I. — BÉATIFICATION
Cependant, plusieurs années se passèrent encore sans que le procès fut commencé canoniquement. Enfin, le 5 janvier 1705, un prêtre de la Mission, nommé d'office procureur par François Watel, supérieur général de la Congrégation, présenta une requête au cardinal de Noailles, archevêque de Paris, à l'effet d'obtenir des commissaires pour instruire le procès dit informat if sur la vie, les vertus, les miracles et la réputation de sainteté du serviteur de Dieu, procès qui est toujours fait par l'autorité de TOrdinaire.
SUPPLÉMENT. BÉATIFICATION ET CANONISATION 3j7
La commission fut instituée à Paris et les témoins furent entendus. Un commissaire fut délégué pour aller recevoir en province les dépositions des personnes qui ne pouvaient se transporter dans la capitale. Quoique Vincent de Paul fût mort depuis près d'un demi-siècle, il se trouva encore plus de deux cents témoins qui rendirent hommage à sa sainteté.
En même temps que le procès informatif s1 instruisait, un autre procès dit de non-culte fut dressé, conformément aux décrets du pape Urbain VIII, pour établir qu'on n'avait point prévenu le jugement du Saint-Siège et que les honneurs réservés aux saints canonisés n'avaient point été rendus au serviteur de Dieu.
Ces procès-verbaux furent portés à Rome en 1708, par Jean Gouty, prêtre de la Mission, qui venait d'être nommé procureur de la cause, et qui devait être un jour supérieur de la Compagnie. Selon l'usage de la sacrée Congrégation des Rites, ils n'auraient dû être ouverts qu'après dix ans écoulés; mais le pape Innocent XI voulut bien permettre qu'ils fussent examinés l'année même, et pour mieux témoigner de sa bienveillance, il nomma rapporteur de la cause le cardinal de la Trémoille, archevêque de Cambrai, chargé d'affaires du roi Louis XIV, à Rome.
A l'appui de ses instances, Couty présenta à Sa Sainteté un grand nombre de lettres, qui furent imprimées à Rome, en 1709. Il y en avait de Louis XIV, de Jacques III, fils du roi détrôné d'Angleterre, de Léopold, duc de Lorraine, du grand-duc de Toscane, qui avait demandé comme reliques le bâton et une lettre du saint, du doge de la république de Gênes et de plusieurs cardinaux, archevêques et évéques de France, d'Espagne, de la Grande-Bretagne, d'Italie et de Pologne. Parmi les évêques de France, on trouve les noms de Bossuet, de Fénelon et de Fléchier1. L'assemblée du
1. On trouvera les lettres de Bossuet et de Fléchier aux Pièces justificatives, n° VI.
clergé de France, les échevins de la ville de Paris, les dames delà Charité, des supérieurs de divers ordres religieux, etc., : s'adressèrent au Saint-Siège, durant le cours du procès, 'pour presser la conclusion d'une affaire qui intéressait si vivement l'honneur de la religion. L'ensemble de ces témoignages forme un magnifique monument en l'honneur de Vincent de Paul.
Comme les procès-verbaux dressés par l'Ordinaire ne servent qu'à faire connaître si la cause mérite d'être introduite, dès que le Saint-Siège eut jugé que celle de Vincent de Paul pouvait être entreprise, le cardinal Carpini expédia, au nom du Souverain Pontife, des lettres rémissoriales et compulsoires l. Elles étaient adressées au cardinal de Noailles, à Artus de Lionne, évêque de Rosalie, et à Humbert Ancelin, ancien évêque de Tulle. Par ces lettres, les trois prélats, dont au moins deux devaient toujours agir ensemble, étaient chargés d'instruire, dans l'espace d'un an, le procès in génère.
Quoique ce procès, en général, décide peu pour le fond, il sert cependant à prouver que la réputation du sujet dont il s'agit se soutient toujours, et que, depuis le bruit qui s'est répandu des premières procédures, il ne s'est rien présenté qui doive empêcher qu'on ne continue. On n'entendit que quatorze témoins, à la tête desquels furent César d'Estrées, cardinal de la sainte Eglise; François de Sarron, évêque de Clermont ; Jean-Baptiste Chevalier, sous-doyen de la grand'chambre du Parlement, etc. Leurs dépositions furent unanimes. Tous assurèrent, avec serment, que les éminentes vertus de Vincent de Paul lui avaient concilié le respect de la ville, de la cour, de la France tout entière; que le bruit de ses miracles se répandait de plus en plus, et que
i. Les lettres rémissoriales sont celles de la commission. Les lettres compulsoires permettent de recourir au procès fait par l'autorilé de l'Ordinaire quand les témoins qui ont déposé sont morts.
son tombeau était honoré par le concours des peuples.
Dans la crainte de voir disparaître des témoins d'un aussi grand poids que M. de Lamoignon, on obtint du pape la permission de recevoir les dépositions détaillées des vieillards et des valétudinaires l. La commission en fut donnée aux trois prélats dont on a fait mention. Ils n'avaient que six mois pour faire ce nouveau procès, il fallut en demander six autres. Il se présenta soixante et un témoins, depuis l'âge de soixante ans jusqu'à celui de quatre-vingt-dix, et chacun d'eux avait de si belles choses à dire, qu'il fallut travailler beaucoup pour n'être pas obligé à demander au Saint-Siège une nouvelle prorogation.
Le premier de ces deux procès ayant été reçu à Rome avec une espèce d'applaudissement, les trois commissaires eurent ordre d'instruire durant le cours d'une année le procès in specie. Il leur était en même temps prescrit de terminer la procédure par l'ouverture du tombeau du serviteur de Dieu, et une exacte visite de toutes les portions détachées de son corps qui pourraient se trouver dans la ville et dans le diocèse de Paris.
Après avoir encore entendu cinquante-quatre témoins, parmi lesquels se trouva l'archevêque de Vienne, Armand de Montmorin, le cardinal de Noailles procéda, le 1 8 février 1712, à l'ouverture du tombeau. On juge bien que le moment où le saint corps devait paraître au jour fut attendu avec des sentiments mêlés de crainte et d'espérance. Il y avait plus de cinquante et un ans qu'il était en terre, et cela dans une église où Ton n'a jamais trouvé de corps entiers. Dieu pouvait l'avoir traité comme les autres, il pouvait l'avoir conservé. Cette dernière conjecture se trouva vraie, et les experts, dont l'un était docteur et régent en médecine, l'autre chirurgien des camps et armées du roi, après une visite des plus exactes, finirent leur rapport juri-
i. On l'appelle Processus in specie, ne pereant probationes.
dique par ces paroles : « Entin, nous pouvons attester, comme nous faisons, que nous avons trouvé un corps tout entier, et sans aucune mauvaise odeur». Les habits dont il était couvert paraissaient tout neufs; le cardinal de Noailles froissa entre ses mains la soutane et dit en souriant «qu'elle était de bonne étoffe». Jean Bonnet, qui, en qualité de supérieur général de la Congrégation, était présent à ce spectacle, en fut si interdit qu'il se retira tout effrayé, et ne revint que sur Tordre du cardinal-archevêque contempler d'un œil lixe le corps de son bon père ; ce fut le terme du cardinal.
Après la clôture du procès, ce prélat écrivit au pape pour lui rendre compte de la manière dont les deux autres commissaires et lui s'étaient comportés. Il y atteste d'abord à Sa Sainteté et à la sacrée Congrégation des Rites qu'on a observé, dans le cours de la procédure, toutes les règles prescrites par Urbain VIII et par Innocent XI, et que tout ce qui a été déposé touchant la vertu et les miracles du serviteur de Dieu, l'a été par des témoins dignes de foi, et dans lesquels ni lui, ni qui que ce soit, n'a rien remarqué qui pût les rendre suspects. Puis il continue en ces termes : « Ainsi, très Saint-Père, non content des prières que j'ai présentées au trône de Votre Sainteté, conjointement avec le clergé de France, dans la lettre que j'ai signée en son nom, je prends la confiance de lui en adresser de nouvelles. Ce sont les plus grandes, les plus vives, les plus fortes qui puissent partir d'un cœur qui, dans cette affaire, ne cherche que la gloire de Dieu et l'honneur de ses serviteurs. »
Les évêques de Tulle et de Rosalie écrivirent aussi à Clément XI une lettre commune, qui, quoique beaucoup plus courte, dit en substance la même chose. Les deux sous-promoteurs, Achille et François Thomassin, écrivirent en même temps à Prosper Lambertini, promoteur de la foi, qui fut plus tard le pape Benoît XIV. Leur lettre rend justice à la probité et à la religion des témoins qu'ils
ont cités d'office. Om?ies, disent-ils, om:ii exceptione majores et pietate ac religionis \elo conspicuos. Toutes ces lettres sont du Ier mars 1712.
Après l'examen de ce procès et des règles que le saint prêtre avait données aux trois établissements dont il est Tinstituteur ', il fallut enfin en venir à prononcer sur l'héroïcité de ses vertus. Ce point capital se traite toujours en trois congrégations. Dans la première, qu'on nomme antipréparatoire, le promoteur fait ses objections; dans celle qui suit, et qui est la préparatoire, les consulteurs proposent tout ce qu'ils jugent à propos; et d'ordinaire ils suspendent leur jugement jusqu'à ce qu'on ait éclairci leurs difficultés; dans la dernière, qu'on appelle définitive, il faut nécessairement prendre son parti, et décider par oui ou par non. Cette dernière, malgré les instances du clergé de France, qui avait écrit pour la troisième fois, de Louis XV et de son auguste épouse, qui écrivirent aussi, ne se tint que plus de douze ans après la première, et ce fut enfin alors que Benoît XIII décida solennellement qu'il était prouvé que le vénérable serviteur de Dieu, Vincent de Paul, avait possédé dans un degré héroïque les vertus tant théologales que cardinales, et celles qui leur sont annexées. L'évêque de Cavaillon, qui était un des consulteurs, avoua qu'on n'avait jamais vu d'exemples d'une pareille unanimité.
Le décret qui décide de la sainteté ne décide pas du culte public. Il faut que Dieu fasse connaître qu'il veut que ce culte soit décerné, et c'est par les miracles qu'il est censé le faire connaître. Parmi le grand nombre de prodiges qui s'étaient opérés sur le tombeau de Vincent de Paul ou par son intercession, on en avait d'abord choisi soixante-quatre des plus frappants; -mais la crainte de s'exposer à des
1. La Congrégation de la Mission, les Filles de la Charité et la Confrérie de la Charité pour l'assistance des pauvres malades.
discussions interminables, fit qu'on se contenta d'en proposer huit que la voix publique avait annoncés comme miraculeux. Il n'en fallait que deux bien avérés, le Saint- Siège en approuva quatre.
Le premier s'était opéré sur Claude-Joseph Compoin, qui, ayant entièrement perdu la vue à l'âge de dix ans, la retrouva dans un instant, aussitôt qu'il eut commencé une neuvainesur la tombe du serviteur de Dieu.
Le second se fit sur Anne Lhuillier, jeune fille de huit ans. Elle était muette de naissance, et si paralytique des deux jambes, que jusque-là elle n'avait pu faire un pas. Sa mère, qui n'avait voulu employer aucun remède, fit deux neuvaines pour elle. Un double miracle, pour ne rien dire de plus, fut le fruit de sa persévérance : la petite Lhuillier marcha ferme, et parla distinctement.
L'opération de Dieu n'éclata pas moins dans le troisième miracle. Mathurine Guérin, fille de la Charité, ayant été attaquée à la jambe d'un ulcère qui faisait horreur, et que les médecins nomment phagédétiique, parce qu'il ronge jusqu'aux os, se dit enfin, après trois ans de souffrances, qu'une fille du saint prêtre pourrait trouver à son tombeau la même ressource que tant d'étrangers y trouvaient tous les jours. Sa confiance ne fut pas vaine. Le neuvième jour de ses prières, sa jambe se trouva aussi saine qu'elle eût jamais été. Les humeurs mordicantes qui faisaient son mal ne quittèrent pas une partie pour en affliger d'autres. Son rétablissement fut entier, et pendant les six ans qu'elle vécut encore, elle continua le service des pauvres avec autant de liberté que jamais.
Enfin la dernière guérison tut celle d'Alexandre-Philippe Legrand, jeune homme perclus des bras et des jambes, au point qu'il ne pouvait ni marcher ni porter ses mains à la bouche. Tous les remèdes qu'on avait employés pour le guérir avaient été inutiles. Pendant une neuvaine qu'il fit sur le tombeau du saint, il recouvra le libre usage de ses membres.
Benoît XIII, après avoir entendu les cardinaux et les consulteurs, et pris encore du temps pour implorer le secours du ciel, publia enfin, le i3 août 172g, le décret qui met Vincent de Paul au nombre des bienheureux. L'applaudissement avec lequel ce décret fut reçu dans toutes les parties du monde fit autant d'honneur à ce digne prêtre, que la magnificence avec laquelle sa fête fut célébrée dans la basilique du Vatican, le 21 août. Il s'y trouva dix-huit cardinaux de la Congrégation des Rites, et vingt-huit, tant prélats que consultateurs, de la même Congrégation. Le pape y vint dans l'après-midi, et, après avoir adoré le Saint- Sacrement, il alla se mettre à genoux devant l'image du nouveau béatifié. »
Le bref de béatification autorisait le culte du bienheureux Vincent de Paul le 27 septembre dans toutes les églises et chapelles des Prêtres de la Mission et des Filles de la Charité, au village de Pouy, lieu de sa naissance, au bourg de Clichy et en la ville de Chàtillon-les-Dombes. Plusieurs prélats demandèrent au Saint-Siège et obtinrent la permission de célébrer dans leurs diocèses la fête de Vincent de Paul. A cette occasion, le postulateur de la cause fit approuver par la sacrée Congrégation des Rites les leçons du deuxième nocturne de son office et obtint l'insertion de son nom au martyrologe romain.
La fête de la béatification se fit à Paris au jour fixé, qui était l'anniversaire de la mort du Bienheureux, et quoique son corps ne fût plus entier, il fut dès lors exposé à la vénération des fidèles. L'archevêque de Paris, Charles Gaspard de Vintimille du Luc, célébra pontificalement. L'égli§e était proprement ornée, mais sans magnificence. Dix cartouches avec des devises sur un fond d'azur rappelèrent peut-être autant la simplicité du Bienheureux que la mémoire de ses principales actions.
Il y eut très peu de diocèses en France, en Pologne et en Italie, qui ne se missent en mouvement pour lui donner
des marques de leur respect. Les prélats de tous *es ordres se rirent un devoir religieux d'ouvrir la solennité de son culte, et assez souvent d'annoncer eux-mêmes ses vertus', dans la chaire de vérité. Les rois, les princes, les premiers magistrats, fléchirent humblement les genoux devant l'image de ce pauvre prêtre, qui lui-même s'était toujours mis aux pieds de tout le monde.