DE SON HUMILITE
Commençons par l'humilité, fondement de la perfection religieuse et de la sainteté, sauvegarde de toutes les vertus. Louis en fut tellement rempli, que jamais les dons inestimables répandus par Notre-Seigneur en son àme ne lui inspirèrent le moindre orgueil et qu'il ne cessa de s'y appliquer de préférence.
On retrouva, après sa bienheureuse mort, quelques écrits spirituels de sa main que j'ai eu le bonheur de posséder quelque temps. Il en est un qu'il avait composé pour lui servir de règlement de vie et qui contient quelques motifs d'acquérir l'humilité. Voici ses propres paroles qui seront fort utiles à chacun de nous.
« Premier principe : tu es créé de Dieu et obligé à t'acheminer vers lui à titre de création, de rédemption et de vocation. Tu en concluras que tu dois t' abstenir, non seulement de toute action tant soit peu mauvaise, mais même de celle qui est indifférente et inutile, et qu'il faut, au contraire, que toutes tes
opérations, tant intérieures qu'extérieures, soient autant d'actes de vertu qui te fassent toujours tendre à Dieu.
« De plus, pour diriger plus particulièrement tes voies vers cette unique fin, tu t'établiras solidement sur ces trois autres principes :
« Premièrement, par la vocation commune à tous ceux de la Compagnie de Jésus et qui est particulièrement la tienne , tu es appelé à suivre l'étendard de Jésus-Christ et de ses saints : d'où il suit que tu dois accepter ou fuir toute charge, tout office, tout exercice comme convenable ou non à ta vocation, suivant qu'il est conforme ou non à l'exemple de Jésus-Christ et de ses saints; à cet effet, il faut te rendre familières la vie et les actions de Jésus-Christ et celles des saints par la méditation et par une lecture attentive et réfléchie.
« Secondement, pour régler tes affections, tiens pour certain que tu vivras d'une vie d'autant plus religieuse et spirituelle que tu chercheras davantage à te guider au dedans d'après les vues de l'éternité et non par les considérations du temps, de telle sorte que toutes tes affections, tes désirs, tes joies aient un motif spirituel, non moins que tes aversions et tes déplaisirs, persuadé que c'est ce qui constitue essentiellement l'homme intérieur.
« Troisièmement, crois bien que, si le démon te livre de plus continuels assauts du côté de la vanité et de la propre estime, comme étant la partie plus faible de ton âme, tu dois, par contre, faire un plus grand et plus continuel effort pour lui résister sur ce point par l'humilité et le mépris de toi-même; dans ce but, tu t'appliqueras à acquérir ces vertus, si admirables en Dieu Notre-Seigneur et dont la nécessité est démontrée par l'expérience.
« Pour obtenir l'humilité, le premier moyen est de bien comprendre que, si cette vertu convient tout particulièrement à l'homme eu égard à sa bassesse, toutefois elle ne pousse pas sur noire terre, mais qu'il faut la demander au ciel cVoà vient toute grâce excellente, tout don par fait...
« Le second moyen, c'est de recourir à l'intercession des saints, de ceux-là surtout qui se sont signalés en cette vertu... »
Dans un autre écrit intitulé : Sentiments de dévotion, nous lisons encore : « Tu dois offrir à Dieu tes désirs, non pas comme étant les tiens, mais comme ceux du Cœur de Jésus lui-même, puisque, s'ils sont bons, ils sont en Jésus avant que d'être en toi et qu'ils seront exposés par lui à son Père éternel avec incomparablement plus d'ardeur. Pour obtenir quelque vertu, tu dois recourir aux saints qui en sont les modèles, par exemple, à saint François pour la pauvreté, à saint Alexis pour l'humilité, pour la charité à saint Pierre, à saint Paul, à sainte Marie-Madeleine. Car, de même que, pour obtenir d'un prince terrestre un grade dans l'armée, on a recours de préférence au général et à ses colonels, et qu'on ne réussira pas en s'adressant au grand maître du palais ou aux autres officiers de la cour, ainsi, pour obtenir de Dieu le courage nous devons prier les martyrs, pour la pénitence les confesseurs et ainsi des autres vertus. »
On le voit, c'est le même esprit qui a dicté ces deux précieux écrits (1).
Louis avait un très bas sentiment de lui-même, qui se manifestait dans ses paroles et dans tous ses actes. Jamais un geste, jamais un mot ne trahissait la moindre estime de soi. La no-
(1) L'un et l'autre sont compris dans le décret approbatif de la Sacrée Congrégation des Rites, du 9 août 17iy. — Ils résument parfaitement la doctrine des Exercices spirituels de saint Ignace.
blesse de sa maison, ses qualités personnelles, son intelligence, son grand savoir, tout ce qui pouvait lui attirer la louange, il le dissimulait avec un soin incroyable. La seule appréhension d'un éloge, le faisait rougir comme une jeune fille. J'en citerai seulement deux exemples.
Un jour qu'il était malade, le médecin qui vint le voir (1) débuta par des compliments sur l'illustre maison de Gonzague, sur l'étroite parenté de Louis avec les ducs de Mantoue, etc.. Mais lui , qui ne cherchait qu'à se cacher, témoigna la peine qu'il ressentait. Et comme de pareilles scènes se renouvelaient souvent, il montrait chaque fois tout son déplaisir. Affranchi de tout autre mouvement de passion, il ne pouvait ne pas en vouloir un peu à qui rappelait ce qu'il était dans le monde et lui en marquait du respect.
Une autre fois, Louis fit au réfectoire un sermon aussi solide que pieux sur la Purification de la sainte Vierge et charma tous les auditeurs. Le P. Jérôme Piatti l'ayant quelque peu félicité, l'orateur rougit tellement, fut si contristé, si confus d'une louange qu'il ne croyait pas méritée, que tout le monde en reçut grande édification. Rien ne le rendait plus aimable que cette humilité.
A la maison, dans la rue, partout il cédait le pas aux autres. Lui arrivait-il de sortir avec des frères coadjuteurs, il leur donnait la préséance. Ainsi en agissait-il avec le cuisinier du collège. Les bons frères se confondaient, mais Louis faisait valoir de si spécieuses raisons , qu'on se soumettait pour ne le point contrister. Cependant les supérieurs l'en reprirent et lui défendirent d'en user ainsi à l'avenir, par respect pour le ca-
(1) Le docteur Jean Zecco, de Bologne, médecin du pape Sixte V. —Louis lui répondit : « Nous sommes religieux, et nous ne sommes plus rien de ce que nous étions. » (Procès de canonisation.)
ractère ecclésiastique dont il devait tenir plus de compte que de son goût pour les humiliations.
« Je l'ai vu, disait le cardinal Bellarmin, donner la droite dans les rues aux frères coadjuteurs, et tout ravi que je fusse
Gravure de Jérôme Wierix.
de son humilité, je ne laissai pas d'aviser ceux-ci de leur devoir. »
Louis se complaisait dans la compagnie de ces bons frères. Au signal du repas, il allait d'ordinaire s'asseoir dans un coin, au bout du réfectoire, à une table où se plaçaient ceux qui sont occupés à la cuisine. Mais les supérieurs, ayant égard
à sa complexion délicate, lui ordonnèrent de prendre place avec les convalescents, de prolonger son sommeil et de s'abstenir de toute besogne fatigante. Craignant que ces ménagements ne vinssent de quelque estime de sa personne, Louis mit en avant des motifs si plausibles et les fit valoir avec tant d'insistance, qu'il obtint de se conformer en tout à la vie commune. Et comme quelques-uns de ses intimes le priaient de s'en remettre à l'obéissance, il répondit qu'étant religieux, il devait faire tout son possible, dans les limites de la soumission, pour vivre comme les autres religieux et qu'il s'agissait peu de la santé quand il était question de la règle.
En ce temps-là, plus de deux cents personnes habitaient au Collège romain et les chambres n'étaient pas assez nombreuses pour que chacun des étudiants eût la sienne. Seuls les prêtres, les professeurs et les autres Pères en charge jouissaient de ce privilège; pour tous les autres, un même local contenait plusieurs tables de travail et plusieurs lits. En vain voulut-on faire une exception en faveur de Louis ; il représenta au recteur que le bon exemple exigeait qu'il eût au moins un compagnon et il l'obtint.
Il aurait bien voulu qu'on l'envoyât au séminaire en qualité de surveillant, cette humble fonction entraînant beaucoup d'incommodités et une grande sujétion. Mais on ne le permit pas. Son désir était, après sa théologie, d'être chargé d'une classe de grammaire pour former les plus jeunes enfants à la vertu et à la piété. Il appelait bienheureux ceux qui remplissaient un pareil emploi, dont il estimait surtout l'obscurité. Mais en réclamant cette faveur, il prétendait, pour voiler son humilité, qu'il ne savait bien ni la grammaire ni le latin, premiers éléments qu'il disait lui être nécessaires pour bien servir la
Compagnie. Le recteur lui donna alors un compagnon de chambre avec lequel il pût parler cette langue , et on fut vite convaincu qu'il la possédait à merveille.
Souvent il allait par la ville avec un vêtement déchiré, une corbeille ou un sac sur l'épaule, demandant avec joie l'aumône, plus empressé à rechercher l'humiliation que les mondains à courir après les honneurs. Le lundi et le mardi de chaque semaine il servait matin et soir à la cuisine, enlevant les restes de la table pour les donner aux pauvres qui l'attendaient à la porte. Chaque jour de fête, après la lecture, il balayait les chambres , enlevait les toiles d'araignées , nettoyait les lanternes des escaliers et des corridors. Il était alors si heureux, qu'on avait coutume de dire en le voyant : « Voilà Louis qui triomphe; il est au comble de ses désirs ». Il avouait lui-même que la joie qu'il éprouvait était toute spontanée et comme naturelle.
En somme, on peut affirmer que Louis fut vraiment un grand contempteur de lui-même et qu'il rechercha toujours et en toute chose sa propre humiliation (1).
(I) Le P. Muzio Vitellesclii, le futur général de la Compagnie de Jésus qui, pendant quatre années entières, vécut avec Louis au Collège romain, où il fut même son compagnon de chambre, faisait la déposition suivante pour le procès de canonisation, le m octobre 100". Après avoir raconté les actes de vertu dont il fut témoin, » je dirai même, ajouta-t-il. sans manquer au respect dû aux saints qui régnent avec Dieu dans le ciel, que je m'imaginais parfois que saint Thomas d'Aquin ne vivait pas autrement parmi ses Frères, au temps de ses études, et que Dieu aurait fait des miracles par l'intercession de Louis encore vivant, si on y avait eu recours ».
Un de ses Frères qui habita la chambre de Louis au Collège romain, tandis que celui-ci était à l'infirmerie, nous en a laissé l'exacte description : « Je trouvai, dit-il, un réduit étroit de huit palmes environ en largeur et en profondeur, si bas qu'un homme de taille moyenne touchait le plafond de la main. Il n'y avait, dans un coin, qu'une fenêtre très étroite. Telle est la chambre que Louis avait réclamée et obtenue. Elle renfermait pour tout ameublementun pauvre lit avec un seul matelas de laine, une petite table supportant la Bible et un livre ascétique, et sur un pupitre de bois noirci, le long du mur, la Somme de saint Thomas d'Aquin. A cette vue, je fus confondu, en pensant que ce prince si opulent dans le monde avait tout quitté pour l'amour de Jésus-Christ et qu'il se privait dans la religion de ce qui est accordé aux autres comme le strict nécessaire. » (Procès de canonisation.)