D UN ADMIRABLE DON D'ORAISON EN SAINT LOUIS
Louis mettait toutes ses délices à prier et à méditer. Le P. Robert Bellarmin, depuis cardinal, donnant les exercices spirituels aux étudiants du Collège romain et leur apprenant à faire la méditation, appuyait ses avis de ce mot remarquable : « C'est ce que f ai appris de notre Louis ».
Le bienheureux mettait tous ses soins à se préparer à cette grande action. Le soir, avant le coucher, il passait un quart d'heure et plus à prévoir et à ordonner la méditation du lendemain. Le matin, il faisait si bien qu'il était toujours libre de tout autre soin avant de la commencer. Il employait ce temps à se recueillir et à se délivrer de toute préoccupation étrangère; car, disait-il, il n'est pas possible qu'une àme qui s'inquiète de quelque autre chose en ce moment, puisse recevoir en elle l'image de Dieu que, par la méditation, elle s'efforce de reproduire. Je me souviens l'avoir entendu user de cette comparaison : « L'eau agitée du vent ne représente point, parce
qu'elle est trouble, les traits de l'homme qui s'y mire; restât-elle pure, on y voit l'image de membres séparés du corps et disjoints les uns des autres. Ainsi en est-il d'une âme en proie au souffle des passions : elle ne saurait copier le divin modèle et devenir le portrait vivant de la divine Majesté qu'elle contemple ».
Au signal de l'oraison, Louis s'agenouillait religieusement sur son simple prie-Dieu, usant de toutes les industries pour garder son esprit attentif. Il y mettait tant de contention, que la vie, refluant vers les parties supérieures, semblait abandonner le reste du corps, de sorte qu'il avait peine ensuite à se relever et à se tenir debout. Ce qui lui arrivait surtout quand il adorait les attributs de Dieu, sa bonté, sa providence, son amour, et en particulier l'infinité de toutes ses perfections.
Il avait le don des larmes, et c'est en vain que les supérieurs cherchèrent le moyen de les contenir, craignant avec raison pour ses yeux et sa vie. Qu'il n'eût alors aucune distraction, c'est une grâce dont chacun peut apprécier la valeur en faisant un retour sur lui-même. Tout le temps qu'il vécut dans la religion, durant un espace de six années, il ne s'aperçut jamais qu'on venait, selon l'usage, faire la visite de l'oraison.
En rendant compte à son supérieur, comme veut la règle, non seulement de ses défauts, mais encore des grâces reçues, des vertus pratiquées, il leur découvrait humblement et sincèrement tout ce qui se passait dans son âme. Or, un jour qu'on l'interrogeait sur les distractions qu'il pouvait avoir dans la prière, il répondit avec candeur que toutes .ses distractions durant six mois, réunies ensemble, ne rempliraient pas le temps d'un Ave Maria.
Il trouvait un peu plus de difficulté à la prière vocale; non
qu'il y fut inattentif, mais parce qu'il ne pouvait pénétrer si promptement et si aisément le sens des psaumes ou des autres prières. Néanmoins, il y goûtait une grande douceur, particulièrement au psautier, à cause des saintes affections dont il est rempli. Il en était parfois si ému qu'il pouvait à peine prononcer les paroles. Au noviciat, récitant le grand office des prêtres, il mettait au moins une heure à dire les matines.
Quant aux sujets de ses méditations, il avait grande dévotion aux mystères de la Passion de Notre-Seigneur dont il se rappelait le souvenir trois fois le jour en récitant une courte antienne et en jetant souvent les yeux sur le crucifix. C'était avec tant de recueillement et d'amour qu'il lui semblait, disait-il, être toujours au Vendredi-Saint. Nous avons déjà parlé du bonheur qu'il avait à s'occuper de la sainte Eucharistie.
Il avait une tendre piété envers les saints Anges et recevait de ces esprits célestes de belles inspirations, comme en témoigne la méditation qu'il composa en leur honneur.
Enfin on peut vraiment dire que toute sa vie religieuse fut une continuelle oraison , tant l'usage qu'il avait de prier et de s'élever à Dieu par les degrés des- choses sensibles lui en avait donné l'habitude. Il en arriva à se servir à peine des sens, des yeux pour voir, de&*oreilles pour entendre, tout absorbé clans ce qui se passait au dedans. Là seulement il trouvait la paix et le bonheur. Etait-il obligé de s'occuper au dehors, même à quelque chose d'utile, il en éprouvait un certain malaise, comme si un de ses membres fût sorti de sa place. Au contraire, rien ne lui était plus facile et plus doux que de garder son âme unie à Dieu Notre-Seigneur, même au milieu des soucis extérieurs qui ne troublaient jamais son recueillement.
Il m'avouait un jour qu'il avait autant de peine à se distraire
de Dieu que certains prétendaient en avoir à se garder unis à lui, et que, pour éloigner sa pensée de cet unique objet, il devait se faire une extrême violence et lutter contre lui-même. Durant le jour, parmi ses occupations, Dieu le visitait par des
Gravure de Jérôme "Wierix.
consolations durables qui persistaient des heures entières et remplissaient tellement son âme qu'elles rejaillissaient dans le corps, le foyer intérieur faisant rougir et rayonner sa face. Il en était parfois tellement embrasé, que son cœur, agité de palpitations violentes, semblait vouloir sortir de sa poitrine. Oublieux du soin de sa santé parmi ces délices intérieures, il
s'affaiblissait déplus en plus; ses douleurs de tète surtout étaient continuelles et violentes. Aussi les supérieurs, voyant que cette contention d'esprit, dans un corps délicat et ruiné par les pénitences passées, mettait sa vie en péril, lui interdirent les jeûnes, les abstinences, les disciplines, et commencèrent à prolonger le temps de son sommeil en réduisant celui de l'oraison. Ils ne lui en accordèrent plus qu'une demi-heure à peine, et lui interdirent même l'usage trop fréquent des oraisons jaculatoires. En outre, ils l'occupèrent à des travaux manuels pour le distraire le plus possible de ses dévotions trop prolongées, lui répétant que la gloire de Dieu l'obligeait à se modérer et à conserver sa santé. Ils n'eurent aucune peine à le persuader et à manier son âme comme ils voulaient; car il poussait fort loin l'obéissance et la vertu d'indifférence, ainsi qu'il le montra en cette occasion. Un de ses supérieurs lui ayant fait espérer du Général de la Compagnie la permission de revenir à son heure d'oraison, ce que lui interdisait le maître des novices, Louis, qui se sentait trop incliné à ce désir et craignait que, s'il n'était pas bien accueilli, son àme en fût troublée, jugeant d'ailleurs que ce serait aller contre la sainte indifférence, mit tout en œuvre pour combattre son pieux penchant et tenir son àme dans un parfait équilibre.
Son ennui venait de ce qu'il ne savait comment s'y prendre pour obéir; quelque effort qu'il fît pour se distraire de Dieu, peu à peu et à son insu il se sentait emporté vers lui et comme abîmé en sa contemplation; son àme s'y précipitait ainsi que la pierre vers son centre, sans qu'aucune force pût l'arrêter.
Un jour, inquiet de ne pas se conformer sur ce point à la volonté des supérieurs, il dit confidemment au P. Gaspard Alpieri , alors son compagnon de noviciat : « Vraiment, je ne
sais que faire! Le Père recteur m'interdit l'oraison de peur d'augmenter mes maux de tête, et je me fais plus violence pour me distraire de là pensée de Dieu que pour en avoir l'esprit toujours occupé ; l'usage m'en est devenu comme naturel, j'y trouve la paix et le repos, et nulle peine. Je m'efforcerai pourtant d'obéir du mieux que je pourrai ».
Voyant que toute oraison lui était interdite, il trouvait une compensation à visiter souvent le très Saint-Sacrement; mais, à peine à genoux, il se retirait de peur qu'une seule bonne pensée ne le ravît en Dieu. Toutefois ces précautions étaient assez inutiles : plus il fuyait Dieu par obéissance , plus Dieu semblait le poursuivre et l'attirer à lui. C'étaient plusieurs fois le jour des lumières et des consolations célestes qui inondaient son âme. A leur approche, les repoussant par obéissance, il disait avec humilité : « Retirez- vous de moi, Seigneur; retirezvous! » et il cherchait à se distraire.
Grande aussi était la difficulté qu'il avait à contraindre ses sens extérieurs à le servir; tout absorbé au dedans, il ne savait plus ni voir ni entendre.
C'est avec cette perfection que Louis passa tout le temps de son noviciat à Saint-André, c'est-à-dire jusqu'à la fin d'octobre 1586, admiré des supérieurs qui dirigeaient son âme, modèle achevé de ses frères qui se disputaient le bonheur de jouir de ses exemples et de ses discours.