DE SON OBEISSANCE
A une humilité si profonde, Louis joignait une obéissance parfaite. Pour en donner une idée, il suffit de dire qu'il n'avait pas souvenir d'avoir jamais violé le moindre commandement des supérieurs; jamais un acte volontaire, ni même un premier mouvement irréfléchi qui y fût opposé, sinon peut-être quand on le distrayait de ses dévotions. Alors même cette première impulsion toute instinctive était-elle fort rare, et immédiatement réprimée avec une extrême énergie. Non seulement la volonté, mais le jugement était absolument soumis. Il ne cherchait pas ce qui pouvait motiver un ordre ; qu'il émanât d'un supérieur, c'était assez pour n'y trouver rien à redire.
C'est qu'il considérait les supérieurs comme les lieutenants de Dieu. Il aimait à dire : « Notre devoir est d'obéir à Dieu, notre Créateur; mais, parce qu'il est invisible, nous ne pouvons recevoir immédiatement de lui ses ordres ni savoir ce qu'il veut de nous. Aussi a-t-il placé surterre des représentants
de son pouvoir et des interprètes de sa volonté ! C'est par leur entremise qu'il nous apprend ce qu'il exige de nous. Il veut que nous leur obéissions comme à ses ambassadeurs ». Telle était, à son avis, la pensée de saint Paul s'adressant aux Éphésiens : « Obéissez aux maîtres selon la chair, comme vous le feriez à Jésus-Christ; obéissez en serviteurs de Jésus-Christ, faisant en esprit la volonté de Dieu ». Il interprétait de même ces paroles de l'apôtre aux Colossiens : « Quoique vous fassiez, faites-le en esprit pour Dieu et non pour les hommes ».
« Quand un roi envoie par un de ses chambellans quelque ordre à un vassal, on ne dit pas que c'est l'envoyé qui commande, mais bien le prince : le vassal qui reçoit l'ordre, l'accepte comme venant du souverain. Ainsi le religieux doit recevoir les commandements des supérieurs comme venant de Dieu par l'intermédiaire d'un homme, et s'y conformer dès lors avec promptitude et respect ».
De cette persuasion naissaient la vénération qu'il portait à tous ses supérieurs, l'attachement qu'il avait pour eux. De là aussi le grand plaisir qu'il prenait à leur obéir. Qu'ils fussent plus ou moins élevés en dignité, savants ou ignorants, saints ou imparfaits, nobles ou de basse naissance, l'obéissance était la même : ne tenaient-ils pas la place de Dieu?
11 ajoutait que celui qui s'avise d'obéir pour ce motif, a double avantage. D'abord il n'éprouve ni peine ni difficulté, mais, au contraire, un grand plaisir et une grande facilité, puisqu'il sait que telle est la volonté de Dieu et qu'il estime une faveur suprême de le pouvoir servir. Ensuite, devenant vraiment et formellement obéissant, il est sûr de recevoir la récompense promise à la véritable obéissance. Il en est tout autrement de ceux qui se soumettent ou parce qu'on leur ordonne ce qui
est conforme à leur goût, ou parce que celui qui commande a quelque titre particulier à leur estime et à leur affection. Ceux-là ne semblent point clignes du mérite de l'obéissance, puisque leur motif n'est pas cette vertu. De plus, s'ils rencontrent des supérieurs qui leur plaisent moins et qui leur donnent des ordres contraires à leur inclination, ils en souffriront forcément et seront par là même en grand péril.
A ses yeux, c'était bassesse d'âme que d'obéir à un autre homme par quelque considération humaine et non pour ces motifs surnaturels.
Il disait aussi que. s'il aimait tant l'obéissance, c'est qu'il avait remarqué dans les ordres des supérieurs une providence toute particulière de Dieu envers lui. Bien souvent, sans avoir rien dit, on lui avait spontanément accordé ou ordonné ce qu'il désirait pour l'amour de Dieu ou ce que la grâce lui inspirait. Un jour qu'il contemplait les divers lieux consacrés par Notre-Seigneur durant sa Passion, il fut pris d'un grand désir de visiter les sept églises de Rome. Sans qu'il eût rien demandé, voici que, contre toute attente, le supérieur le fait appeler à l'heure même et l'envoie visiter les sept églises. Louis en fut doublement heureux, et pour la faveur elle-même, et parce quil y vit une attention délicate de la Providence envers lui.
Quand un supérieur lui faisait quelque réprimande, il prenait un air grave et recueilli. Debout, la tête découverte, les yeux baissés, il écoutait humblement ce qu'on lui disait, ne contestant ni ne s'excusant jamais. Alors que j'étais supérieur, j'eus une fois occasion de le reprendre de je ne sais quelle négligence qu'il commettait souvent par distraction. Son émotion fut telle, qu'il s'évanouit. A peine revenu à lui, il se jeta à genoux ; les larmes aux yeux, il se mit à me demander pardon
avec tant d'humilité, que je ne pouvais le faire se relever.
Il est de la vertu d'obéissance de garder fidèlement les règles de la vie religieuse. Louis les observa avec une exactitude qui aurait pu sembler excessive. Il ne se rappelait pas d'avoir enfreint la moindre d'entre elles. C'était une exactitude rigoureuse, comme si la plus petite infraction dût entraîner un très grand dommage. Quand il s'agissait d'y être fidèle, il ne se gênait avec personne, religieux ou séculier. Un jour, le supérieur l'ayant envoyé faire visite au cardinal délia Rovere, son parent, celui-ci voulut le retenir à dîner. « Illustrissime Seigneur, dit Louis, cela ne se peut pas ; car c'est contre une de nos règles ». Le cardinal demeura fort édifié de cette réponse, et depuis il ne lui demanda ni proposa plus rien sans ajouter la condition : « Si ce n'est pas contre votre règle » . Car il craignait d'offenser la conscience délicate de Louis et voulait en même temps coopérer à la grâce du Seigneur en lui.
Une autre fois, étant dans sa chambre en compagnie d'un condisciple, celui-ci, voulant écrire une lettre et n'ayant pas de papier, en demanda une demi-feuille à Louis. Or, il est une règle qui défend de donner ou prêter quelque chose sans permission. Louis, pour l'observer, fit semblant de n'avoir rien entendu; mais sortant aussitôt, il alla demander la permission au supérieur. Puis il dit avec bonne grâce à son compagnon : « Il me semble que tout à l'heure vous me demandiez du papier ». Et il lui en offrit.
Je ne saurais enfin donner meilleure idée de sa très vigilante observation des règles, qu'en disant que, durant toutes les années qu'il passa en religion, jamais il ne transgressa la règle du silence, ni celle de parler latin tant qu'il étudia, choses où il est cependant bien facile de s'oublier.