S’imaginer que l’organisme animal fût capable d’en fabriquer semblait une hypothèse insensée. Claude Bernard s’y arrêta. 11 avait pour principe expérimental le doute, ce doute philosophique, disait- il un jour, qui laisse à l’esprit sa liberté et son initiative. « Quand le fait qu’on rencontre, écrivait-il bien des années plus tard, mais en pensant de nouveau à cette découverte, quand le fait est en opposition avec une théorie régnante, il faut accepter le fait et ^ abandonner la théorie, lors même que celle-ci soutenue par de grands noms est généralement adoptée. » Ce fait, il voulut le comprendre dans toute sa réalité, dans toute sa puissance.
Voici ce qu’il imagina et ce que Pasteur a résumé en quelques mots : « La viande est un aliment qui, pEU* les procédés digestifs connus, ne peut donner naissance à du sucre. Or, M. Bernard a nourri, pendant un temps plus ou moins long, des animaux carnivores exclusivement avec de la viande, et il a constaté, avec une grande exactitude et avec la connaissance précise des moyens les plus parfaits que la chimie mettait à son service, que le sang qui arrive dans le foie par la veine porte et qui y verse les matériaux nutritifs élaborés et rendus solubles par la digestion, que ce sang est absolument privé de sucre, tandis que celui qui sort de l’organe par les veines sus - hépatiques , en est toujours abondamment pourvu... Par des tentatives qu’une méthode d’investigation des plus fécondes pouvait seule inspirer, remarquait Pasteur, M. Claude Bernard a mis en outre, en pleine lumière, la liaison étroite qui existe entre la sécrétion du sucre dans le foie et l’influence du système nerveux. 11 a démontré, avec xme rare sagacité, qu’en agissant sur telle ou telle partie déterminée de ce système, on pou-
vait à volonté supprimer ou exagérer la production du sucre. Il a fait mieux encore : il a découvert dans le foie l’existence d’une matière toute nouvelle qui est la source naturelle où puise cet organe pour fabriquer le sucre qu’il produit ».
Pasteur, s’appuyant sur la découverte de Claude Bernard, parlait des liens qui se resserreraient de plus en plus entre la médecine et la physiologie. Puis, avec ce perpétuel souci de « la jeunesse studieuse qu’enflamme (ce mot revenait souvent sous sa plume comme sur ses lèvres) qu^enflamme l’ambition du savoir et des découvertes de la science », il recommandait la lecture des leçons professées par Claude Bernard au Collège de France. Ce n’était pas l’enseignement habituel du professeur qui voit la science dans le passé, c’était un enseignement où la recherche tenait la première place. Supposant son auditoire avide d’investigation comme lui, Claude Bernard se bornait, sans nul souci de la forme, à parler en suivant sa pensée. Parfois l’idée subite d’une expérience ouvrait une parenthèse dans sa leçon et, tout entier à cette parenthèse, U ne voyait plus qu’elle. « Si le Collège de France n’existait pas, disait Pasteur, ce n’est pas exagérer de dire que la méthode d’enseignement suivie par Claude Bernard devrait donner l’idée ûc ^ fondation. »
Ainsi se rencontrait la pensée de ces deux inventeurs dégagés de tout esprit de système, n’hésitant pas à attaquer une théorie, quelque adoptée qu’elle fût, dès qu’ils avaient un fait positif opposé à cette théorie, délimitant, chacun de son côté, ce qui relève de la science et ce qui lui est étranger, ne perdant pas leur temps à chercher l’origine des causes, mais marchant de l’avant, sans relâche, dans le domaine du déterminé. Tous deux aussi faisaient à l’imagination sa part, qui est d’inspirer les idées, mais ils soumettaient l’imagination à une discipline si forte, qu’une fois l’expérience commencée, eUe devait s’effacer et se soumettre devant l’observation. Un jour, dans la première année où Paul Bert était le préparateur de Claude Bernard ; v Laissez, lui dit son maître en le voyant entrer, laissez votre imagination avec votre paletot au vestiaire, mais reprenez-la en sortant, »
Tout pouvait autoriser Pasteur à dire qu’il pratiquait la méthode expérimentale de la même manière que Claude Bernard. Cependant, l’esprit rempli de ce qu’il avait lu, et en particulier de VIntroduction à U étude de la médecine expérimentale^ il s’exprimait non en émule, mais en disciple. « L’ouvrage exigerait im long commentaire pour être présenté au lecteur avec tout le respect que mérite ce beau travail, monument élevé à l’honneur de la méthode qui a constitué les sciences physiques et chimiques depuis Gainée et Newton et que M. Bernard s’efforce d’introduire dans la physiologie et dans la pathologie. On n’a rien écrit de plus lumineux, de plus complet, de plus profond sur les vrais principes de l’art si difficile de l’expérimentation... L’influence qu’il exercera sur les sciences médicales, sur leur enseignement, leurs progrès, leur langage même, sera immense ; on ne saurait la préciser dès à présent ; mais la lecture de ce livre laisse une impression si forte que l’on ne peut s'empêcher de penser qu’un esprit nouveau va bientôt animer ces belles études. »
Heureux d’ajouter encore à ce flot d’admiration et d’amitié l’affluent de tout ce qui venait d’autres sources. Pasteur citait la réponse de J. -B. Dumas à Duruy qui lui demandait : a Que pensez-vous de ce grand physiologiste ? — Ce n’est pas un grand physiologiste, c’est la physiologie eUe-même. » « J’ai parlé du savant, concluait Pasteur, j’aurais pu faire connaître l’homme de tous les jours, le confrère qui a su inspirer tant de solides amitiés, car je cherche dans M. Bernard le côté faible et je ne le trouve pas. La distinction de sa personne, la beauté noble de sa physio« nomie, empreinte d’une grande douceur, d’une bonté aimable, séduisent au premier abord ; nul pédantisme, nul travers de savant, une simplicité antique, la conversation la plus naturelle, la plus éloignée de toute affectation, mais la plus nourrie d’idées justes et profondes... »
Pasteur, en annonçant que tous les symptômes graves de la maladie de Claude Bernard avaient disparu, terminait ainsi;
« Puisse la publicité donnée à ces sentiments intimes aller consoler l’illustre savant des loisirs obligés de la retraite et lui dire
avec quelle joie il sera accueilli à son retour par confrèrex ses amis. »
Lp lendemain même du jour où Claude Bernard reçut cet article, il écrivit à Pasteur :
if Saint-Julien, 9 novembre 1866... Mon cher ami, j’ai reçu hier le Moniteur contenant le superbe article que vous avez écrit su moi. Vos grands éloges sont certes bien faits pour m’enorgueillir, cependant je garde toujours le sentiment que je suis très loin du but que je voudrais atteindre. Si la santé me revient, comme j’aune maintenant à l’espérer, il me sera possible, je pense, de poursuivre mes travaux dans un ordre plus méthodique et avec des moyens plus complets de démonstration, qui indiqueront mieux l’idée générale vers laquelle converge Pensemble de mes efforts. En attendant, c’est pour moi un bien précieux encouragement d’être approuvé et loué par un savant tel que vous. Vos travaux vous ont acquis un grand nom et vous ont placé au premier rang des expérimentateurs de notre temps. C’est vous dire que l’admiration que vous professez pour moi est bien partagée. En effet, nous devons être nés pour nous entendre et nous comprendre, puisque tous deux nous sommes animés de la même passion et des mêmes sentiments pour la vraie science.
a Je vous demande pardon de ne pas avoir répondu à voire première lettre : mais je n’étais pas en état de faire la note que vou^ me demandiez. J’ai bien pris part à vos douleurs de famille. J’ai également passé par là et j’ai pu comprendre tout ce qu’a dû souffrir une âme délicate et tendre comme la vôtre.
« J’ai l’intention de rentrer bientôt à Paris et de reprendre cet hiver mon cours, autant que je le pourrai. Comme vous le dites dans votre article, les symptômes graves paraissent avoir disparu, maïs j’ai encore grand besoin de ménagements; la moindre fatigue, le moindre écart de régime, me remettent sur le fl8mc. D’ailleurs, j'ai reçu durant le cours de ma maladie tant de marques de sympathie et de haute bienveillance, tant de preuves d’estime et d’amitié, qu’il me semble que je suis engagé à ne rien négliger pour le rétablissement de ma santé, alin de pouvoir par la suite témoigner au
uns ma reconnaissance et mon dévouement, aux autres ma smcére affection.
« Donc, à bientôt, j’espère ; en attendant, votre dévoué et affectionné confrère. »
Henri Sainte-Glaire Deville, qui mettait tant d’esprit dans les choses du cœur, avait eu, de son côté, l’ingénieuse idée de rédiger une adresse de vœux et de sentiments collectifs pour Claude Bernard qui lui répondit :
« 10 novembre 1866. Mon cher ami, vous n’êtes pas moins habile à inventer des surprises amicales qu’à faire de grandes découvertes scientifiques. C’est une idée charmante que vous avez eue, et dont je vous suis bien reconnaissant, que celle de me faire écrire par une commission d’amis. Je garde précieusement cette lettre, d’abord parce qu’elle exprime des sentiments qui me sont chers, et ensuite parce que c’est une collection d’autographes d’hommes illustres qui doit passer à la postérité. Je vous prie d’être mon interprète auprès de nos amis et collègues E. Renan, A. Maury, F. Ravaisson et Bellaguet. Dites-leur combien je suis touché de leur bon souvenir et de leurs félicitations sur mon rétablissement. Ce n’est malheureusement pas encore une guérison, mais au moins, j’espère, une bonne entrée en convalescence.
a J’ai reçu l’article que Pasteur a fait sur moi dans le Moniteur. (>,t article m’a paralysé les nerfs vaso-moteurs du sympathique et m’a fait rougir jusqu’au fond des yeux. J’en ai été tellement ébouriffé que j’ai écrit à Pasteur je ne sais plus trop quoi; mais je n’ai pas osé lui dire qu’il avait peut-être eu tort de trop exagérer mes mérites. Je sais qu’il pense ce qu’il a écrit, et je suis heureux et fier de son jugement, parce qu’il est celui d’un savant de premier ordre et d’un expérimentateur hors ligne. Néanmoins je ne puis m’empêcher de penser qu’il m’a vu à travers le prisme des sentiments que lui dicte son excellent cœur, et je ne mérite pas un te^ excès de louanges. Je suis on ne peut plus heureux de tous ces témoignages d’estime et d’amitié qui m'arrivent. Gela me rattache à la vie et me montre que je serais bien bête de ne pas me soigner pour continuer à vivre au milieu de ceux qui m'aiment et à qui je
rends bien la pareille pour tout le bonheur qu’ils me causent. J’ai l’intention de rentrer à Paris d’ici à la fin du mois, et, malgré votre bon conseil, j’aurais envie de reprendre tout doucement mon cours au Collège cet hiver. J’espère qu’on m’accordera de ne commencer que dans le courant de janvier. Mais nous causerons de tout cela à Paris.
c( En attendant, votre ami tout dévoué et bien affectionné. »
Et comme si Claude Bernard trouvait qu’il n’avait pas encore remercié Pasteur avec assez d’effusion, il lui envoyait ce petit mot la semaine suivante :
« Mon cher ami, j’ai reçu de tous les côtés des compliments relativement à votre excellent article du Monitew'. Je suis donc très heureux et je dois vous en remercier, puisque vous m’avez fait un homme illustre de par votre autorité scientifique. J’ai hâte de reprendre mes travaux et de vous revoir, ainsi que tous mes amis de l’Académie ; mais je désirerais que ma santé fût un peu plus affermie. Il fait beau temps ici, c’est pourquoi je retarde ma rentrée à Paris de quelques jours.
a Votre bien dévoué et affectionné confrère. »
Enfin, pour clore cet épisode académique, Joseph Bertrand, en remerciant Pasteur de l’envoi de cet article, lui écrivait :
« . Le public y apprendra, avec bien d’autres choses, que les
membres éminents de l’Académie s’estiment, s’admirent et s’aiment quelquefois sans aucune jalousie. C’était chose rare au siècle dernier, et, si tous suivaient votre exemple, nous aurions sur nos prédécesseurs une supériorité qui en vaut bien une autre.
« Croyez-moi votre très sincèrement dévoué et affectionné. »
Puissance de travail, accablement de chagrin, reprise de courage, preuve touchante d’amitié donnée à Claude Bernard, cette succession d’événements dans une même année faisait connaître le fond de Pasteur, sa nature si forte et si tendre sous une apparence concentrée. Il se montrait homme de sentiment autant qu’homme de science. Ainsi que ses recherches, ses affections allaient s’élargissant. Mais bien qu’elles s’étendissent jusqu’aux
frontières de l’humanité, elles ne lui faisaient pas perdre de vue le cercle rapproché qui l’entourait. Nulle sollicitude n’égalait la sienne dans la vie de tous les jours. Aussi inspirait-il à ses disciples un attachement particulier, on pourrait dire unique, où se mêlaient l’admiration, la reconnaissance, la joie profonde de se dévouer à lui. Si son vieux maître J. -B. Biot avait dit : « Il éclaire tout ce qu’il louche », on pouvait ajouter : Il élève l’esprit et le cœur de tous ceux qui l’approchent.
Famille, disciples, tous entraient dans le mouvement de ses idées, partageaient ses espérances, subordonnaient le plus aisément du monde leur vie personnelle au succès de ses recherches. Jamais groupe ne fut, en vérité, plus étroitement uni. Lorsqu’on souriait à Paris de la question des vers à soie, en demandant s’il fallait la rapprocher de la question d’Italie ou de la question d’Allemagne, Pasteur, — qui était le moins ironique des hommes, ceu* il regardait les rires et le scepticisme des plaisantins comme une forme dissolvante de l’activité humaine, — pensait aux ravages du fléau, depuis la plus petite magnanerie, où le paysan mettait dans l’élevage des vers à soie l’espoir du pain, jusqu’aux grandes filatures dont la fortune touchait à l’intérêt du pays. D’un regard d’ensemble, il voyait le service à rendre et ses conséquences infinies. c( Il faut, répétait-il d’un ton plein de confiance, que l’année 1867 soit la dernière à entendre les plaintes des éducateurs de vers à soie. » Il semble que la limite de la critique indifférente ou hostile soit de dire à quelqu’un qui s’exprime ainsi : a Essayez. » Mais nier d’avance la possibilité de l’essai, se plaire à n’y pas croire, empêcher les autres d’y ajouter foi, c’est dépasser la mesure. On la dépassait avec entrain.
Adversaires anciens, adversaires nouveaux, c’était à qui le contredirait. Les dernières luttes n’étaient pas encore apaisées. Pouchet annonçait urhi et orbi que la question de la génération spontanée était reprise en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Amérique. Joly, l’inséparable ami de Pouchet, s’apprêtait à faire quelques éludes personnelles et beaucoup de considérations générales sur cette nouvelle campagne de sériciculture. Un de ses
arguments, qui devait reparaître plus tard dans un article de revue, était le regret qu’il éprouvait de voir l’Etat, au lieu de confier « le soin d’étudier la maladie régnante à un chimiste, ne pas en charger des zoologistes habitués à manier le scalpel et le microscope, des physiologistes et des médecins initiés aux secrets de la vie... Car J ne faut pas se le dissimuler, ajoutait-il gravement, le problème dont il s’agit est du ressort de la physiologie et de la médecine, bien plus que du domaine de la chimie... Pour éclairer d’un vrai jour ces questions évidemment complexes et encore si pleines de mystères,... l’intelligence d’un seul homme, si grande qu’elle soit, fût-il même un homme de génie, succombe souvent sous le poids des difficultés ».
Les dissertations de ce genre abondaient et les brochures de toutes sortes se succédaient. Un mot de J. -B. Dumas suffisait presque toujours pour leur faire contrepoids. 11 n’y avait pas jusqu’au plus simple billet d’invitation adressé à Pasteur où ne se retrouvât une phrase de plein espoir. A cette fin de no-
vembre 1866, comme Duruy et le préfet du Gard devaient se rencontrer chez Dumas : « Il sera tant question d’Alais, écrivait Dumas à son ancien élève, qu’on ne peut guère se passer de vous qui en serez le bienfaiteur. » « Mon cher maître, lui répondit son confrère, s’il était vrai qu’on pût résoudre des questions de cette nature en y pensant toujours, je partagerais votre confiance, car je ne cesse de préparer mes facultés pour la campagne prochaine. »
Elle commença de bonne heure. Mais, avant de s’éloigner de Paris pour de longs mois, Pasteur composa, à la date du 21 janvier 1867, des notes qui témoignent de ses préoccupations universitaires. Il n’oubliait pas son titre de directeur des études scientifiques de l’Ecole normale. La haute idée qu’il se faisait de l’enseignement, les réformes qu’il souhaitait se montrent dans une sorte de programme resté à l’état de brouillon sous ce simple titre : « Améliorations diverses ».
I. — S’il arrive qu’un professeur ait le goût des recherches originales, il est rare que son zèle soit encouragé. Il devrait y avoir un
mot d’ordre donné aux inspecteurs généraux et aux proviseurs. Allocation plus forte pour les frais de son enseignement et de ses travaux. Facilités pour qu’un domestique soit attaché au cabinet de physique et à l’enseignement.
II. — L’inspection générale actuelle est beaucoup trop rebelle à l’avancement au choix. Les traditions d’autrefois sont oubliées. Le talent, la valeur personnelle des individus, abstraction faite de leur âge, ne sont plus au premier rang dans les préoccupations de l’administration lorsqu’elle dispose d’emplois vacants.
III. — Ces considérations, déjà si vraies en ce qui concerne les lycées, s’appliquent mieux encore aux Facultés. Ici même elles devraient tout dominer. Pourtant, dans ces dix dernières années, on les a mises de côté, à tel point que la situation est devenue inquiétante pour l’avenir scientifique de la France. Maintes fois on a vu des 'fonctionnaires, insuffisants dans l’enseignement des lycées ou dans des fonctions administratives, appelés à des chaires de Facultés, sans avoir pour ainsi dire d’autres titres que cette insuffisance dans les emplois qu’ils occupaient antérieurement,
IV. — On parle de la suppression de certaines Facultés. Ce serait une grande faute. Elles ne produisent pas? Les hommes qui s’y distinguent se comptent, et, s’il faut les juger par ces résultats déplorables, sans doute elles sont trop nombreuses. Mais, avant de prendre ce parti, que l’on considère que si elles ne sont pas à la hauteur de leur mission, c’est par la faute de l’administration. Quand on voudra, et par la seule attention donnée au choix des personnes que l’on y appelle, il sera facile de faire des Facultés la pépinière féconde du haut enseignement de Paris et la meilleure sauvegarde des progrès ultérieurs de la science dans notre pays.
Les Facultés doivent être considérées comme offrant des positions honorables, indépendantes, suffisamment lucratives pour les hommes qui se distinguent dans les sciences par des travaux ori- ^aux. Si elles étaient composées, comme elles devraient l’être, l’éclat qu’elles jetteraient sur les cités, sur la science, sur le pays
tout entier, éloignerait toute idée de les amoindrir, ou d’en diminuer le nombre.
V. — Loin de restreindre le nombre des emplois honorables réservés aux savants par la diminution du nombre des Facultés, il faut chercher à les multiplier. L’un des moyens d’y pgirvenir consisterait à doter beaucoup mieux les emplois de préparateurs. Le niveau intellectuel de ces emplois devrait être élevé. On pourrait très utilement y introduire les conditions de grades universitaires, sinon d’une manière absolue, du moins par une prime pécuniaire, un avantage de traitement lorsque les préparateurs justifieraient de tels ou tels grades. Du reste, éloigner l’uniformité et la réglementation. Plus de mérite, plus de traitement. Avancement sur place. Durée limitée des fonctions. Les traitements des préparateurs devraient atteindre facilement 3,000 et 4, 000 francs, et il y faudrait porter la même attention que dans les choix des professeurs des lycées ou des Facultés.
VL — La question des garçons de laboratoire est des plus importantes et directement liée au progrès de la science.
Ces emplois devraient être mieux dotés. Combien de temps perdu par le savant qui ne trouve pas, dans un aide-préparateur, des connaissances suffisantes ; et quelle habileté n’acquièrent pas des hommes sans instruction, mais intelligents, dévoués, lorsqu’ils ont vécu dans un laboratoire ! 11 faut que ces emplois soient dotés de façon à attirer des ouvriers intelligents et à les retenir lorsqu’ils sont formés.
VI bis, — Augmenter de quelques-uns les agrégés-préparateurs de l’Ecole normale en les attachant à des savants du Muséum ou du Collège de France, ou en les faisant voyager et séjourner une ou deux années dans les laboratoires étrangers.
VII. — Création d’un bureau permanent, bien doté, pour la traduction de tous les ouvrages ou mémoires remarquables anglais, allemands, etc.