AVEC QUELLE PERFECTION LOUIS COMMENÇA SON NOVICIAT
Après avoir décrit la vie de saint Louis dans le monde et les vertus dont dès lors il était orné, il est temps de raconter ses saintes actions depuis son entrée dans la Compagnie de Jésus.
On peut bien dire qu'il y fut comme une lampe allumée, mais qui, dans l'ombre de la vie religieuse, n'était plus autant exposée aux regards pour l'édification du monde. La raison en est qu'il mourut jeune, avant d'avoir achevé ses études de théologie et d'être élevé au sacerdoce. Ajoutez que, pendant le peu d'années qu'il vécut, la prudence paternelle de ses supérieurs lui lia les mains et le contraignit à modérer ses rigueurs passées. A ne juger sa conduite que par ce qui paraît au dehors, il semblerait au premier coup d'œil que Louis, en se soumettant à la règle religieuse, renonçait à ces actes héroïques dont il avait l'habitude dans la maison paternelle. Mais quiconque est versé dans les choses de Dieu et les envisage dans leur réalité, verra clairement que Louis, par l'obéissance, donnait à ses actions une perfection et un mérite qu'elles n'avaient. pas
dans le siècle. II agissait avec plus de lumière; il pratiquait plus de vertus; dépouillé de toute volonté propre, il ne suivait que le bon plaisir divin. Ses moindres actes étaient ennoblis par l'intention de la plus grande gloire de Dieu et par le sentiment intense d'une parfaite charité.
Parmi ces admirables vertus, il en est deux qu'il convient de signaler ici : son amour de la vie commune et sa fidélité aux moindres règles.
Né prince, de complexion délicate, il se soumit à la discipline domestique non seulement sans réclamer aucune exception, mais sans profiter des petits adoucissements que les supérieurs lui offraient, surtout dans les commencements. Il s'adonnait avec joie aux offices les plus vils, comme s'il n'eût fait que servir toute sa vie. En second lieu, il se persuada qu'un parfait religieux doit observer toutes les règles et s'astreindre aux moindres exercices. C'est à quoi il mit tout son zèle. Il parvint ainsi à une si haute perfection, qu'il mérite d'être proposé à tous pour modèle.
C'est au noviciat qu'il posa les fondements solides de toutes les vertus. Dans cette première probation dont nous avons parlé, il resta plongé clans un recueillement plein d'allégresse, méditant, lisant, l'esprit si uni à Dieu que la lecture elle-même lui était une méditation. Mais étant tombé malade, par suite du changement de climat ou pour la trop grande ardeur qu'il apportait à toute chose, les supérieurs abrégèrent ce temps de solitude, d'autant plus volontiers que sa retraite de Mantoue où il avait lu les constitutions l'avait suffisamment instruit. Quant à sa vocation, il était bien inutile de la soumettre à de nouvelles épreuves.
Il passa donc aux mains du médecin jusqu'à son complet
rétablissement. On trouva alors son linge teint de sang, par suite des continuelles disciplines prises pendant son voyage de Mantoue à Rome.
Quand il commença à se mêler aux novices, le Père maître remarqua qu'il portait la tête trop inclinée. Pour corriger cette habitude, il lui fit doubler d'un fort carton un collet de linge qui lui maintenait la tête droite, ce que Louis accepta avec empressement, souriant aimablement lui-même de cette légère épreuve. Il obtint de ses supérieurs de troquer son bréviaire doré sur la tranche et sur la couverture contre un exemplaire plus commun, tant il avait horreur de ce qui pouvait rappeler la vanité mondaine.
C'est le sentiment des saints Pères, confirmé par l'Écriture, que Dieu, dans les secrets conseils de sa providence, éprouve parfois ceux qui le servent avec fidélité. Tantôt, sans qu'il y ait la moindre faute de leur part, il se sert du démon, tantôt il agit directement par lui-même. Il en use ainsi particulièrement avec les âmes les plus avancées, qu'il sèvre pour un temps des consolations dont il avait coutume de les favoriser. Saint Bernard montre que telle est la conduite ordinaire de Dieu, et il l'explique par de solides raisons.
Notre-Seigneur ne voulut pas priver Louis de ce mérite. Il l'éprouva, dans le commencement, par une extrême sécheresse d'esprit, sans trouble néanmoins et sans défaillance. Seulement le novice restait privé de ces douceurs spirituelles qu'il goûtait d'ordinaire dans le siècle. Il s'en plaignait doucement à Dieu, qui, dès qu'il était en oraison, dissipait les nuages et lui rendait la paix. Son bien-aimé se cachait pour se faire désirer, et reparaissait bientôt pour le consoler.
Un jour, pour le décourager, le démon lui suggéra qu'il ne
serait bon à rien dans la Compagnie; mais, Louis, découvrant le piège, triompha de la tentation en moins d'une demiheure.
11 avoua que c'était là seulement ce qui l'avait troublé durant son noviciat, et que tout le reste du temps il avait joui d'une paix parfaite. Quoi de surprenant, puisqu'il s'était mis au-dessus de toutes les vicissitudes humaines et rapportait toute chose au bon plaisir de Dieu ! C'est ce qui le rendait en quelque sorte imperturbable.