CHAPITRE XLVI
Dénombrement de plusieurs établissements
de la Congrégation de la Mission fondés en divers lieus
durant la vie de M. Vincent.
Dieu ayant planté la Congrégation de la Mission dans son Eglise comme une vigne mystique qui devait fructifier avec le secours de sa grâce pour la sanctification d'un grand nombre d'âmes, il voulut pour la rendre plus fertile qu'elle étendît ses pampres, et qu'elle fût provignée en divers lieux par les établissements nouveaux qui en ont été faits, et que l'on peut bien avec vérité attribuer plutôt à la volonté de Dieu qu'à celle des hommes : M. Vincent qui y devait coopérer plus efficacement qu'aucun autre, n'y ayant donné son consentement que lorsqu'il a vu ne le pouvoir refuser sans résister à Dieu.
i. Vingt mille pauvres par année furent la population ordinaire de l'Hôpital-Général, qu'on a loué comme un des plus grands ouvrages du siècle où il fut élevé.
Bossuet y prêcha plusieurs fois ; on a dans ses œuvres deux abrégés de sermons qu'il y prononça en faveur des pauvres. On sait surtout que c'est là qu'il donna son incomparable panégyrique de saint Paul, le 29 juin 1657. il y a tout lieu de croire que c'est Vincent de Paul qui suggéra aux dames de la Charité de choisir l'illustre orateur qu'il venait de recevoir, il y avait trois ans à peine, dans sa conférence des mardis, et avec qui il entretenait de fréquentes relations.
3l8 LA VIE DE S. VINCENT DE PAUL
Outre les trois établissements faits à Paris, savoir au collège des Bons-Enfants, à Saint-Lazare et à Saint- Charles, dont nous avons déjà parlé, le premier se fit en Lorraine en la ville de Toul, à l'instance de messire Charles Chrétien de Gournay, évêque de Scythie, qui avait pour lors l'administration du diocèse de Toul dont peu de temps après il fut évêque. Cet établissement se fit l'année i635 en la maison du Saint-Esprit, du consentement des religieux. Cette maison fut unie à ladite Congrégation de la Mission, et cette union autorisée par lettres patentes du roi, vérifiées en parlement.
Trois ans après, c'est-à-dire en l'année i638, M. le cardinal de Richelieu, voulant laisser un monument de sa piété et donner des marques de l'estime qu'il faisait de M. Vincent et de son Institut, fonda une maison des prêtres de la Mission en la ville de Richelieu, avec obligation de faire quelques missions tous les ans, non seulement dans le diocèse de Poitiers dans lequel est la ville de Richelieu, mais encore dans celui de Luçon à cause qu'il en avait été autrefois évêque1. C'était en attendant que d'autres prêtres de la même Congrégation fussent établis audit Luçon, lesquels satisfaisant à cette obligation des missions pourraient y multiplier leurs emplois ; et dans ce désir il laissa quelque argent pour leur logement.
Quelque temps après, une maison ayant été achetée à Luçon, M. Vincent y envoya environ l'année 1645 trois ou quatre de ses ouvriers pour y résider tout à fait, désirant de contenter en cela messire Pierre de Nivelle, évêque de ce lieu, qui les demandait, et qui les ayant reçus leur donna tous les pouvoirs ordinaires pour travailler par tout son diocèse ; ce qu'ils ont toujours fait depuis, non seule-
1. Armand Duplessis, cardinal de Richelieu, fut évêque de Luçon de 1607 à 1624. Nommé cardinal en 1622, il se démit deux ans après de son siège épiscopal, pour se donner tout entier aux affaires de l'État. Il mourut le 4 décembre 1642, âgé de cinquante-huit ans.
CH. XLVI. ÉTABLISSEMENTS EN DIVERS LIEUX 3 I g
ment à la décharge des missionnaires de Richelieu, qui pour cet effet leur ont assigné un petit fonds pour partie de leur subsistance, mais aussi pour le plus grand bien des âmes qui en sont assistées plus amplement.
En la susdite année 1 638, il se fit un autre établissement de la même Congrégation en la ville de Troyes en Champagne, par les bienfaits de feu M. René de Bresle, évèque de ladite ville, et de feu M. le commandeur de Sillery.
En Tannée 1640 M.Vincent envoya (à Annecy) quelques prêtres de sa Congrégation pour travailler dans le diocèse de Genève en Savoie, afin de satisfaire au désir très ardent que messire Juste Guérin, alors évêque de Genève, lui en avait témoigné, et aux instances charitables de la vénérable Mère de Chantai, fondatrice et première supérieure du saint ordre des religieuses de la Visitation en la ville d'Annecy, qui espérait conserver en ce diocèse, par le moyen des missions, les grands biens que le bienheureux François de Sales y avait faits. M. le commandeur de Sillery, porté d'une dévotion toute singulière envers ce saint prélat, fit une fondation pour l'entretien de ces prêtres missionnaires; ils y ont toujours travaillé depuis, et s'y sont employés non seulement à faire des missions pour l'instruction et sanctification du peuple de la campagne, mais aussi à procurer la réformation et perfection du clergé, tant par les exercices de l'ordination que par ceux qui se font dans le séminaire qu'ils commencèrent au mois d'octobre de Tannée suivante 1641, pour élever les ecclésiastiques dans Tétude de la science et de la vertu.
En la même année 1641, M. Dominique Séguier, évêque de Meaux, approuva et autorisa un établissement des prêtres de la même Congrégation en la ville de Crécy en Brie, pour faire des missions en son diocèse ; cet établissement fut fondé par M. L'Orthon, conseiller secrétaire du roi, sous le nom du roi même.
L'année suivante, 1642, se fit la fondation et établisse-
ment des mêmes prêtres de la Mission en la ville de Rome ', par les libéralités de très noble dame Marie de Wignerod, duchesse d'Aiguillon, nièce de M. le cardinal de Richelieu, dame très zélée pour la gloire de Dieu, et douée d'une très grande charité envers le prochain, qui l'a toujours rendue fort tendre et sensible aux misères corporelles et spirituelles des pauvres, spécialement des plus abandonnés, et même de ceux qui étaient dans les lieux les plus éloignés. Cette vertueuse dame avait des sentiments extraordinaires d'estime et de confiance pour M. Vincent, et M. Vincent avait réciproquement pour elle une déférence, une reconnaissance et un respect tout particuliers2.
La même dame duchesse a aussi fondé en divers temps de quoi entretenir sept prêtres missionnaires pour travailler à faire des missions en son duché d'Aiguillon et dans son comté d'Agénois et de Condomois ; et M. l'évêque d'Agen 3 les établit à Notre-Dame de la Rose en son diocèse, près la ville de Sainte-Livrade, selon la fondation.
Par les bienfaits et charités delà même dame les prêtres de la même Congrégation de la Mission ont été fondés et établis l'année suivante 1643, en la ville de Marseille,
1. Sur la maison de Rome et les autres établissements d'Italie mentionnés ci-après, voir la Congrega^ione délia Missione in Italia, Parigi, 1884.
2. Marie de Wignerod, née en 1604, de René de Wignerod, seigneur de Pont-Courlay, et de Françoise du Plessis, sœur du cardinal de Richelieu. Elle épousa, en 1620, un neveu du duc de Luynes, Antoine de Combalet, qui fut tué deux ans après au siège de Montpellier. Elle se donna dès lors tout entière aux œuvres de charité. Elle fut grande et riche, surtout à partir de i638, lorsque Richelieu lui eut acheté la ville et la terre d'Aiguillon, avec les droits et le titre de duché-pairie. Elle mourut en 1673; Fléchier prononça son oraison funèbre. Pleine de générosité et de courage, c'est elle qui, après Mme de Gondi et Mlle Le Gras, contribua le plus à toutes les institutions de saint Vincent de Paul.