‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 35 sur 63 · DE L EDIFICATION QUE LOUIS DONNA AU COLLEGE DE MILAN · texte numérisé non relu

DE L EDIFICATION QUE LOUIS DONNA AU COLLEGE DE MILAN

Le voyage avait si rudement éprouvé Louis qu'avant de pouvoir faire quoique ce fût, il tomba gravement malade. Le Frère Augustin Salombrini le soigna avec sa charité accoutumée. J'emprunte à la Vie de ce Frère, écrite par le P. Andrasta, quelques détails à ce sujet. Saint comme il l'était, Louis admirait la piété et la sainteté de son infirmier, répétait ses paroles avec grande consolation, et le Frère à son tour redisait avec une satisfaction non moins grande celles de son malade. Ils s'entretenaient longuement des choses de Dieu; car s'animer mutuellement, comme les séraphins d'Isaïe, à bénir Dieu et à le servir, telle est la récréation des saints. Ainsi l'un se trouva fortifié en son àme, tandis que l'autre reprenait ses forces corporelles. Louis fut si content des soins et de la conversation d'Augustin, qu'il obtint des supérieurs de l'emmener comme compagnon dans toutes sespérégrinations, l'ayant toujours auprès de lui comme un ange gardien. Il ne faisait rien sans le consulter et ses conseils fidèlement suivis l'aidé-

rent à terminer les négociations et à établir la paix entre le duc de Mantoue et le marquis son frère. Lorsque Louis retourna à Rome, il obtint la permission de l'y conduire avec lui, ne voulant pas le quitter. Milan cependant se séparait à grand'peine de frère Salombrini. Ils s'en allèrent donc ensemble. Heureux temps où deux saints se trouvaient ainsi réunis! Ainsi parle le P. Andrasta.

Comme le feu ne saurait être sans échauffer, la lumière sans éclairer, le baume sans exhaler une suave odeur, ainsi Louis ne put être au collège de Milan sans allumer par ses paroles un feu divin dans ceux qui y demeuraient, sans les éclairer par ses exemples, et sans y répandre l'odeur de toutes les vertus dont son âme était enrichie. Comme une eau dont on a retardé le cours naturel se répand ensuite avec plus de force et de vivacité, de même Louis, après avoir séjourné quelques semaines à Castiglione, sans pouvoir s'y livrer à ses pénitences ordinaires, une fois rentré clans un collège de la Compagnie, semblait ne pouvoir se rassasier de mortifications et de pénitences. Il commença par paraître au réfectoire avec un habit tout déchiré, et s'accuser de ses fautes. Il fit encore d'autres pénitences fort édifiantes. Il eut un sensible plaisir de trouver ce collège dans une parfaite régularité. Comme la jeunesse y montrait autant de ferveur à acquérir la piété et la perfection religieuse que d'application à l'étude des sciences et des belles lettres, tous furent également charmés d'avoir au milieu d'eux un modèle de toutes sortes de perfections.

Pendant que Louis fut à Milan, il continua ses études de théologie, prenant matin et soir des leçons comme les autres étudiants, et faisant comme eux tous les exercices propres de leur cours, sans jamais vouloir aucune dispense. Il fut bien aise

d'avoir comme les autres un compagnon de chambre témoin de ses actions, ce qui fut d'un grand avantage pour ce jeune Frère. Ayant remarqué qu'on lui avait donné une Somme de saint Thomas mieux reliée que celles des autres, il ne fut pas possible de l'obliger à la garder; il fit tant d'instances, même avec larmes, que le supérieur consentit qu'on lui en donnât une autre, vieille et usée. Il n'avait en tout cela d'autre motif que de pratiquer la pauvreté.

Si, dans la journée, il trouvait après ses études quelques moments de reste, il allait, avec la permission du supérieur, aider à la cuisine et au réfectoire. Quand il préparait le réfectoire, il avait soin, pour se tenir plus uni à Dieu et rendre ce service plus méritoire, de donner un nom à chaque table. Il appelait celle où mangeait le supérieur la table de Notre-Seigneur; celle qui en était la plus proche, la table de la sainte Vierge; et puis celles des Apôtres, des Martyrs, des Confesseurs, des Vierges; et quand il devait étendre la nappe avec le réfectorier, il disait : « Allons étendre la nappe de Notre-Seigneur » ; et ainsi des autres. Il remplissait cet office avec autant d'affection et de ferveur que si Notre-Seigneur eût dû manger à cette table, la sainte Vierge à la sienne, et les autres saints à la leur.

C'était une vraie consolation pour lui de passer le temps de la récréation avec les Frères coadjuteurs et de sortir avec eux, parce qu'il croyait alors pouvoir parler de Dieu avec plus de liberté. Il se faisait aussi un plaisir de les aider dans leurs besoins spirituels. Si l'on s'asseyait en récréation, il choisissait toujours le lieu le moins commode; si l'on était debout, il se tenait derrière les autres, écoutant humblement ce qui se disait. En marchant, il cédait toujours la place la plus honorable à

celui qui était avec lui -, et Ion apercevait bien que ce qu'il en faisait n'était que l'effet d'une humilité sans affectation.

Un homme qui avait été son vassal, vint un jour le trouver pour lui demander quelque éclaircissement sur son marquisat. Louis répondit avec beaucoup de douceur qu'il n'était plus de ce monde, et qu'il n'avait plus d'autorité sur ces choses-là; il prononça ces paroles avec tant de naïveté et tant d'humilité, que celui qui lui parlait en fut autant surpris qu'édifié.

On remarquait en lui un grand fonds de reconnaissance pour ceux qui lui rendaient quelque service, et il semblait persuadé qu'il n'avait jamais assez remercié.

Un jour, un Frère coadjuteur lui demanda s'il était difficile qu'un grand seigneur abandonnât la vanité du monde. Louis répondit que cela était absolument impossible si Notre-Seigneur Jésus-Christ ne faisait à ce grand ce qu'il fit à l'aveugiené lorsqu'il lui mit de la boue sur les yeux ; faisant par là connaître à ce Frère que le mépris qu'on doit avoir de toutes ces vanités devait les rendre encore plus viles que la boue.

Quelqu'un du collège, recourant à lui et soupirant amèrement, lui demanda quelque secours spirituel, parce qu'il se trouvait fort imparfait. Louis, pour le consoler, lui cita les paroles du psaume : Imperfection meum viderunt oculi tui, et in libro tuo omnes scribentur : voulant lui faire entendre par là que, si la vue de nos imperfections est bien capable de nous désoler, nous devons fortement nous consoler par la pensée que, quelque imparfaits que nous soyons, nous sommes cependant écrits dans le livre de Dieu, qui voit nos imperfections et nous les laisse, non point pour nous condamner,, mais pour nous humilier et en tirer un plus grand bien. Louis en expliquant ainsi ces paroles avec ferveur et dévotion, donna une con-

solation sensible à celui qui lui avait parlé; ce qui l'aida beaucoup à s'affermir dans la vertu.

Louis se montra toujours passionné pour les mortifications sur l'honneur, soit à la maison, soit au dehors. Quelques-uns des jeunes Frères allaient prêcher pendant le carnaval dans les places publiques ; Louis demanda avec tant d'instance au Père recteur qu'il voulût bien le donner pour compagnon à quelqu'un d'eux, qu'il le lui accorda. On le vit alors parcourir les places publiques, rassemblant le peuple et priant les passants d'aller entendre la prédication de ce jeune religieux. Son humilité, sa charité, sa modestie étaient telles, qu'on se rendait à sa demande avec empressement. Les dimanches et fêtes, il faisait le catéchisme sur les places publiques. Cet emploi lui donnait une grande satisfaction; quoiqu'en s'en acquittant, il souffrît beaucoup du froid, qui était alors extrêmement vif à Milan, il n'y faisait seulement pas attention.

Un soir, il apprit que le lendemain un Frère devait aller demander l'aumône par la ville avant de faire ses vœux; Louis courut au supérieur pour obtenir la grâce de l'accompagner ; il fut si content qu'on la lui eût accordée, qu'après l'examen du soir il alla avertir ce Frère. Il eut dans cette journée une grande consolation spirituelle. Il répétait souvent clans les rues, et toujours avec un nouveau plaisir, ces paroles : « Encore enfant, Notre-Seigneur Jésus-Christ a demandé l'aumône » .

Une autre fois, qu'il quêtait par la ville avec un habit tout déchiré, une clame qui avait un extérieur fort mondain lui demanda s'il était du collège, où demeurait un Père de sa connaissance. Louis ayant répondu que oui, cette dame ajouta : « 0 le pauvre Père, où est-il allé mourir ! » Alors il prit occasion

de ces paroles d'instruire cette dame et de la guérir de son erreur, lui assurant que ce Père qu'elle connaissait était fort heureux d'être où il était, qu'il jouissait d'une parfaite santé, et qu'il s'en fallait beaucoup qu'il fût dans un état de mort, comme elle se l'imaginait; qu'elle était elle-même bien plus à plaindre que lui, ayant le malheur de se trouver engagée dans l'état du monde, en danger de perdre son âme pour toujours, en suivant les maximes de la vanité, comme son extérieur l'annonçait. Ces paroles firent une telle impression sur cette dame, qu'elles l'engagèrent à changer de conduite et à mener une vie moins mondaine et plus édifiante.

Une des occupations confiées à Louis était d'ôter les toiles d'araignées des murailles du collège; il s'en acquittait avec soin; et s'il voyait quelque sénateur ou quelque autre personnage de distinction se promener dans les galeries, il se présentait aussitôt le balai à la main et faisait son office en leur présence, désirant en être méprisé et compté pour rien. Cela lui était si ordinaire, que quand les Pères du collège le voyaient passer avec son balai, sur-le-champ ils concluaient qu'il y avait quelque étranger dans la maison.

Un jour quelques évêques et prélats devaient dîner au collège; le supérieur, pour faire connaître Louis, lui ordonna de prêcher au réfectoire. Louis, qui n'aimait point à paraître et ne désirait que d'être inconnu, sentit beaucoup de répugnance à faire son discours dans cette circonstance; cependant, ne pouvant s'empêcher d'obéir, il se soumit, et fit un beau sermon sur les devoirs des évêques. Quand ensuite on lui en fit compliment, il répondit qu'il ne croyait pas s'être autrement distingué clans ce discours qu'en faisant connaître en public le défaut de sa prononciation. En effet, il avait peine à bien arti-

culer la lettre R; il était le premier à s'en accuser, et il désirait d'en être repris publiquement.

Étant toujours absorbé dans son union avec Dieu, il arrivait quelquefois qu'il ne s'apercevait pas qu'on le saluait. Il fallait qu'en public il fit violence à son recueillement pour ne point manquer à ce devoir de civilité.

Louis était un modèle parfait d'humilité, de modestie, d'obéissance et de régularité pour tout le collège. Comme tout le monde le pensait ainsi, on s'entretenait confidemment avec lui des choses de Dieu. Il cherchait, de son côté, à se lier avec les plus fervents, afin que le plaisir de parler de Dieu fût réciproque.

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