CHAP. XLV. L'HOPITAL DU NOM-DE- J ÉSUS 3 I I
étaient bannis avec les autres vices. Les pauvres s'occupaient à leurs petits ouvrages et s'acquittaient de tous leurs devoirs de piété conformes à leur condition. Enfin c'était une petite image de la vie des premiers chrétiens et plutôt une religion qu'un hôpital de séculiers l.
La vue de ce lieu si bien réglé donnait sujet aux personnes vertueuses qui le venaient visiter de déplorer le malheur de tant de pauvres qui demandaient l'aumône dans les rues et dans les églises de Paris, et qui menaient pour la plupart une vie étrange dans toute sorte de vices et de libertinages, sans qu'on eût pu jusqu'alors y remédier. Plusieurs de ces dames de la charité eurent la pensée qu'il ne serait pas difficile à M. Vincent de les tirer de ce désordre et d'en faire bien vivre un grand nombre aussi bien qu'un petit : Dieu donnant grâce et bénédiction à toutes ses entreprises, et d'ailleurs ayant en sa disposition, tant en la maison de Saint-Lazare qu'en celle des Filles de la Charité, des personnes très propres pour ce dessein, pourvu qu'on eût des lieux suffisants pour retirer et pour occuper ces pauvres.
Les premières dames qui eurent cette pensée la communiquèrent à plusieurs autres, et celles-ci étant venues visiter ce petit hôpital entrèrent dans le même sentiment. Une d'entre elles offrit d'abord de donner cinquante mille livres pour commencer un hôpital général, et une autre s'obligea de donner trois mille livres de rente pour le même dessein; enfin, le jour de rassemblée de ces dames étant venu, où M. Vincent se trouvait toujours s'il ne lui arrivait quelque empêchement extraordinaire, comme il a été dit, elles lui firent cette grande proposition qui d'abord le surprit et lui donna sujet d'admirer le zèle et la charité de ces ver-
i. L'hospice du Nom-de-Jésus survécut aux ravages de la Révolution qui le transforma sans le détruire; il devint l'hospice des Incurables, au faubourg Saint-Martin. Il a été depuis transféré à Ivry, près Paris.
tueuses dames, dont il loua Dieu et les congratula grandement. Il leur dit néanmoins que l'affaire était d'une telle importance, qu'elle méritait d'être mûrement considérée et qu'il la fallait beaucoup recommander à Dieu.
A la prochaine assemblée, elles y parurent avec de nouvelles ardeurs pour venir à l'exécution de ce grand dessein; elles assurèrent que l'argent ne manquerait pas, qu'elles connaissaient d'autres personnes considérables qui avaient intention d'y contribuer notablement, et sur cela pressèrent M. Vincent de trouver bon et de consentir que leur Compagnie l'entreprît; ce qui ayant été mis en délibération, il fut résolu qu'on travaillerait pour le commencer. M. Vincent eût pourtant bien désiré temporiser encore quelque peu, avant de s'engager à une telle entreprise, mais il ne put arrêter la ferveur de ces vertueuses dames; et parce qu'il fallait une maison fort ample et de grands espaces pour loger tous ces pauvres, on proposa de demander au roi la maison et tous les enclos de la Salpêtrière près de la rivière et vis-à-vis de l'arsenal, lesquels pour lors n'étaient pas de grand service. M. Vincent en parla à la reine régente qui accorda bien volontiers cette demande, et le brevet du don en fut expédié; et sur l'opposition que fit un particulier qui prétendait y avoir quelque intérêt, une des dames lui promit cent livres de rente pour le dédommager.
Après cela il semblait à ces dames charitables que toutes choses étaient suffisamment disposées pour commencer l'exécution de leur dessein, et il tardait à quelques-unes des plus ferventes, qu'elles ne vissent tous les pauvres retirés en ce lieu, de quoi elles pressaient fort M. Vincent. Mais comme il ne convenait pas avec elles de la manière d'attirer les pauvres en cette maison et de conduire une telle entreprise, sa plus grande peine fut de retenir les plus pressantes; car il lui semblait qu'elles allaient trop vite pour son pas. C'est pourquoi il leur dit un jour en particulier, pour modérer l'ardeur de leur zèle : « Que les œuvres de Dieu se
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faisaient peu à peu, par commencements et par progrès. Quand Dieu voulut sauver Noé du déluge avec sa famille, il lui commanda de faire une arche qui pouvait être achevée en peu de temps; et néanmoins il la fit commencer cent ans auparavant afin qu'il la fît petit à petit. Dieu voulant semblablement conduire et introduire les enfants d'Israël en la terre de promission, il pouvait leur faire faire ce voyage dans peu de jours; et cependant plus de quarante ans s'écoulèrent avant qu'il leur fit la grâce d'y entrer. De même, Dieu ayant dessein d'envoyer son Fiis au monde pour remédier au péché du premier homme qui avait infecté tous les autres, pourquoi tarda-t-il trois ou quatre mille ans? C'est qu'il ne se hâte point dans ses œuvres, et qu'il fait toutes choses dans leur temps. Et Notre-Seigneur, venant sur la terre, pouvait venir dans un âge parfait opérer notre rédemption, sans y employer trente ans de vie cachée qui pourrait sembler superflue. Néanmoins il a voulu naître petit enfant et croître en âge à la façon des autres hommes, pour parvenir peu à peu à la consommation de cet incomparable bienfait. Ne disait-il pas aussi quelquefois, parlant des choses qu'il avait à faire, que son heure n'était pas encore venue; pour nous apprendre de ne nous pas trop avancer dans les choses qui dépendent plus de Dieu que de nous. Il pouvait même de son temps établir l'Eglise par toute la terre; mais il se contenta d'en jeter les fondements, et laissa le reste à faire à ses apôtres et à leurs successeurs. Selon cela, il n'est pas expédient de vouloir tout faire à la fois et tout à coup, ni de penser que tout sera perdu si un chacun ne s'empresse avec nous, pour coopérer à un peu de bonne volonté que nous avons. Que faut-il donc faire? Aller doucement, beaucoup prier Dieu, et agir de concert. »
Il ajouta que, « selon son sentiment il estimait qu'il ne fallait faire d'abord qu'un essai, et prendre cent ou deux cents pauvres, et encore seulement ceux qui viendraient de
leur bon gré, sans en contraindre aucun; que ceux-là étant bien traités et bien contents donneraient de l'attrait aux autres; et qu'ainsi Ton augmenterait le nombre à proportion que la Providence enverrait des fonds : qu'on était assuré de ne rien gâter en agissant de la sorte, et qu'au contraire la précipitation et la contrainte dont on userait pourraient être un empêchement au dessein de Dieu : que si l'œuvre était de lui elle réussirait et subsisterait, mais que si elle était seulement d'industrie humaine, elle n'irait pas trop bien, ni beaucoup plus loin ».
Voilà quels étaient les sentiments de M. Vincent, et les remontrances qu'il fit à ces dames, qui apportèrent quelque tempérament à l'ardeur de leur zèle. Mais ce qui retarda le plus l'exécution de cette affaire fut que quelques-uns des principaux magistrats, croyant qu'il y avait quelque sorte d'impossibilité dans son exécution, ne pouvaient se résoudre de la passer et d'y consentir r; ce qui fut cause que les années 1 65 5 et 1 656 s'écoulèrent sans qu'on pût faire autre chose, sinon dresser plusieurs projets et proposer divers moyens pour l'exécution de ce grand dessein : à quoi quelques personnes de condition et de vertu s'employèrent avec un très grand zèle, auquel enfin Dieu ayant donné bénédiction, l'on convint de la manière de l'entreprise et de la forme du gouvernement, et l'on nomma des administrateurs ou directeurs qui étaient tous personnes d'honneur et de piété, pour y donner commencement. Les dames de la charité, qui avaient ébauché ce grand ouvrage sous la sage conduite de M. Vincent, furent grandement consolées de le voir appuyé et soutenu de l'autorité publique ; et par
i. Le premier président Pomponne de Bellièvre, qui avait succédé à Mathieu Mole, mort en janvier i656, fut des plus opposés. On le gagna à la cause : et avant de mourir, — ce qui eut lieu malheureusement dès le mois de mars suivant — il fit des dons généreux pour le nouvel établissement. Lamoignon, qui lui succéda, le remplaça aussi dans ses charitables desseins.
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son avis, elles s'en déchargèrent sur ces MM. les administrateurs. Et pour leur donner moyen de bâtir sur leur fondement, M. Vincent leur remit avec elles non seulement la Salpêtrière, mais encore le château de Bicêtre qu'il avait obtenu et possédé quelques années auparavant pour les enfants trouvés.
Outre tous ces grands logements que ces dames ont cédés pour retirer les pauvres, elles y ont encore contribué des sommes fort notables et quantité de linge, de lits et autres meubles, dont quelques-uns même ont été faits à Saint- Lazare par les menuisiers de la maison, pour fournir aux premiers accommodements nécessaires dans ces maisons pour y recevoir les pauvres. Et ainsi cette entreprise s'est exécutée, non toutefois par forme d'essai, ni du gré des pauvres, selon le projet de M. Vincent, mais comme par une résolution absolue de les enfermer pour les empêcher de gueuser ; et on a contraint tous les mendiants qui se sont trouvés dans Paris, ou de travailler pour gagner leur vie, ou bien d'entrer dans l'Hôpital-Général.
Voici ce que M. Vincent en écrivit au mois de mars de l'année 1657, à une personne de confiance.
« L'on va ôter la mendicité de Paris et ramasser tous les pauvres en des lieux propres pour les entretenir, instruire et occuper. C'est un grand dessein et fort difficile, mais qui est bien avancé, grâce à Dieu, et approuvé de tout le monde. Beaucoup de personnes lui donnent abondamment, et d'autres s'y emploient volontiers. On a déjà dix mille chemises, et du reste à proportion. Le roi et le Parlement l'ont puissamment appuyé, et sans m'en faire parler, ont destiné les prêtres de notre Congrégation et les Filles de la Charité pour le service des pauvres, sous le bon plaisir de M. l'archevêque de Paris. Nous ne sommes pourtant pas encore résolus de nous engager à ces emplois, pour ne pas assez connaître si le bon Dieu le veut; mais si nous les entreprenons, ce ne sera d'abord que pour essayer. »
3l6 LA VIE DE S. VINCENT DE PAUL
M. Vincent donc, ayant été averti qu'on avait fait dessein d'employer les prêtres de sa Congrégation pour l'assistance spirituelle des pauvres de l'Hôpital-Général, crut que cet engagement était d'une telle importance pour sa Congrégation qu'il méritait bien qu'on y pensât devant Dieu, et qu'on avisât s'il était expédient de l'accepter ; c'est pourquoi après avoir prié Dieu pour ce sujet, il assembla les prêtres de la maison de Saint-Lazare pour en délibérer, et leur ayant représenté les diverses considérations qui pouvaient les porter ou les détourner de cet emploi, enfin on conclut de s'en excuser, comme l'on fit pour plusieurs très grandes et très importantes raisons. Et parce que les lettres patentes du roi qui avaient déjà été expédiées pour la fondation de l'hôpital général leur attribuaient ce droit, ils y renoncèrent absolument par un acte authentique, afin que d'autres ecclésiastiques pussent avec toute liberté s'appliquer en cet emploi.
Néanmoins comme l'établissement de cet hôpital était alors sur le point d'éclore, les directeurs et administrateurs étant pressés d'en faire l'ouverture au plus tôt, pour éviter que ce refus des prêtres de la Mission ne fût cause qu'une si sainte entreprise souffrît du retardement ou que les pauvres vinssent à manquer de secours spirituels, M. Vincent convia un ecclésiastique de la Compagnie, de ceux qui s'assemblent le mardi à Saint-Lazare *, d'accepter la charge de recteur de l'Hôpital-Général, ce qu'il fit. Et après y avoir rendu service quelque temps avec d'autres ecclésiastiques qui se joignirent à lui et fait aussi des missions dans les maisons de l'hôpital, par le secours de plusieurs vertueux ecclésiastiques de la même Compagnie et autres habitués en diverses églises de Paris; ses indispositions ne lui permettant pas de porter plus longtemps cette charge qui était très laborieuse et pénible, il s'en démit entre les mains de
i. Abelly, l'auteur de la présente Vie.
CH. XLVI. ÉTABLISSEMENTS EN DIVERS LIEUX 3l/
MM. les vicaires généraux de M. le cardinal de Retz, archevêque de Paris. Ceux-ci substituèrent en sa place un docteur de la faculté de Paris de la même Compagnie, qui a exercé pendant plusieurs années la charge de recteur de l'Hôpital-Général avec grande bénédiction, et y a travaillé avec un zèle infatigable, par des missions presque continuelles qui ont été faites par ses soins en toutes les maisons de cet hôpital '.