DE SA VIE AU COLLEGE ROMAIN
Grande fut la joie qu'éprouvèrent les étudiants du Collège romain, au retour de saint Louis à Rome. Ceux surtout qui l'avaient connu au noviciat de Saint- x\ndré, se promettaient de tirer grand fruit de ses vertueux exemples et de ses pieux entretiens. Il n'était pas moins heureux de venir étudier à Rome, siège du vicaire de Jésus-Christ, et au Collège romain, première université de la Compagnie de Jésus. Depuis cette époque jusqu'à sa bienheureuse mort, je fus, avec beaucoup d'autres, du nombre de ses familiers. Je puis rendre témoignage des choses que je vais raconter, d'autant plus que dès lors je les ai notées dans l'intention de les écrire plus tard.
A Rome, saint Louis étudia la métaphysique, et il acquit en peu de temps une si profonde connaissance de cette science, ainsi que de la logique et de la physique, que son maître, le P. Paul Valle, depuis professeur de théologie au même collège, de l'avis des autres supérieurs, le jugea très capable de soutenir une thèse publique sur toute la philosophie. On fit donc im-
primer des propositions sur les matières du cours et un mois après son entrée, il les défendit publiquement. Ces disputes ont lieu d'habitude dans la classe de théologie. Mais les éminentissimes cardinaux délia Rovere, Mondovi et Gonzague ayant daigné y assister avec d'autres prélats et seigneurs , la grande salle des écoles en fut cette fois le théâtre. Louis mérita les applaudissements de tous les assistants et en particulier de ces grands personnages , tous ravis des progrès qu'il avait faits en si peu de temps, malgré sa mauvaise santé.
Et à ce sujet, je dois ici mentionner deux circonstances particulières. D'abord, avant de soutenir cette thèse publique, il se demanda s'il devait, pour s'humilier, mal répondre aux questions qu'on allait lui poser. Ne voulant pas s'en remettre sur ce point à ses propres lumières, il demanda conseil au P. Muzio de Angelis, l'un des professeurs de philosophie avec lequel il s'était souvent entretenu de choses spirituelles; car ce Père était non seulement très lettré, mais aussi très vertueux et très expérimenté en pareille matière. Pour de sages raisons, le Père lui conseilla de ne le point faire. Et cependant, en commençant son argumentation, Louis resta encore quelque peu en suspens, tant il avait le désir de se mortifier; mais les motifs apportés par son sage conseiller prévalurent, et il se décida à répondre du mieux qu'il pourrait. Je remarquai, en outre , l'extrême répugnance qu'il avait des louanges. Un des quatre docteurs qui argumentaient contre lui, fit je ne sais quel avant-propos à son honneur et à celui de la famille de Gonzague. Sur quoi, le pauvre Louis se prit à rougir de telle sorte, que les assistants, comprenant le déplaisir qu'il ressentait, en eurent grande compassion. Le seigneur cardinal de Mondovi, en particulier, fut charmé de sa rougeur ingénue et de sa modes-
tie. Louis, de son côté, répondit aux arguments du docteur d'une façon qui dénotait quelque légère irritation contre lui.
Saint Louis soutient une thèse publique.
De l'étude de la philosophie , il passa aussitôt à celle de la théologie. Il s'y appliqua durant quatre ans et eut successivement pour maîtres les Pères Augustin et Benoît Gius-
tiniani, Génois, Gabriel Vasquez et Jean Azor, Espagnols, tous professeurs de longue expérience et de grand savoir, comme leurs écrits le montrent suffisamment. Saint Louis les avait en profonde vénération et les louait fort. Jamais on n'ouït dire qu'il ne partageât point leurs opinions, qu'il censurât leur manière d'enseigner ou le temps qu'ils mettaient à traiter une question; qu'il établît quelque comparaison entre eux ou qu'il fît plus d'estime de la doctrine et de la personne de l'un que de l'autre. C'est pourtant ce qui arrive fort aisément. Bien au contraire, il professait pour tous le même respect. Il s'efforçait de s'approprier l'opinion du maître; il cherchait des raisons pour la défendre et la démontrer, ne laissant jamais les passions l'emporter en lui sur la raison. Les opinions singulières ne lui plaisaient point : d'inclination, il recherchait les écrits de saint Thomas d'Aquin. Outre la particulière dévotion qu'il avait pour la sainteté de ce docteur, l'ordre, la clarté , la sûreté de sa doctrine avaient pour lui un vif attrait.
Il avait l'esprit élevé, l'intelligence nette, le jugement plein de maturité. Ses maîtres le reconnaissaient aussi bien que nous, ses condisciples. Un de ses professeurs a raconté que Louis lui proposa un jour une difficulté telle que nul autre étudiant ne lui en présenta jamais de pareille et qu'il avait dû y penser longtemps avant de pouvoir y répondre. A ces heureuses dispositions, il unissait une grande ardeur à l'étude; il s'y livrait autant que sa faible santé et les ordres des supérieurs le lui permettaient. Avant de se mettre au travail, il s'agenouillait toujours pour faire un peu d'oraison ; ensuite, loin de lire divers auteurs, il réfléchissait, au contraire, sur ce que ses maîtres avaient enseigné. S'offrait-il à son esprit quelque doute
qu'il ne pouvait résoudre lui-même, il le notait, puis il l'exposait au professeur avant la fin de la répétition, ayant soin d'attendre que ses condisciples eussent tous présenté les leurs. Ou bien, quand il avait groupé en faisceau plusieurs objections, il choisissait l'heure qu'il jugeait la moins incommode pour ses maîtres, et se rendait dans leurs chambres pour leur der mander la solution. Il s'exprimait alors en latin et restait debout la barrette à la main, à moins qu'on ne le forçât de se couvrir. La réponse obtenue, il retournait immédiatement dans sa cellule.
Jamais, en matière d'études, il n'aurait lu un seul livre sans la permission et l'avis de ses professeurs. Un trait montrera jusqu'où allait son obéissance. Un jour, je ne sais quel doute sur la question de la prédestination l'avait amené dans la chambre du P. Augustin Giustiniani. Le Père lui en ayant donné la réponse, lui ouvrit le septième tome de Saint Augustin, et lui indiquant du doigt ce qu'écrit à ce sujet le saint docteur vers la fin du livre De Bono Perseverantiae, lui dit de lire ce passage. Saint Louis se mit à lire toute la page, mais se garda bien de la tourner pour voir les dix lignes qui, se trouvant au verso, terminaient le livre, car le Père, qui n'y avait point pris garde, ne lui avait pas dit d'aller plus loin.
En classe comme à la maison, il prenait part aux discussions aussi souvent que le bidelle (1) le lui ordonnait, et s'offrait même à remplacer ceux qui manquaient. Son esprit brillait particulièrement clans la position de la thèse et la manière de la défendre. En un ou deux arguments, il tranchait le nœud de la difficulté. Nulle ostentation de son intelligence ou de son
(1) Nom donne, dans les Scolasticats de la Compagnie, au Frère chargé de transmettre aux autres les ordres du supérieur.
savoir; nul signe qui trahit la volonté de surpasser les autres. Il discutait avec une vigueur contenue, sans paroles vives, sans amertume, sans cris. L'opposant avait le temps de répondre et d'expliquer sa pensée sans être interrompu. Et le doute dissipé, la difficulté résolue, saint Louis avec grande ingénuité se taisait.
Avant le signal de la classe, il avait coutume d'aller à l'église visiter le Très Saint Sacrement. Il faisait de même, matin et soir, avant de rentrer à la maison. Le vénérable P. César Franciotti, condisciple de Louis, admirait en lui le plus parfait modèle d'une angélique modestie : « Je voyais, écrit-il, ce saint enfant venir à la leçon et prendre place avec les autres. Il unissait la vivacité à la modestie, la gaieté au recueillement, l'enjouement à l'humilité, la retenue à la tranquillité^sereine ». Quand il allait en classe ou en revenait, on remarquait en lui une modestie, une gravité si grandes que les étudiants externes, comme à Naples, s'arrêtaient dans la cour du collège pour le voir passer et demeuraient tout édifiés de son maintien. Un abbé étranger, entre autres, qui avait achevé ses études de théologie, n'allait en classe que pour l'admirer. Pendant la leçon, il le regardait continuellement sans pouvoir détacher de lui les yeux.
Les supérieurs, considérant sa faiblesse et ses indispositions continuelles, ne lui permirent pas d'écrire les leçons. D'autant plus que, n'étant pas accoutumé à cet exercice, il n'aurait pu suivre la dictée rapide des professeurs. Ils lui ordonnèrent donc de se les faire rédiger et il obéit. Toutefois, il lui semblait peu convenable que, réduit à cet expédient, il disposât d'argent et pût s'imaginer qu'il payait lui-même le rédacteur. A son avis, diverses imperfections contraires à la pauvreté et à
la règle pouvaient en résulter. Il laissa donc au procureur du collège le soin de payer, sans s'en inquiéter davantage. Il
Modestie de saint Louis allant en -classe.
prêtait de bon cœur ces rédactions à quiconque les demandait, ne les réclamait jamais et attendait toujours qu'on les lui rendit.
Une année, le savant P. Gabriel Vasquez ne put achever la dictée de son traité sur la Trinité. Se contentant de faire noter les choses les plus nécessaires, il communiqua le reste du manuscrit aux étudiants pour qu'ils en prissent copie. Les supérieurs dirent à Louis de s'en procurer une. Mais il se mit à parcourir le texte du maître et négligeant les parties les plus faciles, il se cqntenta de faire copier les plus difficiles et les plus nécessaires. Quelqu'un lui en demandant la raison : « Je suis pauvre, répondit-il, et je dois garder la pauvreté : les pauvres ne doivent dépenser que pour le nécessaire ». Dans les dernières années de ses études, il craignit que ce recours à un copiste ne fût attribué à la vanité et à la mollesse plutôt qu'à un besoin réel. Il fit donc instance auprès des supérieurs pour qu'il lui fût permis d'écrire lui-même en classe et sut si bien faire valoir ses raisons que cette autorisation lui fut accordée. Mais ne pouvant suivre la dictée, il écoutait un instant ce que disait le maître, le notait brièvement et, à la fin de la leçon, voyant ce que ses condisciples avaient écrit, il ajoutait ce qu'il avait omis d'essentiel. Ce procédé incommode lui plaisait fort, parce qu'il était de bon exemple pour autrui.
Dans sa chambre, il n'avait que les livres indispensables, jugeant indigne d'un ami de la pauvreté d'avoir chez soi des ouvrages dont il ne se sert que rarement. Il trouvait plus simple d'aller, au prix de quelque gêne, les consulter à la bibliothèque; aussi, vers la fin, n'avait-il plus que la Bible et la Somme de saint Thomas.
Au Collège romain, il y avait, outre les Pères et les maîtres, plus de quarante étudiants en théologie. Or, le nombre des exemplaires de la Somme théologique n'était point suffisant pour que chacun d'entre eux eût le sien. Il n'était point per-
mis, du reste, d'avoir des livres à soi ni de s'en procurer. Un jour, saint Louis vint à apprendre qu'un scolastique nouvellement arrivé ne possédait pas la Somme. Il s'en alla chez le Père recteur et lui demanda la permission de donner la sienne à son condisciple, alléguant qu'en cas de besoin il pourrait consulter celle de son compagnon de chambre. Il fit si bien, que le recteur le lui permit. Louis en eut une très grande joie : il avait témoigné sa charité à son frère et se voyait plus pauvre qu'auparavant, puisque rien ne lui appartenait en propre, et que de la propriété commune la Bible seule lui restait.
Voilà ce que je puis raconter des études de Louis. Il me reste à parler beaucoup plus longuement des vertus chrétiennes qui toutes brillaient en lui, vivant exemplaire de perfection intérieure et extérieure. On en a pour témoins oculaires deux cents religieux de la Compagnie, qui habitaient alors le Collège romain.
Mais je ne dois pas omettre de dire d'abord que Louis fit en ce temps-là ses premiers vœux et reçut les ordres mineurs.
Deux ans s'étaient écoulés depuis l'entrée de Louis dans la Compagnie de Jésus, qui avait eu autant de joie de le posséder que lui-même à vivre sous sa règle. Aux approches de la fête de sainte Catherine, vierge et martyre, anniversaire de son entrée au noviciat, il fit quelques jours de retraite, et prononça les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, le 25 novembre 1587. L'assistance fut nombreuse ce jour-là. Le P. Vincent Bruno, alors recteur, dit la messe, donna à Louis la sainte communion et reçut ses vœux. Cet acte solennel remplit le saint d'une grande allégresse : enfin, il était vraiment religieux et uni désormais à Dieu par des liens plus étroits.
Le 25 février de l'an 1588, on lui imposa la tonsure à Saint-
Jean-de-Latran ainsi qu'à plusieurs autres jeunes religieux de la Compagnie de Jésus. De ce nombre fut le vénérable Abraham Giorgi, Maronite, qui, en se rendant des Indes en Ethiopie, fut martyrisé pour la sainte Foi. Dans la même basilique et avec les mêmes compagnons, il fut ordonné portier le 2S février; lecteur, exorciste et acolyte, le 6, le 12 et le 20 mars.
Passons maintenant à l'exposé de ses principales vertus, alors dans tout leur épanouissement, puisque aussi bien c'est le Collège romain qui eut le privilège d'en respirer le plus longtemps le parfum.