SON PÈRE
Louis perdit son père deux mois et demi après son entrée en religion; à cette nouvelle, il montra bien quel empire il avait sur lui-même en face des événements les plus pénibles à la nature. La lettre qu'il écrivit à sa mère pour la consoler commençait par ces mots : « Je rends grâces à Dieu de ce que je puis dire plus librement aujourd'hui : Pater noster qui es in cœlis. » Ce qui émerveilla tout le monde, ceux-là surtout qui savaient l'amour qu'il avait pour son père, amour si grand qu'il disait qu'après Dieu il n'avait rien de si cher au monde.
Il avouait à l'un de ses amis que, s'il eût considéré cette mort en elle-même, il en eût été extrêmement désolé, mais qu'en y voyant la main de Dieu, il ne pouvait s'affliger de ce qui était de son bon plaisir. Il y reconnaissait aussi l'action d'une amoureuse providence à son égard; car, si son père fût mort quelques mois plus tôt, il était à craindre qu'on ne l'eût pas reçu dans la Compagnie de Jésus, pour ne pas priver sa
maison de son chef, ses vassaux d'un prince qu'ils chérissaient, son jeune frère du secours de sa prudence. Peut-être aurait-il consenti à demeurer quelque temps encore dans le monde, et ensuite que serait-il arrivé? C'était donc Dieu lui-même qui, par amour pour Louis, avait mené à bien l'affaire de sa vocation avant la mort de son père.
La Providence divine ne s'était pas moins manifestée en faveur du marquis. Chevalier plein d'honneur, mais ambitionnant les grandeurs mondaines pour lui, pour ses fils, pour toute sa maison, don Ferdinand, dès l'entrée de Louis en religion, changea de vie, s'appliqua à la dévotion au point d'exciter l'admiration de tous ceux qui en furent les témoins.
Il renonça au jeu, sa grande passion; tous les soirs, il faisait mettre sur son lit de souffrance le crucifix laissé par Louis, récitait les sept Psaumes de la pénitence avec les litanies, aidé de Ghisoni, le camérier de son fils, qu'il avait retenu auprès de lui. La marquise et ses enfants s'unissaient à sa prière, et le malade versait des larmes, poussait des soupirs, signes évidents d'un cœur touché et contrit. Puis, prenant en main le crucifix, il se frappait la poitrine, disant : « Pardon, Seigneur! j'ai péché; pardon, Seigneur! » Étonné lui-même de cette prompte conversion : « Ah! ajouta-t-il, je sais bien d'où viennent ces larmes; tout cela, je le dois à Louis. C'est lui qui m'a valu du bon Dieu cette grâce de la componction » .
Il manda don Ludovico Cataneo, revenu de Rome, l'emmena avec lui à Notre-Dame de Mantoue et lui fit une confession générale, ainsi que ce saint prêtre me l'a raconté lui-même; et depuis il persévéra dans la même ferveur. Il se fit de là conduire à Milan pour y consulter les médecins; mais il y mourut bientôt.
Le P. François de Gonzague, qui était encore Général de son ordre, se trouvant alors en cette ville, vint un soir le prévenir de sa mort prochaine. Le prince, devinant ce qu'il lui voulait à pareille heure, le pria de lui envoyer un de ses religieux pour qu'il pût se confesser de nouveau. Il le fit le soir même; le lendemain matin, il rédigea son testament et après avoir pris ses dernières dispositions, il consola les siens qui pleuraient, leur dit de bénir Dieu qui l'appelait à lui et il expira. C'était le 13 février 1586. Par son ordre, son corps fut porté à Mantoue et enterré dans l'église de Saint-François.
Louis, en apprenant les circonstances de cette sainte mort, de la bouche du P. François de Gonzague et des autres membres de sa famille, en fut bien consolé et rendit grâces à Dieu (1).
(1) Le prince François, frère de saint Louis, s'exprime en ces termes dans sa déposition juridique au procès de canonisation : « Quand Louis nous eut quittés, notre père, qui s'était violemment opposé à sa vocation, fut merveilleusement touché et changé et s'adonna tout entier à la piété. Entre autres actes de dévotion, il se flt apporter sur son lit un petit crucifix d'ébène, cher à Louis qui, devant lui, ouvrait son cœur à Dieu. Il y fixait les yeux et récitait avec beaucoup de larmes les sept Psaumes de la pénitence. Je l'ai appris de ma mère et du serviteur qui lui répondait; je l'ai vu moi-même de mes yeux, mais sans comprendre alors ce qui se cachait en cela de mystère. Ludovico Cataueo m'a affirmé que mon père lui fit sa confession générale. Or je ne doute pas que mon père n'ait dû cette conversion à Louis dont les prières lui obtinrent de Dieu de se préparer convenablement à une sainte mort. C'est ce que me déclara peu après à Milan l'illustrissime P. François de Gonzague, évêque de Mantoue, qui assista le mourant et fit pour lui les recommandations de l'âme. Depuis lors je n'ai plus vu mon cher Louis ». Il ne put le revoir, en effet, car il partit pour la cour de l'Empereur et ne revint à Castiglione que quatre années plus tard; Louis élait mort.
Le P. Croiset (a) nous donne un fragment de la lettre écrite par saint Louis à sa mère à l'occasion de la mort du marquis. « Voici, dit-il, à peu prés, comme il répondit : « Madame ma chère mère, je suis d'autant plus touché de votre extrême affliction qu'elle est très juste; mais ce qui doit nous consoler vous et moi, c'est que Dieu ne fait rien que pour un plus grand bien. La mort si chrétienne de mon cher père doit être encore un grand sujet de consolation pour nous, puisque c'est un préjugé si bien fondé de son bonheur dans l'autre vie •.
(a) Le Parfait Modèle de la jeunesse chrétienne (nouvelle édition, 18-21), p. 151.