‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 31 sur 63 · DE SES AUTRES VERTUS ET SURTOUT DE SA CHARITÉ · texte numérisé non relu

DE SES AUTRES VERTUS ET SURTOUT DE SA CHARITÉ

Nous avons déjà longuement parlé (1) de la pureté virginale de corps et d'àme qu'il eut le privilège de conserver jusqu'à son dernier soupir. Il l'avait placée sous la garde d'une mortification poussée parfois jusqu'à l'excès, nous l'avons vu, et que l'obéissance avait peine à contenir dans les bornes. Comme on s'étonnait qu'avec sa faible santé il importunât les supérieurs pour faire sans cesse de nouvelles pénitences, il répondait qu'il demandait parfois ce qu'il n'espérait pas obtenir, afin d'avoir au moins le mérHe de son bon désir. « Mais, lui disait-on, pourquoi ne pas vous en tenir aux avis des Pères graves et pieux qui vous ont si souvent engagé à modérer vos austérités? — Je les vois, répliquait Louis, ne pas pratiquer eux-mêmes ce qu'ils me conseillent et j'estime qu'il vaut mieux suivre leur exemple que de m'en tenir à une parole de compassion et de charité. — Mais ne vaut-il pas mieux refréner la volonté que

(i) Au chapitre II de la Ve partie.

les sens? — Il faut faire ceci, sans omettre cela. — Cependant, à votre âge... — La jeunesse est l'âge qui convient le mieux à la pénitence; plus tard viennent les infirmités qui la rendent difficile. Les saints, vers la fin de leur vie, ont coutume de diminuer les austérités corporelles à mesure qu'ils font de plus grands progrès dans les voies de l'esprit. »

D'ailleurs, Louis mortifiait ses passions du dedans et veillait attentivement sur les moindres mouvements du cœur. Il recherchait avec sollicitude le principe et la fin de toutes ses pensées et de tous ses désirs, et, au témoignage du vénérable cardinal Bellarmin, en précisait si parfaitement la nature qu'on eût dit que ses yeux pénétraient jusqu'au plus intime de lui-même.

Que dire de sa franchise et de sa loyauté dans les moindres paroles? On pouvait être sûr avec lui qu'un oui était un oui, qu'un non était un non. Jamais dans sa bouche de ces équivoques, de ces subtilités si fréquentes dans le commerce des hommes du monde et qui sont la peste des sociétés.

D'ailleurs, dans l'exercice de toutes ces vertus, il ne faisait que mettre en pratique les règles données par saint Ignace dans les Exercices spirituels qu'il regardait avec raison comme également efficaces à convertir les pécheurs et à renouveler l'esprit des parfaits. Chaque année, il s'y appliquait au temps des vacances et résumait tout ce qu'il y avait puisé de meilleur en de courtes sentences latines dont quelques-unes nous ont été conservées.

Mais il n'avait pas de vertu plus à cœur que la charité. Il aimait Dieu parfaitement. A son nom seul, son âme était ravie et son visage tout enflammé (1). Il aimait le prochain pour Dieu

(l) « Quand Louis parlait de Dieu, son visage rougissait doucement et semblait enflammé, mais il n'y mettait point d'affectation. On sentait que son cœur s'élevait vers Dieu et

plus que lui-même. Serviteur des malades dans les hôpitaux, il avait obtenu la permission générale de visiter ses Frères à l'infirmerie. Quand ses maux de tête l'empêchaient d'étudier, il s'y rendait pour remplir les plus humbles offices.

Mais il avait encore bien plus de zèle pour le salut des âmes. S'il l'avait pu, il serait immédiatement parti pour les Indes afin d'y travailler à la conversion des infidèles. Déjà, dans le monde, tel était son plus ardent désir. Ne pouvant encore prêcher et confesser, il ne laissait pas de s'employer au bien spirituel de tous avec autant d'industrie que de prudence.

Non content d'édifier par ses saints exemples tous ceux qui vivaient avec lui, il s'efforçait, avec l'approbation de ses supérieurs , de détourner le discours des choses inutiles ou même des matières de classe pour l'amener adroitement sur des sujets de piété. Après avoir recommandé son projet aux prières de quelques saints religieux, il choisit, parmi ses jeunes Frères, ceux qui lui paraissaient plus aptes à remplir ses vues et les engagea à l'imiter. Chaque jour, il lisait quelque chose d'un livre spirituel ou de la Vie des saints afin de nourrir l'entretien. Avec ses égaux et ses inférieurs, il entamait lui-même la pieuse conversation. Avec des prêtres ou des supérieurs, il se contentait de proposer ses doutes ou de solliciter des avis. Dès qu'il était quelque part, on était sûr que la piété faisait les frais de tous les discours, et s'il survenait dans un groupe, on changeait aussitôt de conversation pour lui faire plaisir.

Arrivait-il quelque nouveau, soit du noviciat, soit d'ailleurs, il s'efforçait d'entretenir en lui, par lui-même ou par quelque

se reposait en lui. Il vivait toujours en sa sainte présence; on comprenait, rien qu'aie voir, que Dieu était sa lin, son unique objet, sa société de tous les instants ». (Procès de canonisation.)

compagnon de celui-ci, la ferveur qu'il apportait du noviciat. Dès que le nouveau venu paraissait à la récréation , il s'insinuait auprès de lui et lui disait que, s'il désirait conserver et augmenter sa dévotion, il trouverait maint compagnon prêt à l'y aider. Puis, lorsqu'il avait fait avec lui, en parlant, plus ample connaissance, il lui désignait quatre ou cinq des plus fervents, et avisait ensuite ces derniers de saisir l'occasion de s'entretenir avec le condisciple nouvellement arrivé.

De plus, s'il apprenait que quelqu'un du collège avait besoin d'aide spirituelle, il s'ingéniait de toute manière à gagner son affection. Durant des jours et des semaines, il s'entretenait avec lui pendant la récréation, ne s'inquiétant pas de ce que pouvaient dire les autres. Quand il lui semblait l'avoir amené à donner quelque marque de la vertu et de la perfection qu'il désirait en lui, peu à peu il se relâchait de cette intimité en lui disant que, pour la commune édification, il valait mieux mettre plus d'universalité dans ses relations. Il l'exhortait alors à choisir de bons compagnons, lui en nommait quelques-uns en particulier et allait prier ceux-ci de chercher à converser avec lui, sachant, disait-il, qu'il avait de bons désirs. Se détachant ainsi de l'un, il s'attachait à un autre.

Par ces saintes industries, il produisit en peu de semaines un grand fruit et parvint à enflammer même les plus froids. On vit alors dans le Collège romain tout entier une telle ferveur que c'était bénédiction de Dieu. Il y avait, à cette époque, plus de deux cents personnes au Collège, et je me souviens d'avoir vu avec admiration, plusieurs fois en été, tout ce monde se disperser sous les galeries et dans le jardin par groupes de trois ou de quatre et converser ainsi. Comme je les connaissais tous, je savais sûrement qu'il n'était aucun d'entre eux qui ne discourût

des choses de Dieu. La récréation était ainsi comme une conférence spirituelle; plusieurs avouaient n'en pas tirer moins de fruit que de l'oraison elle-même , et peut-être même davantage; d'autant plus qu'ils en venaient à se communiquer divers sentiments spirituels dont Dieu les gratifiait dans l'oraison ; et de cette manière, chacun participait aux lumières de tous.

Cela se faisait avec tant de suavité et au si grand plaisir de tous, que chacun, dégoûté du reste, fût plutôt rentré dans sa chambre, que de ne point parler en récréation de ces pieux sujets. Ces mêmes entretiens les occupaient dans leurs sorties, alors qu'ils se promenaient par les chemins ou jouissaient des vacances à la maison de campagne. Il leur semblait que ces jours ne pouvaient leur offrir de plus agréables passe-temps que de pouvoir se retirer deux, trois ou quatre ensemble, et traiter de Dieu et des choses du Ciel.

Au temps des grandes vacances, en septembre et en octobre, alors que , les leçons terminées, on envoie les jeunes gens du collège se reposer quelques jours à Frascati des fatigues de l'étude, chacun emportait , avec permission des supérieurs , un livre favori. C'étaient Gerson, la vie de saint François, de sainte Catherine de Sienne et du saint Père Ignace. Les uns lisaient les chroniques de saint Dominique, les autres celles de saint François. Ceux-ci préféraient les confessions et soliloques de saint Augustin; ceux-là l'exposition du Cantique de saint Bernard. Certains, plus avancés dans la vie spirituelle, ne trouvaient pas peu de plaisir à lire la vie de la bienheureuse Catherine de Gènes; d'autres, enclins au mépris d'eux-mêmes, savouraient celles du bienheureux J. Giacopone et de Jean Colombini. Tout pleins delà lecture de ces ouvrages et d'autres semblables, ils sortaient matin et soir, deux à deux, trois à

trois, et se promenaient sur les collines en se racontant divers traits de ce qu'ils avaient lu (1).

Parfois, on se rencontrait au nombre de dix ou douze dans

AD SODALITATEM PEIPARAEVIRjGINIS.

les forêts et dans les bois. Alors on s'arrêtait pour faire en compagnie des conférences spirituelles. Si grandes étaient la

(1) « J'ai passé avec lui les vacances d'automne à Tivoli. Pour prendre de l'exercice, il allait souvent en pèlerinage à Notre-Dame de Grolla-F errata, et vénérait aussi dans le même sanctuaire les reliques des saints Nil et Barthélémy, de l'ordre de Saint-Basile. Parfois je l'accompagnais, et j'ai remarqué que ces promenades lui faisaient encore plus de bien à lame qu'au corps, par suite de ses pieux entretiens en roule. » (Procès de canonisation. )

douceur et la dévotion que tous en éprouvaient, si vives étaient leur joie et leur ferveur, qu'on les eût pris pour des anges du paradis. Ainsi les vacances de Frascati ne faisaient pas moins de bien à l'âme qu'au corps, chacun servant d'exemple aux autres pour avancer dans les voies de Dieu.

C'est ce dont peuvent témoigner bon nombre de Pères et de Frères, dispersés maintenant par les diverses contrées du monde et cultivant avec fruit la vigne du Seigneur. Et comme toute la gloire en revenait à Louis, tous avaient pour lui une amitié mêlée de pieuse admiration. On courait après lui pour lui parler et l'entendre; et quand on ne le pouvait, on en ressentait une peine semblable à celle qu'on éprouve à ne pouvoir approcher d'une chose sainte.

Mais ce qui le rendait encore plus aimable à tous, c'est qu'il ne tenait pas si continuellement tendu l'arc de l'esprit qu'il ne le relâchât quelquefois. Prudemment et judicieusement, il savait s'accomoder aux lieux, aux temps, aux personnes avec grande suavité; et tout sérieux qu'il fût en sa conduite, il n'était clans la conversation ni triste ni importun, mais doux, gracieux, affable envers tous. Souvent s'échappait de ses lèvres quelque mot plaisant et spirituel, ou bien il racontait quelque anecdote propre à égayer dans les limites de la modestie religieuse.

Telle fut la vie de saint Louis durant les deux années et demie qu'il passa au Collège romain, tels furent les fruits que produisit son exemple.

ANNUNTIANS

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