CHAPITRE III
COMMENT LOUIS FUT CONDUIT l'Ait SON PÈRE A FLORENCE OU 11. FIT VOEU DE VIRGINITÉ. — SES PROGRÈS DANS LA VERTU.
A son retour de Tunis, le marquis don Ferdinand passa plus de deux ans à la cour d'Espagne; puis, revenu à Castiglione, il trouva Louis, non plus enclin aux armes, comme il l'avait laissé, mais l'esprit recueilli et tout occupé des choses de la piété. Surpris de voir tant de sens et de maturité chez un enfant, il s'en réjouit à la pensée qu'il serait un jour fort capable de gouverner son Etat.
Mais Louis, alors âgé de huit ans, formait de tout autres projets. Le soin de sa perfection l'absorbait tout entier; il résolut de s'en ouvrir à sa mère. Souvent il lui avait entendu dire que. puisque Dieu lui avait donné plusieurs enfants, elle serait heureuse d'en voir un religieux. Un jour qu'il était seul avec elle : « Madame ma mère, lui dit-il, vous avez manifesté le désir d'avoir un fils religieux : je crois bien que Dieu vous en fera la grâce. » Et une autre fois, reprenant le même entretien, il ajouta : « Et je crois que ce sera moi. »
La marquise fit semblant de ne pas entendre, parce qu'il s'a-
gissait de son fils aîné. Toutefois, elle en garda l'impression et commença de croire qu'il en serait ainsi en voyant Louis si appliqué à la dévotion.
Il est vrai qu'en ce temps-là, comme il l'attestait lui-même étant déjà religieux, il ne s'était encore arrêté à aucun parti, mais se contentait de mener une vie très fervente.
Cependant des bruits de peste inquiétaient toute l'Italie. Le marquis, redoutant le fléau, voulut aller à Montferrat avec sa famille. Il y fut pris de violents accès de goutte, et sur le conseil des médecins, il se résolut d'aller aux bains de Lucques où il emmena, avec Louis, son second fils Rodolphe, qui souffrait de je ne sais quel mal. Il désirait les laisser, au retour, à Florence, auprès du sérénissime don François de Médicis, grandduc de Toscane, pour témoigner son amitié à ce prince qu'il avait connu à la cour du roi d'Espagne, et aussi pour familiariser davantage ses enfants avec le beau dialecte toscan.
Il se mit en route avec eux au commencement de l'été de 1577, laissant la marquise très affligée du départ de ses fils encore si jeunes, et se rendit à Lucques, puis à Florence. Mais, arrivé dans le voisinage de la ville dont les abords étaient sévèrement gardés par crai-nte de la peste, il se retira dans une villa de son parent, Jacques delTurco, aux environs de Fiesole (1).
C'est de là que le marquis fit savoir au grand duc qu'il était venu pour lui rendre visite; et dès qu'il eut sa réponse, il fit son entrée dans Florence et fut reçu au palais avec de grandes démonstrations d'amitié.
Il présenta ses fils à Son Altesse qui aurait voulu les garder
(1) La chambre où Louis demeura fut transformée plus tard en oratoire. Par induit pontifical, on y célèbre la messe, même les jours de fête. Les étriers dont Louis se servait pour monter à cheval y sont conservés et les malades qui les vénèrent sont souvent délivrés de leurs maux.
auprès d'elle. Mais, le marquis, désirant les voir s'appliquer sérieusement à l'étude, le grand-duc leur assigna un logement rue des Anges (1).
Avant de partir, Ferdinand de Gonzague leur laissa pour gouverneur don Pierre-François del Turco, plus tard majordome de Jean de Médicis, dont il avait éprouvé, durant plusieurs années, la fidélité à son propre service. Pour camérier, il leur donna le sieur Clément Ghisoni, depuis majordome du marquis de Castiglione. Un saint prêtre, Jules Bresciani, de Crémone, fut chargé de surveiller leur conduite et de leur enseigner la langue latine. Enfin leur maison fut montée d'une manière digne de leur rang.
Louis avait neuf ans accomplis, quand son père le laissa à Florence; il y passa deux années à étudier le latin et l'italien; les jours de fête, il allait à la cour. Au début, pour obéir à son gouverneur, il se prêtait à quelques jeux innocents, bien qu'il n'y prît aucun plaisir. La sérénissime duchesse de Mantoue, Éléonore de Médicis, raconte qu'étant enfant, elle et sa sœur, donna Maria, depuis reine de France, invitaient quelquefois Louis à venir jouer au jardin; mais il avait coutume de répondre que le jeu ne l'amusait pas, et qu'il préférait dresser de petits autels ou s'occuper à d'autres pieux divertissements.
Dès les premiers temps de son séjour à Florence. Louis fit de grands progrès dans la vie spirituelle. Aussi se plaisait-il à proclamer cette ville le berceau de sa dévotion. Il conçut, en particulier, une telle tendresse pour la bienheureuse vierge
(1) Cette maison, «i'a degli Angeli, lut, en souvenir du saint et par ordre du grand-duc Cosnie III, ornée au dehors du portrait de Louis et d'une inscription gravée sur le marbre. Plus lard, elle l'ut richement décorée au dedans par le docteur Antoine Pislolesi, son propriétaire ; par la permission du Pape, on y fait la fête du bienheureux et on y célèbre également la messe.
Notre-Dame, qu'il ne pouvait parler d'elle ou penser aux mystères de sa vie, sans s'épanouir d'une joie toute céleste. A quoi l'aidait beaucoup la tendre piété que le peuple de Florence témoigne envers l'image vénérée de Y Annunziata, non moins que la lecture du livre que le P. Gaspard Loarte, de la Compagnie de Jésus, a écrit sur les mystères du saint Rosaire.
Un jour, qu'il avait ce livre en main, il se sentit enflammé du désir de faire quelque chose d'agréable à Notre-Dame, et la pensée lui vint que rien ne saurait plaire davantage à l'immaculée Reine du ciel que d'imiter le plus parfaitement possible sa pureté sans tache en faisant vœu de virginité.
Étant donc en prière, dans l'église de YAnnunziata, devant l'image de la bienheureuse Vierge, il fit, en son honneur, le vœu de virginité perpétuelle; et la manière dont il le garda durant sa vie entière prouve évidemment que Dieu se complut dans cette offrande et que la bienheureuse Vierge l'entoura d'une particulière protection. Ses confesseurs, nous l'avons dit, entre autres le cardinal Bellarmin, dans sa déposition juridique, et plus en détail le P. Jérôme Piatti, dans un écrit latin qu'il a laissé, déclarent que Louis n'eut jamais la moindre mauvaise impression des sens, la moindre imagination ou pensée contraire au vœu qu'il avait fait. Chose qui surpasse tellement les forces de la nature humaine , qu'on voit bien que ce fut l'effet d'une grâce extraordinaire de Dieu obtenue par l'intercession de sa très sainte Mère.
Quant à la valeur d'un tel privilège, il suffit pour l'apprécier, de se souvenir que saint Paul demanda par trois fois d'être délivré de l'aiguillon de la chair. Pour en triompher, saint Jérôme, dans son désert, se frappait à coups redoublés la poitrine avec une pierre ; saint Benoît se jetait au milieu des épines ;
saint François se roulait dans la neige et saint Bernard entrait dans l'eau glacée d'un lac pour y éteindre les feux de la concu-
Saint Louis fait vœu de virginité aux pieds de Notre-Dame de VAnnunziata.
piscence. Bien petit est le nombre des saints qui, par une faveur exceptionnelle de la grâce divine, sont arrivés à une parfaite et totale domination des sens. Encore n'ont-ils obtenu ce don qu'à force de larmes et de prières. Tel fut le saint abbé
Equitius, dont parle saint Grégoire dans ses dialogues, lequel, tourmenté dans sa jeunesse par ces pénibles tentations, obtint, par une oraison continuelle, que Dieu lui envoyât un ange pour l'en délivrer, si bien qu'il semblait une âme affranchie de son corps. Cassien raconte de l'abbé Sérénus qu'après bien des jeûnes, des prières et des gémissements, il conquit la pureté du cœur et de l'esprit, et reçut, au prix de nouvelles austérités du jour et de la nuit, lui aussi par le ministère d'un ange, un don si parfait de chasteté corporelle, qu'il n'éprouvait jamais le moindre mouvement déréglé, même durant le sommeil. En un temps plus voisin de nous, l'angélique docteur saint Thomas, ceint miraculeusement de la main des anges, reçut une grâce pareille, après qu'armé d'un tison il eut mis la tentation en fuite.
Et certes on ne peut attribuer, en saint Louis, cette absolue possession de tout lui-même à je ne sais quelle insensibilité naturelle. Il était, en effet, de complexion sanguine, d'un caractère ardent, comme l'attestent tous ceux qui l'ont intimement connu. Il faut donc avouer qu'il fut prévenu d'une grâce extraordinaire et de la particulière faveur de cette bienheureuse Vierge à laquelle il témoignait tant de respect, tant de dévotion et une si filiale confiance.
Mais il est vrai qu'il mit un soin extrême à coopérer à ce don divin. Quoiqu'il n'éprouvât aucune tentation de ce genre, son amour de la pureté lui inspirait une continuelle vigilance sur lui-même, sur tous ses sens et particulièrement sur ses jeux; jamais il ne les portait sur aucun objet qui pût lui causer le moindre trouble. De là cette habitude qu'il avait d'aller par les rues les yeux baissés. Par-dessus tout, il eut soin, sa vie entière et dans tous les lieux où il se trouvait, d'éviter la con-
yersation des femmes; il fuyait leur présence de manière à faire croire à une antipathie naturelle (1).
Si parfois la marquise, sa mère, pendant qu'il était à Castiglione, lui envoyait quelqu'une de ses dames pour lui porter un ordre, il s'avançait à la porte, sans la laisser entrer, l'écoutait, lui donnait la réponse, les yeux toujours baissés, et la renvoyait.
Bien plus, il éprouvait quelque embarras à se trouver seul avec la marquise, tant il poussait loin la vigilance et la circonspection. Il était convenu avec son père qu'on ne l'obligerait jamais à converser avec les femmes; et pour ne pas le contrister, on accédait à son désir. Lui-même avoua qu'il n'avait, en aucune rencontre, arrêté les yeux sur aucune des dames de sa parenté.
C'est à Florence qu'il commença à se confesser plus fréquemment. Son gouverneur lui assigna pour directeur le Père François délia Torre, qui en ce temps-là était recteur du Collège delà Compagnie de Jésus. La première fois qu'il vint à lui, il se présenta avec tant de révérence et de respect, avec tant de confusion et de honte, qu'on l'eût pris pour le plus grand pécheur du monde. A peine' aux pieds du confesseur, il se sentit défaillir et son gouverneur dut lui venir en aide et le ramener à la maison. Quand il se rendit de nouveau au saint tribunal, il fit une confession générale, qui, nous disait-il plus tard, l'avait
(1) Étant encore tout enfant, il jouait un jour, sous les yeux de sa mère, avec des petits garçons et des petites filles de son âge, parmi lesquelles se trouvait Camilla Ferrari qui conta plus tard le fait au Père Bartoli, comme celui-ci l'a consigné dans sa vie de saint Stanislas Kostka. Ceux qui perdaient au jeu, donnaient un gage et devaient faire la pénitence qu'on leur imposait. Or, Louis, condamné à baiser l'ombre d'une petite fille, qui se projetait sur le mur et y formait une image grotesque, s'y refusa et resta tout confus et la rougeur au front.
(Acta sanctorum, t. IV junii.)
comblé de consolation. A cette occasion, il rentra davantage en lui-même, commença une vie plus spirituelle, examinant tous
Saint Louis confesse les fautes les plus légères avec une extrême douleur.
ses actes avec grande diligence pour découvrir la racine de ses défauts et les corriger.
11 remarqua d'abord que son tempérament sanguin donnait
lieu à des mouvements intérieurs de colère qui, pour ne pas se trahir au dehors, ne laissaient pas de troubler son âme. Pour se vaincre, il se prit à considérer combien cette passion est brutale, et il disait le comprendre d'autant mieux que, le calme rétabli, il s'apercevait bien que, durant l'accès, il n'avait plus la possession de lui-même. Ces réflexions le frappèrent tellement, que jamais depuis, malgré son naturel vif et bouillant, il ne laissa paraître les moindres signes d'impatience.
De plus, il s'aperçut qu'il lui échappait, dans la conversation, quelques paroles contre la charité, lesquelles, il est vrai, disaitil lui-même, allaient à peine au péché véniel. Néanmoins, il en fut si mortifié que, pour n'avoir plus à s'accuser de semblables fautes, il s'abstint de la conversation des étrangers et même des gens de la maison, vivant le plus souvent dans la solitude, afin de ne rien dire ou entendre qui pût blesser la pureté de sa conscience.
Quelques-uns taxaient sa réserve de scrupule ; mais il se souciait peu de ces jugements.
Il devint si obéissant à ses maîtres, que son gouverneur affirmait qu'il prévenait leurs ordres dans les moindres choses. Et s'il voyait son jeune frère Rodolphe supporter avec peine les reproches, il l'exhortait aimablement à se montrer toujours soumis.
Il parlait à ses serviteurs avec tant d'égards et de modestie, qu'ils en demeuraient confus. Eux-mêmes m'ont raconté qu'il n'usait jamais de paroles impérieuses, mais se contentait de dire : « Pourriez-vous faire ceci sans vous incommoder » ; ou bien encore : « Je désirerais cela, si je ne vous suis pas importun. »
Il évitait, en s'habillant devant son valet de chambre, tout ce
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qui pouvait blesser la plus rigoureuse décence. Chaque jour, il entendait la messe, et les jours de fête il assistait de plus aux
Éléonore d'Autriche, duchesse de Mantoue, et sa belle-nlle. (Portrait par Rubens. )
vêpres. Ne sachant pas encore ce qu'était l'oraison mentale, il s'appliquait à la prière vocale, récitant les matines au point du jour, faisant le soir d'autres exercices, et comme je l'ai dit, toujours à genoux et avec grande attention.
Et bien qu'il n'eut pas encore l'idée arrêtée de quitter le monde, il prit la ferme résolution, s'il y demeurait, de mener la vie la plus sainte et la plus parfaite qu'il lui serait possible.
Ainsi, dès l'âge le plus tendre, Louis était parvenu à une maturité de conduite, à un degré de perfection où plusieurs arrivent à peine après plusieurs années de religion (1).
(1) Voici la déposition faite au procès de canonisation par Clément Ghisoni, camérier ou valet de chambre de Louis : « A Florence, Louis menait une vie sainte, pure, innocente, s'abstenaut des fêtes et des bals, bien que son père eût désiré, sans toutefois l'y contraindre, le voir prendre part à ces plaisirs... Je me souviens que tout jeune encore, il apaisait tous les différends qui pouvaient s'élever dans la maison. Un jour que je me disputais, comme il arrivait trop souvent, avec le sei gneur Antoine del Turco, son gouverneur, le petit Louis sortit de sa chambre, me prit par le bras et me conduisant chez lui, me fit l'admonition fraternelle. »
« Je me rappelle, dit un autre témoin, que Louis visitait chaque jour YAnnunziata et qu'il avait pour l'image de Notre-Dame une grande dévotion. »
L'Annutiziataest, à Florence, l'église des Pères Servîtes. On y vénère une image de la très sainte Vierge qui, d'après la tradition, avait été peinte par la main d'un ange. Les grands-ducs avaient coutume d'aller y prier tous les jours.
Éléonore de Médicis, duchesse de Mantoue, déposa au même procès : « J'ai bien connu Louis, j'ai souvent conversé avec lui et j'ai remarqué qu'il était ami du silence et de la solitude, fuyant les compagnies et les jeux pour s'entretenir avec Dieu. Aussi nos gouvernantes nous le montraient du doigt, à nous jeunes filles, et nous engageaient à le prendre pour modèle. »
Nous possédons une lettre de saint Louis de Gonzague à son père, écrite de Florence (avril 1578). Il avait alors dix ans et quelques mois. On en lira avec intérêt la traduction.
« Monseigneur et Père,
« La lettre de Votre Seigneurie illustrissime, du 6 de ce mois, nous a attristés, parce que vous disiez avoir souffert les douleurs de la goutte accompagnée d'un peu de fièvre, bien que cependant les deux maladies allassent en diminuant. Une autre de Madame notre mère, datée du 8, nous a consolés, en nous faisant savoir que vous étiez complètement guéri. Grâces en soient rendues à la divine Majesté!
« Nous avons été voir hier les obsèques de la grande duchesse (1) qui ont été très belles et ont duré trois heures. Voici quelle en était l'ordonnance. D'abord, il y avait l'étendard de Saint-Laurent (-2), puis la croix; cent cinquante pauvres les escortaient, vêtus de deuil, avec des torches allumées ; suivaient les religieux non seulement de la ville, mais de tous les environs, au nombre de trois mille, de dix-huit ordres différents, avec des cierges blancs d'une livre. Ensuite venaient les Piagnoni (pleureurs) avec leurs robes traînantes suivant l'usage; les pages, les chevaliers, les seigneurs de la cour, tous en deuil
(1) La grande duchesse Jeanne, fille de lempereur Ferdinand Ier et épouse de François-Marie de Médicis, morte le dimanche « avril 1578.
(2) L'église ducale.
avec des torches, enfin le corps sous un baldaquin. Le corps était porté par des seigneurs titrés, et le baldaquin par des gentilshommes delà cité. Derrière marchait le grand-duc. portant le long manteau de deuil et la barrette de ville, avec le reste de la cour et la garde armée. Lorsqu'il eut accompagné le corps jusqu'à Saint-Laurent, il rentra au palais.
« Nous continuons nos exercices de piété et nos études; nous nous portons bien. Itien autre chose, si ce n'est que, pour terminer, nous vous baisons les mains, ainsi qu'à Madame notre mère, à notre petite sœur (Isabelle) et à notre frère (Charles) (1).
« De Votre Seigneurie illustrissime le bon fils.
o Louis de Goxzagie. »
(1) Charles était le 3e et Isabelle la 4e enfant du marquis.
Saint André portant le reliquaire du Précieux: Sang. (Monnaie de Mantoue. — Cabinet des médailles à Paris )