‹ La vie de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 136 sur 201 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

M. Vincent procure l'assistance des pauvres

habitants des frontières de Champagne et de Picardie

ruinées par les guerres.

Il est vrai, comme dit l'Ecriture sainte, que les maladies qui sont de longue durée et qui dégénèrent en langueur donnent beaucoup d'ennui au médecin, lequel souvent abandonne le malade quand il ne sait plus quel remède employer pour sa guérison : l'on peut dire de même qu'il y avait quelque sujet de s'attiédir et refroidir dans l'exercice des œuvres de charité qu'on entreprenait pour remédier à l'indigence des pauvres, dont le nombre aussi bien que la nécessité et la misère augmentaient tous les jours par le malheur des guerres, particulièrement des intestines et civiles, qui causaient d'étranges désolations dans la France. Mais quand on rapporta à M. Vincent, depuis son retour à Paris, l'état déplorable où se trouvaient réduites les provinces de Champagne et de Picardie du côté de la frontière, et qu'il se vit ainsi après tant de pertes comme accablé d'un nombre presque innombrable de pauvres de tout sexe, âge et condition, auxquels il était nécessaire de donner assistance; il faut avouer qu'un cœur moins rempli de charité que le sien eût perdu courage et eût succombé sous le poids de cette nouvelle surcharge, ne croyant pas le pouvoir porter ni trouver moyen de subvenir à tant de nécessités.

Ce fut toutefois en cette occasion que ce saint homme fit paraître excellemment la grandeur de sa vertu. Car se relevant, comme la palme, avec d'autant plus de vigueur qu'il se voyait plus chargé, et se confiant plus que jamais en la toute puissante bonté de Dieu, il résolut d'entreprendre cette œuvre de charité ainsi qu'il avait fait toutes les autres.

Pour cet effet, après avoir imploré le secours de la divine miséricorde dont les trésors sont inépuisables, il en fit la proposition aux Dames de la Charité de Paris, qui s'assemblaient pour ces sortes d'œuvres de miséricorde. Quoique alors les misères communes qu'on avait souffertes eussent réduit les personnes les plus accommodées dans un état où elles ne pouvaient plus faire ce qu'elles avaient fait par le passé, néanmoins ces charitables dames, fermant les yeux à toute autre considération humaine, et croyant que la volonté de Dieu leur était manifestée par l'organe de son fidèle serviteur, firent un effort entre elles pour secourir ces pauvres dans la désolation de leurs provinces; et y ayant ajouté ce qu'elles purent recueillir des quêtes qu'elles firent1, M . Vincent envoya plusieurs des siens pour faire la distribution de ces aumômes : à quoi Dieu donna une telle bénédiction, que depuis qu'on eut commencé cette assistance, elle fut toujours continuée l'espace de dix ans, jusqu'à la conclusion de la paix. De sorte que contre toute espérance et apparence humaine, il s'est trouvé que pendant ce tempslà, on a distribué la valeur de plus de six cent mille livres d'aumônes2, tant en argent qu'en pain, vivres, vêtements, remèdes pour les malades, outils pour cultiver la terre, grains pour l'ensemencer, et autres semblables choses nécessaires à la vie : ce qui s'est fait par la conduite et par les ordres de M. Vincent, qui envoya les missionnaires de sa Compagnie dans ces provinces, où ils ont séjourné et parcouru tous les lieux dans lesquels ils savaient qu'il y avait des pauvres réduits à l'extrémité, et particulièrement dans les villes et environs de Reims, Fismes, Rethel, Rocroy,

2. On estime que, si on ajoute à ce chiffre les sommes dont saint Vincent n'avait pas à donner le compte rendu aux Dames de charité, les aumônes qu'il envoya à la Picardie et à la Champagne montent à deux millions. Il faut tripler au moins cette somme pour en avoir la valeur actuelle.

Page 1