‹ La vie de province au XVIIIe siècleChapitre 3 sur 11 · LA VIE DE PROVDCCE · texte numérisé non relu

LA VIE DE PROVDCCE

une fille noble, contribuait à entretenir chez son époux les fumées de l'orgueil. Or, il arriva que ces honorables officiers ministériels, comme l'on dirait aujourd'hui, invitèrent à dîner leurs amis et connaissances. Les clercs de l'étude furent servis dans un appartement séparé, comme peu dignes de se mêler aux autres convives , et l'on n'admit qu'un clerc, parent de Madame , qui fut chansonnée d'importance , tant en patois qu'en français, ainsi que son trop docile époux. Tous les clercs de la contrée prirent parti pour ceux de Barnave et tinrent pour la déclaration de leurs droits une assemblée tumultueuse au village de La Busserate, qui a laissé, il faut en convenir, moins de traces dans l'histoire que celle de Vizille (juillet 1765). Le corps des procureurs se réunit à son tour et décida que les clercs rebelles de Barnave ne pourraient être reçus dans aucune de leurs boutiques pendant le reste de cette campagne *.

Le grand-père de Barnave le Constituant était un petit marchand du village de Vercheny (Drôme). Le procureur, son fils, dont nous venons de parler, prit, selon l'usage, la qualification de noble, qu'autorisait jusqu'à un certain point son inscription comme avocat consistorial au parlement de Grenoble 2. Ces prétentions à la noblesse eurent peu de succès; de là des froissements inévitables. L'irritabilité de cette vaniteuse famille trouva un aliment légitime dans l'expulsion brutale de M.me Barnave, obligée de céder à une amie de M.me de Clermont - Tonnerre la loge qu'elle occupait à une représentation au théâtre de Grenoble. Cette fois le public fut à bon droit de son côté. Qui sait si ces premières influences ne contribuèrent pas à jeter Barnave dans le parti de la Révo-

(1) Létourneau, t. m, p. 578.

(2) Areh. de la Drôme, E. 1985.

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lution? Mais il faut reconnaître qu'il sut s'arrêter à temps et que sa mort racheta l'entraînement de ses jeunes années.

Nous donnons , pour ceux qui s'intéressent aux productions de la muse populaire, la chanson suivante, en vers patois, composée contre M. etM.mc Barnave, à l'occasion des événements que nous venons de raconter.

Sur l'air : O Filii et Filiœ.

Or écouta petis et grand

Le récit du grand accident , Lou clercs de Barnave ont moda. Alléluia.

Y voulion lou faré migié

Din la cagi du polalier.

Y son ma fey tou depeta. Alléluia.

La dame, fena d'avocat,

Se chaud de la matricula , Cré son home grand cambola ' . Alléluia.

Quand on se cret de condition,

Qu'on é monta sur le bon ton , On creit toujours se ravala. Alléluia.

Faudrilope de taies gens

Que ne sont que galebontens La moindre brise se gêna. Alléluia.

Quand on a de MM. bien gros

Frisia a la Rinocéros -, Lou clercs devant s'en écarta. Alléluia.

(i) C'est sans doute une allusion à Jean de Cambolas, célèbre jurisconsulte, mort en 1670 à Toulouse, président du parlement.

(2) Espèce de coiffure adoptée par les petits maîtres au XVIII0 siècle. Voyez le Dictionnaire de Littré.

Quand Barnave en drap de sardi

De sa montagni descendit, Un etié pas grand cambola. Alléluia.

Un aviet tôt comme Drevon

De solier de Pec de Theysson , Avec de tache bien ferra. Alléluia.

Il firon comma le serpen , Que quitton la roba u printen ,

A forcé d'ave griffonna. Alléluia.

Mais lo bon pan, lou bons habits N'ont pas pu changié los esprits,

Son encor de lour mal licha. Alléluia.

Si Drevon trove de paysson ,

Quand ne sari que de gojon ,

U n'en avale une grala. Alléluia.

Y Ion tant trotta, tant couru, Et tant ala et tant venu

Que to lo corps s'est assembla. Alléluia.

Y voulion chateni lou clercs, Lou fare changié de gouver,

Mais lou drolo s'en sont moqua. Alléluia. Clapier * pe un tant desacor Sçut qu'on assemblave lou cor,

U voulié tous les trépana. Alléluia.

Pe rentra din le cabinet

Lou clers vouliont que le fenet

Venussion en roba détroussa. Alléluia.

Quand on et coeffa a cheveux Et qu'on a des egrettes bleues

On ne pet s'y détermina. Alléluia.

(1) Chirurgien de Grenoble.

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Aga don tou lou clers partis

Que von disant par tou pais Tan cambouli que camboula. Alléluia.

Diti vo ne dotavi gin

Que lou clers ne sont pas de chins, Que ne faut pas lou ravala. Alléluia.

Deux questions, plus que toutes les autres, divisent alors les esprits et marquent les premières étapes de l'esprit révolutionnaire : l'abolition des Jésuites et les querelles des parlements avec la cour. Ces deux puissances s'étaient unies pour la spoliation des Jésuites, coupables, comme les Templiers, de posséder des biens considérables et de représenter la résistance la plus courageuse, sinon toujours la plus adroite, aux attaques se multipliant contre l'Église. Il est incontestable que les formes les plus élémentaires de la justice ne furent pas observées vis-à-vis de ces hommes

Trop estimés pour n'être pas haïs ',

qu'on organisa contre eux un véritable coup d'État, les condamnant sans consentir à entendre leur défense. On vit « des parlements se dressant tout à coup contre des religieux in-

(i) Gresset, Adieux aux Jésuites.

offensifs , que pendant longtemps ils avaient protégés , et dépouillant sans pitié une compagnie célèbre, que quatrevingts ans auparavant ils avaient aidée à s'enrichir des dépouilles des protestants Les Jésuites ne furent

pas poursuivis sur tous les points de la Franzs avec la même énergie. Le parlement de Douai prit leur défense. Dans la Lorraine , déjà devenue française , mais cependant encore sous le gouvernement du roi Stanislas, les Jésuites furent épargnés '. » A Grenoble la lutte fut assez vive. De Vaulx, président à mortier, les conseillers de Barrai , de Beaumont , du Mas de Charconne prirent tour à tour la parole en leur faveur; on citait aussi MM. de La Tour (Vidaud), oncle et neveu, et M. de Chabons ; mais ils n'entraînèrent pas la majorité, qui se rangea aux mesures adoptées par le parlement de Paris et eut pour chefs le premier président de Bérulle, MM. d'Ornacieu, de Murât et de Meyrieu, de Sauzin, Brunier de Larnage, de Chaléon, de Moydieu, fils du procureur général, de La Rie, Duchélas, Colaud de La Salcette 2. Les religieux avaient été soutenus par Mgr. de Caulet, mais attaqués par quelques-uns des curés de la ville. A Lyon ils eurent contre eux à la fois l'archevêque Montazet, prélat janséniste, le consulat et la sénéchaussée , autrement dit la cour des monnaies. « L'on a donné, dit M."e de La Rouillière, l'hospitalité à Grenoble aux pauvres Jésuites que nous avons eu l'impolitesse de chasser de Lyon. Plusieurs de nos dévotes ont retiré chez elles leurs RR. PP. confesseurs; M.mc Ollivier étoit de ce nombre. Mais, entre nous, comme elle n'est pas bien stable dans ses résolutions, après que le feu de son enthousiasme a été un peu amorti, nous venons d'apprendre, mais sans sçavoir

(1) Emm. Michel, Histoire du parlement de Metf, p. 453.

(2) Létourneau, t. 11, p. 1124.

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comment, qu'elle a trouvé le secret de se débarrasser du R. P. confesseur et du compagnon qu'elle y avoit joint, ayant fait les choses plus généreusement que les autres. Une autre dévote les a recueillis et va sans doute profiter des bénédictions dont M.me Ollivier nous prônoit que sa maison alloit être comblée. Au surplus , je m'imagine que plusieurs raisons différentes mettent MM. du parlement de Grenoble dans un grand embarras sur la décision de l'affaire des Jésuites. En vérité, il y en a parmi eux qui font pitié, ne sachant que devenir, sans biens et sans famille 1 . » — « Tout le monde , dit à son tour M.1Ic Cholier, plaint les particuliers. Cependant, malgré toutes ces tristes aventures, ils confessent et prêchent en toute sécurité. Je voudrais qu'on les sécularisât tous et qu'ils exerçassent leurs talents, dont on sera sûrement content, séparés de leur société (10 avril 1762.) 2. » « Ma tante Cholier est dans la grande désolation; elle croit maman au comble de la joie, pensant toute sa famille janséniste. Elle gémit de l'éducation que l'on nous donne et prie Dieu , tant qu'elle peut, que cela ne nous fasse aucune impression. » On le voit, les familles étaient divisées, et il se rencontrait un grand nombre de gens honnêtes, éclairés qui, acceptant avec une singulière crédulité les calomnies répandues contre les Jésuites, croyaient faire une œuvre pie en s'associant à la réprobation qu'il était de mode d'afficher 3.

(1) M."c de La Rouillièrc à M.,lc de Franquières, s. d. — D'autres témoignages, d'ailleurs également hostiles aux Jésuites, constatent le manque de ressources pour le plus grand nombre. (Journal de Barbier, t. vin, p. 61).

(2) Le P. Carayon (Notes historiques sur les parlements et les Jésuites au XVIIIe siècle, p. civ) répond victorieusement à cette façon de raisonner très-générale à cette époque.

(3) L'arrêt du parlement de Grenoble a été donné par M. Ennemond Périer dans le Procès des Jésuites devant le parlement de Dauphiné. (Semaine religieuse de Grenoble, 1872.)

On l'a remarqué depuis longtemps, tandis qu'à Lyon les familles s'élevaient par le commerce, enDauphiné la profession de jurisconsulte menait à tout. L'entraînement vers les procès, sous les prétextes les plus frivoles, était universel, et les femmes ne s'en trouvaient pas plus exemptes que les hommes. Au XVIIe siècle nos poètes provinciaux, voués aujourd'hui à un oubli mérité, mais qui jouissaient alors d'une certaine célébrité, l'avocat Thomas de Lorme et René Le Pays,

Illustre concurrent de l'illustre Voiture1,

retenu plusieurs années à Grenoble et à Valence par ses fonctions de directeur général des gabelles de Dauphiné et de Provence, exercèrent leur verve satirique contre les plaideuses 2. Cent ans après, la race ne s'en était point perdue. « Ne connoisses-vous point, écrit M.me de La Rollière, une plaideuse nommée M.me de Limaye 3, que j'ai vue un moment à La Rollière, vêtue en homme, allant à cheval à Grenoble. Elle me parut d'un courage intrépide, et de plus elle portoit une barbe longue comme le doigt, qui paroissoit sortir de son menton. Je ne comprends pas par quel art elle pouvoit l'y avoir fixée. Enfin elle m'étonna autant qu'elle m'embarrassa, n'ayant sceu son nom qu'après son départ; aussi m'a-t-elle trouvée très-froide. Elle venoit chercher chez moi M.me de Rostaing-Vérone. »

A tous les rangs de la société , on regardait du côté du parlement comme l'autorité la plus populaire dans la province, la juridiction suprême dont on relevait, la sauvegarde des liber-

(i) F. de Lorme, La Muse nouvelle. Lyon , i665, p. 194.

(2) Le Pays, Amitié^, amours et amourettes. Grenoble, 1664, p. 365. — De Lorme, La Muse nouvelle, p. 223, 258.

(3) Limaye, baronnie en Provence appartenant à une branche cadette de la maison de Coriolis.

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tés encore subsistantes. C'était enfin une espèce de pont et d'intermédiaire entre le tiers et la noblesse. « Rien ne fut de tout temps plus facile à franchir, dit Sénac de Meilhan, que

la ligne qui séparoit la noblesse d'avec le tiers- état Il

falloit, à la vérité, que le tiers-ordre passât lentement par divers degrés, que les nobles anciens franchissoient d'un seul pas; mais il avoit enfin la faculté de s'élever, avec le temps, aux mêmes emplois. Il n'existoit pas de barrière insurmontable qui lui en fermât l'accès , et de génération en génération la vitesse en étoit pour lui accélérée \ » D'ordinaire, les familles nouvelles ne pouvaient pénétrer au parlement que par les charges inférieures, et il fallait être fils ou mieux encore petit-fils d'anobli pour avoir chance d'être admis au rang trèsenvié de conseiller. Cependant il y avait des exceptions, comme pour le fameux Angles, dont le mérite éminent força en quelque sorte les portes2. On était loin sans doute déjà des vieilles mœurs patriarcales, « où les magistrats vivoient chez eux en si grande simplicité , à ce que nous apprend Decormis , avocat au parlement d'Aix, qu'au feu de la cuisine, quand le mouton tournoit à la broche, le mari se préparait pour le rapport d'un procès et la femme avoit la quenouille ». Au même parlement, à la nouvelle crue (création) d'offices de juillet

(i) Du Gouvernement, des mœurs et des conditions en France avant la Révolution. Hambourg, 1795 , p. 58, 5g.

(2) «Je viens, écrivait le 28 janvier 1780 le président de Barrai au garde des sceaux Miroménil , vous rendre compte de l'agrément unanime que le parlement a donné à M. Angles, avocat consistorial, pour entrer dans la compagnie. Les tristes et malheureuses circonstances où nous nous trouvons, le grand mérite du sujet, ses talents généralement reconnus, accompagnés d'une fortune considérable, et plus encore le bien de la justice nous y ont déterminés. Nous n'avons point détruit notre arrêté pour la noblesse; mais nous avons cru d'une nécessité absolue d'y déroger toutes les fois que d'aussi fortes circonstances que celles où nous nous trouvons pourront l'exiger. » (Minute autographe en notre possession.)

1693, Èa finance de la charge de conseiller s'élevait au chiffre de vingt mille écus. Les émoluments sous diverses formes rendaient à peine le un pour cent de la somme engagée I. Il était donc besoin d'une certaine fortune pour pouvoir ainsi consacrer son temps à la chose publique d'une façon onéreuse pour ses intérêts et soutenir son rang dans le monde. « Mais , dit encore Sénac de Meilhan, la plus grande richesse ne déterminoit aucune préférence. Il n'en falloit pas moins réunir les qualités convenables, avoir fait les études nécessaires, être parvenu à certains grades antécédents et avoir une naissance honnête. » Après l'information sur les vie et mœurs, le récipiendaire , d'après l'ordonnance de François Ier de 1 5 3 5 , avait à subir un examen en latin et en français pour montrer qu'il était ydoine et suffisant pour l'office 2. Les formalités détaillées de la réception au parlement de Metz nous ont été conservées et témoignent des garanties sérieuses que l'on exigeait. Le

(1) Plus de trois quarts de siècle après, les choses avaient peu change. « M. Necker, en 1778, voulut connoître le nombre des offices, les gages qui y étaient attribués, les droits et impositions dont ils étaient grevés, et il ordonna les recherches et la confection des états qui pouvoient conduire à avoir tous ces éclaircissements. Il résulta des travaux qui furent faits pour chacune des généralités du royaume que le nombre des offices de justice, police, chancellerie et finances parut être de cinquante-un mille, leur finance de 600 millions, et qu'en déduisant sur le montant général des gages le produit des vingtièmes, du centième denier et des droits de mutation, l'intérêt payé pour les capitaux reçus était d'environ un pour cent

» Il faut considérer aussi qu'indépendamment des gages presque tous les offices avoient des attributions et émoluments casuels, qui, sans leur assurer un traitement avantageux, compensoient au moins jusqu'à un certain point leurs sacrifices et l'intérêt de leurs capitaux. » (Note justificative sur le premier rapport du comité de judicature, concernant la liquidation et le remboursement des offices , imprimé par ordre de l'Assemblée nationale. Paris, Imprimerie nationale, 1790, p. 4.)

(2) Ch. de Ribbe ,. L'ancien barreau du parlement de Provence, p. 5i, 68, 72, 84.

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postulant devait commencer par adresser sa demande, avec les documents à l'appui, à la commission d'enquête, composée des plus anciens magistrats , qui ne se prononçait qu'à l'expiration d'un certain délai. L'agrément du parlement obtenu, il fallait solliciter auprès du roi les lettres de provisions, ne ressortant leur effet qu'après une réunion nouvelle de la cour, qui, toutes chambres assemblées et à la suite d'une information sur la vie de l'impétrant, l'admettait, si le résultat était favorable, à passer l'examen sur des questions de jurisprudence. Plusieurs furent écartés pour l'insuffisance de leurs réponses. A chaque degré de cette longue épreuve le candidat pouvait rencontrer un échec, et dans les délibérations relatives à sa réception il était nécessaire qu'il réunit au moins les deux tiers des suffrages1. On le voit, la vénalité des offices, monstrueuse à distance, et que le Gouvernement cependant, se brisant aux résistances de l'opinion, essaya en vain de détruire lorsqu'il institua le parlement Maupeou , ne présentait pas tous les inconvénients que des observateurs superficiels seraient tentés de lui attribuer. Son tort principal était de former une magistrature trop complètement indépendante de l'administration.

Une suite de guerres, souvent malheureuses et inconsidérées, de mauvaises récoltes et d'autres causes trop longues à énumérer avaient été la cause d'une augmentation considérable dans les impôts. Ainsi un édit de février 1760 établis-

(1) Emm. Michel, Histoire du parlement de Metf, p. 269-274. — Dans le second volume de cette consciencieuse publication, consacré à la biographie du parlement de Metz, on trouve un certain nombre de notices relatives à des Dauphinois, cette compagnie ayant reçu à sa suppression, en iôôi, la cour souveraine de Bourg en Bresse, dans laquelle avaient été précédemment versés les membres de la cour des aides devienne, qui n'eut qu'une existence éphémère.

sait le doublement de la taille. Indépendants du Gouvernement par l'origine de leurs charges, n'ayant aucun avancement à attendre de lui, les membres du parlement cherchaient une popularité facile dans leur peu d'empressement à enregistrer les édits fiscaux. Leur langage atteint d'ordinaire le plus extrême degré de la violence. On lit dans les remontrances du parlement de Dauphiné du 24 juillet 1760 : « Ces droits (les douanes de Lyon et de Valence, les quatre sols par livre, le contrôle, etc.), variés suivant les temps, les lieux et les circonstances, exposent les peuples à devenir tous les jours la victime (sic) de l'impéritie ou de la mauvaise foi des commis , rebutent les marchands, découragent les talents et l'industrie, effrayent l'étranger et détruisent le commerce, qui pourrait être si florissant dans le royaume

» Ces droits, dont l'établissement, les règles et les tarifs sont consignés dans une collection immense d'édits , de déclarations, de règlements et de décisions, et qui exigeroient de la part des préposés non-seulement la plus entière probité, mais encore quelque connoissance de la nature, de la forme et de l'étendue des actes , de la signification des clauses qu'ils contiennent, des maximes de droit et de jurisprudence qui peuvent y être appliquées, sont livrés à l'avidité insatiable d'un partisan, et sous ses ordres un tas d'insectes dévorants, qui couvrent des dépouilles des peuples la fange de leur origine, sont préposés pour en faire le recouvrement.

» Les injustices et les vexations de ces nouveaux traitants ne sauroient se concevoir. Les dépôts de la confiance publique, le secret des familles, respectés par la justice même, sont exposés à des recherches insidieuses. Les conventions les plus sérieuses de la société n'ont plus rien de déterminé dans la dénomination, la forme et la substance. Les actes de dernière volonté sont soumis à l'interprétation, qui donnera lieu à exiger le plus fort droit. Un acte en rappelle un autre, dont

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on ne veut s'aider ni servir, qui sera même absolument inutile; il faut le représenter et en payer les droits. Ce n'est plus de gré à gré ou par experts qu'on vérifie si une déclaration de la valeur d'immeubles sujets au centième denier est sincère. Estelle au-dessous du prix porté par les anciens titres d'acquisition ? Elle est attaquée d'infidélité, sans avoir égard aux dégradations qui en ont diminué la valeur ". »

Ainsi, dans un langage factieux, empreint de l'exagération déclamatoire de l'époque et témoignant de la liberté abusive laissée par un Gouvernement faible, on faisait le procès à l'enregistrement, qui n'a pas diminué, que je sache, depuis, aux droits de succession, alors dans l'enfance et que les révolutions successives ont l'une après l'autre amplifiés. On se trouvait sur un terrain plus solide quand on critiquait le système des gabelles et l'inégalité dans l'assiette de l'impôt. Quoi qu'il en soit, le comte de Marcieu, commandant de la province, reçut l'ordre de faire enregistrer l'édit; mais le parlement, ne céda qu'après avoir obtenu le changement du commandant. En décembre 1763, le roi voulut établir un cadastre général des biens de tous ses sujets, parmi lesquels ceux appartenant aux privilégiés avaient été traités absolument comme les autres 2. Mais les difficultés renaissaient sans cesse : la cour apportait autant de maladresse à les soulever que de faiblesse en cédant de temps en temps devant les résistances. De son côté, le parlement semblait prêt à saisir toutes les occasions d'entretenir l'esprit de sédition. Aux moments décisifs-, toujours un peu effrayé de sa propre audace , il n'eût pas mieux demandé

(1) Remontrances du parlement de Dauphiné au roi au sujet de l'édit de fe'vrier dernier, de la déclaration du 3 du même mois, de l'édit de 1738, de celui de 1759 et lettres patentes en conséquence de ce dernier édit, s. 1., 1760, in-8°, p. 3o et suiv.

(2) Journal de Barbier, t. vin , p. 11 5.

que de trouver une retraite honorable et prudente, ses intentions, pas plus que ses intérêts, ne pouvant s'accommoder du bouleversement que si peu de gens prévoyaient alors.

Ces conflits, poussés jusqu'au scandale, entre l'administration et le pouvoir judiciaire, ces prises de corps décrétées par les parlements contre les agents les plus élevés du roi présentaient le grave inconvénient de discréditer tout principe d'autorité, ce à quoi les écrits des philosophes ne disposaient que trop les esprits. Le commandement militaire du marquis de Chastelier-Dumesnil, qui avait succédé à M. de Marcieu, fut autrement laborieux que celui de son prédécesseur. Le parlement fut suspendu et les Grenoblois craignirent de voir passer à Valence l'artillerie, l'intendance et le bureau des finances. Aussi cette dernière ville fit-elle un accueil brillant (juin 1762) à cet officier général, dont le dépit de n'avoir pu réussir dans son entreprise avança, dit -on, la mort, arrivée en 1764 *.

(1) Dumesnil avait volontiers recours aux mesures violentes. 11 fut évidemment l'instigateur de la décision qui enleva à son parent le marquis de Chastellard une pension de trois mille livres, pour le punir d'avoir consenti à prêter au parlement une somme de 5oo louis, nécessaire au voyage des douze conseillers mandés à Paris; mais la pension fut rendue bientôt après. (Arch. de la Drôme, E. 356.) Dumesnil fut enterré le 2 mars 1764 à Saint -Sulpice. On prétendit qu'il était mort de trois coups d'épée reçus en duel de M. de Chastellard, qu'il aurait eu le mauvais goût de plaisanter sur sa disgrâce; mais il est plus probable qu'il fut emporté par une fluxion de poitrine. (Létourneau, t. in, p. 53, 3oo.) — Irrité de l'opposition qu'il rencontrait partout, il éclatait volontiers en paroles amères. Raby, gendre du conseiller d'Agoult, étant venu à Paris à l'occasion de quelques difficultés que l'on faisait à l'acquéreur de sa charge de receveur des domaines et bois du Dauphiné, fut recommandé au lieutenant général, qui lui promit d'appuyer ses réclamations; mais ayant eu la maladresse de lui exprimer ses regrets sur ce que les circonstances ne lui avaient pas permis de lui faire sa cour à Grenoble, comme il l'aurait désiré : « Monsieur, lui répondit Dumesnil, si vous êtes attaché au parlement, vous ne pouvez faire autrement; si vous êtes gentilhomme, vous avez tort de ne pas venir chez moi;

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Le parlement fut rétabli en mars de la même année 1764 par l'influence de M. de Bourcet, directeur des fortifications de Grenoble, que le duc de Choiseul honorait de son amitié, et les magistrats eurent le bon esprit de chercher à modérer les manifestations de la joie publique. Les Cordeliers de Sainte- Claire et le couvent de Sainte-Marie-d'en-Haut se firent remarquer par le luxe de leurs illuminations . Au sujet du rappel du parlement, M. Fantin des Odoards, fils du subdélégué d'Embrun, fit paraître une petite comédie, intitulée Le retour de Thèmis, dédiée à M.me de Bérulle et attribuée d'abord à Vallet, lieutenant de police2. Du reste, les jeunes filles elles-mêmes s'intéressaient aux affaires du parlement. M.1Ie Cholier avoue que cela lui donne un air d'importance 3.

En 1771, le parlement de Grenoble, entraîné par les conséquences de la lutte du parlement de Paris contre le ministre Maupeou, lutte à laquelle toutes les cours souveraines du royaume prirent part, fut remplacé par une commission, ainsi que cela arriva partout. « Je compte d'apprendre demain le sort de votre parlement, écrivait la présidente Cholier à sa nièce, le 9 novembre 1771. Je crois qu'il n'a pas été bien rigoureux. J'ignore celui de Dijon; la suppression se fit mardi dernier. Le vôtre a été la clôture. On m'a assuré qu'il seroit

si vous êtes officier, vous êtes inexcusable; mais si vous n'êtes ni l'un ni l'autre, vous n'êtes pas fait pour voir M.mc Dumesnil, ni pour venir chez moi. (Létourneau, t. m, p. 12.) — M.me Dumesnil, déjà séparée de biens, allait plaider en séparation de corps lorsque son mari mourut. {Id., p. 53.)

(1) Létourneau, t. m, p. 65, j'i , 84, 88. — De Rochas- Aiglun, Négociations relatives au rappel du parlement de Dauphiné en 1764, dans le Bulletin de l'Académie delphinale de 1873, p. 78.

(2) Létourneau, t. m, p. 280. — Cette comédie n'est point indiquée dans l'article consacré par Ad. Rochas à Fantin des Odoards.

(3) i5 novembre 1760.

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