CHAPITRE IL
de l'éducation de saint louis jusqu'à l'âge de sept ans.
Avec quel soin, avec quelle diligence fut élevé Louis dès l'âge le plus tendre, chacun peut aisément l'imaginer en songeant qu'il devait, comme fils aîné, hériter non seulement du marquis son père, mais encore de ses deux oncles paternels, dont l'un, Alphonse de Castel Giuffredo, n'avait qu'une fille, et l'autre, Horace de Solferino, était sans enfants. Leurs fiefs d'empire revenaient donc nécessairement à Louis.
La marquise, pieuse comme elle l'était, désira que son fils, tout jeune encore , s'appliquât à des actes de dévotion. A peine sa langue commençait-elle à se délier, elle lui apprit elle-même à faire le signe de la croix, à prononcer les noms sacrés de Jésu s et de Marie, à réciter le Pater noster, Y Ave Maria et d'autres prières. Elle voulut que ceux qui le servaient et l'approchaient fissent de même, et elle réussit tellement bien, que de la beauté de cette aurore on pouvait augurer déjà combien grande serait la splendeur du jour. Aussi les femmes qui étaient alors au service delà marquise et prenaient soin de l'enfant, s'accordèrent-elles à témoigner de la très grande piété et de la
crainte de Dieu dont il donnait déjà des preuves. On raconte de lui deux faits assez notables : c'est d'abord qu'il se montrait plein de compassion pour les pauvres et ne pouvait les voir sans désirer de leur faire l'aumône; puis , que, dès qu'il fut en état démarcher par la maison, il aimait souvent à se cacher, et quand on le cherchait, on le retrouvait en quelque coin, retiré pour y faire oraison. On en était ravi, et dès lors on prédisait qu'il deviendrait un saint. D'autres ont déposé sous serment, entre autres Camille Maynardi (1), qu'en portant l'enfant dans leurs bras, ils ressentaient un mouvement intérieur de dévotion et croyaient que c'était un ange du paradis.
La marquise se plaisait à voir les progrès de son fils dans la piété; mais son mari, qui avait l'humeur guerrière et devait à sa valeur les honneurs dont l'avait comblé le Roi Catholique, formait le projet d'acheminer Louis dans la même voie. Aussi, dès que l'enfant atteignit sa quatrième année, il lui fit faire de petites arquebuses, des bombardes et d'autres armes proportionnées à sa taille et faciles à manier. Obligé de se rendre à Casai, ville du territoire de Crémone, dans le Milanais, pour préparer l'expédition de Tunis où, par ordre du Roi Catholique, il avait à conduire trois mille fantassins italiens, il enleva Louis, alors âgé de quatre à cinq ans, aux mains des femmes et aux soins de sa mère, et l'emmena avec lui. Les jours de revue, il le plaçait au front de bataille couvert d'une armure légère et la pique sur l'épaule, heureux de le voir prendre plaisir à l'exercice.
Louis demeura quelques mois à Casai, et comme à cet âge on imite volontiers tout ce qu'on voit faire, en jouant et en conversant tout le jour avec les soldats, il prit l'esprit militaire et sem-
(l) Il avait épousé, Camilla Ferrari, une des dames de la marquise Marta de Gonzague.
bla touché de la gloire des armes à laquelle son père l'excitait par ses paroles et par son exemple. Souvent il arriva qu'en ma-
La mère de saint Louis lui apprend à prier.
niant l'arquebuse, il mit sa vie en danger; mais il fut protégé par la Providence qui le réservait à une destinée meilleure. Un jour, en particulier, en déchargeant son arme, il mit le
feu à la poudre qu'il portait et se brûla tout le visage. Et un autre jour, en été, tandis que le marquis reposait sur le midi et que la plupart des soldats dormaient, de lui-même, chose étonnante à son âge, il chargea une petite pièce d'artillerie de la forteresse, y mit le feu, et peu s'en fallut que, dans le recul du canon, la roue ne lui passât sur le corps.
Réveillé par le bruit et craignant quelque révolte, le marquis envoya voir ce qui en était, et l'ayant appris il voulut châtier l'enfant ; mais les soldats, charmés de tant d'ardeur en un âge si tendre, obtinrent son pardon. Plus tard, étant religieux, Louis racontait ce fait et d'autres semblables pour montrer de quels périls l'avait préservé la bonté divine. Il lui restait encore quelque scrupule d'avoir dérobé cette poudre aux soldats; mais il s'en consolait en pensant que, s'il la leur eût demandée, ils la lui auraient donnée volontiers.
Quand le marquis partit pour Tunis avec ses troupes, il renvoya Louis à Castiglione où celui-ci mena la même vie qu'à Casai. En causant avec les soldats, il apprit quelques paroles libres et malséantes, trop communes à ces gens-là; et il commençait à les avoir à la bouche, sans en savoir d'ailleurs la signification, ainsi qu'il l'avoua lui-même au Père Jérôme Piatti, auquel il racontait toute sa vie dans le monde. Or, un jour, le seigneur Pierre-François del Turco, son gouverneur, l'en reprit de telle sorte que jamais depuis, m'assura ce dernier, on ne l'entendit rien dire qui ne fut delà plus exquise décence.
Quelqu'un tenait-il devant lui des propos déshonnêtes, aussitôt il rougissait et baissait les yeux ou bien il s'éloignait, pour témoigner son aversion et son déplaisir. D'où l'on doit conclure que s'il avait eu conscience de ce qu'il disait, jamais il n'aurait usé de semblables paroles. Ces mots qu'il avait prononcés sans
en soupçonner le sens, quand il était tout petit enfant, sont la plus grande faute que je trouve dans toute la vie de Louis.
Saint Louis est .sauvé d'un grand danger par son ange gardien.
Averti de leur inconvenance, il en resta si confus qu'il dut s'imposer une extrême violence pour en faire l'aveu à son confesseur, tant était profonde la honte naïve qu'il en'ressentait ! Bien plus,
durant toute sa vie, il s'en accusait comme d'un très gros péché ; et comme il n'eut jamais rien de plus grave à se reprocher, pour se mortifier et s'humilier davantage il avait coutume, étant religieux, d'en faire confidence à ses plus intimes amis, dans la pensée de leur montrer combien il était mauvais dans son enfance.
Il esta croire que Dieu, par une providence singulière, permit cette légère défaillance afin que, parmi tant de dons surnaturels et de vertus dont la divine bonté avait enrichi son âme, il eût quelque occasion de s'abaisser au souvenir d'une faute qui, vu son jeune âge et son peu de discernement, n'en était probablement pas une.
Comme saint Grégoire le raconte de saint Benoit, Dieu voulait ainsi lui faire retirer le pied qu'il avait déjà dans le monde.
Quand il atteignit sa septième année, âge où, d'après le sentiment commun des philosophes et des saints docteurs, les enfants ont d'ordinaire l'usage de la raison et commencent d'être capables de vice ou de vertu, il se donna si bien à Dieu, se consacra si complètement au service de la divine Majesté , qu'il avait coutume de regarder ce temps comme celui de sa conversion. Si bien, qu'en rendant compte de sa conscience à ses Pères spirituels, il leur signalait cette grâce comme un des plus notables bienfaits de la main divine, disant qu'à Vâge de sept ans, il s'était converti du monde à Dieu.
Et de quelles faveurs célestes il fut prévenu dès le premier usage de sa raison, il est aisé de le conclure de ce seul fait. Quatre de ses confesseurs, qui, en divers temps et en divers lieux, dans le siècle ou dans la religion, entendirent ses confessions générales, dont la dernière, peu avant sa mort, fut reçue par l'illustre cardinal Robert Bellarmin, ont tous affirmé par
écrit, sans aucune entente préalable, que Louis, dans tout le cours de sa vie, ne commit pas un seul péché mortel et ne perdit jamais la grâce du saint baptême.
Chose d'autant plus merveilleuse que, durant les années les plus critiques, il ne vivait pas dans la retraite, à l'ombre d'un
cloître, loin des occasions, parmi les serviteurs de Dieu, dans la pratique de ces saints exercices qui mettent en garde contre le mal, mais qu'il passa les années de l'enfance à la cour de son père, bien plus, à la cour du grand duc de Toscane et du roi d'Espagne, clans le commerce des seigneurs, des princes et de gens de toute sorte.
Néanmoins, parmi les délices de la maison paternelle, au mi-
lieu des tentations et des dangers des cours, il conserva toujours pure et sans tache la robe baptismale. Aussi le cardinal Bellarmin, parlant un jour des vertus de Louis dont plusieurs, et j'étais du nombre, gardaient le souvenir très vivant, disait-il avec raison qu'on devait croire que la divine Providence ne cesse jamais de donner à l'Église militante des saints confirmés en grâce durant toute leur vie. Et il ajoutait : « Et je tiens, pour ma part, que l'un de ceux-là est notre Louis de Gonzague, car je sais tout ce qui s'est passé dans cette âme. » Le cardinal en apportait en preuve un fait qui paraîtra vraiment admirable à quiconque est au courant des choses spirituelles et considère ce que vaut un tel témoin. « Louis, disait-il, depuis l'âge de sept ans jusqu'à sa mort, a toujours mené la rie pur fuite, privilège dont je laisse aux sages à estimer la grandeur. »
Dieu voulut, ce semble, que les démons eux-mêmes rendissent témoignage à la sainteté de ce petit enfant et à la gloire qui lui était réservée dans le ciel. Un religieux Franciscain de l'Observance, que tout le monde estimait un saint, passant vers ce temps-là à Castiglione, s'arrêta dans un monastère de son ordre du nom de Sainte-Marie, à un mille environ de la ville. Aussitôt une grande multitude de gens accourut pour le voir et se recommander à ses prières . Et comme le bruit s'était répandu qu'il faisait des miracles, on lui amena plusieurs personnes possédées du malin esprit, afin qu'il les délivrât. Or, tandis que les Pères étaient à l'Église occupés à faire les exorcismes en présence de tout le peuple et de plusieurs grands personnages parmi lesquels se trouvait le petit Louis, avec son jeune frère Rodolphe, les énergumènes commencèrent à crier en le montrant du doigt : « Voyez-vous celui-là? Il ira au ciel et sera comblé de gloire. » Ces paroles furent remarquées et tout Castiglione les répéta. Et
à cette heure il est encore des témoins qui les ont attestées sous serment.
Sans doute on ne doit pas ajouter foi aux démons qui sont les pères du mensonge; néanmoins ils sont souvent contraints par Dieu même, pour leur plus grande confusion, de dire la vérité, et Ton peut croire qu'il en fut ainsi cette fois, puisque, de fait, ce saint enfant était dès lors regardé comme un ange.
Chaque jour, à la maison, seul ou en compagnie, il s'appliquait aux pratiques de dévotion, récitant toujours à genoux les sept psaumes de la pénitence, l'office de Notre-Dame et d'autres prières. Il s'agenouillait sur la terre nue, refusant le coussin qu'on lui offrait.
En ce temps-là, Louis, durant dix-huit mois, fut en proie à la fièvre quarte ; il supporta son mal avec grande patience et ne voulut jamais omettre les psaumes graduels, les sept psaumes de la pénitence et ses autres oraisons accoutumées. Et s'il se trouvait plus faible, il mandait une des femmes au service de sa mère et la priait de l'aider.
Tels furent les premiers fondements de l'édifice spirituel que Louis, dès l'âge de sept ans, commençait à poser. Ce n'est donc pas merveille s'il en éleva plus tard si haut le faîte, comme nous le dirons dans la suite de cette histoire.