CHAPITRE XLV
L'Hôpital des pauvres vieillards établi par M. Vincent,
qui a donné occasion à l'établissement de l'Hôpital-Général
des pauvres en la même ville.
La charité de M. Vincent était semblable au feu, qui est toujours en action quand il trouve de la matière propre ; ou plutôt elle était tout animée et embrasée de ce feu céleste que Jésus-Christ est venu apporter sur la terre, et qui met les cœurs dans une continuelle disposition d'agir pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. C'est pourquoi ce fidèle serviteur de Dieu ne laissait échapper aucune occasion de servir l'Eglise ou de procurer le vrai bien de son prochain. Et, bien qu'outre le poids de son âge et les infirmités qui accompagnent ordinairement la vieillesse, il fût encore surchargé et comme accablé d'un grand nombre d'affaires de piété dont il soutenait le faix et la pesanteur, cela n'empêchait pas qu'il ne fût toujours prêt et disposé d'entreprendre de nouvelles œuvres pour la gloire de Dieu : son zèle s'augmentant et se fortifiant par les travaux, comme s'il eût reçu un surcroît de vigueur et de forces de ce qui semblait le devoir affaiblir et épuiser.
Cela parut dans une occasion que la divine Providence lui fit naître en l'année i653, laquelle, l'engageant dans un nouvel exercice de charité, donna depuis commencement à l'une des plus grandes et des plus considérables entreprises
i. Lettre du 3i août 1646.
3o8 LA VIE DE S. VINCENT DE PAUL
qui se soient vues depuis longtemps dans l'Eglise : c'est à savoir l'établissement de l'Hôpital-Général des pauvres à Paris, duquel on peut dire, sans déroger à l'honneur et au mérite de toutes les personnes vertueuses qui y ont très saintement et très avantageusement contribué, que M. Vincent en a mis comme la première pierre : ou plutôt que Dieu s'est servi de sa main, sans qu'il connût presque les desseins de sa providence, pour en poser les premiers fondements, sur lesquels ensuite le zèle et la coopération de plusieurs autres grands et insignes ouvriers ont élevé ce merveilleux édifice, qui va tous les jours s'augmentant avec bénédiction.
Voici un récit sommaire de la manière dont la chose est arrivée :
Un bourgeois de Paris, poussé d'un désir de rendre quelque service à Dieu et de faire quelque chose qui lui fût agréable, s'adressa un jour à M. Vincent en la charité duquel il avait une confiance toute particulière, et lui dit qu'il avait dessein de lui mettre entre les mains une somme considérable d'argent pour être par lui employée en quelques œuvres de piété, telles qu'il jugerait être plus expédient; à condition néanmoins que jamais il ne déclarerait qu'il en fût l'auteur et qu'il ne dirait son nom à personne, voulant faire cette bonne œuvre purement pour Dieu et sans être connu d'aucun autre après Dieu que de lui seul.
M. Vincent, ayant cru ne devoir pas lui refuser ce service, reçut cette somme comme en dépôt; et après avoir bien pensé devant Dieu et demandé sa lumière pour connaître à quelle bonne œuvre il aurait agréable qu'elle fût employée, il ne voulut rien arrêter ni résoudre qu'il n'en eût communiqué plus particulièrement avec celui qui lui avait mis ce charitable dépôt entre ses mains. Il en conféra donc avec lui, et tous deux ensemble convinrent d'employer cette somme pour fonder un hôpital qui servît de retraite aux
CHAP. XLV. L'HOPITAL DU NOM-DE-JÉSUS 3c>9
pauvres artisans, lesquels, ne pouvant plus gagner leur vie par vieillesse ou par infirmité, se trouveraient réduits à la mendicité, en laquelle on voit ordinairement les pauvres négliger leur salut; estimant que ce serait le moyen d'exercer une double charité en leur endroit; pourvoyant tout ensemble aux besoins de leurs corps et aux nécessités spirituelles de leurs âmes. Il proposa cette pensée au bienfaiteur, qui l'approuva grandement et y consentit bien volontiers, mais à condition que l'administration spirituelle et temporelle de cet hôpital demeurerait pour toujours au supérieur général de la Congrégation de la Mission.
Pour l'exécution de ce dessein M. Vincent acheta deux maisons et une place assez grande dans le faubourg de Saint- Laurent de la ville de Paris. Il les meubla de lits, de linge et autres choses nécessaires, et y fit aussi accommoder une petite chapelle avec tous les ajustements convenables. Du reste de l'argent, ayant acquis une rente annuelle, il reçut dans cet hôpital quarante pauvres, savoir, vingt hommes et vingt femmes qu'on y a nourris et entretenus jusqu'à présent, que leur rente étant diminuée, on sera contraint d'en retrancher quelques-uns de ce nombre si la Providence de Dieu n'y pourvoit bientôt d'ailleurs. M. Vincent fit donc mettre ces quarante pauvres en deux corps de logis séparés les uns des autres, mais tellement disposés qu'ils peuvent tous entendre une même messe et une même lecture de table, prenant leurs repas en commun, chaque sexe à part, sans se voir ni se parler. Il fit aussi acheter et dresser des métiers, des outils et autres choses convenables pour les occuper selon leurs petites forces et industries, afin d'éviter l'oisiveté. Il désigna des Filles de la Charité pour le soin et le service de ces pauvres gens et commit un prêtre de la Mission pour célébrer la sainte messe dans cet hôpital et pour administrer à ces pauvres la parole de Dieu et les sacrements ; il fut lui-même des premiers à les instruire et à leur recommander l'union entre eux, la piété
3lO LA VIE DE S. VINCENT DE PAUL
envers Dieu, et surtout la reconnaissance envers son infinie bonté de les avoir retirés de l'indigence et de la misère et de leur procurer une retraite si tranquille et si commode pour les besoins de leurs corps et pour le salut de leurs âmes '.
Il donna à cette maison le titre d'hôpital du Nom-de- Jésus2, et passa une déclaration de cette fondation devant notaires, sans pourtant nommer le fondateur. Ensuite de quoi M. l'archevêque de Paris l'ayant approuvée lui en donna rentière direction pour lui et pour ses successeurs, et le roi a confirmé et autorisé le tout par ses lettres patentes3.
Lorsque quelqu'un de ces pauvres vient à mourir on en prend un autre pour remplir sa place. Ils y vivent en grande paix et s'estiment heureux d'être ainsi entretenus et assistés tant en leur vie qu'en leur mort, n'ayant autre soin que de vivre chrétiennement pour se disposer par ce moyen à bien mourir : et leur manière de vie douce et réglée donne un tel plaisir aux autres de leur succéder, qu'il y en a grand nombre qui recherchent et demandent les places plusieurs années avant qu'elles soient vacantes.
M. Virîcent ayant donc ainsi établi et réglé ce nouvel hôpital, plusieurs dames de la charité de Paris et autres personnes de condition et de vertu le vinrent visiter; et, le considérant en toutes ses parties, elles y remarquèrent un si bon ordre et une si sainte économie qu'elles en furent merveilleusement édifiées. On y voyait une paix et une union merveilleuse ; le murmure et la médisance en
i. On a encore une conférence ou catéchisme qu'il leur fit sur la doctrine chrétienne. On l'a insérée dans le tome II des Conférences aux Filles de la Charité, p. 236.
2. Probablement parce que Tune des maisons acquises pour le nouvel établissement était déjà connue sous cette désignation du Nomde- Jésus.