‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 32 sur 63 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

LOUIS EST ENVOYÉ DANS SA PATRIE POUR ACCOMMODER UN GRAVE DIFFÉREND SURVENU ENTRE SON FRÈRE RODOLPHE ET LE DUC DE MANTOUE.

Horace de Gonzague, seigneur de Solferino, étant mort à Mantoue, la nouvelle en fut portée au marquis Rodolphe, frère cadet du bienheureux. Ce prince, alors à Castiglione, se trouvait à l'église, occupé à entendre le sermon. Il sortit aussitôt, fit battre le tambour, réunit en deux heures six cents fantassins et courut s'emparer du château de Solferino qui lui revenait de droit, son oncle étant mort sans enfants.

Mais Guillaume, duc de Mantoue, arguant d'un testament fait en sa faveur, envoya dire au jeune marquis d'avoir à quitter la place et de lui céder ce fief. Rodolphe répliqua qu'il était le serviteur de Son Altesse, mais que, le fief étant d'empire, son oncle n'avait pu en disposer par testament ni le dépouiller de ce qui lui revenait par légitime succession; qu'il en avait pris possession et entendait bien le garder. Le duc trouva quelque

peu dur que ce jeune homme prétendît se faire raison et trancher le litige. Il jugea donc de son honneur de défendre les dernières volontés du défunt et se mit en campagne avec une nombreuse infanterie et une grosse troupe de cavaliers. Cependant les rivaux s'accordèrent à s'en remettre à l'arbitrage suprême de l'empereur et licencièrent leurs gens. Mais un capitaine au service du duc profita de la nuit pour donner l'escalade et occupa la citadelle au nom de son maître.

La marquise mère, donna Marta, abandonnant alors à son fils Rodolphe le gouvernement de Castiglione, se rendit à Prague avec ses trois autres fds dont le plus âgé, François, n'avait que neuf ans. L'enfant n'en récita pas moins un long et beau discours à l'Empereur qui, ravi de sa grâce, le retint auprès de lui et le plaça parmi ses pages. Un commissaire impérial vint prendre possession de Solferino jusqu'au règlement définitif du procès. La cause fut instruite sans retard, et le jugement rendu en faveur de Rodolphe.

Mais de mauvais conseillers, suppôts du démon, attisèrent entre les deux compétiteurs une haine d'autant plus violente que leur affection avait été plus vive. L'affaire de Solferino fut mise au second plan dans leur querelle. Le marquis fut calomnié de toute manière et menacé d'une ruine complète. En vain de grands personnages, parmi lesquels l'archiduc Ferdinand, frère de l'empereur Maximilien, interposèrent leur médiation; tout fut inutile.

Ce fut alors qu'Éléonore d'Autriche, duchesse de Mantoue et donna Marta, marquise de Castiglione, dans le désir de rétablir la paix et de mettre fin au scandale, recoururent à un autre expédient. Louis seul, dans leur pensée, pouvait réconcilier ces ennemis acharnés ; le duc Vincent qui venait de succéder

à son père avait toujours eu pour lui beaucoup d'amitié (1), et Rodolphe, qui lui devait le marquisat, lui témoignait une grande déférence.

Louis se trouvait à Rome. La crainte de perdre la paix intérieure dont il jouissait et d'aller contre les règles de son Institut le fit hésiter d'abord à se mêler à toutes ces intrigues. Mais, ayant recommandé l'affaire à Dieu et réclamé à cette fin les prières de ses Frères, il s'en ouvrit au P. Bellarmin, son confesseur. Celui-ci, après avoir fait oraison, lui dit : « Allez, Louis; il m'est avis que votre démarche tournera au service de Dieu ». Sa réponse fut un oracle pour le Bienheureux, qui, dans une parfaite indifférence, attendit la décision du Père Général. A la demande de la duchesse Éléonore, Louis eut donc l'ordre de se rendre à Mantoue.

Il venait de terminer sa seconde année de théologie et se trouvait à la villa de Frascati pour les vacances de septembre, quand le P. Bellarmin, survenant tout à coup, lui communiqua la volonté du P. Aquaviva. Louis devait immédiatement revenir à Rome et de là se rendre au plus tôt à Mantoue, puis à Castigiione. Il ne prit pas plus d'un quart d'heure pour se mettre en route, laissant tous ses Frères désolés de son absence. Nous l'accompagnâmes tous jusqu'au dehors d'une vigne qui appartenait au Collège romain, et comme nous revenions, le P. Bellarmin se mit à nous parler avec attendrissement des vertus de ce jeune homme, à vanter sa sainteté et à raconter bien des choses qui excitaient notre ferveur. « Louis, disait-il, je le tiens pour certain, est confirmé en grâce et je ne saurais mieux faire que de le considérer pour me représenter saint Thomas

(1) Le duc Guillaume était mort sur ces entrefaites le li août 1587. Le duc Vincent Ier lui avait succédé à l'âge de vingt-cinq ans.

d'Aquin au temps de ses études ». J'ai moi-même entendu ces paroles qui furent rapportées au procès de canonisation.

Arrivé à Rome , Louis , après avoir reçu les ordres du Père Général, alla rendre visite aux cardinaux, ses parents. Comme il était chez le cardinal délia Rovere, il fut pris d'un évanouissement causé par ses violentes douleurs de tète et l'épuisement de son corps. On le plaça sur le lit du prélat qui le gronda amicalement du peu de soin qu'il avait de sa santé; mais le saint jeune homme répondit qu'il était loin de faire tout ce qu'il devait.

On lui donna pour compagnon de voyage un Frère coadjuteur fort prudent, nommé Jacques Borlasca, chargé de prendre soin de lui, avec pouvoir de lui imposer tout ce qui lui semblerait utile à sa santé. En vain s'efforça-t-on de lui faire prendre un parasol, en considération de ses maux de tête; il refusa également de porter des gants. Il n'en usait jamais depuis qu'il était dans la Compagnie, ni pour aller à cheval, ni pour garantir contre le froid ses mains enflées et remplies de gerçures. Le matin, au moment où il allait se mettre en selle, on lui apporta des bottes qui avaient appartenu à un grand personnage, et comme il allait les mettre, quelqu'un dit : « Voilà les bottes du seigneur un tel ». A ces mots, Louis, qui craignait qu'on ne les eût choisies pour ce motif, les tournait, les retournait, cherchant un prétexte pour s'en défaire. « Et qu'ont-elles donc, ces bottes, lui dit son compagnon? Ne vous vont-elles pas? » Et comme Louis ne répondait rien : « Laissez-moi les échanger contre d'autres », ajouta-t-il. Il les emporte, s'éloigne un instant et les rapporte pliées d'une autre façon. Louis, qui ne les reconnut pas, les mit aussitôt et trouva qu'elles lui allaient fort bien.

Ce fut le 12 septembre 1589 que le Bienheureux quitta Rome en compagnie du P. Bernardin de Médicis, un de ses intimes, qui allait professer l'Écriture sainte au collège de Milan. Durant le voyage, il n'omit rien de ses oraisons, de ses examens, de ses litanies, de toutes ses dévotions ordinaires. Sur le chemin, dans les hôtelleries, il ne s'entretenait que de Dieu. Les veturini l'écoutaient avec ravissement et ne voulaient point s'éloigner de lui, par affection pour sa personne.

A Sienne, il refusa certaines prévenances qui lui parurent excessives et ne voulut point qu'un Père qui l'affectionnait beaucoup lui lavât les pieds, comme il était d'usage de faire dans la Compagnie pour les voyageurs.

Grande fut sa joie de revoir Florence, berceau de sa première ferveur. Il y laissa le P. Bernardin de Médicis qui devait passer quelques jours auprès des princes ses parents et se rendit à Bologne, où les Pères du collège, sur le bruit de sa sainteté, l'entourèrent aussitôt pour s'entretenir pieusement avec lui. Durant la journée qu'il demeura dans cette ville, le P. Recteur lui ayant donné le sacristain pour lui faire visiter les curiosités, Louis pria le Frère de ne le mener qu'aux églises et à d'autres lieux de dévotion, avouant qu'il se souciait peu de tout le reste. Après avoir visité deux ou trois des églises principales, il revint à la maison.

Sur la route de Bologne à Mantoue, Louis, s'étant arrêté dans une hôtellerie, ne trouva qu'une chambre avec un seul lit. Il ne fit aucune objection; mais son compagnon, prenant l'hôte à part, lui remontra qu'étant religieux, ils n'avaient point coutume de partager le même lit et le pria d'en préparer un second. Celui-ci répliqua qu'il n'en ferait rien, voulant réserver les autres lits pour les gens de qualité qui pourraient venir la

nuit frapper à sa porte. Et comme le bon Frère s'échauffait, Louis qui l'entendit le pria de se calmer. « Eh quoi! s'écria son compagnon, cet hôtelier attend des gentilshommes; nous prendil pour des paysans? — Frère, répliqua Louis en souriant, ne vous fâchez pas; vous avez tort. Nous faisons profession de pauvreté, et cet homme nous traitant comme des pauvres que nous sommes, nous n'avons pas à nous plaindre ». Cependant, le soir venu, comme il ne se présenta pas d'autres voyageurs, le Frère obtint ce qu'il demandait.

Arrivé à Mantoue, Louis rendit aussitôt ses devoirs à la duchesse Éléonore, déjà fort avancée en âge. Cette pieuse princesse, ravie de le revoir, l'embrassa avec une tendre affection et conversa assez longtemps avec lui. Louis avisa de son arrivée le marquis Rodolphe qui donna l'ordre de tout préparer pour le voyage de son saint frère à Castiglione.

Comme Louis se rendait en cette ville, il chargea une personne qu'il rencontra par hasard à Brescia d'annoncer sa prochaine arrivée à son frère. Le messager partit en courant et propagea partout la nouvelle. Castiglione fut en émoi ; on se précipitait aux fenêtres, on sortait en foule des maisons ; Louis fut accueilli avec un pieux enthousiasme. Les cloches sonnèrent à toute volée ; la forteresse tira une belle salve d'artillerie ; le peuple s'agenouilla en pleine rue sur son passage, comme on aurait fait pour un saint. Louis était tout confus de ces manifestations.

Le marquis vint à sa rencontre jusqu'au bas delà colline que couronne le château. A peine descendait-il de son carrosse, qu'un de ses vassaux encouragé par la présence de Louis, vint demander grâce à genoux, pour je ne sais quel délit. Rodolphe lui répondit qu'il pardonnait pour l'amour de son frère.

Dès que le Bienheureux fit son entrée au château, les gens de la cour lui prodiguèrent comme autrefois le titre d'excellentissime, ce dont il ne pouvait s'empêcher de rougir.

Il ne trouva pas sa mère à Castiglione. Elle résidait alors, à douze milles de la ville , dans le domaine de San Mârtino. Un ex près lui fut dépêché, et le jour suivant la marquise revint avec deux de ses jeunes fils (1). A peine descendue à son palais, situé à quelque distance de celui du marquis, elle fit avertir Louis, qui se rendit immédiatement auprès d'elle avec son compagnon. Cette pieuse dame accueillit son saint enfant avec la vénération qu'on porte aux choses saintes. Le respect triomphant de l'amour, elle n'osa pas l'embrasser, mais elle le reçut à genoux, s'inclinant devant lui jusqu'à terre. Ce qui n'étonnera pas, si l'on se souvient qu'elle n'avait jamais cessé, depuis sa naissance, de le regarder comme un Prédestiné et de l'appeler son ange.

(1) François et Cliristiern.

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