DU BON SUCCES DE SES NEGOCIATIONS
Louis commença à parler d'affaires avec le duc de Mantoue; mais, avant de traiter avec les hommes, il avait eu soin, pour ainsi dire, de tout conclure avec le roi du ciel, qui tient dans sa main tous les cœurs. Il avait obtenu de sa divine bonté cet heureux accommodement. On sait cela par des témoignages authentiques, et l'événement le démontra clairement, puisque tout fut terminé dans un entretien d'une heure et demie avec le duc. Il arrangea donc dans cette première entrevue tous les différents; il obtint tout ce qu'il put souhaiter et demander. Quoique le duc fût aigri par les mauvais rapports qu'on lui avait faits du marquis ; quoique Louis fût plus proche parent du marquis que du duc, et que, naturellement parlant, il pût être soupçonné de partialité ; quoiqu'il y eût encore bien d'autres motifs de refuser à Louis ce qu'il demandait, le duc, qui avait résisté aux sollicitations de plusieurs princes, ne découvrant dans Louis que des intentions droites et saintes, fut d'abord gagné, et ne sut lui faire difficulté sur rien (1).
(1) Antoine Possevin nous donne d'iutéressants détails, omis par le P. Cepari, sur le suc-
Il se trouva des personnes qui voulurent ou empêcher ou du moins différer une réconciliation où le service de Dieu était intéressé. Entre autres , un personnage de grande autorité suggéra au duc que, puisqu'il était décidé à cette réconciliation, il ne devait pas la faire uniquement en considération de Louis, mais du moins la différer à un autre temps, afin de donner quelque satisfaction aux princes qui, les premiers, avaient travaillé à cet accommodement. Mais le duc répondit qu'il voulait en finir dès l'heure, parce qu'il le faisait uniquement pour plaire à Louis, sans lequel il ne s'y serait jamais déterminé. Louis se fit donner copie de tous les chefs d'accusation portés par le duc contre le marquis Rodolphe; muni de cette pièce, il revint à Castiglione; il fit lire au marquis toutes ces accusations, pour qu'il eût à se justifier en répondant article par article, et il l'aida à faire cette réponse. Ensuite il retourna à Mantoue porter au duc cette justification. Son Altesse en fut satisfaite, et Louis revint à Castiglione pour conduire son frère au duc, qui le reçut avec affection et le retint même à dîner avec lui; ils passèrent ensemble toute la journée. Le duc fit son possible pour que Louis fût
ces de la mission de saint Louis à la cour «le Mantoue. Ce qu'il raconte montre bien de quelle sagesse il était cloué , puisqu'il réussit où de grands personnages et l'empereur lui-même avait échoué. •• Le duc Vincent, nous dit-il, avait hérité du ressentiment de son père contre le marquis de Castiglione. Furieux de l'injure qu'il croyait avoir reçue, excité parles calomnies des courtisans contre un absent que personne ne défendait, il en était venu à des projets de terrible vengeance. Rodolphe, ignorant les dispositions de son parent, ne faisait rien pour le calmer. Louis trouva le duc de Mantoue au comble de l'exaspération. L'heure de l'audience venue, il lui adressa la parole devant de nombreux témoins : « Sérénissime prince, lui dit-il, si je parvenais, en démontrant la justice de ma cause et en dissipant vos soupçons au sujet de mon frère, à rentrer avec lui en grâce auprès de vous, nous aurions lieu d'être moins reconnaissants et vous en tireriez moins de gloire. Je viens donc simplement réclamer notre pardon par les entrailles de notre Sauveur, et je vous le demande à genoux ». Puis il plaida habilement la cause de son frère et parla avec une éloquence si persuasive, que le duc Vincent, fort prompt à la colère, s'apaisa aussitôt, et partagé entre la douleur et la tendresse, il embrassa Louis et répondit que Rodolphe le trouverait tout prêta oublier le passé et à sceller la paix ». (Acta Sanctorum, t. IV, junii, p. 1000.)
aussi du dîner; mais il refusa constamment l'honneur que Son Altesse lui faisait, et, lui a}rant fait agréer son refus, il revint
Guillaume et Vincent de Mantoue. (Portrait par Eubens.)
manger au collège. Le duc rendit alors au marquis le château et la seigneurie de Solferino, que les frères de Louis ont toujours depuis possédés paisiblement, et qu'ils ont laissés à leurs héritiers.
Quand cette affaire fut arrangée avec le duc, Louis en entreprit une autre qu'il regardait comme bien plus importante pour son frère Rodolphe. Jeune et libre, il s'était passionné pour une demoiselle de bonne maison, mais d'une noblesse bien inférieure à la sienne. C'était une fille unique et riche, qui passait pour avoir 500,000 livres de dot. Emporté par sa passion, il se détermina à l'épouser en secret, en présence du seul archiprêtre de Castiglione et des témoins nécessaires. Il avait eu soin d'obtenir de l'évêque une dispense de proclamation des bans, le 25 octobre 1588. Le marquis n'avait pris toutes ces mesures qu'afm que son mariage demeurât secret et ne vînt point à la connaissance de la marquise sa mère, et encore moins à celle de son oncle Alphonse de Gonzague, dont il était héritier pour le château de Guiffri, et qui devait naturellement être irrité d'un pareil mariage; car ce seigneur, n'ayant qu'une fille unique prête à être établie, songeait à demander au pape les dispenses nécessaires pour la marier à son neveu Rodolphe, afin que par ce moyen sa fille pût jouir de ses États.
Ce mariage du marquis avait eu lieu une année avant la venue de Louis à Castiglione. Comme on l'avait toujours tenu fort secret, tout le monde ne pouvait que mal juger de la conduite de Rodolphe. Louis fitdonc de vives instances à son frère pour qu'il rompît ses liaisons avec cette personne, et qu'il entrât dans les vues de son oncle en épousant sa fille. Le marquis, ayant alors encore quelques motifs qui l'obligeaient de cacher son mariage, se contentait de donner de belles paroles à Louis. Mais celui-ci persuadé que, s'il ne finissait pas cette affaire tandis qu'il était à Castiglione, elle ne se ferait jamais, pressa si vivement le marquis, que celui-ci donna sa parole de le satisfaire.
Louis, content de cette promesse, partit pour Milan le 25 no-
vembre 1589, et y continua ses études et ses pratiques de piété, en attendant que son frère vînt l'y trouver. Celui-ci s'y rendit, en effet, peu de temps après; il arriva au collège un jour de fête, précisément dans le temps que Louis, qui avait communié, faisait son action de grâces. Le portier vint l'avertir de l'arrivée de son frère, en ajoutant qu'il l'attendait à la porte. Louis, sans rien répondre, continua pendant deux heures ses prières, et descendit ensuite pour recevoir Rodolphe. Après les premiers compliments, le marquis lui apprit qu'il était marié depuis quinze mois avec la dame en question, mais qu'il n'avait pas publié sonmariage, de peur d'irriter son oncle. Louis fut charmé d'apprendre que son frère ne vivait pas dans le péché, comme on le croyait; ainsi, après avoir, du consentement du marquis, consulté quelques Pères, il fut résolu que le marquis déclarerait son mariage, pour faire cesser un scandale dont Dieu était offensé et la dame déshonorée. Le marquis permit ce qu'on souhaitait, et Louis se chargea de faire sa paix avec la famille. Tout cela étant ainsi arrangé, Rodolphe repartit pour Castiglione, et Louis l'y suivit de près. Il disait à ce propos que dans deux voyages qu'il avait faits il avait accommodé deux affaires, l'une du monde, l'autre de Dieu. En effet, il engagea son frère à déclarer son mariage à la marquise sa mère, la priant de vouloir bien reconnaître son épouse pour sa fille et de la traiter en cette qualité. Après quoi Louis se chargea d'instruire le public de ce mariage, et d'en prévenir le duc de Mantoue, les cardinaux de Gonzague et les princes et seigneurs de la famille. Il en reçut des nouvelles très satisfaisantes. Il s'employa aussi près de son oncle, Alphonse de Gonzague, pour lui faire approuver tout ce qui avait été fait. Ces démarches dissipèrent le scandale occasionné par la conduite du marquis, et rétablirent l'honneur de la dame.
Après la conclusion de cette affaire, la marquise douairière pria Louis de prêcher dans quelque église de Castiglione; il en conféra avec son compagnon, et il prêcha un samedi. Quoique, désirant que la chose fût secrète, Louis eût défendu de sonner pour appeler le peuple, l'église ne laissa pas d'être remplie. Il fit un discours beau et touchant, dans lequel il exhorta les auditeurs à communier le jour suivant, dernier dimanche de carnaval. Cette invitation fut si bien accueillie de ses auditeurs, que tous les confesseurs furent obligés de passer la nuit au confessionnal. La marquise, mère de Louis, le prince Rodolphe, ainsi que sa femme, donnèrent l'exemple, qui fut suivi de plus de six cents personnes. Louis voulut servir la messe et réciter le Conftteor au nom des communiants. Il s'acquitta de cette pieuse fonction avec une sensible consolation pour lui et une grande édification pour les assistants, qui ne manquèrent pas encore l'après-clîner de se rendre au catéchisme que Louis leur fit. Ayant ainsi terminé heureusement les affaires de sa famille, Louis partit pour Milan le 12 mars 1590.
Louis était entré le 9 de ce même mois dans sa vingt-troisième année. Les grands froids de la Lombardie lui avaient enflé les mains au point que le sang sortait des plaies qui s'y étaient formées. Plusieurs personnes le pressèrent à ce sujet, presque jusqu'à lui faire violence, pour lui faire accepter des gants; mais, ami des souffrances, Louis ne voulut jamais user de ces adoucissements. En se rendant à Milan, il passa par Plaisance. Dès qu'il fut arrivé au collège, un des Pères, suivant l'usage de la Compagnie, alla à sa chambre lui rendre visite et l'embrasser. Il se sentit pénétré non seulement de dévotion en voyant l'air de sainteté qui brillait dans tout l'extérieur de Louis, mais encore de confusion, de le trouver occupé à net-
toyer ses souliers. Ce Père l'avait vu autrefois séculier à Parme, environné de domestiques. Il fut vivement frappé du contraste que présentait l'état dans lequel il l'avait connu, avec l'humble situation où il le retrouvait. Enfin Louis arriva au collège de Milan. « Oh! quelle consolation j'éprouve, disait-il, de me voir fixé dans une maison de la Compagnie! Actuellement mon état est semblable à celui d'un homme gelé de froid qu'on coucherait dans un bon lit bien bassiné. Il me semble que j'éprouve ce froid glacial quand je suis hors de nos maisons, et cette bénigne chaleur quand j'y rentre ».