CHAPITRE IV
COMBIEN IL SE RÉJOUIT D 'ALLER A LA MAISO N DU GESU POUR Y SERYIR LA MESSE.
A Home, il est d'usage que les novices de la Compagnie, après quelques mois passés à Saint-André du Quirinal pour s'y former à la discipline religieuse, aillent pour plusieurs semaines à la maison professe du Gesù.
Ils ont là leur logement distinct et s'occupent à servir les messes, à lire au réfectoire et à remplir d'autres modestes fonctions. L'un d'eux, nommé le préfet, distribue, sous l'autorité du supérieur, les divers offices; mais, en outre, un Père des plus graves de la maison est chargé de leur conduite spirituelle et leur sert de maître des novices.
Louis était depuis trois mois au noviciat lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre au Gesù. Il en fut très heureux pour deux motifs également surnaturels. Il espérait profiter des saints exemples de ces vieillards , modèles de la vie religieuse, qui, après avoir blanchi dans le saint ministère de l'apostolat, s'occupent, les uns du soin de l'église ou de la mai-
son, les autres du gouvernement de la Compagnie entière dans lequel ils assistent le général dont le Gesù est la résidence (1). De plus, la grande dévotion qu'avait Louis envers le très saint Sacrement de l'autel lui faisait rechercher le bonheur de servir la messe. Cette dévotion, qu'il ressentait déjà clans la maison paternelle, avait encore grandi; elle était si universellement connue, que, lorsqu'on songea à faire le portrait du bienheureux, plusieurs eurent l'idée de le représenter en adoration devant la sainte hostie. Louis avait puisé cet amour pour le Dieu caché, dans ses communions si fréquentes et si ferventes. On ne s'étonnera pas de la pureté de conscience et de la préparation diligente qu'il apportait à cette sublime action. Il se servait d'une communion pour se disposer à un autre; outre maints exercices de piété, il avait coutume de diviser la semaine de telle sorte que le lundi, le mardi, le mercredi, dédiés par lui aux trois personnes divines, fussent consacrés à l'action de grâces et les trois jours suivants à demander à l'adorable Trinité des faveurs spéciales pour célébrer dignement son dimanche. Chaque jour, à certaines heures déterminées, il se rendait à l'église ou à la tribune, pour visiter le très saint Sacrement et faire un peu d'oraison. La veille de la communion, tous ses entretiens roulaient sur ce divin mystère duquel il parlait avec tant de ferveur que des prêtres cherchaient à passer la récréation du samedi avec lui pour jouir de ses pieux discours. Ils disaient qu'ils ne célébraient jamais mieux le saint sacrifice que le dimanche, tant leur cœur était enflammé par les ardents colloques du jeune novice. Il en était de même
(1) Il est superflu d'avertir le lecteur que l'invasion sacriiège des États pontificaux a force le Père général à se réfugier loin de Rome. La maison professe a été presque tout entière confisquée et des soldats italiens y remplacent les fils de Saint-Ignace.
pour ceux qui pendant la semaine désiraient communier ou dire la messe avec une particulière ferveur; ils s'ingéniaient pour se trouver avec Louis la veille et faire adroitement tomber l'entretien sur ce sujet.
C'était en pensant au bonheur du lendemain que Louis s'endormait; c'est en y pensant encore qu'il se réveillait. Après une heure de méditation sur la sainte Eucharistie, il se rendait à l'église avec tous les autres pour assister à la messe qu'il entendait tout entière à genoux et immobile. Dès qu'il avait communié, il se retirait dans un coin et restait un temps assez long comme en extase; l'âme remplie de divines affections et de célestes douceurs, il semblait avoir peine à se lever et à quitter l'église. Tout le reste de la matinée, il gardait le silence, occupé de prières vocales, d'oraison mentale, lisant parfois quelques passages de saint Augustin ou de saint Bernard. '
Le P. Jérôme Piatti, homme de grande vertu, très expérimenté dans les voies spirituelles, fut au Gesù le directeur de Louis. Il se réjouit d'autant plus de le voir sous sa conduite qu'il avait, dès les premiers jours,' conçu une haute idée de la vertu du jeune novice. C'est ce qu'il mandait au Père Muzio Vitelleschi, alors à Naples où il achevait ses études théologiques.
« Très cher frère en Jésus-Christ,
« La paix de Jésus-Christ!
« Pour répondre à la lettre que j'ai reçue de vous, cher Vitelleschi, je ne saurais mieux faire que de vous parler d'un grand novice qui vient d'entrer à Saint-André. C'est un jeune
homme [nommé Louis de Gonzague, fils aîné et héritier du prince marquis, proche parent du duc de Mantoue (1).-. Mais sa noblesse est peu de chose en comparaison de ses belles qua-
Saint Louis en oraison (Gravure de Wierix).
lités. Son talent est si remarquable que, bien qu'il n'ait encore que dix-huit ans et qu'il ait longtemps vécu à la cour, il sait très bien la logique et la physique. Il parle avec tant de sagesse et de prudence que vraiment tout le monde en est émerveillé.
(1) Nous abrégeons cette longue lettre du P. Piatti, et omettons les détails déjà rapportés dans cette histoire.
Je ne vous en donnerai qu'une preuve, c'est que le marquis son père le chargeait des plus importantes affaires de sa maison. Dans la lettre où ce prince offrait son fils au Père général, il disait qu'il lui donnait ce qu'il avait de plus cher au monde et l'objet de toutes ses espérances. Mais tout cela n'est rien auprès de sa vertu et de sa sainteté... Je ne sais si je dois ajouter une chose qui va diminuer votre joie comme elle a diminué la nôtre, mais je ne veux pas la passer sous silence, afin que vous priiez pour lui. Sachez donc que, de tous les biens de la nature et de la grâce, un seul lui manque, la santé ; elle est si faible qu'à le voir seulement on tremble pour lui. Quoi qu'il en soit, il est certain que si la bonne Providence daigne en prendre soin, rien ne lui manquera de notre côté; tel est Tordre du Père général et nous avons commencé à y satisfaire. En tous cas, il sera bien mieux sous la sage conduite de la Compagnie qu'abandonné à une ferveur qui ne connaît aucun frein. Priez donc le Seigneur pour lui et ne doutez pas que, si Dieu lui donne la santé et les forces, vous ne le voyiez faire un jour de grandes choses pour le divin service.
« J'ai voulu vous narrer exactement tout cela, tout en omettant bien des faits édifiants, afin de vous faire partager notre allégresse, qui est si grande qu'on ne parle presque pas d'autre chose ici; mais c'est à condition que vous m'obtiendrez. en retour de la consolation que je vous donne, la grâce d'imiter ce jeune frère, perle précieuse que la divine Majesté confie à la Compagnie. Que Dieu vous bénisse ! « De Rome, le 29 novembre 1585.
« Votre frère et serviteur en Jésus-Christ. « Girolamo Piatti. »
LA VIE DE SAINT LOUIS DE ( .< >.\ZA'< rUE. 141
C'est ainsi que parlait ce Père, même avant d'avoir intimement connu Louis. Quand il eut pénétré dans sa conscience au Saint Tribunal et traité avec lui des choses de Dieu, il prit des notes sur tout ce qu'il apprenait de ce pieux jeune homme qu'il se plaisait déjà à proclamer un saint. Un jour qu'il parlait du ciel avec un de ses frères et disait que les élus dans le paradis se perdent pour ainsi dire dans le vouloir divin, n'aimant et ne voulant que ce que Dieu aime et veut luimême : « Il me semble, ajouta-t-il, en avoir un exemple manifeste dans notre Louis; les saints du ciel, voyant Dieu se complaire en cette âme, s'empressent de la combler de dons et de grâces célestes. Je croirais même qu'il y a entre eux une sainte émulation à qui lui fera plus de bien, tant ils admirent la prédilection divine dont elle est l'objet ». Le même Père, passant par Sienne, vantait les vertus héroïques de ce jeune homme et disait qu'à voir en lui une sainteté si grande, il s'étonnait qu'il ne fît pas de miracles. Et je me souviens avoir entendu dire de même au cardinal Bellarmin.