CHAP. XXXV. SI-COURS A LA LORRAINE, ETC
trouvait des mères qui, par une rage de faim, mangeaient leurs propres enfants; des filles et demoiselles en grand nombre, qui étaient sur le point de se prostituer pour éviter la mort ; et des religieuses même des plus réformées, qui se voyaient à la veille d'être obligées, par l'extrême nécessité, de rompre leur clôture pour aller chercher du pain, au péril de leur honneur, et au grand scandale de l'Église.
Ce grand nombre de personnes de toute condition et de tout sexe, réduites à l'extrême nécessité, épuisaient incontinent les aumônes, quoique très abondantes, qu'on envoyait pour les secourir; et une charité moindre que celle de M. Vincent eût perdu courage et eût considéré cette entreprise comme une chose impossible, attendu les autres grandes et pressantes nécessités auxquelles il fallait en même temps pourvoir du côté de Paris et du reste de la France. Mais que ne peut un cœur qui aime Dieu, et qui se confie parfaitement en lui ? Je puis tout, disait le saint Apôtre, en celui qui me fortifie l. M. Vincent pouvait bien dire de même : et en effet Dieu donna une telle bénédiction à ses charitables instances envers tous ceux et celles qu'il voyait disposés à exercer les œuvres de miséricorde, qu'il procura et fit envoyer en divers temps près de seize cent mille livres d'aumônes2, pour les pauvres de la Lorraine, dont la reine mère du roi fit donner une partie ; les dames de la Charité de Paris y contribuèrent aussi notablement de leur côté. On a même remarqué qu'un seul frère de la Mission3 a fait cinquante-trois voyages en Lorraine, pendant neuf ou dix années que cette extrême nécessité dura, pour y porter l'argent des aumônes, et qu'il