CH. XXXVIII. IL AIDE LES FILLES DE LA CROIX 2ÔI
reçu chez elle quelques vertueuses tilles de Picardie qui avaient été obligées de venir à Paris pour leurs affaires. Comme elle reconnut que ces bonnes filles avaient un zèle particulier de former à la piété les autres personnes de leur sexe et particulièrement les petites filles, les instruisant de toutes les connaissances nécessaires pour mener une vie vraiment chrétienne, elle qui se sentit pressée du même zèle, les y porta autant qu'elle put. Et comme les besoins spirituels sont ordinairement plus grands dans les villages et lieux champêtres que dans les villes, elle se retira en quelques maisons des champs pour donner moyen à ces filles d'exercer plus utilement cette charité ; elle les envoyait même de fois à autres en divers lieux, où, pendant quelque peu de séjour qu'elles y faisaient, elles s'employaient à cette instruction avec beaucoup de fruit; ce qui convia d'autres filles qui se sentaient portées à pratiquer ces mêmes charitables exercices de se joindre aux premières qui les avaient commencés. Dans la suite du temps, cette dame reconnut par cette petite épreuve le grand besoin qu'il y avait de procurer que les petites filles fussent dès leur bas âge instruites à la connaissance de Dieu et aux bonnes mœurs, et le peu de personnes qui se rencontraient particulièrement dans les petites villes, bourgs et villages, qui fussent capables de bien faire cette instruction : les religieuses Ursulines et autres qui font une spéciale profession d'y vaquer ne pouvant pas s'établir en ces petits lieux, et les filles ou femmes veuves qui se voulaient mêler d'y faire les petites écoles, en étant souvent fort incapables et ne prenant aucun soin de former et d'instruire les filles à la piété; outre qu'il se trouve un très grand nombre de lieux où il n'y avait aucunes maîtresses d'école. De sorte que les nlles étaient obligées, ou de demeurer dans une très grande ignorance, ou d'aller aux écoles avec les garçons, d'où s'ensuivaient de très grands désordres comme l'expérience l'avait fait connaître.
Cette dame donc, considérant tout cela, prit résolution d'y apporter un remède plus universel; elle persuada à ces bonnes filles qui étaient avec elle et qui avaient un très grand respect et une entière déférence à ses sentiments, de s'appliquer non seulement à continuer leurs instructions, mais encore à former entre elles d'autres filles qu'on jugerait propres pour aller demeurer en divers lieux et y faire plus chrétiennement et plus fructueusement la fonction de maîtresses d'école. Et comme toutes les œuvres de piété inspirées de Dieu sont toujours exposées aux contradictions et aux traverses, ces filles en ayant au commencement reçu plusieurs, et pour ce sujet quelqu'un leur ayant dit qu'on les pouvait avec raison appeler Filles de la Croix, ce titre leur est toujours depuis demeuré. Elles l'ont conservé avec une affection d'autant plus grande qu'il semblait les obliger, en quelque façon, de se tenir plus unies à Jésus-Christ crucifié, que saint Paul appelle la puissance et la sagesse de Dieu ', afin d'y puiser comme dans la vraie source, la lumière et la force nécessaires pour correspondre dignement aux desseins de sa Providence sur elles, et pour s'employer avec bénédiction à détruire parmi les personnes de leur sexe les deux plus grands obstacles de la vie chrétienne, qui sont l'ignorance et le péché.
Cette vertueuse dame ne se voulut pas fier à ses propres sentiments pour une entreprise de telle importance; mais elle en parla à plusieurs grands serviteurs de Dieu, entre lesquels, ayant une estime très particulière de la vertu et capacité de M. Vincent, elle conféra souvent avec lui sur ce sujet, et il lui donna plusieurs salutaires avis, soit pour l'encourager à l'entreprise de cette bonne œuvre, soit pour lui aider à bien former et conduire les filles qui la devaient soutenir avec elle. Depuis, le nombre de ces filles s'étant
i. Preedicamus Christum crucifïxum Dei virtutem, et Dci sapientiam. (I Cor., iv.)