VIII. — Voilà quelques-unes de mes vues, mais tout savant a
les siennes propres. Réunir une commission dans laquelle seraient appelés les chefs d’établissement et bon nombre de savants, afin que ces dispositions et d’autres soient discutées en commun. »
Dès le mois de janvier 1867, Pasteur retournait au Pont-Gisquet, près d’Alais, avec sa femme et sa fille, MM. Gernez et Maillot, en attendant le concours plus éloigné de M. Duclaux. L’étude de ce que donnaient les graines issues de papillons corpusculeux ou de papiUons sains prenait un intérêt qui allait s’augmentant sans cesse. Levé bien avant le jour. Pasteur vivait penché sur les éducations précoces. Parmi ces vers qui naissaient et grandissaient, les uns ne tardaient pas à mourir, les autres se traînaient languissamment, quelques-uns pleins de vigueur déchiquetaient les feuilles de petits mûriers dont le feuillage hâtif et tendre poussait dans une serre. Et tous obéissaient à la destinée que Pasteur avait prévue pour avoir noté leurs antécédents héréditaires ou institué des expériences de contagion. Mais il ne se contentait pas de ses résultats personnels ou de ceux que poursuivaient parallèlement ses disciples ; il aimait à étudier ce qui se passait dans le voisinage.
A quelques centaines de mètres du Pont-Gisquet, habitait, sur le flanc de la montagne, une famille dont la similitude de nom devait, peu d’années après, conquérir la célébrité littéraire par un autre genre d’éducation que l’éducation des vers à soie, la famille Cardinal. L’année précédente, elle avait eu sa part des fameux cartons de graines japonaises qui avaient pleinement réussi. Cardinal faisait déjà des projets d’aisance, qui furent bientôt étouffés dans les œufs issus des papillons que le microscope de Pasteur révéla tous corpusculeux. Que s’était-il passé ? Fallait-il incriminer la génération précédente des papillons du Taïcoun? C’était peu probable, pensait Pasteur, car ces vers, nés chez Cardinal, avaient témoigné dans leurs évolutions vigoureuses qu’ils étaient issus de parents très sains. Mais, au-dessus de ces vers si bien portants, la famille Cardinal avait élevé des vers de mauvaise graine. Remplies de corpuscules, les litières de ces derniers vers souillaient régulièrement les claies inférieures. La contagion ne s’était manifestée que
dans le corps des papillons. Frappant exemple du mal qui, après avoir sommeillé, n’avait éclaté que tardivement, prêt à frapper la génération issue de ces parents corpusculeux. « Visitez de telles chambrées, disait Pasteur; assistez à de tels résultats, et vous direz peut-être que l’air malfaisant, qui infecte le Gard pendant les éducations, a soufflé sur ces chambrées. 11 n’en est rien pourtant. L’infection a été produite par le magnanier lui-même, qui a eu le tort d’élever une graine issue de papillons très corpusculeux à côté d’une bonne graine japonaise. »
Pasteur démontrait ainsi que la contagion de la pébrine se faisait de deux manières : soit sur une même claie, dans une même éducation, quand un ver, passant sur un ver corpusculeux, enfonçait dans le corps de celui-ci les crochets piquants des extrémités de ses pattes et apportait la pébrine à d’autres vers ; soit encore, quand la nourriture des vers était souillée par la matière excrémentielle infiniment contagionnante. Ce fait, et bien d’autres observations, Pasteur les consignait dans une lettre du l®*" mars 1867, adressée à son confrère, correspondant de l’Académie des sciences, M. Marès, qui, habitant Montpellier, avait suivi les études sur le vin comme il suivait avec un intérêt passionné cette question de la maladie des vers à soie. « Si rien ne me fait illusion, écrivait Pasteur, si les recherches que je vais poursuivre ne m’obligent pas à modifier profondément ma- manière de voir, il me semble que nous sommes conduits à envisager les choses beaucoup moins en noir qu’on ne l’a fait jusqu’ici, et que le salut est entre nos mains et sous nos yeux. »
Puis, impatienté par les objections, faites dans des polémiques incessantes, sur la difficulté d’habituer des paysans à l’usage du microscope : a Qu’on ne vienne pas dire, ajoutait-il, qu’il faudrait trouver quelque chose de plus simple qu’un remède préventif qui consiste à placer l’œil sur l’oculaire d’un microscope, après avoir broyé un papillon dans un mortier avec quelques gouttes d’eau, véritable jeu d’enfant et qui demande un apprentissage d’une heure ou deux. Une pareille fin de non-recevoir ne serait que ridicule surtout quand on songe qu’il s’agit ici d’intérêts qui se traduisent.
pour la France seule, par une perte annuelle s’élevant à 30, 40 et 50 millions de francs et, pour chaque propriétaire sériciculteur, par celle de son meilleur et souvent de son unique revenu. »
Si toute la maladie n’était que la pébrine, le remède était trouvé. Il suffisait, en effet, de pratiquer le procédé de grainage. Puis, parlant de la manière dont on pouvait l’éviter et la provoquer : « La maladie des corpuscules, disait Pasteur en résumant d’une phrase ses expériences et ses résultats, est aussi facile à prévenir qu’à donner. » Les inductions qui se présentaient à son esprit, devant le petit mortier où était broyé un corps de papillon, sont curieuses à relever.
« Je ne saurais, disait-il, avec sa préoccupation perpétuelle de rapprochements, je ne saurais mieux faire comprendre la manière dont je me représente la maladie des vers à soie qu’en la comparant aux effets de la phthisie pulmonaire. 11 s’agit ici, bien entendu d’effets généraux et de ressemblances dans les résultats... La phthisie pulmonaire est une maladie héréditaire, mais elle est aussi une maladie que mille accidents peuvent déterminer. » Et il établissait ce parallèle rapide soit pour marquer le caractère héréditaire, soit pour indiquer le caractère transmissible d’une maladie aussi redoutable que la tuberculose. « Provoquez des mariages entre parents atteints de cette affection, et la maladie fera peu à peu de grands ravages. De même, je pense qu’en pleine prospérité, en partant de la meilleure graine possible, on pourra donner naissance à des vers qui deviendront, par accident, corpusculeux, sinon les vers eux-mêmes, du moins les papillons. »
A celte vue de l’esprit, si rapide à grande envergure, ü associait une méthode pédestre, pourrait-on dire. Il prévoyait jusqu’au moindre détad pour r6unener le problème de la sériciculture aux proportions très simples, très pratiques. Mais, au moment où il croyait atteindre le but, le cercle des difficultés à vaincre et des expériences à tenter s’élargit tout à coup. Sur seize lots de vers qu’il avait élevés et qui avaient eu la plus belle app8u*ence, le seizième, aussitôt après la quatrième mue, périt presque entier.
« Dans une éducation de 100 vers, écrivait Pasteur, je relevais
chaque jour 10, 15, 20 morts qui devenaient noirs et pourrissaient avec une rapidité extraordinaire... Ils étaient mous, flasques, pareils à un boyau vide et plissé.- J’avais beau rechercher dans ces vers la présence des corpuscules, il m’était impossible d’en rencontrer la moindre trace. »
Pasteur fut un instant troublé, découragé. Mais, en consultant les auteurs qui avaient écrit sur la maladie des vers à soie et en constatant la présence de vibrions dans ces vers morts, il ne douta pas qu’il eût sous les yeux un exemple caractérisé de la maladie des morts-flats. C’est une maladie distincte, indépendante de la pébrine. Ces nouveaux faits compliquaient singulièrement l’étude qu’il avait regardée comme close. Il fit part à Duruy des obstacles rencontrés et des résutats acquis.
« Merci pour votre bonne lettre, lui répondit Duruy le 9 avril 1867, et les heureuses nouvelles qu’elle contient.
« Pas loin de vous, à Avignon, on a élevé une statue au persan qui apporta en France la culture de la garance. Que ne fera-t-on pas pour le sauveur de nos deux plus grandes industries ? Tâchez donc d’avoir raison de vos deux ou trois faits boiteux qui déroutent encore vos espérances et ne m’oubliez plus si vous en avez raison. Gomme citoyen, comme chef de l’Université et, si vous le permettez, comme votre ami, je voudrais pouvoir suivre vos travaux jour par jour.
« Vous savez que je voudrais fonder à Alais un collège spécial. Veuillez vous tenir aux écoutes à ce sujet. Nous en causerons à votre retour.
« Je remercie M. Gemez de la collaboration assidue et intelligente qu’il vous donne. »
Semblable à ces esquisses que l’on retrouve dans les albums de peintres, essais d’un grand portrait, premiers jets pai'fois plus curieux que tous les détails achevés de la peinture définitive, cette lettre rapide retrace la physionomie grande, simple et cordiale de Duruy. La date de la lettre la rend plus intéressante encore; eUe était écrite la veiUe du jour où fut promulguée la lus qui réorganisait l’enseignement primaire.
Introduction dans les programmes de la connaissance historique et géographique de la France ; projets de faire surgir de terre 10,000 écoles, plus de 30,000 cours d’adultes; nécessité de transformer certains collèges communaux qui, au lieu de continuer à être des fabriques en détresse de bacheliers surmoulés, deviendraient des collèges d’enseignement spécial d’où sortiraient des industriels et des commerçants ; luttes quotidiennes pour faire donner l’enseignement des jeunes filles par l’Université ; réforme, ou pour mieux dire, organisation de l’enseignement supérieur; laboratoires de recherches; école des hautes études : Duruy portait en toutes choses son activité hardie et méthodique. Nul n’était mieux en mesure, avec son esprit d’initiative et de suite, de rédiger un vaste plan d’éducation nationale. L’amour du sol, les souvenirs du passé, le culte des grands hommes, Duruy et Pasteur avaient la même façon de comprendre et de propager ces trois formes du patriotisme. Duruy pressentant l’hommage que la postérité rendrait à Pasteur, lui apportait la réserve de forces nécessaires à un homme de conquête.
Un autre ami, né ministre lui aussi, J. -B. Dumas, regardait également Pasteur comme une gloire très haute et très précieuse. Aussi s’efforçait-il de l’empêcher de prêter attention aux polémiques. Contraste déconcertant pour les observateurs superficiels, il y avait, à côté de Pasteur si méditatif et si réservé tant qu’il n’avait pas la preuve en main , un autre Pasteur qui , une fois sûr de ce qu’il avançait, était impatient d’entrer en lutte, voulait hâter, précipiter la victoire. Dumas s’interposait. Que son confrère, dans cette campagne séricicole de 1866, multipliât les expériences, partît pour Nîmes, pour Montpellier, pour Perpignan, visitât les chambrées, contrôlât les remèdes et, après les avoir expérimentés, voulût prémunir les éducateurs contre des assertions téméraires, rien de mieux. Mais il ne fallait pas qu’il perdît son temps à traiter tous les adversaires, quels qu’ils fussent, avec la même impétuosité, ou qu’il crût la cause de la science engagée parce que des aiiicles de journaux, des brochures, des notes s'accumulaient contre son système.
« Croyez-moi, écrivait Dumas au mois de mai 1867; pour le succès de votre entreprise et pour votre propre dignité, il n’y a rien de préférable à une marche calme et tranquille vers le but, dédaignant ceux qui vous provoquent et ne provoquant pas ceux qui ne disent rien. Le succès dont vous êtes sûr et Yimmense reconnaissance qui vous attend, doivent vous inspirer ce calme et cette patience que j’ose vous demander à l’égard des hommes, vous qui en êtes si bien doué à l’égard des choses de la nature. 11 en est des problèmes moraux comme des problèmes physiques ; il y en a qu’on tranche, ils sont rares ; il y en a beaucoup qu’il faut dénouer. Si je VOUS contrarie un peu, que j’en sois pardonné, car il faut s’en prendre à mon amitié, à mon admiration et surtout au soin jaloux que j’ai de votre avenir. Tout à vous. »
De même que Talleyrand exerçait sur Napoléon I®'‘ le don de conseil et s’efforçait de tempérer par l’esprit de prudence l’impétuosité de l’action impériale, Dumas, sachant tout ce qu’il y avait de fougue dans Pasteur, ne voulait pas que ce génie scientifique, quelquefois irrité par tant de luttes, se compromît.
Le lendemain arrivait à Alais la nouvelle qu’un grand prix de l’exposition de 1867 était donné à Pasteur pour ses études sur le vin.
a Mon cher maître, s’empressa d’écrire Pasteur à Dumas, un voyage à Nîmes, pour visiter une chambrée que le préfet m’avait signalée, m’a empêché de répondre dès hier à votre lettre et à vos dépêches. Rien ne m’a plus surpris et plus agréablement que la nouvelle de ce grand prix de l’exposition auquel je devais si peu m’attendre. C’est une nouvelle preuve de votre bienveillance pour moi, car je ne doute pas que c’est à vous seul que je dois l’initiative d’une pareille faveur. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour m’en rendre digne par ma persévérance à écarter toutes les difficultés du sujet qui m’occupe présentement et dans lequel la clarté se fait plus grande tous les jours. Si cette maladie des mortsflats n’était pas venue compliquer la situation, tout serait fini. Je ne saurais vous dire, en effet, combien je suis sûr de mes appréciations en ce qui concerne la maladie des corpuscules.
« Malgré tout ce que j’aurais à dire sur les notes de MM. Béchamp, Estor, Balbiani et sur les articles que les deux premiers insèrent dans le Messager du Midi, je suis votre conseil, je ne réponds pas... »
Mais s’il ne répondait pas, il préparait des arguments d’avenir. Il songeait aux expériences décisives pour l’élevage de l’année suivante. Dix microscopes étaient installés, çà et là, dans la ville d’Alais. De grands graineurs des Basses-Alpes se mettaient à ces études dont tout le monde s’entretenait pour les louer ou les blâmer, selon le va-et-vient de l’opinion publique. La colonie du Pont- Gisquet n’était occupée qu’à répondre à des demandes d’examens de papillons ou de cocons.
« Combien d’échecs j’ai déjà prévenus pour l’an prochain ! constatait Pasteur dans une autre lettre à Dumas, datée du 18 juin; mais je demande toujours comme une faveur que l’on mette mon jugement à l’épreuve en élevant un gramme ou deux de la graine condamnée. Si cette affection des morts -flats, reprenait-il en oubliant qu’il avait déjà écrit à Dumas quelques jours auparavant dans les mêmes termes, n’était venue se manifester et compliquer un peu la situation, le problème me paraîtrait complètement résolu. »
Nouvelle lettre le surlendemain pour annoncer des éducations saines, la découverte de chambrées qui s’annonçaient propres au grainage.
« Si, comme je l’espère, les graines de la chambrée de Sauve, celles des chambrées de Perpignan et une autre de Nîmes, qui toutes seront placées sous la surveillance de comices ou sociétés agricoles, si, dis-je, ces graines ont, l’an prochain, le succès que j’en attends, je ne doute pas que la plus grande partie des graines faites en France, en 1868, le sera conformément à mes indications dont l’application est de la plus grande simplicité. »
Rien n’était plus simple en effet. Au moment où les papillons percent leur cocon, puis se réunissent mâles et femelles, l’éducateur, soucieux du grainage appelé grainage cellulaire, désaccouple les papillons et place chaque femelle sur un petit carré de toile.
Elle y pond ses œuf, s. Elle est ensuite épinglée par ses ailes dans un coin replié de ce même carré de toile. Plus tard, en automne, même en hiver, on retire ce papillon desséché. A Faide d’une goutte d’eau on le broie dans un mortier ; il suffit d’examiner au microscope une parcelle de cette bouillie pour distinguer s’il y a des corpuscules. A la moindre constatation corpuscule use, le morceau de toile est rejeté, puis brûlé. Ainsi disparaissent ces centaines d’œufs qui auraient perpétué la maladie.
Le privilège d’un grand prix de l’exposition universelle, Pasteui le partageait avec soixante-trois autres lauréats. Etait-ce bien nécessaire qu’il revînt d’Alais à Paris recevoir ce témoignage de satisfaction ? Il le pensa. Toujours il attachait aux choses et aux mots un sens absolu. Il n’avait pas de ces sourires intérieurs qui font accepter, avec une pointe d’ironie, les titres et les hommages. Pour employer un terme populaire, qui a passé dans le langage courant de ceux qui ne sont pas difficiles sur le choix des mots, il croyait que c’était arrivé. Les orgueilleux et les sceptiques n’ont pas de ces naïvetés.
Tout était bien fait d’ailleurs pour que cette distribution solennelle des récompenses frappât les esprits. Ceux qui étaient alors enfants se rappellent le 1®" juillet 1867. Paris offrait un de ces spectacles extraordinaires qui en font la ville la plus favorable aux metteurs en scène d’une journée historique. Au milieu de l’allée centrale du jardin des Tuileries, sur la place de la Concorde, le long de l’avenue des Champs-Elysées, ce n’étaient que régiments de ligne, escadrons de dragons, garde impériale, garde nationale, garde de Paris. Dans l’éblouissement du soleil, sous Fétincellement des armes, cavaliers et fantassins formaient la haie et attendaient immobiles que passât l’Empereur. La voiture impériale attelée de huit chevaux, escortée de Cent-Gardes, au costume bleu ciel, et de lanciers de la garde, s’avança triomphalement. Napoléon III avait auprès de lui l’Impératrice et, en face, le Prince impérial et le prince Napoléon. Du palais de l’Elysée, conduits avec un cérémonial aussi magnifique, écrivaient le sultan Abdul-
Azis et le prince héritier. Puis ce fut un défilé de princes étrangers : prince royal de Prusse, prince de Galles, prince Humbert, duc et duchesse d’Aoste, grande-duchesse Marie de Russie, tous ceux qui devaient être acteurs ou comparses de la politique européenne. Introduits dans la salle du Palais de l’Industrie, ils vinrent se ranger sur l’estrade du trône, décorée et protégée d’un baldaquin de velours rouge aux longs et larges plis frangés d’or. Du sol, s’élevant jusqu’au premier étage, un immense amphithéâtre contenait dix-sept mille places. Aux murs, des aigles étaient enlacés de branches d’olivier : symbole de force et de paix. Ce désir de paix, l’Empereur l’affirma dans son discours, pendant que l’Impératrice, coiffée d’un diadème et vêtue d’une robe de satin blanc, entourée de princesses aux robes blanches, souriait heureuse à ces promesses d’avenir.
A l’appel de leur nom, les exposants lauréats d’un grand prix, ceux qui allaient recevoir la rosette d’officier ou la cravate de commandeur gravissaient les marches de l’estrade pour s’approcher du trône. Le maréchal Vaillant présentait aux mains de l’Empereur chaque écrin que Napoléon ÏII remettait lui-même. La vue de ce vieux maréchal de France, au visage rude et coloré, qui avait été capitaine dans la retraite de Russie et que l’on saluait comme ministre de la Maison de l’Empereur en 1867, semblait aux esprits élevés dans la légende impériale, peu versés dans les jeux de la politique, le trait d’union naturel et glorieux entre le premier et le second Empire. D’une modeste origine dijonnaise, qu’il revendiquait fièrement, très lettré pour un soldat et fort curieux des choses de la science, affectant volontiers, avec une brusquerie militaire, de n’admettre d’autre recommandation que celle du mérite, le maréchal Vaillant, membre de l’Institut, était ce jour-lâ le personnage le mieux fait pour servir d’intermédiaire entre les lauréats et le souverain vaguement attentif.
Les noms de certains membres de la Légion d’honneur, promus à un grade plus élevé comme Gérôme et Meissonier; la récompense donnée, à propos du percement de l’isthme de Suez, à Ferdinand de Lesseps, soulevèrent des applaudissements. Pasteur fut
appelé sans provoquer une égale curiosité. Travaux chimiques, grand prix dû à un procédé simple et ingénieux pour la conservation des vins , souvenirs déjà anciens des luttes sur la génération spontanée , espérances chuchotées sur l’avenir de la sériciculture, tel était le bruit confus de renseignements divers qui circulait dans la foule, pendant que Pasteur s’avançait, la physionomie grave, le teint pâle, donnant à cet apparat le dessous profond qu’il prêtait à toutes les grandes choses représentatives. « Je fus frappé, a dit un témoin bien placé pour l’examiner, M. du Mesnil, collaborateur de Duruy dans les réformes de l’enseignement, je fus frappé de cette simplicité, de cette gravité. Tout le sérieux d’une vie se lisait dans ce regard sévère, presque triste. »
A la fin de la cérémonie, au moment où le cortège impérial allait quitter le Palais de l’Industrie, un immense chœur accompagné par l’orchestre chanta : Domine salvum fac imperatorem.
De retour à son cabinet de la rue d’Ulm, Pasteur s’était remis à la direction des études scientifiques. Un incident vint clore la phase administrative de sa vie et bouleverser l’Ecole.
Sainte-Beuve fut la cause indirecte de cette révolution intérieure. Le Sénat, dont Sainte-Beuve était membre depuis 1865, avait eu à s’occuper d’une plainte adressée par cent deux habitants de Saint-Etienne, qui protestaient contre l’introduction, dans les deux bibliothèques populaires de leur ville, des œuvres de Voltaire, de J. -J. Rousseau, de Michelet, d’Eugène Süe, de Balzac, de George Sand, d’Ernest Renan, deProudhonet d’autres encore. Les notables de Saint-Etienne, présidents du conseil des prud’hommes, du tribunal de commerce, de la chambre des avoués, notaires honoraires, notaires en exercice, demandaient au gouvernement d’agir.
Concilier la liberté des communes et certains droits de surveillance de l’Etat, établir un règlement sur les bibliothèques populaires : la question pouvait être réduite à ces termes, mais le Sénat, peu favorable à Sainte-Beuve, qui s’était déjà fait rappeler à Tordre, le 29 mars, en défendant Renan, paraissait disposé à Tempêcher d’intervenir de nouveau. La matinée du 25 juin, jou
oû la pétition devait être discutée, Sainte-Beuve l’avait passée à corriger les épreuves de son cinquième volume de Port-Royal, en y ajoutant un appendice écrit par Ghantelauze sur le cardinal de Retz. Avec un plaisir raffiné de psychologue, Sainte-Beuve sui- ' vait, à travers des transformations sans nombre, dans un dédale d’énigmes sans trêve, Fâme si peu évangélique du cardinal de Retz, de ce redoutable et séduisant génie de l’intrigue, auprès de qui, selon le mot de Ghantelauze, TaUeyrand n’était qu’un enfant de chœur. La mise en pages de ces documents, ce mémoire où l’on pénétrait à plein le chef de la Fronde qui voulait être cardinal, premier ministre, Sainte-Beuve dut laisser tout cela sur la table de sa petite maison de la rue Montparnasse pour aller siéger au Luxembourg. Gombien peu de ses collègues s’étaient donné la peine de l’étudier, d’abord peintre séduit par la poésie de la vie intérieure, puis biographe scrupuleux et enfin investigateur sans pareil, menant à lui seul la plus vaste et la plus minutieuse enquête sur toute la littérature !
Les sénateurs ne pensaient guère à ces choses qui n’étaient pas dans leurs attributions. Volontiers les hommes politiques traitent dédaigneusement les écrivains sans réfléchir que les lettres ont sur la politique un avantage : les lettres la jugent en dernier ressort. Bien que Sainte-Beuve eût ardemment désiré ce titre de sénateur, parce que, en dehors d’une satisfaction personnelle, cela lui semblait une sorte de revanche légitime pour la littérature, il était de plus en plus dépaysé dans une assemblée où il ne pouvait guère s’appuyer que sur le prince Napoléon, qui n’était presque jamais là.
Le rapporteur avait approuvé la pétition des notables de Saint- Etienne dans des termes qui faisaient que son rapport devenait en quelque sorte la pétition elle-même. Sainte-Beuve, avec l’impatience que lui causait ce jugement absolu, en bloc, et ne voyant que la liberté d’opinion en jeu, fit acte de libéral et de lettré, en s’élevant contre le zèle excessif et presque inquisitorial du Sénat. Il l’engageait à ne pas formuler d’anathèmes : a G’est se faire tort, disaitii, c *est se préparer de grands mécomptes et, si le mot était plus
noble, je dirais de grands pieds de nez dans .l’avenir. » L’ordre du jour pur et simple,, qu’il proposa, fut repoussé formidablement. Et , pour la fin de la semaine , en guise d’épilogue , Sainte-Beuve reçut d’un de ses collègues, M. Lacaze, qui avait soixante-huit ans, une provocation en duel. Sainte-Beuve, âgé de soixante-trois ans, refusa d’entrer dans ce qu’il appelait « la jurisprudence sommaire qui consiste à étrangler une question et à supprimer un homme en quarante-huit heures ».
Les élèves de l’Ecole normale chargèrent un de leurs camarades d’être leur interprète en félicitant Sainte-Beuve de son discours. c( Nous vous avons déjà remercié d’avoir défendu la liberté de pensée méconnue et attaquée; aujourd’hui que vous venez de plaider encore pour elle, nous vous prions de recevoir de nouveau nos remerciements.
« Nous serions heureux si l’expression de notre sympathie reconnaissante pouvait vous consoler un peu de cette injustice. Il faut du courage pour parler au Sénat en faveur de l’indépendance et des droits de la pensée. Mais la tâche, en devenant plus difficile, devient aussi plus glorieuse. De tous côtés en ce moment, on envoie des adresses : vous pardonnerez aux élèves de FEcole normale d’avoir suivi l’exemple général et d’avoir fait, eux aussi, leur adresse à M. Sainte-Beuve. »
La lettre fut publiée par un journal. Dans cette période de juillet, où arrivaient chaque jour, de tous les points de la France, des adresses votées par des conseüs municipaux à Napoléon III, un républicain, Etienne Arago, qui avait eu entre les mains cette adresse, la jugea plus originale que toutes celles insérées par le Moniteur et la publia sans songer aux règlements universitaires qui interdisaient aux élèves toute manifestation politique. La lettre avait été agréable à Sainte-Beuve. Avoir les applaudissements de la jeunesse, c’est la consolation de ceux qui vieillissent, c’est le plus vif désir des hommes célèbres qui, arrivés à l’arrièrersaison de la vie, redoutent quelque chose de pire que la mort ; l’oubli. Mais s’il arrêta un instant sa pensée sur cette EcolCj sur ce « noble séminaire », ainsi qu’il l’appelait, digne de figurer dans le grand
diocèse qu’il rêvait, où tous les esprits pourraient se pénétrer, il fut bientôt soucieux des résultats provoqués par cette publicité tapageuse.
11 était difficile à Nisard, directeur de l’Ecole, de tolérer ces deux violations de la discipline : le fait en lui-même et la publicité du fait. Malgré l’insistance de Sainte-Beuve, le signataire de la lettre fut provisoirement rendu à sa famille. Pasteur, inquiet de ce que pouvait avoir de fôcheux pour l’avenir de l’Ecole normale cette fermentation grandissante des esprits, s’adressa à Sainte- Beuve qui lui répondit :
« Cher et illustre confrère, vous avez raison de penser que cette atTaii’e de l’Ecole me donne une vive anxiété. Je me reproche d’en être la cause occasionnelle; je conçois que la discipline demande satisfaction pour le fait de publication indiscrète et imprudente. Mon vœu eût été que nul élève n’3^ perdant sa carrière, tout se bornôt à des peines intérieures, acceptées comme justes par ceux mêmes qui les auraient subies. Je sais et j’apprécie les considérations qui vous inspirent : laissez-moi espérer jusqu’au dernier moment que la rigueur se laissera fléchir devant une faute avouée et reconnue, et que peut-être la justice et la clémence s’embrasseront. »
Mais, entre la justice et la clémence, la conciliation avait peine è se faire place. Le point de départ, c’est-à-dire la faute contre la discipline, les journaux se hâtaient de l’oublier. La politique faisait des siennes. Ellle formait nuage, planait au-dessus de la rue d’Ulm et menaçait d’éclater. Ce n’était cependant pas, — ainsi que le dirent deux élèves que l’on avait délégués auprès de Nisard, — faire acte de bien violente opposition que de s’adresser à un homme comme Sainte-Beuve qui tambourinait sur les \dtres de l’édifice impérial, sans songer le moins du monde à les casser. N’était-ce pas simplement le conseiller des esprits que les normaliens avaient voulu féliciter? Ce qui était plus net, ce qui ne donnait lieu à aucune équivoque, c’était leur demande \dve, presque impérieuse, de réintégration immédiate du camarade licencié.
Lt: soir, lorsque Pasteur voulut parler aux élèves, il entendit.
dans le groupe des « littéraires » qui, à ce moment-là, voyaient moins en lui l’homme de laboratoire que le grand maître surveillant, quelques murmures, — notes basses, profondes et sourdes, sorte d’accompagnement de Fultimatum. Pasteur, habitué en fils de soldat au respect de la discipline, ne connaissait pas l’art de délier d’un mot les difficultés ou d’apaiser d’un sourire le commencement d’un tumulte. Ce grand révolutionnaire de science était, dans la vie sociale, pénétré du sentiment de la hiérarchie. Les pourparlers furent rompus. Deux « scientifiques », mêlant leur affection pour Pasteur au désir d’accommodement avec le pouvoir directorial, retournèrent sonner à la porte de Nisard qui, malheureusement, n’était pas là. 11 dînait en ville. Livrés à eux-mêmes, se croyant abandonnés ou menacés, les normaliens ne firent pas comme les figurants des chœurs d’opéra- comique chantant : Partons! partons ! sans bouger de place. Un élève, devenu depuis un grave professeur, se mit à la tête des manifestants et tous se dirigèrent vers la porte de sortie. Sous le regard stupéfait du concierge Estiévant, qui n’en croyait pas ses yeux, ses pauvres yeux malades, l’élève, se donnant pleins pouvoirs, entra dans la loge et tira le cordon. Toute l’Ecole fut aussitôt dans la rue. Le matin du 10 juillet, \q Moniteur, résumant ces faits en trois alinéas, concluait ainsi : « En présence de tels désordres, l’autorité supérieure a dû prescrire un licenciement immédiat. L’Ecole sera reconstituée et les cours ouvriront le 15 octobre. »
Duruy fut pris à partie. Ceux même qui auraient dû le défendre entrèrent en campagne. Un normalien journaliste, J.-J. Weiss, qui aimait l’indépendance de la pensée jusqu’à se plaire aux paradoxes entraîna, dans sa petite guerre ministérielle, son camarade Sarcey qui devait se reprocher plus tard d’avoir été durant cette période très mauvais complimenteur. Plus calme, plus juste, un troisième normaben, nommé depuis peu membre de l’Institut, Ernest Bersot, suivait, de son petit logis sur la Place d’armes de Versailles, ce conflit qu’il jugeait avec l’indulgence d’un moraliste d’apaisement dont la vraie vocation était de devenir directeur spirituel de jeunes hommes. «Nous ne saurions, — écrivait-il, le 14 juillet, dans
le Journal des Débats, en glissant sur le fait même de l’adresse et en insistant sur le sentiment de solidarité qui avait motivé ce départ en masse, — nous ne saurions reprocher à des jeunes gens de pécher, s’ils ont péché, par excès d’honneur, surtout s’ils sont destinés à être des maîtres de la jeunesse.- »
Le monde littéraire , le monde politique furent un instant agités. Un homme d’Etat qui, dans les intervalles que lui laissait l’accomplissement de ses devoirs parlementaires, s’intéressait aux progrès de la science et avait écrit à Pasteur quelques mois auparav8uit : « J’irai chercher à l’Ecole normale- les entretiens que vous voudrez bien m’accorder aux moments dont vous pourrez disposer, » Thiers, envoyait le 16 juillet ces lignes rue d’Ulm : a Mon cher Monsieur Pasteur, je viens de causer avec quelques membres de la gauche et je suis certain, ou à peu près, que l’affaire de l’Ecole normale sera apaisée dans l’intérêt des élèves dont il faut faciliter la rentrée. M, Jules Simon est décidé à s’y employer par les meilleurs sentiments. Gardez cet avis pour vous et employez-vous de votre côté à une fin pacifique. »
Homme de prudence et de diplomatie, Jules Simon était l’homme le mieux fait pour causer avec un ministre de l’Instruction publique, en attendant qu’il lui succédât sous un autre régime. L’interpellation projetée par les membres de la gauche au sujet du licenciement n’eut pas lieu. Les nouvellistes, qui se contentaient à cette époque d’enregistrer les faits sans courir à travers Paris en reporters affairés, publiaient ces^ lignes : « On prétend que les élèves de troisième année seraient admis à rentrer et que les deux autres promotions reviendraient au commencement de la nouvelle année scolaire. » Mais, à l’idée que l’Ecole serait reconstituée, en d’autres termes que les trois grands chefs Nisard, Pasteur et M. Jacquinet seraient changés, les regrets provoqués-, dans le groupe des scientifiques, par la perspective du ■ départ de Pasteur^ se manifestèrent.
Ce fut un élève de troisième année, appelé Didon, qui se chargea de les exprimer avec un double sentiment de normalien et de franccomtois. De Vesoul, dès le commencement des vacances, il écri-
vait : <( Si votre départ de TEcole n’est pas définitivement arrêté, s’il est encore possible de l’empêcher, tous les élèves de l’Ecole se feront un plaisir et un devoir de faire tout ce qui dépendra d’eux dans ce but. S’il en est encore temps, je suis prêt à partir pour Paris. » Et, dans un paragraphe plus intime : « Quant à moi, est-il besoin de vous exprimer ma reconnaissance ? Personne jamais ne m’a montré plus d’intérêt que vous et, de ma vie, je n’oublierai ce que vous avez fait pour moi. »
Didon était le plus autorisé à parler au nom de tous. Reçu ' le premier à l’Ecole polytechnique en 1864, il avait donné sa démission pour entrer à l’Ecole normale. M. Darboux, en 1861, avait fait de même. Tous deux avaient rempli de surprise, par ce choix inattendu, ceux qui ne savaient pas quelle influence profonde exerçait déjà Pasteur. Persuadé que la libre recherche se développait davantage à l’Ecole normale qu’à l’Ecole polytechnique, en raison de l’indépendance plus grande laissée dans la première aux recherches personnelles (n’avait-il pas dû à cette liberté de pénétrer sur la voie de sa première découverte ?) Pasteur n’avait cessé d’entretenir, parfois de provoquer, une rivalité glorieuse entre les deux écoles. Un jour, il avait conquis à l’Ecole normale d’une façon brusque, inattendue, à la dernière heure, un futur polytechnicien, jadis lauréat du premier prix de physique au concours général, Edmond Perrier. Au moment même où ce candidat, qui avait eu double succès aux examens d’entrée des deux écoles, était, à la fin de ses vacances de 1864, sur le marche-pied de la diligence de Tulle à Brive, — sa malle destinée à l’Ecole polytechnique, déjà hissée sur l’impériale, — une lettre de Pasteur arrive. On la lit, on la commente. Le départ est retardé. Après vingt-quatre heures de réflexion, Perrier optait pour l’Ecole normale.
Faire de cette école un des grands foyers scientifiques de notre pays ; chercher à éveiller l’esprit d’investigation et d’inventior ; voir surgir des rangs dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles de jeunes savants: Pasteur, de 1857 à 1867, avait poursuivi ce but et s’en était rapproché de jour en jour. 11 avait été
plus que compris, plus qu’admiré par tous les normaliens de la section des sciences : il avait été aimé. « L’affection et l’estime dont j’ai reçu tant de marques dans les dix années de ma direction de la part de tous les élèves de la section des sciences, sans exception, notait-il en toute simplicité dans un projet de tableau récapitulatif sur l’état prospère de l’Ecole, sont pour moi le gage le plus sûr de la fermeté, de la justice bienveillante et du dévouement que j’ai apportés dans l’accomplissement de mes devoirs. » Lorsque des intérêts généraux sont en jeu, un homme qui a eu la garde de ces intérêts et qui est à la veille de remettre ses pouvoirs, doit être en mesure de dire le mot qui a été celui de Pasteur toute sa vie, en toutes choses : « J’ai fait ce que j’ai pu. »
Après cet examen de conscience, il songeait plus à l’avenir qu’au passé. Il était inquiet à la perspective des résultats qu’un incident d’ordre intérieur, grossi, dénaturé, exploité, risquait d’avoir pour l’Ecole. Sainte-Beuve, de son côté, ne pouvant supporter la pensée que son discours fût la cause indirecte d’une carrière perdue, plaidait auprès du ministre de l’Instruction publique en faveur de l’élève signataire de la lettre. Il terminait par ces mots où l’on sent une pointe d’amertume : « Vous avez sans doute écouté jusqu’ici beaucoup de sénateurs : daignez en écouter un qui paraît l’être bien peu, au cas qu’on fait de lui. » Le cas que Duruy faisait de Sainte-Beuve était tel que l’élève, au lieu d’être envoyé dans un petit collège, fut nommé professeur de seconde au lycée de Sens. Mais on spécifia, pour l’avenir, que nulle lettre ne pourrait être adressée, que nulle démarche ne pourrait être faite au nom de l’Ecole sans l’autorisation du directeur. Les conséquences d’une semblable aventure seraient ainsi épargnées aux maîtres appelés à recueillir l’héritage vacant.
Nisard s’apprêtait à partir en demandant un siège au Sénat. Dumas, qui venait d’être nommé président de la Commission des monnaies, avait rendu libre une place d’inspecteur général de l’enseignement supérieur. Duruy, désireux de tout mettre d’accord, l’indulgence envers les élèves et la justice envers les maîtres, jugea que ce poste était le plus favorable pour permettre
à Pasteur de continuer à faire des découvertes. Le décret allait être signé, lorsque Balard, professeur de chimie à la Faculté des sciences, se mit sur les rangs. Pasteur envoya le 31 juillet au ministre de l’Instruction publique cet avertissement respectueux : « Il faut que Votre Excellence sache que j’ai été nommé, il y a vingt ans, à ma sortie de l’Ecole normale, agrégé-préparateur de cet établissement sur la proposition de M. Balard, alors maître de conférences. L’élève reconnaissant ne peut pas être en concurrence avec le maître vénéré, surtout lorsqu’il s’agit de fonctions où les considérations d’âge et de services doivent avoir un grand poids. »
Un de ses maîtres ! Ce mot disait tout. Qu’ils fussent morts ou vivants, que ce fût Biot, Senarmont, Dumas ou Balard, dès que Pasteur parlait d’eux, on aurait dit, en vérité, qu’il ne dût qu’à eux seuls tout ce qu’il était. Il fallut se rendre à son insistance de disciple.
Les décrets se succédèrent. Nisard fut remplacé par M. Francisque Bouillier qui céda sa place d’inspecteur général de l’enseignement secondaire à M. Jacquinet. Le poste de directeur des études littéraires était supprimé. Il n’y aurait plus qu’un sousdirecteur de l’Ecole spécialement chargé des sections scientifiques. On eut la main heureuse. Pasteur l’avait quelque peu guidée. Le choix s’arrêta sur son ancien collègue à la Faculté de Strasbourg, nommé, après dix-huit années d’enseignement en Alsace, maître de conférences à l’Ecole normale et suppléant de Régnault au Collège de Finance, son cher, son fidèle, son excellent ami Bertin. Il avait fallu que Pasteur le pressât, le tourmentât pour le forcer, l’année précédente, à quitter Strasbourg. A quoi bon ? répondait Bertin, peu soucieux de nouveaux titres. Qu’irait-il faire à Paris a. OÙ, disait^il d’une voix innocente et un peu traînante, la bière est moins bonne qu’à Strasbourg »? « Pasteur, ajoutait Bertin avec une bonhomie narquoise qui éclairait de malice son visage rasé, ne sait pas comment il faut prendre la vie ; il n’est bon qu’à avoir du génie. » Mais, sous des boutades faites pour déconcerter quelques personnages officiels qui ne jugent que sur les apparences, se cachaient te goût, l’art, la passion de l’enseignementc
Pasteur le savait. Il appréciait cet esprit fait de clarté. Nul ne lui semblait plus apte à la tâche délicate entre toutes : celle d’élever des professeurs. Pasteur n’avait plus d’inquiétude : l’avenir scienifique de l’Ecole était assuré. Mais Duruy, regrettant que les liens qui rattachaient Pasteur à cette grande maison fussent sur le point d’être rompus, lui proposa, en même temps que la chaire de chimie laissée vacante à la Sorbonne par la nomination de Balard, le poste de maître de conférences à l’Ecole normale. Cette dernière offre, si flatteuse qu’eUe fût. Pasteur la déclina. Gomme il savait les soins que lui coûtaient ses leçons publiques, il avouait que les deux enseignements de la Sorbonne et de l’Ecole normale dépasseraient ses forces. Son temps absorbé par cette double tâche, il lui serait à peu près impossible de poursuivre « ses travaux particuhers ». c Je ne veux cependant, disait-il, les abandonner à aucun prix. »
Il poussa^ le scrupule jusqu’à envoyer sa démission de professeur de chimie à l’Ecole des beaux-arts. Ce titre, il l’avait reçu à la fin de l’année 1863. Il s’était efforcé dans ses leçons d’attirer l’esprit de ses élèves, venus de tant de points divers, sur les principes mêmes de la science : « Ayons toujours l’application pour but, leur avait-il dit, mais avec l’appui solide et sévère des principes scientifiques sur lesquels elle repose. Dépouillée de ces principes, l’application n’est plus qu’un ensemble de recettes. Elle constitue ce qu’on appelle la routine. Or, avec la routine, le progrès est possible, mais il est d’une lenteur désespérante. » Que ce fût à Lille au milieu des industriels, à Paris devant des sculpteurs, des peintres et des architectes, il avait toujours la double préoccupation d’élever l’enseignement et de rendre service.
A une modestie puisée dans un respect profond pour tout auditoire s’ajouta, pour lui faire refuser le poste de maître de conférences à l’Ecole normale, un sentiment de délicatesse.
11 n’y avait alors à l’Ecole normale qu’un laboratoire vraiment digne de ce nom, le laboratoire de Sainte-Glaire Deville. Si le réduit qu’occupait Pasteur à droite, en entrant dans le jardin de l’Ecole, était célèbre par son hnportance scientifique, il méritait de l’être également par son exiguïté. Lorsque Pasteur voulait péné-
trer dans l’étuve qu’il avait installée à force de combinaisons ingénieuses, il était obligé de s’agenouiller. « Je l’ai pourtant vu passer là* de longues heures^, a écrit un témoin de ces années lointaines, M. Duclaux; car c’est dans cette minuscule étuve qu’ont été faites toutes les études sur les générations spontanées et qu’ont passé à un examen journalier, souvent minutieux, les milliers de ballons’ sur lesquels ont porté ces expériences célèbres. C’est de ce petit galetas, dont on hésiterait aujourd’hui à faire une cage à lapins, qu’est parti le mouvement qui a révolutionné sous tous les aspects la science de l’homme physique. » En acceptant le titre de maître de conférences à l’Ecole normale, Pasteur, ayant charge d’élèves, aurait été amené, au moment des manipulations, à rendre presque indivis le laboratoire de Sainte-Claire Deville. La chose semblait aisée au ministre : elle parut moins simple à Pasteur. Justice ou générosité, il jugeait que l’enseignement de la chimie à l’Ecole normale devait être entre les mains d’un seul. « Ce laboratoire qui fait honneur à l’Université et à la France, disait-il à Duruy, est et doit rester sans partage sous la direction de M. Deville. » Empiéter sur ce domaine, n’était-ce pas porter atteinte à l’autorité d’un véritable chef sachant retenir auprès de lui d’anciens disciples ? Pasteur plaida avec éloquence cette cause contraire à ses intérêts. « C’est à côté de Sainte-Claire Deville, auprès de ce maître aimé, continuaib-il avec une pointe d’orgueil normalien, que MM. Debray, Troost, Grandeau, Caron, Hautefeuille, Lechartier, Lamy, Gernez, Mascart et bien d’autres ont trouvé l’asile que la pénurie des ressources de la science dans notre pays leur refuse ailleurs. » Comme il appréciait dans Sainte- Claire Deville le charme, l’agrément, le pouvoir de l’esprit, — moi, je n’ai pas d’esprit, disait-il avec une simplicité sans égale, — il se plaisait à dépeindre son confrère capable de suffire à toutes les tâches, resté si jeune, malgré quarante-neuf ans sonnés depuis le mois de mars 1867. Sans cesse affairé, toujours souriant, soit qu^il eût à diriger^ un grand travail de recherches, soit qu’il donnât un coup de main dans une besogne matérielle, Sainte-Claire Deville encourageait tous ceux qui l’approchaient. C’était un excitateur
d’esprits. Contraste absolu, pour le dire en passant, avec les habitudes méditatives de ses deux grands amis Claude Bernard et Pasteur, il fallait à Sainte-Claire Deville le bruit et le remuement. Heureux de rester à déjeuner et de prendre pension au réfectoire des normaliens, à la table des préparateurs, il égayait, il amusait tout le monde, effaçant la distance de maître à élèves, gagnant les affections, sans rien perdre, par sa familiarité, du respect qu’ü inspirait. Quelquefois cependant, lorsqu’il était préoccupé des dettes scientifiques trop lourdes de son laboratoire, il quittait la rue d’Ulm à l’heure du déjeuner et allait s’inviter chez Duruy, Que ce fût auprès de l’Empereur, qui jadis avait encouragé et payé les premières recherches sur un procédé de fabrication industrielle de raluminiüm ; que ce fût auprès du ministre, partout et toujours, Sainte-Claire Deville, qui avait un entrain à faire taire un méridional, parvenait à ses fins budgétaires. Aussi Duruy, dès qu’il le voyait arriver, — selon le témoignage de M. Lavisse, alors attaché au cabinet du ministre, — avait-il fini par dire en s’asseyant à table : « Allons ! combien ? j’aime mieux le savoir tout de suite. — Et Sainte-Claire Deville, ajoutait M. Lavisse, avouait un déficit en l’attribuant à la canaiUerie des matières chimiques ou aux causes les plus extraordinaires qu’il expliquait en propos de l’autre monde. »
La gaieté de Sainte-Claire Deville n’empêchait pas de constater le triste état des choses. Rien n’était plus délaissé que l’enseignement supérieur. Qu’avait-on fait à la Sorbonne depuis Richelieu? Si une pierre d’attente, destinée à marquer de nouvelles constructions, avait été posée en 1855, on attendait encore la seconde en 1867. Au Muséum, certaines galeries étaient aussi confusément encombrées que des magasins d’accessoires au fond d’un théâtre. Au Collège de France, était-il possible de décorer du nom de laboratoires les caves étroites que Claude Bernard, qui commençait seulement à relever de la longue maladie contractée dans ces lieux humides et malsains, appelait les tombeaux des savants ?
Plus que personne, Duruy déplorait ces misères. Les devoirs de l’Etat envers h science et les savants, nul ne les comprenait mieux
et ne les proclamait plus impérieusement. Mais sa voix avait peu d’écho dans le conseil des ministres en proie aux soucis perpétuels de la politique. Il en est d’une découverte bienfais2uite comme d’un fleuve au milieu de son cours. Qui donc pense à la source ? Dans la réalité aussi bien que par métaphore, comme historien, comme ministre, Duruy savait y songer. Un jour, en pleine jeunesse, dans une causerie de voyage, se plaisant à étudier la formation du sol français, il montrait que « la France est construite physiquement comme un cercle dont les rayons sont les fleuves, qui, partis d’une région centrale, courent à la circonférence ». Cette image lui revenait sans doute lorsque, préoccupé de la haute instruction en France, il projetait de créer, au centre de l’enseignement supérieur, une école des hautes études, divisée en plusieurs sources d’où jailliraient des enseignements divers qui se répandraient en larges courants comme autant de fleuves jusqu’aux frontières de France.
Les sources ! c’était aussi, c’était depuis plus longtemps encore le mot de Pasteur qui voyait dans le haut enseignement le secret de la supériorité d’un peuple. Il voulait que cette assertion fût proclamée, criée sur les toits du ministère. Et lui, qui venait de s’effacer si modestement comme disciple devant Balard, comme émule devant Sgdnte-Glaire DeviUe, devenait solliciteur parlant ferme quand il était question des progrès de la science et de ce qu’on doit faire pour elle. L’aide de camp de l’Empereur, le général Favé, qui plaidait volontiers dans les milieux politiques la cause de ceux qui dans l’ombre travaillaient à la prospérité du pays, eut entre les mains et mit, le 6 septembre 1867, sous les yeux de Napoléon III, une note écrite la veille par Pasteur. Note précieuse ; eUe contient des projets de travaux et d’expériences qui sont, dès cette époque, la première annonce de découvertes encore lointaines :
« Sire, mes recherches sur les fermentations et sur le rôle des organismes microscopiques ont ouvert à la chimie physiologique des voies nouvelles dont les industries agricoles et les études médicales commencent à recueillir les fruits. Mais le champ qui reste
à parcourir est immense. Mon plus grand désir serait de l’explorer avec une ardeur nouveKe, sans être à la merci de l’insuffisance des moyens matériels.
«Qu’ü s’agisse de rechercher, par une étude scientifique patiente de la putréfaction, quelques principes capables de nous guider dans la découverte des causes des maladies putrides ou contagieuses, je voudrais trouver dans les dépendances d’un laboratoire assez spacieux un emplacement où l’installation des expériences pût avoir lieu commodément et sans danger pour la santé.
« Gomment se hvrer à des recherches, sur la gangrène, sur les virus, à des expériences d’inoculation sans un local propre à recevoir des animaux morts ou vivants ? La viande de boucherie est- à un prix exorbitant en Europe ; elle est un embarras à Buenos- Ayres. Gomment soumettre à des épreuves variées, dans un laboratoire exigu et sans ressources, les procédés qui, peut-être, rendraient sa conservation et son transport faciles ? La maladie dite du sang de rate fait perdre annuellement à la Beauce 4,000,000 de francs : il serait indispensable d’aller, pendant plusieurs années, sans doute à l’époque des grandes chaleurs, passer quelques semaines dans les environs de Ghartres pour s’y livrer à de minutieuses observations.
a Ges recherches et mille autres qui correspondent, dans ma pensée, au grand acte de la transformation de la matière organique après la mort et du retour obligé de tout ce qui a vécu au sol et à l’atmosphère, ne sont compatibles qu’avec l’installation d’un vaste laboratoire. Le temps est venu d’affranchir les sciences expérimentales des misères qui les entravent... »
Le lendemain même. Napoléon III exprimait à Duruy le désir que l’on répondît au vœu légitime de Pasteur. Et Duruy adressait ces lignes au maréchal Vaillant :
a Le projet de M. Pasteur rentre expressément dans le plan que je voudrais pouvoir exécuter pour le développement des hautes études scientifiques. Je serai heureux d’apprendre que la situation des crédits attribués aux bâtiments civils permet à Votre Excel-
lence d’accueillir favorablement une i proposition que justifient si amplement les travaux de M. Pasteur. »
La joie de Pasteur se traduisit dans une .lettre adressée à celui qui, avant même M. Duclaux, avait été le témoin des difficultés matérielles que présentaient les installations provisoires de Pasteur, depuis le grenier de l’Ecole normale jusqu’au rez-de-chaussée invraisemblable où était enclavée Fétuve dans la cage de l’escalier.
« Mon cher Raulin, écrivait Pasteur dès le 10 septembre, je vais avoir à faire construire une grande étuve. Gonseillez-moi, je vous prie. L’occasion vous fera grand plaisir, je n’en doute pas. Je viens de proposer à l’Empereur, qui l’a approuvée ainsi que le ministre, la fondation, sous ma direction,* d’un laboratoire de chimie physiologique... 11 sera probablement construit à l’Ecole normale sur l’emplacement qui va de mon laboratoire actuel aux maisons de la rue des Feuillantines. Ce projet, dont je puis parler puisqu’il est approuvé, rencontre d’unanimes adhésions. Tous mes amis compétents le considèrent comme une idée des plus heureuses et qui sera très profitable à la science.
« Ainsi, mon cher Raulin, quand il vous plaira de venir à Paris, vous trouverez un lieu de travail et tous les moyens d’études que vous pourrez désirer... Tout à vous d’affection. »
Heureux de l’accueil qui pourrait être ainsi réservé à ses anciens et à ses futurs élèves. Pasteur organisait, avec l’architecte de l’Ecole normale, M. Bouchot, dont Sainte-Glaire IDe ville et Pasteur avaient fait un enthousiaste de la science, des plans très ingénieux sur le papier. Le pavillon, servant de laboratoire, serait relié par une galerie au laboratoire projeté. Rien n’était plus facile que de pousser le bâtiment en droite hgne jusqu’à la maison de la rue des Feuillantines formant équerre avec le jardin de l’Ecole normale. Un sous-sol permettrait d’avoir une large installation soit pour des appareils, soit pour des animaux, a Toutes ces belles espérances se réaliseront-eUes ? Je n’en doute pas, écrivait encore Pasteur à Raulin deux mois plus tard, parce que je ne vois d’obstacle nulle part et néanmoins je suis bien impatient de les voir en moellons. Je croirai mieux encore alors à toutes les promesses qui
me sont faites... J’ai de grands projets d’études et j’aurai besoin dans mon nouveau laboratoire d’un collaborateur exercé. J’ai toujours eu tant d’estime pour vous que je serais charmé si vous vouliez venir plus tard vous adjoindre à moi dans mes entreprises. J’espère que mon laboratoire sera assez bien doté pour que je puisse y créer une première position de 3,000 à 4,000 francs et que le temps et bien des circonstances diverses pourraient améliorer. . . Et votre thèse ? où en est-elle ? Est-ce pour Pâques ? Est-ce pour la fin de l’année ? J’aurai le plaisir d’être parmi vos juges... »
Un incident aurait pu hâter la réalisation des promesses gouvernementales. En attendant que le commerce de la soie bénéficiât des travaux de laboratoire et que l’agriculture eût sa part de services utilitaires, car les recherches scientifiques s’échelonnaient d’avance dans la pensée de Pasteur, une industrie spéciale devint l’obligée de la science.
Le maire d’Orléans et le président de la chambre de commerce demandèrent à Pasteur de venir exposer les résultats de ses études sur le vinaigre, dans une leçon faite en public, devant les Orléanais, juges souverains en pareille matière. Bien que des négociants d’Orléans, MM. Breton-Lorion, appliquassent avec succès les principes de Pasteur pour la fabrication du vinaigre, et qu’un autre négociant, également Orléanais, M. Rossignol, eût imaginé, en s’appuyant sur les théories de Pasteur pour conserver les vins, un appareil de chauffage où cinq cents pièces de vin avaient été soumises à des expériences heureuses, la foule obéissait à un vaet-vient d’opinions contradictoires.
La foule ! Biot ne croyait pas possible que l’on pût jamais lui expliquer l’origine de certaines découvertes. « AUez donc parler à la foule, disait-il, d’études antérieures, de théories physiques et chimiques longtemps élaborées dans le silence du cabinet... Elle ne s’arrêtera pas à vous écouter ; elle ignore les antécédents et les dédaigne. »
Pasteur, plus confiant, ne croyait pas qu’il fût si difficile, en
présence d’un auditoire quelconque, de provoquer un bnisou éveil de pensées et de faire comprendre la marche de certaines recherches. A l’encontre de Biot, il aurait voulu non seulement instruire par le récit des lents progrès dus aux longs efforts der hommes, mais encore soulever les foules d’une émotion généreuse Tandis qu’il préparait sa conférence, après a>"oir, selon son habi* lude, fixé l’ordre des idées, il jeta sur un brouillon quelques lignes, mais elles furent inutilisées. Il jugea que les détails techniques, démonstratifs, vaudraient mieux que des vues générales sur le système du monde. Toutefois ces lignes témoignent des rapprochements inattendus qui se faisaient tout à coup dans son esprit. A son incroyable patience dans l’art d’observer s’ajoutait une puissante imagination.
Du vinaigre, du mycoderme, de cette petite plante qui a la propriété de déterminer la combinaison de Foxygène de l’air avec l’alcool, il passait aux globules du sang, puis aux lois de l’entretien de la vie. Alors embrassant d’un regard l’ordre de la nature, il écrivait :
« Le mouvement de la pomme qui se détache de l’arbre et qui tombe à la surface de la terre est régi par la loi qui gouverne les mondes.
(( Le premier regard de l’homme jeté sur l’univers n’y découvre que variété, diversité, multiplicité des phénomènes. Que ce regard soit illuminé par la science, — par la science qui rapproche Fhomme de Dieu, — et la simplicité et l’unité brillent de toutes paits. »
Ce fut le lundi 11 novembre, à sept heures et demie du soir, que Pasteur arriva, à Orléans, dans la salle appelée salle de l'Institut. Industriels venus en grand nombre, médecins, pharmaciens, professeurs, élèves, femmes, jeunes filles, tous voulaient l’entendre. Un compte rendu, extrait du journal la France Centrale qui rayonnait alors depuis Orléans jusqu’à Bourges , permet de retrouver l’impression des Orléanais devant le plus jeune membre de l’Académie des sciences. Le rédacteur le dépeignait de taille moyenne, le visage pâle, le regard vif sous des lunettes, la mise très soignée. « Une petite et presque microscopique rosette d’officier
de îa Légion d’honneur, ajoutait le journaliste, scintille, comme une étoile de petite grandeur, à la boutonnière. »
Nul, en entendant les premiers mots de la leçon, ne se serait douté que celui qui parlait avait découvert un monde ignoré jusqu’à lui. Les rhétoriciens présents à la séance pouvaient noter, au milieu de toutes les formes d’exorde qu’on leur enseignait, la simplicité de celui-ci : « M. le Maire d’Orléans et M. le Président de la Chambre de commerce, ayant appris que je m’étais occupé delà fermentation qui donne le vinaigre, m’ont prié de vouloir bien venir exposer devant les fabricants de vinaigre de cette ville les résultats de mon travail.
« Je me suis rendu avec empressement à cette invitation en m’associant au désir qui l’a provoquée, celui d’être utile à une industrie qui est une des sources de la fortune de votre cité et de votre département. »
11 s’efforça de faire comprendre scientifiquement le fait vulgaire et bien connu de la transformation du vin en vinaigre. 11 montra que tout le travail venait d’une petite plante, d’un champignon microscopique, du mycoderma aceti. Après avoir projeté sur un tableau l’image, devenue colossale, de ce mycoderme formé d’articles d’une ténuité extrême, étranglés dans leur milieu, groupés en chapelets. Pasteur exposa qu’il suffisait de semer une trace de ce mycoderme à la surface d’un liquide alcoolique et légèrement acide pour que la petite plante ouvrière, fabricante de vinaigre, s’étendît prodigieusement. Par la chaleur de l’été ou par la chaleur artificielle, une surface de liquide aussi grande que celle de celte salle orléanaise pouvait, disait Pasteur, être couverte du mycoderma aceti en quarante-huit heures. Le voile my codermique est parfois uni, léger, à peine visible, parfois chagriné, ridé, plus ou moins gras au toucher. Les matières gr2isses qui accompagnent le développement de la plante s’opposent à ce que le mycoderme, qui a besoin de l’air pour vivre, soit submergé ; il périrait alors et l’acétification s’arrêterait. Ainsi flottant, le mycoderme absorbe 1 ox^ ,^ene de l’air, le fixe sur l’alcool, qui est transformé en acide acéliqoe.
De sa voix forte, lente, méditative, Pasteur expliquait tous les détails. Pourquoi, dans une bouteille en vid£uige, le vin abandonné à lui-même se transforme-t-il en vinaigre? C’est que, grâce à Pair et au mycoderma aceti (que l’on n’a pas besoin de semer quand on veut l’obtenir, car cette petite production végétale, dite spontanée, est mêlée partout aux poussières invisibles et vivantes), l’acte chimique de la transformation du vin en vinaigre peut se poursuivre. Pourquoi une bouteille pleine et bouchée ne s’acétifîe-t-elle pas ? C’est que le mycoderme, l’air manquant, ne peut se multiplier. Place-t-on dans un vase du vin chauffé préalablement et de l’air qui a été porté lui-même à une température élevée ? Le vin ne s’aigrira pas. L’élévation de la température a tué les germes du mycoderma aceti, ceux que le vin pouvait contenir et ceux qui pouvaient être en suspension dans l’air. Mais si un vase, contenant du vin qui a été chauffé, est exposé au libre contact de l’air ordinaire , le vin peut s’aigrir ; car si l’on a tué les germes du mycoderma aceti du vin, on n’empêche pas ceux qui peuvent être en suspension dans l’air de tomber dans le vin et d’y germer. Enfin si l’eau alcoolisée pure ne s’acétifie pas, bien que les germes en suspension dans l’air puissent y tomber, ou que le liquide ait pu en prendre aux poussières des vases, c’est que ces germes manquent des aliments nécessaires à la nourriture de la plante. Le vin les lui donne; elle ne les trouve pas dans l’eau alcoolisée. Mais si, dans cette eau alcoolisée, on offre à la petite plante, comme Pasteur le fit, certaines substances capables de lui servir d’abments, l’acétification se produit. Reportant tous ces résultats à la pratique sévère de la méthode expérimentale : a Le grand art, disait Pasteur, consiste à instituer des expériences décisives, ne laissant aucune place à l’imagination de l’observateur. Au début des recherches expérimentales sur un sujet déterminé quelconque, l’imagination doit donner des ailes à la pensée. Au moment de conclure et d’interpréter les faits que les observations ont rassemblés, l’imagination doit au contraire être dominée el asservie par les résultats matériels des expériences. »
Lorsque l’acétification est complète, le mycoderme, shl n’est
pas submergé, continue à agir et, quand on ne Farrête pas à temps, sa puissance oxydante devient dangereuse. N’ayant plus d’alcool à transformer, il finit par transformer Facide acétique luimême en eau et en gaz acide carbonique. L’œuvre de mort et de destruction s’achève ainsi.
A propos de cette dernière phase du mycoderma aceti, il s’élevait aux lois générales, aux lois de l’univers qui font que tout ce qui a vécu doit disparaître : « 11 faut de toute nécessité, remarquait-il, que les matériaux des êtres vivants fassent retour, après leur mort, au sol et à l’atmosphère, sous forme de substances minérales ou gazeuses, telles que la vapeur d’eau, le gaz carbonique, le gaz ammoniac, le gaz azote, principes simples et voyageurs que les mouvements de l’atmosphère peuvent transporter d’un pôle à l’autre et chez lesquels la vie peut aller à nouveau puiser les éléments de sa perpétuité indéfinie. C’est principalement par des actes de fermentation et de combustion lente que s’accomplit cette loi naturelle de la dissolution et du retour à l’état gazeux de tout ce qui a vécu. »
Revenant à son sujet spécial, il exposait aux fabricants de vinaigre la cause de tel échec ou le danger de certaines erreurs. On s’imaginait, par exemple, que dans les tonneaux des vinaigreries d’Orléans certains petits êtres microscopiques, des anguiîlules dont Pasteur projeta sur un écran les images agrandies, grouillantes et rapides, étaient de quelque utilité dans la fabrication du vinaigre. Pasteur expliqua leur caractère très nuisible. Gomme pour vivre elles ont besoin de respirer et que le mycoderme, pour accomplir son œuvre, éprouve, lui aussi, le même besoin d’oxygène, il y a lutte entre les anguiîlules et le mycoderme. Le travail de l’acétification se fait-il bien, le mycoderme l’emporte- t-il, at-il tout envahi en s’étalant : les anguiîlules sont obligées de se réfugier aux parois du tonneau où, vaincues, mais pouvant respirer, elles forment une petite armée vivante, qui guette le moindre accident de déchirure du voile. Pasteur, une loupe à la main, avait maintes fois assisté à la lutte pour la vie qui s’établit entre les anguiîlules et les petites plantes, les unes et les autres
prêles à se disputer les couches supérieures du liquide. Faisant nombre, agissant par paquets, les anguillules arrivent quelquefois à faire tomber un lambeau chiffonné du voile my codermique et à détruire victorieusement Faction de ces plantes noyées.
Tout se succédait, tout s’animait dans un langage plein de vie et l’on sentait Pasteur heureux de fgdre passer ses longues et délicates recherches de laboratoire dans le domaine de l’industrie. Comme il avait été charmé de constater, à Orléans même, des essais sur le chauffage des vins, il annonçait que le chauffage, qui à une température de 55° était capable de préserver le vin des végétations et des germes qui l’altèrent, pouvait aussi s’appliquer, et avec autant d’efficacité, pour le vinaigre après sa fabrication. Les germes actifs du mycoderma aceti étaient ainsi arrêtés au moment voulu ; les anguillules étaient tuées ; le vinaigre restait inaltéré, a Rien n’est plus agréaJble aux hommes voués à la carrière des sciences, ajoutait Pasteur en terminant, que d’accroître le nombre des découvertes ; mais quand l’utilité pratique de leurs observations est immédiate, leur joie est au comble. »
Période vraiment intéressante pour l’histoire de sa vie que cette année 1867 ! A Alais, il s’était montré observateur incomparable, uniquement préoccupé de la maladie des vers à soie, ne pensant qu’à cela, ne parlant que de cela. Levé av8Lnt tout le monde pour étudier plus tôt la série des expériences en train, il restait des heures et des heures, le regard et l’esprit fixés sur certains détails. De cette attention méticuleuse il passait tout à coup à une ingéniosité extraordinaire pour varier les essais, multiplier les points de vue, prévoir et écarter les causes d’erreur. Enfin, après tant d’efforts, surgissait, comme à propos des études sur les générations spontanées ou sur la nature des ferments, une expérience simple, nette, décisive. Les contrastes de son esprit se retrouvaient dans son caractère. Presque toujours songeur concentré, enfermé dans son idée sans que rien pût l’en distraire, subitement il apparaissait homme d’action. Qu’avait-il fallu? Parfois un simple entrefilet, souvent un compte rendu erroné,
un article de journal, mais surtout la nouvelle irritante de quelque manœuvre d’un marchand de graines qui n’hésitait pas, pour le plus faible gain, à semer la ruine dans de pauvres magnaneries. Avec une ardeur combative, il voulait parler, écrire, discuter avec tous. Rentré à Paris, mêlé aux incidents extrascientifiques de l’Ecole normale, on l’avait vu s’effacer modestement devant ses maîtres dès qu’il s’était agi d’honneurs et de titres. Puis brusquement il avait interrompu ses recherches pour venir rendre service à une ville industrielle comme Orléans. Les Orléanais avaient eu la surprise de cet esprit à la fois doué du sens généralisateur et avide de faits positifs. A ces gens pratiques, qui pouvaient être dédaigneux des théories et des travaux de laboratoire, Pasteur s’était révélé non moins préoccupé qu’eux-mêmes des détails les plus précis.
Il offrait, ^ans la pleine maturité de ses quarante-cinq ans, les éléments les plus divers. Intuitif comme un poète, son imagination le transportait jusqu’à tel sommet d’où il entrevoyait d’immenses horizons. Tout à coup, par un violent effort, il se défiait de ses intuitions mêmes. Ne tenant aucun compte de ses élans, il revenait à ras de la méthode expérimentale, et, dans son besoin de preuves, lentement, péniblement, il remontait la pente qui menait à ses idées très hautes, très générales. Combat perpétuel qui avait souvent quelque chose de dramatique. Dans la révolution scientifique dont il était l’artisan plein de foi et soutenu par une inlassable volonté, il avait souvent sur les lèvres ces deux mots souverains : la persévérance dans l’effort. Quand il les disait, soit comme un conseil, soit comme le programme de ses propres travaux, son regard plein de lumière allait au delà de l’horizon; quelque chose de lointain, d’infini, se prolongeait devant sa pensée.
A la fin de cette année, un obstacle faillit arrêter ses vastes projets d’expériences. Il apprit que les promesses qu’on lui avait faites s’évanouissaient. Toute demande de crédits supplémentaires était refusée au ministère des Beaux-Arts. Impossibihté dès lors pour la direction des Bâtiments civils d’édifier le plus petit labo-
ratoire sur les quelques mètres de terrain libre en bordure de l’Ecole normale. Quoi! songeait-il tristement: dans la période même où l’on trouvait des millions et des millions pour bâtir l’Opéra, l’affaire relative à un laboratoire, dont les dépenses pouvaient être évaluées entre soixante et cent miUe francs, serait classée, selon l’euphémisme bureaucratique, c’est-à-dire étouffée au fond d’uK carton! Mais ces frais de premier établissement, à ne considérer les choses qu’au point de vue de la dépense, ne seraient-ils pas couverts cent fois, miUe fois, pour le plus grand profit de l’industrie et de l’agriculture, par les découvertes qui sortiraient de ce laboratoire.^
Blessé comme savant et comme patriote, il prépara pour le Moniteur, journal officiel de l’Empire, un article destiné à secouer l’indifférence coupable des pouvoirs publics.
« ...Les conceptions les plus hardies, les spéculations les plus légitimes, écrivait-il, ne prennent un corps et une âme que le jour où elles sont consacrées par l’observation et l’expérience. Laboratoires et découvertes sont des termes corrélatifs. Supprimez les laboratoires, les sciences physiques deviendront l’image de la stérilité et de la mort. EUes ne seront plus que des sciences d’enseignement, limitées et impuissantes, et non des sciences de progrès et d’avenir. Rendez-leur les laboratoires, et avec eux reparaîtra la vie, sa fécondité et sa puissance.
« Hors de leurs laboratoires, le physicien et le chimiste sont des soldats sans armes sur le champ de bataille.
« La déduction de ces principes est évidente : si les conquêtes utiles à l’humanité touchent votre cœur, si vous restez confondu devant les effets surprenants de la télégraphie électrique, du daguerréotype, de l’anesthésie et de tant d’autres découvertes admirables; si vous êtes jaloux de la part que votre pays peut revendiquer dans l’épanouissement de ces merveilles, prenez intérêt, je vous en conjure, à ces demeures sacrées que l’on désigne du nom expressif de laboratoires. Demandez qu’on les multiplie et qu’on les orne : ce sont les temples de l’avenir, de la richesse et du bien-être. C’est là que l’humanité grandit, se fortifie et devient
meilleure. Elle y apprend à lire dans les œuvres de la nature, œuvres de progrès et d’harmonie universelle, tandis que ses œuvres à elle sont trop souvent celles de la barbarie, du fanatisme et de la destruction.
« Il est des peuples sur lesquels a passé le souffle salutaire de ces vérités. Depuis trente ans, l’Allemagne s’est couverte de vastes et riches laboratoires et chaque jour en voit naître de nouveaux. Berlin et Bonn achèvent la construction de deux palais d’une valeur de quatre millions, destinés l’un et l’autre aux études chimiques. Saint-Pétersbourg a consacré trois millions à un institut physiologique. L’Angleterre, l’Amérique, l’Autriche et la Bavière ont fait les plus généreux sacrifices... L’Italie a marché un instant dans cette voie.
« Et la France ?
« La France n’est pas encore à l’œuvre... »
îl rappelait dans quel local scientifique, demi-cave, demi-sépulcre, était réduit à vivre le grand physiologiste Claude Bernard. Et où? Dans l’établissement qui porte le nom de la patrie, écrivait Pasteur, dans le Collège de France ! Le laboratoire de chimie organisé à la Sorbonne était une pièce humide et sombre, de plus d’un mètre en contre-bas de la rue Saint- Jacques. Cela s’appelle, 6 dérision ! continuait-il, le laboratoire de perfectionnement et de recherches. Il allait, il allait toujours, il démontrait que les Facultés rte province étaient aussi déshéritées que celles de Paris, a Qui voudra me croire quand j’affirmerai qu’il n’y a pas, au budget de l’instruction publique, un denier affecté aux progrès des sciences physiques par les laboratoires; que c’est grâce à une fiction et à une tolérance administrative que les savants, envisagés comme professeurs, peuvent prélever sur le trésor public quelques-unes des dépenses de leurs travaux personnels, au détriment des allocations destinées aux frais de leur enseignement? »
Le manuscrit fut remis au Moniteur dans les premiers jours de janvier 1868. Des « variétés », que l’on pourrait appeler de tout repos, venaient de paraître; on passait, sans danger de polémique, d’une étude sur l’architecture musulmane à des considérations sur
la pêche du hareng en Norvège. Le fonctionnaire, préposé aux bons à tirer ^ qui veillait au salut de l’empire dans ces colonnes officielles, eut, à la lecture de ces confidences publiques, un soubresaut de surprise. L’administration attaquée dans sa forteresse même! Et par qui? par un fonctionnaire! Il fallait à tout prix modifier ces pages, les atténuer. « Ce serait en altérer le caractère », répondit Pasteur. Le journal était dirigé par M. Dalloz qui, dans son désir de sauvegarder les responsabilités et connaissant trop Pasteur pour ne pas le savoir inébranlable, lui conseilla de faire passer les épreuves sous les yeux de M. Gonti, secrétaire de Napoléon III.
« L’article ne saurait figurer au Moniteur, mais il n’y a pas d’inconvénient à le publier sous forme de brochure », écrivit à Pasteur M. Gonti, qui avait rendu l’Empereur juge de ces révélations. Au lendemain de cette lettre, le 9 janvier. Napoléon, causant avec Duruy, se montra surpris, troublé de cet état de choses. Toutes ces misères, disait Duruy, Pasteur a raison de vouloir les étaler : c’est la meilleure façon de les guérir. N’était-il pas inquiétant et presque scandaleux, en effet, de voir le monde officiel aussi indifférent en matière de science ? Est-ce que le moindre aménagement de sous-préfecture ne passait pas dans les préoccupations administratives avant un devis de laboratoire ?
Duruy se sentait repris d’un nouveau désir de combat. Que de fois, malgré sa bonne humeur et son intrépidité quasi romaine, il s’était demandé s’il arriverait jamais à faire triompher ses idées relatives aux hautes études dans l’esprit des ministres ses collègues qui, emportés par les discussions quotidiennes, ne semblaient guère se douter que la vrEiie suprématie d’un peuple réside moins dans les discours d’estrade, les programmes à fracas, que dans le travail silencieux et obstiné de quelques hommes de science, de lettres et d’art. L’article de Pasteur, qui avait pour titre : Le budget de la science, parut d’abord d2uis la Revue des cours scientifiques, puis en brochure. Gonvaincu que c’était la gloire même du pays qui était engagée dans cette campagne, Pasteur non seulement par cet écrit, mais par ses paroles impétueuses,
dites à tout venant, réclamait ce droit de développer et de soutenir l’esprit de recherches. Passant de l’irritation en face des obstacles à un excès de confiance quand il se voyait à la veille de faire triompher ses idées, il écrivait, le 10 mars, à Raulin : « Nous assistons à un mouvement très favorable au progrès des sciences. Les retardataires sont distancés et je puis vous assurer que je réussirai. »
Six jours après, le 16 mars, le jour même où l’on fêtait aux Tuileries l’anniversaire de la naissance du Prince impérial que tout le monde de la cour commençait d’entourer d’honneurs comme le prince héritier assuré de l’avenir. Napoléon III, qui, à la suite de cet article, avait exprimé l’intention de consulter, non seulement Pasteur, mais encore Milne-Edwards, Claude Bernard, Henri Sainte-Glaire Deville, réunissait avec eux, dans son cabinet, les trois personnages de FEmpiro les mieux placés pour les écouter : Rouher, le maréchal Vaillant et Duruy. L’Empereur, de sa voix un peu lente et comme détachée, invita chacun des membres de ce conseil à exprimer ses idées sur ce qu’il y aurait à faire. Tous s’accordaient à regretter l’abandon de la science pure. Gomme Rouher disait qu’il ne fallait pas s’étonner que le règne des sciences appliquées succédât au règne de la science pure : « Et les sources des applications , si elles sont taries ? » répliqua vivement le souverain. Pasteur, invité à donner son avis, et qui avait pris en note tout ce qu’il se proposait de dire, rappela que le Muséum d’histoire naturelle et l’Ecole polytechnique dont la part d’initiative avait été si grande dans le mouvement des sciences au commencement du siècle, n’étaient plus dans cette période héroïque. Depuis vingt ans, la prospérité industrielle de la France avait entraîné, disait-il, chez les meilleurs polytechniciens, la désertion du haut enseignement et des sciences théoriques, sources premières cependant de toutes les applications possibles, Gette Ecole polytechnique n’étaiLelle pas obligée maintenant de recourir à des candidats qu’elle n’avait point formés pour remplir les emplois de professeurs, de répétiteurs et d’examinateurs? Les normaliens constituaient ce renfort nécessaire. Que fallait-il pour
ramener la prospérité qui formerait de nouveau des savants d’avenir comme on les formait autrefois ? Maintenir à Paris, durant deux ou trois ans, cinq ou six des meilleurs élèves des grandes Ecoles avec le titre de répétiteurs ou d’agrégés-préparateurs , faire pour l’Ecole polytechnique et pour d’autres établissements ce que Ton faisait à l’Ecole normale. Grâce à cette institution spéciale, on aurait en réserve, pour la science et le haut enseignement, des hommes qui honoreraient plus tard leur pays. Il fallait ensuite, et c’était le second point, non moins important que le premier, donner aux savants les ressources les mieux appropriées à la poursuite de leurs travaux; imiter l’Allemagne, par exemple, où un savant passait de telle Université dan^ telle autre sous la condition expresse qu’on lui bâtirait « un laboratoire parfois magnifique, non pour l’architecture, ajoutait Pasteur (à moins qu’un certain orgueil national n’intervienne, ce qui se voit souvent et ce qui est une marque de l’estime qui s’attache en ces pays à la gloire scientifique), mais pour le nombre et la précision des instruments et pour les allocations propres à féconder les grandes entreprises. En outre, reprenait- il , les savants étrangers ont leur demeure jointe à leurs laboratoires et à leurs collections. »
Etait-il, en effet, une plus vive, plus pressante manière d’inviter au travail? Ce n’était pas que, dans la pensée de Pasteur, le savant dût renoncer au professorat. 11 reconnaissait, au contraire, que l’enseignement public oblige à embrasser successivement, dans leurs relations entre elles ou avec les autres sciences, toutes les parties de la science dont on s’occupe. Les travaux personnels reçoivent ainsi l’influence salutaire de rapprochements et d’aperçus nouveaux. Mais pas de cours trop différents et trop rapprochés qui paralysent les forces, disait-il avec la conscience d’un homme qui savait ce qu’il en coûte de préparer une leçon. Après avoir exposé comment il se représentait la jeunesse et la vie du savant mis à même de donner sa mesure, il revenait, comme toujours, au lien qui, selon lui, devrait unir toute tâche individuelle à l’intérêt général. Il souhaitait que les villes fussent inté-
ressées aux travaux et à la gloire de leurs établissements scientifiques. « Il faudrait, disait-il, comme s’il pressentait l’avenir, il faudrait par les dénominations d’Université de Paris, de Lyon, de Strasbourg, de Montpellier, de Lille, de Bordeaux et de Toulouse, formant par leur faisceau l’Université de France, introduire entre les cités et leurs établissements d’enseignement supérieur quelquesuns des liens qui rattachent les Universités allemandes aux localités qu’elles honorent. »
L’instruction populaire, prodiguée en Allemagne et, au-dessus de cette instruction, l’enseignement supérieur en pleine indépendance intellectuelle : Pasteur admirait ce programme. Aussi, lorsque la Faculté de médecine de l’Université de Bonn résolut, dans cette année 1868, de lui offrir, en récompense de ses travaux sur le rôle des organismes microscopiques, un titre de docteur en médecine comme un grand hommage sur parchemin, fut-il fier de voir ses recherches mises à leur véritable rang par un peuple voisin qui proclamait la reconnaissance des services rendus à tous. Il ne soupçonnait guère alors l’autre côté de la nature allemande, le côté militaire dont les préoccupations étaient bien différentes. Celles-là, deux officiers français, le premier, le général Ducrot, nommé, depuis la fin de septembre 1865, au commandement de la 6® division militaire dont le siège était à Strasbourg, le second, le colonel baron Stoffel, attaché militaire en Prusse depuis 1866, ne cessaient de les signaler au gouvernement de l’Empereur avec une haute prévision et parfois une angoisse patriotique. Ces cris d’alarme, on les écoutait si peu qu’à cette date même de la séance du conseil des savants et des ministres au palais des Tuileries, certains complots de cour, qui furent sur le point de réussir, se tramaient dans l’entourage de l’Empereur pour que le général Ducrot quittât le commandement de Strasbourg, fût nommé à Bourges, et qu’il se délivrât ainsi, en en débarrassant les autres, de son idée fixe de l’ambition prussienne.
Le 16 mars, le soir même de cet entretien politico-académique où l’Empereur décida qu’il y aurait quelque chose d’amélioré en
France et ou Duruy eut la certitude, grâce à la promesse de crédits futurs, de pouvoir offrir bientôt aux professeurs français « les instruments de travaux nécessaires pour rivaliser avec leurs émules d’outre-Rhin », Pasteur partait pour Alais. Partisans et adversaires de ses expériences sur la maladie des vers à soie, c’était à qui réclamerait son arrivée. Préfet du Gard, membres d’une commission impériale de sériciculture, tous faisaient démarches sur démarches pour que la mission de Pasteur recommençât au plus tôt. 11 aurait eu le vif désir de faire, dans cette seconde quinzaine de mars 1868, sa leçon inaugurale à la Sorbonne et, en exposant les résultats de ses travaux, d’essayer, écrivait-il à Duruy, de les rendre plus féconds en les faisant mieux connaître. « Mais ce sont là, ajoutait-il, des raisons de sentiment plus ou moins égoïstes que je ne saurais mettre en balance avec l’intérêt de mes recherches, si j’avais le bonheur de les voir couronnées de succès. »
A son arrivée, il eut la joie de constater que ceux qui avaient mis en pratique la méthode de grainage suivant ses prescriptions rigoureuses avaient obtenu un résultat complet. D’autres sériciculteurs, moins avisés, dupes des apparences trompeuses offertes par de belles chambrées, qui n’avaient pas pris la peine d’examiner si les papillons étaient corpusculeux, furent témoins et victimes des échecs prédits par Pasteur. La pébrine, il la regardait comme vaincue. Restait la flacherie, plus insaisissable, soumise à tous les accidents qui pouvaient traverser la vie du ver à soie. Si quelques-uns de ces dangers échappaient aux prévisions, comme un changement brusque de température, une journée d’orage par exemple, on pouvait tout au moins veiller à ce que les feuilles de mûrier ne fussent pas exposées à un commencement de fermentation ou contaminées par les poussières des magnaneries : causes suffisantes pour provoquer un trouble, un désordre mortel chez les vers dont la nourriture est chose si importante qu’en un mois ils arrivent à peser 15,000 fois plus qu’à leur naissance. La flacherie accidentelle pouvait ainsi être évitée par des précautions hygiéniques. Risquait-elle de devenir héicditaire ? Pasteur avait mis en évidence que le microorganisme, cause de la flacherie, se développe dans
le tube digestif du ver et se localise ensuite dans la poche stomacale, lorsque le ver s’est transformé en chrysalide. Il fit connaître le moyen d’avoir des générations de vers à soie indemnes. Ce moyen, dit celui qui prit une part si assidue à ces études, M. Cernez, ne complique guère les opérations et produit à coup sûr de la graine saine. Il consiste à prélever, avec une pointe de scalpel, une petite quantité de la poche stomacale du papillon, à la délayer dans une goutte d’eau et à rechercher le microorganisme à l’aide du microscope. Si les papillons ne contiennent pas ce témoin de la flacherie, on peut livrer au grainage la chambrée d’où ils proviennent. Le microorganisme de la flacherie est aussi facile à reconnaître, même pour un enfant, que les corpuscules de la pébrine. Les recherches du laboratoire du Pont-Gisquet pouvaient passer le plus aisément du monde dans la grande pratique industrielle. Rien n’est plus vrai, rien n’est plus exact, disaient certains sériciculteurs enthousiastes et reconnaissants. Erreur î répondaient ceux qui ne voulaient pas appliquer la méthode ou qui l’appliquaient mal. Les marchands de graines, troublés par ces découvertes, qui portaient un si grave préjudice à leur commerce, répandaient les bruits les plus mensongers, les plus injurieux. Il n’était sorte d’imposture dont ils ne se fissent les intermédiaires.
Le père de Pasteur, M. Laurent, écrivait à sa fille dans une lettre datée de Lyon, le 6 juin : « Apprends qu’on a répandu ici le bruit que le peu de succès des éducations et des • procédés de Pasteur ont ému la population de vos contrées au point de l’obliger à quitter précipitamment Alais assailli par les pierres que les habitants lui jetaient de tous côtés. »
Quelque chose de ces légendes restait dans l’esprit des simples. Certaines lettres venant de Paris apportèrent à Pasteur des nouvelles autrement importantes. Aussi, le 27 juillet, écrivait -il à Raulin : « La construction de mon laboratoire va commencer immédiatement. Les ordres sont’ donnés et l’argent trouvé. C’est avant-hier que le ministre m’a annoncé cette nouvelle. » Le ministre de l’Instruction publiq^'^. avait alloué 30,000 francs pour
ces travaux. Une somme égale était promise par le ministre de la Maison de l’Empereur.
Duruy préparait dans cette même période un rapport sur deux projets de décrets relatifs aux laboratoires d’enseignement et aux laboratoires de recherches, décrets qu’il ne présentait à l’Empereur « qu’après s’être assuré par une longue et minutieuse enquête, que c’était répondre aux vœux des hommes les plus compétents ».
« Le laboratoire de recherches ne sera pas utile au maître seul, écrivait le ministre, il le sera bien plus encore aux élèves, et par conséquent il assurera les progrès futurs de la science. Alors on verra les étudiants, pourvus déjà de connaissances théoriques étendues, initiés dans les laboratoires d* enseignement aux premières manœuvres des instruments, aux manipulations élémentaires et aux exercices que j’appellerai classiques, se grouper en petit nombre autour d’un maître éminent, s’inspirer de son exemple, s’exercer sous ses yeux à l’art d’observer et aux méthodes d’expérimentation. Associés à ses études, ils ne laisseront perdre aucune de ses pensées, l’aideront à aller jusqu’au bout de ses découvertes, et peut-être commenceront à en faire avec lui... C’est avec des institutions de ce genre que l’ Allemagne a trouvé le moyen d’arriver à ce large développement des sciences expérimentcdes que nous étudions avec une sympathie inquieie. »
Que de projets d’études surgirent alors dans l’esprit enthousiaste de Pasteur ! De Paris, où il s’était empressé de revenir pour être là dès le premier coup de pioche donné sur l’étroit espace concédé rue d’Ulm, il écrivait à Raulin, le 10 août. Il lui demandait conseil comme à un architecte puis , l’engageant à venir le rejoindre bientôt, il lui racontait comment U entendait organiser ses vacances, où le travail dominait :
« Je quitterai Paris le 16 août avec ma temme et mes enfants pour un séjour de trois semaines au bord de la mer, près de Bordeaux, à Saint-Georges. Si vous étiez libre à la fin du mois, ou mieux dans les premiers jours de septembre, je désirerais beaucoup que vous pussiez m’accompagner à Toulon où des expériences
pourront être faites sur le chauffage des vins par ordre du ministre de la Marine. On doit expédier au Gabon et en Cochinchine de grandes quantités de vin chauffé et non chauffé afin d’éprouver le pr océdé. Les équipages de nos colonies ne boivent que du vinaigre. Une commission d’hommes très éclairés est nommée et a déjà commencé ses études dont elle est très satisfaite... Voyez si vous pouvez venir me rejoindre à Bordeaux où j’attendrai un avis du président de la commission, M. de Lapparent, directeur des constructions navales au ministère de la Marine. »
La commission dont parlait Pasteur étudiait depuis deux ans s’il y avait heu d’appliquer les procédés de chauffage aux vins destinés aux bâtiments de la flotte et aux colonies. On fit un premier essai, à Brest, sur une barrique de 500 litres dont la moitié seulement fut chauffée à 63®. Puis les deux vins furent introduits dans des barriques différentes , scellées , placées sur le vaisseau le Jean-Bart qui resta dix mois loin du port. A la rentrée du bâtiment, la commission constata la limpidité, la douceur, le moelleux du vin chauffé. Ce sont les termes du rapport qui mentionnait même que l’on constatait la johe couleur de rancio, particulière aux vins vieux. Le vin non chauffé était égMement limpide, mais il avait une saveur astringente passant à l’acide. Bien qu’encore buvable, lisait-on dans le rapport, le mieux était de le consommer bien vite, si on voulait éviter qu’il ne se perdît entièrement. Résultats identiques constatés sur des bouteilles de vin chauffé et non chauffé à Rochefort et à Orléans.
Après avoir exprimé au ministre de la Marine le vœu que la commission du chauffage des vins fût rendue permanente, qu’elle fit une grande enquête et qu’elle arrivât à se former et à répandre une conviction sohdement motivée, M. de Lapparent provoqua une expérience décisive à Toulon. Tout se passa sous les yeux de Pasteur. La frégate la Sibylle^ prête à faire le tour du monde, embarqua non plus des bouteilles ou une barrique, mais un chargement complet de vin chauffé.
Revenu à Arbois pour prendre quelque repos avant de repartir pour Paris, Pasteur écrivait au confident de ses premiers travaux,
5 son ami Chappuis, une lettre, datée du 21 septembre 1868, qui résume ce qui s’était passé :
« Je suis très satisfait de mes expériences à Toulon et je ne saurais trop me féliciter de la bonne fortune des essais de la marine. Nous avons chauffé en deux jours 650 hectolitres. La rapidité de l’opération se prête aux approvisionnements les plus considérables et les plus prompts. Ces 650 hectolitres vont partir pour les côtes occidentales de l’Afrique avec 50 hectolitres du même vin non chauffé. Si l’essai réussit, c’est-à-dire si les 650 hectolitres arrivent et peuvent séjourner sans altération et que les 50 s’altèrent, ce dont je ne doute pas sur la foi de mes expériences de laboratoire, la question sera résolue, et, à l’avenir, tout le vin de la marine sera assuré contre les maladies par le chauffage préalable. La dépense ne s’élèvera pas à 5 centimes par hectolitre. Les résultats de ces expériences auront une grande influence sur le commerce, toujours et avec raison défiant pour les innovations. Pourtant nous avons vu, à Narbonne particulièrement, le chauffage appliqué déjà sur une grande échelle par divers négociants, qui m’en ont dit beaucoup de bien. Bref cette grande application est en bonne voie, et j’aime à espérer qu’elle s’affirmera de plus en plus. Les débouchés pour les vins français pourront devenir immenses à l’étranger, car nos vins de table ordinaires ne peuvent se prêter à un commerce sûr avec l’Angleterre et les pays d’outre-mer que par un assez fort vinage qui en élève le prix et les dénature plus ou moins dans leurs qualités hygiéniques. »
Ces expériences réussirent. Au milieu de tant d’études diverses sa vie avait quelque chose de trépidant.
Il revint à Paris dans la première quinzaine d’octobre. Son cours à la Sorbonne, l’organisation de son laboratoire, l’écho des polémiques au sujet de la maladie des vers à soie, les projets des dernières expériences démonstratives à faire l’année suivante, tout s’accumulait précipitamment et provoquait en lui une extrême tension cérébrale.
Dès qu’il revit M. Gernez, il lui parla de la prochaine campagne
de sériciculture. Ne faliait-il pas réduire au silence les attaques et les critiques à force de preuves, mettre un point final à de si longues études ? Rien ne pouvait arracher Pasteur à cette préoccupation obsédante, pas même la gaieté de Bertin qui, demeurant sur le même palier, à FEcole normale, ne songeait qu’à venir le distraire le soir après dîner. Bertin, avec un scepticisme très particulier de franc-comtois souriant et moqueur, trouvait que ce que la vie a de plus intéressant, ce sont les entr’actes où l’on se repose du spectacle.
Le lundi 19 octobre, Pasteur, bien que souffrant d’un étrange malaise, d’un fourmillement dans tout le côté gauche, eut le vif désir d’aller présenter à l’Académie des sciences le travail d’un itaben, Salimbeni, qui, après avoir étudié et vérifié les résultats pastoriens, déclarait que la meilleure manière de régénérer la sériciculture était due au savant français. Ce certificat de bonne conduite expérimentale donné par un italien, le diplôme de l’Université de Bonn, la médaille Rumford offerte jadis par les anglais, tous ces témoignages qui venaient de peuples voisins lui étaient infiniment agréables. C’était une fierté impersonnelle , expansive , heureuse de reporter à la France les premiers hommages venus de l'étranger comme une avant-garde de la postérité. Ce jour-lâ, ce 19 octobre 1868, date cruelle dans la vie de tous les siens, en dépit de cet état indicible qui, au sortir du déjeuner, l’avait forcé d'interrompre tout travail et de s’étendre sur son lit en proie à un frisson glacial, il voulut quand même, à deux heures et demie, se rendre à la séance académique.
Vaguement inquiète, M™*" Pasteur l’accompagna, alléguant une course à faire au delà du quai Gonti. Elle ne le quitta que daus la cour même de l’Institut, au bas de l’escalier, dans le vestibule où tant d’immortels ont passé. Pasteur, rencontrant Balard qui arrivait avec une vivacité juvénile, l’arrêta, lui demanda de reveniï après la séance avec Pasteur de ne le quitter qu’à la porte de l’Ecole normale. Recommander à Balard, qui avait soixante-six ans, de veiller sur Pasteur si jeune, c’était le renversement des rôles. Pasteur, sans que sa voix fût altérée, présenta le travail de Salim-
béni. Gomme toujours il resta jusqu’à la fin de la séance. 11 revint à pied avec Balard et Sainte-Claire Deville. 11 dîna peu, à neuf heures il se coucha. A peine était-il dans son lit qu’il sentit le mal étrange de l’après-midi l’envahir. 11 voulut parler, sa voix s’arrêta sur ses lèvres. Après quelques instants d’angoisse, il put appeler.
Pendant que M“® Pasteur faisait chercher en toute hâte un ami très intime , médecin militaire, professeur de clinique à l’Ecole du Val-de-Grâce, M. Godélier, Pasteur, tour à tour paralysé et dépai*alysé, expliquait, dans les intervalles de ce sombre combat où sa vie était en jeu, les phénomènes dont il était victime.
L’hémorragie cérébrale amena peu à peu l’abolition du mouvement de tout le côté gauche. Lorsque le lendemain matin le D'’ Noël Gueneau de Mussy, venant faire sa visite réglementaire aux élèves de l’Ecole normale, entra dans la chambre de Pasteur en lui disant pour ne pas l’effrayer : « J’ai appris que vous étiez indisposé et j’ai tenu à venir vous voir », Pasteur eut le triste sourire des malades clairvoyants. MM. Godélier et Gueneau de Mussy furent d’avis d’appeler en consultation le D’’ Andral, qu’ils allèrent chercher à trois heures, à la séance de l’Académie de médecine. Déconcerté devant cette attaque d’hémiplégie si différente de celles dont il avait été témoin, Andral prescrivit l’application de seize sangsues derrière les oreilles. Idée de salut. Le sang coula abondamment. « Parole plus nette, langue dégagée, quelques mouvements dans les membres paralysés, intelligence parfaite », écrivait, le mardi soir, M. Godélier qui notait heure par heure les phases de la maladie. Mais ce même mardi, à dix heures du soir, le bulletin porte ces mots : « Se plaint de son bras paralysé. Il pèse comme du plomb. Si je pouvais le couper ! disait Pasteur avec un gémissement. » Vers deux heures, M“® Pasteur crut que tout espoir s’évanouissait. « Froid intense , agitation anxieuse, traits affaissés, yeux languissants », fit-on encore sur ces notes rapides et comme haletantes. Le sommeil qui suivit parut être le sommeil de la mort.
Au petit jour, Pasteur sortit de ce profond assoupissement. « Intel-
ligence toujours absolument intacte, écrivait M. Godélier le mercredi 21 octobre à midi et demi. La lésion cérébrale quelle qu’elle soit, continuait-il, ne s’est pas aggravée. Il y a un temps d’arrêt manifeste. » Ces mots : « Intelligence active » revenaient deux heures plus tard, suivis de cette observation saisissante : « Causerait très volontiers de science » .
Pendant que se succédaient depuis trente-six heures ces périodes de calme, d’agitation, ces reprises d’espoir, ces détresses, les amis se suivaient dans la chambre de l’Ecole normale. Un des premiers fut Henri Sainte-Glaire Deville. Au moment où Pasteur lui disait tristement ces mots : « Je regrette de mourir : j’aurais voulu rendre plus de services à mon pays », Sainte-Glaire Deville, étouffant son chagrin sous une apparence de confiance, lui répondit : « Rassurez- vous, vous allez vous rétablir, vous ferez encore de merveilleuses découvertes, vous vivrez d’heureux jours ; vous me survivrez, je suis votre aîné, promettez-moi de prononcer mon oraison funèbre... Je le souhaite parce que vous direz du bien de moi », ajouta-t-il moitié larmes, moitié sourire.
Bertin, Gernez, Duclaux, Raulin, Didon, alors préparateur à l’Ecole normale, deux camarades francs-comtois , le professeur Auguste Lamy, le géologue Marcou, tous réclamaient comme un privilège le droit de veiller, avec Pasteur et M. Godélier, celui qui leur inspirait à tous quelque chose de plus qu’une affection admirative et dévouée, un sentiment de tendresse et presque un culte.
La lettre intime d’une cousine, M“® Gribier, donne le résumé de ces sombres jours :
« 26 octobre 1868... Les nouvelles sont assez bonnes ce matin. Le malade a pu dormir quelques heures cette nuit, ce qui ne lui était pas encore arrivé. Il avait été toute la journée d’hier dans une telle agitation que M. Godélier n’était pas sans inquiétude ; il a fait faire le silence le plus complet dans l’appartement, on n’avait la permission de parler que dans le cabinet qui est la pièce la plus éloignée et la plus sourde à cause de ses doubles portes matelassées. Gelte pièce ne désemplit pas du matin au soir. Tout le Paris savant vient s’informer avec anxiété de l’état du malade ; des
amis intimes le veillent tour à tour ; Dumas, le grand chimiste, insistait hier de la manière la plus affectueuse pour remplir le même soin. Chaque matin, l’Empereur et l’Impératrice envoient un laquais prendre des nouvelles que M. Godélier lui remet sous pli cacheté. Enfin aucune preuve de sympathie ne fait défaut à la pauvre Marie et j’espère un peu que le malheur ne sera pas aussi complet qu’on a pu le craindre tout d’abord. L’intelligence me semble si intacte que, le repos et la jeunesse aidant, il pourra peutêtre se remettre au travail avec ménagement. Cette attaque est accompagnée de symptômes qui occupent en ce moment toute l’Académie de Médecine. La paralysie agit toujours brusquement, tandis que chez M. Pasteur elle a eu lieu par petites attaques successives, vingt ou trente peut-être, et n’a été complète qu’au bout de vingt-quatre heures, ce qui a dérouté complètement les médecins qui l’entouraient et a retardé l’emploi d’un traitement actif. Ce fait est, paraît-il, observé pour la première fois et déroute toute la Faculté. »
La pensée dominait, intacte, lumineuse, souveraine, ce corps foudroyé. Comme visiblement Pasteur avait la crainte de mourir avant d’avoir éclairé sur tous les points la question ae la maiaaie aes vers à soie, si obscure avEuit lui, il voulut dicter à sa femme une * note sur ce sujet qui le préoccupait comme s’il eût encore été penché sur les claies d’Alais.
« Une nuit que j’étais seul près de lui, a raconté M. Gernez qui ne le quitta guère pendant cette terrible semaine, j’avais vainement essayé de le distraire de ces pensées; désespérant enfin d’y réussir, je le laissai développer les idées qu’il voulait faire connaître, puis trouvant, non sans étonnement, qu’elles avaient la forme nette et précise de tout ce qu’il a produit, j’écrivis, sous sa dictée, sans en changer un mot et portai le lendemain à son illustre confrère Dumas, qui n’en croyait pas ses yeux, la note qui parut dans le compte rendu de TAcadémie, le 26 octobre 1868. C’était huit jours après l’attaque qui avait failh l’emporter; elle contenait l’indication d’un procédé fort ingénieux pour découvrir aux essais précoces les graines prédisposées à la flacherie. »
Au début de la séance, Dumas rassura l’Académie par la communication de cette note qui rendait la pensée de Pasteur vivante et comme présente.
« J’ai tant à faire encore! disait-il à Jules Marcou en lui parlant de ses études sur les fermentations, les maladies contagieuses. Il y a là tout un monde à révéler. »
Les travaux d’édification du laboratoire avaient été commencés. Des clôtures en planches entouraient le terrain déjà bouleversé. Pasteur, du fond de son lit, demandait chaque jour : a Avancet-on? » Sa femme et sa fille allaient alors à la fenêtre de la salle à manger, qui donnait sur le jardin de l’Ecole normale, mais elles ne pouvaient rapporter que de vagues réponses. Dès les premiers jours de la maladie les ouvriers avaient disparu. A peine voyaientelles passer et repasser un terrassier qui transportait dans une brouette quelques pelletées de terre, comparse inutile d’une comédie que faisait jouer un grand ou un petit employé pour donner le change au malade. Pasteur se rétablirait-il jamais? Dès lors pourquoi cette dépense et cet empiétement sur le jardin de l’Ecole?
Pasteur ne fut pas longtemps dupe de cette supercherie. Un jour que le général Favé venait le voir, avec une constante sollicitude où se mêlaient des sentiments d’ami et de français, la prévoyance qui avait suspendu les travaux du laboratoire fut le sujet de tristes ‘ et mutuelles réflexions. N’eût -il pas été plus franc de dire tout simplement dès le 19 octobre : travaux arrêtés pour cause de décès probable ?
Napoléon 111, averti de cet excès de zèle administratif non seulement par le général Favé mais encore par Sainte-Glaire Deville, qui fut un des invités de Gompiègne pendant les premiers jours de novembre 1868, écrivit au ministre de l’Instruction publique, le 15 novembre :
« Mon cher Monsieur Duruy, j’ai appris que, sans doute à votre insu, on avait retiré les ouvriers qui travaillaient au laboratoire de M. Pasteur, le jour même où il est tombé malade. Gette circonstance l’a vivement affecté, car elle semblait laisser entrevcf son non-rétablissement.
« Je vous prie de donner des ordres pour que le travail entrepris soit continué. Croyez à ma sincère amitié. Napoléon. »
Duruy fit porter immédiatement le billet à M. du Mesnil qui avait le titre un peu long de « chef de la division de l’administration académique, des établissements scientifiques et de l’instruction supérieure ». N’acceptant pas, soit pour son ministre, soit pour luimême, un blâme indirect, ce blâme fût-il expédié de Compiègne, M. du Mesnil traça de sa plus grosse écriture ces mots, en marge même de l’autographe impérial :
c( M. Duruy n’a pas donné d’ordres, et il n’avait pas à en donner. C’est à sa sollicitation que les travaux ont été entrepris, mais c’est la direction des bâtiments civils qui seule peut les avoir suspendus. Le fait est du reste à vérifier. »
M. de Cardaillac, chargé de la direction des bâtiments civils, fit son enquête et les travaux reprirent.
Ce fut seulement le 30 novembre que Pasteur put pour la première fois quitter son ht et passer une heure dans un fauteuil. Pendant cette période où il se voyait infirme, hémiplégique dans sa quarante-sixième année, il analysait avec une parfaite clairvoyance, selon les mots mêmes de M. Cernez, toutes les particularités de son état. Mais s’étant aperçu que ses observations attristaient son entourage, il ne parla plus de sa maladie. Il ne fut préoccupé que d’une chose : ne pas être une gêne, une charge, un fardeau, répétait-il, pour sa femme, son fils, sa fille, ses disciples qui le veillaient à tour de rôle.
Dans la journée, chacun s’offrait pour être son lecteur. Le général Favé, dont l’esprit actif, curieux s’appliquait à tout — et qui ne ressemblait guère à ce maréchal du second Empire répondant avec désinvolture à un membre de l’Institut, très lier de lui présenter un officier de mérite, homme de science : « Ne me parlez pas des savants! c’est la peste de l’armée! » — apporta, dans une de ses visites presque quotidiennes, un vrai livre de malade, livre facile à feuilleter ou à méditer, traduit de l’anglais et intitulé Self’ Help, Des biographies, représentatives de ce que peuvent l’intelligence, le courage, le dévouement, se succédaient rapides comme
des séries de portraits dans un musée. L’auteur heureux d’exposer une découverte, de décrire un chef-d’œuvre, de raconter les grands services, de résumer les nobles entreprises, de montrer, même à travers des actes dont les conséquences politiques étaient discutables, les prodiges qu’inspire l’énergie, avait su donner à ce livre morcelé un caractère d’ensemble. C’était un hommage rendu à la puissance de la volonté.
Pasteur, ainsi que l’écrivedn anglais, trouvait que la suprématie d’un peuple réside dans « la somme des activités, des énergies, des vertus particulières ». Sa pensée s’élevait encore plus haut. Les hommes de science pouvaient souhaiter quelque chose de mieux encore que de contribuer à la fortune et à l’éclat de leur pays. Un travail personnel devenant un bienfait collectif dont l’humanilé tout entière profiterait, une grande forme de la gloire n’étaih elle pas là ? Et, au témoignage de ceux qui veillaient près de lui, c’était quelque chose de très triste mais aussi de très beau que d’assister au contraste entre cette âme plus ardente que jamais et ce corps immobilisé de patient.
C’est sans doute au souvenir des émotions généreuses que lui causa la lecture de ces biographies, — quelques-unes trop succinctes à son gré, celle de Jenner par exemple, — c’est en pensant à ces hommes de conquête, à ces hommes de foi, que Pasteur écrivait :
« De la vie des hommes qui ont marqué leur passage d’un trait de lumière durable, recueillons pieusement pour l’enseignement de la postérité jusqu’aux moindres paroles, aux moindres actes propres à faire connaître les aiguillons de leur grande âme. »
Le culte des grands hommes ! il en faisait un principe d’éducation nationale. Pourquoi l’enfant, dès qu’il saurait lire, n’apprendrait-il pas, par des récits d’abord sommaires puis de plus en plus étendus, à aimer l’histoire de ceux qui ont travaillé pour la France et pour l’humanité? Tout ce qui est grand est simple. Serait-il donc difficile d’intéresser, d’émouvoir les écoliers, en leur faisant connmtre l’âme des grands hommes ? Héroïques ou bienfaisantes, que
de figures passeraient ainsi au-dessus des foyers, des écoles, des cités! Ce dernier mot, Pasteur l’aimait. Il attachait à ce mot « cité » le sens complet d’autrefois. Dans la piété de son patriotisme, il voyait pour un peuple qui garde le souvenir de ses morts, qui les célèbre aux jours de fête, qui les invoque aux jours de deuil, un secret de force, d’espérance, de vie : lien intime et sacré qui n’était pour Pasteur qu’un des échanges entre le monde visible et l’invisible. Son âme était profondément religieuse. Dans la maladie, au moment où toutes les choses de ce monde prennent leurs véritables proportions, sa pensée allait bien au delà de cette terre. Il pressentait l’infini comme Pascal, avec le même saisissement. Toutefois le Pascal qui, devant le prodige d’énigme et d’inquiétude que représente l’homme, s’acharne, avec le plus fier, souvent le plus dur mépris, à découvrir nos misères pour mieux nous humilier, l’attirait moins que le Pascal disant que « l’homme n’est produit que pour l’infinité » et qu’ « il s’instruit sans cesse dans son progrès ».
Progrès matériel, perfectionnement moral : Pasteur avait foi dans l’un comme dans l’autre. Aussi, que ce fût à travers les impressions si vives, parfois si poignantes, causées par les pensées de Pasced, ou au milieu du plaisir sévère qu’il prenait à la lecture de Nicole (dont Silvestre de Sacy venait précisément de republier les petits traités de morale dans le format d’im livre de chevet), invariablement Pasteur recherchait les passages qui relèvent et qui consolent.
Dans un livre qu’il aimait aussi. De la Connaissance de Dieu et de soi-même^ il goûtait le passage où Bossuet montre que la nature humaine a « l’idée d’une sagesse infinie, d’une puissance absolue, d’une droiture infaillible, en un mot de la perfection ». Il relevait encore une phrase de mise en garde, aussi digne de méditation pour l’emploi de la méthode expérimentale que pour la conduite de la vie, phrase qu’il se proposait d’inscrire en tête d’un de ses ouvrages scientifiques : « Le plus grand dérèglement de l’esprit est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient. »
Au mois de décembre, tout reprit un air de joie à l’Ecole normale. Le laboratoire, qui s’élevait peu à peu, était comme une' reconstruction d’espérances pour de longs travaux. M. Godélier inscrivait sur ses petites feuilles volantes : « Etat général des plus satisfaisants. Moral excellent; les progrès faits chaque jour dans le retour d’action des muscles paralysés inspirent au malade une entière confiance. 11 organise les plans de sa future campagne séricicole, reçoit sans trop de fatigue beaucoup de visites, cause avec animation et gaîté, dicte souvent des lettres. »
Parmi tant de visites, une toucha surtout Pasteur et l’enchanta. Duruy, avec sa double cordialité de ministre et d’ami, vint lui apporter le meilleur des réconforts : il le rassura sur l’avenir de l’enseignement supérieur. L’augmentation de crédit qui était obtenue au budget de 1869 permettrait d’agrandir, outre le laboratoire de l’Ecole normale, de nouveaux laboratoires, puis de créer des centres d’études pour la recherche de la vérité sur d’autres points. On pouvait enfin, après tant d’efforts et de luttes, prévoir le jour où la chimie et la physique, la physiologie et l’histoire naturelle, les mathématiques aussi bien que les sciences historiques et la philologie, toutes auraient un département de pleine indépendance dans la grande province qui s’appellerait l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Nulle contrainte, nul règlement fixe, pas d’autre programme que la hberté dans l’ardeur au travail. Tel jeune homme attiré vers la science pure, tel autre dont l’ambition serait d’être préparateur, tel autre enfin qui voudrait prétendre un jour à une chaire de haut enseignement pourraient se donner carrière. S’il 5! avait une étincelle de génie, l’étincelle deviendrait flamme.
Cette flamme sacrée, Duruy la voyait avec joie dans le regard de Pasteur. « Progrès lents, mais sûrs et continus, écrivait encore M. Godélier, le mardi 15 décembre : U a été de son ht à son fauteuil avec l’aide d’un bras. Mardi 22 : a été dîner dans la salle à manger en s’aidant d’une chaise pour appui. Mardi 29 : fait quelques pas sans appui. »
La convalescence est comme une seconde jeunesse qui aurait le sentiment d’une progressive et très douce conquête de la vie.
Toutefois Pasteur ne voyait, dans cette reprise de santé, que le moyen de pouvoir dépenser de nouveau sa vie de travail. Il se disait prêt à partir pour le département du Gard,, non dans quelques mois ou quelques semaines comme on le lui conseillait, mais dès les premiers jours de janvier. N’était-il pas utile, nécessaire, indispensable, répétait-il, qu’il allât s’installer à trente kilomètres d’Alais, dans la commune de Saint-Hippolyte-du-Fort, à quelques pas de l’établissement qui dépendait du comice agricole du Vigan et où se faisaient des essais précoces d’éducation de vers à soie ? Du moment qu’il suffisait d’examiner au microscope des chrysalides et des papillons et qu’après cet examen on avait toute certitude sur la destinée des graines issues de ces papillons, que dès lors le commerce petit ou grand pouvait avoir des semences parfaites, ne serait-ce pas chose absurde, coupable, que de ne pas répandre ces procédés scientifiques et de laisser, pour cause de santé personnelle, de pauvres gens travailler péniblement et de plus en plus à leur propre ruine?
Il fallut se soumettre à tant d’insistance. Le 18 janvier, trois mois presque jour pour jour après la terrible attaque, il se fit transporter à la gare de Lyon. Sa femme, sa fille, M. Gernez l’accompagnaient. c( On l’installa, a écrit son élève, couché dans un coupé jusqu’à Alais d’où une calèche l’amena à Saint-Hippolytedu-Fort. Dans ce pays où l’on ne cherche guère à se défendre que contre la chaleur, il ne put trouver qu’une maison froide, mal distribuée, mal installée. »
Maillot et Rauhn, qui vinrent rejoindre leur maître, improvisèrent avec M. Gernez un laboratoire. De son fauteuil ou de son lit, Pasteur conseillait, indiquait telles et telles expériences relatives aux essais précoces. « Les opérations dont nous suivions les phases au microscope, a écrit M. Gernez, réalisaient de tous points ses prévisions et il se félicitait de n’avoir pas abandonné la partie. » Dans le monde de l’Institut, les uns louaient, les autres blâmaient son départ. C’était plus qu’imprudent, disait-on, c’était insensé. Mais Pasteur jugeait simplement que la vie ne vaut que pour être utile aux autres,'
« Mon cher confrère et ami, lui écrivit J. -B. Dumas dans les premiers jours de février, je pense beaucoup à vous. Je crains la fatigue et voudrais vous l’épargner, tout en souhaitant que vous puissiez conduire jusqu’au bout votre grande et patriotique entreprise. J’ai hésité à vous écrire pour ne pas vous obliger à me répondre. Cependant, je voudrais avoir de vos nouvelles directes et, après ce point sur lequel je désirerais tous les détails, il me serait agréable de savoir par deux lignes si vous pouvez m’éclairer au sujet des deux questions suivantes :
« l*" A quelle époque revenez- vous à Alais ? A quel moment vos éducations à Alais seront-elles assez près du terme pour qu’il y ait intérêt à venir vous visiter ?
« 2° Que répondre à des personnes qui me demandent de la bonne graine, comme si on en avait les mains pleines? Peut-on en avoir quelques onces ? Quelques grammes ? Je leur dis qu’il est trop tard. Mais si vous pouviez m’indiquer un moyen de les satisfaire, comme il s’agit du maréchal Randon et de M. Husson, par exemple, je serais heureux de pouvoir les contenter.
a Le maréchal [Vaillant] est plein de sollicitude pour vous. Nous ne pouvons pas nous rencontrer, sans que la conversation tout entière ne vous ait pour objet. De ma part, c’est naturel, de la sienne moins peut-être, mais enfin, il est occupé de vous autant qu’on puisse l’être et je lui en sais un gré infini.
« Présentez, je vous prie, à M“® Pasteur les vœux et les compliments du ménage. Nous voudrions que le Midi eût la vertu de la lance d’Achille et qu’il guérît les plaies qu’il a faites. Toutes mes amitiés. »
Pasteur, d’autant plus immobilisé qu’il avait fait une chute en essayant ses pas sur le carrelage de la maison, la seule à louer de Saint-Hippofyte-du-Fort sans doute parce qu’elle était la plus incommode, dut se résigner à dicter la lettre suivante :
« Mon cher Maître, je vous remercie de penser au pauvre infirme. Je suis toujours à peu près dans le même état qu’au moment où j’ai quitté Paris. Ma convalescence a été fort enrayée par une chute que j’ai faite sur mon côté gauche. Par bonheur je
n’ai pas eu de fracture et seulement des contusions qui naturellement ont été fort longues à guérir et douloureuses.
« Aujourd’hui, les suites de cet accident ont tout à fait disparu et je me retrouve comme il y a trois semaines. Le progrès dans les mouvements du bras et de la jambe paraît recommencer, mais avec une lenteur excessive. Je vais ces jours-ci recourir à l’électricité sur le conseil du docteur Godéller, à l’aide d’une instruction qu’il a bien voulu m’envoyer et d’un petit appareil construit par Ruhmkorff. Quant à ma tête, elle est toujours bien faible. Voici comment se passent toutes mes journées : Le matin, mes trois jeunes amis viennent me voir et je règle le travail du jour. Je me lève à midi, après avoir déjeuné dans mon bt et avoir entendu la lecture d’un journal ou dicté quelque lettre. S’il fait beau, je descends pendant une heure ou deux dans le petit jardinet de la maison que nous habitons. Ordinairement, quand je ne suis pas trop invalide, je dicte à ma chère femme une page, plus souvent une demi-page d’un petit ouvrage que je prépare et où je désire résumer l’ensemble de mes observations. Avant le dîner, que nous faisons solitairement ma femme, ma petite fille et moi, afin d’éviter la fatigue de la conversation, mes jeunes collaborateurs viennent me rendre compte de leurs études. Vers sept heures ou sept heures et demie, j’éprouve une lassitude extrême et il me semble que je vais pouvoir dormir douze heures de suite, mais vers minuit invariablement, je me réveille et ne me rendors que sur le matin pendant une heure ou deux. Ce qui me donne quelque espoir de guérison, c’esi que je conserve mon appétit et que ce sommeil, malgré sa longue interruption, paraît me suffire. En résumé, vous voyez que je ne commets pas trop d’imprudences, d’ailleurs je suis rigoureusement surveillé par ma femme et ma petite fille. Cette dernière m’arrache impitoyablement livres, papiers, crayons ou plumes, avec une constance qui fait mon désespoir et ma joie.
« 11 faut bien que je connaisse votre affection pour vos élèves pour que j’ose ainsi vous donner tous ces détails.
«Je réponds maintenant aux autres questions de votre lettre :
« Je serai à Alais dès le 1®’’ avril, époque à laquelle cette année
on mettra à l’incubation les graines pour la campagne industrielle qui sera terminée en conséquence vers le 20 mai au plus tard. Les grainages auront lieu dans le courant de juin, un peu plus tôt, un peu plus tard, selon les départements. 11 est, en effet, bien tard pour se procurer en ce moment de la graine, surtout de la graine indigène préparée suivant mon procédé. J’avais bien pensé qu’au dernier moment je recevrais des demandes et que je devrais, pour y satisfaire, me munir à temps de quelques onces, mais voilà qu’il y a trois semaines environ, notre endiablé ministre m’a écrit pour me demander de la graine à distribuer à des instituteurs et je lui en ai promis le plus possible, mais pour vous je rognerai un peu sa part et je vous enverrai plusieurs lots de 5 grammes ou demionces. Je suis dépouillé, en outre, par un établissement bien intéressant qui vient de se fonder en Autriche, une grande magnanerie expérimentale sur un beau domaine en Illyrie. Le directeur, qui me dit être convaincu de l’excellence de la méthode, me demande deux onces de graine ; enfin, j’ai promis trois onces à M. le comte de Casabianca et l’envoi en Corse d’un de mes jeunes gens pour aller faire un grainage sur une de ses propriétés.
« Ce que vous me dites de l’intérêt que le maréchal Vaillant prend à ma situation m’a vivement touché, non moins que le soin très obligeant qu’il a pris de m’annoncer l’encouragement donné à mes études par la Société d’agriculture. Je voudrais bien que votre Midi eût quelques éducateurs ayant un peu de son esprit scientifique et de sa méthode.
« Veuillez agréer, mon cher maître, de ma part et de celle de M“® Pasteur, pour vous et votre famille, l’expression de mes sentiments de reconnaissance et d’affectueux dévouement. »
A mesure que l’époque de l’éducation normale des vers à soie s’approchait, Pasteur étmt impatient d’accumuler les preuves qui montreraient la sûreté de la méthode dont avaient quelque peu douté les membres de la Commission des soies de Lyon, propriétaires d’une magnanerie expérimentale. 11 ne faUcdt pas, disaient la plupart de ces industriels, avoir trop de confiance dans les micrographes. Les dannées de la science étaient encore loin d’être
certaines. « Notre commission, avait écrit le rapporteur à la fin de l’année précédente, considère l’examen des corpuscules comme une indication utile à consulter, mais dont les résultats ne peuvent être présentés comme un fait dont on peut tirer des conséquences absolues. »
Elles sont absolues, répondait Pasteur de ce ton affirmatif qui n’admettait pas les réserves sur un point pour lui aussi net, aussi inattaquable. Que leur fallait-il donc pour être convaincus ? La commission ne tarda pas à le dire. Le 22 mars 1869, elle demandait à Pasteur quelques graines saines, garanties sur expériences. Pasteur alla au delà de ces désirs. En dehors de ces échantillons de graines saines, il offrait des lots dont il prédisait les destinées futures :
« lots de graines saines devant réussir ;
« lots de graines devant périr uniquement de la maladie des corpuscules autrement dite pébrine ou gattine ;
« lots de graines devant périr uniquement de la maladie des moi ts-flats ;
« lots de graines devant périr partiellement de la maladie des corpuscules et de la maladie des morts-flats.
a II me semble, ajoutait Pasteur, que la comparaison entre de telles éducations serait mieux faite pour éclairer le jugement de la commission sur la certitude des principes que j’ai établis, que si elle se bornait à une seule ou à plusieurs graines déclarées saines.
« Je désire que cette lettre soit communiquée à la commission des soies, dans une de ses prochaines séances et transcrite au procès-verbal. »
La commission, qui n’en demandait pas tant, accepta avec plaisir ces boîtes à surprises expérimentales.
Dans cette même période, un des préparateurs. Maillot, répondant au vœu de M. de Casabianca, partait pour la Corse, près de Vescovato, à quelques beues de Bastia. 11 emportait six lots de bonnes semences. Dès l’annonce du printemps, le reste de la colonie revint près d’Alais, au Pont-Gisquet, dans la retraite calme, pleine de mûriers, où, selon l’expression de Pasteur, toui
invitait au travail. Cette installation, Pasteur l’attendait impatiemment, comme s’il dût trouver, au milieu des beaux jours, mieux que la santé : la certitude de sa victoire définitive. Rempli de confiance, il organisait déjà les missions de ses élèves. M. Duclaux, qui allait arriver au Pont-Gisquet pour suivre les éducations normales, irait ensuite dans les Gévennes contrôler les grainages faits d’après la méthode de sélection ; M. Gernez aurait à vérifier dans les Basses-Alpes les résultats des grainages que Pasteur lui-même avait faits l’année précédente, près de Digne, dans le domaine de Paillerols, chez M. Raibaud-Lange ; seul Raulin resterait au Pont- Gisquet pour étudier quelques points de détail relatifs à la flacherie. Il fallait qu’il en fût de cette maladie comme de la pébrine ; le premier observateur venu devait pouvoir, en quelques minutes, la connaître, la signaler et la rendre évitable. Est-ce que tant de résultats ne forceraient pas les adversaires au silence ?
« Mon cher confrère et ami, écrivait Dumas à Pasteur, je n’ai pas besoin de vous dire avec quelle anxiété nous vous suivons dans la double entreprise du rétabhssement de votre santé si précieuse et du succès de votre nouvelle campagne séricicole.
« Je serai certainement à Alais pour la fin de la semaine et je verrai, sous votre bonne direction, tout ce qui pourra me fournir les moyens de redresser l’opinion.
« Vous avez des charlatans et des envieux à écarter. Il ne faut pas compter en venir à bout. Mais on peut passer au travers, et marchant, la vérité devant soi, arriver au but. Quant à les convertir ou à les réduire au silence, n’y comptez pas. »
Au milieu de ces plans d’expéditions, une lettre du ministre de l’Agriculture, M. Gressier, arriva très mal à propos. M. Grossier, moins au courant des procédés de grainage que des combinaisons ministérielles dont on parlait tout bas, invitait Pasteur à examiner trois lots de graines qu’une personne célèbre dans la Corrèze par sa bonne éducation des vers à soie, M“® Victorine Amat, venait d’adresser au ministre. Cette magnanarelle de Brive-la-Gaillarde, qui avait eu des réussites dont elle s’applaudissait, suppliait Son Excellence M. Gressier d’accorder à ces modestes grmnes un^
sollicitude particulière et de vouloir bien les faire élever avec tous les soins possibles. Si intéressant que fût ce don aux yeux de M“* Amat, ce n’était pas un don unique. Elle envoyait des échantillons de ces mêmes graines, non seulement aux environs de Brive, mais encore dans le Gard, les Bouches-du-Rhône, l’Isère, etc. . .
M. Gressier, dans une dépêche du 20 avril, priait Pasteur d’en faire l’examen et de lui remettre un compte rendu détaillé. Pasteur, quatre jours après, répondit en termes qui ne ressemblaient guère aux termes administratifs enveloppés de précautions ouatées.
« Monsieur le Ministre..., ces trois sortes de graines sont détestables. Elevées en chambrées, même en très petites éducations, elles périront intégralement de la maladie des corpuscules. Si l’on eût suivi mon procédé de grainage, il n’aurait pas fallu plus de dix minutes pour constater que les cocons de Amat, excellents pour la filature, étaient absolument impropres à la reproduction. Mon procédé de grainage donne le moyen de reconnaître les chambrées bonnes pour graines, tout en s’opposant à la confection de ces semences infectées par la maladie qui, chaque année, inondent les départements séricicoles.
c( Je vous serais fort obligé, monsieur le Ministre, de vouloir bien informer M. le Préfet de la Corrèze des prévisions que je vous signale, et de vous faire rendre compte ultérieurement des résultats des éducations des trois lots de graines de M“® Amat.
« En ce qui me concerne, je suis tellement assuré de l’exactitude de mon jugement que je ne prendrai même pas la peine de le vérifier, en élevant les échantillons que vous m’avez adressés. Je les ai jetés à la rivière... »
Pasteur faisait appel à tous ceux qui élevaient des vers à soie dans la Corrèze et dans le Midi. « Ils se diront sans doute, écrivait-il, irrité de ces pertes de temps, de travail, pour lui, pour tous, ils se diront que si je tiens un pareil langage sur des faits d'éducation qui doivent s’accomplir ultérieurement en dehors de mon action, relativement à des graines que je déclare à l’ava;
les unes bonnes, les autres mauvaises, c’est que je me suis rendu maître de la vérité dans ces questions. »
J. -B. Dumas était venu à Alais. MM. Gernez et Duclaux revenaient à leur tour de leur voyage dans le midi de la France. Deux cents chambrées, portant chacune sur une ou deux onces de graines, de trois provenances différentes, élevées dans des locahtés diverses, n’avaient donné heu à aucun échec. La commission lyonnaise, qui avait enregistré les pronostics faits par Pasteur avec une netteté audacieuse, les trouva très exacts. L’excellence de la méthode fut reconnue par tous ceux qui l’avaient appliquée consciencieusement. Le fléau désormais vaincu. Pasteur s’imaginait qu’il ne lui restait qu’à dresser un tableau d’ensemble de tous les résultats qui lui parviendraient. Mais du midi de la France et de la Corse les envieux commençaient leur besogne souterraine, les demi-savants à vanité complète proclamaient qu’en dehors de leurs affirmations tout était illusoire, et ceux qui auraient causé la ruine de tout le monde pour continuer leur commerce et sauvegarder leurs plus misérables intérêts, « les marchands de graines ne reculaient pas devant les plus odieux mensonges». Ces derniers mots sont de M. Gernez.
Au lieu de s’étonner, de s’attrister, parfois de s’indigner, Pasteur, sous les arbres du Pont-Gisquet, aurait dû relire l’histoire de certaines découvertes non plus seulement, comme dans les mois passés, pour s’enthousiasmer et emporter les autres dans des sentiments de généreuse exaltation, mais surtout pour puiser, dans le récit de difficultés de toutes sortes, un peu de philosophie. Souvent elle lui faisait défaut : il était stupéfait de la sottise, il avait peine à croire à la mauvaise foi.
Ceux qui aimaient à venir le voir dans les longues soirées d’été, — comme le très bon et très gai président du comice agricole d’Alais, M. Paul de Lachadenède, grand éducateur de vers à soie et infatigable partisan de la méthode de grainage; ou encore le très calme professeur de physique et de chimie au collège d’Alais, M. Despeyroux, qui, de son petit laboratoire, suivait les expériences du Pont - Gisquet , — auraient dû mettre la
conversation sur les difficultés de rendre service aux hommes.
N’avait-il pas fallu trois cents ans pour combattre les préjugés qui s’élevaient contre la pomme de terre ? N’assurait-on pas, au XV® siècle, quand on la transporta du Pérou en Europe, qu’elle était cause de la lèpre? L’accusation reconnue absurde, on disait au XVII® siècle qu’elle donnait la fièvre. Un siècle plus tard, en 1771, l’Académie de Besançon ayant mis au concours cette auestion d’un intérêt général : « Quelles plantes peuvent dans les temps de disette suppléer aux autres nourritures de l’homme ? » Parmentier, qui était pharmacien-major, concourut. 11 prouva que la pomme de terre était inoffensive. Puis, après ce plaidoyer, il entreprit une campagne de propagande qui dura plus de quinze ans. Champ d’expériences qu’il instituait à la porte de Paris, dîners qu’il organisait et où la pomme de terre jouait dans le menu un rôle prépondérant, c’était déjà bien, mais ce n’était pas assez pour emporter les préjugés, Louis XVI, — qui ce jour-là eut une inspiration à la Henri IV, — mit à sa boutonnière la fleur mauve de Parmentier. C’est à la suite de cette petite fleur, ainsi glorifiée aux yeux de la cour et de la foule, que devaient fleurir les innombrables champs de pommes de terre dans toute la France.
Si une telle période d'attente avait précédé la mise en pratique d’une découverte aussi simple, aussi utile, aussi nécessaire, on pouvait ne pas être surpris des obstacles qui entravaient la dissémination de la graine pure des vers à soie. Mais, aux yeux de Pasteur, de semblables raisonnements n’eussent été que des raisonnements de philosophe et non d’homme de conquête, ainsi que lui apparaissait le véritable savant. Sûr désormais de sa méthode, il était pressé d’avoir le dernier mot. « Il faut se dépêcher d’être utile ; il ne faut pas s’arrêter aux choses acquises », avait-il l’habitude de dire. Vérité scientifique mise en lumière, industrie de la soie sauvegardée, gagne-pain retrouvé pour tant de pauvres gens , et l’on discutait encore ! Tous les articles qui semaient la défiance et transformaient avec désinvolture les succès en échecs lui causaient une vive contrariété. Sans compter certains marchands de graines, dont les manœuvres continuaient à
dépasser toutes les bornes, ses ennemis Jps plus inlassables étaient ceux qui, après avoir espéré trouver la solution du problème, voyaient qu’elle leur échappait. Pasteur connaissait dans leur amertume les polémiques stériles, les obstacles, tout ce qui es\ réservé aux hommes qui essaient d’apporter aux autres quelque ^hose de nouveau et d’utile. Heureusement il avait, ce qui a jcanqué à tant d’hommes de recherches, la collaboration active de disciples pénétrés de ses principes et de son zèle. Et, chose plus rare, inappréciable, l’affection des siens faisait que sa vie de foyer se confondait avec sa vie de laboratoire. Sa femme et sa fdle qui n’était qu’une enfant, s’associaient à ses travaux de sériciculture ; elles étaient devenues des magnanarelles capables d’en remontrer aux plus vigilantes d’Alais. Enfin, autre privilège, il avait des amis ignorés prêts à le défendre. Ceux qui aimaient la science et qui pressentaient qu’elle allait être désormais appelée, grâce à Pasteur, à un grand rôle d’intervention dans toutes les choses séricicoles et agricoles saluaient son dévouement. C’est ainsi qu’à la date du 8 juillet 1869, le Journal d' agriculture pratique publiait une lettre d’un membre de la Chambre consultative d’agriculture d’Alais qui, étonné des rendements dus au système de grainage, s’applaudissait d’avoir lui-même, à l’aide de 21 onces de graines, obtenu 821 kilogrammes de cocons. Ce compte rendu se terminait par ces mots : « Nous vous serions reconnaissants si vous vouliez bien vous faire, dans les colonnes de votre journal, l’interprète de nos sentiments de gratitude envers M. Pasteur pour ses laborieuses et utiles recherches. Nous avons le ferme espoir qu’il recueillera un jour le fruit de tant de pénibles veilles et que l’avenir le dédommagera amplement des attaques passionnées dont il est aujourd’hui l’objet. »
« Monsieur Pasteur, — lui avait dit un jour le maire de la ville d’Alais, le vieux D'‘ Pagès, demi-enthousiaste, demi-sceptique, et que l’on voyait passer invariablement coiffé d’un chapeau haut de forme, cravaté de blanc, revêtu d’une redingote noire, en vraie tenue grave et rigide des médecins d’autrefois, — Monsieur Pasteur, si ce que vous me montrez se vérifie dans la pratique courante,
rien ne pourra payer vos travaux, mais nous vous élèverons à Alais une statue d’or ! »
En attendant, le piédestal n’était pas taillé. Croire que les hommes poursuivent uniquement leur intérêt est une commune erreur : ils obéissent à leurs passions et à leurs partis pris. Bien que le salut fût ainsi à portée de la main puisqu’il suffisait de recourir au microscope et qu’un enfant de dix ans, répétait Pasteur, était capable de reconnaître, en quelques minutes, si un papillon était corpusculeux ou non et de rejeter la graine infectée issue de ce papillon, la plupart des éducateurs préféraient dire : « C’est faux », au lieu de dire : « Essayons ».
Le maréchal Vaillant s’intéressait de plus en plus à cette question qui n’était pas obscurcie à ses yeux, comme aux yeux de beaucoup d’autres, par la poussière des polémiques. Ce vieux soldat d’une exactitude militaire aux séances de l’Institut et à celles de la Société impériale et centrale d’agriculture, fort au courant, comme bourguignon, des études de Pasteur sur le vin , avait voulu s’offrir le jeu d’organiser, en plein Paris, dans son cabinet même dont les hautes fenêtres s’ouvraient sur la place du Carrousel, une petite éducation de vers à soie, système Pasteur. Ces expériences, faites au palais impérial, devaient rappeler à quelque lettré, comme il y en avait non loin de là, dans la bibliothèque du Louvre, qui avait lu le Théâtre d Agriculture d’Olivier de Serres, l’époque où ce même Olivier de Serres planta, sur le désir du roi Henri IV, des mûriers dans le jardin des Tuileries, et où, d’après le vieil écrivain agricole, on trouvait au bout de ce jardin une grande maison a accommodée de toutes choses nécessaires tant pour la nourriture des vers que pour les premiers ouvrages de la soie ». Le maréchal, tout en se disant le plus modeste des sériciculteurs en chambre, avait pu apprécier la sûreté d’une méthode qui permettait d’avoir à Paris, dans des conditions aussi imprévues, le même résultat obtenu non seulement au Pont-Gisquet, mais partout où l’on savait procéder. Œufs éclos, vers bien portants et, à la fin de leurs mues , prestes dans leur montée à la bruyère , enfin beaux cocons
jaunes et blancs; le maréchal énumérait toutes les phases de ses éducations avec une complaisance d’initié et une coquetterie d’octogénaire passionné pour les progrès scientifiques. Gomme il aimait les citations, il appliquait d’une façon inattendue à ce genre de succès un passage d’un mémoire de Vauban sur le siège de Namur : « Où il n’y a que de la volonté sans conduite, on ne réussit que par hasard, et où l’on ne réussit que par hasard on ne réussit que très rarement et on s'expose toujours à tout perdre. » C’est le cas des malheureux éleveurs de vers à soie, disait le maréchal Vaillant, quand ils s’obstinent à ne pas suivre la méthode très simple et très sûre qui leur est offerte.
Au moment d’une^ reprise d’attaques contre Pasteur, le maréchal eut l’idée de provoquer une expérience décisive qui rendrait service à tous, aux français comme aux étrangers. Il y avait en Illyrie , à ^ six lieues de Trieste , une terre appelée Villa Vicentina qui appartenait au Prince impérial. Une sœur de Napoléon la princesse Elisa, qui, à la chute de l’empire, y vécut paisiblement, l’avait laissée à sa fille, la princesse Bacciochi, dont le Prince impérial devint le légataire. La vigne et le mûrier poussaient sur ce vaste domaine. Depuis des années, le produit des cocons y était nul. La pébrine et la flacherie avaient désolé ce coin de terre. Le maréchal Vaillant, ministre de la Maison de l’Empereur, désira, d’une part, ne pas laisser improductif le domaine princier et, d’autre part, mettre à même son confrère de l’Institut de « vaincre d’une manière sans réplique l’opposition faite par l’ignorance et la jalousie ». Dans une lettre du 9 octobre, il priait Pasteur d’envoyer là-bas cent onces de graines. Chiffre considérable, puisqu’il suffisait d’une once pour obtenir en moyenne 30 kilogrammes de cocons. Mais l’administrateur des établisse» ments agricoles de la Couronne, M. Tisserand, qui connaissgdt Villa Vicentina, disait que cent cinqu£uite onces ne l’effraieraient pas. Toutefois, autant par discrétion que par besoin de faire dans le même endroit, pour que l’expérience fût démonstrative, un autre essai, avec de la graine non vérifiée, le maréchal bornait sef vœux aux cent onces de graines.
Six jours après, nouvelle lettre du maréchal datée cette fois de Compiègne et adressée non plus à Pasteur mais à M. Tisserand : « J’ai proposé à l’Empereur d’offrir un logement à M. Pasteur à Villa Vicentina. L’Empereur consent de la meilleure grâce du inonde. Diles-moi si c’est réalisable. »
M. Tisserand, en applaudissant de tout cœur à la bonne pensée du maréchal, décrivait tout à la fois le domaine et la villa d’habitation, la villa Elisa, maison italienne blanche à deux étages, située au milieu de pelouses et de massifs d’arbres dans un parc de soixante hectares. « Ne serait-il pas juste, continuait M. Tisserand, que M. Pasteur trouvât le calme, le repos, la santé, — qu’il a si vaillamment compromise par dévouement pour le pays, — au milieu des contrées qui seront les premières à profiter du fruit de ses belles découvertes et qui béniront son nom avant peu de temps »
Trois semaines après. Pasteur partait avec sa famille. 11 fallut organiser à petites journées ce long voyage. L’état de la santé de Pasteur était encore très précaire. Première étape de Paris à Alais pour y recueillir les graines de sélection. Le 25 novembre, à neuf heures du soir, arrivée à Villa Vicentina. Les cinquante colons du domaine, en voyant cet inconnu, ne se doutaient pas qu’ils allaient lui devoir le retour des années prospères. Quelques semaines plus tard, le temporisateur Raulin devait venir rejoindre son maître.
Ce fut une période non de repos, mais de grand calme, sous un ciel pur, dans un travail régulier. En attendant l’éducation des vers à soie. Pasteur dictait tous les jours à Pasteur l’ouvrage dont il avait parlé à J. -B. Dumas dans une lettre de convalescence, datée de Saint-Hippolyte-du-Fort quelques mois auparavant. Mais le petit livre projeté changeait de forme et prenait peu à peu la grosseur de deux volumes, pleins de faits, de documents, d’inductions. 11 y avait constamment un échange de manuscrits et d’épreuves entre Paris et Villa Vicentina. Cette campagne de sériciculture, qui durait depuis cinq années, était racontée étape par étape comme un mémorial de toutes les expériences.
L’ouvrage fut prêt à paraître au mois d’avril 1870. Le moment de l’éducation venu, Pasteur partagea soixante-quinze onces de graines entre les colons et se réserva vingt-cinq onces pour la grande éducation qu’il devait diriger lui-même. Tout allait à bien. Un seul incident troubla ces jours de travail. Le régisseur, qui avait un reliquat de cartons du Japon, voulut tirer parti de cette graine suspecte et la fit porter sur le marché. La pensée que l’on avait vendu ainsi à des paysans pleins de confiance leur ruine mit Pasteur hors de lui. Entrant dans une violente colère, il fit venir ce régisseur, l’accabla de reproches, lui interdit de jamais reparaître en sa présence.
« Le maréchal, écrivait Dumas à Pasteur à la fin d’avril, m’a fait part des coquineries que vous avez à subir et dont vous vous affectez. Ne vous tourmentez pas plus que de raison. Je me contenterais à votre place d’une ligne dans les journaux de la localité : M. Pasteur ne répond que des graines qu’il élève ou de celles qu’il a remises lui-même aux éleveurs. »
Ces éleveurs ne tardèrent pas à être édifiés. Les résultats du procédé de grainage se traduisirent par une récolte de cocons qui se vendirent 26,940 francs. Bénéfice net, tous frais payés, 22,000 francs. La somme fut inscrite dans une colonne vide depuis dix ans : bénéfices de la villa sur le produit des vers à soie. G’ét8dt de la part de Pasteur un cadeau impérial. L’Empereur fut émerveillé; c’est le mot même dont se servit le maréch8d Vaillant.
Le gouvernement voulut faire pour Pasteur ce qui avait été fait pour Dumas et pour Claude Bernard, lui donner un siège au Sénat. Le partisan le plus décidé de la candidature de Pasteur fut celui dont plus d’un personnage politique faisait son concurrent : Henri Sainte-Glaire Deville.
« J’ai la joie dans l’âme », écrivait Sainte-Glaire Deville à M“® Pasteur en lui annonçant la nouvelle. « Pour moi, lui écriuait-il encore au mois de juin, sachez que si Pasteur est sénateur et tout seul bien entendu, car on ne peut nommer deux chimistes, ce sera un triomphe de votre ami : ce sera son bonheur et un bonheur sans mélange. »
Le projet de décret n’était qu’un des dix-huit en préparation. La liste définitive, — la dernière de l’empire, — où figurait Emile Augier qui, après Mérimée et Sainte-Beuve déjà promus, devait représenter au Sénat la littérature française, fut retardée de jour en jour. Pasteur quitta yilla Vicentina, le 6 juillet, emportant la reconnp’ssance de cette contrée séricicole dont il avait été le génie bienfaisant pendant près de huit mois. Dans la haute Italie comme en Autriche, on commençait d’apphquer avec succès le procédé de grainage cellulaire. Tel éducateur obtenait une récolte de plus de 10,000 kilogrammes de cocons jaunes par une application rigoureuse, savante (et même perfectionnée, disait Pasteur avec joie) des principes établis. « Je ne sais, ajoutait-il, quels efforts ont été tentés cette année, en France, pour l’application de mon procédé de confection de la semence saine ; j’espère qu’ils auront continué actifs et fructueux et qu’ils auront triomphé des résistances intéressées et des contradictions sans fondement. >>
Avant de revenir en France, il gagna Vienne, puis Munich : il voulait causer avec le chimiste allemand Liebig, le plus déterminé de ses adversaires. Il n’était pas possible, se discdt Pasteur, que les idées de Liebig sur la fermentation n’eussent pas été ébranlées, renversées depuis treize années. Liebig pouvait-il soutenir encore que la présence d’une matière animale ou végétale en voie de décomposition fût nécessaire pour qu’il y eût fermentation ? Une expérience simple et décisive de Pasteur n’avait-elle pas détruit cette théorie ? En ensemençant une trace de levure dans de l’eau ne renfermant que du sucre et des sels minéraux cristallisés, Pasteur avait vu cette levure se multiplier et produire une fermentation alcoolique régulière. Puisque toute matière organique azotée qui, dans la pensée de Liebig, constituait le ferment, était éloignée, Pasteur ne prouvait-il pas ainsi et la vie du ferment et l’absence de toute action d’une matière albuminoïde en voie d’altération? Au lieu d’un phénomène de mort, la fermentation apparaissait désormais comme un phénomène de vie. Liebig pouvail-il nier cette existence propre des fermants et, malgré leur
infinie petitesse, leur toute-puissance pour détruire et transformer? Que pensait-il de tant de notions nouvelles? Ecrirait-il encore, comme en 1845, dans ses Lettres sur la chimie : « Quant à l’opinion qui explique la putréfaction des substances animales par la présence d’animalcules microscopiques, on peut la comparer à celle d’un enfant qui croirait expliquer la rapidité du cours du Rhin en l’attribuant au mouvement violent que les nombreuses roues des moulins de Mayence impriment à l’eau dans la direction de Bingen » ?
Depuis ce paragraphe si ingénieusement faux, que de résultats ! Est-ce que le Liebig de 1851 qui, dans une préface, en tête de ses nouvelles Lettres sur la chimie^ saluait J. -B. Dumas comme un maître, ne s’était pas rangé à l’avis de Dumas qui avait compris et proclamé la fécondité de la théorie pastorienne ? La voilà maintenant qui s’étendait jusqu’aux maladies. Les infiniment petits apparaissaient comme des désorganisateurs des tissus vivants. Le rôle des corpuscules dans la pébrine contagieuse et héréditaire incitait à bien des réflexions sur l’élément contagieux et héréditaire des maladies humaines. Et même, la transmissibilité à longue échéance de certaines maladies s’éclairait, maintenant qu’on voyait dans l’intérieur des vibrions de la flacherie des corpuscules brillants, corpuscules-germes, véritables graines de flacherie prêtes à germer d"une année à l’autre dans une chambrée. Convaincre Liebig, l’amener à se résigner en vrai savant au triomphe de telles idées, voilà ce que voulait Pasteur quand il entra dans le laboratoire de Liebig. Le grand vieillard de soixante-sept ans, debout, dans une longue redingote, le reçut avec une courtoisie pleine de cordialité. Mais quand Pasteur, qui avait hâte d’aborder le sujet de sa visite, voulut faire toucher du doigt le point vif des divergences, Liebig, sans rien perdre de sa bonne grâce, refusa toute discussion. Il était souffrant, disait-il. Pasteur n’insista pas, mais se promit bien de revenir à la charge.