‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 21 sur 63 · SON NOVICIAT · texte numérisé non relu

SON NOVICIAT

Louis aimait à dire qu'il avait appris cette maxime du marquis son père, que celui qui embrasse un état ou commence une œuvre, doit s'y appliquer le plus parfaitement possible. « Si mon père pensait ainsi dans les affaires du monde, ajoutait-il, j'y suis obligé bien davantage dans les affaires de Dieu ».

Toute sa conduite montre combien il fut fidèle à ce principe ; car il mit toute son ardeur à se mortifier et à s'avancer dans la vertu. Et pour ne dire que ce qui, en ce temps-là, étonnait le plus en lui, Louis semblait ne plus avoir souvenir des siens. Un jour qu'on lui demandait combien il avait de frères, il lui fallut réfléchir un instant avant de répondre. Un Père voulant savoir si la pensée de ses parents ne l'importunait pas quelquefois : « Jamais, dit-il ; car je ne pense à eux que pour les recommander à Dieu tous ensemble (1) ».

(1) Il est des esprits légers, oublieux des leçons de l'Évangile, qui reprochent aux saints leur prétendue insensibilité. Il importe de leur rappeler que le même Dieu qui nous fait

Il était maître cle ses pensées, parce qu'il était maître de ses sens. Il les gardait avec la plus grande vigilance et ne perdait aucune occasion de les mortifier. Jamais on ne le voyait sentir une fleur ou se complaire à une odeur agréable. En visitant les malades dans les hôpitaux, il s'attachait aux plus rebutants et affrontait tous les dégoûts sans un signe de répugnance.

Il affligeait son corps par les disciplines, le ciliée, le jeûne au pain et à l'eau, estimant qu'il n'en ferait jamais assez. Sa santé délicate ne permettait pas d'accéder en cela à tous ses désirs ; c'était la seule chose dont il eut quelque idée de se plaindre.

Un jour, il avouait à un Père qu'il ne faisait presque plus de pénitences étant religieux, en comparaison de ce qu'il s'en imposait dans le monde; mais il s'en consolait en pensant que « la religion est un vaisseau sur lequel ceux qui par obéissance ne font rien avancent autant que ceux qui rament avec le plus d'efforts ». Un jour de vigile, il obtint du maître des novices la permission de jeûner au pain et à l'eau ; mais celui-ci s'apercevant qu'il n'avait presque rien pris, lui ordonna d'aller à la seconde table et de manger tout ce qu'on lui présenterait. Il obéit ponctuellement.

Le repas fini, le P. Striverio lui dit en plaisantant : « Allons, frère Louis, voilà une belle façon de jeûner; manger peu une première fois pour y retourner une seconde. — Que voulezun précepte d'aimer nos parents a dit aussi : t Celui qui veut venir après moi doit haïr son père et sa mère ». Cette parole n'est dure qu'à ceux qui n'en comprennent pas le sens. Haïr son père et sa mère, cela signiDe qu'on ne doit pas les préférer à Dieu, qu'on doit les aimer, non pas d'un amour humain et charnel, mais pur el tout surnaturel.

La suite de cette histoire prouvera que telle fut bien l'affection, toujours tendre et forte, que Louis garda pour sa famille. Les lettres qu'il écrivit, les démarches qu'il entreprit pour rétablir la paix parmi les siens rendent témoignage que, plus il aima Dieu, mieux il sut aimer ses proches, ceux qui, plus que tous les autres, sont pour chacun de nous le prochain.

vous que j'y fasse, répondit Louis avec un bon sourire : Ut jumentum foetus sum apud te, je suis comme une bête devant vous, » dit le Prophète.

Il mortifiait l'ouïe non moins que la bouche. Quelqu'un contait-il des nouvelles ou autres choses futiles, Louis changeait le discours, s'il le pouvait. Si l'âge ou la dignité des personnes ne le permettait pas, il gardait le silence de façon à montrer qu'il n'écoutait pas volontiers.

Quant à la modestie des yeux, déjà si parfaite dans le monde, elle fut plus admirable encore dans la religion. Les novices avaient coutume d'aller quelquefois en congé à une vigne ou villa, et Louis s'y était souvent rendu avec les autres. Or il arriva, je ne sais pour quel motif, que les Frères furent envoyés, un jour, à une autre maison de campagne. Au retour, on demanda à Louis laquelle des deux villas lui plaisait davantage ; ce qui l'étonna fort. Il croyait avoir été au lieu ordinaire de la promenade ; cependant ce n'étaient ni la même route, ni la même disposition du logement. Enfin il se souvint qu'en effet il avait trouvé ce jour-là une chapelle qu'il n'avait pas vue auparavant.

Il mangeait depuis trois mois au réfectoire, sans avoir remarqué dans quel ordre étaient disposées les tables. Envoyé par le Père ministre pour prendre un livre à la place du Recteur, il dut prier quelqu'un de la lui indiquer. Une autre fois, déjà novice depuis assez longtemps, il avouait au Père maître, comme un scrupule qui le tourmentait beaucoup, que par hasard et sans le vouloir, il avait jeté deux ou trois fois les yeux sur un voisin pour voir ce qu'il faisait ; il craignait que ce ne fût de la curiosité. Bien plus, il ajouta que c'était la première fois qu'il éprouvait un scrupule en fait de regards.

Il semblait avoir entièrement perdu la sensation du goût. Les

mets, bons ou mauvais, n'avaient aucune saveur pour lui; cependant il montrait quelque préférence pour ce qui plaisait

Saint Louis va mendiant par les rues de Rome.

moins. En mangeant, il s'appliquait à la lecture publique ou à quelque pieuse réflexion; le matin, il pensait au fiel dont le Sauveur fut abreuvé sur la croix; le soir, aux prodiges de la dernière Cène de Notre-Seigneur avec les disciples.

Mais, par-dessus tout, il veillait sur sa langue. Si on ne savait les dangers et les maux qu'elle occasionne, on serait tenté d'estimer excessive la circonspection que Louis apportait dans ses entretiens. Il répétait souvent la prière du roi-prophète : « Mettez, Seigneur, une garde à ma langue et une porte de sûreté à mes lèvres, » et il avait coutume de dire, avec la sainte Écriture : « Qui ne pèche en paroles est un homme parfait. Si quelqu'un s imagine être pieux, sans mettre un frein à sa langue, il n'a qu'une piété vaine ».

Aussi ne saurait-on dire avec quelle exactitude il gardait le silence au dedans et au dehors de la maison. Désigné un jour pour accompagner un Père, il se rappela avoir entendu dire que la permission de sortir n'entraînait pas toujours celle de parler. Il prit donc avec lui un petit livre et, tout en cheminant, il en lisait quelque chose, puis le méditait. Le Père, édifié de cette délicatesse, le laissa faire, s'entretenant de son côté de saintes pensées.

Si Louis aimait le silence, c'est qu'il craignait de commettre quelque imperfection en parlant et que les consolations spirituelles qu'il goûtait avec Dieu lui étaient tout désir de converser avec les hommes. Fallait-il parler, il pesait, pour ainsi dire, chaque mot. Pendant la récréation, il interrompait quelquefois son discours, jugeant qu'il valait mieux se taire; se sentait-il poussé à poursuivre, il s'imposait un moment de silence.

Pour ce qui est du vêtement, il réclamait avec instance ce qu'il y avait de plus usé. Le supérieur lui fit faire un jour une soutane neuve ; Louis eut tant de répugnance à la prendre , que le tailleur s'en aperçut, ainsi que les autres personnes présentes. Comme il rendait compte ensuite de la peine qu'il avait éprouvée à cette occasion , son directeur lui répondit qu'elle venait

peut-être de l'amour-propre et du souci de sa réputation. Il s'examina donc plusieurs jours de suite à ce sujet, mais ne put rien trouver en lui de semblable. Il remarqua bien qu'au début de son noviciat, il lui était venu quelque pensée de complaisance, mais, par la grâce de Dieu, il n'y avait jamais consenti. Cependant, pour plus de sûreté, il dirigea toutes ses méditations de la Passion vers cet objet, afin d'extirper les moindres germes d'amour-propre et d'acquérir un profond mépris et une sainte haine de lui-même.

Les humiliations lui paraissaient plus nécessaires et plus profitables encore que les mortifications corporelles. La pratique qu'il en avait les lui rendaient presque indifférentes. Souvent, il demandait d'aller par la ville de Rome avec de vieux habits, la besace sur l'épaule, pour mendier. Interrogé s'il éprouvait alors quelque fausse honte ou quelque répugnance : « Non, ditil , car je me propose d'imiter Jésus-Christ et pense au mérite éternel que je puis acquérir ainsi. Cela me fait tout accepter de bon cœur et avec allégresse. Même humainement parlant, je ne vois pas ce qui pourrait, en cela, me mortifier; car, de deux choses l'une : ou bien ceux qui me voient ne me connaissent pas, et alors que me fait leur jugement et que m'importe, puisque je ne suis pas connu? Ou bien ils me connaissent, et en ce cas ils sont édifiés, je ne perds rien à leurs yeux, et s'il y a péril , c'est moins du côté de l'humiliation que de la vaine gloire. Le monde lui-même n'estime-t-il pas chose honorable la pauvreté volontaire embrassée pour l'amour de Dieu? »

Pareillement, quand on l'envoyait, les jours de fête, enseigner le catéchisme dans les rues et les places publiques aux pauvres et aux paysans, il se livrait à ce ministère avec un zèle, avec une joie qui touchaient tout le monde. D'illustres pré-

lats faisaient alors arrêter leurs carrosses pour le voir et l'entendre (1). Une fois entre autres, rencontrant un homme qui ne s'était pas confessé depuis six ans, il lui parla avec tant de force qu'il parvint à l'amener au saint tribunal avec plusieurs autres.

Il avouait qu'en une seule circonstance, il était quelque peu sensible à l'humiliation, c'était quand au réfectoire ou à la salle commune on le reprenait publiquement de ses défauts, non qu'il se souciât du moins d'estime qu'on pourrait avoir de lui, mais parce que les défauts' qu'on lui signalait lui déplaisaient en eux-mêmes. Cette correction fraternelle, disait-il, lui était fort avantageuse. Sans doute, il lui eût été facile de détourner son esprit ailleurs, mais il n'en faisait rien pour ne pas « frauder la sainte obéissance » et pour acquérir un plus grand mérite. Pendant ce temps, il s'excitait à une sainte joie par la pensée que cette épreuve lui donnait quelque ressemblance avec Notre-Seigneur, ce qui lui fournissait la matière d'une longue méditation.

Le maître des novices, le voyant si plein de bonne volonté, voulut l'éprouver en quelque chose de fort nouveau pour lui ; durant quelques jours, il le donna pour aider le frère chargé du réfectoire à balayer, à nettoyer, à dresser la table. Le frère qui avait ordre d'affecter de ne trouver rien de bien fait et de ne pas lui épargner les reproches, remplit exactement sa mission, sans que Louis s'excusât jamais ou essayât même

(1) « J'ai vu souvent à Rome, au Champ de Flore, Louis entouré d'une foule nombreuse expliquer les vérités de la religion catholique avec tant de clarté et de chaleur, qu'il enthousiasmait non seulement les auditeurs, mais les spectateurs eux-mêmes. Un jour, et j'en fus témoin, le cardinal de Cusa vint à traverser la place. Voyant cette multitude attentive, il fit arrêter son carrosse pour écouter le jeune orateur qui, debout sur des tréteaux comme en ont les faiseurs de tours et les marchands d'élixirs, faisait le catéchisme et exhortait à la vertu ». (Procès de canonisation.)

de justifier en rien sa conduite. Ravi de tant d'humilité et de patience, le bon frère n'en croyait pas ses yeux (1).

Le patriarche de Gonzague étant venu un jour voir Louis au noviciat, prit à part le Père recteur et lui demanda ce que devenait son jeune parent. « Monseigneur, répondit le Père, je ne puis dire qu'une chose à Votre Seigneurie illustrissime, c'est que tous tant que nous sommes nous avons à tirer grand profit d'un tel exemple ».

En un mot, dans les premiers mois de son noviciat, Louis se montra si modeste et si recueilli, si rigoureux à réprimer ses sens, si enclin à rechercher les humiliations, si parfait observateur des moindres règles, si humble envers lui-même, si affable envers ses frères, si respectueux à l'égard des supérieurs, si prompt à suivre leurs ordres, si dévot pour Dieu, si détaché de toute affection mondaine, si brûlant de charité, enfin si parfait en toutes vertus, que les novices le regardaient comme un saint et baisaient pieusement les objets qu'il avail touchés. Quelques-uns s'empressaient de recueillir les choses à son usage comme autant de reliques. Moi-même, j'eus pour ma part le petit office de Notre-Dame qu'il avait apporté, lequel passa en d'autres mains et se conserve encore religieusement en Sicile. Un Père prédicateur obtint le bréviaire dont Louis se servait clans le monde et le garda comme un trésor, tant on avait en haute estime sa parfaite sainteté!

(1) « Quand il allait à la maison professe du Gesù pour y servir les messes, son office rempli, il revenait à la sacristie et vénérait à genoux les reliques des saints qu'on y conserve, sans s'asseoir comme les autres. Le sacristain lui ordonnait parfois de se lever et Louis obéissait aussitôt ». (Procès de canonisation.)

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