‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 23 sur 63 · DE LA VIE QUE MENAIT LOUIS A LA MAISON" PROFESSE · texte numérisé non relu

DE LA VIE QUE MENAIT LOUIS A LA MAISON" PROFESSE

Louis habita la maison professe du Gesù plus longtemps que les novices n'ont coutume d'y demeurer. Tous les matins, après une heure d'oraison mentale, il se rendait à la sacristie et servait cinq ou six messes avec grande dévotion. Plein de tendre prévenance pour ses frères, surtout pour deux qui lui semblaient plus délicats, il pria le supérieur de veiller sur leur santé et de ne pas leur permettre de servir trop de messes.

Le temps qu'il avait libre, il le passait à l'écart et en silence, méditant, récitant l'office de Notre-Dame ou lisant quelque livre de piété. Était-il nécessaire d'avertir ou d'interroger le sacristain, il lui parlait la tête découverte, les mains sur la poitrine, avec un respect et une soumission dont celui-ci était confondu. Il lui obéissait ainsi qu'à ses compagnons avec autant d'empressement et d'exactitude que s'il eût entendu Notre- Seigneur Jésus-Christ lui-même.

Un jour de Jeudi-Saint, le sacristain le chargea de rester au-

près du sépulcre et d'avoir soin des cierges qu'on y brûlait. Louis demeura là plusieurs heures, sans lever les yeux sur la belle décoration de l'autel qu'on venait admirer en foule. Un frère lui demandant ce qu'il en pensait, il avoua ne pas l'avoir vue, chargé qu'il était d'un autre office.

Il vénérait le jeune préfet des novices à l'égal du Père général lui-même. Il se levait et se découvrait à son passage et lui donnait de telles marques de déférence que celui-ci, tout confus, pria le confesseur d'y mettre un terme. C'est que Louis ne considérait jamais l'homme en celui auquel il obéissait, mais seulement le représentant de Dieu; la voix qu'il entendait, c'était celle de Jésus-Christ lui-même. A quoi il s'appliquait, disait-il, moins pour le grand mérite d'une semblable soumission que pour la douceur qu'il avait à penser que Notre-Seigneur lui commandait et qu'il avait l'occasion de le servir. Il ajoutait qu'il lui était plus agréable d'obéir aux supérieurs subordonnés qu'à ceux qui ont la plénitude de l'autorité, qu'il y avait en cela non pas de l'humilité, mais ce qu'il appelait un certain orgueil. Selon lui, humainement parlant, il est difficile à un homme de se soumettre à un autre homme, si surtout celui-ci est inférieur par le savoir, par la naissance ou d'autres avantages; mais se soumettre à Dieu ou au lieutenant de Dieu, ce qui est la même chose, quelle gloire, quel mérite aussi, mérite d'autant plus grand que celui qui commande a moins de qualités et qu'on cède moins, en l'écoutant, à quelque sentiment naturel.

Après avoir passé les heures de la matinée au service de l'église, les novices tour à tour lisaient à table et servaient à la cuisine. Louis remplissait ces humbles emplois comme s'il ne fût pas né pour autre chose. Au réfectoire, il lisait lentement

et posément. Un jour que le bruit fait par hasard au dehors empêchait le jeune lecteur d'être distinctement entendu, le préfet des novices se mit à reprendre Louis, lui reprochant, pour voir ce qu'il répondrait , le dommage qu'il causait à tous. Celui-ci, loin de s'excuser, demanda pardon, promit de se corriger et recommença le passage qu'il avait déjà lu.

Le P. Jérôme Piatti, jugeant qu'il apportait une attention excessive à l'oraison et à ses autres exercices de piété, lui commanda de prolonger, matin et soir, sa récréation avec ceux qui mangeaient à la seconde table, bien qu'il prît place à la première. Le Père ministre, qui ignorait l'ordre donné, trouvant Louis à cette seconde récréation, lui imposa une pénitence au réfectoire et l'obligea à s'accuser publiquement d'avoir violé la règle du silence. Louis obéit sans s'excuser, sans rien dire, mais continua de rester, la fois suivante, à la même récréation. Nouveau reproche, nouvelle pénitence accomplie avec la même humilité. Alors le P. Piatti l'appela et lui dit qu'il avait donné quelque scandale en se laissant reprendre deux fois pour le même motif. « Pourquoi, lui dit-il, n'avoir pas averti le Père ministre de la permission que je vous avais donnée? — La pensée m'est venue, en effet, répondit Louis, que je pouvais ainsi scandaliser mes frères, mais j'ai craint, d'autre part, que l'amour-propre ne me suggérât cette excuse. J'avais donc résolu de me taire, mais à la troisième fois d'avertir le Père ministre, afin d'éviter le scandale ». Il lui semblait que rien n'édifiait davantage que l'empressement à faire une pénitence, même quand on n'avait ni faute ni négligence à se reprocher.

Plusieurs fois, on lui imputa par erreur les manquements d'autrui; il se taisait, il acceptait le châtiment, comme s'il eût été le vrai coupable, mais son innocence éclatait bientôt, quand

celui qui avait commis la faute venait de lui-même s'en accuser. Dans l'après-midi, il accompagnait les Pères de la maison qui ont coutume, plusieurs fois la semaine, d'aller visiter les prisons et les hôpitaux. Tandis que les confesseurs entendaient les détenus ou les malades, Louis leur faisait le catéchisme ou les préparait aux sacrements (1). A la maison, il s'occupait à balayer ou à remplir d'autres humbles offices. Une fois qu'il pliait le linge avec d'autres novices, il se souvint qu'il n'avait pas fait, ce jour-là, sa lecture dans Saint Bernard. Il eut la pensée d'interrompre son travail, ce qui lui était permis; cependant il n'en fit rien, se disant : « Si tu lisais Saint Bernard, que t'enseignerait-il sinon l'obéissance? Fais donc comme si tu l'avais lu et continue d'obéir » .

(1) Le P. Deeio Striverio, alors novice et plus tard provincial de Venise, fil, au procès de canonisation, la déposition suivante : « Pendant notre noviciat, nous allâmes souvent, Louis et moi, par les rues et les places de Rome pour enseigner la doctrine chrétienne aux gens du peuple. Plusieurs fois nous nous arrêtions à cette fin sur la place Montanara ou, les jours de fête, les pauvres de la ville et les paysans accourent en foule. Je me souviens aussi que nous nous rendions ensemble à l'hôpital de Sainte-Marie de la Consolation, pour assister les moribonds.ee dont il s'acquittait toujoursavec beaucoup de charité et de zèle. En route, il me disait et j'apprenais de lui dans quels sentiments on doit servir les malades, c'est-à-dire en s'imaginant que la Bienheureuse Vierge Marie confie à nos soins Jésus-Christ son Fils, tout couvert de plaies. Tel est l'esprit qui l'animait lui-même. Un jour, nous nous trouvâmes au chevet d'un malheureux dont les linges étaient souillés de sang corrompu. A cette vue, Louis pâlit, puis rougit et changa de visage. Craignant quelque accident, je le priai d'aller plus loin et de me laisser seul faire ce lit. Mais domptant les sens rebelles, il s'obstina à m'aider. Quand je lui demandai ensuite d'où provenait l'émotion qu'il avait éprouvée, il m'avoua que la vue du sang suffisait à le faire s'évanouir. Il l'avait néanmoins supportée par mortification et par charité.

« Cette charité ne brillait pas moins au dedans du noviciat. A toute occasion favorable il s'efforçait d'exciter ses frères à l'amour de la perfection et de toutes les vertus. Il remplissait très fréquemment les plus bas offices, et d'autant plus volontiers qu'ils étaient plus bas : porter en public, au bout d'un long bâton, les corbeilles remplies de ce qu'on distribuait aux pauvres: laver à la cuisine les couteaux et les plats; ôter les toiles d'araignées; nettoyer les lampes disposées pour l'usage commun ; se mêler aux plus humbles Frères coadjuteurs; rechercher pour la chambre, le lit, le vêtement, ce qu'il y avait de plus grossier, telles étaient ses industries ordinaires.

« Il poussait si loin l'esprit de pauvreté, qu'il n'apporta au noviciat qu'un bréviaire et une image de crucifix peinte sur toile; encore remit-il ces deux objets aux mains du supérieur, afin de se dépouiller davantage ».

Il était si fidèle observateur des règles, même des plus petites, que jamais le respect humain ne lui en fit transgresser aucune. Un jour, le cardinal délia Rovere, son parent, vint à la sacristie pour lui parler. Louis s'excusa, alléguant qu'il n'en avait pas la permission. Le cardinal en fut très édifié.

En somme, il fut d'un si parfait exemple, que tout le monde l'aimait et le regardait comme un saint. Après deux mois passés au Gesù, il retourna au noviciat de Saint-André.

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