‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 18 sur 63 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

COMMENT LOUIS PRIT CONGÉ DE TOUS, PARTIT POUR ROME ET ENTRA AU NOVICIAT.

Le jour suivant, 3 novembre, Louis dit adieu au duc Guillaume, à Mme Éléonore, au prince Vincent, et le soir, humblement agenouillé, il demanda la bénédiction à son père et à sa mère, qui la lui donnèrent avec l'émotion profonde que chacun peut imaginer. Pour lui, raconte Clément Ghisoni, son camérier, il ne versa pas une larme , dans sa joie de quitter le monde.

Le lendemain matin, il partit pour Rome avec la suite que son père lui avait donnée. Il y avait à la tête de ses gens, don Ludovico Cataneo qui lui servit de père spirituel durant le voyage, le seigneur Pierre-François del Turco, son gouverneur, le docteur Jean-Baptiste Bono et son valet de chambre. En cette circonstance, « il n'acquiesça ni à la chair ni au sang ». Son frère Rodolphe, auquel il venait de céder le marquisat, l'accompagna en voiture jusqu'au Pô, où, après les adieux, ils se séparèrent.

Sur le vaisseau qui portait Louis à Ferrare, quelqu'un ayant dit que son frère devait être bien heureux de lui succéder : « Sa joie, répliqua-t-il , n'égale certainement pas la mienne ».

A Ferrare, il visita le sérénissime duc Alphonse d'Esté et la duchesse Marguerite de Gonzague, sa parente, et partit pour Bologne. Son désir était de s'arrêter à la Santa Casa de Lorette, par dévotion pour ce lieu saint qu'il ne connaissait pas encore , et afin d'accomplir le vœu que sa mère avait fait à sa naissance. A l'occasion d'un jubilé, ce vœu, il est vrai, avait été commué pour de légitimes motifs; toutefois, ce lui était une grande consolation d'y satisfaire. Mais, arrivé à PietraMala, sur la frontière du grand-duché de Florence, il trouva un cordon de sentinelles qui, par suite de la peste, ne laissaient passer personne. Il fallut donc rétrograder sur Bologne et se diriger vers Lorette par la Romagne. On ne peut dire de quelles consolations Dieu et sa bienheureuse Mère le comblèrent. Dès l'aube, il entendit à la suite cinq ou six messes dans la sainte Chapelle. Tout ému au souvenir de l'immense bienfait que le genre humain a reçu en ce lieu vénérable, il semblait ne pouvoir s'en éloigner. Pour se livrer en toute liberté à sa dévotion, il n'accepta pas l'invitation du Père recteur de loger au collège, mais préféra demeurer à l'hôtellerie avec tout son monde (1). Le bruit s'étant répandu qu'il allait à Rome pour entrer en religion, on le montrait du doigt, et l'on s'édifiait qu'un jeune homme noble et riche eut recherché la pauvreté et l'humilité avec la même ardeur qu'apportent les mondains à poursuivre les honneurs et l'opulence.

(1) « A Lorette, il invita tous ses gens à faire la sainte Communion ; lui-même se confessa et communia deux fois, et demeura longtemps en prière dans le lieu consacré par l'incarnation du Verbe ». (Déposition d'un de ses serviteurs.)

Le lendemain, avant le départ, il voulut de nouveau entendre la messe et communier; puis, après une longue oraison, il monta à cheval et se dirigea vers Rome. Voici quelle était en voyage sa façon de vivre, Le matin , dès le lever, il faisait un quart d'heure d'oraison mentale et récitait ensuite les heures canoniales en compagnie de don Cataneo qui lui enseignait les règles de l'office divin; après quoi, il disait Y itinéraire et montait à cheval. Durant plusieurs milles, il cheminait seul, s'occupant de prières vocales ou de méditations... Personne n'osait le distraire; quand il voulait converser, il priait don Cataneo d'approcher et parlait avec lui des choses de Dieu.

Tandis que les chevaux se reposaient, Louis prenait une légère collation et récitait les vêpres et les compiles. Puis il continuait sa route, songeant à la vie pénitente qu'il espérait mener en religion , à la conversion des infidèles qu'il désirait évangéliser un jour et à d'autres choses semblables. Le soir, arrivé à l'hôtellerie, bien qu'on fût au cœur de l'hiver et qu'il se sentît glacé de froid, il ne se chauffait jamais. Renfermé dans sa chambre, il faisait deux heures d'oraison devant un crucifix qu'il portait avec lui, prenait la discipline, récitait les matines et les laudes et descendait pour prendre un frugal souper. Il eût voulu faire ses jeûnes habituels le mercredi, le vendredi et le samedi; mais don Cataneo, le voyant si faible et si fatigué du voyage, le lui défendit. Louis ne permettait pas qu'on bassinât son lit ni qu'on l'aidât à se déshabiller, quoiqu'il eût quelque peine à quitter ses bas de grosse laine. Un soir, son directeur, touché de compassion, s'approcha pour lui rendre ce service et s'aperçut qu'il avait les jambes et les pieds glacés; mais il ne put lui persuader de se chauffer.

Louis descendit à Rome chez le cardinal Scipion de Gonzague, et après s'être un peu reposé, il se rendit à la maison du Gesù

Saint Louis aux pieds du P. Claude Aquaviva.

pour se présenter au P. Aquaviva qui vint à sa rencontre dans le jardin. Prosterné aux pieds du Général, le nouveau novice s'offrit à lui pour être son enfant soumis , avec tant

d'humilité et de ferveur qu'on eut peine à le faire relever (1). Il présenta au Père une lettre du marquis de Castiglione qu'il convient de citer ici.

« Illustrissime et révérendissime Seigneur (2),

« Si, par le passé, j'ai jugé convenable d'ajourner mon consentement à l'entrée de mon fils Louis dans votre saint Ordre, craignant que son jeune âge ne l'exposât à l'inconstance, aujourd'hui que je crois pouvoir affirmer que Notre-Seigneur l'appelle, non seulement je n'ai pas osé le détourner de son dessein ou refuser plus lontemps d'accéder à ses instances, mais au contraire, pour la satisfaction de son âme et sa consolation, je l'envoie à Votre Seigneurie révérendissime, persuadé qu'elle sera pour lui un meilleur père que moi.

« Je n'ai rien de particulier à vous mander à son sujet, mais je certifie à Votre Seigneurie que je lui confie ce que j'ai de plus cher au monde, ce qui était toute l'espérance de ma maison, laquelle mettra désormais sa confiance dans les prières de ce cher fils et dans les vôtres auxquelles je me recommande, priant Notre-Seigneur d'accorder à Votre Révérence la félicité qu'elle désire.

« De votre illustrissime et révérendissime Seigneurie, « Le très affectionné serviteur,

« Le prince marquis de Castiglione ».

(1) « Parvenu au milieu du jardin, il tomba à genoux, et le Père Général, obligé de le relever, le baisa au front et l'appela son (ils ». (Déposition du P. François Rosatino, témoin de cette scène.)

(2) Don Ferdinand semble se rappeler surtout que Claude Aquaviva est le fils aîné du duc d'Atri.

En sortant du Gesù, Louis visita les cardinaux Farnèse , Alexandrin, d'Esté, de Médicis qui fut plus tard (1587) grand duc de Toscane, et quelques autres, et reçut de tous l'accueil le plus affectueux. Farnèse et Médicis, en particulier, firent tous leurs efforts pour qu'il logeât dans leurs palais.

Après ces visites de courtoisie, il vénéra les sept églises et les autres lieux de pèlerinage, pieusement occupé dans le trajet à méditer ou à réciter les psaumes. Partout il donna mille témoignages de dévotion. Puis il alla recevoir la bénédiction du pape Sixte V. La nouvelle de ses projets s'étant répandue dans la cour pontificale, on faisait cercle autour de lui et on le regardait comme une sorte de prodige. Reçu en la présence de Sa Sainteté, il lui baisa les pieds et lui présenta les lettres de son père. Le pape lui fit plusieurs questions sur sa vocation et lui demanda en particulier s'il avait bien pensé aux fatigues qui l'attendaient dans la vie religieuse. Louis répondit que depuis longtemps il avait bien réfléchi et tout prévu. Le Saint-Père loua beaucoup sa résolution et sa ferveur, lui donna sa bénédiction et le congédia avec de grands témoignages d'affection. C'était un samedi; il avait jeûné la veille au pain et à l'eau, et n'avait encore rien pris ce jour-là à quatre heures du soir où il eut son audience; aussi, à peine rentré chez lui, il se trouva mal et eut à redouter un nouveau contretemps ; mais heureusement il n'en fut rien.

Le dimanche, il se rendit dès le matin au Gesù, entendit la messe et communia dans la chapelle des saints Abonde et Abondance, puis monta à la tribune pour entendre le sermon. Il resta à dîner au réfectoire avec le cardinal patriarche de Gonzague, sur l'invitation du Père général qui fit remplacer la lecture par une prédication. Le Patriarche était ravi de la mo-

destie et du recueillement de ce jeune homme, plus encore de ses questions et de ses réponses, et il disait : « C'est merveille que cet enfant ne dise jamais une parole mal à propos et que tout soit si mesuré et si judicieux dans sa conversation ». Les gens du cardinal étaient eux-mêmes très édifiés et racontaient ce que nous avons déjà dit, que le matin, quand il entendait la messe dans la chapelle de Son Éminence, à peine arrivait-on à l'élévation, Louis versait un torrent de larmes qu'il ne parvenait pas à dissimuler.

Enfin, le lundi matin, 25 novembre 1585, fête de sainte Catherine, vierge et martyre, Louis, âgé de 17 ans et huit mois, monta joyeusement au Quirinal et entra au noviciat de Saint- André, accompagné de tous les siens et du cardinal Scipion de Gonzague qui lui dit la messe et le communia. Il dîna avec le Père Général qui était venu à Saint-André pour la circonstance. En entrant dans la maison, il se retourna vers ceux qui l'accompagnaient depuis Mantoue et leur recommanda de penser cà leur salut. Il remercia le docteur Bono de l'avoir suivi, ordonna au majordome (1) de porter ses lettres à Livourne, au grand duc de Toscane , chargea son camérier de saluer de sa part la marquise sa mère et s'adressant enfin à don Cataneo : « Vous direz à mon père, de ma part : Oubliez votre peuple et la maison de votre père, » voulant faire entendre qu'à partir de ce moment il avait brisé tous les liens qui l'enchaînaient au monde. Le prêtre demandant s'il n'avait rien à transmettre à son frère Rodolphe, il répondit : « Qui craint Dieu, fera le bien. » Sur quoi il dit adieu à ses gens, qui s'en retournèrent en pleurant la perte d'un si bon seigneur.

( I ) Pans doule son gouverneur Pierre-François del Turco, majordome du prince Jean de Médicis.

Il remercia aussi le cardinal de Gonzague de s'être entremis pour l'heureuse issue de sa vocation et lui promit de prier pour lui. A ces paroles, le Patriarche ne put retenir ses larmes et avoua qu'il était saintement jaloux de n'avoir pu choisir la meilleure part. En partant, il disait aux Pères : « Vous venez de recevoir un ange du Paradis ».

Saint Louis dans sa cellule.

Délivré de tous les soucis de la terre, Louis fut conduit par le maître des novices, le Père Jean-Baptiste Pescatore, dans une chambre où il devait passer quelques jours en retraite et faire la première Probation suivant les règles de la Compagnie. En y entrant, il lui sembla être au ciel et il s'écria : « Voilà le lieu de mon repos à jamais! Ty habiterai, car je Vai choisi ».

Puis, laissé seul, il se mit à genoux, remerciant Dieu, avec des larmes de joie, de ce qu'il l'avait délivré de l'Egypte et

conduit dans la terre promise où coulent en abondance le lait et le miel des célestes consolations, s'offrant tout entier en perpétuel holocauste à la divine Majesté et demandant la grâce de vivre dignement dans sa maison et de mourir à son saint service.

Toute sa vie, il célébra avec une particulière dévotion l'anniversaire de son entrée en religion et prit pour patronne sainte Catherine dont on faisait la fête ce jour-là.

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