DE SA MANIERE DE VIVRE A CASTIGLIONE ET EN D AUTRES LIEUX
Louis passa toute la journée avec sa mère. Tandis qu'il s'entretenait avec elle, il voulut que son compagnon fût toujours présent. Cependant celui-ci. s'étant aperçu que sa présence gênait un peu la marquise dans ce qu'elle pouvait avoir à dire à son fils, se retira prudemment sous prétexte de dire son rosaire. Étant rentré après un assez long temps, il trouva la marquise et son fils à genoux, faisant ensemble oraison. Quand, le soir, ils furent retirés dans leur chambre, Louis demanda à son compagnon pourquoi il était sorti. Il lui répondit que, le Père Général a}rant permis qu'il vînt de si loin trouver la marquise sa mère, il ne croyait pas qu'il convînt de s'opposer à ce qu'elle pût lui découvrir son âme en toute liberté ; que quand il serait question de quelque autre dame, il lui obéirait volontiers et serait toujours présent. A quoi Louis ne répliqua rien.
Il demeura plusieurs jours à Castiglione pour s'informer en détail des différends et des prétentions de son frère et du duc de Mantoue. On ne saurait exprimer quelle édification Louis
causa pendant tout ce temps. Jamais il ne sortait qu'à pied, quoique, par ordre de sa mère et de son frère, il eût toujours un équipage à son service. Il recevait tant de saluts dans les rues, qu'il était obligé de marcher la barrette toujours à la main. Il traitait indifféremment avec toutes sortes de personnes; il le faisait avec autant d'humilité, de douceur et de soumission que s'il avait traité avec ses supérieurs. Il ne souffrait pas que personne de la maison lui rendît service. Quand il était besoin, il recourait à son compagnon. Encore fallait-il qu'il y eût nécessité, et dans ce cas, il attendait toujours que la charité suggérât à quelqu'un de l'aider. Il ne comptait pas même aller loger chez sa mère ou chez son frère, mais chez l'archi prêtre du lieu, si les supérieurs à qui il en parla ne lui avaient donné des ordres contraires.
Tout le temps qu'il fut à Castiglione, il se comporta avec une telle réserve, qu'il ne demanda jamais rien. L'hiver étant survenu, il eut besoin d'habits plus chauds; mais il ne voulut pas que sa famille lui en fît faire. Il écrivit au Père recteur du collège de Brescia, qu'il pria de lui envoyer quelques habits usés, déclarant qu'il n'en voulait pas d'autres. La marquise fit ses efforts pour lui faire recevoir au moins deux camisoles, l'une pour lui et l'autre pour son compagnon; ne pouvant y réussir, parce que Louis se faisait un scrupule de rien accepter de ce qu'il avait abandonné, elle pria son compagnon de les lui faire agréer. Un matin donc, tandis que Louis se levait, le Frère lui apporta une de ces camisoles, et, pour couper court à ses objections, il lui dit : « Votre mère vous fait cette aumône pour l'amour de Dieu, parce que vous en avez besoin; je veux que vous la receviez ». Louis, sans hésiter davantage, se soumit; il reçut cette camisole à titre d'aumône et pour obéir à son
compagnon. Il en fut de même pour le linge. Il ne voulut point recevoir un certain nombre de chemises que la marquise, sa mère, lui avait elle-même travaillées; il voulut qu'on mît des pièces aux vieilles, et le bon Frère n'eut pas peu de peine à lui en faire au moins accepter deux à titre de pure aumône, Tune pour lui et l'autre pour son compagnon.
Pendant son séjour à Castiglione, il ne commanda jamais rien à personne du palais ni au dehors. Il se comportait à l'égard de tout le monde comme aurait pu faire un pauvre étranger qu'on loge pour l'amour de Dieu. Quand il avait à traiter avec le marquis son frère, il attendait comme les autres l'heure de son audience dans l'antichambre, sans permettre qu'on lui fît savoir qu'il y était. A la table de son frère, il se laissait servir comme les autres, sans rien refuser; il prenait un peu plus de liberté en mangeant chez sa mère, d'autant plus qu'elle ne voulait que ce qui pouvait lui faire plaisir. Ainsi, pour qu'un domestique ne lui servît point à boire, il faisait mettre devant lui de l'eau et du vin , comme cela se pratiquait dans la Compagnie. Il ne faisait aucune attention à ce qu'on servait. La grande habitude qu'il avait de se mortifier lui avait fait perdre le goût de ce qu'il mangeait. Quand sa mère lui disait : « Prenez ceci; cela est bon, ou cela est encore meilleur », il l'acceptait, remerciait et n'y touchait pas. Il avait coutume de dire à son compagnon : « Oh ! que nous sommes bien dans nos maisons! Je trouve en vérité plus de quoi satisfaire mon appétit dans une de nos mauvaises portions que dans tous les mets qu'on nous sert ici ».
Jamais il n'avait souffert que quelqu'un l'aidât à s'habiller ou à se déshabiller. Le premier soir, quelques pages s'étant trouvés dans sa chambre pour le servir, il leur déclara qu'il ne se cou-
cherait point qu'ils ne se fussent retirés. De plus, ayant un cautère au bras gauche, il le pansait lui-même, sans même permettre que son compagnon l'aidât à ce pansement, tant il portait loin la délicatesse de la pudeur. Il n'aurait pas souffert que quelqu'un fit pour lui ce qu'il croyait pouvoir faire lui-même. Chez sa mère et chez son frère, quoique les domestiques fussent attentifs à le prévenir, il faisait lui-même son lit, et prenait plaisir à aider son compagnon à disposer le sien. Sa santé ne l'occupait point du tout, ni le soin de la conserver; il n'y songeait que quand son compagnon l'en avertissait. Il sacrifiait à son amour pour la solitude, le plaisir qu'il aurait eu à s'entretenir avec sa mère et à lui donner la consolation de le voir. Le matin, dès son lever, il faisait une heure d'oraison, entendait la messe et récitait le grand office. Il disait le rosaire avec son compagnon à peu près sur le ton de la psalmodie. S'il se trouvait, dans la journée, maître de quelques moments, il disait à son compagnon : « Allons faire un peu d'oraison ». Tous les soirs pendant trois heures il se retirait seul; et avant de se coucher, il récitait les litanies et faisait son examen de conscience. Il se confessait à l'archiprêtre, et tous les jours de fête il allait entendre la messe et communier à l'église principale du lieu. Beaucoup de personnes s'y rendaient exprès pour le voir, et témoignaient combien elles étaient désolées d'avoir perdu un seigneur si accompli.
La dernière fois qu'il se rendit à cette église, il y trouva une si grande foule de peuple accourue pour le voir, qu'il lui vint en pensée de les prêcher et de les exhorter à vivre dans la crainte de Dieu et à fréquenter les sacrements ; cependant il n'en fit rien, parce qu'il crut devoir commencer par prêcher luimême d'exemple en mettant ordre aux affaires de sa maison.
Il fit plusieurs petits voyages à Brescia, à Mantoue et dans d'autres lieux où ses affaires l'appelaient. Dans la route, tout ce qui s'offrait à ses yeux lui donnait occasion de s'élever à Dieu et de s'entretenir de choses spirituelles. Quand son compagnon se trouvait fatigué de ses discours et voulait parler d'autre chose, il ne lui était plus possible de distraire Louis. Un jour qu'il se rendait au château de Guiffri pour parler à son oncle Alphonse de Gonzague, seigneur de ce lieu, il s'aperçut qu'on avait chargé des domestiques de l'accompagner; il pria le marquis de le dispenser de ce cérémonial. N'ayant pu l'obtenir, il ne fut pas plutôt sorti de Castiglione, qu'il les renvoya. Le cocher s'étant trompé de chemin, il n'arriva au château de Guiffri qu'à deux heures de nuit, lorsque les portes en étaient fermées. Il fallut du temps pour instruire les sentinelles de la qualité des personnes qui demandaient à entrer, et pour en faire un rapport au seigneur; enfin, après un temps assez considérable, on baissa le pont-levis, et la porte s'ouvrit. Plusieurs gentilshommes du prince portant des flambeaux se trouvèrent à cette porte ; la garnison était sous les armes et bordait le passage depuis l'entrée jusqu'au palais du prince, lequel descendit au-devant de Louis et le reçut avec une joie singulière et toute sorte d'honneurs. Après l'avoir conduit dans un appartement splendidement meublé, il se retira pour le laisser reposer. Alors Louis, excédé de tous ces hommages et se voyant si magnifiquement logé, se tourna vers son compagnon et lui dit : « 0 mon frère, que Dieu nous aide cette nuit! Où sommes-nous tombés pour nos péchés! Que nous serions bien mieux dans les pauvres chambres de nos maisons et dans nos pauvres lits qu'au milieu de toutes ces superfluités ! » Ces grands égards lui étant extrêmement à charge, il brûlait de revenir à Castiglione. Il
partit, en effet, le jour suivant pour cette ville où, après avoir pris les informations nécessaires, il se rendit à Mantoue pour négocier avec le duc.
Toutes les fois que ses affaires l'obligèrent à demeurer au collège de Mantoue, il y donna tant de preuves de vertu, que les Pères qui eurent l'avantage de l'y voir, racontaient encore longtemps après les merveilleuses impressions qu'avaient faites dans toute cette maison la modestie de Louis, son humilité, son mépris pour lui-même, l'honneur et le respect qu'il portait aux autres, sa prudence jointe à sa simplicité, les charmes de sa conversation, son détachement de toutes les choses corporelles, son union constante avec Dieu, qui était telle, qu'il ne faisait rien, ne disait rien, qu'en vue de cette divine présence. Enfin l'édification qu'il répandait dans le collège alla au point qu'on ne pouvait le voir sans se représenter une vive image de toutes les vertus ; à son seul aspect tous se sentaient excités à la dévotion ; aussi les Pères avaient-ils coutume de dire qu'on voyait briller sur son visage une si grande sainteté, qu'il leur semblait une parfaite copie de saint Charles Borromée. Le recteur du collège de Mantoue était alors le P. Malevota, qui avai t été reçu dans la Compagnie par saint Ignace. Ce Père, à l'exemple de saint Pacôme, qui fit faire une exhortation à ses moines par un novice, voyant dans Louis tant de prudence et de sainteté, jugea à propos de lui confier, un vendredi, le soin d'exhorter les religieux du collège. Ce discours était ordinairement réservé au supérieur ou à quelque Père des plus graves ; jamais on n'en chargeait quelqu'un qui ne fût pas prêtre. Louis accepta, quoique avec bien de la répugnance, cette mission, et uniquement par obéissance. Il fit son exhortation sur la charité fraternelle, prenant pour texte ces paroles du Sauveur : « Mon
précepte est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés ». Il parla avec tant d'onction et de ferveur d'esprit, que tous ceux qui l'entendirent en furent aussi consolés qu'édifiés.
Portrait de Vincent de Mantoue. (Cabinet des Estampes, à Paris.)