‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 26 sur 63 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

COMMENT LOUIS PARTIT POUR NAPLES AVEC SON MAITRE DES NOVICES ET Y SÉJOURNA PLUSIEURS MOIS.

Au temps où Louis vivait au noviciat de Saint- André à Montecavallo, le Recteur de la maison, tout ensemble maître des novices, était Je P. Jean-Baptiste Pescatore, de Novare, homme d'une prodigieuse sainteté.' Très mortifié, d'une douceur inaltérable, plein de mépris pour lui-même, fort adonné à l'oraison, rigoureux observateur de la règle, aimable et gracieux dans son commerce , compatissant pour les pauvres , mêlant à merveille l'affabilité à la gravité et la sévérité à la douceur, il s'accommodait aux différents caractères, de sorte qu'il pouvait dire avec saint Paul : « Je me suis fait tout à tous, pour vous gagner tous à Jésus-Christ ».

Jai connu plusieurs de ses novices et je n'en sais pas un seul qui ne fit l'éloge de sa direction et ne le regardât comme un saint. Il était tendrement aimé et chacun recourait à lui avec confiance. Tout ce qu'il disait, il l'enseignait mieux encore par son exemple. On raconte qu'il éteignit un incendie par sa prière ;

qu'il pénétrait les plus secrètes pensées des cœurs; qu'un jour, la communauté n'ayant rien pour dîner, il se mit en oraison et qu'un ange, sous la figure d'un jeune homme, le mandant à la porte, lui remit assez d'argent pour subvenir à ce pressant besoin. Tout cela lui valut une grande réputation de sainteté. Quand il mourut, recteur du collège de Naples, après avoir reçu le saint viatique, il fit tout au monde pour détruire l'idée qu'on avait de sa vertu, mais il ne parvint qu'à la faire éclater davantage, et c'est après en avoir donné ce dernier témoignage qu'il s'envola au ciel.

Louis avait pour ce bien-aimé Père le plus tendre respect, non seulement parce qu'il était son supérieur et le représentant de Dieu, mais à cause des rares vertus qu'il voyait en lui et qu'il s'efforçait d'imiter. Aussi, attentif à toutes ses paroles et à tous ses actes , il lui ouvrait pleinement son cœur pour être plus sûrement conduit. Le Père, de son côté, prenait plaisir à l'intimité de cette âme pure, si docile aux leçons de l'a piété, si remplie de grâces et de vertus. Que de choses nous saurions d'elle, s'il avait pu, avant sa mort, nous révéler ce qu'il en avait appris!

Or, vers l'automne de 1586, le P. Pescatore tomba malade jusqu'à cracher le sang. Le Père général décida qu'il irait à Naples, espérant que ce changement d'air lui serait salutaire. Averti de cette disposition, le Père, causant un jour avec Louis, lui demanda s'il irait volontiers à Naples avec lui : « Bien volontiers », répondit Louis, sans arrière-pensée. Le malade emmenait avec lui trois novices d'une santé délicate : un Français, Jean Pruinet, qui mourut jeune; Georges Elfiston, qui fut depuis professeur de philosophie à Dole et nous a laissé la relation de ce voyage, et le troisième fut Louis, qui souffrait toujours de ses maux de tète.

Cette nouvelle attrista le bienheureux qui craignait d'avoir été pour quelque chose dans cette décision, par suite de la réponse qu'il avait faite ; il jugeait qu'il aurait dû se contenter de dire qu'il s'en remettait à la volonté des supérieurs. Le Père général sans doute ne s'était pas déterminé sur un mot jeté au hasard , mais uniquement en considération de la santé du novice. Quoi qu'il en soit, le bienheureux prit la résolution de ne jamais manifester un désir par oui ou non, mais de se confier en tout, avec un parfait abandon, à l'obéissance. C'est ce qu'il dit h plusieurs, leur avouant que son chagrin serait de faire sa volonté.

Mais ce lui fut une douce consolation de se mettre en route avec de tels compagnons; « car, disait-il à un de ses Frères, je me réjouis d'apprendre du P. Pescatore comment un religieux de la Compagnie doit se conduire en voyage » .

On partit de Rome le 27 octobre. Les pèlerins commençaient à perdre de vue la ville, quand Louis, se tournant vers elle, récita avec un vif sentiment de dévotion l'antienne : Petrus apostolus et Pau/us doctor gentium , avec l'oraison des deux saints apôtres : Deus, cujus dextera. Le P. Pescatore, par ordre des médecins, voyageait en litière; un des novices prenait place auprès de lui, les deux autres allaient à cheval. Louis, malgré son ardent désir de converser avec son Père, insistait pour céder à un autre la place la plus commode; mais, comme il était le plus faible, il dut s'asseoir dans la litière où il eut l'art de se mortifier encore.

Pendant la route, le disciple récitait avec le vieillard le saint office, conversait longuement des choses de Dieu , et recueillait avidement les enseignements qui tombaient des lèvres de son maître. Celui-ci, sachant qu'il semait en bonne terre, s'ouvrait

volontiers et communiquait, à Louis les trésors de son expérience. Le saint jeune homme avouait plus tard qu'il avait plus appris en ces quelques jours qu'en de longs mois de noviciat.

Ils arrivèrent à Naples le 1er novembre. C'est l'époque où se rouvrent les classes; les supérieurs jugèrent bon que Louis, après quelque repos, suivît le cours de métaphysique, partie de la philosophie qu'il n'avait pas étudiée dans le monde, et il s'y appliqua aussitôt (1).

Le P. Jean Camerata, son professeur , dans les informations juridiques faites à Naples, lui rendit ce témoignage : « J'ai connu le bienheureux Louis toujours très humble, très détaché de lui-même. Il cédait à tout le monde et cherchait toutes les occasions de s'abaisser. Très mortifié, très pieux, adonné à l'oraison, en intime commerce avec Dieu, parfait observateur des règles, d'une grande pureté de conscience, il joignait à ces vertus un génie pénétrant. Je le sais, pour l'avoir particulièrement connu, tandis qu'il était mon. élève à Naples. D'ailleurs, tout le collège avait de lui la même estime ». Et trois ans plus tard, témoin au procès canonique instruit à Rome, le même Père ajoutait : « M'étant défait de toute ma correspondance, je ne conservai qu'une lettre que le bienheureux Louis m'avait écrite de Portici en 1587, pour me consoler dans une maladie et me promettre ses prières. Plusieurs me l'ont demandée, mais j'ai refusé de m'en priver, la regardant comme une re-

(1) Saint Louis eut pour compagnon d'études, à Naples, sur les bancs de la philosophie, le futur martyr du Japon, le bienheureux Charles Spinola, qui écrivait, le 26 février 10-21, de la trop fameuse prison d'Omura au P. Pierre Mascarenhas, assistant de la province du Portugal : « Je prie Votre Révérence de vouloir bien faire dire deux messes, l'une à l'autel de notre l'Oie saint Ignace, l'autre à celui du Bienheureux Louis de Gonzague, mon compagnon d'autrefois, in gratiarum aclionem, et pour qu'ils m'obtiennent de Dieu Faccomplisment de mes désirs ».

lique. Je sais que plusieurs se recommandaient à ses prières : les Pères, les étudiants, et en particulier les maçons qui bâtissaient le collège ».

Le P. Antoine Beatillo ne rend pas un moins beau témoignage. « On croirait à peine, dit-il, quelle édification donnait l'angélique Louis au collège de Naples, tant à ceux de la maison qu'aux étrangers, surtout par sa rare modestie. Du plus loin qu'on l'apercevait, on se groupait dans les cours pour le voir, quand il allait en classe ou en revenait; on l'admirait et on rendait grâces à Dieu de connaître un si grand Saint.

« Un jour qu'on apprit à Naples que le pape Sixte V avait promu au cardinalat le patriarche Scipion de Gonzague, quelqu'un vint au collège pour en donner avis à Louis. La leçon étant commencée, il fallut en attendre la fin, et on se réunit en grand nombre pour savoir comment l'humble jeune homme recevrait la nouvelle. Louis ne s'en émut pas plus que s'il eût été question d'un étranger. Et cependant il portait une vive affection à son illustre parent, qui l'avait aidé dans l'affaire de sa vocation. Il écouta ce qu'on lui disait, les yeux baissés, non sans rougir un peu, mais témoignant plus de gêne que de satisfaction. »

D'ailleurs, au témoignage unanime de ceux qui vécurent alors avec lui, Louis, au collège de Naples, ne rechercha que l'obscurité et l'oubli. Il considérait les mortifications qui lui survenaient comme autant de bienfaits de Dieu; et de fait il devait bien en être ainsi, car souvent les précautions même que prenaient ses supérieurs pour ménager sa santé et le préserver de la fatigue se tournaient souvent en épreuves nouvelles, bien contre leur gré. Il tomba gravement malade d'une érésipèle; et comme on reconnut, au commencement de sa conva-

lescence, que le climat lui était contraire et que ses maux de tête ne faisaient qu'augmenter, le Père général le rappela à Rome%dont il prit la route le 8 mai 1587, après un séjour de six mois à Naples.

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